P. L., XLII
5) Cont. Advers. Leg. et Prophet., I, i et II, 4i. Un contemporain d'Augustin, Philastre de Brescia, piésente ce Patricius, immédiatement après Mani comme un hérétique qui vécut à Rome, se fit des disciples et leur enseigna que la chair ne vient pas de Dieu, mais du Diable et doit être combattue de toute façon {De Haer., 62). L'Ambrosiaster le nomme avec les Marcionites et les Manichéens (In I Tim., IV, i). Le nom de Patricius ressemble singulièrement à celui de Patticius à qui Mani avait dédié VEpître du Fondement pour répondre à ses questions concernant la naissance d'Adam, c'est-à-dire la nature du corps (V. supra, p. 59-60).
6) Cont. Advers. Leg. et Prophet., II, h.
7) Cont. Advers. Leg. et Prophet., U, ^2.
ion LES ÉCRITURES MANICHÉENNES
s'accorde exactement avec celui du traité manichéen de Touen houang et on peut se demander si les deux œuvres n'étaient pas identiques. Ce simple rapprochement suffit à montrer comment, selon l'expression des polémistes byzantins, mais en un sens tout autre, Addas a prêché la foi de Mani en des contrées diverses.
Heptalogue d'Agapius. — Immédiatement après <( l'écrit d'Addas et d'Adimante contre Moïse et les autres Prophètes », la seconde formule grecque d'abjuration mentionne a VHeptalogae d'Agapius » ^. D'après son titre, ce dernier ouvrage était divisé en sept livres. Peut-être résumait-il les sept grands traités de Mani. Il apparaît chez Timothée de Constantinople ^ et dans la première formule grecque d'abjuration^ entre le livre des Mystères et celui des Prières. Il devait donc jouir d'une assez grande vogue et prendre rang parmi les Ecritures manichéennes.
Photius a lu du même auteur une œuvre en 28 livres et une autre en 102 chapitres dédiées à une femme de sa secte, du nom d'Uranie^. D'après l'analyse qu'il en donne dans sa Bibliothèque, Agapius y soutenait des doctrines très peu conformes à l'orthodoxie chrétienne, bien qu'il s'y donnât comme un disciple du Christ. Il admettait deux Principes contraires, Dieu et la Matière ou le Diable, qui se trouvaient mêlés dans le monde et dans l'homme et dont l'opposition pouvait seule expliquer celle de l'Ancien Testament et du Nouveau. Il professait le dogme trinitaire, mais en l'expliquant dans un sens eunonien. Il proclamait la divinité du Christ. Seulement il interprétait d'une façon fort hétérodoxe toutes les manifestations de son humanité, son baptême et sa passion, sa mort et sa résurrection, son dernier avènement et enfin sa vie eucharistique. Aussi attaquait-il vigoureusement le culte de Marie, tout en affectant de le défendre. Il adressait des hymnes au Soleil et à la Lune, qu'il regardait comme des dieux intelligibles ou même
4) Biblioth. Cod., 179, P. G., dU, 5ài.
ÉCRITURES PROPREMENT DITES lOl
à l'Air dont il faisait aussi une divinité et qu'il présentait sous la forme d'une colonne et d'un homme. Par contre,' il affectait beaucoup de mépris pour le feu et la terre. Il interdisait l'usage de la viande et du vin, ainsi que les rapports sexuels. Enfin il enseignait que les âmes justes iraient s'absorber en Dieu, que celles des pêcheurs endurcis tomberaient dans la région du feu et des ténèbres et que celles qui auraient mené une vie moyenne et imparfaite retourneraient dans d'autres corps.
Gomme Photiùs le fait remarquer ^,. ces doctrines se rattachent étroitement à celles de Mani. Elles semblent même directement empruntées à plusieurs de ses grands traités. Le début fait songer aux Principes, la fin au Shâpourakâii. Mais l'ensemble se montre fortement pénétré d'hellénisme. Agapius empruntait beaucoup de ses rêveries à la , « superstition des Grecs » ^. Il se réclamait des grands philosophes et surtout de Platon ^. Enfin, sans être un grand écrivain et bien que son style fût parfois négligé et trivial, il s'exprimait d'une façon assez heureuse. II excellait surtout à raconter et à décrire *. Ainsi s'explique le succès de son œuvre. La seconde formule grecque d'abjuration donne à entendre qu'il a été un contemporain de Mani, car elle le compte parmi les premiers disciples de l'hérésiarque ^. Mais son attestation manque de garantie.
Théosophie d'Aristocrite. — -A la suite de VHeptalogue d' Agapius, le même document signale « le livre d'Aristocrite intitulé Théosophie ))^. Bien qu'il le suppose connu, il en résume brièvement la doctrine : a Dans cet écrit, dit-il, l'auteur s'efforce de montrer que le Judaïsme, l'Hellénisme, le Ghristianisme et le Manichéisme professent une seule et même doctrine. Et, afin d'avoir l'air de dire la vérité, il s'attaque à Manès lui-tnême comme à un homme pervers » ^.
i) Loc. cit., fin.
2) Photius, loc. cit., P. G., CIII, 624, D.
3) Ihid., G, 525, A.
