‹ Les écrivains français du xvie siècle: choix de morceaux avec une introduction, de brèves notices et des notesChapitre 24 sur 60 · DIVERSITÉ DES GRACES DISTRIBVÉES · texte numérisé non relu

DIVERSITÉ DES GRACES DISTRIBVÉES

AVX HOMMES

Dieu certes monstre admirablement la richesse incompréhensible de son pouuoir, en ceste si grande variété de choses que nous voyons en la nature. Mais il fait encore plus magnifiquement paroistre les thresors infinis de sa bonté en la différence nompareille des biens que nous recognoissons en la grâce. Car il ne s'est pas contenté, en l'excez sacré de sa miséricorde, d'enuoyer à son peuple, c'est à dire au genre humain, vne rédemption générale et vniuerselle,'par laquelle vn chacun peut estre sauué; mais il l'a diuersifiée en tant de manières , que sa libéralité reluisant en toute ceste variété, ceste variété réciproquement embellit aussi sa libéralité.

Ainsy il destina premièrement, pour sa très saincte mère, vne faueur digne de l'amour d'vn fils qui, estant tout sage, tout puissant et tout bon, se debuoit préparer vne mère à son gré; et partant il voulut que sa rédemption luy fust appliquée par manière de remède preseruatif, afin que le péché qui s'escouloit de génération en génération ne paruinst point à elle; de sorte qu'elle fut rachetée si excellemment qu'encore que par après le torrent de l'iniquité originelle vinst rouler ses ondes infortunées sur la conception de ceste sacrée Dame auec tant d'impétuosité comme il eust faict sur celle des autres filles d'Adam; si est ce qu'estant arriué là il ne passa point outre, ains s'arresta court comme fit anciennement le lordain, du temps de losué, et pour le mesme respect : car ce fleuue retint son cours en reuerence du passage de

l'Arche de l'alliance, et le péché originel retira ses eaux, reuerant et redoutant la présence du vray tabernacle de l'éternelle alliance.

De ceste manière doncques Dieu destourna de sa glorieuse mère toute captiuité, luy donnant le bonheur des deux estats de la nature humaine, puisqu'elle eut l'innocence que le premier Adam auoit perdue, et iouyt excellemment de la rédemption que le second luy acquit; en suite de quoy, comme vn iardin d'eslite, qui debuoit porter le fruict de vie, elle fut rendue florissante en toutes sortes de perfections. Ce fils de l'amour éternel ayant ainsy paré sa mère de robbe d'or, recamée en belle variété, afin qu'elle fust la reyne de sa dextre, c'est à dire la première de tous les esleus qui iouyroit des délices de la dextre diuine : si que ceste mère sacrée, comme toute reseruée à son fils, fut par lui rachetée non seulement de la damnation , mais aussi de tout péril de la damnation, luy asseurant la grâce et la perfection de la grâce; en sorte qu'elle marchast comme vne belle aube, qui, commençant à poindre, va continuellement croissant en clarté iusques au plein iour. Rédemption admirable, chef d'œuure du Rédempteur, et la première de toutes les rédemptions, par laquelle le fils, d'vn cœur vrayment filial, preuenant sa mère es bénédictions de douceur, il la preserue, non seulement du péché, comme les anges, mais aussi de tout péril de péché et de tous les diuertissemens et retardemens de l'exercice du sainct amour. Aussi proteste il qu'entre toutes les créatures raisonnables qu'il a choisies ceste Alere est son unique colombe, sa toute parfaicte, sa toute chère, bien -aimée, hors de tout parangon et de toute comparaison.

Il y eut donc en la prouidence éternelle vne faueur incomparable pour la Reyne des reynes, mère de très belle

dilection, et toute très vniquement parfaicte. Il y en eut aussi des spéciales pour des autres. Mais après cela ceste souueraine bonté respandit vne abondance de grâces et bénédictions sur toute la race des hommes et la nature des anges, de laquelle tous ont esté arrousez comme d'vne pluye qui tombe sur les bons et les mauuais : tous ont esté esclairez comme d'vne lumière qui illumine tout homme venant en ce monde; tous ont receu leur part, comme d'vne semence qui tombe non seulement sur la bonne terre, mais emmy les chemins, entre les espines et sur les pierres; afin que tous fussent inexcusables douant le Rédempteur, s'ils n'employent ceste très abondante rédemption pour leur salut.

