GRANDS RECUEILS
Il semble qu'il y ait cil divers recueils des principaux ouvrages de Mani.
I) TÉTRADE MANICHÉENNE. — D'après Ics Actcs d'Archélaus, l'hérésiarque aurait laissé à ses disciples quatre grands écrits qui contenaient l'essence de sa doctrine. Cette tétrade aurait d'ailleurs existé bien avant lui. Son origine remonterait aux temps apostoliques. C'est ce qu'Archélaus lui-même explique brièvement aux fidèles de Kashkar, après avoir victorieusement discuté devant eux avec le fondateur de la nouvelle religion.
« Je vais, dit-il, vous exposer l'histoire et la vie de ce Manès.
Je VOUS montrerai aussi très clairement d'où procède sa doctrine. Il n'a pas été le seul ni le premier à la constituer.
« L'auteur et le chef de sa secte fut un certain Scythien, du temps des Apôtres, un de ces nombreux apostats qui, désirant s'arroger la priniauté, substituèrent dans leurs écrits l'erreur à la vérité. Ce novateur introduisit deux Principes contraires, qu'il tenait, comme tous les autres Dualistes, de Pythagore i. Il admit leur antagonisme et tout ce qui s'en suit. Ce Scythien était de la race des Sarrasins ^. Il éf)ousa une captive de la Ilaute-Thébaïde qui le décida à habiter en Egypte, plutôt que dans les déserts ^. Là, il apprit la sagesse des Égyptiens ^. D'après le témoignage que nous. ont laissé ceux qui l'ont connu, il avait beaucoup de talent et de richesses. 11 recruta un disciple, nommé Térébinthe, qui lui écrivit quatre livres. Il intitula le premier Les Mystères, Ae second Les Principes, le troisième
L'Évangile, et le dernier Le Trésor ^. Après un certain
temps , il tint à passer en Judée pour y entrer en rapport
avec tous les Docteurs qui s'y présenteraient. Mais il mourut aussitôt après (y être arrivé) sans avoir pu rien faire ^.
« Son disciple, ayant ramassé tout son bien, prit la fuite et gagna la Babylonie ^. Là, il fit savoir qu'il possédait toute la sagesse des Egyptiens, qu'il ne s'appelait plus Térébinthe mais Bouddha et que ce nom lui avait été imposé^. Il prétendit être né d'une vierge et avoir été nouiTi par un ange dans les montagnes ^. Un prophète, nommé Parcus, et Labdacus, fils de Mithra, l'accusaient de mensonge et discutaient chaque jour assez opiniâtrement avec lui... ^^. Sans se laisser arrêter par leurs attaques, il leur parlait de ce qui avait existé avant le
i^ Act. Arch., 5i cire. fin. Cf. Hippolylc, Philos, I, 2 (Pythagore) ; IV", 21 (Gnostiques) ; VI, 21-29 (Valeiitinicns) ; VI, Sa (Marcus) ; VIII, i5 (Monoïmasi ; IX, 17 (Elchasaïtes) ; IX, 27 (Esscniems).
2) Act. Arch. 5î cire. fin.
3) Act. Arch. 62, init.
4) Act. Arch. 62, cire. init.
5) Act. Arch. 52, cire. init.
6) Act. Arch. 62, cire. med.
7) Act. Arch. 52, cire. med.
8) Act. Arch. r>2, cire. med.
9) Act. Arch. 52, cire. med. Cl". Hieron, Adv. loviti, I, di (naissance dn côté d'une vierge).
10) Act. Arch. 52, cire. med. C'est la seule mention qui nous soit connue de rapports entre la religion de Mani et celle de Mithra. Les personnages signalés ici n'apparaissent nulle part ailleurs.
temps, de la sphère et des d<Mix luminaires, de la façon dont les âmes quittent les corps ou les reprennent et de biin d'autres choses semblables et pires encore, comme de la guerre engagée contre Dieu dans les commencements. Il voulait passer luimême pour un prophète ^. Toujours pris à parti, il se retira, avec ses quatre livres, près d'une veuve, sans avoir réussi à se faire d'autre disciple que cette vieille femme 2, Un matin, étant monté de bonne heure sur une haute teiTasse, il se mit à invoquer certains noms, connus seulement des sept Elus, ])()ur je ne sais quel rite et quel artifice^. Sur un ordre que le Dieu très juste donna à un Esprit de l'envoyer sous terre, il fut précipité du sommet de l'édifice et il tomba inanimé *.
