‹ Les écritures manichéennesChapitre 15 sur 25 · ÉCRITURES JUIVES CANONIQUES · texte numérisé non relu

ÉCRITURES JUIVES CANONIQUES

Déjà, avant Mani, les Maîtres de la Gnose faisaient, en général, fort peu de cas de l'Ancien Testament ^. D'après Basilide, ce n'était pas du Dieu suprême que Moïse avait reçu sa Loi, il la tenait plutôt de l'auteur du monde matériel, qui s'était fait aussi le sauveur de son peuple à la sortie d'Egypte ; quant aux Prophètes, ils n'étaient que les porte-voix d'autres Archontes

i) Hieronym., In Epist. ad. Tit., Proœm.

inférieurs, artisans du cosmos ^ Pour Yalcntin aussi, la Loi et les Prophéties judaïques venaient du Démiurge, c'est-à-dire d'une divinité aveugle qui les avait formées à son image , c'est à leur sujet que le Christ avait dit : a Tous mes devanciers sont des voleurs et des brigands » (Joan, X, 8) et l'Apôtre . « Ce mystère n'a point été connu par les générations antérieures » (Eph., III, 9-T0 ; Rom., XVI, 25) ^. Marcion avait exposé le même enseignement sous une forme encore plus précise dans son recueil des Antithèses qui était devenu le manuel courant de ses adeptes-^. Pour lui, l'Ancien Testament se présentait comme la négation formelle du Nouveau. L'un révélait un tyran borné et fantasque, malfaisant et menteur, qui prescrivait le vol et l'homicide, l'autre un Père aussi sage et prévoyant que bon et bienfaisant, toujours appliqué à réparer le mal causé par le premier. L'un ne pouvait que perdre les âmes, l'autre devait seul les sauver ^.

Critique de Mani. — L'ouvrage de Marcion était appelé, par sa nature même, à jouir d'une très grande vogue, non seulement au sein de son Eglise, mais encore, en général, dans les cercles gnostiquês dont il précisait la doctrine. Mani le lut, sans aucun doute, car dans un chapitre du Trésor il polémiquait contre Fauteur des Antithèses^. Et il se prononça lui-même plus vigoureusement encore contre les Ecritures juives. Au lieu de les attribuer à un dieu inférieur, il les présenta comme l'œuvre du Diable ^. (( Dans ses livres, dit An Nadim, il

i) Irénée, Haer, I, 24, 5.

2) Hippolyte, Philos, VI, 35. Of. Joan. Chrysostome, De socerd iV, 4- Tertullien dit plutôt qwe Valenlin « approuve certaines parties de la Loi et des Prophètes et en désapprouve d'autres » (De prœscr., \g). De fait, le Valentinien Ptolémée expliquait dans VEpître à Flora qu'une partie de la Loi venait du Démiuirge, une autre de Moïse, une autre des Anciens, et qu'une portion de la première était spirituelle, une autre mêlée d'éléments matériels, une autre purement fîguirative et symbolique (Epiphane, Haer, XXXIII, 8-7).

3) Tertullien, Adv., Marc, I, 19 ; IV, i.

4) Tertullien, Adv., Marc, I, 19 ; II, 28-29 ; IV, i et suiv.

5) V. supra, p. 93.

6) Sérapion de Tmuis, apud Tit. de Bostr., Cont. Man., III, 5.

traitait irrespectueuseinent tous les Prophètes, il les accusait de mensonge et soutenait que les démons s'étaient emparés d'eux et parlaient par leur bouche ; en quelques passages de ses écrits, il les qualiliait même de démons^ )>. 11 devait surtout les prendre à partie dans le chapitre dix-septième des Mystères, qui leur était tout entier consacré ^. Dans cet ouvrage, nous dit-on, il décrivait leurs miracles et s'attaquait à leur enseignement, en même temps, il s'insurgeait contre la loi de Moïse dont s'inspiraient tous leurs oracles ^.

Dans les Acta Ajxhelai, Turbo précise ces données : « Voici, remarque-t-il, ce qu'enseigne Manès, au sujet des Prophètes : En eux réside l'esprit d'impiété et d'iniquité des Ténèbres qui se sont soulevées au début. Aussi ont-ils été trompés et trompeurs. L'Archonte a aveuglé leur entendement. Si quelqu'un se fie à leurs paroles, il mourra pour toujours et sera voué au globe de feu pour n'avoir pas appris la gnose du Paraclet ^ » . (( D'après lui, continue Turbo, c'est le Prince des Ténèbres qui a parlé avec Moïse, les Juifs et les prêtres ; le Dieu de ces gens est donc le même que celui des Chrétiens et des Gentils ; il les a séduits dans sa concupiscence parce qu'il n'est pas le vrai Dieu. Quiconque espère en cette divinité sera, comme elle, livré aux chaînes pour n'avoir pas mis son espoir dans le Dieu véritable ^ » .

Au cours du même ouvrage, Diodore analyse quelques-uns des arguments invoqués par Mani. D'après son rapport, qui doit s'appuyer sur quelque document original, l'hérésiarque opposait sur beaucoup de points la Loi ancienne à la nouvelle. L'une, disait-il, exalte les richesses {Prov., XXII, 2), l'autre en commande l'abandon (Luc, XIV, 33). L'auteur de la première ^ole aux Egyptiens leur or et leur argent {Exod., XII, 35), celui de Ja seconde ne permet pas seulement de désirer le bien d'autruit (Matt., V, i>8). Moïse dit : <( Œil pour œil, dent pour

i) Flijgcl, Mani, p. 100.

