LETTRE DE MONTLVC A CHARLES IX
QVI LYY AYOrr ENLEVÉ LE GOVVERNEMENT DE LA GVYENNE
Sire, i'ay tant tardé à vous faire mes doléances pour ma grande indisposition, et aussi qu'on m'a celé que vous m'auez osté le gouuernement de Guyenne, que s'il eust pieu à Vostre Alaiesté attendre seulement deux mois, vous eussiez trouué qu'aprez auoir estably la paix i'estois résolu d'enuoyer Irez humblement vous supplier d'y pourueoir, à cause de ma vieillesse et grande blesseure, et alors sans me diffamer, vous auiez légitime argument d'y pourueoir,
mais en la façon que Vostre Maiesté en a usé, elle a monstre euidemment à tout le monde que vous m'en priuez pour auoir forfait, ou bien pour les armes, ou pour quelque mauuaise versation que i'ay faict sur vos finances; et par ce moyen, mon honneur est en danger d'estre mis en dispute par tout ce royaume, ce que ie ne pense auoir mérité. Et suis bien empesché, comme seront plusieurs autres, à deuiner d'où peut procéder le grand mescontentement que vous monstrez auoir contre moy , si ce n'est pour vous auoir souuentes fois supplié d'y pourueoir d'vn autre, pour le peu d'espérance que i'auois pour lors de vous y faire seruice; mais vous m'auez depuis commandé de le reprendre. Ce n'est pas aussi pour auoir pensé que i'aye touché à vos finances, car vous ne voudriez pas m'auoir puny pour vn crime duquel vous ne pouuez pas estre asseuré encor. Et si veux tant espérer en vostre bonté et prudence, que vous n'aurez facilement preste l'aureille à tels rapports si esloignés du vraysemblable ; car pendant que i'ay esté icy vostre lieutenant, il y a eu plusieurs commis de l'extraordinaire, il y a eu de vos recepueurs généraux et autres officiers de vos finances, qui ont rendu leurs comptes; et si i'eusse esté trouué dans leurs papiers, l'on n'eust pas failly à rayer les parties qui auroient esté mal couchées. Or iusques icy ie n'ay point esté en peine de les faire valider, comme aussi, Sire, ne se trouuera il point que ie me sois iamais tant advancé que de toucher à vos deniers, non seulement en vostre prouince, mais aussi à Sienne et en Toscane, où i'auois plus de commodité d'en prendre que ie ne pouuois auoir par deçà. Et mesme il vous pourra souuenir que m'ayant faict cest honneur depuis trois ans, d'ordonner que la pension que ie fais à monsieur la cardinal de Guyse, de six milles liures, seroit prinse sur l'espargne, ie ne me suis oncques voulu ayder de ladite despesche, tant s'en faut que i'y voulusse mettre la main sans vostre congé. Et de tout cela pourrez vous estre esclaircy au re-
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tour des commissaires que vous enuoyez de par deçà, lesquels, ie m'asseure, ne rapporteront point mon nom couché dans leurs papiers. Et quoy qu'il en soit, il n'y auoit rien de vérifié contre moy, et n'est pas à croire que vostre malcontentement soit procédé de cela. Mais si c'est par opinion que i'ay commis quelque faute au faict des armes, ceste opinion seroit bien contraire à celle que vous auiez quand vous m'escriuistes par trois ou quatre fois que i'auois reconquis et conserué la Guyenne. Et m'asseure que vous n'auez pas oublié les causes pourquoy vous me voulustes honorer d'un titre si digne et si honorable...
... D'auantage ie representois deuant vos yeux vn vieux soldat de soixante dix ans, vostre lieutenant gênerai par deçà, et lequel commandant aux autres, sans s'approcher du combat, pouuoit satisfaire au deuoir de sa charge : toutesfois, pour le désir qu'il auoit de vous rendre victorieux en toutes vos entreprinses, il s'estoit mis au rang des moindres fantassins, et en danger de mort; et plusieurs gentilshommes auoient couru mesme péril, s'estimant heureux de suyure l'un des plus anciens soldats de France, ie ne diray pas capitaine. le pensois aussi que vous pourriez considérer que, comme aux premiers troubles les premières victoires vindrent de ma main, aussi en ces derniers troubles ie vous auois faict victorieux au dernier faict d'armes qui auoit esté faict en ce royaume. Mais comme i'attendois au moins vne lettre telle que vous auiez accoustumé escrire au moindre capitaine de ce royaume, la longue attente ne m'a apporté autre chose, sinon que i'ay entendu que vous m'auiez osté le gouuernement, et, qui pis est, sans m'en auoir faict escrire une seule parole; de sorte que plustost ay ie veu venir celuy qui me doit succéder, que d'auoir esté aduerty qu'on m'auoit despouillé. Et au temps que par une loy vniuerselle par tout vostre royaume, vous auiez remis en leurs estats et charges ceux qui en auoient esté priuez, ie puis dire que, par vne loi particulière, faicte
pour moy seul, ie suis desmis de la charge que i'auois soustenue auecques les armes en main. Mais quand bien l'on m'auroit mis en pourpoinct, si demeureray ietousiours vestu d'vne robbe honorable, qui est telle que i'ay porté les armes depuis mon enfance pour le seruice de vostre couronne, auecques toute la fidélité que les roys mes maistres eussent sceu désirer. L'on m'accordera tousiours que ie me suis trouué en autant de combats, batailles, rencontres, entreprinses de nuict et de iour, assauts, prinses et deffences de villes, qu'homme qui soit auiourd'huy en toute l'Europe; et pour tel suis ie cogneu par tous les estrangers. le puis dire auecques vérité, et la gloire en soit à Dieu, et aux roys qui m'ont employé, que soit pour mon bonheur, soit pour autres occasions, que ie ne fus oncques deffaict en lieu où i'ay commandé, et n'attaquay iamais les ennemis que ie ne les aye battus...
