ÉCRITS PRINCIPAUX
I. Les Mystères. — Le livre des Mystères apparaît en tête de l'Heptateuque d'An Nadim, de même qu'il ouvre la tétrade des Acta Archelai et celle d'Epiphane. Ce dernier auteur le dit « divisé en 22 parties qui correspondent aux 22 lettres de l'alphabet syrien ». Puis il cite le début et il en résume la suite, tout en le critiquant ^. Seulement il ne l'a point lu. L'analyse qu'il en donne est empruntée à Titus de Bostra ^, qui, en réalité, ne parle point de Mani lui-même, mais d'un de ses disciples ^. Epiphane a été trompé par quelques phrases ambiguës dans lesquelles son devancier prétendait exposer <( l'œuvre impie » de l'hérésiarque en la prenant par le « commencement » ^. Il ne se méprend pas moins lourdeonent quand il affirme que le livre des Mystères est divisé en 22 parties, d'après les 22 lettres de l'alphabet syrien. Il confond ici deux œuvres de Mani qu'il n'a connues que par ouï-dire ^.
\ii Nadim lui donne sur ce point un démenti formel et nous fournit des renseignements plus sûrs et plus précis. Selon ses propres termes,
« Le livre des Mystères contient les chapitres suivants :
i)^ Deg^^Deisal^ites, ^
2) Du témoignage^Hystaspe sur l'Aimé,
3) Du témoignage rendu sur lui-même {?) par Yakoub,
i) Haer, \LVI, i3.
2) Cont. Man., I, 5 et suiv. Cf. Fr. Cumont, Recherches sur le Manichéisme, p. 157-159.
3) Photius, Bihlioth., Cod. 85.
4) Cont. Man., l, 5.
5) V. /n/ra, p. 86.
18 LES ÉCRITURES MANICHÉËiNNEîs
4) Du fils de la pauvre veuve (qui est, au sens de Mani, le
Messie crucifié par les Juifs),
5) Du témoignage d'Isa (Jésus) sur lui-même par rapp.L
aux Juifs (ou à Juda ?),
6) Commencement du témoignage de Jamîn après sa
victoire,
7) Des sept esprits,
8) Sur la doctrine des quatre esprits passagers,
9) Du rire,
10) Du témoignage d'Adam sur Isa (Jésus),
11) De l'apostasie,
12) De la doctrine des Deisanites sur l'âme et le corps,
i3) Dispute contre les Deisanites sur l'âme vitale,
là) Des trois fossés,
i5) De la garde du monde,
16) Des trois jours,
17) Des Prophètes;
18) De la résurrection. -«
Voilà les chapitres qui forment le livre des Mystères^ ».
Cette attestation est trop précise pour pouvoir être contestée. Elle se trouve confirmée, d'ailleurs, par d'autres documents. Mas'oudî constate que, dans l'ouvrage dont il s'agit, Mani consacre un chapitre aux disciples de Baidesane ou Deisanites 2. Ya'qoûbi ajoute qu'il y décrie les miracles des Prophètes ^. Photius explique qu'il s'y efforce de renverser leur enseignement^ et l'auteur de la formule grecque d'abjuration renouvelle contre lui la même accusation ^.
D'après ces divers témoignages, le livre des Mystères s'étendait longuement sur les rapports du Judaïsme et du Christianisme, ainsi que sur ceux de l'âme et du corps. Par là, il se rattachait étroitement au mouvement gnostique. îl discutait, dès son premier chapitre et tout au moins dans deux des suivants, les théories de Bardesane. Justement les partisans de
1) Fliigel, Mani, p. io2-io3.
2) Le livre de l'avertissement et de la révision, trad. Carra de Vaux, Paris, 1898, 8«, p. 188. •
3) Kessler, Mani, p. 829.
4) Cont. Man., I, 12.
ÉGRllttJRES PROPREMENT DIÎES 19
ce dernier, lisaient aussi un livre des Mystères ^. L'ouvrage de Mani en était sans doute une critique ou une mise au point.
Les mentions qui en sont faites par des auteurs si différents que Mas'oudî ou Ya'qoùbi et Photius ou l'auteur de la formule grecque d'abjuration montrent déjà qu'il a été très lu. Vivement pris à partie dès le \f siècle par Iléraclien de Chalcédoine ^, il fut, d'autre part, commenté par un certain Abdial, dont l'œuvre prit rang parmi les Ecritures manichéennes ^. Birouni constate que le médecin Razi le cite fréquemment avec beaucoup d'éloges, que c'est pour ce motif qu'il a lui-même désiré le connaître et qu'il l'a cherché avec ardeur pendant de longues années. Il ajoute qu'en le lisant il a été déçu, mais que, pour permettre aux esprits curieux d'en prendre connaissance sans tant de peine, il en a fait un résumé*. Ce dernier travail n'est pas arrivé jusqu'à nous. Mais l'étude de l'Inde du mêtae auteur nous donne plusieurs citations qui doivent en provenir.