(( Emue de pitié, la vieille l'ensevelit. Se trouvant maîtresse de tous ses biens, elle se réjouit d.^ sa mort, tant à cause de son héritage que parce qu'elle voyait de mauvais œil ses artifices. Cette femme était très prévoyante. Demeurée seule, elle voulut avoir un serviteur et elle acheta un enfant de sept ans, nommé Corbicius, qu'elle affranchit et qu'elle fit instruire^. Cinq ans plus tard, elle mourut, lui laissant tous ses biens et entre autres choses les quatre livres écrits par Scythien. Ces livres étaient courts et ils ne contenaient qu'un petit nombre de lignes ^.
« Corbicius ensevelit sa maîtresse. Puis, mettant à profit la succession qui lui était échue, il alla habiter au milieu de la ville, dans le quartier du roi des Perses. Ensuite, il changea de
nom et se fit appeler Manès ^ A l'âge d'environ 60 ans,
il s'appropria la science de ce pays d'une façon presque surhu maine ^. 11 s'assimila surtout le contenu des quatre livres.
i) Act. Arch., 52 cire. fin. Tout ce passage tend à montrer que Mani csi un adepte du Mithrnrisme, qui n'a rompu avec sa secte que pour se faire un nom. Archélaus Ta qualifié plus haut en propres termes de (( prêtre de Mithra » {ibid,. 56 cire. mcd.).
2) Act. Arch., 52 cire. fin.
3) Act. Arch., 02 cire. fin.
4) Act. Arch., 52 fin.
5) Act. Arch., 53 init.
0) Act. Arch., 53 cire. inif. Ce détail, assez peu naturel, est exigé par la suite du récit, qui explique comment Mani développa et compléta ces li\Tes pour en faire son œuvre propre.
7) Act. Arch. 53 cire. init. Sans doute le nom persan do Mani a-t-il été changé par dérision en celui de Manès parce que ce dernier était souvent donné en grec à des esclaves. Voir Kessler, Mani, p. 84, not. i, d'après Phéiécrato cité chez Athénée. Deipnosoph. YI, 83, p. 263.
8) Act. Arch., 53 cire. mecl. Cette remarque tend à expliquer la grande
Lui-même recruta trois disciples, nommés Thomas, Addas et Hermas ^ Prenant les quatre livres, il les traduisit, y ajoutant de nombreuses fables, semblables à des contes de vieille femme 2. Les trois disciples étaient complices de ses faux. Il mit donc sur ces livres son propre nom, après avoir effacé celui de son devancier, comme si c'était de lui-même et par lui seul qu'il les eût écrits ^. Puis il envoya ses disciples, avec ses Ecritures, dans les principaux endroits de la province, dans toutes sortes de villes et de villages, pour s'y faire des adeptes. Thomas voulut passer en Egypte et Addas en Scythie. Seul
Hermas préféra rester avec lui ^.
(( A leur retour, les messagers racontèrent au Maître ce qui leur était arrivé. Dans toutes les wlles où ils étaient passés, ils s'étaient vus exécrés de tout le monde, mais surtout des adorateurs du Christ ^. Manès leur demanda de lui procurer les livres des Chrétiens. Munis d'une certaine quantité d'or, ils se rendirent dans les endroits où on copiait ces livres ^. Puis, se présentant comme des catéchumènes, ils demandèrent qu'on voulut bien les leur vendre '^ . Bref, ils achetèrent ainsi toutes
nos Écritures et les portèrent à leur Maître^ Alors ce
fourbe étudia nos livres pour les mettre au service de son dualisme. Il en critiqua certains détails, en modifia certains autres et leur emprunta seulement le nom du Christ, auquel il affecta de tenir, afin de faire cesser l'horreur et l'aversion que provoquaient en tout lieu ses disciples. Puis, il envoya ces derniers prêcher leurs erreurs ainsi dissimulées ^. »
place que les traditions babylonniennes occupent dans l'enseignement de Mani.
i) Act. Arch., 53 cire. med. Cf. ibid. 11 jin. Ces trois personnages jouent un grand rôle dans les traditions des Églises d'Orient et sous leur nom ont circulé divers écrits dont il sera parlé plus loin.
