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CHAPITRE TROISIEME

ÉCRITURES païennes

Dès l'orrgine et jusqu'à la fin, les Ecritures païennes ont tenu une très grande place dans le Canon manichéen. Selon les temps et les lieux, elles ont forcément varié de forme et de nature. Mais elles peuvent se répartir assez bien en deux grandes séries. Dans l'une entrent toutes celles qui procèdent du Paganisme hellénique, dans l'autre celles qui se rattachent aux religions da l'Orient.

ÉCRITURES HELLENIQUES

Les EcriUures manichéennes, issues de l'Hellénisme, ne présentent point toujours un caractère nettement religieux. Certaines appartiennent plutôt à la philosophie. Ce sont même ces dernières qui s'offrent tout d'abord.

Pythagore. — D'après les Actes d'Archélaiis, Scythien, comme tous les dualistes, a emprunté les principes de sa doctrine à Pythagore - En fd'autres termes, Mani s'est inspiré de livres Pythagoriciens. Si nous devions entendre par là des

i) Act. ArcJi., 5i, cire. fin. \. s:iij)rn, p. 'i.

œuvres authentiques du fondateur de l'école italique, le renseignenftcnt risquerait d'être fort inexact. Pythagore n'a, sans doute laissé aucun écrit ^. Mais au iif siècle circulaient, sous son nom et sous le nom d'un certain nombre de ses disciples, divers recueils, qui affichaient des doctrines nettement dualistes 2. D'après Plutarque, Porphyre et Hippolyte, il aurait professé l'existence éternelle de deux Principes opposés, qu'il identifiait d'une part avec la Lumière, le Bien, le Repos ou l'Unité, de l'autre avec les Ténèbres, le Mal, le Mouvement ou la Diversité. C'est au cours de ses voyages qu'il se serait initié à cette doctrine. Et c'est de Zoroastre qu'il la tiendrait ^. Selon Diodore d'Erythrée et Aristoxène le Musicien, dont s'inspire l'auteur des Philosophouînena, le <( Chaldéen Zaratas lui aurait montré que, dès l'origine, il y a eu deux Principes des choses, l'un masculin et l'autre féminin, l'un identique avec la Lumière, l'aatre avec les Ténèbres » *. Jiippolyte ajoute que Pythagore a été le premier Maître de Valentin et de son école ^. Clémeut d'Alexandrie et Origène font remarquer aussi que Basilide et Marcion se réclamaient de lui ^- Mani, qui se rattache étroitement à ces deux grands Gnosiiques, a dû faire de même. En fait, divers détails de son enseignement semblent provenir des Pythagoriciens ^.

Empédocle. — A en croire l'historien Socrate, Scythien aurait surtout emprunté sa doctrine à Empédocle. C'est chez l«i qu'il aurait pris l'idée de deux natures opposées dont l'une

i) V. Ed. Zeller, Die Philos, der Griech., 3'"« éd., t. I, p. 258-260.

2) On trouvera les textes dans la Bibliothèque des Auteurs Grecs de Didot, Fragmenta philosophorum graecorum, éd. Mullach, Paris, 1860, t. I, p. /ii3-5/i3, et les doctrines chez Relier, Philos, der Griech., 3^^ éd., t. V, p. ii3 et suiiv.

3) Plutarque, De anim. procréât., II, 2-3. Porphyre, Vit. Pythag., 16.

Hippolyte, Philosoph., I, 2 ; IV, 5i ; VI, 21-28.

4) Philos., I, 2, cire. med. ; VI, 23, init.

.5) Philos., IV. 5i ; VI, 31-29 et 52 ; VIII, i5, /in.

6) Origène, In Epist. ad Rom., c. V.

7) V. Flûgel, Mani, p. 179-180 (les cinq éléments) ; p. 191 (la division du monde), p- 220 (les dix cieux).

ÉCRIT t'RES PAÏENNES 199

est boiiiK', laulre iiiauvaisc ^. Sur beaucoup de puiuU, le philosophe d'Agrigonte se présente, de fait, comme un précurseur des Manichéens. Comme eux, il enseigne que tous les êtres s'ex{)liqucnt par l'inlluence combinée de deux Principes éternels et opposés, dont l'un s'appelle l'Amour, l'autre la Discorde. Il regarde l'homme comme un dieu déchu, qui doit se relever. Il professe, en outre, la métempsychose, ainsi que la nécessité de la u purilication » morale et il défend de tuer aucun animal et d'en manger la chair ^. Pour tous ces motifs, Mani a pu voir en lui un Prophète et regarder ses écrits comme inspirés. Avant lui, d'autres Gnostiques avaient fait de même. Hippolyle le note expressément au sujet de Simon le Magicien, de Valentin et surtout de Marcion •^.

Platon. — L'auteur des Philosophoumena fait aussi remarquer que ces mêmes hérétiques se réclament volontiers et souvent do Platon^. On comprend que les Manichéens aient fait de même. Photius le constate expressément au sujet d'Agapius ^. Et les fragments de la Tliéosophie qui nous ont été conservés dans les Oracles des dieux helléniques confirment sa remarque. L'auteur du Timée y apparaît dès l'introduction pour dire que

« Nul dieu n'est malveillant pour les hommes » ^.

Et, dans la suite, il est cité encore par trois fois.

Il intervient d'abord pour montrer con>ment on doit formuler ses prières :

(( Platon enseigne k prier ainsi : 0 roi. donne tes biens en

i) Hist. eccL, I, 22. Socrale tient à cette idée, car il l'affirme trois fois. Mais rien ne montre qn'il la tienne d'imc tradition précise. Il a pu la déduire d'une étude comparée des thé-ories d'Empédocle et de Mani.

2) Zeller, Phil. der Griech., 3"^ éd., t. I, p. 696-701, 729-725. Cf. Hippolyte, Philosoph., I. 3 ; VIT, 29 et X, 7.

3) Philosoph., V, II (Simon I : VI. 26, fin. (Valentin) ; VII. .3 et 29-30 ^Marcion).

4) Philosop]}., VI. 9 (Simon) ; VI, 21-22. 25-29 'Valentin^ : VU. 22 jBasilide).

51 Bibliofh.. Cad., 179, vers. fin.

C)) Oracles de$ dieux hcih'nifjurs. le' (1. chez K Buresrh. Klnror^, p. o6- ^f- Theétète, 7, iin.

tout sens même à ceux qui ne les demandent point et écarte les maux même de ceux qui les demandent. Cela veut dire : Même quand nous nous taisons, donne-nous ce que tu nous sais utile, et, si nous demandons quelque chose de nuisible, ignorant l'avenir, écarte le daus ta bonté » ^.

Plus loin, son témoignage est invoqué pour établir que ce qui se passe au-dessus de nous ne peut être connu sans une révélation divine représent<'e dans roccurrence par Mani :

(( Platon fit entendre un jour à quelqu'un qui voulait disserter sur les cieux et sur les mouvements des astres la sentence suivante : Ami, combien as-tu du ciel ? » ^.

Une autre fois, il vient rappeler que la sagesse suppose une âme pure et ne doit donc pas être enseignée au premier venu. Il montre ainsi combien fondée est la pratique de l'initiation manichéenne :

« Platon, ne confiant pas les mystères de la Théosophie aux oreilles impures, s'exprime ainsi dans sa Lettre à Denis : Je dois te parler en énigmes, afin que, si la tablette s'égare, soit sur mer, soit sur terre, celui qui la lira ne la comprenne pas » ^.

Autres Philosophes. — D'après Photius, le Manichéen Agapius s'inspirait <( sans vergogne )>, non seulement de Platon, mais encore d'autres u témoins attachés à la foi des Gentils » et il les appelait « divins et sacrés », comme le Christ Sauveur ^. Ici encore les fragments cités de la Théosophie confirment l'observation du savant byzantin. L'autieur y cite tour à tour Heraclite^, Diogèno le Cynique^, Simonide', Por-

i) Oracles n° 4o. Cf. Second Alcibiade, 5, fin., et Xenophon, Memoj^ablcs, I, 3, 2.

2) Oracles, n*^ Go. Un propos analogue est attribué à Diogène le Cynique par Diogène Laërce {Vit., YI, 89) et par Tertullien (Ad Nat., II, 2, cire, med.), à Socrate, par un texte publié en 1889 dans les Wiener Studien, t. XI, p. 219.

3) Oracles, n° 63. Cf. Platon, Epist., 2, cire. med.

4) Bihlioth., Cod., 179, vers. fin.

5) Oracles, n^^ 67, 68 et 74, 69. Cf. sur le i^^ Clément d'Alexauflrie, Strom., V, i4, sur le dernier Plutarque, De superst., i3, sur l'ensemble Neumann, Héraklitea dan« Hermès, XV, 6o5 et suiv.