Birouni note d'abord, à propos de la tradition hindoue concernant les tendances naturelles, que « sur cette théorie Mani a bâti la sentence suivante :
(( Les Apôtres interrogèrent Jésus sur la vie de la nature inanimée, sur quoi il leur dit : Si ce qui est inanimé est séparé de l'élément vivant qui lui est mélangé et apparaît seul avec soi-même, il est de nouveau inanimé et n'est pas capable de vivre, tandis que l'élément vivant qui l'a abandonné, retenant son énergie vitale inaltérée, ne meurt jamais ^ ».
L'historien arabe ne donne ici aucune référence précise. Mais le texte cité doit appartenir à la « Dispute contre les Deisanites sur Vâme vitale ».
Quelques pages plus loin, Birouni cite expressément comme emprunté au livre des Mystères cet autre passage de Mani, qui présente un rapport assez étroit avec le précédent et qui pourrait venir du chapitre « De la résurrection )> :
i) S. Ephrem, Opéra, t. II, p. ^Sg.
2) Photius, Biblioth., Cod. 85.
3) Flûgel, Mani, p. io5, ti° 74.
\^ Chronologie, éd. Sachau, Leipzig, 187S, Introd., p. XXXVIII. 5) India, trad. Sachau, t. I, p. ^S.
20 LÈS ÉGRitUkES MANICHÉENNES
(( Gomme les Apôtres savaient que les âmes sont immortelles et que, dans leurs migrations, elles revêtent toutes les apparences, prennent la forme de tous les animaux et sont moulées dans le moule de toutes les figures, ils demandèrent au Messie quelle serait la fin de ces âmes qui n'auraient pas reçu la vérité ni appris l'origine de leur existence. Et il leur répondit : « Toute âme faible, qui n'a pas reçu tout ce qui lui appartient de vérité périt sans aucun repos ou bonheur ^ ».
Sur quoi l'historien arabe observe très judicieusement que par la perte de l'âime Mani entend sa punition, non sa disparition totale 2.
A l'appui de cette dernière remarque, Birouni ajoute : « En un autre endroit il dit :
« Les partisans de Bardesane pensent que l'âme vivante s'élève et se purifie dans la carcasse. Ils ne savent pas que cette dernière est l'ennemie de l'âme, que la carcasse empêche l'âme de s'élever, que c'est une prison et une rude punition pour l'âme. Si ce corps humain était une existence réelle, son créateur ne le laisserait pas s'user et subir du dommage et ne l'aurait pas forcé à se reproduire par le sperme dans l'utérus ».
Quoique aucune référence ne soit donnée, ce nouveau texte doit se référer, comme le précédent, au livre des Mystères. Sans doute se lisait-il dans la chapitre « De la doctrine des Deisanites sur l'âme et sur le corps. »
Au chapitre ii*" du même ouvrage, qui s'intitulait De VApostasie, a pu appartenir aussi la citation suivante, qui est également attribuée à Mani, sans autre indication, par la grande formule grecque d'abjuration :
« Je ne suis pas inhumain comme le Christ et je ne renierai pas celui qui m'aura renié devant les hommes ; je recevrai plutôt avec joie celui qui aura menti pour se sauver, celui qui, par peur, aura renié sa f oi ^ ».
i) Op. cit., I, 54-55.
a) Op. cit., I, 55.
3) P. G., I, 1469. Philastrius de Brescia attribue un propos analogue à Basilide : Prohibet etiam pati martyrium homines pro nomine Christi, dicens ita : Ignoras quid desideras : non enim passus est, inquit, Chris-
Il est vrai que l'authenticité du texte n'est pas indiscutable. Mani, qui se présentait comme un Apôtre du Glirist et qui le considérait comme le Fils de Dieu, n'a pu l'accuser d'inhumanité. D'autre part, il proscrivait sévèrement le mensonge. Cependant ces objections ne sont pas décisives. Le texte cité pouvait ne viser en sa forme première que le Christ des Evangiles dont Mani faisait volontiers la critique. Par ailleurs, il n'approuve pas le mensonge ni l'apostasie, mais il déclare que le pardon en sera accordé aux croyants qui ne s'y seront laissés entraîner que malgré eux et par peur. Or, une telle affirmation est très conforme à la théologie manichéenne, qui se montre très indulgente pour les « péchés de faiblesse » . Et nous voyons un fervent Auditeur, Secundin de Rome, promettre au v' siècle un pardon analogue à un coreligionnaire apostat, Augustin de Thagaste ^. Rien ne permet donc de nier l'authenticité du propos attribué à Mani. Malheureusement il est le seul, après les textes cités par Birouni, que nous puissions attribuer avec vraisemblance au livre des Mystères.
