PROSATEURS
François Rabelais naquit à Ghinon en 1483. Il entra dans l'ordre des Gordeliers ; mais , après une aventure scandaleuse , il fut enfermé dans une prison monastique, d'où il s'échappa. Admis chez les bénédictins , il les quitta bientôt pour apprendre la médecine ; il fut reçu docteur et pourvu d'une chaire à la faculté de Montpellier. En lo45 , on lui donna la cure de Mèudon ; il mourut à Paris en 1553. Ses contes de Gargantua et Pantagruel ont acquis une célébrité où la corruption des mœurs publiques a plus de part que le mérite de l'écrivain. Pour quelques pages spirituelles on trouve dans Rabelais des amas de sottises ; et les extravagances, les choses inintelligibles, l'érudition confuse et ennuyeuse, les grossièretés, les obscénités sans nombre dont son œuvre est faite, ne sauraient être rachetées par quelques endroits pleins d'éloquence.
COMMENT GARGANTVA FVT INSTITVÉ PAR PONOCRATE^î
Ponocrates en tel train d'estude le mit, qu'il ne perdoit heure quelconque du iour : ainsi tout son temps consommoit en lettres et honneste sçauoir. S'esueilloit donc Gargantua enuiron quatre heures du matin. Cependant... luy
estoit lue quelque pagine de la diuine Escripture haultement et clerement auecques prononciation compétente à la matière, et à ce estoit commis vn ieune page natif de Basche, nommé Anagnostes. Selon le propos et argument de ceste leçon, souuentes fois s'adonnoit à reuerer, adorer, prier et supplier le bon Dieu, duquel la lecture montroit la maiesté et iugement merueilleux...
(Puis) consideroient Testât du ciel, si tel estoit comme l'auoient noté au soir précèdent, ez quels signes entroit le soleil, aussi la lune pour icelle iournee.
Ce faict, estoit habillé, peigné, testonné, accoustré et parfumé, durant lequel temps on lui repetoit les leçons du iour de deuant. Luy mesme les disoit par cœur, et y fondoit quelques cas pratiques concernant Testât humain, lesquels il entendoit aulcunes fois iusques deux ou trois heures; mais ordinairement cessoient lorsqu'il estoit du tout habillé. Puis par trois bonnes heures luy estoit faicte lecture.
Ce faict, issoient hors, tousiours conferans du propos de la lecture, et desportoient en Braque ou ez prez, et ioûoient à la balle, à la paume, à la pile trigone, galantement s'exerçans le corps comme ils auoient les âmes auparauant exercé. Tout leur ieu n'estoit qu'en liberté; car ils laissoient la partie quand leur plaisoit, et cessoient ordinairement lorsque suoient parmy le corps, ou estoient aultrement las. Adoncques estoient trez bien essuyez et frottez, changeoient de chemise, et doulcement se pourmenans alloient voyr si le disner estoit prest. Là attendans recitoient clerement et eloquentement quelques sentences retenues de la leçon.
Cependant monsieur Tappetit venoit, et par bonne opportunité s'asseoient à table. Au commencement du repas estoit lue quelque histoire plaisante des anciennes prouesses, iusques à ce qu'il eust prins son vin.
Lors, si bon sembloit, on continuoit la lecture, oucom-
meiiçoient à deuiser ioyeusement ensemble, parlans pour les premiers mots de la vertu, propriété efficace et nature de tout ce qui leur estoit serui à table : du pain, du vin, de l'eau, du sel, des viandes, poissons, fruicts, herbes, racines, et de l'apprest dicelles.
Ce que faisant, aprit en peu de temps tous les passages à ce competens en Pline, Athenee, Dioscorides, Iulius Pollux, Galen, Porphyre, Opian, Polybe, Heliodore, Aristoteles, Elian et aultres.
Iceux propos tenus, faisoient souuent, pour plus estre assurez, apporter les liures susdicts à table. Et si bien et entièrement retint en sa mémoire les choses dictes, que pour lors n'estoit médecin qui en sçust à la moitié tant comme il faisoit.
Aprez deuisoient de leçons lues au matin, et paracheuant leur repas par quelque confection de cotoniat'... se lauoit les mains et les yeux de belle eau fraische, et rendoit grâces à Dieu par quelques beaux cantiques faicts à la louange de la munificence et bénignité diuine.
