P. G., XIX
3) Voir plus haut, p. 34-43.
4) Bîrouni, India, t. I, p. 48 et 54-55. Le premier de oes textes pourrait se rattacher à Matt., VII, 19 : « Tout arbre qui ne produit pas de bon fruit sera coupé et jeté au 'feu », le second à Matt., XV, 17 : « Ce qui entre dans îa bouche va dans lé ventre et est jeté auix lieux ».
J76 LES ÉCRITURES MANICHÉENNES
géant le Christ, puis recevant de lui un enseignement ésot€rique qui les mettait bien au-dessus des intelligences « faibles » et qui leur montrait les âmes dispersées ici-bas dans les corps et appelées à s'en libérer. D'après l'Espagnol Turribius, les disciples de Mani et ceux de Piiscillien font un grand usage de ce livre <( où, pour donner du crédit à leur pei^ersité, ils présentent une fausse doctrine du Seigneur détruisant toute la Loi de l'Ancien Testament, ainsi que les révélations divines faites à Moïse au sujet du Créateur et de la Créature et contenant bien d'autres blasphèmes qu'il serait fastidieux de rapporter » ^. Orose complète ces données : <( Priscillien, dit-il, confirme sa doctrine à l'aide d'un livre intitulé Mémoire des Apôtres. Là on voit le Sauveur interrogé secrètement par les disciples et leur montrant, au sujet de la parabole évangélique du Semeur (Matt., XIII, 4-17) ••• que ce Semeur n'a point été bon, car, s'il l'eût été, ih n'eut point montré de négligence et jeté sa ' semence le long des chemins, dans des endroits pierreux ou sur des terrains incultes. Ces remarques donnent à entendre que c'est lui qui a dispersé les âmes dans les corps divers qu'il lui a plû de choisir. Dans ce même livre, il est beaucoup parlé du Prince de l'eau et du Prince du feu, dans l'intention de montrer que tous les biens qui se font en ce monde doivent être attribués à Part, non à la puissance de Dieu. Il est dit, en effet, qu'il y a une Vierge de la Lumière, que Dieu, voulant donner la pluie aux hommes, montre cette Vierge au Prince de l'eau, que oelui-ci, voulant la saisir et s'agitant, se couvre d'une sueur qui se transforme en pluie et, ne la voyant plus, produit le tonnerre ])ar ses mugissements » -.
La mention de l'eau et du feu rappelle la mythologie ébionite des Apocryphes Clémentins, qui font jouer un grand rôle à ces deux éléments et qui les regardent même comme les premiers
i) Epird. ad Hydac. et Cepon., 5. P. L., LV, io34. Turribius dbnine à entendre que (( tous ces livres apocryphes » ont été <( comjx>sés ou altérés » par les hérétiques qui s'en réclament et surtout par « Manès, leur grande autorité )>.
2) Commonitorium, 2. P. L., XLII, 667.
ÉCUlTCt^ES CHRÉTIENNES l77
principes du iiioiidi' matériel i. Elle nous reporte donc vers le milieu gnostique d'où est sorti ÏEvangîle des douze Apôtres. Le commentaiie de la parabole du Semeur suppose la tradition correspondante des Synoptiques, mais il la traite fort librement. Or, tous les fragments qui nous restent de ï Evangile ébionile procèdent d'une façon analogue. La critique de la Loi et des rites mosaï(|ues dont paile Turribius suggère le même rapprochement. Dans VEvangile ébionile, Jésus dit, en effet, qu'il est venu détruire « les sacrifices » et qu'il ne veut pas manger de Pâque charnelle 2. Le nom même que porte la Mémoire des Apôtres semble indiquer un récit fait au nom des Douze. C'est précisément sous cette forme que se présente VEvangile des douze Apôtres. Sans doute, les deux titres désignent-ils un seul et même ouvrage.
C'est de ce livre que doit parler Birouni, dans le passage déjà cité où il dit que « les adeptes de Marcion et de Bardesane se servent d'un Evangile qui contredit en paitie les Evangiles véritables, mais que « les adeptes de Mani en ont un qui, du commencement jusqu'à la fin, renferme le contraire de la croyance des Chrétiens » , que même (( ils le présentent comme seul authùntiquç, disant qu'en lui est enseignée la vraie foi de Mani et qu'er dehors de lui on ne trouve que vanité et quf mensonge » ^. Ce dernier signalement ressemble singulièrement à celui qui a été donné par Théodore abou Kourra. Il doit se rapporter au même ouvrage, c'est-à-dire à ÏEvan,gile dei> douze Apôtres utilisé par Mani, non, comme on l'a cru, à une œuvre de Mani lui-même.
Evangile des (( Septante ». — Birouni ajoute : (( De cet Evangile, il existe une copie, appelée VEvangile des soixantedix, qui est attribuée à un certain Balamis et au début de laquelle il est affirmé ({ue Sallâm ben Abdallah ben Salâm l'écrivit telle qu'il la recueillit de la bouche de Salman Alfàrisî.
i) Hom., IX, II ; \I, 24-26 ; liecocjn., I, 48 ; IV, 17 ; 7-9.
2) Epiphane, Haer, XXX, 22, cire. init.
3) Chronology, trad. Sachau, p. 27. Ci". Kcssler, Mani, p. 207.
178 LhS ÉC , IIIES MArsIGHÉENNÉé
Cependant quiconque l'examinera s'apercevra tout de suite que c'est un faux ; elle n'est pas reconnue par les Chrétiens ni par d'autres )) ^ Evidemment l'exemplaire que Sallâni ben Abdallah a transcrit sous la dictée de Salman Aifârisî n'est mentionné ici que parce qu'il ne se borne pas à reproduire le texte décrit auparavant. Dans la pensée de Birouni, il n'en est pas une v( copie » serviie, mais une adaptation. C'est pour cela qu'il porte un litre particulier ; ït^vangUe des soixante-dix. Au lieu de se donner comme l'œuvre des douze Apôtres, il se présente comme celle des soixante-dix disciples du Christ, dont les Gnostiques se réclament^. De même que VEvangile des douze Apôtres passe pour avoir été rédigé par Matthieu, celui des soixantedix disciples est censé venir de Balamis. Au lieu de ce dernier nom qui n'apparaît sur aucune des listes de disciples que nous a légués la littérature chrétienne des premiers siècles, un manuscrit porte celui de Iklâmîs, qui désigne en arabe le plus célèbre d'entre eux. Clément de Rome. Cette dernière attribution semble très naturelle. En effet, Clément de Rome a joui d'une très grande vogue dans les milieux gnostiques et particulièrement dans ceux oii circulait VEvangile des douze Apôtres. Les Horaélies et les Recognition'S qui nous sont arrivées sous son nom, portent, en dépit de retouches catholiques trè^ nombreuses, des marques évidentes d'une origine ébionite. Elles professent, en divers endroits, un dualisme étroitement apparenté à celui qui avait cours chez les Sabéens de Babylonie, à l'école desquels Mani s'est formé d'abord ^. On comprend très bien que dans les mêmes cercles, puis chez les Manichéens, ait existé un Ev\angile de Clément.