II. Les Principes. — Le second écrit de la tétrade d'Archélaus, celui qui s'intitulait les Principes (Kephalaia), devait exposer, d'après son titre, la théorie des deux Natures éternellement opposées qui constituait la base du Manichéisme et qui, sous des formes diverses, s'affirmait plus ou moins chez tous les systèmes gnostiques antérieurs. Sans doute se rattachait-il d'une façon étroite au traité De la Lumière et ùes Ténèbres attribué à Bardesane '^. Ce dernier auteur professait, en effet, un dualisme très apparenté à celui de Mani ^.
tua, neque crucifixus est ; quomodo itaque potes, inquit, confiteri niine criicifixuin, cum non sit crucifixus et ignoras qui passus sit ? (Haer, XXXII). Epiphane dit aussi qu'Elchasaï (à la lecture duquel s'est formé Mani) permettait à ses disciples de le renier en temps de persécution, à condition de le faire seulement desi lèvres (Haer, XIX, i fin.). i) Epist.. ad Aug., 5 (P. L., XLII, 676).
2) An Nadim, chez Flugel, Mani, p. 162.
3) Voir Ephrem cité par Kessler, Mani, p. 277 (« Bardaisan, le maître de Mani ») et Sharastâni cité par Flûgel, Mani, p. ifin.
L'ouvrage n'est jamais cité d'une façon expresse sous le nom que lui donnent les Actes d'Archélaus. Mais il paraît avoir été fréquemment utilisé. Et en rapprochant les textes qui s'y rapportent, nous pouvons arriver à nous faire de lui une idée assez nette.
Déjà Alexandre de Lycopolis paraît lui emprunter son exposé sommaire de la doctrine manichéenne. Il déclare, en effet, présenter les « principes essentiels » du nouveau Christianisme professé par Mani ^. Or, ces Kephalaia importants entre tous dont le philosophe égyptien se fait le rapporteur sont les suivants :
Au commencement existaient deux êtres opposés, Dieu et la Matière. L'un était bon, l'autre mauvais, et le premier l'emportait plus en bien que le second en mal. Chacun avait à son service certaines Puissances, qui participaient à sa nature. Au premier appartenaient la clarté, la lumière, la hauteur, au second l'obscurité, les ténèbres, la bassesse. Et ces deux Êtres avaient des désirs opposés, bons ou mauvais comme eux 2.
Or, un jour, la Matière, s'étant élevée, découvrit de loin la Lumière divine et voulut s'en emparer. Dieu délibéra sur les moyens de la repousser. Et, comme il n'avait aucun mal à lui opposer, il envoya à ses devants une Ame qui devait se mêler à elle, puis, en s'en détachant, causer sa mort ^.
Une fois le mélange accompli, il dépêcha vers cette Ame une autre Puissance qui devait la délivrer en procédant à la création du monde *. Ce Démiurge dégagea d'abord les éléments spirituels qui n'avaient pas souffert et fît avec eux le soleil et la lune. Puis, avec ceux qui n'avaient subi que de très légères altérations, il forma les étoiles et l'ensemble du ciel. Il rejeta au loin la Matière qui s'y trouvait mêlée et qui constitue le feu brûlant et ténébreux. Dans l'intervalle apparurent des minéraux, végétaux et animaux, oii le mélange subsistait avec des
i) De Plac. Man., 5 init.
2) De Plac. Man. 2 fin
3) Ibid., 3 iiiît.
4) Ibid., cire. med. Cf. Titus de Rostra, Adv. Man. I, 25 init.
proportions diverses. Et c'est à en dégager la substance de l'âme que servit le cosmos ^.
Une nouvelle Puissance fut chargée de régler en ce sens le cours des astres ^. Et son action saute, pour ainsi dire, aux yeux des aveugles eux-mêmes. Car la Lune s'emplit progressivement d'éléments lumineux, puis elle les décharge peu à peu dans le soleil, qui va les apporter dans les régions divines et le même travail recommence sans cesse ^.