Ce faict, on apportoit des cartes, non pour iouër, mais pour y apprendre mille petites gentillesses et inuentions nouuelles, lesquelles toutes issoient de arithmétique. En ce moyen, entra en affection d'icelle science numérale, et tous les iours aprez disner et soupper y passoit temps aussi plaisantement qu'il souloit ez dez ou ez cartes. A tant sçu d'icelle et théorique et practique, si bien que Tunstal, Anglois, qui en auoit amplement escript, confessa que vrayment, en comparaison de luy, il n'y entendoit que le hault alemand. Et non seulement d'icelles, mais de aultres sciences mathématiques, comme géométrie, astronomie et musique. Car 'attendant la concoction et digestion de son past-, ils faisoient mille ioyeux instru-
1 Colignac.
2 Repas.
14 HABELAIS
mens et figures géométriques, et de mesme pratiquoient les canons astronomiques.
Aprez s'esbaudissoient à chanter musicalement à quatre et cinq parties, ou sur vn thème à plaisir de gorge. Au regard des instrumens de musique, il aprit à iouër du luth, de l'espinette, de la harpe, de la flutte d'Alemand, et à neuf trous, de la viole et de la sacqueboute K
Geste heure ainsi employée..., se remettoit à son estude principale par trois heures ou dauantage : tant à repeter la lecture matutinale, qu'à poursuyure le liure entreprins, que aussi à escrire, à bien traire et former les antiques et romaines lettres.
Ce faict, issoient hors leur hostel, avecques eux vn ieune gentilhomme de Touraine nommé l'escuyer Gymnaste, lequel luy montroit l'art de cheualerie. Changeant donc de vestemens, montoit sur vn coursier, sur Vn roussin, sur vn genêt, sur vn cheual barbe, cheual legier, et luy donnoit cent quarrieres, le faisoit voltiger en l'air, franchir le fossé, sauter le palis, court tourner en vn cercle, tant à dextre comme à senestre. Là rompoit non la lance, car c'est la plus grande resuerie du monde dire : l'ay rompu dix lances en tournoy, ou en bataille; vn charpentier le feroit bien. Mais louable gloire est d'vne lance auoir rompu dix de ses ennemis. De la lance doncques, aceree, verde et roide, rompoit vn huis, aculoit vn arbre, enclauoit vn anneau, enleuoit vne selle d'armes, vn haubert, vn gantelet; le tout faisoit armé de pied en cap. Au regard de fanfarer et faire les petits popismes sur vn cheual, nul ne le fit mieulx que luy. Le voltigeur de Ferrare n'estoit qu'vn singe en comparaison. Singulièrement estoit aprins à saulter hastiuement d'vn cheual sur l'aultre sans prendre terre (et nommoit-on ces chenaux, desultoires); et de chascun d'vn costé la lance au poing, monter sans estriuieres, et
1 Trompette longue.
RABELAIS io
sans bride, guider le cheual à son plaisir; car telles choses seruent à discipline militaire,
Vn aultre iour, s'exerçoit à la hache, laquelle tant bien couloit, tant verdement de tous pics resserroit; tant souplement aualloit en taille ronde, qu'il fut passé cheualier d'armes en campagne et en tous essais.
Puis branloit la picque, sacquoit de l'espee à deux mains, de l'espee bastarde, de l'espagnole, de la dague et du poignard, armé, non armé, au bouclet, à la cappe, à la rondelle.
Couroit le cerf, le chevreiil, l'ours, le dain, le sanglier, le Heure, la perdris, le faisant, l'o tarde. louait à la grosse balle, et la faisoit dondir en l'air autant du pied que du poing.
Luctoit, couroit, saultoit, non à trois pas un sault, non à clochepied, non au sault d'Alemand. Car, disoit Gymnaste, tels saults sont inutiles, et de nul bien en guerre. Mais d'vn sault perçoit vn fossé, voloit sur vne haye, montoit six pas encontre vne muraille, et rampoit en ceste façon à vne fenestre de la haulteur dVne lance.