2) Act. Arch., 53 cire. med.
3) Act. Arch., 53 cire. med.
4 Act. Arch., 53 cire. med. Cf. ibid, 11 fin. (Addas, Thomas Hermas, évangélisent respectivement l'Orient, la Syrie, l'Egypte).
5) Act. Arch., 54 init. Détail caractéristique de l'accueil fait aux Manichéens dans les milieux orthodoxes.
6) Act. Arch., 54 cire. init.
7) Act. Arch., 54 cire. med.
8) Act. Arch., 54 cire. med. Par là, l'auteur veut expliquer les références biblicfues dont sont remplis les écrits de Mani.
9) Act. Arch., 54 cire. fin. C'est à la suite de cette 2™® mission que le Manichéen Turbo, présenté comme un disciple d 'Addas (ibid. '4), est censé avoir prêché le dualisme à Kashkar dans l'église d'.\rchélaus.
Ce récit a joui d'une très grande vogue. Il a été admis sans la moindre réserve par la plupart des auteurs chrétiens qui ont écrit contre les dogmes de Mani. Il a même inspiré, jusqu'à ces derniers temps, des écrivains consciencieux qui se piquaient de critique ^. Un examen quelque peu attentif suffit pourtant à en montrer l'invraisemblance. Si Scythien avait vécu « au temps des Apôtres », Térébinthe, formé près de lui, aurait dû être bien antérieur à Mani, qui est présmté, au cours du même ouvrage, comme un contemporain de Probus ^. Or il meurt du vivant de l'hérésiarque, qui a déjà s^pt ans lorsque la veuve le prend chez elle afin de ne pas rester seule. Mani lui-même n'a pu (( traduire » les ouvrages dont sa maîtresse avait hérité sans posséder au moins deux langues. Cependant, à en croire un autre discours d'Archélaus, il n'aurait connu ni le grec, ni le latin, ni l'égyptien, mais seulement le chaldaïque ^. Les quatre livres de Scythien ne renfemiaient que « quelques lignes ». Comment un auteur initié à la « sagesse des Egyptiens » a-t-il pu être si peu prolixe? De tels détails trahissent la légende.
Le récit des Acta n'en est pas moins instructif. Il montre que dans le milieu oii l'ouvrage a paru on connaissait seulement quatre grands écrits de Mani. Et il nous fournit sur cette tétrade d'utiles renseignements. Si Archélaus s'étend longuement sur les devanciers de l'hérésiarque, c'est parce qu'il tient à faire remarquer que celui-ci s'est borné à démarquer et à gloser des œuvres plus anciennes, celles par exemple de Basilide, dont la conclusion des Acta rapporte un passage important*. S'il présente Scythien comme un apostat, né dans les déserts de l'Arabie et émigré en Egypte, qui s'est assimilé la science de Pythagore et celle de son pays d'adoption, mais non celle des Juifs, c'est parce que les livres qu'il lui attribue s'écartent sensiblement soit de la tradition, soit des règles classiques et rappellent tantôt les théories des Néopythagoriciens, tantôt
i) Kessler, Mani, p. 62 suiv. Cf.Ern. Rochel, Essai sur Mani, p. 64-73.
2) Act. Arch., 27 cire, fin., 28 init.
3) Ad. Arch., 36 cire. med.
4) Act. Arch., 55 pn. (texte complet dans l'édition Beeson).
celles des Gnostiques, en s'opposant toujours au Judaïsme. S'il donne Terébinthe comme le Bouddha et un adepte de la magie, qui disserte sur les premiers principes, sur l'organisation du monde, la destinée finale des âmes et tout particulièrement sur la lutte engagée au début contre Dieu, c'est parce que les écrits qu'il lui fait rédiger pour son maître traitent des mêmes sujets et renferment un grand nombi^ d'éléments bouddhiques ou magiqu('s. S'il dit que Içs quatre livres ont été légués à Corbicius par une veuve très âgée, c'est parce qu'il y trouve beaucoup de «■ contes de vieille femme )>, exposés en un style diffus ^ Enfin, s'il raconte que Mani s'est assimilé la science de la Perse et a longuement étudié le Nouveau Testament, c'est parce qu'il a constaté à travers toute son œuvre l'influence des traditions persanes et surtout celle du Christianisme. Bien que légendaire, son exposé nous fournit donc d'utiles renseignements sur les grands écrits de l'hérésiarque.