Tout cecy vous ai ie voulu représenter, Sire, parce que peut-estre vous ne l'auez pas entendu, et qu'en parlant de moy deuaj;^t Vostre Maiesté, l'on m'a tenu en autre rang que ie n'auois mérité. Par fois , l'on a parlé de moy comme si ie fusse esté vn larron; par fois et le plus souuent, disoit on que ie n'auois rien faict qui vallust depuis trois ans : en cela vous faisoit on plus de tort qu'à moy. Sire, car tous les langages ne me sçauroient oster l'honneur que i'ay acquis; et à vous. Sire, l'on vous a, par importunité, induict à faire chose que, ie crains, pourra seruir d'vn mauuais exemple aux gens de mon mestier, d'autant que ceux qui ont esté appelles aux charges depuis quelque temps, et qui désirent paruenir par l'exercice des armes, craindront, à mon exemple, que les seruices de longues années, et la gloire et la vertu acquise par tout le monde, ne pourra tant leur ayder que pourroient leur nuire les langues de ceux qui voudront quelque iour les reculler.
Il me reste, Sire, par la fin de ma longue et prolixe lettre, vous suppUer trez humblement m'excuser si, receuant
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vn tel coup de fortune, i'ai esté contrainct me plaindre et me douloir à vous, et non à autre, et ay esté contrainct de ce faire, tant pour me faire cognoistre à Vostre Maiesté mieux que ie n'ay esté par le passé, qu'aussi pour vous supplier trez humblement que doresnauant, quand on vous importunera de traicter mal ou moy ou autres de vos bons serviteurs, vous veuillez tousiours reseruer vne aureille pour celuy qui sera accusé, auant vous résoudre à faire chose qui puisse l'intéresser. Quant à moy, pour le désir que i'ay de tousiours vous voir prospérer, ie suis trez ayse si en ces derniers troubles vous avez esté si bien et si heureusement seruy en tous les endroicts de vostre royaume par tous ceux que vous auez employez, qu'ayant par deçà conserué les villes et le pays, ayant battu les ennemis quand i'ay eu le moyen de les combattre, et ayant pris les villes d'assaut auecques grand danger de ma vie, encor que l'on die que ie n'ay rien faict qui vaille, si vous supplieray ie trez humblement de croire qu'il n'y a homme qui m'aye passé de bonne volonté; et puis qu'ainsi vous plaist, ie me retire, n'ayant autre marque de mes peines et seruices, depuis tant d'années, que le regret de la perte de mes enfans morts pour vostre couronne, et sept arquebuzades qui seruiront à me ramenteuoir tous les jours l'humble et affectionnée deuotion que i'aye eue à faire trez humble seruice à vos prédécesseurs, comme aussi l'auray ie toute ma vie semblable à l'endroict de Vostre Maiesté, à laquelle ie prie Dieu donner tout bon heur, prospérité et santé.
^Commentaires . liv. \II.)
Bernard Palissy naquit, suivant les uns, vers 1499 ou loOO; suivant les autres, en lolO. Il s'occupa d'abord de géométrie et de peinture; puis il se mit à voyager et il étudia les sciences naturelles. Pendant quinze ou seize ans il cbercha le secret des émaux dont la découverte devait l'aider à mettre en sa perfection l'art du potier de terre. Lui-même a fait connaître au prix de quels travaux et de quelles tribulations il atteignit enfin son but. Il a laissé plusieurs ouvrages concernant l'agriculture, les terres, pierres, métaux, etc., et la poterie.
. Il avait embrassé le calvinisme, et dans ses écrits il n'épargna pas le clergé. Grâce à de puissants protecteurs, il avait été peu inquiété, lorsqu'en 1588 il fut conduit à la Bastille, où il mourut en 1589.
Le style de Bernard Palissy est clair, vigoureux, plein d'images; mais il a son côté calviniste : violent et hargneux.
VN RESVE GHAMPESTRE
le n'ay trouué en ce monde vne plus grande délectation que d'auoir vn beau iardin : aussi Dieu, ayant créé la terre pour le seruice de l'homme, il le colloqua dans vn iardin, auquel il y auoit plusieurs espèces de fruicts, qui fut cause qu'en contemplant le sens du Pseaume cent quatriesme, il me prit des lors vne affection si grande d'édifier mon dit
iardin*, que depuis ce temps là ie n'ay faict que resuer aprez l'édification d'iceluy : et bien souuent en dormant il me sembloit que i'estois aprez, tellement qu'il m'aduint la semaine passée, que comme i'estois en mon lict endormy, il me sembloit que mon iardin estoit desià faict, et que je commençois desià à manger des fruicts, et me recréer en iceluy; et il me sembloit qu'en passant au matin par le dict iardin , ie venois à considérer les merueilleuses actions que le Souuerain a commandé de faire à nature, et entre les autres choses ie contemplois les rameaux des vignes, des pois et des coyes-, lesquelles sembloient qu'elles eussent quelque sentiment et cognoissance de leur débile nature; car ne se pouuans soustenir d'elles mesmes, elles iettoient certains bras comme filets en l'air, et trouuans quelque petite branche ou rameau, se venoient lier et attacher, sans plus partir de là, à fin de soustenir les parties de leur débile nature : et ayant ce faict au matin, ie trouuois au soir que les choses susdictes auoient ietté et entortillé plusieurs de leurs bras à l'entour des dicfcs rameaux : et lors tout esmerueillé de la prouidence de Dieu, ie venois à contempler vne authorité qui est en sainct Matthieu, où le Seigneur dit que les oiseaux mesmes ne tomberont point sans son vouloir, et ayant passé plus oultre, i'aperceu certaines branches et gittes d'aubelon ', lequel, combien qu'il n'eust ny veuë, ny ouye, ny sentiment, ce neantmoins Dieu luy a donné cognoissance de la debileté de sa nature, et le moyen de se soustenir, tellement que ie vis que les dictes gittes du dict aubelon s'estoient liées et entortillées plusieurs ensemble, et estant ainsy fortifiées et accompagnées l'vne de l'aultre, elles se dilatoient au long de certaines branches pour se consolider encor toutes ensemble, et s'attacher aux dictes branches : lorsque i'eu aperceu et