Des œuvres de ce genre ont certainement circulé sous le nom du célèbre disciple.. Un manuscrit éthiopien, conservé à la
t) Chronology, trad. Sachau, p. 27. Cf. Kosslcr, Mani, p. 207.
2) Voir Th. Schermanri, Propheten und Apostel Leqeri'fen, nebst îilngerkatalogen des Dorotheus und verwandte Texte {Texte und Untersunchungen, vol. XXXI, 3). Leipzig, 1907, in-8.
3) Kessier, Mani, p. 207 avec la note 5 et p. 208. Cf. J. G. Rothstein, De chronographo Arabe anonymo qui codice Sprenger XXX continetar commentatio, Bonn, 1877, iii-8°, p. 5o.
ÉCRlTUREg][cHRÉTlENNES | 179
Bibliothèque Nationale, en contient deux qui sont encore inédites 1. Dans l'une, les Apôlres écrivent u à l'Eglise d'Orient, à l'Arabie et à l'Occident » les révélations et les enseignements du Sauveur. Dans l'autre, « ceux qui sont du Christ y> lui diunandent de leur indiquer les signes de son avènement et de la fin du monde pour qu'ils les fassent connaître à ceux qui viendront après eux et qu'ils les convertissent au Christianisme. Jésus répond qu'il viendra comme l'éclair qui paraît de l'Orient à l'Occident et qu'il sera précédé par la croix, mais qu'il ne doit pas révéler aux pécheurs le mystère du jugement final, qui pourrait les porter à trop compter sur la miséricorde divine. Le texte ajoute que le Christ a confié ce secret à Pierre, qui l'a ensuite communiqué à Clément 2. Ce dernier récit se présente visiblement comme un complément de l'Apocalypse qui se lit dans les Evangiles Synoptiques et que les soixante-dix disciples sont censés avoir reçue du Christ (Matt., XXIV, i-3 ; Marc, XIII, 1-3 ; Luc, XXI, 6-7). II a, par ailleurs, une saveur gnostique très accusée et la prédication des soixante-dix disciples représentés par Clément y est subordonnée à celle des douze Apôtres présidés par Pierre. On est donc en droit de se demander si ce n'est pas un texte de ce genre qu'a en vue Birouni.
De l'Evangile mentionné par l'historien arabe, on peut aussi rapprocher le fragment suivant, qui a été trouvé en 1906, à Boulayiq, au nord de Tourfan, et qui, écrit en turc, semble traduit du syriaque ^ :
" rnon fils, ton chemin est (mauvais. I^). Ecoute maintenant la parole de Dieu. Si tu vas sans l'entendre, tu tomberas dans la grande fosse. Si tu dis « pourquoi », l'adversaire te guette, il pense à t'anéantir.
« i8°^« sentence. Celle-là est bonne. ■— Ainsi parle Zavtaï,
i) Catalogue raisonné des manuscrits éthiopiens appartenant à Antoine d'Abhadie, Paris, 1859, P- 61, not. 3 et 4.
2) Dictionnaire de Théologie Catholique, ait. Clémentins (Apocry^ phes), par F. Nau, fin., t. III, c. 228.
3) A Von Le Coq. Ein christliches und ein manichàisches Manu-
skriptfragment dans les Sitzungsberichte de l'Académie des sciences
de Berlin de 1909, p. 1202 et i2o5-i2o8.
j[s^O LES ÉCIUTURES MANICHÉENNES
l'Apôtre ^ Tu ressembles, ô fils de l'hoinme, à la vache qui, de loin, a beuglé après son veau égaré. Comme ce jeune veau a entendu la voix de sa mère, il est venu promptement vers elle,
en courant et il a échappé à la souffrance. iVinsi ton.....?
qui au loin rapidement avec grande joie.
(( 19™" sentence. Celle-là est mauvaise. — Amsi parle Luc, l'Apôtre : Fils de l'homme, lave ta main. Devant le mal ne garde aucune crainte. Conçois des pensées pures. Ce que tu possèdes d'amour pour Dieu réalise-le pleinement » •
Comme Zavtaï et Luc ne sont pas des Apôtres proprement dits, mais appartiennent au groupe des disciples, on peut conjecturer que le contexte mettait en scène chacun de ces derniers pour leur faire prononcer une brève sentence. Nous aurions donc ici un fragment de VEvangile des soixante-dix'^.
Comme, par ailleurs, la 19™° allocution est qualifiée de u mauvaise » et fait suite à la iS''^" qui est présentée comme bonne et dont la précédente était plutôt terrifiante, on se trouve aussi amené à penser que l'ouvrage entier offrait la même alternance, bien conforme à f esprit général du Ciiol cisme, et qu'il débutait par des menaces pour finir sur une annonce rassurante. On s'explique par là qu'il ait été en faveur chez les Manichéens.
