ÉCRITS LITURGIQUES
Beaucoup plus importants et plus répandus que les traités dogmatiques ou moraux des disciples immédiats ou lointains de Mani sont les textes d'un caractère rituel qui ont eu cours au sein de leur Eglise.
Eux aussi se rattachaient étroitement à la littérature gnostique. Déjà les disciples de Basilide avaient entre les mains des Odes, des Prières et des Incantations ^. Ceux de Valentin possédaient également des Hymnes sacrées, qui se chantaient, sans doute, au cours de leurs réunions ^. Les Marcionites faisaient encore usage, dans leurs assemblées religieuses, d'un nouveau
/i) Conf. V, II, Legerat suae sectae volumina si qua latine atque composite conscripta erant.
2) Origène, In loh, XXI, 11 et suiv., dans Pitra, Analecta sacra, II, 368 et Irénée, Haer, I, 2^, 5. Voir aussi la fin du fragment de Muratori.
3; Terlulien, De came Christi, 17, 20 ; Origène, In lob, XXI, 11 et suiv. dans Pitra, Anal, sacr., II, 368, la fin du fragment de Muratoii, et Hipi)olyle, Pliilos , VI, 37.
Psautier, qui ne ressemblait que de loin à celui de David ^. Bardesane avait composé i5o Psaumes fort goûtés par ses compatriotes d'Edesse et son fils Harmonius s'était fait auteur de Cantiques 2. Enfin, les Sabéens conservent encore aujourd'hui un recueil du même genre, le Qôlasta, qui a dû commencer de se former dès les premiers temps de la secte ^.
Le livre des Prière^. — Héritiers du Gnosticisme, les Manichéens eurent aussi, de bonne heure, une ample provision de textes liturgiques. Un de leurs plus anciens auteurs, l'Egyptien Hierakas, composa, nous dit-on, des « Psaumes » d'un nouveau genre ^. Un autre, Agapius, célébrait dans des « Hymnes », le Soleil et la Lune, qu'il regardait comme des dieux, ainsi que l'Air dont il faisait de même une divinité ^. Augustin parle d'Hymnes, de Psaumes et de Cantiques, qu'il a connu chez ses anciens coreligionnaires et chantés en leur compagnie ^. Il fait remarquer que, dans leurs assemblées religieuses, qui s'appellent des « oraisons », on adresse à Dieu de nombreuses prières, en se tournant, debout et le buste incliné, le jour vers le Soleil et la nuit vers la Lune, ou bien vers l'Aquilon où le soleil se cache ^. Dans sa liste des Ecritures manichéennes, Timothée de Constantinople signale un « livre des Prières », qu'il met immédiatement après celui des Mystères et avant celui des Principes ^. La grande formule grecque d'abjuration anathématise (( les Prières dites de Zorades » (Zoroastre), en faisant remarquer que le dernier personnage a été regardé comme un dieu et identifié avec le soleil par Mani lui-même. Plus loin, elle formule un nouvel anathème contre les gens « qui invo-
i) Préface arabe du Concile de ^icée, chez Mansi, Coll. Conc, II, 1067 et la fin du fragment de Muralori.
2) Ephrem, Opéra, t. II, p. 554-558 et t. III, p. LI. Cf. Hahn, Bardesanes Gnosticus primus Syrorum hymnologus, Leipzig, 1819, in-S**.
3) Voir J. Euting, Qolasta, odes Gesânge , Stuttgart, 1867, in-fol.
4) Epiphane, Haer, LXVII, 3, cire, fin:
5) Photius, Biblioth.,'Cod., CLXXIX.
6) De mor. Man., 55 ; Enarr. in Psalm., CXL, 12. Cf. Cont. Faust, Xllï, 18 ; Conf., III, i4 (Cantabam carmina).
7) Cont. Fortun., 1 fin., 2 init. ; Cont. Faust., XIV, 11 ; XX, 5, 6 ; De Haer, XLVI.
ECRITURES PROPREMENT ÛlTÈS 125
quent le soleil, la lune et les étoiles, qui les regardent comme des divinités et les appellent des <( Dieux brillants », qui, non contents d'invoquer le soleil levant comme leur dieu véritable, le suivent dans ses mouvements au cours de leurs incessantes prières ^ ». Déjà les Actes d'Archélaus nous montraient Térébinthe montant u de bon matin » sur une « haute terrasse » pour y invoquer « certains noms » que seuls connaissent les « sept Elus )) ^.