Or la Matière, Awant dans le grand Luminaire une forme humaine, celle de l'Ame définitivement libérée, forma avec le concours de toutes les Puissances mauvaises, un homme où une parcelle de cette Ame restait emprisonnée dans la chair ^. Mais l'hornme céleste, le Christ spirituel, se reconnaissant dans cette image, vint à son aide, pour la dégager des liens charnels. Il descendit sur la terre et affranchit une partie notable de l'humanité. Enfin, il montra dans sa Passion comment le salut s'obtient par le crucifiemen.t ^.
Selon ses enseignements, il faut que la matière périsse et que l'âme s'en échappe pour ne plus en être désormais la captive. Il convient donc de ne prendre aucune nourriture animale, mais seulement des légumes et autres végétaux qui né sont pas animés, de ne pas contracter d'union charnelle et de ne pas donner le jour à des enfants, en qui l'esprit serait de nouveau lié à un corps, de ne pas pratiquer d'homicide, mais de procéder à des purifications graduelles, en attendant le jour où les éléments matériels, réduits à eux-mêmes, seront enfin jetés dans le feu extérieur ^.
Titus de Bostra donne une analyse analogue et parfois plus complète, qui, sans dépendre de la précédente, s'accorde trop avec elle pour ne pas dépendre d'un même ouvrage, et qui se présente comme un Kephalaion de la nouvelle foi. A plusieurs
i) Ihid., cire. fin.
2) Ihid., 4 init.
3) Ihid., 4 cire. init.
4) Ihid., 4 cire. med.
5) Ihid., 4 cire. fin.
6) Ihid., 4 fin.
2i LES ÉCRITURES MANICHÉENNES
reprises, il nomme expressément Mani ensemble citer ses propres termes.
Ce fou, dit-il, commence ainsi : (Au début) existaient Dieu et la Matière, la Lumière et les Ténèbres, le Bien et le Mal, deux Principes absolument opposés en tout, de façon à n'avoir entre eux, sur aucun point, de communion ni de société, tous deux inengendrés et vivants ^. Entre eux était un mur d'airain 2. Et le Mal était relégué au Sud, tandis que le Bien siégeait dans les autres régions ^.
La Matière, ajoute Mani, s'agitait sans ordre, prolifiait, se développait à travers de nombreuses Puissances, et, en croissant ainsi, s'élevait constamment sans connaître le Bien. Or, à force de se hausser, elle l'aperçut et s'efforça de le saisir^. Alors Dieu envoya à ses devants une Puissance destinée à lui servir d'appât et à la calmer, ce qui arriva en effet. A la vue de ce Messager, la Matière éprise de lui, se jeta sur lui, le saisit, le dévora et fut prise au piège comme une bête féroce, assoupie au moyen d'un charme. Les deux forces rivales se mélangèrent ^.
C'est de ce mélange que le monde a été fait. De là vient qu'ici bas certaines choses sont bonnes, comme l'âme, d'autres mauvaises comme le corps qui l'emprisonne ^. Or, le cosmos a été organisé par Dieu, malgré la résistance de la Matière. C'est pour cela que l'ordre s'y montre, mais imparfaitement, que, par exemple, les riches y coudoient incessamment les pauvres ^. L'œuvre du Démiurge a été faite pour arracher aux mauvais éléments la proie injustement ravie. Cette œuvre de libération s'opère particulièrement au moyen de la Lune, qui reçoit comme un seau la substance divine et la déverse ensuite dans le Luminaire voisin ^. Comme les phases lunaires,
i) Adv. Man., I, 5 cire. init.
2) Ibîd., I, 7 cire. init.
3) Ihid., I, 7 cire. fin.
^) Ihid., I 12 init. et i5-22 passim.
5) Ihid., I, 12 fin., 28-24 passim., 29 cire. med.
6) Ihid., I, i3 init.
7) Ihid., i3 cire. med.
8) Ihid., i3 fin. et 3o cire. fin.
la stabilité de la terre, la chute des pluies et les autres phénomènes cosmiques s'expliquent par cette guerre à mort engagée entre le Bien et le Mal i.
C'est d'elle aussi que vient l'apparition de l'homme. La Matière, voyant que l'âme allait lui être peu à peu enlevée, voulut la fixer dans les liens de la chair 2. Par là, elle retarda le triomphe divin. Mais Dieu finira par la vaincre. Des hauteurs 011 il siège, il précipite sans cesse de nouveaux débris de sa rivale dans les régions inférieures dont il comble les vides ^. Et un jour il enfermera définitivement les Puissances mauvaises dans un globe de feu *.