6) Oracles, n° 70. Cf. Clément d'Alexandrie, Cohort., II, 2^.

i) Oracles, n° 8/|. Cf. Cicéron, De nat. deor., I, 22, 60 et Mïnutius Félix, Oct., iS.

phyio 1, Euripide 2, Ménandre 3, Antislhène * et Simon ^ à côté des Oracles anciens. Et il dit expressément au cours de son introduction :

(( Il ne faut pas rejeter les témoignages rapportés par les Sages hellènes sur la divinité. Comme il n'est pas possible que Dieu paraisse aux hommes pour converser avec eux, il suscite les pensées des gens de bien pour les faire tourner à l'instruction de la grande foule. Et quiconque rejette ces témoignages rejette ainsi leur divin inspirateur » ^.

xMalgré tout, les Manichéens se réclamaient moins de la philosophie que de la théologie antique. Ils invoquaient de préférence les textes religieux qui avaient cours dans le monde hellénique. Fauste de Milève, par exemple, faisait remarquer qu'il y avait des Prophètes non seulement chez les Juifs, ou chez les Chrétiens, mais encore chez les Païens " et que, pour amener un représentant du Paganisme à la vraie foi, il fallait lui citer de préférence (( les oracles messianiques de la Sibylle, d'Hermès Trismegiste, d'Orphée et des autres devins de la Gentilité » ^.

Orphée. — C'est bien ainsi que procède l'auteur de la Théosop/u'e. D'après le résumé qui nous en est donné, il aimait à citer les Poèmes orphiques. Il disait, par exemple :

« Orphée, le fils d'Eagre, ayant d'abord composé certaines hymnes sur les dieux et exposé leur naissance, comprit ensuite l'impiété d'une telle œuvre. Il se porta vers la seule beauté et célébra dans ses hymnes le vrai Dieu. Il loua la sagesse des anciens Chaldéens, c'est-à-dire celle d'Abraham. Aussf engage-

i) Oracle.% n« 85. Cf. Porphyre, Epist. ad Marc, i.

2) Oracles, n» 86. Cf. Stobée, Floril, XVI, 3.

3) Oracles, n»» 87-88. Cf. Stobée, Floril, XXI, i et CXII, 2 ; Ménandre, Fragm., v. 173 et 52 t.

^) Oracles, n° 90. Cf. Plutarque, de Poetis audiendis, 12. et Stobée, Floril.,, V, 83.

5) Oracles, n^ 91. Cf. Eiisèbe, Prep. Evang. XIV, 18, 28.

6) Oracles, n° 7.

7) Augustin, Conf. Faust., XIX, 2.

8) Augustin, ^ont. Faust., XÎII, i, fin.

t-il son fils Musée à ne pas ajouter foi aux premiers mythologues, mais à donner plutôt son attention aux suivants » ^.

Et à l'appui de son aflîrmation, le (( Théosophe » cite imntédiatement une longue tirade 2.

Un peu plus loin, il ajoute :

(( En beaucoup d'endroits, Orphée appelle du nom de Phtnès le Monogène, le Fils de Dieu. 11 pense, en effet, que ce nom lui convient parce que lui-même apparaît toujours et partout sans tomber sous les regards et parce que c'est lui qui a fait apparaître toutes choses du néant. Ayant donc longuement rappelé le Jupiter du Mythe, ainsi que Dionysos qu'il appelle Phanès, démiluge de l'univers, il présente ce même Phanès comme le Fils de Dieu par qui toutes choses ont apparu. C'est ce qu'il dit dans la quatrième rapsodie à Musée

Le (( Théosophe » ne faisait sans doute ici que suivre une tradition inaugurée par Mani lui-même, car Alexandre de Lycopolis, exposant la doctrine professée par ce dernier sur la lutte du Premier Homme et des Démons, dit qu'elle est calquée sur celle de Dionysos et des Titans ^, Plus anciennement, d'ailleurs, d'autres Gnostiques puisaient aux mêmes sources. Les Sabéens, par exemple, faisaient un grand cas d'Orphée ^. Les Séthites se réclamaient également de lui et plus précisément de ses Dionysiaques ^.

La Sibylle. — Les Pérates s'appuyaient aussi sur la Sibylle '' . Et le texte cité de Fauste semble indiquer que Mani faisait de

i) Oracles, n° 55. Cf. Justin, Cohort., 3C, fin., et surtout Cyrille d'Alexandrie, Cont. JuL, I, p. 2G (P. G., LXXVI, 54i).

2) Oracles, n° 56 (46 vers). Cf. Justin, Cohort., i5; De Mon-, 2;Cl(5ment d'Alexandrie, Cohort., 7, cire, init., ; Eusèbe, Praep. Evang., XÏII, 12, 5, d'après le Juif Aristobule dont le Théosophe lui-même a invoqué plus haut le témoic"nn<?e {Oracler*, n" 10).

3) Oracles, n'' în . Cf. Ahel, Orphica, XI, 7^, 85, 119, 127. /,) De Plac. Maji., 5.

5) Voir D. Chwolson, Die Ssahier, t. I. vers. fin. 0) Hîu'^lvtc, Philosoph., Y, 4- 7) Hippolyte. Phi!()i:nf.h., V, 16.

même ^ En tout cas, l'auteur de la ThéosopJùe invoquait la même tradition. Les Oracles des dieux helléniques lui attribuent les remarquer suivantes :

« Le nom de Sibylle désigne en latin la prophétesse. Aussi toutes les femmes devineresses ont-elles été désignées par ce seul nom. La i^^ est la Sibylle Chaldéenne ou Persique, d^it le nom propre était Sambétbé. La 9™^ est la Libyque, la vH™"^ la Delphique, la -i'"^ ritalique. la 5"'^ l'Erylhréenne, la 6"^^ la Samienne, dont le nom propre était Phoïto, la 7™'' la Cuméenne qui est appelée Amalthée, Hérophilex, Taraxandra et Deiphobé chez Virgile le Romain, la 8'"*' rHellespontiqu<^, la 9""^ la Phrygienne, la 10™® l'Egyptienne nommée Abounaïa ^.

(( La Sibylle de Cumes apporta à.Tarquin l'Ancien, roi des Romains, neuf livres pleins d'oracles particuliers pour lesquels elle demanda 3oo philippes. Comme on la rebuta sans l'interroger à leur sujet, elle en mit trois au feu et offrit de nouveau les six autres en demandant la même somme. Comme on ne daigna pas davantage entrer en conversation avec elle, de nouveau elle en brûla trois. Puis elle se présenta une troisième fois et demanda la même somme. Le roi, ayant pris connaissance des trois livres qui restaient et les ayant admirés, donna pour eux 100 philippes. Ensuite, il s'informa des six autres. Elle lui répondit qu'elle n'avait pas de copie des livres brûlés et que, sans inspiration, elle ne savait rien faire de pareil, mais que quelques autres villes ou contrées avaient recueilli les directions qui leur étaient nécessaires, qu'il fallait en faire une collection. Tarquin le fit sans le moindre retard et recueillit les oracles formulés, non seulement par elle, mais par les autres. Ainsi les livres de toutes les Sibylles furent déposés dans le Capitole ^.

u Comme c^ux de la Sibylle de Cumes étaient visiblement formulés pour l'Italie, ils n'eurent pas beaucoup de diffusion. Mais ceux des autres furent universellement connus. Or, ceux de la Sibylle d'Erythrée, ayant en tête c(^lui-là même qui tirait son nom du Christ, ont acquis une grande notoriété ; les autres, qui ne portent pas de suscription sur leur objet demeurent obscurs » ^.

1^ Orach.y, r.' 7.''., rlic/ Karl Burescli, Klaros, p. 120-121. C/. Lactance, Inst. div. I, 6.

2) Orac/ps, n' 70, che / Karl Buresch, Klaros, p. 121-122. Cf. Lactancf". Inst., div., I. 0. Voir aussi Âiihi-G<'lle, Noct. Atl., I, 19 et Plino, Hist. Nat., XIII, 88.

3) Oracles, n° 77, chez Karl Buresch, Klaros, p. 122. Cf. L<iclauce, Instit. div., I. 6.

204 LES ÉCRITriRES MANICHÉENNES

Le (( Théosophe » regardait donc les livres sibyllins comme inspirés. Et, en conséquence, il en .citait plusieurs passages pour montrer que le Christ y était annoncé comme le Fils de Dieu et le Sauveur des hommes ^.

Hermès Trismegiste. — Si son œuvre nous était parvenue, peut-être y relèverions-nous aussi des citations d'Hermès Trismegiste, qu'il mentionne incidemment en un autre passage des Oracles ^. Le texte de Fauste donne à pensier que les Manichéens faisaient encore appel à ce « Sage Egyptien )> '^. D'autres Gnostiques l'avaient invoqué avant eux. Certains Basilidiens tenaient de lui leur nom et s'appelaient les (( Herméens » ^. Valentin le citait dans son traité Des trois Natiwes'^ . Et les Sabéens le regardaient comme un de leurs ancêtres ^. De fait, un écrit qui nous est arrivé sous son nom, le PoiVnander, ou livre du Bon Pasteur, expose une doctrine nettement dualiste, où l'opposition de la Lumière et des Ténèbres joue un rôle essentiel ^. '

Autres Oracles. — Le texte de Fauste semble aussi indiquer qu'en dehors d'Orphée, de la Sibylle et d'Hermès Trismegiste, les Manichéens admettaient d'autres Prophètes appartenant à la Gentilité, ou, plus précisément, au Paganisme hellénique ^. Sur ce point encore, le résumé qui nous est parvenu de la Théosophie le confirme et l'explique. L'auteur y invogue, en effet, de très nombreux Oracles. Et ceux-ci sont empruntés

i) Oracles, n^» go^ gj^ 33^ c^ez Karl Buresch, Klaros, p. 122-124. Cf. Sih. Orac, VI, 26 ; I, 137-1/16 et VIII, 217-250.

