‹ Les écrivains français du xvie siècle: choix de morceaux avec une introduction, de brèves notices et des notesChapitre 21 sur 60 · PROPRIETE ET EXCELLENCE DE LA DEVOTION · texte numérisé non relu

PROPRIETE ET EXCELLENCE DE LA DEVOTION

Ceux qui descourageoient les Israélites d'aller en la terre de promission, leur disoient que c'estoit vn pays qui deuoroit les habitans, c'est à dire que l'air y estoit si malin qu'on n'y pouuoit viure longuement, et que réciproquement les habitans estoient des gens si prodigieux qu'ils mangeoient les autres hommes comme des locustes. Ainsy le monde, ma chère Philothée, diffame tant qu'il peut la saincte deuotion, dépeignant les personnes dénotes auec vn visage fascheux, triste et chagrin, et publiant que la deuotion donne des humeurs melancholiques et insupportables; mais comme Josué et Galeb protestoient que non seulement la terre promise estoit bonne et belle, ains aussi que la possession en seroit douce et agréable; de mesme le Sainct Esprit, par la bouche de tous les saincts, et Nostre Seigneur, par la sienne mesme, nous asseure que la vie deuote est vne vie douce, heureuse et aimable.

Le monde void que les deuots ieusnent, prient et souffrent iniure, seruent les malades, donnent aux panures, veillent, contraignent leur cholere, suffoquent et estouffent leurs passions, se priuent de plaisirs sensuels, et

font telles et autres sortes d'actions lesquelles en elles mesmes, et de leur propre substance et qualité, sont aspres et rigoureuses; mais le monde ne void pas la deuotion intérieure et cordiale, laquelle rend toutes ces actions agréables, douces et faciles.

Regardez les abeilles sur le thym, elles y trouuent vn suc fort amer; mais en le suçant elles le conuertissent en miel, parce que telle est leur propriété. 0 mondain, les âmes dénotes trouuent beaucoup d'amertume en leurs exercices de mortification, il est vray; mais en les faisant, elles les conuertissent en douceur et suauité : les feux, les flammes, les roues, les espées sembloient des fleurs et des parfums aux martyrs, parce qu'ils estoient deuots. Que si la deuotion peut donner de la douceur aux plus cruels tourmens et à la mort mesme, qu'est ce qu'elle fera pour les actions de la vertu? Le sucre adoucit les fruicts mal meurs, et corrige la crudité et nuisance de ceux qui sont bien meurs. Or la deuotion est le vray sucre spirituel,. qui oste l'amertume aux mortifications, et la nuisance aux consolations; elle oste le chagrin aux panures et l'empressement aux riches, la désolation à l'oppressé et l'insolence au fauorisé, la tristesse au solitaire et la dissolution à celuy qui est en compaignie; elle sert de feu en hyuer, et de rosée en esté; elle fait abonder et souffrir pauureté; elle rend esgallement utiles l'honneur et le mespris; elle reçoit le plaisir et la douleur auec vn cœur presque tousiours semblable, et nous remplit d'vne suauité merueilleuse.

Contemplez l'eschelle de lacob (car c'est le vray portraict de la vie dénote) : les deux costez entre lesquels on monte, et auxquels les eschelons se tiennent, représentent l'oraison qui impetre l'amour de Dieu, et les sacremens qui le confèrent : les eschelons ne sont autre chose que les diuins degrez de charité par lesquels l'on va de vertu en vertu, ou descendant par l'action au se-

