‹ Les écrivains français du xvie siècle: choix de morceaux avec une introduction, de brèves notices et des notesChapitre 20 sur 60 · LA VRAYE DEVOTION · texte numérisé non relu

LA VRAYE DEVOTION

Vous aspirez à la deuotion, très chère Philothée, parce qu'estant chrestienne, vous sçauez que c'est vne vertu extrêmement agréable à la diuine Maiesté : mais d'autant que les petites fautes que Ton commet au commencement de quelque affaire, s'agrandissent infiniment aux progrez, et sont presque inséparables à la fin, il faut, auant toutes choses, que vous sçachiez ce que c'est que la vertu de deuotion; car d'autant qu'il n'y en a qu'vne vraye, et qu'il y en a grande quantité de fausses et vaines, si vous ne cognoissez quelle est la vraye, vous pourriez vous tromper et vous amuser à suyure quelque deuotion impertinente et superstitieuse...

Chacun peint la deuotion selon sa passion et fantasie. Celuy qui est adonné au ieusne se tiendra pour bien deuot, pourueu qu'il ieusne, quoique son cœur soit plein de rancune, et n'osant point tremper sa langue dedans le vin, ni mesme dedans l'eau, par sobriété, ne se feindra point de la plonger dedans le sang du prochain, par la me-

disance et calomnie. Vn autre s'estimera deuot parce qu'il dit vne grande multitude d'oraisons tous les iours, quoique après cela sa langue se fonde toute en paroles fascheuses, arrogantes et iniurieuses, parmy ses domestiques et voisins. L'autre tire fort volontiers l'aumosne de sa bourse pour la donner aux panures; mais il ne peut tirer la douceur de son cœur pour pardonner à ses ennemis; l'autre pardonnera à ses ennemis, mais tenir raison à ses créanciers, iamais qu'à vifue force de iustice. Tous ces gens là sont vulgairement tenus pour deuots, et ne le sont pourtant nullement. Les gens de Saûl cerchoient Dauid en sa maison; Michol ayant mis vne statue dedans vn lict, et l'ayant couuerte des habillemens de Dauid, leur fit accroire que c'estoit Dauid mesme qui dormoit malade. Ainsy beaucoup de personnes se couurent de certaines actions extérieures appartenantes à la saincte deuotion, et le monde croit que ce soyent gens vrayment deuots et spirituels; mais en vérité ce ne sont que des statues et fantosmes de deuotion.

La vraye et viuante deuotion, o Philothée, présuppose l'amour de Dieu, ains elle n'est autre chose qu'vn vray amour de Dieu; mais non pas toutesfois vn amour tel quel : car en tant que l'amour diuin embellit nostre ame, il s'appelle grâce, nous rendant agréables à sa diuine maiesté; en tant qu'il nous donne la force de bien faire, il s'appelle charité; mais quand il est paruenu iusques au degré de perfection auquel il ne nous fait pas seulement bien faire, mais nous fait opérer soigneusement, fréquemment et promptement, alors il s'appelle deuotion. Les autruches ne volent iamais; les poules volent, pesamment toutesfois, bassement et rarement; mais les aigles, les colombes, les arondelles volent souuent, vistement et hautement. Ainsi les pécheurs ne volent point en Dieu, ains font toutes leurs courses en la terre et pour la terre. Les gens de bien qui n'ont pas encore atteint la deuotion volent

en Dieu par leurs bonnes actions, mais rarement, lentement et pesamment. Les personnes deuotes volent en Dieu fréquemment et hautement. Bref la deuotion n'est autre chose qu'vne agilité et viuacité spirituelle, par le moyen de laquelle la charité fait ses actions en nous, ou nous par elles, promptement et affectionnement; et comme il appartient à la charité de nous faire généralement et vniuersellement pratiquer tous les commandemens de Dieu, il appartient aussi à la deuotion de nous le faire faire promptement et diligemment. C'est pourquoy celuy qui n'obserue tous les commandemens de Dieu ne peut estre estimé ny bon ny deuot, puisque, pour estre bon, il faut auoir la charité; et pour estre deuot, il faut auoir, outre la charité, vne grande vivacité et promptitude aux actions charitables.

Et d'autant que la deuotion gist en certain degré d'excellente charité, non seulement elle nous rend prompts, actifs et diligens à l'obseruation de tous les commandemens de Dieu; mais outre cela elle nous prouoque à faire promptement et affectionnement le plus de bonnes œuures que nous pouuons, encore qu'elles ne soyent aucunement commandées, ains seulement conseillées ou inspirées; car tout ainsy qu'vn homme qui est nouuellement guéri de quelque maladie, chemine autant qu'il lui est nécessaire, mais lentement et pesamment, de mesme le pécheur estant guéri de son iniquité, il chemine autant que Dieu luy commande, pesamment neantmoins et lentement, iusques à tant qu'il ait atteint la deuotion; car alors, comme bien sain, non seulement il chemine, mais il court et saute en la voye des commandemens de Dieu, et de plus il passe et court dans les sentiers des conseils et inspirations célestes. Enfin la charité et la deuotion ne sont non plus différentes l'vne de l'autre que la flamme l'est du feu; d'autant que la charité estant vn feu spirituel, quand elle est fort enflammée elle s'appelle deuotion :

si que la deuotion n'adiouste rien au feu de la charité, sinon la flamme, qui rend la charité prompte, actiue et diUgente, non seulement à l'obseruation des commandemens de Dieu, mais à Texercice des conseils et inspirations célestes.

Introduction à la Vie dénote, V^ partie, chap. i.)

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