La même analyse se retrouve en termes presque identiques chez Epiphane, qui l'emprunte directement à Titus de Bostra ^. Elle reparaît sous une forme nouvelle et plus précise chez Theodoret de Cyr ^. Celui-ci déclare par deux fois exposer sommairement les Kephalaia de l'hérésie nouvelle ^. Et il semble avoir entre les mains l'œuvre même de Mani, car il en rapporte des détails encore inédits.
Manès, dit-il, admet deux Principes engendrés et éternels : Dieu et la Matière, la Lumière et les Ténèbres, le Bien et le Mal, un Arbre bon chargé de bons fruits et un Arbre mauvais portant de mauvais fruits. D'après lui, le premier occupait le Nord, l'Est et l'Ouest, le second le Sud. Ils étaient séparés et s'ignoraient mutuellement ^.
Or, après beaucoup de siècles, les (( fruits » de la Matière luttant entre eux, se fuyant et se poursuivant, vinrent jusqu'aux confins de la Lumière. Ils la contemplèrent, l'admirèrent, voulurent s'en emparer. Puis, unissant leurs forces, ils marchèrent contre elle ^.
i) Ibid., i/i înit.
2) /b/ff., 29 ]in.
3") Ihid., 3i cire. med.
10 Ibid., 3o cire. med. el 3r cire. med.
5) Haer, LXVI, id suiv.
6) Haer, fab., l, 26.
7) Loc. cit., cire, med et cire. fin. '
8) Loc. cit., init.
9) Loc. cit., cire. init.
Dieu fut saisi de peur. Comme il n'avait ni eau, ni feu, ni fer, ni autres armes à leur opposer, il eut recours à la ruse. Il leur lança, en guise d'appât, une parcelle lumineuse qui fut aussitôt saisie et engloutie par eux et il les prit ainsi comme à un hameçon. Puis, avec eux, il forma le monde i.
Alors Saclas, le Prince de la Matière, s'accouplant à Nembrod, forma d'abord Adam, qui avait la forme d'une bête, puis Eve, qui n'avait point d'âme ni de mouvement et qui, ayant reçu l'un et l'autre de Joël, la Vierge de la Lumière, fit perdre à Adam son aspect bestial, coucha ensuite avec Saclas, en eut un fils à figure animale et s'associa encore à ce dernier ^.
Le Christ n'a pris qu'une apparence humaine et il a fait semblant de souffrir et de mourir. En réalité, il s'identifie avec les deux grands Luminaires, dont l'un se voila à son crucifiement. Par ailleurs, le Soleil et la Lune sont comme des navires qui prennent les âmes à la Matière pour les rapporter dans les régions lumineuses. Ainsi s'expliquent les phases lunaires. Elles correspondent à l'embarquement et au débarquement progressif des âmes libérées ^.
Quand l'œuvre de cette libération spirituelle sera finie, la Matière, mise à part, formera un globe immense où tous les corps se consumeront sans relâche. Car aucun d'eux ne doit entrer au ciel. A ce même feu de l'enfer seront soumises les âmes rebelles. En attendant, beaucoup sont perdues ici-bas en des oiseaux, des animaux domestiques ou sauvages et même des serpents ^.
Or, pour se confoitoer à la loi de Mani, il faut s'abstenir du mariage, de la nourriture animale, de toute violence. Les Parfaits ne brisent même pas du pain, n'arrachent même pas un légume, pour ne pas commettre d'homicide. Ils vivent avec ce qu'on a brisé ou arraché pour eux ^.
Dans sa CXXXIIP Homélie, Sévère d'Antioche rappelle, en
i) Loc. cit., cire. med.
2) Loc. cit., cire. med.
3) Loc. cit., cire. med.
Ix) Loc. cit., cire. fin.
5) Loc. cit., cire, fin.
termes analogues, souvent même identiques, la doctrine exposée par Mani dans « un de ses livres dont on ne doit point parler^ ». Et il donne même de cette œuvre des extraits importants, qui ressemblent trop à l'exposé d'Alexandre de Lycopolis, de Titus de Bostra et de Théodorct de Cyr pour ne pas provenir aussi des Kephalaia 2.
D'après la doctrine manichéenne, dit-il, au début existaient deux Principes, le Bien et le Mal, la Lumière et les Ténèbres, appelées aussi la Matière.
« Chacun d'eux, déclare Mani, est incréé et sans commencement, soit le Bien qui est la Lumière, soit le Mal qui est à la fois les Ténèbres et la Matière. Et ils n'ont rien de commun l'un avec l'autre ^ ».
(( Le Bien est un Arbre de vie. Tl occupe' les régions de l'Orient, de l'Occident et du Septentrion. Le Mal est un Arbre de mort. Tl occupe les régions australes et méridionales ^.