cours et support du prochain, ou montant par la contemplation en l'vnion amoureuse de Dieu. Or, voyez, ie vous prie, ceux qui sont sur l'eschelle : ce sont des hommes qui ont des cœurs angeliques, ou des anges qui ont des corps humains. Ils ne sont pas ieunes, mais ils le semblent estre; parce qu'ils sont pleins de vigueur et agilité spirituelle : ils ont des ailes pour voler, et s'eslancent en Dieu par la saincte oraison; mais ils ont des pieds aussi pour cheminer avec les hommes, par vne simple et aimable conuersation. Leurs visages sont beaux et gays, d'autant qu'ils reçoiuent toutes choses auec douceur et suauité. Leurs iambes, leurs bras et leurs testes sont tout à descouuert, d'autant que leurs pensées, leurs affections et leurs actions n'ont aucun dessein ny motif que de plaire à Dieu. Le reste de leur corps est couuert, mais d'vne belle et legiere robbe, parce qu'ils vsent voirement de ce monde et des choses mondaines, mais d'vne façon toute pure et sincère, n'en prenant que legierement ce qui est requis pour leur condition ; telles sont les personnes dénotes. Croyez moy, chère Philothée, la deuotion est la douceur des douceurs, et lareyne des vertus; c'est la perfection de la charité. Si la charité est vn laict, la deuotion en est la crème; si elle est vne plante, la deuotion en est la fleur; si elle est une pierre pretieuse, la deuotion en est l'esclat; si elle est vn baume pretieux, la deuotion en est l'odeur, et l'odeur de suauité qui conforte les hommes et resiouyt les anges.

QVE LA DEVOTION EST CONVENABLE A TOVTES SORTES DE VOCATIONS ET PROFESSIONS

Dieu commanda en la création aux plantes de porter leurs fruicts, chacune selon son genre; ainsy commande il aux chrestiens, qui sont les plantes viuantes de son Eglise, qu'ils produisent des fruicts de deuotion, vn chacun selon sa qualité et vocation. La deuotion doit estre suffisamment exercée par le gentilhomme, par l'artisan, par le valet, par le prince, par la veufue, par la fille, par la mariée : et non seulement cela, mais il faut accommoder la practique de la deuotion aux forces, aux affaires et aux debuoirs de chaque particulier. le vous prie, Philothée, seroit il à propos que l'euesque voulust estre solitaire comme les chartreux? et si les mariez ne vouloient rien amasser non plus que les capucins; si l'artisan estoit tout le iour à l'église comme le religieux, et le religieux tousiours exposé à toute sorte de rencontres pour le seruice du prochain, comme l'euesque, ceste deuotion ne seroit elle pas ridicule, desreglée et insupportable? Geste faute neantmoins arrive bien souuent; et le monde, qui ne discerne pas, ou ne veut pas discerner entre la deuotion et l'indiscrétion de ceux qui pensent estre deuots, murmure et blasme la deuotion, laquelle ne peut mais de ces desordres.

Non, Philothée, la deuotion ne gaste rien quand elle est vraye, ains elle perfectionne tout; et lorsqu'elle se rend contraire à la- légitime vocation de quelqu'vn, elle est sans doute fausse. L'abeille, dit Aristote, tire son miel des fleurs sans les intéresser, les laissant entières et fraisches comme elle les a trouuées; mais la vraye deuotion fait encore mieux, car non seulement elle ne

gaste nulle sorte de vocation ni d'affaires, ains au contraire elle les orne et embellit. Toutes sortes de pierreries iettées dedans le miel en deuiennent plus esclatantes, chacune selon sa couleur; et chacun dénient plus agréable en sa vocation, la ioignant à la deuotion : le soing de la famille en est rendu paisible, l'amour du mari et de la femme plus sincère, le seruice du prince plus fidelle, et toutes sortes d'occupations plus suaues et aimables.

C'est vne erreur, ains vne hérésie, de vouloir bannir la vie deuote de la compaignie des soldats, de la boutique des artisans, de la cour des princes, du mesnage des gens mariez. Il est vray, Philothée, que la deuotion purement contemplatiue, monastique et religieuse, ne peut estre exercée en ces vocations là; mais aussi, outre ces trois sortes de deuotion, il y en a plusieurs autres propres à perfectionner ceux qui viuent es estats séculiers. Abraham, Isaac, Jacob, Dauid, lob, Tobie, Sara, Rebecca et ludith en font foy par l'Ancien Testament; et quant au Nouueau, sainct loseph, Lydie et sainct Crespin furent parfaictement deuots en leurs boutiques; saincte Anne, saincte Marthe, saincte Monique, Aquîla, Priscilla, en leurs mesnages; Cornélius, sainct Sebastien, sainct Maurice, parmy les armes; Constantin, Hélène, sainct Louys, le bienheureux Amé, sainct Edouard en leurs throsnes. Il est mesme arriué que plusieurs ont perdu la perfection en la solitude, qui est neantmoins si désirable pour la perfection, et l'ont conseruée parmy la multitude, qui semble si peu fauorable à la perfection... Où que nous soyons, nous pouuons et debuons aspirer à la vie parfaicte.