2) Oracles, n° 3i.

3) Augustin, Cont. Faust, XII, i, fin.

4) Timothée de Cbiistantinople, De recept. haer, P. G. LXXXVI, 17.

5) Clément d 'Alexandrie, fragment publié par Mercati, Rendic. del R. Instit. Lomh., sér. II, V, 3i, p. io34.

6) Birouni, Chronol., trad. Sachau, p. 188.

7) Voir Reitzentein, Poimandrer*, Leipzig, 1904, m-8^, introd, et W. Bousset, Haupfprohl. der Gnosis, p. 181-186, 363-364.

8) A^uguistin, Cont. Faust., XII, i, fin.^

ÉCBITURES PAÏENNES 203

aux sources les plus diverses. Ceitains sont anoiiviucs K Dau- Iros se réclament de Mercme ^ de Diane 3 et surlout d'Apollon *. Kn somme, toutes les grandes traditions littéraires de l'Hellénisme ont été utilisées par les Manichéens. Toutes celles des religions orientales ont été aussi captées et exploitées par eux

ÉCRITURES MAZDÉENNES

Les Ecritures manichéennes qui se rattach-nt aux cultes de l'Orient se divisent comme eux. Ceitaines tiennent au Mazdéisme, d'autres au Bouddhisme.

Livres de ZonoASTnE. - Déjà Mani regardait Zoroastre conune un homme inspiré. Il le présentait, dans le Shâpourakan, comme un « Prophète de Dieu >,, qui avait apporté la « sagesse ,> en Perse de même que Jésus en Occident et luimême dans la Babylonie s. Ses disciples s'accordaient sur ce point avec lui. Au iV siècle, l'Africain Victorin constate, à leur sujet, que beaucoup de gens ont été trompés par Manichée et « /orades .. ». Cinq siècles plus tard, la grande formule grecque d abjuration anathématise -< ceux qui disent que Zarades.... le Christ, Manichée et le soleil sont un seul et même êtr

re »

'].""' f »* ^- Buresch, Klavos, les Oracles des dieux heUéniques, - 40. 4t), 47, 48, 49 et 5o, ce dernier cité d'après Syrien, c'est-à-dire sans doute d'après son Accord d-OrpUée de Pythagore et de Platon sur les Oracles.

2) Voir ibidem, Oracles, n«s 3i et 82. S) Op. cit., 11 o 5i.

J\?''\"'-: r l'f'"'- '"-'■^- ^^-^9- ^'-«- '^.^-S^- Un do CCS Oracle.

de P... 1'' T ■■'""'' '" ''"""' ""* ^^ '■•' ?'"•'»•'<'/""> «es Oracles de Porphyre Un nuln- (n- i,)- se lisait cer.aine„,ent dans le mOme o,n,a,.,. ,K,,.elM-. Prae,,. Evang.. V, ,, 4). Denx autres (n- ,3 et 3-) se froMvent chez Lacinnro (Instif. div.. I, 7 et Vit, ,31

5) Clironol.. Inid. Snrliau. ji. :>„,,.

fi) Ad Jiist Mail.. I, inil

1^ f. (■-. T. l'ifiâ.

206 LES ÈCRITtJRËS MANlCEHENNËâ

Et ella formule un semblable anathème contre Zarades luimême (( que Mani présente comme un Dieu apparu avant lui dans l'Inde et en Perse et qu'il appelle le Soleil », puis contre « les prières » qui portent son nom ^ Ces prières s'identifient, sans doute, avec le recueil des hymnes dont les Manichéens faisaient usage et au sujet desquelles le même document leur reproche plus loin d'invoquer le Soleil comme le Dieu Sauveur 2. Mais l'ensemble des textes précédents semble bien supposer que Mani et ses disciples ont connu d^autres livres sacrés qui portaient le nom de Zoroastre et dont la doctrine s'accordait avec celle dont ils faisaient eux-mêmes profession, ou, plus généralement, avec le Christianisme.

Ces livres sont, sans doute, distincts de VAvesta, qui n'offre rien de chrétien ni de manichéen. Ils doivent se confondre plutôt avec des écrits plus ou moins teintés de gnosticisme que nous voyons attribuer au même personnage par des auteurs anciens.

Déjà Clément d'Alexandrie constate que les- Prodiciens se vantent de posséder des « livres secrets » du mage persan. Il nous donne même sur leur contenu un détail suggestif : « Zoroastre, dit-il, est identique avec Er, fils d'Armenius, originaire de Pamphylie, dont parle Platon dans le dixième livre , de la République. Lui-même s'exprime ainsi à son propre sujet :

f( Voici ce qu'a mis par écrit Zoroastre, ills d'Armenius, originaire de Phamphilie. Etant descendu dans les enfers au cours d'une guerre, j'ai appris ceci auprès des dieux ».

(( Platon raconte comment ce Zoroastre, douze jours après sa mort, déjà placé sur le bûcher, a retrouvé la vie » ^. Cet écrit zoroastrien, dont Clément rapporte le début, ressemblait fort au récit de Er l'Arménien, puisqu'il passait pour l'avoir inspiré. Mais il devait plutôt s'en inspirer lui-même et professer en même temps des doctrines chrétiennes, puisqu'il était très lu par les Gnostiques Prodiciens. Proclus, qui l'a connu et qui

2) P. G., I, idOo.

3) Strom., Y, i/j, io3.

en rapporte également la première phrase dans son Conwnentaire du mythe de Platon, dit qu'il est composé de u quatre livres » et qu'il traite de la-nature ^. Plus loin, le même auteur expose et critique la doctrine professée par Zoroastte sur « les conjonctions du soleil et de la lune )> et sur « les horoscopes » ^. Arnobe fait allusion au même ouvrage. Et il invite l'auteur à sortir une seconde fois du séjour des morts pour déposer en faveur de la vraie religion : k Faisons venir maintenant, dit-il, du cercle intérieur, par la zone du feu, le mage Zoroastre » ^.

Un écrit zoroastrien, peut-être distinct de celui que mentionne Clément d'Alexandrie, est signalé par plusieurs autres sources. D'après la recension arabe de ÏEvangile de VEnfance, l'étoile qui guida les Mages à Bethléem avait été prédite par Zaradouscht ^. Selon Aboul Faradj (Bar-Haebracus), « Zoradascht instruisit les Perses sur la venue du Christ et leur commanda de lui offrir, à sa naissance, des présents. Dans les derniers temps, leur dit-il, une Vierge concevra un enfant sans l'opération d'aucun homme. Quand son fds sera mis au monde, il apparaîtra une étoile qui luira en plein jour et au milieu de laquelle se montrera la figure d'une jeune fille. Vous l'apercevrez, mes enfants, avant toutes les autres nations. Quand vous la verrez apparaître, allez oii elle vous conduira. Adorez le nouveau-né et offrez-lui des présents, car il est le Verbe créateur du ciel » ^. Salomon de Bassora, en un chapitre de son livre De r abeille, traite longuement « de la prophétie de Zoroastre sur Notre Seigneur ». Et il ajoute que Zoroastre en confia le secret à trois Mages persans, nommés Gusmazaph, Sasanes et Mahainades, en leur recommandant de bien conserver cet oracle et de le transmettre fidèlement à leurs disciples ^. Cette pré-

i") Pitra. Anal, sacr., t. V, pars. 2, p. i5.

•.i\ Pitra, Joe. cit., p. i63, i64 et 17^.

3) Adv. Gent., I, 52.

V» Tischo.iidorf. Ewny. apocr., 2"'*^ ôd., p. iS^.

.5) Hist. dynast., ôâ. Pococke 3, p. 83 ar., 54 îat.

6) Assemani, Bihl. Orient., t. III, pars, i, p. 3i6. Cette remarque tend à expliquer pourquoi il y a eu (( trois » Mages qui sont venus de VOrient pour adorer le Christ.

diction ressemble étrangement à celle do Seth dont parle YOpus imperfectum in Mattheum^. Aussi est-on en droit de supposer qu'elle est sortie d'un cercle gnostique étroitement apparenté à celui des Séthites.

Enfin, toute une littérature magique a circulé sous le nom de Zoroastre. Et elle semble avoir eu des rapports très étroits avec les écrits apocryphes de Cham, dont les disciples de Basilide se réclamaient 2. L'auteur des Récognitions Clémentines nous donne, à son sujet, des détails curieux : « Un des fils de Noe, du nom de Gham, dit-il, livra à un de ses enfants appelé Mesraim, de qui les Egytiens, les Babyloniens et les Perses sont issus, la science mal acquise de la magie. Il fut appelé Zoroastre par les Gentils de ce temps-là et admiré comme le premier auteur de l'art magique. Sous son nom existent des livres nombreux sur cette matière. Longtemps et souvent appliqué à l'étude des astres et animé du désir de passer pour un Dieu, il fît naître des étoiles des sortes d'étincelles et les montra au peuple, pour stupéfier par ce prodige les simples et les ignorants. Gomme il voulait ensuite accroître son renom, il renouvela souvent ces expériences. Mais, un jour, le démon qu'il importunait le fit périr par le feu » ^. Un passage parallèle des Homélies Clémentines rapporte la même tradition, mais en identifiant Zoroastre avec Nemrod, qu'il représente comme un « descen- I

dant de Gham, père de Mesraïm, l'ancêtre des Egyptiens, des Babyloniens et des Perses » ^. Ges derniers textes supposent une Vie de Zoroastre, 011 le Réformateur, parti d'Egypte, passait dans la Babylonie, pour devenir finalement le maître des Perses.