1 Ce morceau est précédé d'une longue description du iardin que Fauteur avait rêvé de faire.
2 Courges. — 3 Houblon.
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contemplé vne telle chose, ie ne trouuay rien meilleur que de s'employer en Fart d'agriculture, et de glorifier Dieu et se recognoistre en ses merueilles : et ayant passé plus oultre, i'apperceu certains arbres fruictiers, qu'il sembloit qu'ils eussent quelque cognoissance : car ils estoient soigneux de garder leurs fruicts, comme la femme son petit enfant; et entre les autres i'apperceu la vigne, les concombres et poupons \ qui s'estoient faict certaines feuilles, desquelles ils couuroient leurs fruicts, craignant que le chaud ne les endommageast; ie vis aussi les rosiers et gruseliers, qui à fin de deffendre ceux qui voudroient rauir leurs fruicts, ils s'estoient faict des armures et espines piquantes^ au deuant desdicts fruicts. I'apperceu aussi le froment et autres bleds, auxquels le Souuerain auoit donné sapience de vestir leur fruict si excellemment, voire plus excellemment que Salomon ne fut oncques si iustement vestu auecques toute sa sapience. le consideray aussi que le Souuerain auoit donné au chastagner de sçauoir armer et vestir son fruict d'vne industrie et merueilleuse robbe : semblablement le noyer, allemandier, et plusieurs autres espèces d'arbres fruictiers, lesquelles choses me donnoient occasion de tomber sur ma face, et adorer le Viuant des viuans, qui a faict telles choses pour
l'utilité et seruice de l'homme
Et estant en vn tel ravissement d'esprit, il me sembloit que i'estois proprement audict iardin, et que ie iouyssois de tous les plaisirs contenus en iceluy, et non seulement d'iceluy iardin, mais aussy des confrontations et lieux circonuoisins : car il me sembloit proprement que ie sortois du iardin, pour m'aller pourmener à la pree, qui estoit du costé du sus, et qu'y estant ie voybis iouër, gambader et penader certains agneaux, moutons, brebis, cheures et cheureaux, en ruant et sautelant, en faisant plusieurs gestes et mines estranges; et mesmement me sembloit
1 Melons.
que ie prenois grand plaisir à voir certaines brebis vieilles et morueuses, lesquelles sentant le temps nouueau, et ayant laissé leurs vieilles robbes, elles faisoient mille sauts et gambades en ladicte pree ; qui estoit une chose fort plaisante, et de grande récréation. Il me sembloit aussi que ie voyois certains moutons qui se reculoient bien loin Tvn de l'autre, et puis courans d'vne vitesse et grande roideur, ils se venoient frapper des cornes Fvn contre l'autre. le voyais aussi les cheures qui, se leuant des deux pieds de derrière , se frappoient des cornes d'une grande violence : aussi ie voyois les petits poulains et les petits veaux qui se ioùoient et penadoient auprez de leurs mères. Toutes ces choses me donnoient vn si grand plaisir, que ie disois en moy-mesme que les hommes estoient bien fols d'ainsi mespriser les lieux champestres et l'art d'agriculture, lequel nos pères anciens, gens de bien, et prophètes, ont bien voulu eux mesmes exercer, et mesme garder les troupeaux.
11 me sembloit aussi que, pour recréer, ie me pourmenois le long des aubarees, et en me pourmenant sous la couuerture d'icelles, i'entendois vn peu murmurer les eaux du ruisseau qui passoit au pied desdictes aubarees, et d'autre part i'entendois la voix des oiselets qui estoient sur lesdicts aubiers : et lors me venoit à souuenir du Pseaume cent quatriesme, sur lequel i'auois édifié mon iardin, auquel le prophète dit que les ruisseaux passent et murmurent aux vallées et bas des montaignes : aussi dit il que les oiselets font resonner leurs voix sur les arbrisseaux plantez sur les bords des ruisseaux courans. Il me sembloit aussi que quand ie fus las de pourmener en ladicte prairie, ie me tournay deuers le costé du vent d'ouest, où là sont les bois et montaignes, et lors me sembloit que i'apperceu plusieurs choses qui sont desduictes et narrées au Pseaume susdict : car ie voyois les connils^ ioùans, sautans et pe-
1 Lapins.
nadans le long de la montaigne, prez de certaines fosses, trous et habitations que le souverain Architecte leur auoit érigez; et soudain que les animaux apperceuoient quelqu'vn de leurs ennemis, ils sçauoient fort bien se retirer au lieu qui leur auoit esté ordonné pour leur demeurance. le voyois aussi le renard qui se ralloitle long des buissons, le ventre contre terre, pour attrapper qaelqu'vne de ces petites bestes, à fin de contenter le désir de son ventre. Uiief il me sembloit que i'avois le plaisir de voir cheures, dains, bisches et cheureaux le long desdictes montaignes, en la mesme sorte ou bien prez du deuis que le prophète Dauid nous descrit en ce Pseaume cent quatriesme. Item, m'estoit aduis que i'entendois la voix de plusieurs vierges qui gardoient leurs troupeaux : pareillement il me sembloit que i'oyois certains bergers ioûans mélodieusement de leurs flaiols : et lors me sembloit que ie disois en moy mesme : le m'esmerueille d'vn tas de fols laboureurs, que soudain qu'ils ont vn peu de bien, qu'ils auront gaigné auecques grand labeur en leur ieunesse, ils auront aprez honte de faire leurs enfans de leur estât de labourage, ains les feront du premier iour plus grands qu'eux mesmes, les faisans communément de la pratique; et ce que le panure homme aura gagné à grand'peine et labeur, il en despendra vne grand'partie à faire son fils Monsieur, lequel Monsieur aura en fin honte de se trouuer en la compagnie de son père, et sera desplaisant qu'on dira qu il est fils d'vn laboureur. Et si, de cas fortuit, le bon homme a certains autres enfans, ce sera ce Monsieur là qui mangera les autres, et aura la meilleure part, sans auoir esgard qu'il a beaucoup cousté aux escholes pendant que ses autres frères cultiuoient la terre auecques leur père. Et en cependant, voilà qui cause que la terre est le plus souuent auortee et mal cultivée , parce que le malheur est tel qu'vn chascun ne demande que viure de son reuenu, et faire cultiuer la terre par les plus ignorans, chose malheureuse.-..