[Inlroduclion à la Vie deuolc, 1''= paiiio, chap. ii el m.)

DE T.A DOVCEVR ENVERS LE PROCHAIN ET REMEDE CONTRE l'iRE

Le sainct chresme, duquel, par tradition apostolique, on vse en l'Eglise de Dieu pour les confirmations et bénédictions, est composé d'huile d'oliue meslée auec le baume, qui représentent entre autres choses les deux chères et bien -aimées vertus qui reluisoient en la sacrée personne de Nostre Seigneur, lesquelles il nous a singulièrement recommandées; comme si par icelles nostre cœur debuoit estre spécialement consacré à son seruice, et appliqué à son imitation : « Apprenez de moy, dit il, que ie suis doux et humble de cœur. » L'humilité nous perfectionne enuers Dieu, et la douceur enuers le prochain. Le baume, qui prend tousiours le dessous parmy toutes les liqueurs, représente l'humilité; et l'huile d'oliue, qui prend tousiours le dessus, représente la douceur et debonnaireté, laquelle surmonte toutes choses, et excelle en toutes les vertus, comme estant la fleur de la charité, laquelle, selon sainct Bernard, est en sa perfection, quand non seulement elle est patiente, mais qu'en outre cela elle est douce et débonnaire. Mais prenez garde, Philothée, que ce chresme mystique, composé de douceur et d'humilité, soit dedans vostre cœur; car c'est vn des grands artifices de l'ennemi, de faire que plusieurs s'amusent aux paroles et contenances extérieures de ces deux vertus, qui, n'examinans pas bien leurs affections intérieures, pensent estre humbles et doux, et ne le sont neantmoins nullement en effect : ce que l'on recognoist parce que, nonobstant leur cérémonieuse douceur et humilité, à la moindre parole qu'on leur dit de trauers, à la moindre petite iniure qu'ils reçoiuent, ils

SAINT FRANÇOIS DE SALES 2Ûo

s'esleuent auec vne arrogance non pareille... Quand l'humilité et la douceur sont bonnes et vrayes, elles nous garantissent de l'enflure et ardeur que les iniures ont accoustumé de prouoquer en nos cœurs. Que si estans piquez et mordus par les mesdisans et ennemis, nous deuenons fiers, enflez et despitez, c'est signe que nos humilitez et douceurs ne sont pas véritables et franches, mais artificieuses et apparentes.

Ce sainct et illustre patriarche Joseph, renuoyant ses frères d'Egypte en la maison de son père, leur donna ce seul aduis : Ne vous courroucez point en chemin. le vous en dis de mesme, Philothée : ceste misérable vie n'est qu'vn acheminement à la bienheureuse; ne nous courrouçons donc point en chemin les vns auec les autres; marchons auec la troupe de nos frères et compagnons, doucement, paisiblement et amiablement : mais ie vous dis nettement et sans exception : Ne vous courroucez point du tout s'il est possible, et ne receuez aucun prétexte, quel qu'il soit, pour ouurir la porte de vostre cœur au courroux; car sainct Jacques dit tout court et sans reserue, que Vire de V homme n'opère point la iustice de Dieu. Il faut voirement résister au mal, et reprimer les vices de ceux que nous auons en charge, constamment et vaillamment, mais doucement et paisiblement. Rien ne mate tant l'enfant courroucé que la vue d'vn agnelet; et rien ne rompt si aisément la force des canonnades que la laine. On ne prise pas tant la correction qui sort de la passion, quoique accompagnée de raison, que celle qui n'a aucune autre origine que la raison seule; car l'âme raisonnable estant naturellement subiecte à la raison, elle n'est subiecte à la passion que par tyrannie; et partant, quand la raison est accompagnée de passion, elle se rend odieuse, sa iuste domination estant auilie par la société de la tyrannie. Les princes honorent et consolent infiniment les peuples.

