DV MONDE
Nous mettons hors de doute que les hommes ayent vn sentiment de Diuinité en eux, voire d'un mouuement naturel. Car afin que nul ne cerchast son refuge sous tiltre d'ignorance, Dieu a imprimé en touts vne cognoissance de soy mesme, de laquelle il renouuelle tellement la mémoire, comme s'il en distilloit goutte à goutte; afin que quand nous cognoissons, depuis le premier iusques au dernier, qu'il y a vn Dieu, et qu'il nous a formez, nous soyons con-
damnez par nostre propre tesmoingnage, de ce que nous ne l'aurons point honoré, et que nous n'aurons point dédié nostre vie à luy obeyr. Si on cerche ignorance pour ne sçauoir que c'est de Dieu, il est vraysemblable qu'on n'en trouuera pas exemple plus propre qu'entre les peuples liebetez, et qui ne sçauent quasi que c'est d'humanité. Or, comme dit Giceron, homme payen, il ne se trouue nation si barbare ny peuple tant brutal et saunage, qui n'ait ceste persuasion enracinée qu'il y a quelque Dieu. Et ceulx qui en tout le reste semblent bien ne différer en rien d'auecques les bestes brutes, quoy qu'il en soit, retiennent tousiours quelque semence de religion. En quoy l'on voit comment ceste appréhension possède les cœurs des hommes iusques au profond, et est enracinée en leurs entrailles. Puis doncques que dez le commencement du monde il n^y a eu ne pays ne ville ne maison qui se soit peu passer de religion, en cela on voit que tout le genre humain a confessé qu'il y auoit quelque sentiment de Diuinité engraué en leurs cœurs. Qui plus est, l'idolâtrie rend certain tesmoingnage de cecy. Car nous sçauons combien il vient mal à gré aux hommes de s'humilier pour donner supériorité par dessus eulx aux créatures. Par quoy, quand ils aiment mieulx adorer vne pièce de bois ou vne pierre, que d'estre en réputation de n'auoir poinct de Dieu, on voit que ceste impression a vne merueilleuse force et vigueur, veu qu'elle ne se peut effacer de l'entendement de l'homme : tellement qu'il est plus aysé de rompre toute affection de nature que de se passer d'auoir religion...
Par quoy, ce qu'aucuns disent que la religion a esté controuuée par l'astuce et finesse de quelques gens subtils, afin que, par ce moyen, ils missent quelque bride sur le simple populaire, est du tout friuole. Ils allèguent que telles gens qui ont commandé de bien seruir à Dieu, n'auoient aucune Diuinité en estime. Or ie confesse bien que plusieurs fins et rusez ont forgé beaucoup de corrup-
CALVIN 3y
tions pour attirer le simple populaire à deuotion foie, et l'effrayer pour l'auoir plus ductible; mais tant y a que iamais ils ne fussent paruenus à leur intention, sinon que desià l'entendement des hommes eust esté disposé, voire constamment résolu qu'il falloit adorer vn Dieu, qui estoit vne semence pour les faire encliner à religion. Mesme il n'est pas vraysemblable que ceulx qui ont voulu abuser les simples idiots sous ce tiltre, ayent esté du tout vuides de cognoissance de Dieu. Car combien qu'anciennement aucuns se soient eleuez et qu'auiourd'huy encore plusieurs s'auancent pour nier qu'il y ait aucun Dieu , toutesfois, maugré qu'ils en ayent, si faut il qu'ils sentent ce qu'ils désirent d'ignorer. On ne trouue point par les histoires que nul se soit plus desbordé, ny auec plus grande audace et furie, que Caligula, empereur de Rome ; toutesfois nous ne voyons pas que nul ait esté plus effrayé ny angoissé de plus grande destresse que luy, quand quelque signe de l'ire de Dieu se monstroit. Ainsy, combien que de propos délibéré il s'estudiast à mépriser Dieu, si falloit il que maugré ses dents il l'eust en horreur. On verra le semblable aduenir à tels contempteurs. Car selon que chascun d'eulx est le plus hardy à se mocquer de Dieu, il tremblera plutost que touts les aultres, seulement oyant tomber vne feuille d'vn arbre. le vous prie, d'où procède cela, sinon que la maiesté de Dieu se venge en espouuantant leurs consciences, d'autant plus fort qu'ils cuident le pouvoir fuir? Ils cerchent bien touts subterfuges pour se cacher de la présence de Dieu, et aussi l'effacer de leur cueur ; mais bon gré maugré ils se trouuent enueloppez pour n'en pouuoir sortir. Et encore que pour peu de temps il semble que tout s'esvanouisse, si faut il d'heure en heure reuenir à conte, pour ce que la maiesté de Dieu, en se faisant sentir, leur dresse nouueaux alarmes; en sorte que s'ils ont quelque relasche de leurs angoisses, c'est comme le dormir des yurognes ou des phrenetiques, qui mesme en dormant ne reposent point
p:\isiblement, pour ce qu'ils sont assiduellement tormentoz de songes horribles et espouuantables. Par quoy les plus meschans nous doiuent seruir d'exemples que Dieu se fait cognoistre à touts hommes, et que telle impression a vne vigueur qui ne se peut abolir... Dont le conclus que ce n'est pas une doctrine qu'on commence seulement d'apprendre en l'eschole...