4) Ihid., C, 525, B.
i08 LES ÉCRITURES MANICHÉENNES
Un tel qualificatif paraît étrange. A première vue, on ne conçoit pafe qu'Aristocrite, écrivant pour montrer que les doctrines manichéennes s'accordent avec celles des Hellènes, des Juifs et des Chrétiens, ait cru devoir en dénoncer l'auteur. Mais on ne comprendrait pas davantage que la formule grecque d'abjuration eût inventé un tel détail, plutôt favorable à l'écrit condamné. La critique de Mani devait bien se lire dans la Théosophie. Elle pouvait y avoir été insérée tardivement par quelqu'un de ces Pauliciens, qui, d'après Photius, anathémisaient volontiers leur Maître pour pouvoir se dérober plus aisément aux poursuites légales ^ Mais elle pouvait aussi y avoir été introduite par l'auteur lui-même, qui, vivant déjà dans un temps de persécution, avait recours au même expédient pour garantir son œuvre.
La remarque initiale du texte cité s'accorde bien avec cette interprétation. Si Aristocrite s'attachait à montrer que les doctrines manichéennes s'accordent avec celles des Hellènes, des Juifs et des Chrétiens, c'est sans doute parce qu'il sentait le besoin de les justifier du crime d'hérésie et d'en atténuer l'originalité pour les faire entrer dans le cadre des traditions reçues. Sans doute citait-il moins Mani que les divers auteurs sous le couvert desquels il s'efforçait de faire passer sa croyance. La Théosophie devait être un recueil de témoignages anciens et respectés tendant à établir et à légitimer la foi dualiste.
Justement un écrit de ce genre, portant le même nom et comprenant quatre livres est signalé et analysé en partie dans un petit opuscule intitulé Oracles des dieux helléniques, qui a été édité en grec, d'après plusieurs anciens manuscrits, par Karl Buresch ^i <( Le livre, y est-il dit, a été appelé Théosophie. soit parce que c'est en puisant près de Dieu sa sagesse que l'auteur a pu le composer, soit parce que l'écrit disserte sur la sagesse divine, soit plutôt parce que les Hellènes ont exercé la sagesse sur Dieu, comme lui-même le dit dans le
i) Cont. Man., I, 8, cire. init. et i6 cire. fin.
2) Karl Buj^sch, Klaros Untersuchungen zum Oràkelwesen des spateren Altertums, Leipzig, 1889, in-8<>, p. 89 et suiv. Cf. ihid., p. 56.
ÉCRITURES Proprement dites 109
Prologue ^ )>. A ce propos sont rapportées quelques phrases qui devaient se lire au début de l'ouvrage :
« Etant rentré en moi-même, j'ai considéré souvent l'abondance de la Théosophie, Faisant couler la Gnose comme d'une source continue, elle s'est répandue sur les Hellènes et les Barbares sans se montrer pour aucun d'eux jalouse de leur salut. Car (( aucun Dieu n'est malveillant pour les hommes », dit Platon. Et la Sagesse : « Tu ménages toutes choses parce que tout est tien, ô Maître ami des âmes, et que ton esprit immortel est en tout ^ » .
Selon le même document, l'auteur expliquait encore dans ce Prologue qu'il allait exposer « les Oracles des dieux helléniques et les théologies des Sages de la Grèce ou de l'Egypte, ainsi que celles des Sibylles qui s'accordent avec le but de la divine Ecriture ». Dans le premier livre et dans les deux suivants, il réalisait ce programme. Dans le quatrièrpe, il rappelait, en outre, (( les sentences d'un certain Hystaspe, roi des Perses ou des Chaldéens ». Chemin faisant, il citait aussi des textes apocryphes apparentés au Nouveau Testament, tels que le le Testament du Seigneur, les Constitutions des Saints Apôtres, la Naissance et l'Assomption ôe la Vierge ^.
L'analyse de la Théosophie qui nous est donnée dans les Oracles des dieux helléniques n'en vise donc, d'après son titre même, qu'une partie assez restreinte. Elle donne, d'ailleurs, plus qu'elle ne promet. Tour à tour, elle reproduit non seulement des textes prophétiques attribués à Apollon, à Hermès, à la Sibylle, mais encore des Hymnes d'Orphée, des extraits de Platon, Antisthène, Euripide, Ménandre, Simonide, Timon, Porphyre, Syrien, ainsi que des passages de l'Ancien Testament. D'après le rapporteur, ces diverses citations montrent « tantôt l'Auteur et Gouverneur de l'univers, tantôt la Triade toute simple en une déité », en d'autres termes, elles restent dans le cadre de l'orthodoxie chrétienne *. Mais une étude un
i) OracîeSt n° 5, chez Karl Bureesch. Klaros, p. 95-96.
2) Oracles, n" G, op. cil., p. 96
3) Oracles, n®" i el 2, op. cit., p. 9^.
4) Oracles, n° i, fin., op. cit., p. gij.
Ho
LES ÉCRITURES MANIOHÉENNËS
peu attentive montre, au contraire, que toutes tendent directement, quoique discrètement, à confirmer l'enseignement de Mani. Elles en constituent comme un doublet fait pour les amateurs de vieilles traditions.
Par une curieuse coïncidence, il est dit, en tête des Oracles, que l'auteur de la Théosophie déclare avoir déjà écrit sept autres livres sur la « vraie foi » ^. Comme, pour Aristocrite, la (( vraie foi )> est le Manichéisme, les « sept livres » qui l'exposaient devaient avoir le même objet et la même division que YHeptateuque d'Agapius et se confondaient vraisemblablement avec lui. De là vient que VHept^ateaque et la Théosophie se trouvent" associés .dans la formule grecque d'abjuration.