Ayant contemplé toutes ces choses, ie m'en allay pourraener deuers le costé du vent d'est, et en me pourmenant par dessous les arbres fruictiers, ie receu vn grand contentement et plusieurs ioyeux plaisirs; car ie voyois les escurieux cueillans les fruicts, et sautans de branche, faisant plusieurs belles mines et gestes. le voyois, d'autre part, cueillir les noix aux groles, qui se resiouyssoient en prenant leur repas et disner sur lesdicts noyers. D'autre part, ie trouuois sous les pommiers certains hérissons qui s'estoient roulez en forme ronde, et auoient faict piquer leurs poils ou aiguillons sur lesdictes pommes et s'en alloient chargez. le voyois aussi la sagesse du renard, lequel, se trouuant persécuté des puces, prenoit vn bouchon de mousse dedans sa bouche, et s'en alloit à vn ruisseau, et s'estant culé dedans ledict ruisseau, il entroit petit à petit pour faire fuyr toutes les puces du corps en sa teste; et quand elles s'en estoient fuyes iusques à la teste, le renard se plongeoit encores tousiours, iusques à ce qu'elles fassent toutes sur le museau; et quand elles estoient sur le museau, il se plongeoit iusques à ce qu'elles fussent sur la mousse qu'il auoit mise en sa gueule, et quand elles estoient sur la mousse, il se plongeoit tout à vn coup, et s'en alloit sortir au dessus du courant de l'eau : et ainsi il laissoit ses puces sur ladicte mousse, laquelle mousse leur seruoit de bateau pour s'en aller d'vn autre costé...
Toutes ces choses m'ont rendu si amateur de l'agriculture, qu'il me semble qu'il n'y a thresor au monde si pretieux, ni qui deust estre en si grande estime que les petites gittes des arbres et plantes, voire les plus mesprisees. le les ay en plus grande estime que non les minières d'or et d'argent.
(Tiré de la Becepte véritable par laquelle tous les /tommes de la France piourront apprendre à multiplier et augmenter leurs thresors.)
REGIT DES CALAMITEZ ENDVREES PAR BERNARD PALISSY LORS QV'iL GERCHOIT l'aRT DE TERRE
Sçaches qu'il y a vingt et cinq ans passez qu'il me fut monstre une coupe de terre, tournée et esmaillee d'vne telle beauté, que deslors i'entray en dispute auecques ma propre pensée, en me remémorant plusieurs propos qu'aucuns m'auoient tenus en se mocquant de moy, lors que ie peindois les images. Or voyant que l'on commençoit à les deslaysser au pays de mon habitation, aussi que la vitrerie n'auoit pas grande requeste, ie vay penser que si i'avois trouué l'inuention de faire des esmaux, ie pourrois faire des vaisseaux de terre et autre chose de belle ordonnance, parce que Dieu m'auoit donné d'entendre quelque chose de la pourtraiture; et deslors, sans avoir esgard que ie n'auois nulle cognoissance des terres argileuses, ie me mis à chercher les esmaux, comme vn homme qui taste en ténèbres. Sans auoir entendu de quelles matières se faisoient lesdicts esmaux, ie pilois en ces iours là de toutes les matières que ie pouuois penser qui pourroient faire quelque chose, et les ayant pilees et broyées, i'acheptois vne quantité de pots de terre, et aprez les auoir mis en pièces, ie mettois des matières que i'auois broyées dessus icelles, et les ayant marquées, ie mettois en escript à part les drogues que i'auois mis sur chascune d'icelles, pour mémoire; puis ayant faict vn fourneau à ma fantaisie, ie mettois cuire lesdictes pièces pour voir si mes drogues pourroient faire quelques couleurs de blanc : car ie ne corchois autre esmail que le blanc; parce que i'auois ouï dire que le blanc estoit le fondement de tous les autres esmaux. Or, parce que ie n'auois iamais veu cuire terre, ni ne sçauois à quel degré de feu ledit esmail se deuoit fondre, il m'estoit impossible
de pouiioir rien faire par ce moyen, ores que mes drogues eussent esté bonnes, parce qu'aucune fois la chose avoit trop chaufé, et autre fois trop peu, et quand lesdictes matières estoient trop peu cuittes ou bruslees, ie ne pouiiois rien iuger de la cause pourquoy ie ne faisois rien de bon, mais en donnois le blasme aux matières, combien que quelquesfois la chose se fust peut-estre trouuee bonne, ou pour le moins l'eusse troiiué quelque indice pour paruenir à mon intention, si i'eusse pu faire le feu selon que les matières le requeroient. Mais encore en ce faisant ie commettois une faute plus lourde que la susdicte : car en mettant les pièces de mes espreuues dedans le fourneau, ie les arrangeois sans considération; de sorte que les matières eussent esté les meilleures du monde et le feu le mieux à propos, il estoit impossible de rien faire de bon. Or m'estant ainsy abuzé plusieurs fois, auecques grands frais et labeurs, i'estois tous les iours à piler et broyer nouuelles matières et construire nouueaux fourneaux, auecques grande despense d'argent, consommation de bois et de temps.
