VIII, X, XIV
QV'iL NE FAVT POINT s'aMVSER AVX PAROLES DES ENFANS DV MONDE
Tout aussitost que les mondains s'apperceuront que vous voulez suiure la vie deuote, ils descocheront sur vous mille traicts de leur caiolerie et mesdisance : les plus malins calomnieront vostre changement d'hypocrisie, bigoterie et artifice; ils diront que le monde vous a faict
mauuais visage, et qu'à son refus vous recourez à Dieu : vos amis s'empresseront de vous faire vii monde de remonstrances, fort prudentes et charitables à leur aduis. Vous tomberez, diront ils, en quelque humeur melancholique; vous perdrez crédit au monde; vous vous rendrez insupportable; vous vieiUirez devant le temps; vos affaires domestiques en pastiront; il faut viure au monde comme au monde; on peut bien faire son salut sans tant de mystères; et mille telles bagatelles.
Ma Philothée, tout cela n'est qu'vn sot et vain babil; ces gens là n'ont nul soin ni de vostre santé ni de vos affaires : Si vous estiez du monde, dit le Sauueur, le monde aimeroit tout ce qui est sien; mais parce que vous n'estes pas du monde, partant il vous hait. Nous avons vu des gentilshommes et des dames passer la nuict entière, ains plusieurs nuicts de suite, à iouer aux échecs et aux cartes : y a il vne attention plus chagrine, plus melancholiqueet plus sombre que celle là! Les mondains neajitmoins ne disoient mot; les amis ne se mettoient point en peine : et pour la méditation d'vne heure, ou pour nous voir leuer vn peu plus matin qu'à l'ordinaire pour nous préparer à la communion, chacun court au médecin pour nous faire guérir de l'humeur hypocondriaque et de la iaunisse! On passera trente nuicts à danser, nul ne s'en plainct; et pour la veille seule de la nuict de Noël, chacun tousse et crie au ventre le iour suiuant. Qui ne void que le monde est vn iuge inique, gracieux et fauorable pour ses enfans, mais aspre et rigoureux aux enfans de Dieu ?
Nous ne sçaurions estre bien auec le monde qu'en nous perdans auec luy. Il n'est pas possible que nous le contentions, car il est trop bizarre : Jean est venu, dit le Sauueur, ne mangeant ni huuant, et vous dites qu'il est endiablé; le Fils de l'homme est venu mangeant et buuant, et vous dites qu'il est Samaritain. Il est vray, Philothée, si nous nous relaschons par condescendance à rire, iouer,
danser auec le monde, il s'en scandalisera; si nous ne le faisons pas, il nous accusera d'hypocrisie ou melancholie; si nous nous parons, il l'interprétera à quelque dessein; si nous nous desmettons, ce sera par vilité de cœur : nos gayetez seront par luy nommées dissolutions, et nos mortifications, tristesses; et nous regardant ainsy de mauuais œil, iamais nous ne pouuons lui estre agréables. Il agrandit nos imperfections, et publie que ce sont des péchez; de nos péchez véniels, il en fait des mortels, et nos péchez d'infirmité, il les conuertit en péchez de malice. Au lieu que la charité ne pense point de mal, au contraire le monde pense tousiours mal, et quand il ne peut accuser nos actions, il accuse nos intentions : soit que les moutons ayent des cornes ou qu'ils n'en ayent point, soit qu'ils soyent blancs ou qu'ils soyent noirs, le loup ne laissera pas de les manger s'il peut.
Quoy que nous fassions, le monde nous fera la guerre : si nous sommes longuement deuant le confesseur, il demandera que c'est que nous pouuons tant dire; si nous y sommes peu, il dira que nous ne disons pas tout; il espiera tous nos mouuemens, et pour une seule petite parole de cholere, il protestera que nous sommes insupportables; le soing de nos affaires lui semblera auarice, et nostre douceur, niaiserie : et quant aux enfans du monde, leurs choleres sont generositez; leurs auarices, mesnages; leurs priuautez, entretiens honnorables: les aragnes gastenttousioiirs l'ouurage des abeilles.
Laissons cest aueugle, Philothée; qu'il crie tant qu'il voudra, comme vn chat-huant, pour inquiéter les oyseaux du iour : soyons fermes en nos desseins, inuariables en nos resolutions; la perseuerance fera bien voir si c'est à certes et tout de bon que nous sommes sacrifiez à Dieu et rangez à la vie deuote. Ce ne nous est pas une petite commodité pour bien asseurer le commencement de nostre deuotion, que d'en receuoir de l'opprobre et de la calom-
nie; car nous euitons par ce moyen le péril de la vanité et de l'orgueil... Nous sommes crucifiez au monde, et le monde nous doibt estre crucifié : il nous tient pour fols, tenons le pour insensé.
QV'iL FAVÏ AVOIR BON GOVRAGE
La lumière, quoique belle et désirable à nos yeux, les éblouit neantmoins après qu'ils ont esté en de longues ténèbres; et deuant que l'on se soit appriuoisé auec les habitans de quelque pays, pour courtois et gratieux qu'ils soyent, on s'y trouue aucunement estonné. Il se pourra bien faire, ma chère Philothée, qu'à ce changement de vie plusieurs sousleuemens se feront en vostre intérieur; et que ce grand et gênerai adieu que vous auez dict aux folies et niaiseries du monde, vous donnera quelque ressentiment de tristesse et descouragement : si cela vous arriue, ayez vn peu de patience, ie vous prie, car ce ne sera rien; ce n'est qu'un peu d'estonnement que la nouueauté vous apporte; passé cela, vous receurez dix mille consolations, 11 vous faschera peut- estre d'abord de quitter la gloire que les fols et moqueurs vous donnoient en vos vanitez ; mais 0 Dieu! voudriez vous bien perdre l'éternelle que Dieu vous donnera en vérité? Les vains amusemens et passetemps esquels vous auez employé les années passées, se représenteront encore à vostre cœur pour l'appaster et faire retourner de leur costé;, nriais auriez vous bien le courage de renoncer à ceste heureuse éternité, pour de si trompeuses legeretez. Croyez moy, si vous perseuerez, vous ne tarderez pas de receuoir des douceurs cordiales, si deli-
cieuses et agréables, que vous confesserez que le monde n'a rien que du fiel en comparaison de ce miel, et qu'vn seul iour de deuotion vaut mieux que mille années de la vie mondaine.