Mais pourtant, quoique ceste très abondante suffisance de grâces soit ainsy versée sur toute la nature humaine, et qu'en cela nous soyons tous esgaux; qu'vne riche abondance de bénédictions nous est offerte à tous; si est ce neantmoins que la variété de ces faneurs est si grande, qu'on ne peut dire qui est plus admirable, ou la grandeur de toutes les grâces en vne si grande diuersité, ou la diuersité en tant de grandeur. Qui ne void qu'entre les chrestiens les moyens du salut sont plus grands et puissans qu'entre les barbares; et que, parrny les chestiens, il y a des peuples et des villes où les pasteurs sont plus fructueux et capables? Or de nier que ces moyens extérieurs ne soyent pas des faneurs de la prouidence diuine, ou de reuoquer en doute qu'ils ne contribuent pas au salut et à la perfection des âmes, ce seroit estre ingrat enuers la bonté céleste, et desmentir la véritable expérience qui nous fait voir que, pour l'ordinaire, où ces moyens extérieurs abondent, les intérieurs ont plus d'efîect et réussissent mieux.

Certes, comme nous voyons qu'il ne se treuue iamais deux hommes parfaictement semblables es dons naturels, aussi ne s'en treuue il iamais de parfaictement esgaux es

surnaturels. Les anges, comme le grand sainct Augustin et sainct Thomas asseurent, receurent la grâce selon la variété de leurs conditions naturelles : or ils sont tous ou de différente espèce ou au moins de diuerses conditions, puisqu'ils sont distingués les vns des autres; doncques autant qu'il y a d'anges, il y a aussi de grâces différentes; et bien que, quant aux hommes, la grâce ne soit pas donnée selon leurs conditions naturelles, toutesfois, la diuine douceur prenant plaisir, et, par manière de dire, s'esgayant en la production des grâces, elle les diuersifie en infinies façons, afin que de ceste variété se fasse le bel esmail de sa rédemption et miséricorde : dont l'Eglise chante, en la feste de chaque confesseur euesque : Il ne s'en est point treuué de semblable à luy. Et comme au ciel nul ne sçait le nom nouueau, sinon celuy qui le reçoit, parce que chacun des bienheureux a le sien particulier, selon l'estre nouueau de la gloire qu'il acquiert : ainsy en terre chacun reçoit vne grâce si particulière que toutes sont diuerses. Aussi nostre Sauueur compare sa grâce aux perles, lesquelles, comme dit Pline, s'appellent autrement vnions, parce qu'elles sont tellement vniques vne chascune en ses qualitez, qu'il ne s'en treuue iamais deux qui soyent parfaictement pareilles; et comme vne estoille est différente de l'autre en clarté, ainsy seront dilïerents les hommes les vns des autres en la gloire, signe euident qu'ils l'auront esté en la grâce. Or ceste variété en la grâce, ou ceste grâce en la variété, fait vne très sacrée beauté et très suaue harmonie qui resiouyt toute la saincte cité de Hierusalem la céleste.

Mais il se faut bien garder de iamais rechercher pourquoy la suprême sagesse a departy vne grâce à l'vn plustost qu'à l'autre; ny pourquoy il fait abonder ses faneurs en vn endroict plustost qu'en l'autre; non, n'entrez iamais en ceste curiosité : car, ayans tous suffisamment.

ains abondamment, ce qui est requis pour le salut, quelle raison peut auoir homme du monde de se plaindre, s'il plaist à Dieu de départir ses grâces plus largement aux vns qu'aux autres? Si quelqu'vn s'enqueroit pourquoy Dieu a faict les melons plus gros que les fraises, ou les lys plus grands que les violettes; pourquoy le romarin n'est pas une rose, ou pourquoy l'œillet n'est pas vn soucy; pourquoy le paon est plus beau qu'vne chauuesouris, ou pourquoy la figue est douce et le citron aigrelet, on se moqueroit de ses demandes, et on lui diroit: Pauure homme, puisque la beauté du monde requiert la variété, il faut qu'il y ait des différentes et inesgales perfections es choses, et que l'vne ne soit pas l'autre; c'est pourquoy les vnes sont petites, les autres grandes, les vnes aigres, les autres douces, les vnes plus et les autres moins belles. Or c'en est de mesme es choses surnaturelles, chaque personne a son don : vn ainsy, et l'autre ainsy, dit le Sainct Esprit. C'est donc vne impertinence de vouloir rechercher pourquoy sainct Paul n'a pas eu la grâce de sainct Pierre, ny sainct Pierre celle de sainct Paul; pourquoy sainct Antoine n'a pas esté sainct Athanase, sainct Athanase sainct Hierosme; car on respondroit à ses demandes que l'Eglise est vn iardin diapré de fleurs infinies; il y en faut donc de diuerses grandeurs, de diuerses couleurs, de diuerses odeurs, et, en somme, de différentes perfections. Toutes ont leur prix, leur grâce et leur esmail, et toutes, en l'assemblage de leurs variétés, font vne très agréable perfection de beauté.