Nageoit en profonde eau, à l'endroict, à l'envers, de costé, de tout le corps, des seuls pieds, vne main en l'air, en laquelle tenant vn liure, transpassoit toute la riuiere de Seine sans iceluy mouiller, et tirant par ses dents son manteau, comme faisoit Iules Gesar; puis d'vne main entroitpar grande force en vn bateau, d'iceluyse iettoit derechef en l'eau, la teste première, sondoit le profond, creusoit les rochers, plongeoit ez abismes et gouffres. Puis iceluy bateau tournoit, gouuernoit, menoit hastiuement, lentement, à fil d'eau contre cours, le retenoit en pleine écluse, d'vne main le guidoit, de l'aultre s'escrimoit auecques vn grand auiron, tendoit le voile, montoit aux mats par les traits, couroit sur les branquars, aiustoit la boussole, contreuentoit les boulines, bandoit le gouuernail.
Issant de l'eau roidement, montoit encontre la montagne, et deualloit aussi franchement, grauoit ez arbres comme vn chat, saultoit de IVne en l'aultre comme vn escurieux, abbattoit les gros rameaux comme vn aultre Milon; auecques deux poignards acerez et deux poinçons esprouuez montoit au hault d'vne maison comme un rat, descendoit puis du hault en bas en telle composition des membres, que de la chute n'estoit aulcunement grevé, leltoit le dard, la barre, la pierre, la iaueline, l'espieu, la halebarde, enfonçoit Tare, bandoit ez reins les fontes arbalètes de passe, visoit de l'arquebuse à l'œil, afutoit le canon, tiroit à la butte, au papegay, du bas en mont, d'amont en val, deuant, de costé, en arrière, comme les Parthes.
On luy attachoit vn cable en quelque haulte tour pendant à terre; par iceluy auecques deux mains montoit, puis deualloit si roidement et si assurément, que plus ne pourriez parmy un pré bien esgalé. On lui mettoit vne grosse perche appuyée à deux arbres, à icelle se pendoit par les mains, et d'icelle alloit et venoit sans des pieds à rien toucher, qu'à grande course on ne l'eust pu aconceuoir.
Et pour s'exercer le thorax et poulmon, crioit comme tous les diables. le l'ouï vne fois appelant Eudemon depuis la porte Sainct- Victor iusques à Montmartre. Stentor n'eut oncques telle voix à la bataille de Troyes.
Et pour galantir les nerfs, on luy auoit faict deux grosses saumonés de plomb, chascune du poids de huit mille sept cents quintaux, lesquelles il nommoit altères. Icelles prenoit de terre en chascune main, et les esleuoit en l'air au dessus de la teste, les tenoit ainsy sans soy remuer trois quarts d'heure et dauantage, que estoit vne force inimitable.
loûoit aux barres auecques les plus forts. Et quand le point auenoit, se tenoit sur ses pieds tant roidement qu'il
s'abandonnoit ez plus auentureux en cas qu'ils le fissent mouuoyer de sa place, comme iadis faisoit Milon. A l'imitation duquel aussy tenoit vne pomme de grenade en sa main, et la donnoit à qui luy pourroit oster.
Le temps ainsy employé, luy frotté, nettoyé et refraischi d'habillemens, tout doulcement retournoient, et passant par quelques prez ou aultres lieux herbus, visitoient les arbres et plantes, les conférant auecques les liures des anciens qui en ont escript, comme Theophraste, Dioscorides, Marinus, Pline, Nicander, Macer et Galen, et en emportoient leurs pleines mains au logis, desquelles auoit la charge vn ieune page nommé Rhizotome, ensemble des marrochons, des pioches, serfouettes, besches, tranches et aultres instrumens requis à bien arborizer.
Eux arrivez au logis, cependant qu'on aprestoit le soupper, repetoient quelques passages de ce qu'auoit estéleu, et s'asseoient à table. Notez icy que son disner estoit sobre et frugal : car tant seulement mangeoit pour refréner les abois de l'estomach; mais le soupper estoit copieux et large. Car tant en prenoit que luy estoit de besoin à son entretenir et nourir. Ce que est la vraye diefe prescrite par l'art de bonne et sauue médecine, quoy qu'vn tas de badaux médecins, herselez en l'officine des sophistes, conseillent le contraire. Durant iceluy repas estoit continuée la leçon du disner, tant que bon sembloit : le reste estoit consommé en bons propos tous lettrez et vtiles.