Or si touts hommes naissent etviuent à ceste condition de cognoistre Dieu, et que la cognoissance de Dieu, si elle ne s'auance iusques là où i'ay dict, soit vaine et s'esuanouisse, il appert que touts ceulx qni n'adressent point toutes leurs pensées et leurs œuures à ce but, se fouruoyent et s'esgarent de la fm pour laquelle ils sont créez. Ce qui n'a pas esté incogneu mesme des philosophes payens; car c'est ce qu'a entendu Platon disant que le souuerain bien de l'ame est de ressembler à Dieu, quand, après l'auoir cogneu, elle est du tout trani^formée en luy. Par quoy vn certain personnage qu'introduit Plutarque, arguë trez bien, en remonstrant que si on oste la religion de la vie des hommes, non-seulement il n'auront de quoy pour estre préférez aux bestes brutes, mais seront beaucoup plus misérables, veu qu'estant subiects à tant d'espèces de misères, ils mèneront en grand regret et angoisse vne vie pleine de trouble et inquiétude. Dont il conclud qu'il n'y a que la religion qui nous rende plus excellens que les bestes brutes, veu que c'est par icelle que nous tendons à immortalité.
Or pour ce que la souueraine félicité et le but de nostre vie gist en la cognoissance de Dieu, afin que nul n'en fust forclos, non seulement il a engraué ceste semence de religion que nous auons dicte en l'esprit des hommes, mais aussi il s'est tellement manifesté à eulx en ce bastiment tant beau et exquis du ciel et de la terre, et iournellement s'y monstre et présente, qu'ils ne sauroient ouurir les yeulx qu'ils ne soyent contraints de l'aperceuoir. Son essence est
incompréhensible tellement que sa maiesté est cachée bien loin de touts nos sens : mais il a imprimé certaines marques de sa gloire en toutes ses œuures, voire si claires et notables que toute excuse d'ignorance est ostee aux plus rudes et hebetez du monde. Par quoy le prophète s'escrie à bon droict qu'il est vestu de clarté comme d'accoustrement : comme s'il disoit qu'en créant le monde il s'est comme paré, et est sorti en auant auecques des ornemens qui le rendent admirable de quelque costé que nous tournions les yeulx. Et au mesme passage il accompare l'estendue des cieulx à vn pauillon royal, disant que Dieu l'a lambrissé d'eaux, que les nues sont ses chariots, qu'il cheuauche sur les ailes des vents, que tant les vents que les esclairs sont ses postes. Et d'autant que la gloire de sa puissance et sagesse reluit plus à plein en hault, souuent le ciel est nommé son palais. Et premièrement, de quelque costé que nous iettions la veûe, il n'y a si petite portion où pour le moins quelque estincelle de sa gloire n'apparoisse : mais surtout nous ne pouuons contempler d'vn regard ce bastiment tant artificiel du monde, que nous ne soyons quasi confus d'vne lumière infinie. Par quoy à bon droict l'autheur de l'Epistre aux Hebrieux nomme le monde vue monstre ou spectacle des choses inuisibles : d'autant que le bastiment d'iceluy tant bien digéré et ordonné nous sert de miroir pour contempler Dieu, qui autrement est inuisible. Pour laquelle raison le prophète introduit les créatures célestes parlantes, et leur attribue vn langage cogneu à toutes nations : pource qu'elles portent vn tesmoingnage si euident à magnifier Dieu, qu'il faut que les nations les plus lourdes en reçoiuent instruction. Ce que sainct Paul declairant plus familièrement dit que ce qui estoit expédient de cognoistre de Dieu a esté manifesté aux hommes : d'autant que touts, depuis le premier lusques au dernier, contemplent ce qui est inuisible en luy, iusques à sa vertu et diuinité éternelle, l'entendant par la création du monde.
Il y a des enseignements infinis tant au ciel qu'en la terre pour nous testitier sa puissance admirable : ie ne di pas seulement des secrets de nature qui requièrent estude spéciale, et sçauoir d'astrologie, de médecine et de toute la physique : mais i'enten de ceux qui sont si apparens, que les plus rudes et idiots y cognoissent assez : en sorte qu'ils ne peuuent ouurir les yeulx qu'ils n'en soient tesmoins. le confesse bien que ceulx qui sont entendus et experts en sciences, ou les ont aucunement goustees, sont aidez par ce moyen, et auancez pour comprendre de plus prez les secrets de Dieu : toutesfois ceulx qui ne furent iamais à l'eschole, ne sont pas empeschez de voyr vn tel artifice aux œuures de Dieu, qu'il les rauisse en admiration de sa maiesté. Bien est vray que pour sonder les mouuemens des astres, leur assigner leurs sièges, mesurer les distances, noter leurs proprietez, il est besoin d'auoir art et industrie plus exquise qu'on ne trouuera au commun populaire, quand il sera question de bien comprendre par le menu la prouidence de Dieu. Mais puisque les vulgaires et les plus rudes, qui n'ont ayde que de leur veùe, ne peuuent pas toutesfois ignorer l'excellence de cest ouurage tant noble de Dieu, laquelle se monstre, vueille on ou non, en la variété des estoilles si bien réglées et distinctes, et toutesfois si grande et quasi innombrable , il est à conclure qu'il n'y a nul homme en terre auquel Dieu ne declaire sa sagesse tant que besoin est. le confesse aussi que ce n'est pas à touts, mais à vn esprit merueilleusement aigu et subtil, de si bien déduire le bastiment, les liaisons, la proportion, la beauté et usage du corps humain avec ses membres, d'vne telle dextérité et si hault et profond sçauoir que fait Galien; toutesfois, par la confession de chascun, le corps humain, de son simple regard, monstre du premier coup vn ouurage tant singulier, que l'autheur mérite bien de nous estre en admiration. Pour ceste cause aucuns des philosophes anciens ont à bon droict nommé l'homme un
petit monde : pource que c'est vn chef d'œuure auquel on contemple quelle est la puissance, bonté et sagesse de Dieu , et lequel contient en soy assez de miracles pour arr«^ter nos esprits, moyennant que nous ne desdaignions pas d'y estre attentifs.