quand ils les visitent aiiec vn train de paix; mais quand ils conduisent des armées, quoique ce soit pour le bien public, leurs venues sont tousiours désagréables et dommageables; parce qu'encore qu'ils fassent exactement obseruer la discipline militaire entre les soldats, si ne peuuent ils iamais tant faire qu'il n'arriue tousiours quelque desordre par lequel le bonhomme est foulé. Ainsy, tandis que la raison règne, et exerce paisiblement les chaslimens, corrections et reprehensions, quoique ce soit rigoureusement et exactement, chacun l'ayme et l'approuue; mais quand elle conduit auec soy l'ire, la choiera et le courroux, qui sont, dit sainct Augustin, ses soldats, elle se rend plus effroyable qu'amiable, et son propre cœur en demeure tousiours foulé et maltraicté. Il est mieux, dit le mesme sainct Augustin, escriiiant à Profuturus, de refuser l'entrée à l'ire iuste et équitable, que de la receuoir pour petite qu'elle soit; parce qu'estant receuë, il est malaisé de la faire sortir; d'autant qu'elle entre comme vn petit surgeon, et en moins de rien elle grossit et dénient une poutre. Que si une fois elle peut gagner la nuict, et que le soleil se couche sur nostre ire, ce que l'Apostre deffend; se conuertissant en haine, il n'y a quasy plus moyen de s'en deffaire; car elle se nourrit de mille fausses persuasions; puisque iamais nul homme courroucé ne pensa son courroux estre iniuste.

Il est donc mieux d'entreprendre de sçauoir viure sans cholere, que de vouloir user modérément et sagement de la cholere; et quand, par imperfection et faiblesse, nous nous trouuons surpris d'icelle, il est mieux de la repousser vistement; car pour peu qu'on lui donne de loisir, elle se rend maistresse de la place, et fait comme le serpent, qui tire aisément tout son corps d'où il peut mettre la teste. Mais comment la repousserai ie, me direz vous? Il faut, ma Philothée, qu'au premier ressentiment que vous en aurez, vous ramassiez promptement vos forces, non point

brusquement ni impétueusement, mais doucement et neantmoins sérieusement; car, comme on void, es audiences de plusieurs sénats et parlemens, que les huissiers crians : Paix làl font plus de bruit que ceux qu'ils veulent faire taire; aussi il arriue maintes fois que, voulans auec impétuosité reprimer nostre cholere, nous excitons plus de trouble en nostre cœur qu'elle n'auoit pas faict; et le cœur, estant ainsi troublé, ne peut plus estre maistre de soy mesme.

Apres ce doux effort, practiquez l'aduis que sainct Augustin, ià vieil, donnoit au ieune euesque Auxilius : c( Fais, dit-il, ce qu'vn homme doit faire. Que s'il t'arriue ce que l'homme de Dieu dit au psalme : Mon œil est troublé de grande cholere, recours à Dieu, criant : Ayez miséricorde demoy, Seigneur! afin qu'il estende sa dextre pour reprimer ton courroux. y> le veux dire qu'il faut inuoquer le secours de Dieu, quand nous nous voyons agitez de cholere, à l'imitation des apostres tourmentez du vent et de l'orage emmy les eaux; car il commandera à nos passions qu'elles cessent, et la tranquillité se fera grande. Mais tousiours ie vous aduertis que l'oraison qui se fait contre la cholere présente et pressante, doit estre practiquée doucement, tranquillement et non point violemment; ce qu'il faut obseruer en tous les remèdes dont l'on use contre ce mal.

Auec cela, soudain que vous vous apperceurez auoir faict quelque acte de cholere, reparez la faute par vn acte de douceur exercé promptement à l'endroict de la mesme personne contre laquelle vous serez irritée; car tout ainsy que c'est vn souuerain remède contre le mensonge que de s'en desdire sur le champ, aussitost que l'on s'apperçoit de l'auoir dict; ainsy est ce vn bon remède contre la cholere de la reparer soudainement par vn acte contraire de douceur; car, comme l'on dit, les playes fraisches sont plus aisément remediables.

nU'iL FAUT TRAIGTER DES AFFAIRES AVEC SOING ET SANS EMPRESSEMENT NY SOVGY

Le soing et la diligence que nous debuons auoir en nos affaires sont choses bien différentes de la sollicitude, soucy et empressement. Les anges ont soing pour nostre salut, et le procurent auec diligence: mais ils n'en ont point pour cela de sollicitude, de soucy ny d'empressement : car le soing et la diligence appartiennent à leur charité; mais aussi la sollicitude, le soucy et l'empressement seroient totalement contraires à leur félicité; puisque le soing et la diligence peuuent estre accompagnez de la tranquillité et paix d'esprit, mais non pas la sollicitude ny le soucy et beaucoup moins l'empressement.