Descente du Christ aux Enfers. — Fauste de Milève semble s'appuyer, vers la hn de son œuvre pastorale, sur un autre texte évangéhque de môme nature. Parlant des Patriarches du
^~" i) Zavtaï <?st mis certainement ici pour Zébédée {Marc, 1, 19 ; Matt., IV 21 ; 7.11c, V, 10). Il apparaît sous la forme Zabdaï dans une liste des soixante-dix' disciples que donne Michel le Syrien, d'après Bar Salibi [Chronique, trad. J.-B. Chabot, t. I, fasc. II, p. i47 suiv.) et sous la forme Zebedeion dans une liste analogue du même chroniqueur (ihid., p i54), sous les noms de Zabaraion et Zabrion, sur d'autres catalogues apparentés aux précédents (Th. Schermann, Prophclen und Apostellc gcndcn nebst lungerkaialogen, p. 3o8-3io, cf. p. 349)-
2) D'après la remarque initiale, la suite du texte devait -formuler des menaces contre quiconque ne mettrait pas en pratique ecs prescriptions, rrvu C V,
3) Aucune des nombreuses listes de disciples publiées par Th. bchermann ne place Luc après Zébédée. Mais ces listes sont très discordantes et ne suivent aucun or^lrc qui s'impose dans le classeme-t .--g disciples
Judaïsme, il dit que leur mauvaise conduite les a menés en enfer et que seul le Sauveur a pu les en délivrer dans sa bonté par la vertu de sa Passion mystique ^. Or, VEvaîigile de ISioodèine contient, à la suite des Actes de Pilate, consacrés à la Passion et à la mort de Jésus, un long récit destiné à montrer comment, après le drame du Calvaire, le Christ est descendu dans les Enfers pour y apporter le salut -. Cette dernière œuvre est très différente de la première et ne lui a sans doute été associée qu'assez tardivement. Elle se présente comme une révélation faite par deux Juifs, Carinus et Leucius, fds de Siméon, qui sont ressuscites après le crucifiement du Sauveur et qui racontent ce qu'ils ont vu dans le séjour des morts et co-minent leur résurrection \nent de s'effectuer ^. Les noms de Leucius et de Carinus se lisaient en tête d'autres apocryphes néotestamentaires très appréciés par les Manichéens '^. C'est donc, apparemment à cette Desccîite du Christ aux enfers que Fauste se réfère. L'ouvrage a dû paraître de bonne heure, comme tous les écrits de la même famille, dans un milieu gnostique ^.
Testament du Seigneur. — L'auteur de la Théosophie se réclamait aussi d'un Testament du Seigneur^. Le titre suppose un recueil d'instructions qu'au terme de sa carrière le Christ aurait données à ses fidèles. Une œuvre de ce genre nous est arrivée sous le nom de Clément de Rome ''. Elle n'a rien, en sa forme actuelle, de manichéen, ni même de gnostique. Mais,
i) Augustin, Cont. Faust., XXXIII, i.
2) Evang. Nicod., XVII-XXII. Trois recensions, une grecque cl deux latines de cette Descente du Christ aux enfers ont été publiées pnr Tischendorf, Evangelia apocrypha, 2™^ éd., p. 323-332, 389-^406 et ^i7-/t32.
3) Voir Tischendorf, loc. cit., Lat. A. c. 3, ii et B, c. i, 3, 6, 8, 11.
4) Augustin, Cont. FeJ., II, G, et Evode, De fid. cont. Man., 5, 38 (Leucius) ; Photius, Biblioth., Cod. ii4 (Lucius Carinus).
5) Il n'apparaît qu'assez tar(]iveniont dans une compilation confuse qui porte le nom d'Eusèbe d 'Alexandrie (P. G., LXXXVI, 384-4o0 et les notes 4o5-4i4). Mais la tradition qu'il exploite est déjà supposée dans des textes; anciens lels (pie la i'"'' l-.pilrc de Pieirc (111.
6) Karl Buresch, Klaros, p. gS, Joe. cit.
7) J. E. Rahmani, Testamcntum D. N. Jean Christi, Mayence, 1899.
comme tous les apocryphes clémentins que nous possédons, elle n'est qu'un remaniement de textes plus anciens. Peut-être, comme les Homélies et les Récognitions, provient-elle originairement des milieux ébionites oii le nom de Clément était particulièrement vénéré. En ce cas, elle aura offert, en sa forme première, beaucoup de traits empruntés à la Gnose. Et on ne s'étonnera pas de la voir invoquée par un Manichéen.
Ce Testament constitue les deux premiers livres d'une sorte d'Octateuque syriaque, qui se présente aussi, dans son entier, comme écrit par Clément de Rome. Le troisième livre donne un exposé de la doctrine des Apôtres, oii chacun intervient tour à tour, le quatrième des conseils pour les possesseurs de charismes, le cinquième une liturgie des ordinations, le sixième des règles pour les clercs et les fidèles, le septième un rituel des exorcismes, le huitième enfin des canons apostoliques ^. L'ensemble porte le titre de Constitutions Apostoliques, mais diffère sur beaucoup de points du recueil ordinairement désigné par ce nom. Ici encore, nous nous trouvons en présence de textes souvent remaniés et adaptés aux besoins de l'Eglise. En sa double forme, l'ouvrage du Pseudo-Clément est aujourd'hui à peu près orthodoxe. Il l'était beaucoup moins autrefois, car, encore à la fin du vn"* siècle, le Concile in Trullo en interdisait la lecture aux fidèles, à cause des erreurs que des (( hérétiques » y avaient introduites ^. Aussi ne sommes-nous ^pas étonnés d'apprendre que l'auteur de la Théosophie invoquait avec le Testament du Seigneur les Constitutions des saints Apôtres ^.
Evangile de Philippe. — En dehors de ces œuvres, très composites, d'autres livres d'un caractère plus homogène et personnel ont été également en faveur chez les Manichéens. Dans le catalogue qu'il donne des Ecritures de la secte, Timothée de Constantinople signale notamment un Evangile de Phi-
i) V. p. de Lagarde, Reliq. jur. eccl. graec. antiq., p. XVI et XVII,
2) Voir P. G., I, 547.
3) Karl Burescb, Klaros, p. q5, loc. cit.
ÉCRITURES QHRÉTIENNES 183
lippe ^ Parlant du iiiéine ouvrage, Léonce do By^ance ajoute qu'il a été composé par les disciples de Mani ^. Cette dernière assertion est fort peu vraisemblable. Déjà les anciens Gnostiques possédaient un Evangile du même nom. Epiphane en fait expressément mention. Il en rapporte même un passage important. Dans le texte cité par l'auteur du Panarion, Philippe s'exprime comme un partisan de la Gnose :
(( Le Seigneur m'a révélé ce que l'âme doit dire quand elle monte au ciel et comment elle doit répondre à chacune des \(mIus supérieures : « ,Te me suis connue moi-même, déclare- « t-elle, et je me suis recueillie en tout sens ; je n'ai point (( engendré des fils à l'Archonte, mais j'ai extirpé ses racines ; <( j'ai réuni les membres dispersés ; je sais qui tu es, étant une « des Vertus supérieures ». Ainsi elle est relâchée. Mais s'il se trouve qu'elle s'est donné une descendance, elle est retenue icibas jusqu'à ce qu'elle puisse la ressaisir et l'attirer à elle » ^.