Epiphane ne s'en est pas rendu compte. Il n'a pas vu que les livres de Scythien et de Térébinthe se confondent avec ceux de Mani. Après avoir raconté la vie de ce dernier, d'après le rapport des Actes d'Archélaus ^, il parle de ses œuvres comme s'il ne l'avait pas encore fait. Il en signale une qui ouvre la série et qui traite de la foi nouvelle ^. Puis il ajoute :
(( En effet, Mani a publié différents livres. Un d'entre eux
est intitulé Mystères de Manichée, un autre Le Trésor. A ces livres, pour mieux séduire, il a associé celui qu'on appelle Le Petit Trésor et un autre Sur VAstrologie^.
Mais Epiphane est un témoin peu sûr et il se montre ici assez mal renseigné ^. D'autre part, ce n'est peut-être pas par un
i) Act. Arch., 53 cire. med.
2) Haer, LXVI, i-5 et 10-12.
3) Hncr, LXVI, i3 cire init.
4) Haer, LXVI, i3 eire. fin.
5) Il cite im peu phis loin (i3 fin., i4 init.) le débiit dm i^^ livre de Mani, c'est-à-dire, d'après le contexte, des Mystères. Mais il emprunte sa citation, comme la plupart des détails de sa critique du Manichéisme, fi Titus (le Bostra (Adv. Man., I, 5), qui parle bien du début, de l'enseignement de Mani, m*ds non de son i®^ livre, ni de ses Mystères.
pur hasard que lui-même signale directement quatre grands écrits de Mani. Il a pu entendre parler vaguement d'un recueil de ce genre dont il aura déterminé les éléments d'une façon arbitraire et fautive.
Par ailleurs, l'ancienne formule grecque d'abjuration du Manichéisme mentionne également quatre grands écrits de l'hérésiarque en dehors du recueil de ses Lettres^ savoir : ÏEvari^gile vivant, le Trésor de vie, le livre des Mystères et la Pragniateia ton Pantôn, traité De V Univers (ou Pragmateia ton Gigantônt, traité Des Géants) ^. Ce dernier seul ne se trouve pas mentionné sous ce nom dans la liste du récit d'Archélaus, oii il est plutôt question du livre des Principes (Kephalaîa). Mais les deux titres s'accordent assez bien et peuvent désigner un seul et même ouvrage.
En fait, la tétrade jouait un assez grand rôle dans la mythologie de la nouvelle religion. D'après An Nadim, Mani demandait avant tout à ses adeptes de croire aux quatre Essences magnifiques, Dieu, sa Lumière, sa Force et sa Sagesse ^. Il leur prescrivait quatre grandes prières quotidiennes^. Enfin il leur montrait comment, au dernier jour, quatre puissants génies se réuniraient des quatre parties du monde vers le nouveau Paradis où les Élus devaient se grouper avec eux *. Il pouvait donc bien leur présenter aussi quatre écrits principaux qui contenaient la somme officielle de leurs croyances, de leurs obligations et de leurs espérances. Mais, d'autre part, cette tétrade a pu se constituer d'une façon fortuite. En tout cas, elle ne s'est pas imposée universellement.
II) Pentateuque manichéen. — C'est plutôt sous la forme d'un Pentateuque qu'apparaissent en Afrique les grands ouvrage de Mani. Une conférence contradictoire eng'agée
i) J. Goar, Euchologlon sive Pdtuale Grœcorum, Paris, 1017, fol. p. 885 et P. G., C, 1S21.
2) Flijgel, Mani, p. gS.