[De l'Amour de Dieu, liv. II , chap, vi et vu.)

SALNT FRANÇOIS DE SALES 22cJ

PENSEES SVR L VNION DES BIENHEVREVX AVEC DIEV

L'amour triomphant que les bienheureux exercent au ciel consiste en la finale, inuariable et éternelle vnion de l'ame auec son Dieu : mais qu'est elle ceste vnion?

A mesure que nos sens rencontrent des obiects agréables et excellens, ils s'appliquent plus ardemment et auidément à la iouissance d'iceux. Plus les choses sont belles, agréables à la veuë et deûement esclairées, plus l'œil les regarde auidement et viuement; et plus la voix ou musique est douce et suaue, plus elle attire l'attention de l'aureille : si que chaque obiect exerce vne puissante mais amiable violence sur le sens qui luy est destiné. Violence qui prend plus ou moins de force selon que l'excellence est moindre ou plus grande, pourueu qu'elle soit proportionnée à la capacité du sens qui en veut iouyr : car l'œil, qui se plaist tant en la lumière, n'en peut pourtant supporter l'extrémité, et ne sçauroit regarder fixement le soleil : et pour belle que soit vne musique, si elle est forte et trop proche de nous, elle nous importune, et offense nos aureilles. La vérité est l'obiect de nostre entendement, qui a par conséquent tout son contentement à descouurir et cognoistre la vérité des choses, et selon que les veritez sont plus excellentes, nostre entendement s'applique plus délicieusement et plus altentiuement à les considérer. Quel plaisir pensez vous qu'eussent ces anciens philosophes, qui cogneurent si excellemment tant de belles veritez en la nature? Certes toutes les voluptez ne leur estoient rien, en comparaison de leur bien-aimée philosophie, pour laquelle

quelques vns d'entre eux quittoient les honneurs; les autres des grandes richesses; d'autres leur pays : et s'en est treuué tel, qui, de sens rassis, s'est arraché les yeux, se priuant pour iamais de la iouyssance de la belle et agréable lumière corporelle, pour s'occuper plus librement à considérer la vérité des choses par la lumière spirituelle : car on lit cela de Democrite, tant la cognoissance de la vérité est délicieuse; dont Aristote a dit fort souuent, que la félicité et béatitude humaine consiste en la sapience, qui est la cognoissance des veritez eminentes.

Mais lors que nostre esprit, esleué au dessus de la lumière naturelle, commence à voir les veritez sacrées de la foy, ô Dieul quelle allégresse I l'âme se fond de plaisir, oyant la parole de son céleste espoux, qu'elle treuue plus douce et suaue que le miel de toutes les sciences humaines.

Dieu a empreint sa piste, ses alleures et passées en toutes les choses créées; de sorte que la cognoissance que nous auons de sa diuine maiesté, par les créatures, ne semble estre autre chose que la veuë des pieds de Dieu, et qu'en comparaison de cela la foy est vne veuë de la face mesme de sa diuine maiesté, laquelle nous ne voyons pas encore au plein leur de la gloire, mais nous la voyons pourtant comme en la prime aube du iour, ainsy qu'il aduint à lacob auprès du gay de lacob : car bien qu'il n'eust veu l'Ange auec lequel il luitta, sinon à la foible clarté du poinct du iour; si est ce que tout rauy de contentement il ne laissa pas de s'escrier : l'ay veu le Seigneur face à face, et mon ame a esté sauuée. 0 combien délicieuse est la saincte lumière de la foy, par laquelle nous sçauons auec une certitude nompareille, non seulement l'histoire de l'origine des créatures et de leur vray vsage, mais aussi celle de la naissance éternelle du grand et souuerain Verbe diuin, auquel et par lequel tout a esté