Du moment où les deux traités appartiennent à un même auteur, ils s'identifient apparemment avec les deux ouvrages d'Agapius dont parle la Bibliothèque de Photius. Ce dernier attribuç à l'un 23 chapitres et à l'autre 102 2. Mais cette division est parfaitement conciliable avec celle des 7 et des ^ livres mentionnés dans les Oracles helléniques. D'ailleurs, dans son analyse de la Théosophie, l'auteur des Qracles ne suit pas l'ordre des livres ; il procède par sections et il en compte jusqu'à 91. Si ce dernier chiffre ne coïncide pas avec celui que donne Photius pour le second ouvrage, c'est peut-être simplement parce que le manuscrit est incomplet, car il s'interrompt brusquement, peut-être aussi parce qu'il ne reproduit qu'une partie de la Théosophie, car il n'y relève, conformément à son titre, que les (( Oracles de l'hellénisme » et il ne cite, par exemple, aucune des Prophéties d'Hystaspe.
D'autre part, si YHeptateuque et la Théosophie viennent du même auteur, les noms d'Agapius et d'Aristocrite sont des pseudonymes, comme celui d'Uranie, la destinataire des deux ouvrages dont parle Photius. Ils s'expliquent par le contenu des deux écrits. Uranie représente l'âme céleste, qui, venant de Dieu, aspire à retourner vers lui. De même Agapi us, personnifie la charité chrétienne qui lui montre le chemin en l'initiant à la sagesse. Et Aristocrite symbolise, à son tour, le critique
r) Oracles, n" t, init., op. cit., p. o''i 3) Bihl., Cod., 17^, init.
avisé, qui, de l'erreur elle-même, sait dégager la pure veriië.
C'est donc par erreur que les textes antimanichéens présentent ces personnages purement figuratifs comme deux Apôtres de Mani. En réalité, l'auteur qui se cache derrière les deux pseudonymes a vécu longtemps après l'hérésiarque. D'après le résumé de son œu^Te qui nous est donné dans les Oracles des dieux helléniques, lui-même le donne clairement à entendre : « A la fm (de la Théosophie) , il a placé la Chronique très sommaire du livre, qui va d'Adam jusqu'aux temps de Zenon et dans laquelle il affirme avec beaucoup de force qu'après l'avènement de la 6.000® année viendra l'achèvement: « Comme il est écrit, dit-il, que mille ans sont devant le Seigneur comme un jour {Psalm. LXXXIX, 4), et que Dieu, ayant fait le monde en six jours, se reposa le septième, il faut absolument qu'après le cours de six millénaires, qui correspondent aux six jours, l'univers connaisse le repos. C'est pour cela que le Christ, s'étant fait homme, dans la 5oo^ année du cinquième millénaire, a dit que la dernière heure est venue {Matt. XX, 9. Cf. I Johm, II, i8) ^ ».
Comme le gouvernement de Zenon se place entre les années ^&^ et 491, c'e^t dans cet intervalle que l'ouvrage aura été rédigé. L'attitude résolument hostile prise alors par le pouvoir impérial à l'égard des Manichéens explique assez pourquoi l'auteur a jugé bon de se dissimuler. La littérature du temps permet aussi de mieux comprendre la forme et l'esprit de l'ouvrage. Elle témoigne, comme la vie politique, d'un grand épuisement. On ne produit plus guère d'œuvres originales. On vit sur le passé et les meilleurs auteurs ne font le plus souvent qu'en extraire la « substantificque moelle » pour l'adapter aux besoins et aux goûts de leurs contemporains. A ce point de vue, la Théosophie offre d'étroites analogies avec les écrits de Syrien qu'elle invoque d'ailleurs expressément 2, et avec ceux d'Enée de Gaza, comme aussi avec YExhortfltion aux Gentils du Pseu do- Justin, qui peui avoir été rédigée vers la même époque ^.
î) Oracles, n° 2, fîru et 3, op. cit., p. g.*!.
2) Oracles, n® 5o.
3) Cf. Karl Buresch., op. cit., p. 91.
il2 ^ LÉS ÉCRITURES MANICHÉENNES
L'auteur devait appartenir à l'Egypte, car il en signale plusieurs villes d'une façon précise. Ses citations bibliques s'acordent avec V Alexandrinus ^. Son maître Syrien était d'Alexandrie. Nous savons, d'ailleurs, que les Manichéens ont été nombreux dans cette ville et la région avoisinante. Plusieurs de leurs autres Ecritures y ont aussi paru.
Les Commentaires d'Hiérakas, Héraclide et Aphtonius. — Après Agapius et Aristocrite, les deux formules grecques d'abjuration, ainsi que Photius et Pierre de Sicile mentionnent parmi les disciples de Mani « Hierakas, Héraclide et Aphtonius, les commentateurs et exégètes de ses écrits » ^. Ces trois auteurs, ainsi étroitement associés, paraissent avoir été contemporains et compatriotes. Leur activité littéraire a dû s'exercer au cours du iv® siècle dans la vallée du Nil.