{De l'Indiluiioo rhrcslienne, liv. I, eh. ii, m, v.)
lilaise de Montluc naquit vers l'an loOl). Il parcourut la carrière des armes « degré par degré » , et il devint ainsi lieutenant général du roi pour la Guyenne et maréchal de France. Il déploya dans toutes les expéditions auxquelles il prit part un grand talent militaire et une bravoure indomptable. Dès qu'il vit, dans sa province, les prétendus reformés établir des impôts, faire des levées d'hommes , conduire à coups de juharinol les paysans au prêche; les prétendus pasteurs outrager le nom du roi, de qui leurs coreligionnaires disaient qu'on lui donnerait des verges et un métier pour gagner sa vie; les gens de robe et de finance y prêter la main , à tel point que les sergents n'osaient faire d'exécution que pour les huguenots, il jugea avec raison que ces derniers, non moins rebelles aux lois de leur pays qu'à l'autorité de l'Église, devaient être châtiés. Mais, au milieu de ces troubles, il ne sut pas maîtriser la violence de son caractère, et, dépassant les bornes d'une juste rigueur, il se montra cruel.
A l'âge de soixante-quinze ans, il rédigea ses Commentaires ; on y remarque un langage loyal et fier, des pensées vraiment fortes, un style ferme et plein de naturel.
Montluc mourut dans la retraite, en Io77.
AVX CAPITAINES
M'estant retiré chez moy en Faage de soixante- quinze ans, pour trouuer quelque repos aprez tant et tant de peines par moy souffertes pendant le temps de cinquante cinq ans que i'ay porté les armes pour le seruice des roys
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mes mnistres, ayant passé par degrez et par tous les ordres de soldat, enseigne, lieutenant, capitaine en chef, maistre de camp, gouuerneur des places, gouuerneur du roy ez prouinces de Toscane et de la Guyenne, et mareschal de France; me voyant stropiat presque de tous mes membres, d'arqaebuzades, coups de pique et d'espee, et à demy inutile, sans force et sans espérance de recouurer guerison de ceste grande arquebuzade que i'ay au visage; aprez avoir remis la charge-du gouuernement de Guyenne entre les mains de Sa Maiesté, i'ai voulu employer le temps qui me reste à descrire les combats auxquels ie me suis trouué, pendant cinquante et deux ans que i'ay commandé; m'asseurant que les capitaines qui liront ma vie y verront des choses desquelles ils se pourront ayder, se trouuant en semblables occasions, et desquelles ils pourront ainsi faire proffit et acquérir honneur et réputation. Et encore que i'ay eu beaucoup d'heur et de bonne fortune aux combats que i^ay entrepris, quelquesfois (comme il sembloit) sans grande raison, si ne veux ie pas que l'on pense que i'en attribue la bonne yssue et que i'en donne la louange à autre qu'à Dieu; car quand on verra les combats où ie me suis trouué, on lu géra que c'est de ses œuures. Aussi I'ay ie tousiours inuoqué en toutes mes actions, auecques grande confiance de sa grâce : en quoy il m'a tellement assisté, que ie n'ay iamais esté deffaict ny surpris, en quelque faict de guerre où i'ay commandé, ains tousiours rapporté victoire et honneur. Il faut que nous tous qui portons les armes, ayons deuant les yeux que ce n'est rien que de nous sans la bonté diuine, laquelle nous donne le cœur et le courage pour entreprendre et exécuter les grandes et hazardeuses entreprinses qui se présentent à nous.
Et, pource que ceux qui liront ces commentaires, lesquels desplairont aux vns et seront agréables aux autres, trouueront peut-estre estrange, et diront que c'est mal
faict à moy d'escrire mes faicts, et que ie deuois laysser prendre ceste charge à vn autre, ie leur diray, pour toute responce, qu'en escriuant la vérité et en rendant l'honneur à Dieu, ce n'est pas mal faict. Le tesmoignage de plusieurs qui sont encor en vie fera foy de ce que i'ay escrit. Nul aussi ne pouuoit mieux représenter les desseins, entre prinses et exécutions, ou les faicts suruenus en icelles, que moy mesme, qui ne desrobe rien de l'honneur d'autruy. Le plus grand capitaine qui ait iamais esté, qui est Gesar, m'en a monstre le chemin, ayant luy mesme escrit ses commentaires, escriuant la nuict ce qu'il executoit le iour. I'ay donc voulu dresser les miens, mal polis, comme sortant de la main d'vn soldat, et encore d'vn Gascon, qui s'est tousiours plus soucié de bien faire que de bien dire; lesquels contiennent tous les faicts de guerre auxquels ie me suis trouué, ou qui se sont exécutez à mon occasion, commençant dez mes premiers ans que ie sortis de page, pour monstrer à ceux que ie laysse aprez moy qui suis auiourd'huy le plus vieux capitaine de France, que ie n'ay iamais eu repos, pour acquérir de l'honneur en faisant seruice aux roys mes maistres, qui estoit mon seul but, fuyant tous les plaisirs et voluptez, qui destourneut de la vertu et grandeur les ieunes hommes que Dieu a douez de quelques parties recpmmandables, et qui sont sur le poinct de leur auancement. Ge n'est pas un liure pour les gens de sçauoir : ils ont assez d'historiens; mais bien pour vn soldat capitaine : et peut-estre qu'vn lieutenant de roy y pourra trouuer de quoy apprendre. Pour le moins puis ie dire que i'ay escrit la vérité, ayant aussi bonne mémoire à présent que i'eus iamais, me resouuenant et des lieux et des noms, combien que ie n'eusse iamais rien escrit. le ne pensois pas en cest aage me mesler d'vn tel meslier : si c'est bien ou mal, ie m'en remets à ceux qui me feront cest honneur de lire ce liure, qui est proprement le discours de ma vie.
