‹ Les écrivains français du xvie siècle: choix de morceaux avec une introduction, de brèves notices et des notesChapitre 1 sur 60 · Les écrivains français du xvie siècle: choix de morceaux avec une introduction, de brèves notices et des notes · texte numérisé non relu

Les écrivains français du xvie siècle: choix de morceaux avec une introduction, de brèves notices et des notes

Le xvf siècle a été l'objet des jugements les plus opposés, suivant que l'on y considérait ou l'erreur levant fièrement la tête, ou la vérité vaillamment défendue. Au demeurant, ce fut un siècle de lutte très -vive entre le bien et le mal, de châtiment pour les révoltes et les vices qui affligeaient la chrétienté; un siècle de séparation entre les enfants de Dieu et ceux qui « étaient sortis d'avec nous, mais n'étaient pas de nous * » ; un siècle de réveil pour les serviteurs de Jésus-Christ, qui, sortant de leur repos, frappèrent les rebelles avec les armes de la science et de

la foi.

En effet, dès les dernières années du xiu" siècle, le monde païen, qui n'a poiut péri, et qui courbait la tète

' Joan. Il . 10.

eu frémissant sous la maiu victorieuse de l'Église, regimba. Les rois n'obéirent plus au vicaire de Dieu. Les mauvais exemples se répandirent, et gâtèrent peuples et clergés. La foi perdit le terrain que gagnait l'immoralité. Le joug du Christ, que les grands secouaient avec insolence, excita les fureurs des petits. Les gens de robe et de littérature, qui savent fléchir aux' prétentions des rois, aux passions du vulgaire , autant que se montrer indociles aux enseignements de l'Église, donnèrent une forme à l'outrage, et, dépouillant toute vergogne, justifièrent les révoltes de l'esprit et de la chair. Après deux cents ans passés, la colère de Dieu dut avoir son heure. Le schisme et l'hérésie punirent les écarts des savants et des clercs et les mauvaises mœurs. Des guerres terribles donnèrent comme le coup de fouet à la mollesse luxueuse des gentilshommes et des bourgeois. Les grands et les puissants virent se tourner contre eux la rébellion qu'ils avaient entretenue contre l'Église. Les peuples perdirent les antiques libertés dont les monarchies et les républiques chrétiennes, filles de l'Église, avaient posé le fondement, et furent contraints à saluer de nouveaux césars. Le trouble des intelhgences et des mœurs se refléta dans la littérature : l'obscénité et le scepticisme, qui sont les plus honteux abaissements de l'esprit, punirent l'orgueil des lettrés. Ainsi chacun eut sa récompense.

Cependant Dieu, qui « n'efface que pour écrire », suscita des hommes de science et de foi qui consacrèrent à

la défense de la vérité les dons mêmes que les hérétiques et les libertins mettaient au service de l'erreur. La théologie, l'étude de l'Écriture sainte et des langues bibliques, la philosophie, les arts furent cultivés avec une ardeur nouvelle, pour l'éclaircissement des vérités méconnues, pour le salut des âmes égarées, pour la plus grande gloire de Jésus insulté.

De ces deux mouvements contraires proviennent les misères et les grandeur^ du xvf siècle. Aux noms de Luther, de Calvin, d'Œcolampade, de Mélanchthon, de Théodore de Bèze, d'Ulrich de Hutten, de Rabelais, la sainte mère Église oppose les noms de Cajetan, d'Eckius, de Valable, de Santé Pagnino, de Genebrard, d'Ignace de Loyola, de François Xavier, de François de Sales, de du Perron, de Bellarmin, auxquels il faut joindre ceux de Michel-Ange et de Raphaël.

La littérature française, prise en particulier, ne présente pas un miroir complet du xvi" siècle ; il est inutile de dire pourquoi : personne n'ignore que la langue latine était alors l'instrument habituel de la science. Toutefois les deux mouvements contraires dont nous venons de parler y sont manifestes.

D'un côté, comme Rabelais, on dénigre les choses de Dieu, on rit de tout ce qui est vénérable, on se plaît dans la boue; comme Montaigne, ou doute, l'on se pique de prendre gîte en deçà ou au delà de la vérité. Ces écrivains avaient du génie et de l'érudition; mais cette lumière cer-

8 tri: F ACE

taine qui se dégage des jugements que porte droitemeut la raison sur les matières de l'érudition, de l'observation externe ou intime, et qui ne peut ni se contrarier ellemême, ni contrarier le rayon souverain des vérités révélées, la science leur a trop souvent manqué.

De l'autre côté, comme du Perron, BéruUe, François de Sales, on aime, on adore, on contemple dans ses œuvres, dans ses bienfaits, l'auteur et le rédempteur du monde; on célèbre sa beauté infinie; on attire les hommes vers cette beauté ; on les invite avec force et douceur à y conformer leurs pensées et leurs mœurs; on leur fait comme entrevoir ce que l'œil n'a point vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce qui surpasse tout sentiment humain'. Ces écrivains fidèles à Dieu sont semblables à un musicien habile qui, tenant entre ses mains une harpe précieuse et bien accordée, en tire des sons très -doux qui ravissent l'âme. Ils chantent le cantique de la sapience éternelle, le cantique ancien et toujours nouveau du divin Orphée, qui est le Christ ^

Dans les œuvres des uns et des autres nous trouvons des formes littéraires qui n'ont pas de prix, dont l'éclat et la vigueur n'ont jamais été siirpassés. Mais les qualités de style qui s'imposent d'abord à notre admiration chez les auteurs de ce temps, c'est le naturel, qui donne à tout un incomparable agrément; c'est la naïveté, dont l'attrait est

1 Philip. IV, 7.

2 Clem. Alex. Exhorl. ad Genl.

si fort, et qui produit sur l'esprit ce merveilleux effet : les écrivains les plus célèbres du xvi" siècle ont découvert beaucoup moins de choses qu'on ne pense; souvent ils n'ont fait que suivre dans des équipages nouveaux des chemins connus depuis longtemps ; mais ce qu'ils avaient observé, ce qu'ils avaient vu après d'autres, ils l'ont dit avec tant de naïveté, et comme on ne l'avait jamais dit, qu'il nous semble, de nos jours même, en recevant ainsi de vieilles leçons, goûter avec eux le charme des premières clartés.

Il nous a paru bon de présenter aux jeunes gens les plus belles pages de ces auteurs. Gomme nous avons en vue, moins encore de leur faire connaître la littérature du XVI* siècle que de leur offrir des modèles de style, nous avons choisi seulement douze écrivains, philosophes, conteurs, historiens, artistes, agronomes, théologiens, aQu que les morceaux pris dans les ouvrages de chacun d'eux pussent être plus nombreux et plus longs, et que la lecture en fût ainsi plus profitable.

Avec les leçons qui touchent l'art d'écrire, on pourra recueillir d'autres enseignements. Même les auteurs libertins, faisant un retour sur eux-mêmes et jetant un regard en haut, parlent ici le langage du bon sens et prêchent le respect de Dieu et de soi. Parmi les honnêtes gens, celui-ci nous apprend jusqu'où peut parveuir le travail; celui-là, comment on sert jusqu'à mourir son roi et son pays, et comment la vieille France (le Christ qui aime les

Francs la ressuscite!) entendait le courage et l'honneur. Cet autre nous détourne du tumulte, et décrit l'innocente et paisible vie des champs. Enfin, ceux dont le caractère est le plus élevé nous convient à parer nos âmes des ornements du ciel, et nous introduisent dans les mystères de Dieu.

•24 mai 1871.

Page 1