Quand i'eus bastelé plusieurs années ainsy imprudemment, auecques tristesse et soupirs, à cause que ie ne pouuois paruenir à rien de mon intention, et me souuenant de la despense perdue, ie m'aduisay, pour obuier à si grande despense, d'enuoyer les drogues que ie voulois approuuer à quelque fourneau de potier; et ayant conclud en mon esprit telle chose, i'acheptay derechef plusieurs vaisseaux de terre, et les ayant rompus en pièces comme de coustume, l'en couuray trois ou quatre cens pièces d'esraail, et les enuoyay en vne poterie distante d'vne lieue et demie de ma demeurance, auecques requeste enuers les potiers qu'il leur pleust permettre cuire lesdictes espreuues dedans aucuns de leurs vaisseaux : ce qu'ils faisoient volontiers; mais quand ils auoient cui leur fournée, et qu'ils venoient à tirer mes espreuues, ie n'en recepuois que honte
et perte, parce qu'il ne se trouuoit rien de bon, à cause que le feu desdicts potiers n'estoit assez chaut, aussi que mes espreuues n'estoient enfournées au deuoir requis et selon la science; et parce que le n'auois cognoissance de la cause pourquoy mes espreuues ne s'estoient bien trouuees, le mettois (comme i'ay dict cy dessus) le blasme sur les matières : derechef ie faisois nombre de compositions nouuelles, et les enuoyay aux mesmes potiers pour en vser comme dessus : ainsi fis ie par plusieurs fois, tousiours auecques grands frais, perte de temps, confusion et tristesse.
Quand ie vis que ie ne pouvois par ce moyen rien faire de mon intention, ie prins relasche quelque temps, m'occupant à mon art de peinture et de vitrerie, et me mis comme en non chaloir de plus cercher les secrets des esmaux; quelques iours aprez suruindrent certains commissaires, députez par le roy, pour ériger la gabelle au pays de Xaintonge, lesquels m'appellerent pour figurer les isles et pays circonuoisins de tous les marez salans dudict pays. Or, aprez que ladicte commission fut paracheuee et que ie me trouuay muny d'vn peu d'argent, ie reprins encores l'affection de poursuyure à la suitte desdicts esmaux, et voyant que ie n'auois peu rien faire dans mes fourneaux ny à ceux des potiers susdicts, ie rompi enuiron trois douzaines de pots de terre tous neufs, et ayant broyé grande quantité de diuerses matières, ie couuray tous les lopins desdicts pots desdictes drogues couchées auGC le pinceau : mais il te faut entendre que de deux ou trois cens pièces, il n'y en auoit que trois de chascune composition : ayant ce faict, ie prins toutes ces pièces et les portay à vne verrerie, afin de voir si les matières et compositions se pourroient trouuer bonnes aux fours desdictes verreries. Or, d'autant que leurs fourneaux sont plus chauts que ceux des potiers, ayant mis toutes mes espreuues dans lesdicts fourneaux, le lendemain que ie les
fis tirer, i'apperceus partie de mes compositions qui auoient commencé à fondre; qui fut cause que ie fus encores d'auantage encouragé de cercher l'esmail blanc, pour lequel i'auois tant trauaillé.
Touchant des autres couleurs ie ne m'en mettois aucunement en peine; ce peu d'apparence que ie trouuay lors, me fit trauailler pour cercher ledict blanc deux ans oultre le temps susdict, durant lesquels deux ans ie ne faisois qu'aller et venir aux verreries prochaines, tendant aux fins de paruenir à mon intention. Dieu voulut qu'ainsy que ie commençois à perdre courage, et que pour le dernier coup ie m'estois transporté à vne verrerie, ayant avec moy vn homme chargé de plus de trois cens sortes d'espreuues, il se trouua vne desdictes espreuues qui fut fondue dedans quatre heures aprez auoir esté mise au fourneau, laquelle espreuue se trouua blanche et polie de sorte qu'elle me causa une ioye telle que ie pensois estre devenu nouuelle créature : et pensois des lors auoir vne perfection entière de l'esmail blanc; mais ie fus fort esloingné de ma pensée : ceste espreuue estoit fort heureuse d'vne part, mais bien mal-heureuse de l'autre, heureuse en ce qu'elle me donna entrée à ce que ie suis paruenu, et mal -heureuse en ce qu'elle n'estoit pas mise en doze ou mesure requise; ie fus si grand beste en ces iours là, que soudain que i'eus faict ledict blanc qui estoit singulièrement beau, ie me mis à faire des vaisseaux de terre, combien que iamais ie n'eusse cogneu terre, et ayant employé l'espace de sept ou huit mois à faire lesdicts vaisseaux, ie me prins à ériger vn fourneau semblable à ceux des verriers, lequel ie bastis auec vn labeur indicible : car il falloit que ie maçonnasse tout seul, que ie destrempasse mon mortier, que ie tirasse Feau pour la destrempe d'iceluy, aussi me falloit moy mesme aller quérir la brique sur mon dos, à cause que ie n'auois nul moyen d'entretenir vn seul homme pour m'ayder en cest affaire. le fis cuire mes vaisseaux en pre-
miere cuisson : mais quand ce fut à la seconde cuisson, le receus des tristesses et labeurs tels que nul homme ne voudroit croire. Car, en lieu de me reposer de mes labeurs passez, il me fallut trauuailler l'espace de plus d'vn mois, nuict et iour, pour broyer les matières desquelles i'avois faict ce beau blanc au fourneau des verriers; et quand i'eus broyé lesdictes matières, l'en couuray les vaisseaux que i'auois faicts : ce faict, ie mis le feu dans mon fourneau, par deux gueules, ainsy que i'auois veu faire auxdicts verriers; ie mis aussi mes vaisseaux dans ledict fourneau pour cuider faire fondre les esmaux que i'auois mis dessus : mais c'estoit vne chose malheureuse pour moy; car, combien que ie fusse six iours et six nuicts deuant ledict fourneau sans cesser de brusler bois par les deux gueules, il ne fut possible de pouuoir faire fondre ledict esmail, et estois comme vn homme désespéré; et combien que ie fusse tout estourdi du trauail, ie me vay aduiser que dans mon esmail il y auoit trop peu de la matière qui deuait faire fondre les autres : ce que voyant, ie me prins à piler et broyer ladicte matière, sans toutesfois laisser refroidir mon fourneau ; par ainsy i'auois double peine : piler, broyer et chauffer ledict fourneau. Quand i'eus ainsy composé mon esmail, ie fus contraint d'aller encores achepter des pots, afin d'esprouuer ledict esmail : d'autant que i'auois perdu tous les vaisseaux que i'auois faicts : et ayant couuert lesdictes pièces dudict esmail, ie les mis dans le fourneau, continuant tousiours le feu en sa grandeur; mais sur cela il me suruint vn autre malheur, lequel me donna grande fascherie, qui est que le bois m'ayant failli, ie fus contraint brasier les estapes qui soustenoient les tailles de mon iardin, lesquelles estant bruslees, ie fus contraint brusler les tables et plancher de la maison, afin de faire fondre la seconde composition, l'estois en vne telle angoisse, que ie ne sçaurois dire : car i'estois tout tari et desséché à cause des labeurs et de
la chaleur du fourneau; il y auoit plus d'vn mois que ma chemise n'auoit seiche sur moy : encores pour me consoler on se mocquoit de moy, et mesme ceux qui me deuoient secourir alloient crier par la ville que ie faisois brusler le plancher; et par tel moyen l'on me faisoit perdre mon crédit, et m'estimoit on estre fol.