Un écrit gnostique du nf siècle, la Pistis Sophia, fait allusion au même ouvrage. Et il nous en donne une idée plus précise. Il nous montre Jésus ressuscité, s'entretenant avec les douze Apôtres et leur expliquant comment la Sagesse est tombée au pouvoir des Ténèbres et comment elle a été arrachée à leur étreinte. Puis il continue :
« Quand Jésus eut achevé de dire ces paroles, Philippe s'élança, il se tint debout, il laissa à terre le livre qui était entre ses mains, car il écrivait tout ce que Jésus disait ou faisait. Philippe vint donc en avant et il lui dit : « Mon Seigneur, est- (( ce à moi seul que tu as donné de prendre soin de ce monde (( afin que j'écrive tout ce que nous dirons ou ce que nous
(( ferons? » Jésus, ayant entendu Philippe, lui dit : (( Ecoute,
(( Philippe, le bienheureux, que je te parle. C'est toi, avec Tho- (( mas et Matthieu que j'ai chargé, par le premier Mystère, (( d'écrire tout ce que je dirai et ce que je ferai et tout ce que
(( vous verrez " Lors donc qu'il eut j)arlé ainsi, Jésus dit h
ses diseiplt's : <( Que celui qui a des oreilles pour entendre, (( entende ». Marie s'élança de nouveau en avant, elle vint au milieu, elle se tint debout près de Philippe et elle dit à Jésus :
i) De rcccpt., hner. P. ('... LXXXVL 2i.
2) De Ffeclis, ITT. 2. P. G, LXXXVI, t2i3.
3) Haer.^ XXVT, i3,
« Mon Seigneur, mon homme de Lumière a des oreilles et je « suis prête à entendre en ma Vertu et j'ai compris le discours
(( que tu as dit Ecoute donc que je te dise l'explication de
« cette parole que l'Esprit de Lumière a prophétisée autrefois « par Moïse, à savoir : « De par deux ou trois témoins toute (( chose se tiendra » (Deuf., XIX, i5). Les trois témoins sont Philippe, Thomas et Matthieu » ^.
D'après ce passage, VEvangile de Philippe rapportait donc les propos et les actes du Christ ressuscité. Il exposait des doctrines gnostiques assez semblables à celles que devait soutenir Mani. Enfin, il était étroitement apparenté à des œuvres similaires de Thomas et de Matthieu, ou, pour mieux dire, de Matthias ^.
Evangile de Thomas. — Justement, avant l'écrit de Philippe, Timothée de Constantinople mentionne, parmi les Ecritures manichéennes, un « Evnngile de Thomas » ^, qui est rangé dans la même catégorie et rejeté comme hérétique par le second Concile de Nicée ^ et par Léonce de Byzance ^, comme aussi, en Occident, par le Pseudo-Gélase ^. Parlant de cette oeuvre, Cyrille de Jérusalem fait remarquer qu'elle ne doit pas être acceptée par. les Catholiques, car « elle ne vient pas d'un des douze Apôtres, mais d'un des trois mauvais disciples de
i) Pistis Sophia, c. ^2, 43, 44, chez C. Schmidt, p. 44-45 ; chez Âmelineau, p. 37-38.
2) Cette dernière hypothèse a été faite par Th. Zahn, qui conjecture également qu'il faut lire Matthias, à côté de Philippe et de Thomas, dans un autre passage de Clément d'Alexandrie, Pedag., II, 16 (Gesch. des Neutestam. Kan., II, 762). Un Evangile de Matthias est cité à la suite de celui de Thomas, par saint Jérôme, dans une traduction d'Origène (Hom. I in Luc). Clément d'Alexandrie attribue au même apôtre un recuieil de Traditions, dont il cite plusieurs passages (Strom., II, 9, 45 ; III, 4, 26 ; VII, i3, 82). Enfin Hippolyte dit que Basilide et ses disciples prétendent avoir de lui des (( livres apocryphes » (Philos, VII, 20).
4) Ad., VI, 5, cire. init.
5) De Sectis, act. III, 2. P. G., LXXXVI, i2i3.
6) P. L., LIX, 162^; Dobschûtz. Das Decretum Gelasianum, Leipzig, T912, 8°, p. II et 296-296.
Afînii » ^ Pholius 2 et Pierre de Sicile"^ s'expriment en termes analogues. L'attribution est pourtant contestable.
Déjà le texte cité de la Pistis Sophia donne à penser qu'il a circulé dans les cercles gnostiques un Evangile de Thomas apparenté à celui de Philipp(' '^. De fait, un écrit du même nom est signalé, bien a^ant Mani, par Origène, — qui ne l'admet [)oint dans le canon ecclésiastique — et par Ilippolyte, qui la présente comme un livre saint des Naasséniens ^. Ces derniers ont beaucoup de rapports avec les Manichéens. Selon toute probabilité, c'est le même ouvrage que les uns et les autres ont connu. Il a pu être, d'ailleurs, remanié.
En sa forme première, d'après la Pistis Sophia, il devait contenir des entretiens du Christ ressuscité, destinés à faire connaître la vraie Gnose. Cyrille de Jérusalem se contente de dire que, grâce au parfum du nom évangélique dont il s'est recouvert, il corrompt les âmes des simples ^. Hippolyte en cite une phrase curieuse :
« Celui qui me cherche me trouve parmi les enfants de sept ans, car c'est là que je paraîtrai, caché dans le quatorzième Eon » ^.
Par une coïncidence curieuse, après avoir présenté Thomas comme un des disciples de Mani venus réceimment en Egypte, Alexandre de Lycopolis note que, d'après certains d'entre eux, le Christ serait venu sur la terre à l'âge de sept ans, avec des sens déjà organisés^. S'il vise un écrit particulier, il ne peut songer au récit déjà mentionné de V Enfance du Seigneur, qui faisait naître et grandir le Sauveur. Il a plutôt en vue le livre cité par Hippolyte.
i) Catcch., VI, 3i.