Le premier est, sans doute, identique avec un personnage du même nom qu'Epiphane présente immédia,tement après Mani dans son Panarion ^. D'après l'évêque de Salamine, cet hérétique vécut en Egypte, à Léontopolis, oii il atteignit un âge très avancé ^. Jusqu'à son dernier jour, il fut un calligraphe distingué et il copia de nombreux manuscrits ''. Lui-même composa divers ouvrages, soit en grec, soit en égyptien ou en copte. Il écrivit notamment un Hexaméron, d'un caractère mythique très accusé et divers autres commentaires de l'Ecriture, ainsi qu'un grand nombre de Psaumes d'un nouveau genre ^. *
Ses doctrines eurent un grand succès et furent même admises par la plupart des moines de l'Egypte ^. Or, il professait un Christianisme peu orthodoxe. Très versé dans la connaissance de la Bible, il l'interprétait à sa façon ^. Ainsi, il expliquait que
i) Cf. Karl Buresch, loc. cit.
3) Epiphane, Haer, LXVII, t 3.
A) Op. cit., LXVn, 2 et 3, cire. fin.
5) Op. cit., LXVn, 3, fin.
6) Op. cit., LXVn, 3, cire. fin.
7) Op. cit., LXVII, I, cire. med.
8) Op. cit., LXVn, I, cire. med. et 4 cire, med.
ÉCRITtJRES PROPREMENT DITES 113
l'Ancien Testament a permis le mariage, mais que le Nouveau le défend et qu'en cela précisément consiste sa nouveauté ^, il s'abstenait de vin et de viande ^, il prêchait un ascétisme sévère. Et il enseignait que seuls les moines qui le pratiqueraient pourraient aller au ciel, par conséquent que les enfants morts en bas-âge n'y auraient point accès ^. Il expliquait, en outre, que le Paradis était tout spirituel et -que les corps n'y seraient point, admis. Il niait donc la résurrection de la chair et n'admettait de salut que pour l'âme *. Enfin, il concevait Dieu à sa façon. Il voyait dans le Verbe un morcellement de la substance divine, une Lumière née d'une autre ^. Il soutenait aussi que le Saint-Esprit avait été engendré de la même façon .et se trouvait en tout semblable au fils de Dieu, comme Melchisedech, sa figure vivante {Heb. VII, 3) ^.
Les indications d'Epiphane n'ont peut-être pas été direclemnt empruntées aux écrits d'Hierakas. Dans l'ensemble, cependant, elles semblent exactes. Elles se trouvent confirmées par un passage important des Actes de Macaire l'Egyptien^ . Du vivant de ce saint personnage, qui mourut vers la fin du IV® siècle, les Hiéracites étaient, nous dit-on, très nombreux en Egypte. Et ils y professaient des doctrines nettement opposées à la foi orthodoxe. Ils niaient l'Incarnation du Verbe ainsi que la résurrection de la chair. D'autre part, ils admettaient trois Principes distincts. Dieu, la Matière et le Mal, qui auraient concouru à la formation de l'homme.
Ici encore les idées manichéennes sont très reconnaissables ^. Hierakas paraît s'être attaché de préférence à celles qui concernaient la nature et la destinée de l'âme humaine. Il semble surtout avoir cherché à les mettre d'accord avec la Bible. Son
i) Op. cit., LXVIÎ, I, cire. fin.
2) Op. cit., LXVII, 3, fin.
3) Op. cit., LXVn, 2.
^) Op. cit., LXn, 2, cire. fin.
5) Op. cit., LXVII, 7.
6) Op. cit., LXVII, 2 fin. Cf. ihid., LV, 5.
8) Cf. supra, p. 71-76 et 112-114.
114 LES ÉCRlTUtlES MANICHÉENNES
œuvre se présente comme une adaptation chrétienne de la nouvelle foi.
Le Manichéen Héiaciide, qui lui est associé, a dû poursuivre une tâche analogue. Justement un personnage de ce nom est présenté dans plusieurs manuscrits comme l'auteur d'un recueil édifiant de sentences et de notices des Pères du désert, intitulé le Paradis et plus communément attribué à Palladius, sous le nom d'Histoire Lausiaque ^. L'étude du texte semble indiquer que Palladius exploite un travail plus ancien. Elle permet donc d'en atribuer la paternité première à Héraclide ^. D'autre part, celui-ci a fort bien pu être un Manichéen, car l'ouvrage entier professe un mépris absolu de la chair et, en sa forme première, il pouvait afficher un dualisme encore plus accusé. Si on se rappelle qu'au iv^ siècle la majorité des moines égyptiens étaient gagnés aux idées d'Hierakas, on comprendra sans peine que, pour mettre en valeur la même tradition, Héraclide ait exposé les sages propos et les exploits ascétiques des Pères du désert. Mais, pour être qualifié de <( commentateur et exégète des écrits de Mani » il a dû composer d'autres œuvres plus spécifiquement manichéennes. Peut-être yivait-il encore au temps de Rufin. Ce dernier mentionne, en effet, parmi les chefs du Monachisme les plus âgés et les plus autorisés qu'il a connus en Egîypt^ (entre 371 et 377), un certain Héraclide, qu'il range, comme ses compagnons, parmi les disciples d'Antoine^.