ï) P. G., LVI, 637-638. V. supra, p. ibS.

2) Clém. Alex., Strom., VI, 6, 53. Cf. Eu,sèbe, Hist. eccl, IV, 7, 7, Zoroastre est identifié avec Cliiam par Grégoire de Tours {Hist. Franc, I, 5), par Hugues de Saint-Victor (Adnot. élucidât, in Pentateuch., P. L., CLXXV, 49) et par Pierre Gomestor (Hist. scholast. lib. Gènes., Sg, P. L., CXCVIII, 1098).

3) Recogn., IV, 27. Cf. Chronicon Pascale, éd. Dindorf, I, /19, chez Migne, P. G., XCII, i/ig.

^) Hom., IX, 3-6. Même identification, chez Epiphane (Haer, I, 6) et, d'après luii, chez Procope de Gaza (In Gènes., XI),

Un fragment d'une œuvre de ce genre a été récemment retrouvé parmi les manuscrits manichéens de Tourfan ^. Le morceau est très court et il présente de nombreuses lacunes. Le sens général en est pourtant assez clair. 11 décrit les luttes engagées entre le <( Bourkhan » ou envoyé divin « Zarousc » ou Zaradhoust, qu'assistent d'autres messagers et un puissant Démon, représenté par un grand magicien qu'entoure et que soutient un personnel nombreux. La scène se passe d'abord à l'entrée de Babylone, puis dans la ville même. Le Démon, déjà mis en fuite par l'Apôtre, monte sur un arbre, d'où il se propose de se laisser tomber sur lui et de le tuer. Mais il s'abat sans lui faire aucun mal ^. Les assistants viennent à son aide et jettent des pierres à Zarousc. Mais ces pierres se retournent contre eux et leur brisent la tête. Il prend son arc et lance une flèche contre son adversaire. Mais la flèche revient sur lui et lui ouvre les veines. Enfin, devant ses ennemis confondus, Zarousc se lève et se dirige vers le palais. Il apparaît comme plus puissant que tous les magiciens ^.

Livres d'Hystaspe. — A la science magique de Zoroastre se trouvait parfois associée celle d'Hystaspe, « le roi très prudent, père de Darius » *. Mani s'en réclamait aussi. C'est ce que montre la table des matières du livre des Mystères reproduite par An Nadim. Le second chapitre s'intitule, en effet : « Du témoignage d'Hystaspe sur Al-Habîb (l'Aimé) •» ^. Ce titre n'a pas été encore expliqué. On a vu dans Al-Habîb tantôt Zoroastre ^,

i) Von Le Coq. Ein înanicliàisch uigurischcs Fragment aus IcUqul Schahri, dans les Sitzungsberichte de l 'Académie des sciences de Berlin, 1908, p. 4oo-4oi.

2) Cette partie du récit est confuse et presque inintelligible. Le texte doit être altéré. Il semble que quelques lignes ont été transposées. Car la scène de l'arbre s'arrête brusquement et elle reprend sans motifs après l'épisode suivant.

3) Ces divers miracles font songer à ceux que les Simoniens racontaient sur le fondateur de leur texte. (Voir Clément, Hom., II, 82, 3/i et Recogn., II, 7).

4) Ammien Marccllin, Hist., XXIIT, 6, 32-3/i.

5) Fliigel, Mani, p. 102.

6) Fliigel, Mani, p. 357-358.

2l0 LES ÉCRlTUf^^S MANiCHÉIilNNES

tantôt un contemporain de Mani \ mais sans pouvoir comprendre quel témoignage avait été rendu à son sujet par Hystaspe. 11 s'agit plutôt de Jésus que Mani appelle volontier « l'Aimé » ^. Et le témoignage porté sur lui par Hystaspe doit se référer à quelque prophétie, de même que le <( témoignage d'Adam sur Jésus », qui fait l'objet du chapitre dixième.

De fait, des Prophéties d'Hystaspe sont mentionnées à côté de celles de la Sibylle, par Justin et par Clément d'Alexandrie. D'après Justin, on y voit que « les choses corruptibles seront un jour détruites par le feu » ^. D'après Clément d'Alexandrie, on y trouve une annonce très nette du Fils de Dieu, des persécutions que beaucoup de rois organiseront contre lui et contre ses fidèles, de sa Passion et de son retour ^. Lactance se montre encore plus précis : (( Hystaspe, dit-il, qui fut un ancien roi des Mèdes et dont le souvenir reste attaché au fleuve du même nom, a laissé à la postérité un songe admirable interprété par un jeune devin. Et il ly a prédit la destruction de l'empire et du nom des Romains longtemps avant la naissance de cette

race troyenne Après avoir décrit l'iniquité des derniers

temps, il annonce que les gens pieux et fidèles lèveront leurs mains au ciel avec des pleurs et des gémissements et feront appel à la fidélité de Jupiter, que Jupiter, regardant alors vers la terre et entendant leur voix, anéantira les impies et que Dieu le Père enverra son Fils pour délivrer les gens de bien après avoir détruit tous les méchants » ^.

C'est, sans doute, de cette prophétie que traitait Mani dans le deuxième chapitre des Mystères, Un de ses disciples, Aristocrite, s'en réclamait encore au vi*" siècle : « Dans le- quatrième livre de la Théosophie, disent de lui les ÛMcles des dieux helléni-

i) Kessler, Mani, p, igS-ig^.

2) Voir F. W. K. Mûller, Handschr. Hest., p. î^G au bas et la romarqU'O de réditeur, p. 28, fin. Mûller rattache cette appellation à la tradition iranienne. Il faut en chercher plutôt l'origine dans la terminologie gnostique. Voir, par exemple, Epiphane, Haer., LXVII, 3 {Ascension d'Isaïé).

3) ApoL, I, 20.

4) Strom., VI, 5, h.

5) Instit., dîv., VII, i5, 18.

èCRlTtJRES PAÏENNES ÎH

qaes, il met en avant les sentences d'un certain Ilystaspe, roi des Perses ou des Chaldéens, qui fut, dit-il, le plus religieux des hommes et qui comprit, pour ce motif, la révélation des mystères divins au sujet du Sauveur fait homme » i.

D'autres écrits, appartenant au même cycle, ont circulé encore dans les milieux chrétiens. Arnobe invoque, en même temps que Zoroastie, « Arménius, le neveu de Zostrien », qu'il veut faire déposer également en faveur de la foi orthodoxe '^. 11 a donc connu des prophéties chrétiennes d'Arménius, peut-être aussi une œuvre analogue qui se réclamait de Zostrien. Porphyre signale de même des Apocalypses de Zoroastre, de Zostrien, de Nicothée et d'autres encore qui sont lues (( par les Chrétiens et par beaucoup d'autres hérétiques » ^. Peut-êll'e, si nous connaissions mieux les Manichéens, verrions-nous qu'ils ont fait également usage de ces divers écrits.

La tradition bouddhique a aussi joué un grand rôle dans L formation et l'évolution du Manichéisme.

Mani lui-même s'en est inspiré. Au début du Shâpourakân, il disait, en effet, que la vérité avait été apportée par « le Prophète nommé Bouddha dans la région de l'Inde )> avant de l'être en Perse par Zoroastre, en Occident par Jésus et enfin par lui-même dans la Babylonie ^. D'après la grande formule grecque d'abjuration, il identifiait même le premier de ces messagers divins avec les trois suivants ^. A en ci'oire le récit d'Archélaus, Térébinthe, sont prête-nom, se serait appelé Bouddha ; il aurait prétendu être né d'une vierge et avoir été nourri dans les montagnes par un ange ^. Divers textes ecclésiastiques, confondant Addas avec Bouddha, vont jusqu'à dire

i) Karl BiiTCSch. Claros, p. g'i, n^ 2. Cf. supra, }). 109.

2) Adv. Cent., I, 52.

3) Vil. Plot., 16.

4) Biroiini, ChronoL, trad. Sachaii, p. 189-190.

6) Act. Arch., Sa.

que celui-ci aurait été un des premiers disciples de l'hérésiarque ^. Si légendaires que soient ces dernières données, elles renferment une certaine part de vérité. Des propres termes employés * par l'auteur du Shùpoarakân, on est en droit de penser qu'il a donné une grande attention au Bouddhisme. On peut en déduire aussi qu'il l'a eonnu, comme le Madzéisme, sous une forme chrétienne, ou, pour mieux dire, gnostique, qui lui permettait d'y voir une anticipation de ses propres doctrines.