2) Cont. Man., I, i/i.
3) Hist. Man., 16.
4) V. Jérôme. Hom. T in Luc. P. L. \X\I, 9.:u. Cf. Eiisèbo. Hist. Eccl., III, 25, 6.
5) Philos., V, 7.
6) Catech., IV, 36.
7) Philos., V, 7.
8) De plnc. Man., 2,- 2^.
186 LES ÉCRITURES MANICÉHENNES
Actes de Thomas. — Avant « l'Evangile de Thomas, dont font usage les Manichéens », le Décret du Pseudo^Gélase signale des Actes du même Apôtre en dix livres ^. Déjà Augustin constate que les disciples de Mani regardent ces dernières Ecritures comme (( tout à fait pures et véridiques )> 2. Et il en résume par trois fois un passage important. D'après cet apocryphe, remarque-t-il, l'Apôtre Thomas, assistant à un festin de noces où il se trt)uvait étranger et tout à fait inconnu, reçut un soufflet d'un serviteur. Aussitôt il appela la vengeance du ciel sur cet homme, en demandant seulement que son âme fut sauvée. Le coupable, étant sorti pour aller prendre de l'eau à une fontaine voisine, fut dévoré, en chemin, par un lion. Seule la main dont il s'était servi pour accomplir son crime fut conservée. Un chien l'apporta dans la salle du festin et tous les convives furent remplis d'effroi. C'est ainsi que l'Apôtre s'imposa à leur intention et qu'il commença de leur prêcher l'Evangile ^.
Actes de Piebre. — Aussitôt après les Actes de Thomas, le Décret de Gélase mentionne ceux de Pierre *. Après avoir parlé des premiers, Augustin fait aussi allusion aux seconds. Il constate que les Manichéens les ont en grande estime. Et il en résume deux autres passages. Dans cet apocryphe, on lit, remarque-t-il, qu'à la prière de Pierre sa propre fille devint paralytique et celle de son jardinier mourut ^. Déjà Clément d'Alexandrie rapporte, à propos du même Apôtre, une histoire analogue : « On dit, raconte-t-il, que le bienheureux Pierre, voyant conduire sa femme au supplice et songeant avec joie que Dieu la rappelait dans sa patrie, l'appela par son nom et
i) P. L., LIX, 162 ; Dobschiitz, op. cit., p. 11, 2^1 et 290.
2) De Serm. Dom. in Mont., I, 6.
3) De Serm. Dom. in Mont., I, 65 ; Cont. Adim., XVII, 2 ; Cont. Faust., XXII, 79. Cf. Act. Thom., 6, 8, 9.
Il) P. L., LIX, 162 ; Dobsichûtz, op. cit., p. 11 et 289 suiv.
5) Cont. Adim., XVII, 5. Le premier de ces miracles se trouve décrit dans im fragment copte des Actes de Pierre découvert et édité par C. Schmidt, Gnostiche Schriften in Koptischer Sprache (Texte und Unters., VII), p. 3-7 et 7-T0. Cf. Henneke, Neuteritam. Apohr,, p. 392.'
lui cria : <( Souvcncz-vous du Seigneur ^ )>. Origèno note expressément qu'on lit dans les Actes de Pierre cette parole attribuée au Christ : « Je vais être crucifié une seconde fois » ^. Rien n'empêche d'identifier l'œuvre apocryphe mentionnée par les grands Alexandrins avec celle qu'a connue Augustin.
Actes d'André. — Immédiatement avant les Actes de Thomas et de Pierre, le Décret de Gélase signale ceux d'André ^. Or, Timothée de Constantinople place ces derniers parmi les Ecritures manichéennes *. Photius constate qu'Agapius en fait un grand usage ^. L'Africain Victorin donne aussi à entendre que les disciples de Mani les placent à côté du Trésor^. Evode d'Uzzale reproche aux mêmes hérétiques d'en admettre la doctrine. Et il en rapporte plusieurs curieux épisodes :
« D'après ces Actes imaginés par Leucius, Maximilla, femme d'Egetes, proconsul d'Achaïe, ne voulant pas payer à son mari la dette conjugale, mit dans son lit sa servante Euclia, bien parée et fardée afin de le tromper. — Etant allée avec Iphidémie entendre André, elle lui fut recommandée par un bel enfant, qui devait être un ange ou Dieu lui-même. — L'Apôtre alla chez elle, dans le prétoire d'Egetes, et afin d'échapper à ce dernier, il prit une voix de femme et se mit à gémir comme s'il souffrait des misères de son sexe. Egetes crut reconnaître la voix de Maximilla s'adressant à Iphidémie. Et il se retira » ^.
Philastre présente le même livre comme le premier des apocryphes admis par les disciples de Mani. Et il fait remarquer que les œuvres qu'André accomplit en Grèce, à son retour du Pont, y ont été consignées par ses disciples ^.
i) Strom., VII, II.
2) In Joli. XX, 12 (avec la note de l'éditeuT dans P. G., XFV, 600). Cf. Act. Petr., 35.
3) P. L., LIX, 162 ; Dobschûtz, op. cit., p. 11 et 290 suiv. /i) De recep. haer., dans P. G., LXXX, 21.
5) BihL, Cad., CLXXIX.
6) Ad Justin, Man., i, init.
7) De fid. ad Man., 38. Cette partie du récit est aujourd'hui perdue.
8) Haer,, 88 (éd. Marx, 60).
188 LES ÉCRITriRES MANICHÉENNES
Actes de Jean. — Des Ac/es de Jean sont signalés dans le Canon manichéen, à la snile de ceux d'André, par l^iiiaslre ^ et par Turribius ^. Photius les rapproche aussi des précédents. Et il fait remarquer que l'auteur y combat le culte des images ^. Pour ce dernier motif, le second Concile de Nicée, tenu contre les Iconoclastes, en réprouve nommément les doctrines. Et il en cite plusieurs passages importants, qui semblent avoir été particulièrement remarqués et mis en avant par les Manichéens.