(( La différence qui sépare les deux Principes, dit textuellement le Théologien, est aussi grande qu'entre un roi et un porc. L'un vit dans les lieux qui lui sont propres commue dans un palais royal. L'autre, à la façon d'un porc, se vautre dans la fange, se nourrit et se délecte dans la pourriture, ou, comme un serpent, est blotti en son repaire^ ».
Comme lui, ce porc et ce serpent sont nés d'eux-mêmes^.
« Quant aux choses qui existent perpétuellement et sans commencement, dit ce fou de Mani, chacune d'entre elles existe par sa nature. C'est ainsi qu'existe l'Arbre de vie, qui est orné là de toutes ses beautés et de toutes ses splendeurs, qui est rempli et revêtu de tous ses biens, ferme et stable dans sa nature. Sa terre contient trois régions, celle du Nord, qui est en dehors et en dessous, l'Orient et l'Occident, en dehors et en dessous. Et en dessous il n'y a rien qui soit plongé ou revêtu par lui dans aucune de ces régions. Mais l'infini est en dehors et en dessous. Il n'y a aucun corps étranger ni autour, ni au-dessons de l'infini, ni dans aucune de ces trois régions Mais il est de
i) Fr. Gumont, Rech. sur le Man., p. 99.
2) Fr. Gumont, ibid., p. i5i-i62.
3) Fr. Gumont, ihid., p. 91-92.
4) Fr. Gumont, ibid., p. 96.
5) Fr. Gumont, ibid., p. 97.
6) Fr. Gumont, ibid., p. 98.
lui-même en dessous et en dehors au Nord, à l'Orient et à l'Occident. Et rien ne l'entoure et ne l'enferme dans ces trois régions. Mais il est en lui, de lui-même, enveloppant en lui
ses fruits et la royauté est en lui Il n'est pas dans la région
australe et cela parce qu'il est caché dans ce qui est son sein. Dieu a, en effet, entouré ce lieu d'un mur ^ ».
Et ce mur est « autophyte », c'est-à-dire subsistant par luimême 2.
^ (( Sa lumière et sa beauté, dit plus loin Mani, ne sont pas visibles, afin qu'il ne fournisse pas une occasion de désir à l'Arbre mauvais qui est le Sud et qu'il ne soit pas pour lui une occasion d'être excité, d'être tourmenté et d'être exposé au danger. Mais il est enfermé dans sa gloire et ne fournit pas d'occasion à cause de sa bonté. Mais il s'est protégé dans sa justice et il est dans cette gloire, tout en étant continuellement dans la nature de sa grandeur dans les trois régions. Et l'Arbre de mort n'a pas de vie par sa nature et il n'a des fruits de bonté à aucun de ses rameaux. Et il est continuellement dans la région australe. Et il a aussi un lieu propre, à savoir celui qui est audessus de lui ^.
« L'arbre de mort est divisé en un grand nombre ; la guerre et la cruauté est entre eux ; ils sont étrangers à la paix, remplis d'une complète méchanceté et n'ont jamais de bons fruits. Il est divisé contre ses fruits. Et les fruits sont divisés contre l'arbre. Ils ne sont pas unis à celui qui les a engendrés, mais tous produisent la teigne en vue de la corruption de leur emplacement. Ils ne sont pas soumis à celui qui les a engendrés, mais l'Arbre tout entier est mauvais. Il ne fait jamais rien de bon, mais il est divisé contre lui-même et chacune de ses parties corrompt ce qui est proche d'elle'* ».
(( Ces choses-là ont trait à la Matière, à ses fruits et à ses membres. Mais l'occasion de monter jusqu'aux mondes de la Lumière leur fut fournie par leur révolte. En effet, ces membres de l'Arbre de mort ne se connaissaient pas les uns les autres et n'avaient pas la notion les uns des autres. Car chacun d'eux ne connaissait rien de plus que sa propre voix et ils voyaient (seulement) ce qui était devant leurs yeux. Lorsque quelqu'un criait, ils entendaient. Ils percevaient cela et ils
i) Fr. Cumonl, ibid., p. 99-io3.
2) Fr. Cumont, ihîd., p. 109.
3) Fr. Cumont, ihid., p. io4-io5.
4) Fr. Cumont, ihid., p., 117-118,
s'élançaient avec impétuosité vers la voix. Ils ne connaissaient rien d'autre. Us furent ainsi excités et instigués les uns par les autres à se rendre jusqu'aux frontières de la terre glorieuse de la Lumière ^.