En fait, l'enseignement du Bouddha jouissait d'une assez grande vogue dans les milieux où llorissait la Gnose. Déjà les guerres d'Alexandre en avaient favorisé la diffusion à travers l'Occident. Divers ethnographes, partis à la suite du grand conquérant, s'étaient intéressés aux (( philosophes de l'Inde » ou (( Gymnosophistes ». Et, parmi eux, ils avaient spécialement remarqué les religieux « Sarmanes », dont certains, vivant dans les forêts, se ndurrissaient uniquement d'herbages et de fruits et s'abstenaient de vin ainsi que de tout plaisir sexuel 2. Or, ces Sarmanes, qu'ils distinguaient constamment des Brahmanes, étaient, sans doute, des Bouddhistes. Ceux-ci, en effet, étaient habituellement désignés sous le nom de « Samanéens » ^. Dès la fin du second siècle de notre ère, ils se trouvaient particulièrement nombreux dans la Bactriane, d'oii leur influence ne pouvait manquer de se faire sentir à travers le royaume de Perse ^. A cette époque. Clément d'Alexandrie savait que les « Semniens » rendaient un culte aux ossements de leur dieu ensevelis sous une pyramide ^. En un autre passage, il nommait, à la suite des « Sarmanes )>, les (( sages de l'Inde » qui suivaient les préceptes de « Bouddha » et qui avaient même divinisé ce dernier à cause de sa grande vertu ^. Vers le même temps, Bardesane fournissait sur les « Gymnosophistes » de

i) Photius, Cont. Man., I, i/i ; Pierre de Sicile, Hist. Man., 16. Voir aussi la grande formule grecque d'abjuration, P. G., I, i/i68.

3) Clément d'Alexandrie, Strom., I. i5.

3) Voir Lassen, De nominihas quihus a veteribus appellantur Indorum philosophi, dans le Rhein. Mus. de i833, p. i84 et suiv.

/i) Clément d'Alexandrie, Strom., I, i5.

5) Strom., III, 7, /m.

6)' Strom., I, i5.

nouveaux renseignements qu'il tenait d'ambassadeurs hindous envoyés à lléliogabale ^. Comme ses devanciers, il distinguait les Brahmanes et les « Samanéens » et il vantait l'abstinence de ces derniers qui se nourrissaient uniquement de îruits, de riz ou de farine ^.

Les Gnostiques étaient trop éclectiques pour ne pas se réclamer de ces sages de l'Inde, dont l'ascétisme leur convenait si bien. Et ils devaient invoquer leur témoignage en Mésopotamie plutôt encore qu'ailleurs, puisqu'ils se trouvaient là dans leur voisinage immédiat. En fait, le livre d'Elchasaï, qui jouissait chez beaucoup d'entre eux et notamment chez les Sabéens d'une si grande vogue, professait l'idée des incarnations successives du Sauveur ^. Sans doute, comme les apocryphes clémentins qui représentent la même tendance dogmatique, il montrait le Christ prenant d'abord la figure d'Adam, puis celle d'Henoch et de divers autres patriarches ^. Or, un historien arabe nous apprend à propos des Sabéens, adeptes de l'Elchasaïsme, que, chez eux, Henoch était identifié avec Hermès et celui-ci avec lîoudhasaf ^. D'après le même auteur, Boudhasaf « inventa l'écriture persane et prêcha la religion des Sabéens » ^. Ceux-ci possédaient donc des manuscrits pehlvis qui exposaient la vie du Bouddha et lui faisaient professer leurs doctrines. Mani a dû en connaître quelques-uns pendant les années qu'il a passées chez eux, à l'école des « Moughtasilas » ^. C'est ainsi qu'il aura été amené à regarder Cakya-Mouni comme un de ses devanciers.

Vie nu Bouddha. — Justement des fragments d'une œuvre de ce genre ont été trouvés parmi les manuscrits manichéens de l'Asie Centrale. Un feuillet détaché d'un volume ouïgour,

i) Poqjliyre, De abstin., IV, 17.

•i) HioTon, Adv. Jovin., II, i.\.

3) Hippolyte, Philosoph., IX, i4.

4) Cf. Epiphane, Haer., XXX, 3, cire, med., au sujet des Ebionitcs.

5) Birouni, Chronoloyy, Irad. Sachau, p. 188, et chez Kessler, Mani, p. 3i3.

6) Birouni, op. cit., p. t8G, et chez Kessler, Mani, p. 3o8.

7) V. Flûgel, Mani, p. 83-84.

214 LES ÉCRITURES MAMIGHÉENNES

découvert à Kao tchang décrit un fragment d'un épisode célèbre de la légende du Bouddha. Le prince Bodbisaf (Boudhasaf), fils du roi Satudan (Cuddhodana), va à cheval hors de la capitale, accompagné par Ghinak (Ghandaka). Il rencontre un mort qu'on conduit à sa dernière demeure. Il s'étonne de le voir si défiguré et il interroge son compagnon qui lui dit que cet homme a été jeune et beau conmic lui-mêirie et que c'est la yieillesse et la maladie qui l'ont conduit à ce fâcheux état. Bodbisaf comprend «ilors que le même sort l'attend et il rentj'o dans la capitale triste et soucieux sans rien dire à personne. Le roi et la reine s'empressent autour de lui, ils l'interrogent sans pouvoir lui faire expliquer la cause de son chagrin et Satudan prend des mesures sévères près de ses courtisans pour empêcher le retour d'un semblable accident. Le texte s'intitule : Livre de V instruction donnée par Cottinak au prince Bodhisaf ^.

Un autre feuillet dn même livre qui devait venir après le précédent contient une apologie de l'abstinence monastique adressée à un disciple qui n'est point nommé et qui peut être le Bouddha : (( Quand la force divine, y est-il dit, devient nourriture et boisson, la concupiscence se fortifie et grandit et elle engendre des enfants. Gelle qui t'est venue du dehors avec la nourriture et la boisson s'unit avec celle qui se trouve au dedans, qui réside dans le corps de l'homme et de la femme. Alors la concupiscence, s'étant fortifiée, est comme le feu qui brûle du bois sec, comme fc poisson qui nage dans l'eau,

comme la semence qui germe en un lieu convenable Alors

ta concupiscence pénètre tout 1@ corps depuis la tête jusqu'au bout des pieds » 2.

A la suite de ce feuillet, un autre parle du Messie et de l'Evangile. Sans doute se rattach^-t-il à une apologie du Christia-

i) A. Von Le Coq, Ein christliches und ein manichaisches Manuskript-Fragment in tûrkischen Sprache, dans les Sitzungsberichte de l'Académie des sciences de Berlin de tqoq ; introd., p. 1 202-1205, texte et traductions, p. 1 208-121 1. Pour obtenir le titre, il faut joindre l'entête du recto et celui du verso.

2) Von, Le Coq, Tûrkische Manichnica, I, 15-17. Dans la traductiofi de VoTi L€ Coq, \e début de ce texte est inintelligible.

ÉCHITURES PAÏENNES 215

nismc adressée au même personnage. Malheureusement, le texte n'en est pas encore publié ^.

Sur un nouveau feuillet se lit un fragment de cosmogonie manichéenne. Ghormuzta ou Hormuzd, l'Homme Primitif, fils de Zervan, avec ses cinq divinités auxiliaires, est descendu dans l'abîme, où il est retenu captif par les démons. Chrostag (l'Appelant) lui fraie la voie de la délivrance et monte avec f*advvachtag {\c Répondant) de cette région ténébreuse vers les hauteurs du Paradis. Alors Wadziwanlag (l'Esprit vivant) et Og (la Mère de Vie) * accourent au secours de Ghormuzta, le font sortir de l'abîme et retourner vers le séjour des dieux. Ils détachent de lui les cinq divinités qui l'avaient accompagné et ils procèdent à l'œuvre de la création. Ils font d'abord la terre et les dix cieux, comme on plante un jardin, comme on ensemence un champ, comme on engendre un homme. Puis ils forment le zodiaque avec sept sortes de vertus. Le texte s'arrête là. Mais il suppose un exposé assez long de la croyance manichéenne ^.

Enfin un dernier feuillet, qui devait se trouver à la fin du même volume, contient une longue prière au cours de laquelle les lidèles Manichéens opposent leur conduite à celle du commun des mortels : « Gomme le feu sort du bois et allume le bois, comme l'agneau ou le veau métamorphosé en un lionceau

ou un louveteau dévore et anéantit les troupeaux , comme

l'étau et l'enclume, fixé par le fer, brise le fer, comme le pou,

sorti de la peau humaine, suce le sang humain , de même

les hommes nés en ce corps stupide, soumis par lui à la

souffrance, à la maladie et à la mort, se combattent et se détruisent les uns les autres Ghez nous, au contraire, il n'y a ni

oppression, ni tromperie. 0, bon Père, ô Prince bienfaisant, il

i) Von Le Coq y 'fait allusion (Sitzungsberichte, p, 120^). Mais il explique, d'autre part, que la publication n'en est pas encore possible.

2) An Nadim, décrivant la même scène d'après Mani, fait intervenir ici la « Joie » avec l'Esprit Vivant (Fliigel, Mani, II, S8). Il semble qn'en vieux turc le mot Og signifiait à la fois la Mère et la Joie (Von Le Cocj, Tiirk^ Manich., I, p. 4i. i2-i5.