C'est à vous, capitaines mes compagnons, à qui principalement il s'adresse; vous en pourrez peut-estre tirer du proffit. Vous deuez estre certains que, puisqu'il y a si longtemps que ie suis esté en vostre degré, et ay si longuement exercé la charge de capitaine de gens de pied, de maistre de camp par trois fois, et de colonel, il faut que vous croyiez que i'ay retenu quelque chose de cest estât là, et que, par longue expérience, i'ay veu aduenir aux capitaines beaucoup de bien, et à d'autres beaucoup de mal. De mon temps il en a esté dégradé des armes et de noblesse, d'autres ont perdu la vie sur vn eschaffaut, d'autres deshonorez et retirez en leurs maisons, sans que iamais les roys ny autres en ayent voulu faire plus compte: et, au contraire, l'en ai veu d'autres paruenir qui ont porté la picque à six francs de paye,' faire des actes si belliqueux, et se sont trouués si capables, qu'il y en a eu prou qui estoienl fils de panures laboureurs, qui se sont auancez plus auant que beaucoup de nobles, pour leur hardiesse et vertu. Et, pource que toutes ces choses sont passées par deuant moy, l'en puis parler sans mentir. Encor que ie sois gentilhomme, si suis ie neantmoins paruenu degré par degré, comme le plus panure soldat qui aye esté de long temps en ce royaume; car ie suis venu au monde fils d'vn gentilhomme de qui le père auoit vendu tout le bien qu'il possedoit, hormis huit cens ou mil liures de rente ou reuenu, et, comme i'ay esté le premier de six frères que nous auons esté, il a fallu que ie fisse cognoistre le nom de Montluc, qu'est nostre maison, auecques autant de périls et hazards de ma vie, que soldat ny capitaine aye iamais faict, sans auoir eu en ma vie aucun reproche de ceux qui me commandoient, ains autant fauorisé et estimé que capitaine qui fust ez armes où ie me suis trouué. Que s'il y auoit quelque entreprinse de grande importance, et hazardeuse à exécuter, les lieutenans du roy et les colonels me la bailloient aussitost ou plustost qu'à ca-
pitaine de l'armée. L'escriture de ce liure vous en rendra tesmoignage.
Or à l'heure que ie commençay à porter enseigne, je vouluz aussi sçauoir ce que doit faire vn qui commande, et me faire sage par l'exemple de ceux qui faisoient des fautes : premièrement i'apprins à me chastier du ieu, du vin et de l'auarice, cognoissant bien que tous capitaines qui seroient de ceste complexion, n'estoient pas pour paruenir à être de grands hommes, mais plustost pour tomber aux mariiears que i'ay escrits. Qui fut cause que i'ai chassé de moy toutes ces trois choses, que la ieunesse engendre aysement, lesquelles apportent grand dommage, et blessent la renommée et réputation d'vn chef. Le ieu est de telle nature qu'il assubiectit l'homme à ne faire iamais autre chose, ny auoir autre pensement, soit en gain ou en perte. Car si vous gaignez, vous estes tousiours en peine pour trouuer gens auec qui vous puissiez iouër, ayant opinion que vous gaignerez tousiours dauantage; et ne ferez autre chose iamais iusques à ce que vous aurez tout perdu. Et comme vous serez reduict à ce poinct, vous voylà au desespoir, et ne ferez que cercher iour et nuict où vous pourrez trouuer de l'argent, pour relouer et tenter si vous pourriez regaigner ce que vous aurez perdu. Or comment voulez vous doncques penser que vous vous puissiez acquiter de la charge que le roy vous a baillée, veu que vous appliquez vostre temps en vue autre chose? et au lieu de songer à piper vostre ennemy, vous pensez à piper les cartes ou les dets. Gela vous diuertit du tout de vostre charge. Vous devez estre ordinairement parmy vos soldats, afin de les cognoistre nom par nom, s'il vous est possible: d'autre part, pour empescher qu'ils ne facent chose indigne, pour crainte qu'il ne vous en puisse venir reproche du lieutenant du roy ny de vostre colonel; d'auantage, pour garder qu'entre eux n'y aye aucune mutinerie; car il n'y a rien plus pernicieux en vue compaignie, que les mutins.
Gomment voulez vous donc auoir le cœur à tout ce qui est besoin que vous faciez en la charge que vous tenez, si vostre esprit est tousiours occupé au ieu, qui vous baille cent et cent escarmoudies le iour, et vous met hors de vous mesme? Fuyez cela, mes compagnons, fuyez, le a^ous prie, ce meschant vice, lequel i'ay veu causer la ruyne de plusieurs, non seulement en leur bien, mais en leur honneur et réputation.