(( Quand ils virent le spectacle (de la Lumière) admirable et splendide, qui est bien supérieure à la leur, ils se réunirent et ils complotèrent contre la Lumière en vue de s'y mélanger. Ils ne savaient pas, à cause de leur folie, qu'un Dieu puissant et fort y habitait. Us cherchèrent donc à monter et à s'élever, parce qu'ils n'avaient jamais remarqué qui était Dieu. Mais ils jetèrent un regard insensé, par suite du désir du spectacle de ce monde béni, et ils pensèrent qu'il allait devenir le leur -.
(( Tous les membres de l'Arbre des Ténèbres, qui est la Matière corruptrice, s'élevèrent donc et montèrent avec des Puissances nombreuses dont il est impossible de dire la quantité. Tous étaient revêtus de la matière du feu. Et ces membres étaient différents. Les uns, en effet, avaient des corps durs et étaient d'une grandeur infinie. Les autres, incorporels et intangibles, avaient une tangibilité subtile, comme les démons et les spectres des fantc)mes. Après s'être élevée, toute la Matière monta avec ses vents, ses tempêtes, ses eaux, ses démons, ses fantômes, ses Princes et ses Puissances, tous recherchant avec soin comment ils s'introduiraient dans la Lumière ^.
u A cause de l'agitation qui fut suscitée des profondeurs contre la Terre de la Lumière et contre les fruits saints, il était nécessaire qu'une parcelle de la Lumière vint se mélanger à ces Méchants, afin que les ennemis fussent pris au moyen du mélange, qu'il y eût la paix pour les Bons, que la nature du Bien fût conservée, cette nature bénie ayant été délivrée du feu de la Matière et de la teigne corruptrice ; que, d'autre part, les Lumineux fussent débarrassés de la Matière par la Puissance qui y avait été mélangée, afin que la Matière fût détruite et que l'Arbre de vie devint Dieu en tout et sur tout. Dans le monde de la Lumière, en effet, il n'y a pas de feu brûlant qui puisse être lancé contre le mal, le fer tranchant n'existe pas, il n'y a pas d'eaux suffocantes, ni aucune autre mauvaise chose semblable. Tout, en effet, est Lumière et région noble et il ne peut pas lui nuire. Mais il y a cette issue, c'est-à-dire ce moyen pour que les ennemis, après avoir été dispersés par la parcelle déta-
t) Fr. Cumont, ibid., p. ia^-iaS.
2) Fr. Cuinont, ibid., p. 128-125.
3) Fr. Cumont, ibid., p. 125-126.
chée de la Lumière, arrêtent leur élan et soient pris au moyen du mélange ^)).
D'après la suite du récit, c'est ce mélange qui a donné lieu à la création du monde, puis à celle de l'homme. Car, c'est pour dégager la parcelle lumineuse emprisonnée dans les Ténèbres que Dieu organisa le cosmos. Et c'est pour le retenir toujours en son pouvoir que la Matière donna le jour ù Adam ^.
Au cours de son exposé. Sévère fait remarquer que Ma ni range en bataille contre celui qui est seul Dieu l'artnée mauvaise de la Matière^ » et que « le polythéisme des Païens et les combats des Géants sont modestes et médiocres à côté de son blasphème^ ». De fait, d'après un des textes qu'il reproduit, certains Démons <( avaient des corps durs et étaient d'une grandeur infinie ^.
Avant le patriarche d'Antioche, Sérapion de Tmuis, résumant la u mythologie initiale des Manichéens », rappelait brièvement la théorie des deux Arbres, qu'il empruntait apparemment au même livre ^. Or, après en avoir dégagé la signification essentielle, il faisait allusion à la description prolixe qu'en donnait Mani, et il se refusait à reproduire en détail « les armures, les combats, les inventions mythiques et les gigantomachies » qui venaient à la suite ^.
Déjà Alexandre de Lycopolis faisait une remarque analogue en terminant son exposé des principes essentiels, des grands (( Kephalaia » de la doctrine manichéenne. Il notait, en effet, que les Manichéens invoquaient la gigantomachie des anciens poètes pour montrer comment ces derniers avaient connu la lutte engagée par la Matière contre Dieu ^.
i) Fr. Gumont, ibid., p. 126-128.
2) Fr. Cumont, ihîd.. p. i48-i49.
3) Fr. Cumont, ibid., p. i38.
4) Fr. Cumont, ibid., p. i38.
5) Fr. Cumont, ibid., p. i38.
6) Fragment égaré dans le traité de Titus de Bostra, Cont. Man., I, 33 cire. med.
7) Loc. cit., 26 fin.
8) De Plac. Man., 5 cire. init.