3) Von Le Coq, Tûrk. Man,, I, i2-i5.

y a des myriades innombrables d'années que nous sommes

séparés de toi NOus souhaitons contempler ton visage liimi-

neux et vivant. Par ta vertu, nous sommes allés et venus sans dommage. Mais nous n'avons pas complètement accompli tes

prescriptions sois-nous clément. Nous voulons voir ton être

éternellement parfait et inviolé. Nous voulons oublier nos longs tourments. Nous voulons vivre éternellement dans l'amour et la joie » ^. Après cette tirade se lit la recommandtion suivante: « Répétez souvent de telles prières. Alors le Grand Roi découvrira et montrera son radieux visage. Alors tout changera et vous vivrez éternellement dan& la joie et l'amour » ^. Sur quoi, un inconnu, qui peut être l'auteur des lignes précédentes, ou un simple copiste, ajoute : « Moi, Zimtou, je lui serai associé dans ce bonheur. Puisse-t-il en être ainsi dans l'éternité » ^. Et il a fait suivre ce souhait final de quelques indications plus intéressantes, mais malheureusement incomplètes, qui se rapportent, sans doute, à la composition ou à la transcription du livre : « L'année du porc 52 2™^ après que le divin Bourkhan Mani est entré dans le Ciel des Dieux, le prince de la Loi qui habite dans l'Otuken, le Prince du savoir très vertueux et gracieux, le divin Mar Niw Mani, le Makhistak Ai-qaya...-. » ^. Le recto et le verso de la dernière page portent l'en-tête suivant, calligraphié à l'encre rouge : <( Ecrit est le livre de la venue du Bourkhan Saki-moup. (Caya-Mouni) » ^.

Ce titre final, rapproché de celui du premier feuillet, montre que le volume entier était consacré à la vie du Bouddha. Et le contenu des pages intermédiaires atteste clairement qu'en sa forme présente la biographie cadrait fort peu avec le Bouddhisme orthodoxe. La doctrine qui s'y trouve exposée s'inspire visiblement du Christianisme composite que professaient les

i) Von Le Coq, Tûrk. Man., I, 7-1 1. Le dJébut de ce passage se retrouve, sous une forme fragmentaire et en partie illisible, sur un autre feuillet édité par Von Le Coq, Tûrk. Man., I, p. 17-18.

2) Ihid., p. 12.

3) A. Von Le Coq, Tûrk. Man., I, 11-12. ^) A. Von Le Coq, op. cit., I, 12.

5) A. Von Le Coq, op. cit., I, 10 et ii.

Gnostiques, et tout particulièrement de celui qui avait cours chez les Manichéens. Elle permet de penser que l'ouvrage entier avait pour but de le mettre sous le haut patronage du Prophète de l'Inde.

Or, il se trouve qu'une biographie chrétienne du Bouddha a longtemps circulé à travers l'Orient et l'Occident ^. Le prince Bodhisaf ou Boudhasaf des textes ouïgours y apparaît sous le nom de loasaph, dont la forme intermédiaire loudasaf se présente au ix^ siècle chez des auteurs arabes. Confié aux soins d'un précepteur, qui doit écarter de lui tout spectacle déplaisant, il rencontre tour à tour un lépreux, un aveugle, un vieillard tout cassé. Il apprend ainsi à connaître les misères humaines et il se pose le problème de sa nature et de sa destinée, lorsque survient un ascète appelé Barlaam, qui possède à fond la science de l'âme et celle du salut. Par lui, il est initié à la foi orthodoxe et à la pratique de la vie religieuse. Il reçoit le baptême et se fait moine. Ce récit très simple est entrecoupé d'entretiens dogmatiques ou moraux qui en soulignent la tendance et qui ont beaucoup contribué à son succès. Barlaam y expose longuement la raison et l'objet de sa foi, Et loasaph, une fois converti, y fait entendre, à son tour, maint sermon édifiant.

La vie de Bodhisaf, que nous font connaître les écrits ouïgours, offrait, sans nul doute, une forme analogue. Les textes cités le montrent déjà assez nettement. Un fragment d'un autre manuscrit, découvert à Tourfan, est, à cet égard, encore plus significatif. Au premier abord, le contenu en semble assez étrange. Un personnage anonyme, qui devait être présenté dans le début du récit, s'est enivré hors de sa maison et veut rentrer chez lui pendant la nuit. Mais il s'égare et il pénètre, à son insu, dans un sépulcre où repose une morte. Prenant celle-ci pour sa femme, il l'embrasse avec tant de chaleur qu'il fait éclater le cadavre dont les déjections se répandent sur lui et sur tous ses habits. Il s'endort satisfait. Mais, à l'aube, il

i) Voir P. G., XCVI, 860-240. Cf. P. Alfaric. La Vie Chrétienne du Bouddha, dans le Journ. Asiat., 1917, XP sér., t. X, p. 2C9-288.

s'éveille et, comme les fumées de l'ivresse sont dissipées, il s'aperçoit enfin de sa méprise. Alors, saisi d'horreur, il pousse un grand cri, se dégage et s'enfuit en courant. Il déchire son bel habit et le rejette au loin. Il court encore pendant un mille, rencontre un réservoir d'eau et s'y précipite afin de se laver ^.

Un récit presque identique se présente sous forme de parabole dans une vie de Barlaam et loasaph qui nous a été conservée par Ibn Babavaih (f 991). Ce dernier a enchâssé l'histoire édiliante des deux ascètes dans un grand ouvrage encore manuscrit, conservé en arabe à Berlin et en persan à Londres ^. Il déclare la tenir d'un certain Mohamet ibn Zakariya, qu'il faut sans doute identifier avec Abou Bekr Mohamed ibn Zakariya ar Razi, le célèbre médecin connu pour son érudition et tout particulièrement pour sa connaissance des écrits de Mani ^. Le fragment de Tourfan s'accorde trop bien avec le texte correspondant rapporté par Ibn Babavaih pour ne pas appartenir au même ouvrage.

Par une coïncidence assez remarquable, le colophon final du livre ouïgour <( de la venue du Bourkhan Saki-moun » nous reporte à Fan 790 et c'est vers le même temps que commence à être mentionnée la vie de Barlaam et loasaph. Le premier témoin connu de celle-ci est An Nadim, qui signale un « livre de Bilauhar et Youdasaf, mis en vers avec Kalila et Dimna, l'histoire d'Ardaschir et d'autres contes et romans, par le poète Al Raqaschi (7 852) ^, et qui mentionne également un (( livre de Youdaëaf et Bilauhar » avec Kalila et Dimna et d'autres écrits indiens d'un caractère instructif ^. Comme Kalila et Dimna a été traduit du pehlvi ou arabe, on peut supposer que le livre de Bilauhar et Youdasaf vient aussi du pehlvi. Le succès qu'il obtient au ix"" siècle dans le monde islamique s'explique par le réveil des traditions persanes qui s'affirme sous le gouverne-

i) A. Von Le Coq, Tilrk. Man., I, p. 5-7.*

2) Bulletin de l'Académie impériale des sciences de Saint-Pétersbourg, 1912, p. 779-781, Nachtrag zu W. Badloff Alttiirk. Stud.

3) Biroimi, chez Kossler, Mani, p. y 78.

4) Flijgel, Mani, p. 119.

5) Fliigel, Mani, p. i65.

ÉCRITURES PAÏENNES 2i9

ment des premiers Abbassides. L'ouvrage peut donc être bien plus ancien. Et l'usage qu'en font les Manichéens permet de conjecturer qu'il n'est qu'une forme nouvelle de la vie gnostique du Bouddha que leur fondateur a du lire en pehlvi.

Autres œuvres roudphiques. — Mani lui-même a-t-il connu et invoqué comme des livres saints d'autres ouvrages proprement bouddhiques? Lui-même exclut cette hypothèse dans le texte déjà cité du Shâpoarakân, ou il présente le Bouddha comme son précurseur ^, car la connaissance de ces livres lui eût montré l'invraisemblance d'une pareille thèse. Mais, quand il a écrit le Shâpourakân, il n'était pas encore sorti de la Perse. Aurait-il, dans la suite, fait connaissance avec la littérature bouddhique, et sans l'admettre en bloc, s'en serait-il inspiré en divers points de son enseignement? Birouni l'affirme. D'après lui, Mani aurait beaucoup appris à l'école des sages de l'Inde durant le séjour qu'il fit chez eux après avoir été banni de l'Iran ^. En réalité, sa doctrine se trouvait alors trop bien constituée pour de pareils emprunts, puisque c'est pour l'avoir publiquement prêchée qu'il avait été exilé par Sapor. L'historien arabe n'invoque à l'appui de son affirmation que des coïncidences doctrinales. Or, celles-ci semblent assez peu convaincantes. Elles portent sur la conception du mystère, la succession des âges du monde, l'explication mythologique du flux et du reflux, la distinction de la matière et de l'àme vivante, le caractère divin du soleil et de la lune, enfin la migration des âmes. Mais ces idées étaient déjà bien connues des Gnostiques. Et les trois dernières sont expressément attribuées à Jésus dans des textes du livre des Mystères, qui doivent se référer à un £ran(/i7e apocryphe ^. Ici encore Mani dépond simplement de la Gnose.

Mais ceux de ses disciples qui ont vécu dans le pays oii le Bouddhisme était déjà solidement établi ne pouvaient manquer d'en subir l'influence. Du moment ofi le Bouddha leur

i) "N^. raipra. ]). 5^. Biroiini. (IhroîioL. tiiid. <;uh;ni, j>. '109.