Les autres disoient que ie cerchois à faire la fausse monnoye ; qui estoit vn mal qui me faisoit seicher sur les pieds, et m'en allois par les rues tout baissé, comme vn homme honteux : i'estois endetté en plusieurs lieux, et auois ordinairement deux enfans aux nourrices, ne pouuant payer leurs salaires; personne ne me secouroit : mais au contraire ils se mocquoient de moy, en disant : Il luy appartient bien de mourir de faim, parce qu'il deslaysse son mestier. Toutes ces nouuelles venoient à mes aureilles quand ie passois par la rue; toutesfois il me resta encores quelque espérance, qui m'encourageoit et soustenoit, d'autant plus que les dernières espreuues s'estoient assez bien portées, et des lors en pensois sçauoir assez pour poujioir gaigner ma vie, combien que i'en fusse fort esloingné (comme tu entendras cy aprez), et ne dois trouuer mauuais si i'en fais vn peu long discours, afin de te rendre plus attentif à ce qui te pourra seruir.
Quand ie me fus reposé vn peu de temps auecques regrets de ce que nul n'auoit pitié de moy, ie dis à mon ame : Qu'est ce qui te triste, puis que tu as trouué ce que tu cerchois? trauaille à présent, et tu rendras honteux tes détracteurs. Mais mon esprit disoit d'autre part : Tu n'as rien de quoy poursuyure ton affaire; comment pourras tu nourrir ta famille et achepter les choses requises pour passer le temps de quatre ou cinq mois qu'il faut auparauant que tu puisses iouïr de ton labeur? Or ainsy que i'estois en telle tristesse et débat d'esprit, l'espérance me donna vn peu de courage, et ayant considéré queie serois beaucoup long pour faire vne fournée toute de ma main,
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pour abréger et gaigner le temps et pour plus soudain faire apparoir le secret que i'auois trouué dudict esmail blanc, ie prins vn potier commun et lui donnay certains pourtraits, afin qu'il me list des vaisseaux selon mon ordonnance, et tandis qu'il faisoit ces choses ie m'occupois ta quelques médailles: mais c'estoit vne chose pitoyable; car i'estois contraint nourrir ledict potier en vne taverne à crédit, parce ie n'auois nul moyen en ma maison. Quand nous eusmes trauaillé l'espace de six mois, et qu'il falloit cuire la besogne faicte, il fallut faire vn fourneau et donner congé au potier, auquel par faute d'argent ie fus contraint donner de mes vestemens pour son salaire. Or, parce que ie n'auois poinct d'estoffes pour ériger mon fourneau, ie me prins à deffaire celuy que i'auois faict à la mode des verriers, afm de me seruir des estoffes de la despoùille d'iceluy. Or, parce que ledict four auoit si fort chaufé l'espace de six iours et nuicts, le mortier et la brique dudict four s'estoient liquifiez et vitrifiez de telle sorte, qu'en desmaçonnant i'eus les doigts coupez et incisez en tant d'endroicts que ie fus contraint manger mon potage ayant les doigts envelopez de drapeau. Quand i'eus defïaict ledict fourneau, il fallut ériger l'autre; qui ne fut pas sans grand peine : d'autant qu'il me falloit aller quérir l'eau, le mortier et la pierre, sans aucun ayde et sans aucun repos. Ce faict, ie fis cuire l'œuure susdicte en première cuisson, et puis par emprunt ou autrement ie trouuay moyen d'auoir des estoffes pour faire des esmaux, pour couurir ladicte besogne, s'estant bien portée en première cuisson; mais quand i'eus achepté lesdictes estoffes il me suruint vn labeur qui me cuida faire rendre l'esprit. Car aprez que par plusieurs iours ie me fus lassé à piler et calciner mes matières, il me les conuint broyer sans aucun ayde, à vn moulin à bras, auquel il falloit ordinairement deux puissans hommes pour le virer : le désir que i'auois de paruenir à mon entreprinse me faisoit faire
des choses que l'eusse estimées impossibles. Quand lesdictes couleurs furent broyées, ie couuris tous mes vaisseaux et médailles dudict esmail; puis, ayant le tout mis et arrangé dedans le fourneau, ie commençay à faire du feu, pensant retirer de ma fournée trois ou quatre cens liures, et continuay ledict feu iusques à ce que i'eus quelque indice et espérance que mes esmaux fussent fondus et que ma fournée se portoit bien. Le lendemain, quand ie vins à tirer mon œuure, ayant premièrement osté le feu, mes tristesses et douleurs furent augmentées si abondamment que ie perdis toute contenance. Car, combien que mes esmaux fussent bons et ma besongne bonne, neantmoins deux accidens estoient suruenus à ladicte fournée, lesquels auoient tout gasté; et afin que tu t'en donnes de garde, ie te diray quels y sont : aussi aprez ceux là ie t'en diray un nombre d'autres, afin que mon mal heur te serue de bon heur, et que ma perte te serue de gain. C'est parce que le mortier de quoy i'auois maçonné mon four estoit plein de cailloux, lesquels sentant la véhémence du feu (lorsque les esmaux se commençoient à liquifier) se creuerent en plusieurs pièces, faisant plusieurs pets et tonnerres dans ledict four. Or, ainsy que les esclats desdicts cailloux sautoient contre ma besongne, l'esmail qui estoit déià liquifié et rendu en matière glueuse, print lesdicts cailloux, et se les attacha par toutes les parties de mes vaisseaux et médailles, qui sans cela se fussent trouuez beaux. Ainsy cognoissant que mon fourneau estoit assez chaut, ie le layssay refroidir iusques au lendemain; lors ie fus si marri que ie ne te sçaurois dire et non sans cause : car ma fournée me coustoit plus de six vingts escus. I'auois emprunté le bois et les estoffes, et si auois emprunté partie de ma nourriture en faisant ladicte besongne. I'auois tenu en espérance mes créditeurs qu'ils seroient payez de l'argent qui prouiendroit des pièces de ladicte fournée; qui fut cause que plusieurs