Mais vous voyez que la montagne de la perfection chrestienne est extrêmement haute. Ehl mon Dieu! ce dites vous, comment pourrai ie monter? Courage, Philothée! quand les petits mouschons des abeilles commencent à prendre forme, on les appelle nymphes, et lors ils ne sçaur oient encore voler sur les fleurs, ny sur les monts, ny sur les collines voisines, pour amasser le miel; mais petit à petit, se nourrissans du miel que leurs mères ont préparé, ces petites nymphes prennent des aisles et se fortifient, en sorte que par après ils volent à la queste par tout le paysage. Il est vray, nous sommes encor de petits mouschons en la deuotion; nous ne sçamions monter selon nostre dessein, qui n'est rien moins que d'atteindre à la cime de la perfection chrestienne; mais si nous commençons à prendre forme par nos désirs et resolutions, les aisles nous commencent à sortir, il faut donc espérer qu'vn iour nous serons abeilles spirituelles, et que nous volerons : et tandis, vivons du miel de tant d'enseignemens que les anciens deuots nous ont laissez, et prions Dieu qu'il nous donne des plumes comme de colombe, afin que non seulement nous puissions voler au temps de la vie présente, mais aussi nous reposer en l'éternité de la future.
qv il favt garder l'esgalité de l'ame av miliev des evenemens
Dieu continue l'estre de ce grand monde en vne perpétuelle vicissitude, par laquelle le iour se change tousiours en nuict, le printemps en esté, l'esté en automne, l'automne en hyuer et l'hyuer en printemps; et l'vn des iours ne ressemble iamais parfaictement à l'autre : on en voit de nébuleux, de pluuieux, de secs et de venteux; variété qui donne vne grande beauté à cest vniuers. Il en est de mesme de l'homme, qui est, selon le dire des anciens, vn abrégé du monde; car iamais il n'est en vn mesme estât; et sa vie escoule sur ceste terre comme les eaux, flottant et ondoyant en vne perpétuelle diuersité de mouuemens, qui tantost l'esleuent aux espérances, tantost l'abaissent par la crainte, tantost le plient à droicte par la consolation, tantost à gauche par l'affliction , et iamais vne seule de ses iournées, ny mesme vne de ses heures, n'est entièrement pareille à l'autre.
C'est vn grand aduertissement que celuy cy. Il nous faut tascher d'auoir vne continuelle et inuiolable esgaiité du cœur en vne si grande inesgalité d'accidens; et quoique toutes choses se tournent et varient diuersement autour de nous, il faut demeurer constamment immobiles, à tousiours regarder, tendre et prétendre à nostre Dieu. Que le nauire prenne telle route qu'on voudra; qu'il cingle au ponant ou au leuant, au midy ou septentrion, et quelque vent que ce soit qui le porte, iamais pourtant son aiguille marine ne regardera que sa belle estoille et le pôle. Que tout se renuerse sens dessus dessous, ie ne dis pas seulement autour de nous, mais ie dis en nous; c'est à dire que nostre ame soit triste, ioyeuse, en douceur, en
amertume, en paix, en trouble, en clarté, en ténèbres, en tentations, en repos, en goust, en desgoust, en sécheresse, en tendreté; que le soleil la brusle, ou que la rosée la rafraischisse; ahl si faut il pourtant qu'à iamais et tousiours la poincte de nostre cœur, de nostre esprit, de nostre volonté supérieure, qui est nostre boussole, regarde incessamment et tende perpétuellement à l'amour de Dieu son créateur, son sauueur, son unique et souuerain bien : Ou que nous viuions, ou que nous mourions, ditl'Apostre, si sommes nous à Dieu : qui nous séparera de l'amour et charité de Dieu? Non, iamais rien ne nous séparera de cest amour: ny la tribulation, ny l'angoisse, ny la mort, ny^la vie, ny la douleur présente, ny la crainte des accidens futurs, ny les artifices des malins esprits, ny la hauteur des consolations, ny la profondité des afflictions, ny la tendreté, ny la sécheresse, ne nous doit iamais séparer de ceste saincte charité qui est fondée en lesus Christ.
Geste resolution si absolue de ne iamais abandonner Dieu, ny quitter son doux amour, sert de contrepoids à nos âmes pour les tenir en la saincte esgalité, parmy l'inesgalité des diuers mouuemens que la condition de ceste vie luy apporte; car, comme des auettes se voyans surprises du vent en la campagne, embrassent des pierres pour se pouuoir balancer en Faer, et n'estre pas si aisement*transportees à la mercy de Forage; ainsy nostre ame, ayant viuement embrassé par resolution le pretieux amour de son Dieu, demeure constante parmy l'inconstance et vicissitude de consolations et afflictions tant spirituelles que temporelles, extérieures qu'intérieures.
{Introduction à la Vie deuote, IV^ partie, chap. i, ii, xiii.^
DE QYELQYES GRACES