2) India, trad. Sachau, p. 54-

3) V. supra, p. 19-21.

était présenté par Mani lui-môme comme un messager divin, ils devaient accueillir avec une curiosité respectueuse les livres qui portaient son nom. D'ailleurs, ils n'avaient chance de faire accepter leurs propres doctrines qu'à la condition de les mettre sous le couvert de ce Maître universellemjcnt vénéré et de les présenter comme un aspect nouveau de son enseignement multiforme. C'est aussi ce qu'ils firent.

Déjà l'ordonnance de 782, par laquelle le gouvernement chinois réprouvait leurs croyances tout en les tolérant, constate expressément que « la doctrine de Mo-Moni prend faussement le nom de Bouddhisme » ^. L'édit de 762, par lequel le (( qagban » ouïgour de l'Orkhon fait officiellement profession de Manichéisme emploie un langage bouddhique ^. Le traité manichéen de Touen houang se présente sous la forme d'un des innombrables soutras 011 le Bouddha, assis au milieu d'une assemblée de dieux et de fidèles, est interrogé sur un point de doctrine par un de ses disciples et répond à la grande satisfaction de tous ses auditeurs^. La formule de confession manichéenne troi'vée au même endroit est visiblement calquée sur des textes similaires qui ont circulé de bonne heure chez les Bouddhistes *. Le fragment analogue découvert à Tourfan, où un croyant s'accuse d'avoir péché contre « un autre Manichéen » lui fait également exprimer le regret d'avoir aussi mal agi envers un « lieu dédié au Bouddha Cakya Mouni » ^. Des gens qui pratiquaient un tel syncrétisme devaient faire bon accueil aux Ecritures Bouddhiques.

Cependant ils ne professaient pas le Bouddhisme officiel qui s'écartait trop visiblement de leurs doctrines. Ils se donnaient plutôt comme une secte nouvelle qui présentait l'enseignement du Sage de l'Inde sous une forme plus parfaite. Et ils se rap-

i) Chavaniiies et Pelliot, Journ. Asiat., 1918, p. 3^5, cf. i54 ot i55.

2) Chavannes et Pelliot, Journ. Asiat., 1918, p. 198.

3) Chavannes et Pelliot, Journ. Asiat., 191T, p. 5o8-5io, 585-589. /i) V. supra, p. 186-187.

5) A. Von Le Coq, Ein Sûndenhekenntnis der Manichdischen Auditores gefunden in Turfan, p. 27-28 et 86-87.

prochaieiit d'autres groupes analogues qui s'accordaient mieux avec leurs traditions.

Dans la seconde moitié du x^ siècle, le Seng cfic lio le montre clairement. Parlant de la révolte de 920 dans laquelle u la bande des Manichéens de Tch«en-tcheou nomma Wou Yi comme lils du Ciel », il rattache ce mouvement insurrectionnel à une hérésie bouddhique plus ancienne : « Dès l'origine, dit-il, le peuple de Tch'en-tcheou se plaisait à pratiquer des doctrines hétérodoxes. Se fondant sur les enseignements du Bouddhisme, ces gens avaient créé une secte spéciale qu'ils appelaient le

(( Véhicule suprême » Ils représentaient le Roi des Démons

assis les jambes étendues, tandis que le Bouddha lui lavait les pieds et ils disaient : Le Bouddhisme est le grand Véhicule, mais ceci est le « Véhicule suprême » ^. Un autre récit plus détaillé de la même révolte ne parle seulement pas des Manichéens et présente les révoltés de 920 comme des Bouddhistes dissidents de Tch'en-tcheou, auxquels s'étaient joints au sud des (( Barbares » ou étrangers « du Houai )>, c'est-à-dire du Ngan-houei et Kiang-sou ^.

Pg^r ailleurs, vers iioo, un religieux, qu'on nous donne comme un disciple du Bouddha, mais qui paraît se rattacher à la secte précédente, le moine K'ong Ts'ing-Kio, de la région de Ilang-tcheou dans le Tché-Kiang, distinguait aussi un petit et un grand véhicules. S'inspirant, nous dit-on, des soutras bouddhiques, il établit un système qui admettait <( quatre fruits » ou quatre états de l'âme, ainsi que a dix terres » et il composa entre autres ouvrages un « Chant des dix terres » ^. Les Manichéens durent entretenir des rapports étroits avec ses partisans. En effet, vers 1166, Lou Yeou observe que dans la région située « à l'est du Kiang », c'est-à-dire dans la partie du Ngan-houei et du Kiang-sou qui borde la rive droite du Fleuve Bleu, les « sectateurs de la religion de Meouni » ou de la (( Religion de la Lumière » sont appelés « adeptes de la

i) Chavannes et Pelliot, Joarn. Asiat., igiS, p. 382, Cf. ibid.-, p. 820.

2) Chavannes et Pelliot, Joarn. Afiiat., i^iS, p. S22 et not. 5.

3) Chavannes et PelHot, Journ. Asiat., 1918, p. 3/i6, not. 3.

222 LES ÈGRlTUtlES MANICHÉENNES

doctrine ats v^aatre Fruits » ^. Plus tard encore et jusque vers la fin du xiv^ siècle, la « Religion de la Lumière » est associée dans les recueils de l'Etat chinois à la <( secte du Nuage blanc », qui n'est qu'une variante de celle des « Quatre Fruits » 2. De l'une à l'autre, les emprunts scripturaires ont dû être fréquents.

Hong Mai nous donne un exemple caractéristique de ces sortes d'échanges à propos des Manichéens du Fou-Kien qui s'intitulent <( Association de la Religion de la Lumière » et qui adorent un Bouddha aux vêtements blancs : « Ils citent, remarque cet auteur, les paroles suivantes qui sont employées dans les soutras : S'adressant au Bouddha, il dit : 0 Vénérable du monde... » ^. Hong-Mai veut, sans doute, donner à entendre que cette formule par laquelle les interlocuteurs du Bouddha s'adressent habituellement à lui dans les traductions chinoises des textes bouddhiques a été adoptée par les Manichéens du Fou-Kien *. Il constate par là que ces textes ont été très étudiés par eux. Et il précise ces premières données : Parmi les ouvrages bouddhiques qui ont cours autour d'eux et qui leur servent de modèles, les Manichéens du Fou-Kien en citent un surtout qui leur paraît mieux s'adapter à leur croyance : (( Prenant dans le Soutra de Diamant le i" Bouddha, le 2°"°

i) Chavannes et Pelliot, Joiim. Asiat., 1918, p. 3/^5-3/^7.

2) Chavannes et Pelliot, Journ. Asiat., 1913, p. 366-369.

3) Chavannes et Pelliot, Journ. Asiat., 1913, p. 333-. Les deux distingués sinologues font remarquer que telle est la « traduction nomiiale ». Ils la rejettent pourtant comme inintelligible. Et ils proposent la suivante : (( Ils citent le Bouddha blanc dont il est question dans les soutras et qui y est appelé Vénérable du monde )). Mais ils font remarquer que cette lecture suppose une méprise « étrange presque invraisemblable ». On peut ajouter qu'elle est ericore moins intelligible.

4) De fait dans le traité manichéen de Touen-houang, Mani est appelé le (( Vénérable unique dans les trois mondes » (Chavannes et Pelliot, Journ. Asiat., 191 1, p. 586-587). I^ans un passage du Houa hou King, il porte encore ce dernier nom (ihid., 1918, p. i25). Enfin l'édit de proscription de 1870 mentionne après a les sociétés qui s'intitulent mensongèrcmont du Bouddha Maitreya », et « l'Association du Lotus blanc », la « Religion du Vénérable de la Lumière » qu'il lait suivre de la « secte du Nuage blanc » (ihid., igiS, p. 367-368),

Bouddha, Le 3"^^ le /r^ le 5"" Bouddha, ils considèrent (leur Bouddha blanc) comme le o""^ Bouddha et ils l'appellent aussi Mo-Moni )) ^. Le nom de Soutra de Diamant (Kin Kan King) a été donné à plusieurs livres. Mais on ne voit pas quel est celui d'entre eux qui se trouve ici visé. La théorie des cinq Bouddhas qui y était exposée ne nous est pas directement connue. Mais elle est évidemment apparentée à une conception analogue qui apparaît en Chine, au Népal et au Thibet et qui distingue cinq u Dyanabouddhas » ou <( Bouddas de contemplation », Vairocana au centre, Aksobhya à l'Est, Ratnasambhava au Sud, Amilabha à l'Ouest, Amogasiddhi au Nord avec cinq couleurs correspondantes, le blanc, le bleu, le jaune, l'orange, le violet^.