Aprez grâces rendues, s'adonnoient à chanter musicalement, à iouor d'instrumens harmonieux, ou de ces petits passe-temps qu'on faict ez cartes, ez dez et gobelets : et là demeuroient faisant grand'chere, s'esbaudissans aulcunes fois iusques à l'heure de dormir; quelquesfois alloient visiter les compagnies de gens lettrez, ou de gens qui eussent veu païs estranges.
En pleine nuict, deuant que soy retirer, alloient au lieu de leur logis le plus descouuert voyr la face du ciel ; et là
notoient les comètes, si aulcunes estoient, les figures, situations, aspects, oppositions et conionctions des astres.
Puis, auecques son précepteur, recapituloit briefvement, à la mode des Pythagoriques, tout ce qu'il auoit leu, veu, sceu, faict et entendu au descours de toute la iournee.
Si prioient Dieu le créateur en l'adorant, et ratifiant leur foy enuers luy : et le glorifiant de sa bonté immense, et lui rendant grâces de tout le temps passé, se recommandoient à sa diuine clémence pour tout l'auenir. Ce faict, entroient en leur repos.
S'il auenoit que l'air fust pluuieux et intemperé, tout le temps deuant disner estoit employé comme de coustume, excepté qu'il faisoit allumer vn beau et cler feu, pour corriger l'intempérie de l'air. Mais aprez disner, au lieu des exercitations, ils demeuroient en la maison, et, par manière. d'apotherapie, s'esbattoient à botteler du foin, à fendre et scier du bois, et à battre les gerbes en la grange. Puis estudioient en l'art de peinture et sculpture, ou reuoquoient en vsage l'antique ieu des tables \ ainsy qu'en a escript Leonicus, et comme y iouë nostre bon Lascaris. En y louant recoloient les passages des aucteurs anciens esquels est faicte mention, ou prinse quelque métaphore sur iceluy ieu. Semblablement ou alloient voyr comment on tiroit des metaulx, ou comment on fondoit l'artillerie; ou alloient voyr les lapidaires, orfeures, et tailleurs de pierreries, ou les alchymistes et monnayeurs, ou les hautelissiers, les tissuriers, les veloutiers, les horlogers, miraillers, imprimeurs, organistes, et aultres telles sortes d'ouuriers, et par tout donnant le vin, prenoient et consideroient l'industrie et inuention des mestiers.
Alloient ouïr les leçons publiques, les actes solennels,
1 Osselets.
les répétitions, les déclamations, les plaidoyez des gentils avocats...
Passoit par les salles et lieux ordonnez pour l'escrime, et là, contre les maistres, essayoit de tous basions, et leur monstroit par euidence qu'autant, voire plus, en sauoit qu'iceux. Et au lieu d'arborizer visitoient les boutiques des drogueurs, herbiers et apothicaires, et soingneusement consideroient les fruicts, racines, feuilles, gommes, semences, axunges^ peregrines, ensemble aussy comment on les adulteroit...
Ainsy fut gouuerné Gargantua, et continuoit ce procez de iour en iour, profitant comme entendez que peut faire vn ieune homme selon son aage de bon sens, en tel exercice ainsy continué. Lequel, combien qu'il sembloit pour le commencement difficile, en la continuation tant doulx fut, legier et délectable, que mieulx ressembloit un passetemps de roy que l'estude d'un escholier.
HARANGVE FAIGTE PAR GALLET A PIGROCHOLE
POVR LE DISSVADER DE GVERROYER
CONTRE GRANDGOVSIER
Plus iuste cause de douleur naistre ne peut entre les humains, que si, du lieu d'ond par droicture esperoient grâce et beneuolence, ils reçoiuent ennuy et dommage. Et non sans cause, combien que sans raison, plusieurs venus en tel accident ont ceste indignité moins estimé tolerable que leur vie propre, et en cas que par force ny aultre engin ne l'ont peu corriger, se sont eux mesmes priués de ceste lumière.
i Onguents.