accoururent des le matin quand ie commençois à desenfourner. Dont par ce moyen furent redoublées mes tristesses; d'autant qu'en tirant ladicte besongne ie ne recepuois que honte et confusion. Car toutes mes pièces estoient semées de petits morceaux de cailloux, qui estoient si bien attachez autour desdicts vaisseaux, et liez auecques l'esmail, que quand on passoit les mains dessus, lesdicts cailloux coupoient comme rasoirs; et combien que la besongne fust par ce moyen perdue, toutesfois aucuns en vouloient achepter à vil pris : mais parce que ce eust esté un descriment et rabaissement de mon honneur, ie mis en pièces entièrement le total de ladicte fournée, et me couchay de mélancolie, non sans cause, car ie n'auois plus de moyen de subuenir à ma famille; ie n'auois en ma maison que reproches, en lieu de me consoler l'on me donnoit des malédictions : mes voisins qui auoient entendu cest affaire disoient que ie n'estois qu'vn fol, et que l'eusse eu plus de huit francs de la besongne que i'auois rompue, et estoient toutes ces nouuelles ioinctes auecques mes douleurs.
Quand l'eus demeuré quelque temps au lict, et que i'eus considéré en moy mesme qu'vn homme qui seroit tombé en vn fossé, son deuoir seroit de tascher à se releuer, en cas pareil ie me mis à faire quelques peintures, et par plusieurs moyens ie prins peine de recouurer vn peu d'argent; puis ie disois en moy mesme que toutes mes pertes et hazards estoient passez, et qu'il n'y auoit rien de plus qui me peust empescher que ie ne fisse de bonnes pièces : et me prins (comme auparauant) à trauailler audict art. Mais en cuisant vne autre fournée il suruint vn accident duquel ie ne me doutois pas : car la véhémence de la flamme du feu auoit porté quantité de cendre contre mes pièces, de sorte que par tous les endroicts où ladicte cendre auoit touché, mes vaisseaux estoient rudes et mal poUs, à cause que l'esmail estant
liquifié s'estoit ioinct auecques lesdictes cendres; nonobstant toutes ces pertes ie demeuray en espérance de me remonter par le moyen dudict art : car ie fis faire grand nombre de lanternes de terre à certains potiers pour enfermer mes vaisseaux quand ie les mettois au four; afin que par le moyen desdictes lanternes mes vaisseaux fussent garentis de la cendre. L'inuention se trouua bonne, et m'a serui iusques auiourd'huy. Mais ayant obuié au hazard de la cendre, il me suruint d'autres fautes et accidens tels, que quand i'auois faict une fournée, elle se trouuoit trop cuitte, et aucune fois trop peu, et tout perdu par ce moyen. l'estois si nouueau que ie ne pouuois discerner du trop ou du peu; aucune fois ma besongne estoit cuitte sur le deuant et point cuitte à la partie de derrière : l'autre aprez que ie voulois obuier à tel accident, ie faisois brusler le derrière, et le deuant n'estoit poinct cuit : aucune fois il estoit cuit à dextre et bruslé à senestre : aucune fois mes esmaux estoient mis trop clairs, et autre fois trop espais; qui me causoit de grandes pertes : aucune fois que i'auois dedans le four diuerses couleurs d'esmaux, les vns estoient bruslez premier que les autres fussent fondus. Bref i'ay ainsi bastelé l'espace de quinze ou seize ans; quand i'auois appris à me donner garde d'vn danger, il m'en suruenoit vn autre, lequel ie n'eusse iamais pensé. Durant ces temps là ie fis plusieurs fourneaux lesquels m'engendroient de grandes pertes auparauant que i'eusse cognoissance du moyen pour les eschauffer esgalement; enfin ie trouuay moyen de faire quelques vaisseaux de diuers esmaux entremeslez en manière de iaspe; cela m'a nourri quelques ans : mais en me nourrissant de ces choses ie cerchois tousiours à passer plus oultre auecques frais et mises, comme tu sçais que ie fais encores à présent. Quand i'eus inuenté le moyen de faire des pièces rustiques, ie fus en plus grande peine et en plus d'ennuy qu'auparauant. Car,
ayant faict un certain nombre de bassins rustiques et les ayant faict cuire, mes esmaux se trouuoient les vns beaux et bien fondus, autres mal fondus, autres estoient bruslez, à cause qu'ils ^toient composez de diuerses matières qui estoient fusibles à diuers degrez : le verd des lézards estoit bruslé premier que la couleur des serpens fust fondue; aussi la couleur des serpens, escrevices, tortues et cancres, estoit fondue auparauant que le blanc eust receu aucune beauté.