3) FI û gel, Mani, p. 96. /
i) Fliigel, Mani, p. 101-102, avec les corrections indiquces dans F. W. K. Mûller; Handschr. Rest., p. 20.
le 7 décembre /\0U entre le Manichéen Félix et l'évêque d'Hippone est, à cet égard, très instructive. Augustin y pose d'abord nettement la question :
« Vous savez que vous avez promis hier de défendre les Ecritures de Manichée et de prouver qu'elles renferment la vérité. S'il vous plaît de le faire aujourd'hui et si vous vous en sentez la force, vous avez la parole.
— Je ne renie pas la promesse que j'ai faite de défendre ma Loi pourvu qu'on en produise les auteurs,
— Si je lis quelque passage de ce manuscrit que j'ai a{)porté, de VEpîire de Manichée, dite du Fondement, le reconnaîtrez-vous P
— Je le reconnaîtrai ^ ».
Bientôt Félix commence à faiblir. Au lieu de répondre aux critiques dirigées contre le Manichéisme, et do montrer, comme on le lui demande, que le fondateur de cette religion a eu raison de se dire un « Apôtre du Christ », il veut qu'on lui prouve d'abord la vérité du Catholicisme. Mais Augustin le ramène à la question :
« Reconnaissez que vous n'avez pas répondu à mes demandes, et je vous montrerai, à l'aide de nos Écritures, en quoi consiste la foi chrétienne.
— Et rhoi, réplique Félix, si tous me présentez les Écritures de Manichée les cinq auteurs dont j'ai parlé, je donnerai à toutes vos questions des réponses convaincantes.
— 1 C'est précisément de ces cinq auteurs qu'a été prise VEpître dont nous avons étudié le début et où nous lisons : (( Manichée apôtre de Jésus-Christ ». Or je constate que vous ne pouvez seulement pas en justifier les premiers mots, car vous ne prouvez pas que Manichée soit un « apôtre de Jésus- Christ ».
— Si je ne le prouve point avec elle, je le prouve par le second (auteur).
— Par quel second (auteur) P
— Par le Trésor.
— Ce Trésor que vous avez ainsi appelé pour séduire des malheureux, par qui a-t-il été écrit ? Par Manichée ? Je ne veux pas que vous vous appuyiez sur lui. Manichée ment en se disant ce qu'il n'est pas.
— A vous de le prouver en vous appuyant sur un autre.
— Que voulez-vous me faire prouver ?
i) Cont. Fel., I, i init.
— Que Manichée est un menteur.
— Parce que vous ne pouvez pas prouver qu'il a dit vrai, dois-je prouver qu'il a menti ?
— Pourquoi n'ai-je pas pu fournir la preuve ? Est-ce qu'avant de constater mon impuissance on m'a remis les Écritures que j'avais demandées ?
— Mais ces Ecritures dont vous avez fait la demande sont celles de Manichée. Or nous n'y croyons point ^ ».
D'après l'ensemble du texte, les <( cinq auteurs » mentionnés par Félix ne sont pas cinq écrivains différents, mais plutôt cinq livres distincts. Ils s'identifient avec les « Ecritures de Manichée ». Et ils ne sont pas assemblés au hasard. Ils forment un recueil canonique où chaoun d'eux a sa place marquée, puisqu'à leur sujet on parle du « premier )> et du « second ». Leur nombre n'est donc pas arbitraire.
En fait, dans la seconde moitié du \f siècle, Timothée de Gonstantinople, signale cinq grands écrits de Mani en dehors de ses Lettres, savoir: VEvangile vivant, le Trésor de vie, le livre des Mystères, celui des Principes {Kephalaia) et le traité des Géarîds ^. Ce dernier seul est nouveau par rapport à la tétrade du rapport d'Archélaus.
La grande formule d'abjuration rédigée au temps de Photius. mentionne de même, en dehors des Lettres de Mani, VEvangile vivant, le Trésor de vie, les Mystères, le livre des Choses cachées ou apocryphes et celui des Mémorables '. C-s deux derniers titres diffèrent, au moins en apparence, de ceux qui viennent d'être indiqués. Mais l'ensemble nous offre un nouveau Pentateuque.