D'après An Nadim, Mani lui-même imposa à ses disciples • ( le commandement des quatre ou sept prières ». Voici, selon l'historien arabe, comment s'opèrent ces prières : Le fidèle se tient droit, il se frictionne avec de l'eau ou une autre substance, et il se tourne vers la grande Lumière. Puis il se prosterne et, cela fait, il dit : <( Béni soit notre guide, le Paraclet, l'Envoyé de la Lumière, Bénis soient ses Anges, les Veilleurs, et louées soient ses Armées lumineuses )>. Ensuite, il se relève prompte-
ment Dans une seconde prostration, il dit : « Glorieux et
lumineux Mani, toi notre Guide, la Bacine de notre illumination, le Bameau de l'honnêteté, le grand Arbre, tu es notre unique salut ». Dans une troisième prostration, il dit : « Je me prosterne et je loue avec un cœur pur et une langue sincère
le grand Dieu, le Père des Lumières ». Dans une quatrième
prostration, il dit : « Je loue et j'invoque tous les dieux, tous les Anges lumineux, toutes les Lumières et toutes les Armées qui sont devant le grand Dieu » . Dans une cinquième prostration, il dit : (( J'invoque et je loue les Armées et les Dieux lumineux, qui, avec leur Sagesse, foncent sur les Ténèbres, les rejettent et les domptent ». Dans une sixième prostration, il dit : « J'invoque et je loue le Père de la Grandeur, le Sublime et le Brillant qui est venu des deux Sciences ». Il continue ainsi jusqu'à la douzième prostration. Après avoir achevé les dix (douze?) prostrations, il passe à une autre prière oii il formule des louanges que nous n'avons pas à reproduire. La première prière a lieu quand le soleil a dépassé son plein midi, la seconde entre ce moment et celui où il se couche, la troisième le soir
i) P. G , I, mi.
a) Act. Arch., 63 fin.
Iâ6 LES ÉCRITURES MANICHEENNES
après le coucher du soleil, la quatrième dans le milieu de la nuit, trois heures après le coucher du soleil. A chacune, dans ses prostrations, le fidèle se comporte comme dans la première, dite du (( Messager du salut » ^. An Nadim résume, sans doute, ici, un Rituel manichéen. Peut-être est-ce le « livre des Prières » de Timothée de Constantinople, qui aura été traduit non seulement en grec mais en arabe. A en juger par certains détails, l'original pouvait être syriaque, comme celui de la plupart des écrits de Mani ^.
Les Hymnes de Tourfan. — Deux feuillets d'un recueil ouïgour d'hymnes manichéennes ont été exhumés à Tourfan. Ils complètent heureusement les données précédentes ^.
Le premier contient une sorte de préface. Après avoir appelé la bénédiction divine sur le prince régnant et sur les fidèles de sa cour *, il raconte l'histoire du manuscrit :
« En l'an 546 après la naissance de l'Envoyé de la Lumière,
l'an après son ascension puissante, l'an 162 après
l'ascension de Mar Schad Ormizd, le sage, fut commencé ce livre d'hymnes plein de paroles vivantes et de beaux chants. Le scribe qui commença de l'écrire sur l'ordre des supérieurs
spirituels ne put le terminer L'ouvrage inachevé resta
pendant de nombreuses années dans la maison du Fort et y fut conservé. Alors, moi Yazd-âmad, le prédicateur, voyant ce livre rester inachevé et inutile, j'ai, à mon tour, ordonné à mon enfant très aimé, à mon cher fils Nichvarîg-rôschan, de le terminer, afin qu'il fût un moyen d'augmenter la foi (?) dans la main des catéchumènes, des disciples, des néophytes, afin que, par lui, les esprits fussent éclairés et pussent acquérir science et prudence, instruction et adresse. Maintenant donc, par la bénédiction de Yazd Marî 'Aryânschâ, le Maître {?) nouveau, par le bon présage et la fortune de Mârî Doschist, le Diacre, par la bonne direction de Mârî Yîscho'-Aryâmân, le
1) FlQgel, Mani, p. 96-97. Cf. ihid., 3o3-3ii. Voir atussi Kessier, ManL p. 243-261.
2) Kessier, Mani, loc. cit.
3) F. W. K. Mûller, Ein Doppelhlatt aus einem Manichâischen Hymnenhuch (Mahrnâmag) dans les Ahhandlungen de l'Académie des sciences de Berlin, igiS, do pp.
4) F. W. K. Mûller, Ein Deppelblatt, p. 7-16.
ÊChITUUES PHOPHEAiEiNt DlTtS li?
Prêtre, par le soin de Yazd-âmad, le Prédicateur avisé, et de plus par l'assiduité et le souci de Nichvarîg-rôschan, qui s'est
donné à cette tâche avec chaleur et amour, il a été tout à
fait terminé » ^.
La suite du texte manque. Mais les lignes qui précèdent suffisent à montrer l'importance du manuscrit.
Le second feuillet, intitulé « Commencement des chants », contient un fragment notable de la table des matières. Il énumère un nombre considérable d'hymnes désignées par leurs premiers mots et groupées sous quatre rubriques dont les titres sont donnés à la fin de chacune. A la première série appartiennent treize prières pour les morts, qui étaient précédées de sept autres, à la seconde soixante-dix-sept nouvelles <( invocations > pour les vivants, à la troisième soixante-huit chants de louanges, à la quatrième cinquante-cinq morceaux d'un caractère diffé rent qui devaient avoir trait à la pénitence.
Le document vaut d'être reproduit in extenso, ligne par ligne :