faict; et lequel auec le Pere et le Sainct Esprit est vn seul Dieu, très vuique, très adorable, et béni es siècles des siècles. Amen. Ahl dit sainct Hierosme à son Paulin, le docte Platon ne sceut oncques cecy; l'éloquent Demosthenes Fa ignoré. 0 que vos paroles, dit ce grand roy, sont douces. Seigneur, à mon palais, plus douces que le miel à ma bouche 1 Nostre cœur n'estoit il pas tout p.rdent, tandis qu'il nous parloit en chemin, disent ces heureux pèlerins d'Emmaûs, parlans des flammes amoureuses dont ils estoient touchez, par la parole de la foy. Que si les veritez diuines sont de si grande suauité estant proposées en lumière obscure de la foy, ô Dieu! 'que sera ce quand nous les contemplerons en la clarté du midy de la gloire?

La reyne de Saba, qui à la grandeur de la renommée de Salomon, auoit tout quitté pour le venir voir, estant arriuée en sa présence, et ayant escoutéles merueilles de la sagesse qu'il respandoit en ses propos, toute esperdue et comme pasmée d'admiration, s'escria que ce qu'elle auoit appris, par ouy dire, de ceste céleste sagesse, n'estoit pas la moitié de la cognoissance que la veuë et l'expérience luy en donnoient.

Ahl que belles et amiables sont les veritez que la foy nous reuele par l'ouye; mais quand arriuôz en la céleste Hierusalem, nous verrons le grand Salomon, Roy de gloire, assis sur le throsne de sa sapience, manifestant auec vne clarté incompréhensible les merueilles et secrets éternels de sa vérité souueraine, auec tant de lumière que nostre entendement verra en présence ce qu'il auoit creu ici bas, oh alors, quels rauissemensl quelles extases I quelles admirations I quelles amours! quelles douceurs I Non iamais, dirons nous en cest excez de suauité, non iamais nous n'eussions sceu penser de voir des veritez si délectables. Nous auons voirement creu tout ce qu'on nous auoit annoncé de ta gloire, ô grande cité de Dieu; mais

nous ne pouuions pas conceuoir la grandeur infinie des abismes de tes délices.

(De l'Amour de Dieu, liv. III , chap. ix.)

qv'en diev il n'y a qv'vn sevl acte qvi est

SA propre DIVINITÉ

Nous auons une grande diuersité de facultez et habitudes, qui produisent aussi une grande variété d^actions, et ces actions vne multitude nompareille d'ouurages. Car ainsy sont diuerses les facultez de voir, d'ouyr, de gouster, toucher, se mouuoir, se nourrir, entendre, vouloir; et les habitudes de parler, marcher, iouer, chanter, coudre, sauter, nager; comme aussi les actions et les œuures qui prouiennent de ces facultez et habitudes, sont grandement différentes.

Mais il n'en est pas de mesme en Dieu, car il n'y a en luy qu'vne très simple infinie perfection, et en ceste perfection, qu'vn seul très unique et très pur acte; ains, pour parler plus sainctement et sagement. Dieu est vne seule très souuerainement unique et très uniquement souueraine perfection, et ceste perfection est vn seul acte, très purement simple et très simplement pur, lequel n'estant autre chose que la propre essence diuine, il est par conséquent tousiours permanent et éternel. Et neantmoins, chetiucs créatures que nous sommes, nous parlons des actions de Dieu comme s'il en faisoit tous les iours grande quantité, et en grande variété, bien que nous sçachions le contraire. Mais nous sommes forcez à

cela par nostre imbécillité; car nous ne sçauons parler sinon selon que nous entendons, selon que les choses ont accoustumé de se passer parmy nous : or, d'autant qu'es choses naturelles il ne se fait presque point de diuersité d'ouurages que par diuersité d'actions, quand nous voyons tant de besoignes différentes, vne si grande variété de productions, et ceste multitude innumerable des exploicts de la puissance diuine, il nous semble d'abord que ceste diuersité se fait par autant d'actes que nous voyons de différents effects : et nous en parlons tout de mesme, pour parler plus à nostre aise, selon nostre practique ordinaire, et la coustume que nous auons d'entendre les choses. Et si en cela nous n'offensons pas la vérité; car encore qu'en Dieu il n'y ait pas multitude d'actions, ains vn seul acte qui est la diuinité mesme; cest acte toutesfois est si parfaict qu'il comprend excellemment la force et la vertu de tous les actes qui sembleroient estre requis pour toute la diuersité des effects que nous voyons.