Doncqiies merueille n'est si le roy Grandgousier, mon maistre, est, à ta furieuse et hostile venue, saisi de grand déplaisir et perturbé en son entendement : merueille seroit si ne Tauoient esmeu les excez incomparables qui en ses terres et subiects ont esté par toy et tes gens commis, esquels n'a esté obmis exemple aulcun d'inhumanité. Ce que luy est tant grief de soy, par la cordiale affection de laquelle tousiours a chery ses subiects, qu'à mortel homme plus estre ne sçauroit. Toutesfois sur l'estimation humaine plus grief lui est, en tant que par toy et les. tiens ont esté ces griefs et torts faicts : qui de toute mémoire et ancienneté auiez toy et tes pères vne amitié avecques luy et tous ses ancestres conceue, laquelle iusques à présent, comme sacrée, ensemble auiez inuiolablement maintenue, gardée et entretenue, si bien que non luy seulement ni les siens, mais les nations barbares, Poiteuins, Bretons, Manseaux, et ceulx qui habitent oultre les içles de Ganare et Isabella, ont estimé aussy facile de molir. le firmament et les abismes ériger au dessus des nues que desemparer vostre alliance : et tant l'ont redoutée en leurs entreprinses, qui n'ont iamais osé prouoquer, irriter ny endommager l'vn par crainte de l'aultre.
Plus y a. Geste sacrée amitié tant a empli le ciel, que peu de gens sont auiourd'huy habitant par tout le continent et isles de l'Océan, qui n'ayent ambitieusement aspiré estre receus en icelle, à pactes par vous mesmes conditionnez : autant estimans vostre confédération que leurs propres terres et domaines. En sorte que, de toute mefnoire, n'a esté prince ny ligue tant etïeree ou superbe, qui ait osé courir sus, ie ne dys point vos terres, mais celles de vos confederez. Et si, par conseil précipité, ont encontre eux attenté quelque cas de nouuelleté, le nom et titre de vostre alliance entendu, ont soudain désisté de leurs entreprinses.
Quelle furie doncques t'esmeut maintenant, toute al-
liance brisée, toute amitié conculquee, tout droict trespassé, enuahir hostilement ses terres, sans en rien auoir esté par luy ny les siens endommagé, irrité ny provoqué? Où est foy? où est loy? où est raison? où est humanité? où est crainte de Dieu? Guides-tu ces outrages estre recelez ez esprits éternels , et au Dieu souuerain , qui est iuste retributeur de nos entreprinses? Si le cuides, tu te trompes; car toutes choses viendront à son iugement. Sont ce fatales destinées, ou influence des astres qui veulent mettre fin à tes aises et repos. Ainsy ont toutes choses leur fin et période. Et quand elles sont venues à leur point superlatif, elles sont en bas ruinées; car elles ne peuuent longtemps en tel estât demeurer. C'est la fin de ceulx qui leurs fortunes et prosperitez ne peuuent par raison et tempérance modérer.
Mais si ainsy estoit feé, et dust ores ton heur et repos prendre fin, falloit il que ce fust en incommodant à mon roy, celuy par lequel tu estois estably? Si ta maison debuoit ruiner, falloit il qu'en sa ruïne elle tombast sur les atres de celuy qui l'auoit aornee? La chose est tant hors les metes de raison, tant abhorrente de sens commun qu'à peine peut elle estre par humain entendement conceue : et iusques à ce demourera non croyable entre les estrangiers, que l'efïect asseuré et tesmoingné leur donne à entendre que rien n'est ny saint ny sacré à ceulx qui se sont émancipez de Dieu et raison, pour suyure leurs affections peruerses.
Si quelque tort eust esté par nous faict en tes subiects et domaines, si par nous eust esté porté faueur à tes maluoulez, si entes affaires ne t'eussions secouru, si par nous ton nom et honneur eust esté blessé, ou, pour mieulx dire, si l'esprit calomniateur, tentant à mal te tirer, eust par fallaces espèces et phantasmes ludificatoires, mis en ton entendement que enuers toy eussions faict chose non digne de nostre ancienne amitié, tu debuois premier en-
quérir de la vérité, puis nous en admonester. Et nous eussions tant à ton gré satisfaict, que tu eusses eu occasion de toi contenter. Mais, ô Dieu éternel I quelle est ton entreprinse? Vouldrois tu, comme tyran perfide, piller ainsy et dissiper le royaume de mon maistre? L'as tu esprouué tant ignare et stupide qu'il ne voulust, ou tant destitué de gens, d'argent, de conseil et d'art militaire, qu'il ne pust résister à tes iniques assaults? Dépars d'icy présentement, et demain pour tout le iour, soys retiré en tes terres, sans, par le chemin, faire aulcun tumulte ne force.