AUTRE PRIERE
Chargé de maladie, et plus de mon offense, 0 Seigneur, tu me vois dans un lit périssant : Ma vigueur diminue, et ma douleur croissant Fait chacun s'estonner de ma grand'patience.
Continue, o mon Dieu, donne moy la puissance De supporter ce mal qui le corps va forçant : Et fay que mon esprit soit toujours bénissant. Au plus fort des douleurs ta gloire et ta clémence.
Donne de l'eau, Seigneur, à mes yeux espuisez Pour rendre avec mes pleurs mes péchez arrosez, Et les lave en ton sang avant que je trespasse.
Je ne demande poinct de vivre plus longtemps, Du monde et de ses jeux mes désirs sont contents Assez j'auray vescu si je meurs en ta grâce.
(Sonnets.)
A une lieue de Pons, en Saintonge, se trouve le château de Saint- Maury. C'est là que naquit, le 8 février 15o2, Théodore-Agrippa d'Aubigné , fils de Jean d'Aubigné et de Catherine de Lestang, et grand'père de la célèbre Maintenon. Celui qui devait jouer plus tard un si grand rôle à l'armée et dans les lettres , ce croyant fanatique , ce justicier impitoyable, dont la sombre et originale figure attire jusqu'aux regards qui voudraient l'éviter, reçut, comme tous les grands esprits de cette virile époque, une instruction solide: il connut à fond, en même temps que sa langue maternelle, le latin, le grec et l'hébreu. Successivement écuyer du roi de Navarre, maréchal de camp, gouverneur d'Oloron et de Maillezais, vice-amiral de Guyenne et de Bretagne , il servit son roi jusqu'au bout avec un dévouement sans bornes, vécut dans la retraite après l'assassinat de Henri IV, et mourut à Genève en 1630.
D'Aubigné avait composé dans sa jeunesse sept satires : îes Misères, les Princes, la Cliambre dorée, les Feux, les Fers, la Vengeance , le Jugement. Il les réunit et en forma une sorte de poëme qu'il appela les Tragiques. On doit admirer chez d'Aubigné une imagination forte, une verve étincelante, une vigueur que Juvénal môme n'a pas dépassée, des éclairs de génie qui étonnent et ravissent. Mais les néologismes ne sont pas assez rares , et le mauvais goût gâte les plus belles pages. Je ferai à d'Aubigné un reproche plus grave. Le poète se laisse à tout moment égarer par ses haines de sectaire, et calomnie de la façon la plus odieuse des adversaires qu'il ne connaît pas, une religion qu'il ne saurait comprendre.
D'Aubigné a laissé, outre ses œuvres poétiques, une Histoire universelle, des Mémoires et deux satires en prose, les Aventures du baron de Fœnesie , et la Confession catholique du sieur de Sa)icij, où l'on retrouve le môme talent fougueux et les mêmes préventions contre la religion catholique.