Dieu ne dit qu'vii seul mot, et en vertu d'iceluy, en vn moment furent faicts le soleil, la lune et ceste innombrable multitude d'astres, auec leurs différences en clarté, en mouuement, en influences. Vn seul mot de Dieu rempUt l'air d'oyseaux, et la mer de poissons; fit esclore de la terre toutes les plantes, et tous les animaux que nous y voyons : car encor que l'historien sacré, s'accommodant à nostre façon d'entendre, raconte que Dieu répéta souuent ceste toute puissante parole. Soit faict, es iournées de la création du monde; neantmoins, à proprement parler, ceste parole fut très vnique, si que Dauid l'appelle vn souffle, ou aspiration de la bouche diuine, c'est à dire, vn seul traict de son infinie volonté, lequel respand si puissamment sa vertu en la variété des choses créées, que pour cela nous le conceuons comme s'il estoit multiplié et diuersifié en autant de différences comme il

y en a en ces efïects; quoiqu'en vérité il sojt très vnique et très simple. Ainsy sainct Chrysostome remarque que ce que Moyse a dict en plusieurs paroles, descriuant la création du monde, le glorieux sainct lean l'a exprimé en vn seul mot, disant que par le Verbe, c'est à dire, par ceste Parole éternelle qui est le Fils de Dieu, tout a esté faict.

Geste parole doncques, estant très simple et très vnique, produit toute la distinction des choses; estant inuariable, produit tous les bons changemens, et enfin estant permanente en son éternité, elle donne succession, vicissitude, ordre, rang et saison à toutes choses.

Imaginons, ie vous prie, d'un costé, vn peintre qui fait l'image de la naissance du Sauueur; il donnera sans doute mille et mille traicts de pinceau, et mettra non seulement des iours, mais des semaines et des mois à façonner ce tableau, selon la variété des personnages, et autres choses qu'il y veut représenter : mais d'autre costé voyons vn imprimeur d'images, qui ayant mis sa feuille sur la planche taillée^ du mesme mystère de la Natiuité, ne donnera qu'vn seul coup de presse; en ce seul coup, il fera tout son ouurage, et soudain il tirera son image, laquelle en belle taille douce représentera très agréablement tout ce qui a deu estre imaginé, selon l'histoire sacrée; et bien qu'il n'ait faict qu'vn seul mouuement, son ouurage toutesfois portera grande quantité de personnages, et d'autres choses différentes bien distinguées, chacune en son ordre, en son rang, en son lieu, en sa distance et en sa proportion; et qui ne sçauroit pas le secret, il seroit tout estonné de voir sortir d'vn seul acte vne si grande variété d'efîects : ainsy la nature, comme le peintre, multiplie et diuersifie ses actes, à mesure que ses besoignes sont différentes, et luy faut vn grand temps pour faire des grands effects; mais Dieu, comme l'imprimeur, a donné l'estre à toute la diuersité des créatures qui ont

esté, sont et seront, par vn seul traict de sa toute puissante volonté, tirant de son idée, comme de dessus vne planche bien taillée, ceste admirable différence de personnes et d'autres choses, qui s'entresuiuent es saisons, es aages, es siècles, chacune en son ordre, selon qu'elles debuoient estre : ceste souueraine vnité de l'acte diuin estant opposée à la confusion et au désordre, et non à la distinction ou variété, qu'elle employé au contraire, pour en composer la beauté, déduisant toutes les différences et diuersitez à la proportion, et la proportion à l'ordre, et l'ordre à l'vnité du monde, qui comprend toutes choses créées, tant visibles qu'inuisibles, lesquelles toutes ensemble s'appellent Vnivers, peut-estre parce que toute leur diuersité se réduit en vnité, comme qui diroit vniuers, c'est à dire, vnique et diuers, vnique auec diuersité, et diuers auec unité.