Dans le premier de ces textes, on voit le Christ s'entretenant avec les Apôtres la veille de sa Passion :
(( Avant d'être saisi par les Juifs impies, tenant leur Loi de l'inique serpent, il nous réunit tous et dit :
« Avant que je ne leur sois livré, disons une hymne au Père « et allons ainsi au devant de notre destinée. »
(( Il nous ordonna donc de faire un cercle en nous donnant mutuellement la main. Il se tint au milieu et nous dit :
(( Répondez tous : Amen. »
« Puis il commença de chanter une hymne et il dit :
« Gloire à toi. Père. »
« Et tous ceux qui l'entourions nous répondîmes : Amen.
« Gloire à toi. Verbe. Gloire à toi, Grâce. — Amen.
(( Gloire à toi. Esprit. Gloire à toi, Saint. Gloire à ta glo.ire. — Amen.
(( Nous te louons, Père ; nous te rendons grâces, Lumière en qui n'habitent point les Ténèbres. — Amen.
« Et, après que nous eûmes rendu grâces, il dit :
(( Je veux être sauvé et je veux sauver. — Amen.
u Je veux être délié et je veux délier. — Amen.
« Je veux être dissous et je veux dissoudre. — Amen.
« Je veux naître et je veux engendrer. — Amen.
« Je veux être consommé et je veux manger. — Amen.
<( Je veux être entendu et je veux entendre. — Amen.
(( Je veux être compris, étant toute compréhension. — Amen.
« Je veux être lavé et je veux laver. — Amen. (( La Grâce mène le chœur.
« Je veux jouer de la flûte, dansez tous. — Amen.
({ Je ne veux me lamenter, plaignez-vous tous. — Amen » ^.
i) Haer., loc. cit.
2) Epist., ad Hyd. et Cep., 5 ; P. L., LIV, 695.
3) Bibl. Cad., CXIV.
^) Mansi, Coll. Conc, s'"^ éd., t. XIII, c. 169.
Jésus disait encore :
u Je veux orner et je veux être orné. (( Je suis une lampe pour toi qui me vois. (( Je suis une porte pour toi qui viens frapper. « Toi qui vois mes actions, tais-toi à leur sujet. « Par ma parole, j'ai tout illusionné sans être sujet à aucune illusion ».
Ces derniers versets sont cités par Augustin avec plusieurs des précédents ^. L'évêque d'Iïippone les rapporte à propos des Priscillianistes. Mais il note que les Manichéens en font aussi usage. Il en a eu entre les mains un manuscrit. Et celui-ci s'intitulait :
({ Hymne que le Seigneur confia secrètement aux saints Apôtres ses disciples (selon ce qui est dit dans l'Evangile : (( Après avoir dit une hymne, il s'en alla sur la montagne » (M[att., XXVI, 3o) et qui ne se trouve pas dans le Canon à cause des gens qui pensent d'après leur propre esprit et non d'après l'Esprit et la Vérité de Dieu (selon ce qui est encore écrit : « Il « est bon de cacher le secret du Roi, mais il est louable de revête 1er les œuvres de Dieu » (Tob., XII, 7) ^.
Plus curieux encore et plus important est le texte suivant qui se rapporte à la Passion du Christ :
« Le Seigneur ayant ainsi mené le chœur s'en alla. Et nous, égarés et même assoupis, nous nous enfuîmes çà et là.
« Le voyant souffrir et ne pouvant soutenir la vue de sa Passion, je m'enfuis sur la montagne des Oliviers, tout en pleurant sur ces événements.
« Tandis qu'on criait : Enlevez-le, il fut mis en croix, à la troisième heure du jour, et des ténèbres se produisirent sur toute la terre.
(( Or, mon Seigneur se tint au milieu de la caverne et, m'environnant de lumière, il me dit : ^
(( Jean, le bas peuple, à Jérusalem, me crucifie ; il me frappe « à coups de lance et de bâton ; il m'abreuve de vinaigre et u de fiel.
i) Epist., CCXXXVII, 5, init., 6, init., 7, init. 8, 9, cire. med. 2) Epist., CCXXXVII, 2.
« Cependant je suis là qui te parle. Ecoute ce que je dis. « C'est moi qui t'ai suggéré de venir sur cette montagne, pour (( que tu y entendes ce que le disciple doit apprendre du Maître, « l'homme de Dieu. )>
(( Là-dessus, il me fit voir une Croix de Lumière toute dressée. Autour de cette croil se tenait une foule nombreuse qui n'avait pas une même figure. En elle était une apparence. Et sur elle apparaissait le Seigneur, mais sans aucune forme.
(( C'était une simple voix, différente de celle avec laquelle il était accoutumé à nous parler, une voix douce, agréable et véritablement divine :
(( Jean, me dit-il, j'ai à t'apprendre une chose, il faut de ce" (( moment que tu m'entendes :
« Pour vous, j'appelle cette Croix de Lumière tantôt le (( Verbe, tantôt l'Intelligence, tantôt le Christ, tantôt la Porte, (( tantôt la Voie, tantôt le Pain, tantôt la Semence, tantôt la (( Résurrection, tantôt Jésus, tantôt le Père, tantôt l'Esprit, tan- (( tôt la Vie, tantôt la Vérité, tantôt la Foi, tantôt la Grâce )> ^.
Les Manichéens ont dû bien s'approprier la fin de ce texte, car Augustin constate qu'ils célèbrent souvent et avec beaucoup d'emphase la (( Croix de la Lumière » ^. Ils ont adopté plus résolument encore l'idée de la Passion formulée au début. La formule grecque d'abjuration leur reproche, en effet, de soutenir que Jésus n'a pas été réellement crucifié, qu'un autre l'a été à sa place et que, du temps oii ses bourreaux pensaient le mettre à mort, il se tenait sur une hauteur voisine, raillant leurs vains efforts ^. Evode cite quelques phrases de VEpître du Fondement qui professent une doctrine identique et qui semblent montrer que Mani lui-même s'est inspiré, sur ce point, des Actes de Jean^.
Fauste de Milève fait allusion à d'autres passages aujourd'hui perdus de ce dernier livre qui louaient plutôt la continence et condamnaient le mariage. Dans un des derniers chapitres de son œuvre pastorale, il présente Pierre et André, Thomas et « le bienheureux Jean demeuré toujours chaste », comme les
i) Ma'Tisi, op. cit., XII, 271.