Enfin, vers l'an looo, Birouni dit aussi, au sujet de Mani : « Il composa beaucoup de livres, comme VEvangile, le Shâpoarakân, le Trésor de la Vivification, le livre des Géants, le livre des livres (ou des Mystères) ^ ». Ici encore nous trouvons cinq écrits principaux mis à part.
i) Cont. Fel, I, i/i.
2) De recept. haer, P. G., LXXXVI, 21.
/x) Biroimi, Chronol., trad. Sachau, p. 191
Ce fait n'a rien qui doive nous surprendre. Les Manichéens admettaient cinq éléments bons et cinq autres mauvais qui avaient constitué d'abord les deux Royaumes opposés et dont le mélange expliquait notre monde i, cinq Divinités qui avaient présidé à la formation du Cosmos et qui veillaient encore à sa conservation 2, enfin cinq degrés hiérarchiques dont se composait la véritable Église ^. Ils pouvaient d'autant plus compter cinq livres de Mani qu'ils les opposaient au Pentateuque de Moïse comme la « Loi » d'e Dieu à celle du « Prince de ce monde ^ ».
m. Heptateuque manichéen. — Cependant les Orientaux ont connu un recueil plus important, un Heptateuque manichéen. Le (( Maître de la Loi » qui, en 768, porta la religion dualiste de Lo-Yang (llo-nan-fou) dans l'cmpiro turc de l'Orkhon comprenait parfaitement, dit-on, « les sept ouvrages » ^. D'après le contexte, 011 il n'est question que de la conversion des Ouïgours, ces <( ouvrages » étaient certainement des livres manichéens. Le nombre sept est doimé ici à leur sujet comme un chiffre bien connu et en quelque sorte sacram'entel .
Il est curieux de constater que, presque 5oo ans plus tard, dans un commentaire de la loi portée en Chine contre les gens qui trompent le peuple «. par la transmission et la pratique du livre .^aint dies Deux Principes et du texte des livres saints sans fondement », le bonze Tsong-Kien, ayant analysé le premier de ces écrits et parlant des suivants, en énumère six autres, savoir :
i) Augustin, Cont. Epist. Man., 19, 3i ; De mor. Man., II, i4 ; Théodore bar Khôni, chez Pognon, Inscr. mand., p. i84-i86 et chez Fr. Cumont, Rech. sur le Man., p. 11-13 ; An Nadim, chez Flugel, Mani, p. 87-88.
2) Augustin, Cont. Faust, XV, 6 et XX, 10 ; Théodore bar Khôni, chez Pognon, Inscr. mand., p. 187 et chez F. Cumont, Rech., p. 26-26 ; Chavannes et Pelliot, Journ. Asiat., igii, p. 549-55o.
3) Augustin, Haer, 46 ; An Nadim, chez Flûgcl, Mani, p. 96.
4) Augustin, Cont. Fel., I, i, inît. ; Cont. Faust, VIK, i ; IX, i • X, I ; Xy, I, etc. Cf. Epist.. XXV, i, init., 2 init.,. où il s'agit d'un ({ Pentateuque » antimanichéen d'Augustin, allusion probable à un « Pentateuque » manichéen.
5) Chavannes et Pelliot, Journ. Asiat., iç^i^, p. tqt.
ÉCRITURES PROl'REMENT DITES l3
Le Fo }o Voa lien che (Bouddha, Bouddha, Maître débordant
d'affection? ou Guide des passions rejetées par les
Bouddhas?), Le Fo chouo t'i lei (Sur les larmes, prononcé par le Bouddha,
ou Paroles du Bouddha sur les larmes), Le Ta siao niirkg wang tclioa che Kirig (Livre saint de la venue
dans le monde des grands et des petits rois de la * Lumière),
Le K'ai yuan KoiAin ti pien wen (Texte de la métamorphose qui
ouvre l'origine et embrasse la terre ? ou Dissertation
sur le commencement du Ciel et de la terre?), Le Tsi fien louen (Conciliation des opinions contradictoires
sur le Ciel? ou Dissertation sur le ciel régulateur? , Le Wou lai tseu K'iu (Chant du cinquième qui est venu? ^ ».
Il semble bien que ces derniers ouvrages appartiennent, comme le premier, au Canon manichéen ^. Malheureusement leurs titres, au sujet desquels les traductions proposées sont très divergentes et très hypothétiques, ne nous offrent par eux-mêmes aucun sens précis et ne permettent aucune conclusion ^.