En somme, la souueraine vnité diuine diuersifîe tout, et sa permanente éternité donne vicissitude à toutes choses, parce que la perfection de ceste vnité estant sur toute différence et variété, elle a de quoi fournir l'estre à toute la diuersité des perfections créées, et a la force de les produire. En signe de quoy, l'Escriture nous ayant rapporté que Dieu au commencement dit ; Soyent faicts des luminaires au firmament du ciel, et puis separans le iour de la nuict, qu'ils soyent en signes, en temps, et iours et années, nous voyons encor maintenant ceste perpétuelle reuolution, et entresuite de temps et de saisons, qui durera iusques à la fin du monde, pour nous apprendre que, comme

Un mot de ses commandemens Suffît à tous ces mouuemens ,

aussi le seul éternel vouloir de sa diuine Maiesté estend sa force de siècle en siècle; et iusques aux siècles des siècles,

pour tout ce qui a esté, qui est, et qui sera éternellement, sans que chose quelconque ait estre que par ce seul, très vnique, très simple et très éternel acte diuin, auquel soit honneur et gloire. Amen.

^Dc l'Amour ilc Dieu, liv. Il , chap. n.'^

DE LA SOVMISSION QVE NOVS DEBVONS AVX DECRETS DE LA PROVIDENCE

Aymons et adorons en esprit d'humilité ceste profondité de iugemens de Dieu, laquelle, comme dit sainct Augustin, le sainct apostre ne descouure pas, ains l'admire, quand il exclame : 0 profondité des iugemens de Dieu ! qui pourroit conter le sable de la mer, les gouttes de la pluye, et mesurer la largeur de l'abisme? dit cest excellent esprit de sainct Grégoire Nazianzene, et qui pourra sonder la profondité de la diuine sagesse, par laquelle elle a créé toutes choses, et les modère comme elle veut et entend? Car de vray il suffit qu'à l'exemple de l'Apostre, sans nous arrester à la difficulté et obscurité d'icelle, nous l'admirions. 0 profondité des richesses et de la sagesse et de la science de Dieu, o que ses iugemens sont inscrutables, et ses voyes inaccessibles! Qui a cogneu le sentiment du Seigneur, et qui a esté son conseiller? Les raisons de la volonté diuine ne peuuent estre pénétrées par nostre esprit, iusques à ce que nous voyons la face de Celui qui atteint de bout à bout fortement, et dispose toutes choses suauement, faisant tout ce qu'il fait, en nombre, poids et mesure; et auquel le Psalmiste dit : Seigneur, vous auez tout faict en sagesse.

Combien de fois nous arriue il d'ignorer comment et pourquoy les œuvres mesmes des hommes se font? et donc, dit le mesme sainct evesque de Nazianze, l'artisan n'est pas ignorant, encor que nous ignorions son artifice, ny de mesme certes les choses de ce monde ne sont pas témérairement et imprudemment faictes, encor que nous ne sçachions pas leurs raisons. Si nous entrons en la boutique d'vn horloger, nous treuuerons quelquesfois vn horologe, qui ne sera pas plus gros qu'vne orange, auquel il y aura neantmoins cent ou deux cens pièces, desquelles les vues seruiront à la monstre, les autres à la sonnerie des heures et du resueille-matin; nous y verrons des petites roues, dont les vues vont à droicte, les autres à gauche, les vnes tournent par dessus, les autres par bas, et le balancier qui à coups mesurez va balançant son mouuement de part et d'autre ; et nous admirons comme l'art a sçeu ioindre vne telle quantité de si petites pièces les vnes aux autres, auec vne correspondance si iuste; ne sçachans ny à quoy chaque pièce sert, ny à quel effect elle est faicte ainsy, si le maistre ne nous le dit, et seulement en gênerai nous sçauons que toutes seruent pour la monstre ou pour la sonnerie. On dit que les bons Indois s'amuseront des iours entiers auprès d'vn horologe, pour ouyr sonner les heures à poinct nommé, et ne pouuans deuiner comme cela se fait, ils ne disent pas pourtant que c'est sans art et raison , ains demeurent rauis d'amour et d'honneur enuers ceux qui gouuernent les horologes, les admirans comme gens plus qu'humains. Nous voyons ainsy cest Vniuers, et surtout la nature humaine, comme vn horologe composé d'vne si grande variété d'actions et de mouuemens, que nous ne sçaurions nous empescher de l'estonnement. Et nous sçauons bien, en gênerai, que ces pièces diuersifiées en tant de sortes seruent toutes, ou pour faire paroistre comme en vne monstre la très saincte iustice de Dieu, ou pour ma-

nifester la triomphante miséricorde de sa bonté comme par vne sonnerie de louange; mais de cognoistre en particulier l'vsage de chaque pièce, ou comme elle est ordonnée à la fin générale, ou pourquoy elle est faicte ainsy, nous ne le pouvons pas entendre, sinon que le souuerain ouurier nous l'enseigne. Or il ne nous manifeste pas son art, afin que nous l'admirions auec plus de reuerence, iusques à ce qu'estans au ciel, il nous rauisse en la suauité de sa sagesse, lorsqu'on l'abondance de son amour il nous descouurira les raisons, moyens et motifs de tout ce qui se sera passé en ce monde, au profit de nostre salut éternel.

