‹ Les écrivains français du xvie siècle: choix de morceaux avec une introduction, de brèves notices et des notesChapitre 45 sur 60 · LE CHEVAL DOMPTÉ PAR CAÏN · texte numérisé non relu

LE CHEVAL DOMPTÉ PAR CAÏN

.... Entre cent chevaux brusquement furieux,

Dont les fortes beautés il mesure des yeux,

Il en prend un pour soi, dont la corne est lissée.

Retirant sur le noir, haulte, ronde et creusée.

Ses paturons sont courts, ni trop droicts, ni lunés;

Ses bras secs et nerveux, ses genoux descharnés.

II a jambe de cerf, ouverte la poictrine,

Large croupe, grand corps, flancs unis, double eschine,

Col mollement vousté comme un arc mi tendu,

Sur qui flotte un long poil crespement espandu,

300 DU BARTAS

Yeux gros, prompts, relevés, bouche grande, escumeuse. Naseau qui ronfle, ouvert, une chaleur fumeuse.

Son pas est libre et grand, son trot semble égaler

Le tigre en la campagne et l'arondelle en l'air,

Et son brave galop ne semble pas moins viste

Que le dard biscaïen ou le traict moscovite.

Mais le fumeux canon, de son gosier bruyant,

Si roide ne vomit le boulet foudroyant,

Qui va d'un rang entier esclaircir une armée

Ou percer le rempart d'une ville sommée.

Que ce fougueux cheval, sentant lascher son frein

Et piquer ses deux flancs par viste de la main,

Desbande tous ses nerfs, à soi mesmes eschappe,

Le champ plat bat, abat; destrappe, grappe, attrape

Le vent qui va devant; couvert de tourbillons,

Escroule sous ses pieds les bluetants sillons,

Fait descroistre la plaine, et, ne pouvant plus estre

Suivi de l'œil, se perd dans la nue champestre.

Adoncques le piqueur, qui, jà docte, ne veut

De son brave cheval tirer tout ce qu'il peut,

Arreste sa fureur, d'une docte baguette

Lui enseigne au parer une triple courbette.

Le loue d'un accent artistement humain.

Lui passe sur le col sa flatteresse main,

Le tient et juste et coi, lui fait reprendre haleine.

Et par la mesme piste à pas lents le rameine.

(Les artifices, premier ^our de la seconde semaine.)

DESPORTES

Philippe Desportes naquit ù Chartres en" 1546. Il fut comblé de bienfaits par Henri III, et reçut de ce prince les abbayes de Tiron, de Josaphat, d'Aurillac et des Vaux-de-Cernay, Desportes avait composé d'abord des poésies galantes; mais une fois abbé, il eut le tact et la bienséance d'imposer à sa muse une allure plus réservée et des chants plus chrétiens. Il mourut à Paris en 1606. On trouve chez ce poëte plus d'élégance et de grâce que d'imagination et de verve. Desportes avait beaucoup étudié les poètes italiens, et les imita souvent. Régnier était son neveu.

Œuvres de Desportes: des sonnets, des élégies, des chansons, un poëme intitulé Eodomont, une traduction des psaumes.

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