2) V. supra, p. 68.

3) V. supra, p. 68.

^) Act. Arch., 10.

5) Act. Arch., 11.

dent » {Exod., XXI, 24), Jésus veut que, frappé sur une joue, on tende l'autre (Mai^., V, 38,39). Celui-ci n'interdit pas à ses disciples, il ordonne même à un paralytique de faire une œuvre servile pendant le sabbat (Marc, II, 11 et 23) ; Celui-là le défend sous les peines les plus sévères, qu'il fait strictement appliquer (Nium., XV, 32). La loi mosaïque donne la mort, celle du Sauveur procure la vraie vie (Il Cor., III, 6-.11). Paul oppose l'une et l'autre comme la' terre au ciel et la chair à l'esprit (I Co7\, XV, /i5-5o). Il se félicite d'avoir abandonné la pi^mière pour se rallier à la seconde {Gai., II, i5-ig). Il constate que le vrai croyant n'est point le circoncis et qu'Abraham n'a aucun titre de gloire devant Dieu {Rom., II, 28-29, IV, 2). Pour lui, la Loi de Moïse ne sert qu'à donner l'idée du péché {Rom., III, 20). Elle devait durer seulement « jusqu'à Jean », dont la décollation symbolise sa fin {Matt., XI, i3 ; Lufi., XVI, 16) ^.

Dans la première discussion engagée avec Archélaus, Mani lui-même émet des idées analogues : « C'est à Satan, dit-il, qu'on doit attribuer les enseignements de la Loi et des Prophètes. C'est lui qui a parlé par l'intermédiaire de ces derniers. Il leur a fait attribuer à Dieu toutes sortes d'ignorances, de tentations et de mauvais désirs et il le leur a fait présenter comme avide de chair et de "sang, s'efk)rçant ainsi de rejeter sur le Père du Christ les caractères de Satan et de ses Pi^ophè-

tes La Loi renferme un « ministère de mort » organisé ;

elle est le voile mis sur le visage de Moïse pour en faire disparaître l'éclat (II Cor., III, 7). On ne peut, sans danger, lui adjoindre le Nouveau Testament, comme si celui-ci venait du même Maître. En effet, elle est (( usée, décrépite et ptoohe de la mort », tandis que l'enseignement du Sauveur « se renouvelle de jour en jour » {Heb., VIII, i3 ; II Cor., IV, 16). Lorsqu'un arbre a un tronc vieilli et que ses branches ne portent plus de fruit, on le coupe. Quand les membres du cdrps sont corrompus, on les ampute. Sans cela, le mal qui a causé leur corruption se répandrait dans l'organisme entier. De même, le maintien de la Loi, issue de l'ignorance, amènerait la perte de Tâme. La Loi et les Prophéties (du Judaïsme) vont (( jusqu'à Jean-

i) Act. Arch., 4o.

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Baptiste » (Luc, XVI, i6). Après lui vient la loi de la vérité, la loi de la promesse, la loi des cieux, lit loi nouvelle donnée au genre humain ^ )> .

Critique d'Addas. — Dans l'ouvrage critiqué par Titus de Bostra, Addas ne faisait guère que reproduire la doctrine du Maître II s'attachait, comme lui, à montrer que les faits et les enseignements consignés dans le recueil des Ecritures juives sont mauvais par nature et d'ailleurs démentis dans la Nouvelle Loi -. Des extraits suggestifs de son œuvre ont été conservés par son contradicteur. Il s'y appliquait tout d'abord à montrer, contrairement au récit de la Genèse, que l'homme n'a pas été créé par Dieu, mais par le Diable : (( Comment, demandaitil. Dieu a t-il pu imposer un précepte à Adam? De deux choses l'une : ou il connaissait sa transgression future, en ce cas non seulement il a accompli un acte vain et inutile, mais encore il a mal agi envers lui et il est responsable de son péché ; ou bien il ne l'a point prévue et alors on doit dire qu'il est sujet à l'ignorance Comment Dieu a-t-il pu dire : a Voici qu'Adam est

devenu semblable à l'un de nous, sachant le bien et le mal, prenons garde maintenant qu'il n'avance la main, qu'il ne touche à l'arbre de vie, qu'il n'en mange et ne vive éternellement (Gen., H, 22) ))? Si l'immortalité pouvait être recouvrée, il pécha par envie en chassant l'homme du Paradis et en l'empêchant de bénéficier de l'arbre de vie dont les fruits pouvaient le faire vivre éternellement ^ » .

Dans (c l'exorde )> qu'Augustin a lu à la suite du traité de (( l'adversaire de la Loi et des Prophètes », Adimante, identifié par l'évêque d'Hippone avec Addas, s'attachait aussi à montrer (( que la chair n'est point l'œuvre de Dieu » *. Au cours de l'ou^Tage critiqué dans le Contra Adimantum, il s'appliquait en outi^ à établir que la Loi et ^ les Prophètes se trouvent en opposition avec l'Evangile et l'Apôtre ^. Et il

i) Act. Arch., i3.

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