2) In. Psalm., CXL, 12.
3) P. G., I, ifM, D.
4) De fid. cont. Man., 28.
apologistes de la virginité, qui en ont, à diverses reprises, exalté les bienfaits et qui, cependant, ont été exclus du Canon Catholique ^.
Actes de Paul. — Après avoir invoqué le témoignage de Pierre et d'André, de Thomas et de Jean, Fauste de Milève fait intervenir celui de Paul. Ce dernier Apôtre, remarque-t-il, ne peut être récusé par les Catholiques. Or, il a montré non seulement par ses paroles, mais par la conduite qu'il a tenue auprès de sainte Thècle, combien il appréciait la virginité. Fauste fait ici clairement allusion aux Actes de Paul et de Thècle au sujet desquels Terlullien note déjà qu'ils ont été écrits par un prêtre d'Asie et que leur auteur a été désavoué par l'Eglise ^. Philastre explique, en termes plus généraux, que les Manichéens lisent des Actes de Paul. Ceux-ci sont mentionnés dans divers autres textes 3. Ils paraissent avoir formé un volume important. Nicéphore de Gonstantinople y compte 3. 600 stiques, tandis qu'il n'en relève que 2.760 dans les Actes de Pierre' 2.5oo dans ceux de Jean et 1.600 dans ceux de Thomas 4. On peut donc conjecturer que le récit des Aventures de Paul et de Thècle, invoqué par Fauste de Milève, faisait partie intégrante de la même œuvre. Dans un papyrus copte du vii^ siècle, il est joint à une Correspondance apocryphe de Paul et des Corinthiens, ainsi qu'à un Martyre du même Apôtre, sous le titre général d'Actes de Paul s.
La Collection de Leucius. — Photius a trouvé ces diverses légendes apostoliques réunies en un même volume : <( J'ai lu, dit-il, le livre intitulé Voyages des Apôtres. Il comprend les Actes de Pierre, de Jean, d'André, de Thomas et de Paul. L'au-
1) Cont. Faust., XXX, 4. Cf. AcL Paul, I, 5-6, 12, 28-25, etc.
2) De Bapt., 17.
3) ,V. infra, p. ig2.
4) Texte édité et étudié par Th. Zahn, Geschichte des Neutestamentlichen Canons, Leipzig, 1890, t. II, i^e part., p. 3oo.
^ 5) V. C. Schmidt, Die Pauhis A et en dans les Neue Heideïb lahrb 1^91, P- 117- Cf. Theolog. Literaturzeit., 1897, P- i25 et Sid ; Anal Bolland., 1898, p. ail.
teur en est, d'après le livre lui-même, Lucius Charinus ^. Ce Pentateuque d'un nouveau genre, qui rappelle celui des écrits de Mani signalé par Félix ^, semble avoir existé comme lui, dès le iv^ siècle, chez les Manichéens d'Afrique. Augustin et Evode parlent, en termes généraux, des Actes des Apôtres de Leucius que les Catholiques rejettent et que les disciples de Manichée ont en très haute estime ^. Or, Fauste de Milève invoque des témoignages écrits de Pierre, d'André, de Thomas, de Jean et de Paul, que ses adversaires ne veulent point admettre ^. D'autres auteurs de la même période attribuent, d'ailleurs, en propres termes à Leucius les Actes d'André^, de Jean ^, de Thomas " et de Pierre ^, auxquels Philastre constate que les Manichéens associent ceux de Paul ^. Sans doute, le même recueil a-t-il existé bien avant Augustin. En tout cas, les livres qui le composent sont beaucoup plus anciens. Déjà Eusèbe mentionne les Actes apocryphes de Pierre, de Paul, d'André, de Jean et des autres Apôtres ^^. Epiphane signale chez les Encratites ceux d'André, de Jean et de Thomas, chez les Apos-
i) Bibl. Cod., ii4. •
2) Cont. Fel., 1, i et i4.
3) Cont. Fel, II, 6 ; De fid. cont. Man., 5, 38. Cf. Psoudo-Mclilon ; De Transitu Virginis Maîiae, init. : Sœpe scripsisse me memini de qiio-
dam Leuoio, qui nobiscum cum Apostolis conversatus plurima de
ApoistoloTTini Actïbus in libris suis inseruit et de virtutibus quldem eorum multa et varia dixit, de doctrina vero eorum plurima mentitus est. (P. L., V, i23i).
Il) Coîit. Faust., XXX, /l.
5) Pseudo-Meliton. Act. loh Prot. (P. L., V, 1239) ; Tnrribius, Epist. ad. Hyd. et Cep., 5 (P. L., LIV, 695). Dans sa lettre à Exupère (P. L., XX, 5o2), Innocent P'" dénonce, après les Actes de Pierre et de Jean {( écrits par un certain Leucius », ceux d'André rédigés « par les philosophes Xenocharide et Leonidas ». Plusieurs critiques ont conjecturé que ces deux derniers noms sont des déformations de Charinus et de Leucius qui auraient été mal luis par mi copiste (Lipsius, Die Apocr. Apostelgesch., I, 544 ; Harnack, Uberlief., 120).
6) Pseudo-Meliton, loc. cit. ; Turribius, loc. cit. ; Innocent P'', toc, cit.
7) Pseudo-Meliton, loc. cit.
8) Innocent P^, loc. cit.
9) Haer., 88 (éd. Marx, 60).
10) Hist. EccL, III, 3, 2 ; III, 25, 4 et 6.
ÉCniTUHES CHRÉTIENNES 193
toliques ceux d'André et de Thomas, chez les Origénistes ceux (( d'André et d'autres disciples du Christ » ^. Origène lui-même et Clément d'Alexandrie citent, en propres termes, ceux de Pierre -. D'après Ephrcni, l'école de Bardesane aurait composé des Actes des Apôtres, pour couvrir du nom de ces augustes personnages l'incrédulité tant combattue par eux ^. Et Pacien constate que les Phrygiens ou Montanistes se réclament de Leucius ^. Jérôme présente ce dernier comme un disciple de Mani ^. C'est simplement parce que ses écrits étaient très lus par les Manichéens. Le Pseudo-Méliton le regarde plutôt comme un compagnon des Apôtres ^. Epiphane le considère, plus précisément, comme un disciple de Jean '. Lui-même se donnait, sans doute, comme tel. En réalité, nous devons voir en lui un Gnostique du n*' siècle qui aura voulu substituer à l'œuvre de Luc une histoire des temps apostoliques plus conforme aux croyances de sa secte.