Un contemporain de Hong Mai, le lettré Lou Yeou constate expressément que les « sectateurs de la religion de Meou-ni », désignés dans le Fou-Kien sous le nom de « sectateurs de la Religion de la Lumière )> sont appelés dans la province du Kiang-^si « (adeptes du) dhyana de diamant »^ Sans doute ce

^ dernier titre vise-t-il le Soutra de Diamant invoqué par eux et le rôle qu'y jouent les Bouddhas de contemplation ou de (( dhyana )>. Lou-Yeou ajoute : « Le nom de la divinité est

• l'Envoyé de la Lumière. On y trouve aussi les noms de Bouddha de chair, de Bouddha d'os, de Bouddha de sang, etc. » Comme les Manichéens distinguaient cinq éléments organiques, les os, les nerfs, le sang, la chair et la peau ^, les dénominations dont il s'agit devaient encore être au nombre de cinq. Par là, elles nous ramènent encore au Soutra de Diamant. Un passage du bonze Tsong-Kien de Lang-Tcheou suggère des remarques anah^gues. Les Manichéens y sont rattachés à la même secte du Bouddhisme et présentés seulement comme des dissidents : « Ils prétendent, y lisons-nous, que dans l'empire les gens du dhyana ne transmettent que les douze classes de

i)' ChavaTines et Pellîot, Joiirn. Asiat., tgiS, p. 295-296. a) Chavarmos et Pplliot, Joiirn. Asiat., 1918, p. 334, not. 1.

3) Chavannes et Pelliot, Joiirn. Asiat., 1913, p. 345-347-

4) Chavannes et Pelliot, Joiirn. Asiat., 1911, p. 537-538, 54i-542.

faux dhyana du hing-tchô Lou, au lieu que les adeptes de leur religion ont le vrai dJiyana^. Le personnage désigné 'sous le nom de Lou et regardé comme un représentant du « faux (( dhyana » doit être le upasaka Lou Houei-neng, qui se rendit en 671 auprès du cinquième patriarche de l'école du dhyana et qui lui succéda ^. La succession ne se lit pas sans difliculté. On raconte que le 5"^ patriarche était indécis pour la transmission de sa charge. Le candidat le plus en vue, Chen-sieou, écrivit cette stance : « Le corps est l'arbre de la boddhi (intelligence) ; le cœur est comme la terrasse du miroir brillant ; toujours et sans cesse on le frotte sans attendre qu'il soit souillé de poussière ». A quoi le hing-chô Lou répondit : « La bodhi essentiellement n'a pas d'arbre ; le miroir brillant n'est pas non plus sur une terrasse ; essentiellement aucun être n'existe, par où se souillerait-il de poussière.'^ » Le 5°^^ patriarche se prononça pour Lou ^.

Les Manichéens semblent s'être réclamés plutôt de la tradition de Chen-sieou. Tsong-Kien le donne encore plus clairement à entendre dans la suite de son exposé : « Il y en a, y lisons-nous, qui disent : « Les grains de l'arbre de la bodhi, (Bodhi) dharma les a plantés ; de la terre du cœur cette semence passe au travers de la terrasse divine ^ )). Ces formules subtiles sont assez peu accessibles à nos intelligences profanes. Mais elles se réfèrent visiblement à quelque écrit bouddhique d'une école de dhyana opposée à celle de Lou Houei-neng et de ses successeurs. Sans doute est-ce à la littérature sacrée de cette école qu'appartenait le Soutira de Diamant.

Le syncrétisme dont les Manichéens chinois ont fait preuve à l'égard des livres saints du Bouddhisme a dû se manifester aussi à l'égard de ceux qui avaient cours dans le taoïsme. 11 devait même se manifester d'autant mieux que les Taoïstes pratiquaient, de leur côté, un très large éclectisme.

i) Chavannes et Pclliot, Journ. Asiat., igiS, p. 358.

2) Chavannes et Pelliot, Journ. Asiat., igiS, p. 358, note 6.

3) Chavonnes et Pelliot, Joe. cit.

^) Chavannes et Pelliot, ibid., p. SSg-SCo. Les traducteurs font remarquer (p. 36o, not. I, cire, med.) qu'au lieu de Bodhidharma, on oeut lirp« simplement dharma, « la loi ».

Une de leurs œuvres les plus célèbres, le Houa hou King, « livre de la conversion des Hou », rédigé au début du iv® siècle en un chapitre ^t développé vers la fin du vn° siècle ou le commencement du vnf en dix ou onze chapitres, faisait raconter par Lao-Tseu lui-melnie comment, pour convertir les IIou, c'est-à-dire les populations de l'Asie centrale, il s'était métamorphosé cri divers (( Bouddhas ». Un passage du premier chapitre de l'édilion augmentée^ récemment retrouvé à Touen houang, lui fait dire qu'il reparaîtra un jour sous la figure de Mani : « Ensuite, y est-il dit, après plus de 45o ans, monté sur une vapeur de tao d'un éclat spontané, je quitterai le domaine du Vrai et du Calme et, en volant, je pénétrerai sur le territoire précieux de Si-na. Dans le royaume de Sou-lin, je descendrai naître dans le palais royal et me manifesterai comme prince héritier. Je quitterai ma famille et j'entrerai en religion ; on m'appellera Mo-mo-ni. Je ferai tourner la roue de la grande Loi. J'exposerai les défenses et les prescriptions des livres saints, ainsi que les méthodes de contemplation, de sagesse. etc., et je pousserai jusqu'à (exposer) les doctrines des trois moments et des deux principes, j^enseignerai les dieux et les honnnes et leur ferai savoir que le moment présent, par en haut, touche au domaine de la Lumière et par en bas atteint les voies des Ténèbres. Tout ce qu'il y a d'êtres vivants sera par là sauvé. Et après Moni, quand il sera tombé cinq fois neuf années, la vapeur du métal sera prospère et ma Loi deviendra florissante. Les saintes images des pays d'Occident, vêtues d'étoffes bigarrées qui naissent spontanément, viendiont entrer dans le continent central ; ce sera là (le signe de) la idéalisation. En ce moment-là, les vapeurs jaunes et blanches se réuniront, les trois religions se confondront et ensemble se réfugieront en moi. Les autels de la bienveillance et les demeures du zèle uniront leurs poutrelles et joindront leurs poutres. On traduira et expliquera la loi du dernier saint, du Vénérable de la Grande Lumière. Les maîtres du tao du continent central exposeront abondamment les causes primaires et occasionnelles. Ils seront le navire du monde et ils développeront grandement les choses de la Loi. Tout ce qui respire, les animaux et les végétaux,

seront tous sauvés. C'est ib. ce qu'on peut appeler embrasser à la fois tous les systèmes doctrinaux ^ » .

Un autre écrit taoïque, qui se rallache cUoitement au Houa hou King et où des figures illustrent les scènes de conversion attribuées à Lao-tseu le Pa che yi hoaa V ou, rédigé dans la première partie du xiu*" siècle, présente encore « Mo-mo-ui » et (( Mo-ineou-ni » comme une incarnation de Lao-tseu ^.

Un troisième ouvrage également appaieiité au Houa liou King, le Houen yuan cheng Ki, rédigé sous les Song, exprime la même idée sans donner aucun nom . u A nouveau, y est-il dit, (Lao-tseu) détacha de lui une incarnation et descendit auprès du roi de la mer Occidentale dans le royaume de Sou-lin. Il fut appelé Rosée d'immortalité,' Roi suprême de la médecine. Envoyé de la Grande Lumière. Il sauva et convertit les hommes, les dieux, les génies, les démons. Il fît qu'on pût être sauvé dans tous les lieux où la règle de la religion n'avait pas encore atteint. Soudain, il remonta au ciel ^ ».

On comprend qu'avec une telle conception les Taoïstes aient pu admettre dans leur Canon le livre des Deux Principes et celui des Trois Moments *. On comprend aussi que les Manichéens, qui, d'ailleurs, professaient une théorie analogue au sujet de Mani et de ses devanciers ^, aient pu agir de même pour certaines œuvres taoïqucs. De fait, Hong Mai déclare expressément que le Houa hou King est invoqué par « l'Assot:iation de la religion de la Lumière » ^. On pourrait, sans doute, en dire autant des écrits similaires qui présentaient également Mani comme une incarnation de Lao-tseu. Les Manichéens s'accordaient si bien avec les Taoïstes qu'ils semblent avoir été parfois confondus avec eux ''. C'est dire combien largement ils ont dû faire usage de leur littérature.

i) Chavannes et Pclliot, Journ. Asiat., igiS, p. 121-126.

2) Chavannes et Pelliot, Journ. Asiat., igiS, p. i28-i3o.

3) Chavannes et Pelliot, Journ. Asiat., igiS, p. iSo-iSa.

4) V. supra, p. 82 et 66.

5) V. supra, p. 54-

6) Chavannes et Pelliot, Journ. Asiat., 1918, p. 385.

7) Chavannes et Pelliot, Journ. Asiat., igiS, p. 3i8.

Eli somme, le Gaiioii de lu secte a beaucoup varié. Dans beaucoup d'eiidioits, il s'est allégé d'œuvres vieillies ou ignorées, et il les a remplacées par d'autres plus neuves ou plus connues. Mais, à travers ces variations nombreuses et souvent importantes, il a gardé toujoiirs le même esprit. Toujours il a professé son dualisme originel et montré la Lumière, luttant contre les Ténèbres envahissantes pour recouvrer un jour sa pureté première. C'est précisément |)our ce motif qu'il a usé d'un si large éclectisme. Il ne s'est si libéralement ouvert aux produits de religions rivales que parce qu'il ne devait laisser aucun élément lumineux au pouvoir des Dénions. Peu de recueils ont allié une doctrine si ferme à des formes si souples. Peu ont fait preuve d'une vie si robuste et méritent autant d'être étudiés.

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