ÉCRITURES PROPREMENT DITES 3l
De ces rapprochements, on est en droit de conclure avec vraisemblance que le livre des Principes dont parlent les textes grecs est identique avec celui des Géants que signalent les historiens arabes. De fait, les auteurs qui connaissent le premier semblent ignorer le second et réciproquement. Seul Timothée de Constantinople mentionne l'un et l'autre. Parmi les écrits de Mani, il signale, après le livre des Prières, u celui des Principes et celui des Géants », ainsi que plusieurs recueils évangéliques ^. Mais il peut avoir en vue un seul et même ouvrage qui porterait deux noms différents. Et, s'il croit à deux traités distincts, cela ne prouve aucunement qu'il les ait vus, car il peut conclure simplement de la dualité des titres à celle du contenu.
Sur le second, d'ailleurs, les historiens arabes ne fournissent aucun renseignement précis. Seul un auteur peu connu, Al Ghadanfar, rapporte à son sujet un détail suggestif : « Ce livre de Mani le Babylonien, dit-il, est rempli d'histoires de géants, tels que Sam et Narimân, dont il a emprunté les noms à VAvesta de Zardoust d'Adarbaigan ^ ». Ce dernier détail, est très contestable et ne se fonde que sur une simple supposition du narrateur. Sans doute, Sam et Narimân tiennent une grande place dans la tradition persane^. Mais ils jouent aussi un rôle important dans la littérature sacrée du Mandéisme, étroitement apparentée à celle des anciens Sabéens, dont Mani a subi l'influence ^. Leur légende a beaucoup de rapports avec celle des Géants antédiluviens. Et il a circulé, au sujet de ces derniers, dans les cercles gnostiques, toute une littérature, qui se rattachait à celle d'Adam, de Seth, d'Henoch et de Noë, souvent invoquée par les Manichéens ^. Il a existé notamment une (( Ecriture des Géants », qu'on disait avoir été trouvée dans un
i) P. G., LXXXVI, 21.
2) Cité par Kessler, Mani, p. 190.
3) Voir Fr. Cumont, Rech. sur le Man., p. ^, not. i.
4) Voir Bousset, Haupiprobl. dcr Gnos., p. fn.
5) Augustin, Cont. Faust., XTX, 8, cire. Init. D'après Origène, les Ophites faisaient {rrand ras dos mythos « dos Titans et des Géants », Cont. Celés., VI, 28.
champ, soit par Kaïnan, soit par Sala ^ et qu'il faut peut-être rapprocher d'un livre mentionné dans le Décret du Pseudo- Gélase et consacré au a Géant Ogias )> et aux luttes engagées par lui contre « le Dragon », après le déluge 2. Mani a pu s'inspirer d'un travail de ce genre. C'est pour cela que son œuvre aura porté un titre analogue.
Dans l'Asie centrale et en Chine oij cette Gigantomachie intéressait bien moins que l'antithèse du Bien et du Mal, l'écrit fut désigné par des titres nouveaux qui faisaient ressortir son dualisme foncier. C'est lui que vise, selon toute apparence, un colophon déjà cité, qui se lit à la fin d'un feuillet détaché et où un Auditeur Ouïgour se félicite d'avoir récité (( ce livre saint des Deux Racines^ ». Malheureusement, l'ensemble du feuillet ne semble porter que des additions de copistes. Il ne fournit aucun détail nouveau sur le contenu de l'ouvrage.
Le titre donné par le texte ouïgour est l'exacte traduction du Pehlvi Do Bun, qui se lit en tête de feuillets manichéens également découverts dans la région de Tourfan et qui signifie à la fois les (( Deux Racines » et les « Deux Principes » *. C'est sous ce dernier titre que le* Kephalaia ont circulé en Chine. Ils doivent s'identifier avec le livre des Deux Principes qu'un Fou-to-tan venu de Perse apporta en 694 dans l'Empire du Milieu, qui fut incorporé vers 1019 dans le canon taoïste, de l'empereur Tschen tsong et qui se trouve encore mentionné au xnf siècle par le bonze Tsong-Kien de Leang-tschou ^.
Ce dernier auteur fournit sur lui quelques renseignc^ments curieux : « Pour ce qui est, dit-il, (du livre saint) des Deux Principes, on appelle ainsi (celui) 011 hommes et femmes ne doivent pas se marier, où, en se tenant l'un l'autre, ils ne doivent pas se parler, où, en cas de maladie, on ne prend pas de remèdes, où, à la mort, on enterre des (cadavres) nus, etc. ® ».
1) Cédrène, Hist. comp., P. G. CXXI, 53 D.