DIEU S IRRITE CONTRE LES COUPABLES
Au palais flamboyant du haut ciel empyree
Reluit l'éternité, des anges adorée,
Sous un clair pavillon d'un grand arc de couleurs.
Au moindre clin de l'œil du Seigneur des seigneurs,
Ils partent de la main : ce troupeau sacré vole,
Gomme vent décoché au vent de la parole,
Soit pour estre des saincts les bergers curieux,
Les préserver du mal, se camper autour d'eux,
Leur servir de flambeau en la nuict plus obscure.
Les deffendre d'injure, et destourner l'injure
Sur le chef des tyrans, soit pour, d'un bras armé,
Desployer du grand Dieu le courroux animé.
Or des anges du ciel la plainctive prière
Esmut le front du Juge et le cœur du vrai Père.
Ils s'ameutent ensemble, et firent, gémissants.
Fumer ceste oraison d'un pretieux encens :
(c Grand Dieu, devant les yeux duquel ne sont cachées
Des cœurs plus endurcis les premières pensées,
Desploye ta pitié en ta justice, et fais
Trouver mal au meschant, au paisible la paix.
Tu vois que les géants, foibles dieux de la terre,
En tes membres te font une insolente guerre,
Que l'innocent périt par l'inique tranchant.
Par le couteau, qui doibt eff"acer le meschant.
Tu vois du sang des tiens les rivières changées,
Se rire les meschants des âmes non vengées,
Ton nom foulé aux pieds, nom que ne peut nommer
L'atheiste, sinon quand il veut blasphémer.
Ta patience rend son entreprise ferme.
Et tes jugements sont en mespris pour le terme.
Ne voit ton œil vengeur esclatter en tous lieux
Sur ses tendres agneaux les effroyables feux
Dont l'ardeur par les tiens se trouve consumée?
Et nous sommes lassés d'en boire la fumée. »
Dieu se levé en courroux; et, au travers des cieux,
Perça, passa son chef. A l'esclair de ses yeux,
Les cieux se sont fendus tremblants, suants de crainte :
Les haults monts ont crouslé. Geste majesté saincte,
Farcissant, fit trembler les simples éléments
Et du monde esbranla les stables fondements.
Le tonnerre grondant frappa cent fois la nue :
Tout s'enfuit, tout s'estonne et gémit à sa veue :
Les rois espouvantés laissent choir, paslissants,
De leur sanglante main les sceptres rougissants :
La mer fuit et ne peut trouver une cachette;
Devant les yeux de Dieu les vents n'ont de retraicte
Pour parer ses fureurs : l'univers arresté
Adore, en frémissant, sa haulte Majesté.
[Tragiques , liv. III : La chambre dorée.)