ODE
Ma douce jouissance est passée, Ma première force est cassée, J'ai la dent noire et le chef blanc.
Mes nerfs sont dissous, et mes veines, Tant j'ai le corps froid, ne sont pleines Que d'une eau rousse en lieu de sang.
J'ai la teste tout estourdie De trop d'ans et de maladie; De tous costez le soin me mord :
Et soit que j'aille ou que je tarde, Toujours après moy je regarde Si je verray venir la mort :
Qui doit, ce me semble, à toute heure Me mener là bas où demeure Je ne sais quel Pluton, qui tient Ouvert à tous venans un antre.
Où bien facilement on entre.
Mais d'où jamais on ne revient.
(Odes.)
Le plus remarquable des lieutenants de Ronsard fut, sans contredit, Joachim du Bellay, né vers 1524, à Lire, en Anjou. S'il n'a pas la verve puissante du poète vendomois, du Bellay a le goût plus sûr et l'imagination mieux réglée. Aucun des poètes de la Pléiade ne peut lutter avec lui pour l'élégance, la grâce, la fraîcheur. Aussi fut-il surnommé VOvide français. Ce poëte de si grand mérite était parent du cardinal Jean du Bellay; il devint chanoine de Notre-Dame de Paris. Accusé d'irréligion par des ennemis qui avaient juré sa perte, il éprouva un chagrin si profond, qu'il mourut en 1560, à peine âgé de trente-six ans. Si l'orthodoxie de du Bellay fut toujours irréprochable, il eut le tort d'oublier parfois dans ses poésies la réserve qui lui était imposée par le caractère sacré dont il était revêtu.
On a de du Bellay : les. Antiquités romaines, les Regrets, et un certain nombre de poésies lyriques.
Prosateur de talent en même temps que poëte distingué, du Bellay avait écrit une Deffense et illustration de la langue françoise, ouvrage plein de science et de sagacité.
SUR LA VEllTU
L'homme vertueux est riche :
Si sa terre tombe en friche, Il en porte peu d'ennui; Car sa plus grande richesse,
Dont les dieux lui font largesse, Est tousjours avecques lui.
Il est noble, il est illustre, Et il n'emprunte son lustre D'une vitre ou d'un tombeau, Ou d'une image enfumée.
Dont la face consumée Rechigne dans un tableau.
S'il n'est duc ou s'il n'est prince D'une et d'une aultre province, Si est il roi de son cœur; Et de son cœur estre maistre, C'est plus grand'chose que d'estre De tout le monde vainqueur.
Que me sert il que j'embrasse Pétrarque, Virgile, Horace, Ovide, et tant de secrets.
Tant de dieux, tant de miracles.
Tant de monstres et d'oracles.
Que nous ont forgés les Grecs,
Si, pendant que ces beaux songes M'appastent de leurs mensonges.
L'an, qui retourne souvent Sur les ailes empennées De mes meilleures années.
M'emporte avecques le vent?
Que me sert il que je suive Les princes, et que je vive Aveugle, muet et sourd.
Si, après tant de services.
Je n'y gagne que les vices Et le bonjour de la court?
(Odes.)