Quant à Aphtonius, nous le voyons apparaître en Egypte vers le milieu du iv® siècle. D'après Philostorge, il vivait à Alexandrie et il s'y était acquis une grande réputation. Mais Aétius, ayant entendu beaucoup parleit* de lui, alla d'Antioche
î) Voir P. G., XXXIV, i3-i4 et les notes.
2) Voir ibid., i5, 28.
3) Cet HéracHde est communément identifié avec un moine du même nom, originaire de Chypre et disciple d'Evagre, qui, après s'être formé à Soété, devint, en 4o2, évoque d'Ephèse, grâoe à Jean Chrysostome dbnt il était l'ami (Socrate, Hist. eccl., VI, 11 ; Sozomène, Hist. eccl, VIII, 6 ; Palladius, Vit. Chrysost., i3 ; cf. Cave, Script, eccl., Genève, 1720, in-ft>l., p. 242). Mais l'identification paraît peu admissible, car le personnage dont parle Rufin était déjà très âgé au temps où ce dernier le connut.
engager avec lui une conférence contradictoire i. Là se bornent les renseignements que nous possédons sur ce « commentateur de Mani ».
Autres écrits. — Outre Hierax, Héraclide et Aphtonius, la grande formule grecque d'abjuration rappelle « tous les autres disciples » de l'hérésiarque, savoir Sisinnius, son successeur,
Zarouas, Gabriabius, Hilarios, Olympios, Salmaios',
Innaios, Paapis, Baraias 2. On peut se demander s'il ne s'agit pas ici encore d'auteurs manichéens particulièrement connus Divers textes semblent confirmer cette supposition.
Sisinnius a déjà été invoqué dans les Actes d'Archélaus, comme garant de la courte biographie de Mani qui se lit à la fin de l'ouvrage ^ et qui dépend très vraisemblablement d'un texte manichéen, peut-être du livre des Mémorables ^. Il paraît également comme le successeur de Mani sous la forme abrégée de Sis chez An Nadim ^. Et l'historien arabe mentionne plusieurs écrits qui portent son nom et qui viennent de lui à moirfs qu'ils ne lui aient été plutôt adressés par son Maître. Le premier était intitulé (( Sur les deux natures » ^. Sans doute, agitait-il la question de la personnalité du Christ si discutée dans toutes les communautés chrétiennes et s'attachait-il à montrer, conforménient à la conception générale des Gnostiques et surtout de Mani, que le Fils de Dieu n'avait pris qu'une apparence humaine''. Le second traitait « du temps », un sujet cher aux
î) Hist. eccl, m, i5.
2) P. G., I, 1^68. Le texte mentionne aussi, après Sisinnios « Thomas, Bouddais, Hermas, Adas et Adimante », après Gabriabios, a Agapios », et après Olympios, « Aristocritos ». Mais ces autres personnages ont été déjà étudiés plus haut, ou le seront plus loin.
3) Act. Arch., 5i.
5) Fliigel, Mani, p. io3.
6) Le texte arabe porte « Sur les deux visages ». Flugel (Mani, p. 87^, not. 3/i5) ne sait quel sens donner à cette formule énigmatiq^. Mais Kessletr (Mani, p. 220) conjecture très ingénieusement que le mot f^ visage » correspond au grec « prosôpon », qtri, dans le langage théologique, est synonyme de « nature ».
7) Cf. supra, p. 26, 64.
Manichéens, car deux autres écrits de la liste d'An Nadim^ portent le même titre ^ Et il pouvait se placer à un point de vue soit cosmologique, en opposant « le limité et l'illimité » 2, soit historique, en distinguant les périodes du monde ^, soit enfin liturgique, en énumérant les fêtes, soit fixes, soit mobiles, du calendrier manichéen *. Un troisième s'intitulait « sur les gages » et se rapportait apparemment, comme celui qui lui fait suite (( sur V administration », à quelque problème juridique, dont le détail nous échappe ^. Enfin, un dernier écrit, qui porte les deux noms de Sis et de Fouttak, dis(5ourait « sur les formes )) ^. Sans doute décrivait-il les diverses figures sous lesquelles les Anges et les Démons apparaissaient aux âmes des défunts, aussitôt après leur mort, et celles que ces mêmes âmes devaient tour à tour revêtir ^.
De même que Sisinnius s'identifie avec Sis, Zarouas devait plutôt s'appeler Zakouas. Ce dernier nom apparaît chez Epiphane, sous la forme altérée Akouas, comme celui d'un ((•vétéran » qui apporta la doctrine manichéenne de Mésopotamie en Palestine, à Eleuthéropolis ^. An Nadim mentionne aussi un certain Zakou^ qui, avec un autre disciple nommé Schamoun, accompagna Mani devant le roi Sapor P'", en 2^2 ^, et qui doit être un homonyme de Zachée, comme Schamoun de Simon ^°. Sous ce nom, il signale également dans sa liste des œuvres manichéennes, un écrit (( sur Je te^mps » ^^.
Salmaios peut encore s'identifier avec un certain .Salam, qui
î) Flûgeî, Mani, p. io3, n**^ 26 et io4, n^^ h et A3.
2) Kessler, Mani, p. 223-224. Cf. Oiavannes et Pelliot, Journ. AsiaL, Î911, p. 527 et 585.
3) Comme la Théosophie d'Aristocrite, supra, p. ht. à) Fliigel, Mani, p. 375, not. 3/17.
^) Flûgel, Mani, io3, n»' 28 et 29 ; cf. ibid., p. 376, îiot. 35o.