Soyez donc soigneuse et diligente en toutes les affaires que vous auez en charge, ma Philothée; car Dieu, vous les ayant confiées, veut que vous en ayez grand soing; mais s'il est possible, n'en soyez pas en sollicitude et soucy, c'est à dire ne les entreprenez pas avec inquiétude, anxiété et ardeur; ne vous empressez point à la besogne, car toute sorte d'empressement trouble la raison et le iugement, et nous empesche mesme de bien faire la chose à laquelle nous nous empressons.

Quand Nostre Seigneur reprend saincte Marthe, il dit : « Marthe, Marthe, tu es en soucy, et tu te troubles pour beaucoup de choses, d Voyez vous, si elle eust esté simplement soigneuse, elle ne se fust point troublée; mais parce qu'elle estoit en soucy et inquiétude, elle s'empresse et se trouble, et c'est de quoy Nostre Seigneur la reprend. Les fleuues qui vont doucement coulans en la plaine, portent les grands bateaux et riches marchandises; et les pluyes qui tombent doucement en la

campagne la fécondent d'herbes et de graines : mais les torrens et riuieres qui à grands flots courent sur la terre, ruinent leurs voisinages et sont inutiles au trafic, comme les pluies véhémentes et tempestueuses ravagent les champs et les prairies. lamaiis besoigne faicte auec impétuosité et empressement ne fut bien faicte. Il faut se despescher tout bellement, comme dit l'ancien prouerbe. Celui qui se haste, dit Salomon, court fortune de chopper et heurter des pieds. Nous faisons tousiours assez tost quand nous faisons bien. Les bourdons font bien plus de bruit, et sont bien plus empressez que les abeilles; mais ils ne font que la cire et n'ont point le miel : ainsy ceux qui s'empressent d'un soucy cuisant et d'vne sollicitude bruyante, ne fontiamais ny beaucoup ny bien.

Les mousches ne nous inquiètent pas par leur effort, mais par leur multitude : ainsy les grandes affaires ne nous troublent pas tant comme les menues quand elles sont en grand nombre. Receuez donc les affaires qui vous arriveront, en paix, et taschez de les faire par ordre l'vne après l'autre; car si vous les voulez faire tout à coup, ou en désordre, vous ferez des efforts qui vous fouleront et allanguiront vostre esprit, et pour l'ordinaire vous demeurerez accablée sous la presse, et sans effect.

En toutes vos affaires, appuyez vous totalement sur la prouidence de Dieu, par laquelle seule tous vos desseins doibuent réussir; travaillez neantmoins de vostre costé tout doucement pour coopérer auec icelle; et puis croyez que si vous vous estes bien confiée en Dieu, le succez qui vous arrivera sera tousiours le plus profitable pour vous, soit qu'il vous semble bon ou mauvais selon vostre iugement particulier.

Faites comme les petits enfans, qui de l'vne des mains se tiennent à leur père, et de l'autre cueillent des fraises

OU des meures le long des hayes; car, de mesme, amassant et maniant les biens de ce monde de l'vne de vos mains, tenez tousiours de l'autre la main du Père céleste, vous retournant de temps en temps à luy, pour voir s'il a agréable vostre mesnage ou vos occupations; et gardez bien, sur toutes choses, de quitter sa main et sa protection, pensant d'amasser ou recueillir dauantage, car s'il vous abandonne, vous ne ferez point de pas sans donner du nez en terre. le veux dire, ma Philothée, que quand vous serez parmy les affaires et occupations communes, qui ne requièrent pas vne attention si forte et si pressante, vous regardiez plus Dieu que les affaires; et quand les affaires sont de si grande importance qu'elles requièrent toute vostre attention pour estre bien faictes, de temps en temps vous regarderez à Dieu, comme font ceux qui nauiguent en mer, lesquels, pour aller à la terre qu'ils désirent, regardent plus en haut, au ciel, que non pas en bas où ils voguent : ainsy Dieu trauaillera auec vous, en vous et pour vous, et vostre trauail sera suiui de consolation.

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