Toutes ces fautes m'ont causé vn tel labeur et tristesse d'esprit, qu'auparauant que i'ay eu rendu mes esmaux fusibles à vn mesme degré de feu, i'ai cuidé entrer iusques à la porte du sepulchre : aussi en me trauaillant à tels affaires ie me suis trouué l'espace de plus de dix ans si fort escoulé en ma personne, qu'il n'y auoit aucune forme ny apparence de bosse aux bras ny aux iambes : ains estoient mesdictes iambes toutes d'vne venue; de sorte que les liens de quoy i'attachois mes bas de chausses estoient, soudain que ie cheminois, sur les talons avec le résidu de mes chausses. le m'allois souuent pourmener dans la prairie de Xaintes, en considérant mes misères et ennuys : et sur toutes choses de ce qu'en ma maison mesme ie ne pouuois auoir nulle patience, ny faire rien qui fust trouué bon. Testois mesprisé et mocqué de tous : toutesfois ie faisois tousiours quelques vaisseaux de couleurs diuerses, qui me nourrissoient tellement quellement. Mais en ce faisant, la diuersité des terres desquelles ie cuidois m'aduancer me porta plus de dommage en peu de temps que tous les accidens du parauant. Car ayant faict plusieurs vaisseaux de diuerses terres, les vnes estoient bruslees douant que les autres fussent cuittes : aucunes recepuoient l'esmail et se trouuoient fort aptes pour cest affaire; les autres me deceuoient en toutes mes entreprinses. Or, parce que mes esmaux ne venoient bien en vne mesme chose, i'estois deceu par plusieurs fois, dont
ie recepuois tousiours ennuys et tristesse. Toutesfois l'espérance que i'auois me faisoit procéder en mon affaire si virilement que plusieurs fois, pour entretenir les personnes qui me venoient voir, ie faisois mes efforts de rire, combien que intérieurement ie fusse bien triste.
le poursuyuiz mon affaire de telle sorte que ie recepuois beaucoup d'argent d'vne partie de ma besongne, qui se trouuoit bien; mais il me suruint vne autre affliction conquatenee auecques les susdictes, qui est que la chaleur, la gelée, les vents, pluyes et gouttières me gastoient la plus grande part de mon œuure auparauant qu'elle fust cuitte : tellement qu'il me fallut emprunter charpenterie, lattes, tuilles et doux pour m'accommoder. Or bien sonnent, n'ayant point de quoy bastir, i'estois contraint de m'accommoder de liarres et autres verdures. Or, ainsy que ma puissance s'augmentoit, ie desfaisois ce que i'auois faict et le bastissois vn peu mieux; qui faisoit qu'aucuns artisans, comme chaussetiers, cordonniers, sergens et notaires, vn tas de vieilles, tous ceux cy,sans auoir esgard que mon art ne se pouuoit exercer sans grand logis, disoient que ie ne faisois que faire et desfaire, et me blasmoient de ce qui deuoit les inciter à pitié, attendu que i'estois contraint d'employer les choses nécessaires à ma nourriture, pour ériger les commoditez requises à mon art. Et qui pis est, le motif desdictes mocqueries et persécutions sortoit de ceux de ma maison, lesquels estoient si esloingnés de raison, qu'ils vouloient que ie fisse la besogne sans outiz, chose plus que desraisonnable. Or, d'autant plus que la chose estoit desraisonnable, de tant plus l'affliction m'estoit extrême. l'ai esté plusieurs années que n'ayant rien de quoy faire couurir mes fourneaux, i'estois toutes les nuicts à la mercy des pluyes et vents, sans auoir aucun secours, ayde ny consolation, sinon des chats huans qui chantoient d'vn costé et les chiens qui burloient de l'autre; parfois il se leuoit des
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vents et tempestes qui souffloient de telle sorte le dessus et le dessous de mes fourneaux, que i'eslois contraint quitter là tout, auecques perte de mon labeur; et me suis trouué plusieurs l'ois qu'ayant tout quitté, n'ayant rien de sec sur moy à cause des pluyes qui estoient tombées, ie m'en allois coucher à la minuict ou au poinct du iour, accoustré de telle sorte comme vn homme que l'on auroit traisné par tous les bourbiers de la ville; et en m'en allant ainsi retirer, i allois bricollant sans chandelle, et tombant d vn costé et d'autre comme vn homme qui seroit yure de vin; rempli de grande tristesse, d'autant qu'aprez auoir longuement trauaillé ie voyois mon labeur perdu. Or en me retirant ainsi souillé et trempé, ie trouuois en ma chambre vne seconde persécution pire que la première, qui me fait à présent esmerueiller que ie ne suis consumé de tristesse.
[De l'Art de terre.)
Michel de Montaigne naquit au château de ce nom, dans lu Pûrigord, en 1533. Il reçut une éducation non moins originale que soignée. Ses études terminées , il fut pourvu d'une charge de conseiller au parlement de Bordeaux; mais il quitta bientôt cette place, pour laquelle il n'était pas fait. Il parcourut la France, l'Allemagne, la Suisse, l'Italie; puis il devint maire de Bordeaux, et il parut aux États de Blois en 1588. Il mourut en 1592. Les Essais de Montaigne ont fondé sa renommée; il s'y est peint assez lui-même. Des beautés qui naissent d'une imagination forte; par intervalles, d'admirables éclairs de bon sens, une malicieuse naïveté, un tour vif et naturel, un style plein de couleur et de finesse , font le prix réel de cet ouvrage, dénué d'ordre, où l'écrivain montre un esprit curieux mais peu philosophique, où le laisser-aller de l'intelligence est donné pour être la sagesse , où les choses lubriques sont comme livrées au regard , où le pédant à la cavalière, suivant le mot de Malebranche, déploie une science légère et parleuse.
On présente au lecteur plusieurs pages de ce livre dans lesquelles la verve de l'auteur et la raison se sont accordées. Les passages où Montaigne exprime une pensée religieuse ont été laissés de côté. Montaigne devait être et était, en effet, très-capricieux sur ce point: on a cru devoir négliger un témoin si « ondoyant ».