6) Flûgel, Mani, p. io3, n® 2/i.
7) Flûgel, Mani, p. 376, not. 346. Cf. Kessler, Mani, p. 222-223.
8) Epiphane, Haer, LXVI, i, init.
9) Flûgel, Manif p. 85.
10) Kessler, Mani, p. 23o.
11) Flûgel, Mani, p. io4, ti° 43.
est donné, dans le même document, comme l'auteur ou le destinataire d'une autre Epître, la 69™® du recueil ^. A Salam est associé un « Ansara », inconnu par ailleurs, qui, d'après Kessler, serait mis pour Eliezer, par suite d'une fausse lecture ^. Si la supposition était fondée, nous aurions ici, comme à propos de Simon et de Zachée, des noms très familiers dans tous les milieux juifs. Mais aucun détail ne nous est donné sur le contenu de l'œuvre elle-même.
Innaios, ou lannée, étroitement apparenté à l'hébreu lohanan ou Jean, apparaît sur la liste d'An Nadim sous la forme lanou ^. Et il donne son nom à une Epître « sur Vécrit du Trésor ». Le dernier mot est énigmatique. Il semble désigner une grosse somme d'argent et le coffre qui la garde ^. Il fait ainsi penser au Trésor de Mani, dont l'œuvre de lanou serait un commentaire.
Paapis doit aussi être identique avec un Fâfî, sous le nom duquel est mis un autre des écrits manichéens qu'énumère An Nadîm ^. Peut-être faut-il encore l'identifier avec un disciple et (( exégète » de Mani, nommé Papus, qui est signalé en Egypte, dès la fin du iv® siècle, par Alexandre de Lycopolis ^. Mais nous ne savons rien de plus sur son activité littéraire.
Enfin, Baraias apparaît sous le nom de Bahraja dans la liste d'An Nadim, à propos de deux écrits, dont l'.un portait « sur les spectres », l'autre, « sur les liaisons » ^. Le premier devait traiter des figures diaboliques qui, d'après Mani, s'offrent après la mort à l'âme du pécheur pour son plus grand tourment ®. L'autre pouvait s'étendre sur la façon dont un bon Manichéen
i) Flûgel, Mani, p. io5.
2) Kessler, Mani, p. 286.
3) Fliigel, Mani, p. lo/i, n° 54-
4) Kessler, Mani, p. 23^-235.
5) Fliigel, Mani, p. io3, n^ 20.
6) De Plac. Man., 2, cire. init. Dans son édition d'Alexandre de Lycopolis (Introd. p. XII, i, fin.), Aug. Brinkmann rejette cette identification. Mais ses raisons ne paraissent pas concluantes.
7) Fliigel, Mani, p. io3, n»» 35 et 38.
8) Cf. Fliigel, Mani, p. ici.
doit se comporter, soit avec ses coreligionnaires, soit avec des gens étrangers à sa. religion ^.
Gabriabios n'apparaît point ailleurs que dans des textes grecs apparentés à la formule d'abjuration. Le nom, assz étrange, peut résulter d'une fausse lecture. Ne viendrait-il pas d'un amalgame de deux noms différents qui se suivaient d'abord et qu'un copiste inattentif aura fâcheusement Mes?
De fait, un certain Ghebra a déjà été signalé d'après un fragment manichéen de Tourfan 2. Et il peut se confondre avec un Ghabarhât (?) à qui ae trouvent attribués, sur la liste d'An Nadim, une Epître « sur la consolation », une autre sur un sujet inconnu, enfin une troisième « sur la propriété » ^.
D'autre part, la même liste mentionne une Epître « de (ou à^ Aba, le disciple ». Et, sous le même nom, elle en signale une autre « sur V amour », une troisième au titre illisible, enfin une quatrième « sur l'écrit de la borùne odeur » *. Peut-être, à propos de Gabriabios, faut-il penser plutôt à « Abou lasâm (ou Arbasam ?) , le géomètre (ou le mathématicien ?) » , dont un autre des écrits énumérés par An Nadim porte aussi le titre ^ et dont un homonyme, Aboursam, est associé à Ghebra sur le fragment manichéen déjà cité ^.
Seuls Hilarios et Olympios n'apparaissent pas chez l'historien arabe. En revanche, ce dernier donne un certain nombre d'autres noms qui ne se lisent pas dans la formule grecque d'abjuration et dont plusieurs tout au moins doivent désigner des auteurs manichéens. G'est ainsi qu'il énumère^:
la i3"® Epître « de (ou à) Wahman sur le sceipu de la bouche »,
i) Voir Kessler, Mani, p. 227-228, qui propose très arbitrairement de lire Zekharjâ au lieu de Bahraja.
2) F. W. K. MuUer, Handschr., p. 88-90 et 91-92. V. supra, p. "234-235.
3) Flijgel, Mani, p. io3 et io5, n°« i/J, iT) et 6G. Cf. Kessler, Mani, p. 217-218.
4) Flugel, Mani, p. io3-io4, n^» 3o, 32, 34, 36. Cî. Kessler, Mani, p. 225-226.
5) Flugel, Mani, p. io4, n® 48. Cf. Kessler, Mani, p. 23i-232.
6) F. W. K. Mûller, Handschr. ResL, p. 88-90.