Pour le regard du vin, si vous y estes subiects, vous ne pouuez euiter que vous ne tombez en aussi grand mal'heur que celui qui iouë; car il n'y a rien au monde qui assoupisse tant l'esprit de l'homme et qui l'inuite tant à dormir, que le vin. Si vous ne beuuez gueres, par conséquent vous ne mangerez pas trop; car le vin appelle le manger, pour plus longuement prendre plaisir de boyre : et à la fin, auant que sortir de vostre repas, estant pleins de vin et de viandes, il faut que vous vous mettiez à dormir, et peutestre au temps que vous deuez estre parmy les soldats et compagnons, et prez vostre colonel et maistre de camp, pour entendre tousiours quelque chose de ce qu'ils auront sceu du lieutenant du roy, afin de regarder si quelque occasion se pourroit présenter où vous puissiez employer vostre hardiesse et sagesse. Encor amena le vin vn autre péril, cest que, comme le capitaine est yure, il ne sçait commander, et moins laisser commander les autres, et se mettra à frapper ses soldats sans aucune raison; et, encor qu'il y eust raison, il deuroit chastier son soldat, premièrement auecques remonstrances et menaces vn peu aigres, luy remonstrant que s'il y retourne plus, il ne luy faut espérer autre chose que le chastiment. Et ne trouuez vous pas meilleur le chastiment de vostre soldat auecques paroles et menaces qu'à coups d'espee, le tuant et mutilant ses membres? ce que le vin vous contraindra faire. Et ne pensez pas estre craint d'auantage, ains hay mortellement de tous vos soldats. Et quelle faction pouuez vous
espérer de faire auecques soldats qui vous hayront? le vous prie me croire, car i'en ay veu autant d'expérience qu'autre de mon aage : i'ai veu mourir quatre capitaines par la main de leurs soldats, les assassinant par derrière, pour le. mauuais traittement qu'ils auoient receu d'eux... Le vin vous fait souuent, à la première faute, acharner contre eux sans discrétion, car vous n'estes pas à vous. D'ailleurs iamais le lieutenant du roy, ou vostre colonel et maistre de camp ne vous bailleront entreprinse honorable à exécuter, qui pourroit peut-estre estre cause de tout vostre auancement; et diront : Voulez vous bailler vue telle exécution entre les mains d'vn tel qui sera yvre à • l'heure qu'il faudroit qu'il fust en bon sens, pour auoir la discrétion de cognoistre ce qu'il faut qu'il face? Il ne fera rien que perdre les hommes, et auecques sa faute causera vostre perte. 0 la mauvaise renommée que ce vin vous donnera, puisqu'il faut qu'on n'espère de vous aucune chose qui vaille. Fuyez doncques, mes compagnons, fuyez ce vice aussi meschant , et plus vilain et sale que le premier.
Le capitaine aussi ne doit estre auare en façon du monde; car encor que le vin et le ieu se peuuent appeler compagnons, l'auarice leur tient bonne compagnie : c'est elle qui cause vn million de maux. En premier lieu, Fauarice apporte à vn capitaine d'aussi grands ou plus grands malheurs que vice qui soit; car si vous vous laissez dominer à l'auarice, vous n'aurez iamais auprez de vous soldat qui vaille, car tous les bons hommes vous fuyeront, disant que vous aimez plus vn escu qu'un vaillant homme ; de sorte que vous n'aurez que gens de peu de valleur auprez de vous, et au premier lieu qui se présentera, là où il vous faudra paroistre, vous serez abandonnez, et faudra que vous perdiez la vie ou que vous fuyez. Et ne vous faut espérer qu'en la mort ny en la vie vous puissiez recouurer vostre réputation : car si vous mourez, encor que vous ayez fait
vostre deuoir, on dira que la grande auarice qui estoit en vous vous a amené à la mort, pour n'auoir eu de gens de bien en vostre compagnie : et si vous vous sauuez en fuyant, asseurez vous que vous mettez vn tel signal en vostre front, qu'il vous sera bien difficile de iamais l'oster, à tout le moins qu'il ne faille que vous bazardiez à tout péril vostre vie, pour effacer la mauuaise réputation que vous aurez acquise. Il sera bien diflicile que vous n'y perdiez la vie ou quelque membre: c'est la paye ordinaire des liazardeux, et pour toute recompence on dira que le desespoir où vous serez tombez de la faute qu'au ez faicte, vous a conduicts à faire ce que vous auez faict, et non vn bon cœur ou vne belle resolution. 0 que tant d'autres mal'heurs pourrois ie, bien mettre par escrit, qui sont aduenus et aduiennent aux capitaines auaresî
le sçay bien que vous me direz : Et que ferons nous, si nous n'espargnons de l'argent et gagnons sur la paye des soldats? Quand la guerre finira, nous yrons à Fhospital, car le roy ny personne ne fera compte de nous, et nous sommes panures de nous mesmes. Mais voulez vous croire que le capitaine vaillant et sage, grand entrepreneur et exécuteur, aille mourir de faim à vn hospital, comme s'il y en auoit en vn camp à centaines? Ce seroit vne bonne chose pour le roy et pour toute l'armée, s'il y en auoit seulement vne douzaine. Doncques efforcez vous de mettre vne iambe dans ceste douzaine; et efforcez vous d'y entrer par vostre hardiesse, sagesse et vertu : car ces douze ne peuuent pas tousiours viure; l'un mort, si vous n'y pouuez mettre encore tout le corps, vous y en mettrez pour le moins la moytié, et au premier qui mourra aprez, vous estes dedans. Et voulez vous doncques croire que le roy ny les princes, qui auront eu cognoissance de vostre valleur, vous laissent aller à Fhospital? Geste crainte ne doit estre mise en avant par les sages et vaillans capitaines, mais par les yvrongnes, par les loueurs et les auares, et par
les gens qui ne vallent rien : car s'ils occuppent leur exercice aux choses grandes , esloignant tous ces vices auecques leur diligence et vigilance, rien ne leur peut manquer...