L'historien arabe An Nadim se montre bien plus précis.
(( Mani, dit-il, composa sept livres, un en persan et six en langue syriaque. Parmi eux se présentent :
D'abord le livre des Mystères
Secondement le livre des Géants
Troisièmement le livre des Préccpt''s pour les Auditeurs avec un appendice des Préceptes pour les Elus.
Quatrièmement le livre intitulé Shâpourakân
Cinquièmement le livre De la Vivification
Sixièmement le livre intitulé Farakniatija » '*.
i) Chavanncs et Pelliot, Joixrn. Astat., igiS, p. 356-357.
2) La mention du Bouddha ne prouve aucunement le contraire, car dans les textes chinois Mani est plusieurs fois qualifié de Bouddha {Journ. Asiat., 191 1, p. 687 ; 1913, p. 333, 348, etc.).
3) Ghavannes et Pelliot, Journ. Asiat., 1913, p. 356, not. 3 : « La traduction que nous proposons n'est qu'un pis-aller ». ^
4) Flûgel, Mani, p. io2-io3.
1^ LES ÉCRITURES xMANICHÉENNES
Le septième livre n'est point nommé par An Nadim, dont le texte présente ici de graves lacunes. Mais ce ne peut être que YEvangile.
Blrouni confirme ces données. Dans une lettre adressée à un de ses amis, qui l'a interrogé sur l'origine de la médecine grecque et sur les œuvres de Razi, il fait remarquer que ce dernier, dans son traité sur la Science divine, renvoie souvent aux écrits de Mani et notamment au livre des Mystères, Il ajoute que, pendant longtemps, lui-même a vivement souhaité connaître ce dernier. Quarante années durant, il l'a cherché en vain. Un jour, grâce à un certain Fazl ibn Sahlam, il a fini par trouver à Havy^arizm, dans une bibliothèque, un volume de livres manichéens. Or ce recueil contenait :
la Farakmatija (Piiagmateia?),
le livre des Géants,
le Trésor de la Vivification,
le Soleil de la Certitude et du Fondement.
YEvangile,
le Shâpourakân,
une quantité d'Epitres de Mani,
enfin le livre désiré des Mystères ^.
Celui-ci n'appoi'aît, en dernier lieu, que pour la commodité du récit. Il venait certainement avant le groupe des Epitres. Si nous mettons ces dernières à part, il nous reste sept grands ouvrages. Et leurs titres rappellent ceux qu'a donnés An Nadim. Seul le Soleil de la Certituck et du Fondement semble différer des Préceptes pour les Auditeurs et pour les Elus. Encore est-on en droit de supposer, du moment où les deux listes s'accordent sur tous les autres points, que la différence demeure purement apparente. La « Certitude » se rapporte à la connaissance. Elle peut donc viser les Auditeurs à qui on ne demandait guère que de professer la vraie doctrine. Le « Fondement » concernerait
i) Birouni, Chronologie orientalischer Vôlker, éd. Sachau, Leipzig. 1878, 4^ Introd., p. XXXVIIL
ÉCRITURES PUOPREMENT DITES 15
l'action et s'adresserait aux Elus qui étaient tenus de conformer strictement leur conduite à leur foi.
Ya'qoûbi donne un catalogue à peu près identique. Selon ses propres termes,
(( Mani composa des écrits dans lesquels il exposait le dualisme. Son œuvre comprend :
le livre qu'il intitule le Trésor de la Vivification ,
le livre qu'il appelle le Shâpourakân ,
le livre qu'il appelle De la direction^ et de la conduite, les 12 (lire 22) Evangiles, dont chacun est désigné par
lui avec une lettre de l'alphabet ,
le livre des Mystères ,
le livre des Géants.
De lui viennent aussi un grand nombre d'écrits et d'Epiires ^ ».