7) Flugel, Mani, p. io3-ïo5,
17°^® « de (ou à) lahja (Jean) sur la bonne odeur » et
la 51°"® u de (ou à) lahjâ sur les drachmes », 27'°® « de (ou à) Sajuus (?) (ou Safîous?) » sur la dîme »,
a 37"'*' u de (ou à) Abedjesu sur les parents éloignés »,
a 4o°^ « de (ou à) Oubajji sur les doniations religieuses »,
a 41°"*' « de (ou à) Houdaia (Juda?) sur la colombe »,
a 42°"® « de (ou à) Afkourîjâ sur le temps »,
a 44°"^ « de (ou à) Souhrâb sur la (Mme » et la 46""* « de (ou à) Souhrâb sur les Perses »,
a 52™^ u de (ou à) Afand (?) sur les quatre sortes de dîmes » et la 53™^ u de (ou à) Afand (?) sur la première béatitude »,
a 55™^ « de (ou à) lôhannâ sur V administration de Vaumône »,
a 65°^" « de (ou à) Hâta »,
a 67™® « de (ou à) Abrahijâ sur les bieri portants et les malades »,
a 68"^ « de (ou à) Ardad sur les bêtes de somme »,
a 69°"® « de (ou à) Adschâ (ou Achâ) sur les sandales?) »,
a 71°^® u de (ou à) Mânâ sur le crucifiement ».
a 74°^* « de (ou à) Abdial sur le livre des Mystères et la .76™'' <( de (ou à) Abdial sur l'habillement »,
An Nadim mentionne aussi une Epître anonyme, la Sg™*, « aux Auditeurs, sur V explication d*es songes de lazdânbacht ». Cet écrit devait être une critique, car, pour les Manichéens que l'auteur du Fihrist a connus et dont il énumère les Ecritures, lazdânbacht était un schismatique, tomme les Dênâvars qu'il groupa autour de lui sous le califat de Mamoun (81 3-833) ^. L'ouvrage critiqué n'est pas mentionné ailleurs d'une façon expresse. Mais Al Mourtada semble en parler. Il dit, en effet, à la fin de son exposé des dogmes de Mani : « lazdânbacht assure dans son écrit que le premier des prophètes a été Adam
j^ Fliigel, Mani, p. 99. Cf. sujjra, p. 87.
et après lui Seth, puis Noë ; il affirme la mission de Boudhasaf dans l'Inde, celle de Zaradhoust en Perse, celle de Jésus en Occident. Et il dit qu'ensuite est venu Mani, le Paraclet, comme le sceau des Prophètes et le conducteur des justes ^ ». Sur quoi, l'historien arabe observe très justement que Mani a dit la même chose dans le Shâpourakân ^.
Shai*astâni mentionne un autre écrivain très autorisé de la secte, à propos de l'annonce du dernier jour. Il termine, en effet, son exposé du Manichéisme par les détails suivants : (( Abou Saïd, le Manichéen, chef suprême de son Eglise, pensait que le temps du mélange qui s'était écoulé jusqu'à l'époque où il vivait, l'an 271 de l'hégire (884 après le Christ), faisait 11.700 ans et celui qui restait jusqu'au jour de la délivrance 3oo. D'après son enseignement, la durée du mélange sera de 12.000 ans. Il resterait donc, en comptant de notre temps, c'est-à-dire de l'an 621 de l'hégire (1127 après le Christ), encore 5o ans. Ainsi nous vivrions à la fin du mélange, au début de la délivrance ; nous ne serions séparés de cette pleine délivrance et de la dissolution des corriposés que par un demicentenaire ^ » . Cette chronologie rappelle celle de la Théosophie d'Aristocrite ^. Pour ne pas aller à l'encontre des faits, elle double le nombre des années. Mais elle doit s'appuyer sur -le môme principe, sur la valeur symbolique des six jours de la création. Et les deux exposés ne s'accordent, sans doute, que parce qu'ils se rattachent à quelque ouvrage de Mani, ou, plus plus précisément, au Shâpourakân, qui se terminait par une description détaillée des derniers temps.
i) Kessler, Mani, p. 355.
2) Voir Birouni, Ch^o^o^, « trad. Sachau, p. 209 ; voir supra, p. 5^. Gf. Sharastâni, Religionspartcien, trad. Haarbrûcker, I, 290. Tandis que Birouni cite un passage du Shâpourakân où il est seulement question de Boudhasaf, de Zaradhoust, de Jésus él de Mani, Sharastâni, résumant la doctrine manichéenne, nomme Adam, Seth, Noé, Abraham, Boudhasaf, Zaradhoust, le « Messie », Paul , enfin « le sceau des Prophètes au pays des Arabes )>.
3) Sharastâni, loc. cit., p. 290-291.
/J) Karl Buresch, Klaros, p. 90 ; supra, p. m.
ÉCRITURES PROPRE.NfENT DITES 121
Enfin, Birouni a connu un autre écrit officiel de la secte et il en résume un passage important. Après avoir noté qu'il croit que les Manichéens, dans leurs prières, se tournent vers le « pôle nord » ^, parce que, d'après eux, là se trouve la clef de voûte du ciel, sa partie la plus haute 2, il ajoute la rectification suivante : « Je trouve cependant que l'auteur du livre Du mariage, qui est un de leurs missionnaires, reproche au peuple des trois religions ^ de se tourner vers une direction à l'exclusion de toute autre. 11 lui fait encore d'autres reproches et il semble donner à entendre qu'un homme qui prie Dieu n'a nul besoin de temple^ ». La thèse n'était point neuve. Nous la voyons déjà formulée vers la fin du iv® siècle, par Fauste de Mi lève ^.