0 que bienheureux sont les soldats qui suyuent tels capitaines, lesquels, pour leurs vertus et valleur, sont estimez par tout le monde; et combien leur vie et réputation leur est asseuree sous tels capitaines I Et en quels mal'heurs et oprobres tombent ceux qui suyuent les autres 1 Car parmy ceux là vous apprenez et acquérez de l'honneur et réputation, pour paruenir au mesme degré que sont vos chefs; et, au contraire, suyuans ceux cy, vous ne pouuez apprendre que vices et choses de peu de valleur, qui vous amèneront plustost à la ruyne de vostre vie, que non à l'exaltation de l'honneur et de vostre nom, n'ayant peu apprendre d'eux autre chose, par le peu de valleur qui est en eux. Sous vn mauuais maislre on demeure long temps apprentis, et encor aprez ne sçait on pas beaucoup. Que si vous estes deschargez de ces trois vices, et que vous ayez l'honneur deuant les yeux, il est impossible que tout ne succède bien; pour le moins aurez vous ce contentement, si vous vous proposez de mourir en gens de bien. C'est la recompense de la guerre et ce qu'on doit désirer.
.... Quantàvous, soldats, ie vous recommande sur toutes choses l'obeyssance que vous deuez à vos capitaines, à fin que vous appreniez de bien commander quelque iour : car il est impossible qu'vn soldat sçache bien commander, qu'il n'aye sceu plustost obeyr; et notez qu'en l'obeyssance se cognoist la vertu et sagesse du soldat, et en la desobeyssance se pert la vie et la réputation. Vn cheual rebours ne fit iamais rien qui vaille.
(Commentaires, liv. I.)
HAILVNGYE QVE FIT MONTLVG AVX CAPITAINES DE SES TROVPES
Messieurs, ie croy qu'il n'y a nul de nous qui ne désire sortir à son honneur et réputation de ce siège ^ : le désir de l'honneur nous y a menez; vous voyez que nous sommes icy pour long temps : car il ne faut pas que nous pensions que l'ennemy se leue iamais d'icy, qu'il ne nous aye d'vne façon ou d'autre : car de la prinse de ceste place despend sa victoire. Or vous voyez que le roy est bien loing de nous, et qu'il ne nous peut secourir qu'auecques vn long temps; car il faut qu'il prenne nostre secours d'Allemagne et de France, parce que les Italiens, sans autre nation, ne seroient assez forts pour faire leuer le siège aux ennemis , qui ont non seulement des Italiens, mais de toutes nations. Et pour attendre le secours, il nous faut auoir vne longue patience, en espargnant nos viures tant qu'il nous sera possible. Et pour ceste occasion, i'ay à vous remonstrer que ie veux faire amoindrir le pain, qui est de vingt quatre onces, à vingt : ie suis certain que les soldats en crieront, si ce n'est que vous leur remonstriez combien nous sommes loing du roy, et que Sa Maiesté ne nous peut si tost secourir, et que vous voulez plustost mourir de faim, que si l'on vous reprochoit que, si vous eussiez eu la patience d'amoindrir le danger, la ville ne se seroit pas perdue : ce seroit vn vilain reproche, pour remplir le ventre perdre son honneur. Vous ne vous y estes point enfermez pour la perdre, mais pour la conserver. Représentez leur qu'ils sont parmy des nations estrangeres, où ils peuuent marquer la leur d'vne marque honorable. Quel honneur
i Le siège de la ville de Sienne, que Montluc défendit environ dix mois.
MONTLUG 51
gaignent les hommes, de se faire non seulement honorer, mais encor honorer la nation de là où ils sortentl c'est ce qu'vn cœur généreux se doit proposer.
Vous AUemans, vous en retournerez glorieux, et nos François aussi. Quant à vous qui estes ItaUens, vous nous rendrez tousiours ceste gloire d'auoir d'vn cœur inuincible combattu pour la liberté de vostre patrie; laquelle chose nous ne pouvons faire que par vne longue patience, afin de donner temps au roy de nous secourir. Croyez que Sa Maiesté Trez Ghrestienne n'obmettra rien de l'amitié qu'il vous a iuree.
Si vous remonstrez tout cecy à vos soldats, et qu'ils voyent et cognoissent que vous mesmes estes en ceste délibération, ie m'asseure qu'ils prendront le mesme chemin que vous tiendrez. Ne vous excusez pas. Messieurs, sur eux; ie n'ay iamais veu mutinerie, et si en ay veu souuent aduenir, pour les soldats, si les capitaines ne leur portoient le menton. Si vous leur monstrez le chemin, il n'y a rien qu'ils ne facent, il n'y a incommoditez qu'ils ne souffrent. Faites le doncques, ie vous supplie, ou resoluez vous de bonne heure de descouurir ce que vous avez au fond du sac; à fin que ceux qui aymeront mieux sans honneur aller manger leur saoul, s'en aillent, et ne destournent la belle resolution des autres.
(Commentaires, liv. III.)