Nous ressemblons, dit derechef le grand Nazianzene, à ceux qui sont affligez du vertigo, ou tournoiement de teste; il leur est aduis que tout tourne sens dessus dessous autour d'eux, bien que ce soit leur ceruelle et imagination qui tournent, et non pas les choses. Car ainsy rencontrans quelques evenemens desquels les causes nous sont incogneuës, il nous semble que les choses du monde sont administrées sans raison, parce que nous ne la sçauons pas. Croyons doncques que comme Dieu est le facteur et Père de toutes choses, aussi en a il le soing par sa prouidence, qui serre et embrasse toute la machine des créatures; et surtout croyons qu'il préside à nos affaires, de nous autres qui le cognoissons, encore que nostre vie soit agitée de tant de contrarietez d'accidens, dont la raison nous est incogneuë, afin peut-estre que, ne pouuans pas arriuer à ceste cognoissance, nous admirions la raison souueraine de Dieu, qui surpasse toutes choses; car enuers nous la chose est aisément mesprisée, qui est aisément cogneuë. Mais ce qui surpasse la poincte de nostre esprit, plus il est difficile d'estre entendu, plus aussi il nous excite à vne grande admiration. Certes les raisons de la prouidence céleste seroient bien basses, si nos petits esprits y pouuoient atteindre; elles seroient

moins aimables en leur suauité et moins admirables en leur maiesté, si elles estoient moins esloignées de nostre capacité.

Exclamons donc, en toutes occurrences, mais exclamons d'vn cœur tout amoureux enuers la prouidence toute sage, toute puissante et toute douce de nostre Père éternel : 0 profondeur des richesses, et de la sagesse, et de la science de Dieul 0 Seigneur lesus, que les richesses de la bonté diuine sont excessiuesl Son amour enuers nous est vn abisme incompréhensible; c'est pourquoy il nous a préparé vne riche suffisance, ou plustost vne riche affluence de moyens propres pour nous sauuer : et pour les nous appliquer suauement, il vse d'vne sagesse souueraine, ayant, par son infinie science, preueu et cogneu tout ce qui estoit requis à cest effect. Hél que pouuons nous craindre, ains que ne debuons nous pas espérer estans enfans d'vn père si riche en bonté, pour nous aymer et vouloir sauuer, si sçauant pour préparer les moyens conuenables à cela, et si sage pour les appliquer; si bon pour vouloir, si clair-voyant pour ordonner, si prudent pour exécuter?

Ne permettons iamais à nos esprits de voleter par curiosité autour des iugemens diuins; car, comme petits papillons, nous y bruslerons nos ailes, et périrons en ce feu sacré. Ces iugements sont incompréhensibles, ou, comme lit sainct Grégoire Nazianzene, ils sont inscrutables, c'est à dire, nous n'en sçaurions recognoistre et pénétrer les motifs; les voyes et moyens par lesquels il les exécute et conduit à chef ne peuuent estre discernez et recogneus : et pour bon sentiment que nous ayons, nous demeurons en défaut à chaque bout de champ, et en perdons la trace. Car qui peut pénétrer le sens, l'intelligence et l'intention de Dieu? Qui a esté son conseiller pour sçauoir ses proiects et leurs motifs? Ou qui l'a iamais preuenu par quelque seruice? N'est ce pas luy, au con-

traire, qui nous preuient es bénédictions de sa grâce pour nous couronner en la félicité de sa gloire. Ahl toutes choses sont de luy, qui en est le créateur; toutes choses sont par luy, qui en est le gouuerneur; toutes choses sont en luy, qui en est le protecteur. A luy soit honneur et gloire es siècles des siècles. Amen.

[De l'Amour de Dieu, liv. IV, chap. vni.)

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