Ce dernier auteur, né dans la ville numide d'oii il tire son nom, jouissait d'une grande réputation au temps 011 Augustin se fit manichéen. 11 était <( évêque » de sa secte et il en avait prêché la doctrine en Afrique et à Rome avec un grand succès. En 382, il revenait d'Italie à Carthage, où il trouva le fils de Monique très ébranlé en sa foi dualiste. Au bout de quelques années, vers 385, il fut cité comme hérétique devant le tribunal du proconsul Bauto et relégué dans une île. Sans doute utilisat-il alors ses loisirs forcés pour mettre par écrit sa doctrine et prêcha- t-il par la plume, ne pouvant plus le faire de vive voix. Un peu plus tard, en effet, vers l'an 000, des catholiques d'Hippone montrèrent à Augustin, devenu leui* évêque, un ouvrage important qui portait son nom et qui circulait en secret parmi ses partisans. L'ancien Auditeur, en ayant pris connaissance, en entreprit aussitôt la critique et il lui consacra un volumineux
i) D'après Augustin, mieux informé, c'est la nuit seulement que les Manichéens se tournent vers le Nord. Le jour, ils regardent le Soleil et suivent ses mouvements (De Haer., 46 ; cf. P. G., I, i465).
2) Cf. Ya'qoûbi, chez Kessler, Mani, p. 191 et 829.
3) Les Manichéens distinguaient trois grandes religions, le Judaïsme, le Christianisme et l'Hellénisme, ou plus généralement le Paganisme. Cf. Augustin, Cont. Faust., XX, 4, fin.
4) Birouni, ChronoL, trad. Sachau, p. 829.
5) Augustin, Cont. Faust., XX, 3.
122 LES ÉCRITUHES MANICHÉENNES
traité qui ne comprend pas moins de 33 livres. Pour rendre sa réfutation plus décisive, il eut soin de la faire précéder, selon son habitude/ par le texte même qu'il réfutait. Grâce à cette précaution, l'ouvrage de Fauste nous est arrivé, sinon en entier, du moins dans ses parties les plus notables. /
Dans la liste des livres prohibés du Décret de Gélase, le travail de Fauste se présente comme un recueil d'Opuscules ^. C'est qu'il était formé de morceaux détachés, très disparates et inégalement étendus. Mais il avait plutôt paru sous forme de Lettres Pastorales. Augustin le donne nettement à entendre dans un passage qui n'a pas été encore remarqué^. Et le début de l'œuvre le montre d'ailleurs assez clairement. L'auteur y parle comme un évêque à ses ouailles :
(( Le très docte Adimante, le seul que nous devions étudier après notre Bienheureux Père Manichée, a suffisamment et surabondamment mis en lumière, largement dévoilé la fausseté de la superstition judaïque et des semi-chrétiens.
(( Cependant, mes Très Chers Frères, il n'a point semblé inutile de vous mettre par écrit ces réponses brèves et soignées à cause des objections perfides et astucieuses de nos contradicteurs. Ainsi, quand ces gens-là, imitant l'exemple du serpent, leur premier père, voudront vous circonvenir par leurs questions captieuses, vous serez prêts à leur opposer des répliques vigilantes. Gênés alors dans leurs desseins, ils ne pourront plus continuer çà et là leur propagande.
(( Et pour ne pas noyer l'esprit des lecteurs dans des exposés diffus et confus, j'ai opposé d'une façon si brève que distincte leurs propos et les nôtres ^ » .
Par sa forme littéraire, l'écrit de Fauste se rapprochait donc des nombreuses Epîtres manichéennes dont An Nadim nous a donné la liste. Par son contenu, il leur ressemblait encore davantage. Il se proposait directement de défendre la foi manichéenne contre les critiques dont elle était l'objet, de l'adapter aux besoins du temps. Seulement, comme l'auteur vivait parmi
i) P. L., LIX, i63 : « Opuscula omnia Fausfi Manichaei apocrypha ». 2) Cont. Faust., VI, 6 : « Quia in exordio harum Litteraruro suanim... »
vi) Cont. Faust., J, 2.
des Catholiques, il s'attachait à la mettre d'accord avec l'enseignement de Jésus et de Paul, comme ailleurs d'autres apologistes allaient s'appliquer à lui donner une forme bouddhique. Et dans cet art des concordances, il montrait un esprit retors aidé par une langue très souple et déliée.
D'autres écrits manichéens avaient été composés en latin avant celui de Fauste. Et plusieurs étaient, comme lui, rédigés avec art ^. Mais, d'après son exorde, aucun ne faisait autorité. Aucun, d'ailleurs, n'a laissé la moindre trace. Nous n'avons plus qu'une assez courte lettre qu'un Auditeur romain, du nom de Secundin, adressait vers l'an 5o5 à Augustin pour le ramener à la foi dualiste et dont l'évêque d'Hippone a fait une critique détaillée et souvent amusée ^. Quelque intéressant que soit ce document, il ne peut, en aucune façon, prendre rang parmi les Ecritures de la secte.