ADVIS AVX GOVVERNEVRS DES PLAGES
le sçay bien, messieurs les gouuerneurs, que plusieurs d'entre vous prendrez plaisir à ce que i'ay à vous dire sur
le gouiiernement et conseruation des places, et que d'autres Feslimeront fort peu, parce qu'il y en a de si bon naturel, qui pensent sçauoir toutes choses d'eux mêmes, et n'estiment rien le sçauoir ny l'expérience d'autruy... Voila pourquoy il ne faut pas estonner si on voit tomber tant de gens en mal'heur; car l'outrecuidance les y mené par la main, et aprez les fait tomber du haut en bas vn si grand saut, qu'ils ne se peuuent releuer. Ce ne seroit rien si la cheute ne faisoit mal qu'à eux; mais le noy et le peuple s'en sentent. Ne desdaignez doncques d'apprendre; et encor que vous soyez bien expérimentez, cela ne vous peut nuire d'escouter et lire les discours de vieux capitaines... Escoutez donc ce que i'ay à vous dire.
Quand vostre maistre vous baille vne place en garde, vous deuez considérer trois choses : la première, l'honneur qu'il vous fait de se fier tant en vostre sagesse, valeur et bon entendement, de faire choix de vous pour vous bailler vne charge de telle importance. L'honneur qu'il vous fait n'estpas petit; car il honore non seulement vostre personne, mais toute vostre race , vous baillant en charge vne clef de son royaume, ou quelque ville qui luy importe grandement... Gest honneur, dis ie, qu'il vous fait, traisne une queue si longue, que non seulement vostre renommée s'estend par tout le royaume d'où vous estes sorty, et aux enuirons de la place que vous deffendrez, mais aussi par tout le monde. Nous sommes curieux d'entendre ce qui se fait, bien et mal, qui est bon et mauuais; et encor que nous n'y ayons interest, si voulons nous sçauoir toutes choses : c'est le naturel de l'homme. Et ainsi par tous les pays estrangers vostre nom sera connu pour iamais en bien ou mal...
La seconde chose que vous deuez mettre deuant vos yeux, c'est que vous deuez penser, si vous perdez vostre place, quel dommaige vous apportez premièrement au roy; car c'est son bien et sa maison, n'y ayant aucune place de
garde .que ce ne soit proprement la maison du roy; oultre que les reuenus sont siens, et dont vous le priuez en perdant la place, et enrichissez son ennemy, augmentez son honneur, et faites honte à vostre maistre, qui voit dans les histoires escrit pour iamais que sous son règne vne telle place s'est perdue. Puis vous deuez penser au dommaige que vous portez à ses panures subiects; combien de malédictions vous donneront ceux qui sont voisins de la place que vous aurez perdue, car ils seront destruicts. Par vostre nonchalance ou faute de cœur, ils sont ruynez et perdus. Ils maudiront l'heure que vous fustes iamais né, et surtout les pauures habitans qui ont, par vostre faute, changé de roy et de maistre, ou bien, chargeant leurs enfans sur les épaules, ont esté contraints d'aller cercher domicilie ailleurs. 0 que ces pauures Anglois, qui s'estoient accasez depuis trois cens ans dans la ville de Calais, doiuent maudire la lascheté et poltronnerie de celuy qui si laschement laissa perdre vne si bonne place. Gomment pourrez vous leuer les yeux si vous tombez en tel mal'heur ? Auparauant vous estiez honoré et estimé, tout le monde se resiouissoit de vostre venue, priant Dieu pour vous qu'il vous conservast. Que si ce malheur vous adulent, au lieu de louanges vous auriez des injures, pour prières malédictions, et vous donneront à tous les diables; et, au lieu de vous caresser on vous tournera le dos, chascun vous montrera au doigt; de sorte que cent fois le iour vous maudirez l'heure que vous n'estes mort dans vostre place, plustost que de la rendre honteusement.
Non seulement vostre maistre, les princes et seigneurs vous verront de mauuais œil, mais les femmes et les enfans. Et veux encor passer plus oullre, que vostre propre femme, encor qu'elle face semblant de vous aimer, elle vous hayra, et estimera moins dans son cœur; car le naturel de toutes les femmes est tel, qu'elles hayssent mortellement les couards et les poltrons, encor qu'ils sont
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bien peignez, et ayment les hardis et courageux, pour laids et difformes qu'ils soyent...
Mais que dirons nous de vos enfans? on leur reprochera qu'ils sçnt fils d'vn père lasche, et verront son nom par escrit, et les mal'heurs dont il aura esté cause; car il n'y eut iamais perte de place, si petite soit elle, qui n'apporte vne infinité de maux. Il court vn si grand mal'heur pour vos enfans, qu'il faut que pour esteindre vostre vilaine renommée, et mettre la leur en crédit, ils hazardent leur vie à tout propos, sans discrétion; et bien peu eschappent sans mourir de ceux qui par ce moyen se veulent faire remarquer. Combien en ay ie veu en mon temps, lesquels ayant faict quelque signalée faute, la voulant reparer se sont perdus, voire exposez à la mort au premier hazard, ayant regret de viurel Que si vos enfans eschappent de ce malheur, encor craindra le roy, quelque grande réputation qu'ils ayent acquise, de leur bailler vne place en garde, craignant que les enfans ne ressemblent au père, comme il adulent ordinairement. Ainsi vous ne vous ruynez pas seulement, mais toute vostre postérité.
Pour euiter et rompre le col à vostre mauuaise fortune et à tous ces mal'heurs, il y a bon remède, lequel ie me suis appris moy mesme, et suis contant de le vous enseigner si vous ne le sçauez. Premièrement vous deuez considérer tout ce que ie vous ay dict, et mettre d'vn costé la honte, de l'autre l'honneur que vous aurez si vous deffendez courageusement vostre place, demeurant victorieux? ou , pour le moins , ayant faict tout ce qu'vn homme de bien peut faire, de sortir triomphant et comme vainqueur, encor que vous soyez vaincu... Songez tousiours que vous voyez vostre prince et vostre maistre deuant vous, et quel visage vous deuez espérer si par vostre lascheté vous perdez sa place. Et, pource qu'il n'y a iamais eu commencement en vne chose qu'il n'y aye aussi sa fin, songez des l'entrée quelle doit estre la fin, et pensez que vostre mais-
tre ne vous a pas baillé ceste place pour la rendre, mais pour la sauuer; qu'il ne vous l'a pas donnée pour y viure seulement, mais aussi pour y mourir, s'il est besoin, en combattant...