Laissons de côté ces « Epîtres )> et (( écrits » innommés, qui forment pour Ya'cjoûbi une section distincte. Il nous reste six grands ouvrages qui se retrouvent chez Birouni. Car le Livre de la direction et de la conduite se confond sans doute avec le Soleil de la certitude et du fondement . 11 ne manque ici que le Farakmatijâ. Et l'on peut soupçonner que, si l'historien arabe a négligé de le mentionner, c'est seulement parce qu'il n'en comprenait pas le titre, qui n'a aucun sens en arabe.
On conçoit, par ailleurs, que les Manichéens aient compté sept grands ouvrages de leur Maître. Comme les Gnostiques et, en particulier les Sabéens ^ et les disciples de Bardesana ^, ils attribuaient un rôle considérable à l'Hebdomade. Ils rendaient un culte aux sept planètes, qui présidaient, d'après eux, aux sept jours de la semaine ^. Ils admettaient sept Esprits supérieurs ^ et sept éléments correspondants établis
i) Kessler, Mani, p. 828-329.
2) W. Bousset, Hauptprohl. der Gnos., p. 27 et suiv.
3) Ephrem, Opéra, t. II, p. 55o ; t. III, p. XXIII et suiv.
4) Préface arabe du Concile de Nicée, dans Mansi, Coll. Conc, t. II, p. 1057.
5) An Nadim, chez Flûgel, Mani, p. 102 (ch. 7 des Mystères de Mani) ; Chavannes et PeMiot, Journ. Asiat., igii, p. 544 (traité manichcen de Touen houane:), avec la note des éditeurs, el p. 621, not. i.
en tout homme ^ Chez eux, les Élus étaient astreints à sept prières quotidiennes ^ et les Auditeurs à sept sortes d'aumônes ^. Ils étaient donc naturellement conduits à admettre aussi sept grandes Ecritures.
Historiquement, cet llcplateuque apparaît après le Pentateuque manichéen, qui se montre lui-même plus tardif que la tétrade du rapport d'Archélaus. En présence d'une pareille évolution, on ne peut s'empêcher de se demander si les suppléments ajoutés à la première liste ne sont pas apocryphes. Ils le seraient sans doute si cette liste initiale avait la prétention d'être complète. Mais de tout temps on a distingué, en dehors des livres principaux de Mani, un recueil de travaux secondaires ^. Or, des travaux qui passaient d'abord pour secondaires ont pu prendre ensuite une importance plus grande qui les a fait ranger dans le premier Canon. D'ailleurs, en dehors de leur pays d'origine, certains d'entre eux ont pu n'être traduits qu'assez tardivement et ne faire défaut sur les listes initiales queparce qu'ils n'étaient pas encore connus. Une étude détaillée de ces œuvres nous permettra seule d'en comprendre l'origine et le vrai caractère.
Les listes signalées indiquent l'ordre à suivre. Au premier plan s'offrent à nous les quatre grands écrits mentionnés par le rapport d'Archélaus, savoir : les Mystères, les Principes, V Evangile et le Trésor. A leur suite se présente le Shâpourakân, certaine.ment distinct des quatre livres précédents, qui apparaît à côté d'eux dans le Pentateuque manichéen de Birouni, peutêtre aussi dans celui de la grande formule grecque d'abjuration. Viennent enfin les deux dernières œuvres qui achèvent de former l'Heptateuque d'An Nadim, savoir le mystérieux FarakmatiffL et le Livre des préceptes pour les Auditeurs et pour les Elus. Avec celui-ci se confond sans doute, selon une remarque
i) Ghavannes et Peliiot, Journ. Asiat., 191 1, p. 523 et 544, not. 1. Cf. ibid, fin de la note, citation d'Ephrem sur « Bardesane, le maître de Mani ».
2) An Nadim, chez Fliigel, Mani, p. 98 ; Ghavannes et Peliiot, Journ. Asiat., igiS, p. 38, avec la note 6.
3) A Von Le Goq, Turkish Khuasluanijt, XI, 222.
4) P. G., I, i465 ; LXXXVI, 21 ; Flûgel, Mani, p. io3, etc.
déjà faite, le Soleil de la Certitude et du Fondement, Avec les précédents doivent s'identifier aussi, selon toute apparence, ÏEpitre du Fondement, le traité des Géants et les autres grands écrits de Mani, qui semblent d'abord ne pas rentrer dans le cadre indiqué.