Actes des douze Apôtres. — D'après Photius, le Manichéen Agapius aurait invoqué, d'une façon assez bruyante, des Actes des douze Apôtres ^. Ce dernier titre n'apparaît point ailleurs. On pourrait supposer qu'il a été confondu avec celui de VEvangile des douze Apôtres, dont les disciples de Mani faisaient un grand usage ^. Mais cette hypothèse est exclue par le contexte. Agapius invoquait les Actes des douze Apôtres « et surtout ceux d'André ». C'est donc un recueil semblable à celui de Leucius qu'il a utilisé. Mais ce recueil était plus étendu, ou du moins plus varié, puisqu'il ne parlait pas seulement de Pierre et de
i) Haer., LVII, i ; LXI, i ; LXIII, 2.
2) V. supra, j). 1S7, nol. i et 2.
3) Texle cité pnr Th. Zahii, GescJiiclile des Seulcsldini'tUcIn'n Canons t. II, i^* part., p. 598.
4) Ad Sempron. Notât.. I, 2 (l\ L., XIII, io53).
5) Epist. XLÏX, 2.^f. ibid, L, i.
G) V. supra, p. uy.i. not. .k
7) Haer. LI, G.
8) niblintli., Cod., i7(). f)i V. supra. |). 173-17.').
1Ô4 LES ÉCRITURES MANICHÉENNES
Paul, d'André, de Thomas et de Jean, mais de chacun des Douze.
Sans doute, les Manichéens le tenaient-ils de leurs ancêtres Sabéens. En effet, les Ebionites gnostiques, qui appartenaient à la grande famille des Baptistes, possédaient une œuvre de ce genre. Après avoir noté que ces hérétiques lisent des Voyages de Pierre qui sont tout remplis de Jeurs erreurs, Epiphane ajoute : « Ils mettent encore en avant d'autres Actes des Apôtres qui contiennent des traces multiples de leur impiété. Et c'est surtout sur l'autorité de ce livre qu'ils s'appuient pour combattre la vérité. Ils y exposent des Elévations et des récits de Jacques qu'on y voit déclamer contre le temple et les sacrifices, ainsi que le feu qui brûle sur l'autel. Et ils y joignent d'autres inepties innombrables, ne rougissant pas même d'y lancer contre Paul des propos mensongers que de faux apôtres ont inventés dans leur ignorance ou leur méchanceté. Ils l'appellent, en effet, le citoyen de Tarse et le présentent comme un Gentil, né de parents Gentils, qui, étant allé à Jérsualem et y ayant séjourné quelque temps, y voulut épouser la fille du grandprêtre, se fit, pour cela, prosélyte et reçut la circoncision, puis, ayant dû renoncer à ce mariage, se tourna, dans sa colère, contre la circoncision, le Sabbat et la Loi » ^. Tout le récit tendait visiblement à discréditer l'interprétation paulinienne du Judaïsme pour mieux écarter ce dernier. Les Actes dont il s'agit étaient nettement antijuifs, comme VEvangile des Douze Apôtres qui avaient cours dans le même milieu ^. Par là, ils devaient, comme lui, plaire aux Manichéens, dont le fondateur put, d'ailleurs, les connaître déjà chez les Sabéens de Mésopotamie. ^
Le Pasteur d'Hermas. — Un autre écrit chrétien leur a été, sans doute, associé de bonne heure, bien qu'il ne se réclamât point d'un compagnon du Christ. Nous avons vu que les Actes d'Archélaus mentionnent trois disciples de Mani, Addas, Thomas et liermas ^. Comme des ouvrages importants ont circulé
i) Epihane, Haer., XXX, iG.
2) V. supra, p. 174 et 177.
B) Act. Arc}}.. II, fin., 53, cire. m'ed. V. supra, p. 6.
ÉCRITURES CHRÉTIENNES l95
SOUS le nom des deux premiers, quelqu'un a dû se répandre aussi sous celui du dernier. t]t c'est ce qui aura fait regarder son auteur comme un des fondateurs de la nouvelle Eglise. Or, un seul nous est connu. C'est le Pasteur^. Ce livre d'Hermas, « frère de Clément », a été très lu et vénéré dans toute la Chrélienté ^. Et la doctrine qu'il professe s'accorde d'ans l'ensemble avec celle de Mani, qui affirme, comme lui, la nécessité de faire pénitence et la possibilité offerte à tout croyant d'obtenir par ce moyen le pardon des péchés ^. Il a dû être très apprécié par les adeptes de la nouvelle foi, soucieux d'échapper au pouvoir des Ténèbres pour retourner vers la pure Lumière. Dans sa Lettre à Augustin, l'Auditeur romain Secundin semble s'en inspirer^. Et les Manichéens Ouïgours en ont fait certainement usage. Un fragment très court, mais très reconnaissable, de cette œuvre célèbre a été retrouvé à Tourfan parmi d'autres débris de leurs manuscrits ^.
De nouvelles recherches permettront peut-être de conclure à de nouveaux emprunts. Ceux qui viennent d'être constatés suffisent à montrer combien largement la littérature chrétienne a été exploitée par Mani et tous ses partisans. D'autres textes, d'ailleurs, qui n'avaient qu'un rapport lointain avec le Christianisme, ou qui lui étaient tout à fait étrangers, lui ont été fréquemment associés. •
1) P. G., lî, 819-1010. tijul. lit.) ; F. \. Fiink. Die (ipostoJichen Vâter, Tubingue, 1901, in-8°, p. i^S-sSg (texte grec).
2) Voir les « Témoigriages des Anciens » à son sujet chez Migne, P. G., II, 819-834.
3) Voir Adimante, chez Augustin, Cont. Adim, TH, I.
4) Kpisi. ad. Aug., 2, dans P. L., XLII, 5-3.
5) F. W. K. Millier, Eiae Hermas-Stelle in manichaischer Version^ dans les Sitzungsberichte de l'Académi* des sciences de Berlin, igoD, p. 1077-1083.