Lisez ou faites vous lire souuent les liures qui parlent de l'honneur des grands capitaines, mesme ceux qui ont escrit de nostre temps, comme Langey... Pleust à Dieu que nous qui portons les armes prinsions ceste coustume d'escrire ce que nous voyons et faisons; car il me semble que cela seroit mieux accommodé de nostre main (i'entends du faict de la guerre) que non pas des gens de lettres; car ils desguisent trop les choses... Lisez donc ces liures et songez en vous mesmes : si ie fais comme Anthoine de Leue à Pauie, etc., que dira on de moyl quel honneur rapporteray ie à ma maison I et au contraire si ie me rends, quelle honte et infamie pour moy et pour les miens I Ayez aprez vostre recours à Dieu, et le priez qu'il vous garde de tomber en ces mal'heurs, luy remettant le tout entre les mains. Aprez cela, aydez vous de tout ce qu'il a mis en la puissance des hommes; et sur tout soyez diligent et vigilant, songeant tousiours à vostre charge. Si vous faites cela auecques l'oubly de la mort et du danger, vous aurez le moyen de conseruer vostre place, quand ce seroit vn pigeonnier; et quand bien elle se perdra, y ayant faict vostre deuoir, croyez qu'alors Dieu y a mis la main. Il faut tousiours tenter; car i'ay veu souuent perdre ce qu'on n'eust iamais pensé, et sauver tel qu'on tenoit pour perdu. Si vous y mourez, vous ne vous deshonorerez ny vostre postérité, et si, vous vous enterrerez auec vne immortelle réputation, qu'est tout ce que les hommes qui portent les armes doiuent désirer; car l'homme qui a peur de mourir ne doit jamais aller à la guerre, puisque au monde il y a tant d'autres exercices où l'homme peut appliquer son esprit et son entendement...
Sur tout, mes compagnons, il faut auoir l'esprit tendu à
espier ce que vostre ennemy peut faire, et iouër deux roolles, disant à part vous : Si i'estois l'assaillant, que ferois ie? par quel costé pourrois ie entreprendre? Car croyez que le plus souuent vostre iugement et celuy de vostre ennemy se rencontrent. Communiquez en à ceux que vous auez cogneus personnes d'entendement, tantost en commun, afin de ne mettre personne en ialousie, et le plus souuent en priué. Que si vous vous trouuez sous vne nation où il faille manger du chou, et que vous ne soyez le plus fort, composez vous selon leurs humeurs. Mordez vous la langue plutost que trop parler. Ramenez les par douceur et courtoisie, et surtout monstrez leur le chemin lorsqu'il faudra partir; car si vous, monsieur le gouuerneur, voulez viure à chère ouuerte, et cependant retrancher le manger des autres, vous tirerez sur vous la haine de vos capitaines et soldats. Il est raisonnable que vous, qui auez plus d'honneur, ayez plus de part à la peine.
le vous veux aduertir d'une autre chose, c'est que, lorsque l'extrémité vous pressera, vous ne demeuriez gueres enfermé en vostre cabinet; mais monstrez vous aux capitaines et soldats, voire au peuple auecques vn visage asseuré : vostre seule présence leur redoublera le cœur. Fay cogneu en mon temps prou de lieutenans de roy qui esloignoient d'eux les gentilshommes, pour les faire attendre quelquesfois trop en leur salle, et ne parler à eux. Le gentilhomme veut estre caressé, mesmement le gascon; et cependant ceux là font les empressés. l'en ay cogneu vn vne fois en ma vie : parce qu'il auoit de trez belles parties, ie ne le veux nommer, car nul n'est parfaict au monde. Celuy là, deux heures du iour, s'enfermoit dans son cabinet, feignant faire quelque despesche d'importance; mais c'estoit , pour lire Rolland le Furieux, en italien : son secrétaire mesme nous le disoit; ce qui nous faisoit despiter, car cependant nous estions à arpenter sa salle ou sa cour. N'en faites pas ainsi : vos heures de plaisir doiuent estre à vous
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promener sur les rempars, visiter vos magasins, et regarder si rien ne vous deffaut.
... le ne vous diray que ce mot, que vous vous représentiez et la bonne grâce de vostre prince, et son inimitié, car vous auez le choix : elle ne s'efface pas comme la nostre. Les roys ont autre cœur que nous : ils ne pardonnent gueres à ceux qui leur font perdre quelque chose, car ils veulent tousiours gaigner. Quel mauuais visage eut ce braue seigneur de Lautrec à son retour de Milan I et Dieu sçait s'il en estoit cause : il souloit dire que ce fut le plus grand ennuy qu'il eut de sa vie. Souffrez doncques toutes les extrémités, n'oubliez rien de ce que doit faire vn homme de bien. le sçay bien qu'il faut perdre, qu'il faut gaigner, et n'y a rien d'imprenable; mais desirez cent mille fois plustost la mort, si tous moyens ne vous deffaillent, que dire ce meschant et vilain mot : le la rends.
( Commentaires , liv. III.