L IMPORTUN
A l'abbk de beaulieu
Charles, de mes péchés j'ai bien fait pénitence; Or toi, qui te cognois aux cas de conscience,
Juge si j'ai raison de penser estre absous.
J'oyois un de ces jours la messe à deux genoux,
Faisait mainte oraison, l'œil au ciel, les mains jointes,
Le cœur ouvert aux pleurs, et tout percé de pointes
Qu'un dévot repentir eslançoit dedans moi;
Tremblant des pleurs d'enfer, et tout bruslant de foi,
Quand un jeune frisé, relevé de moustache,
De galoche, de botte, et d'un ample panache.
Me vint prendre et me dit, pensant dire un bon mot :
Pour un poëte du temps, vous estes trop dévot.
Moi, civil, je me lève, et le bonjour lui donne.
Qu'heureux est le folastre, à la teste grisonne.
Qui brusquement eust dit, avecque une sangbieu :
Oui bien pour vous. Monsieur, qui ne croyez en Dieu!
Sotte discrétion, je voulus faire accroire
Qu'un poëte n'est bizarre et fascheux qu'après boire.
Je baisse un peu la teste, et tout modestement
Je lui fis à la mode un petit compliment.
Lui, comme bien appris, le mesme me sceut rendre.
Et ceste courtoisie à si haut prix me vendre.
Que j'aimerois bien mieux, chargé d'âge et d'ennuis,
Me voir, à Rome, pauvre entre les mains des Juifs.
Apres tous ces propos, qu'on se dit d'arrivée, D'un fardeau si pesant ayant l'âme grevée, Je chauvis de l'oreille, et, demeurant pensif, L'eschine j'allongeois comme un asne rétif^ Minutant me sauver de ceste tirannie.
Sortis, il me demande : Estes-vous à cheval? Avez -vous point ici quelqu'un de vostre troupe? — Je suis tout seul, à pied. Lui, de m'offrir la croupe. Moi, pour m'en dépester, lui dire tout exprès : Je vous baise les mains, je m'en vais ici près Chez mon oncle disner. — 0 Dieu, le galant homme I
J'en suis. Et moi, pouralors, comme unbocuf qu'on assomme, Je laisse cheoir la teste, et bien peu s'en fallut, Remettant par dépit en la mort mon salut, Que je n'allasse lors, la teste la première. Me jeter du Pont-Neuf à bas en la rivière.
Insensible, il me traisne en la cour du palais. Où, trouvant par hasard quelqu'un de ses valets. Il l'appelle et lui dit : Holà! liau! Ladreville, Qu'on ne m'attende point; je vais disner en ville. Dieu sçait si ce propos me traversa l'esprit! Encor n'est-ce pas tout, il tire un long escrit, Que voyant je frémis. Lors, sans cajolerie, Monsieur, je ne m'entends à la chicanerie, Ce lui dis -je; feignant l'avoir veu de travers. Aussi n'en est-ce pas, ce sont de méchants vers (Je cogneu qu'il estoit véritable en son dire) Que, pour tuer le temps, je m'efforce d'escrire; Et pour un courtisan, quand vient l'occasion. Je monstre que j'en sais pour ma provision. Il Ut, et se tournant brusquement par la place, Les banquiers estonnez admiroient sa grimace. Et monstroient en riant qu'ils ne lui eussent pas Preste sur son minois quatre doubles ducats (Que j'eusse bien donnés pour sortir de sa patte). Je l'escoute; et durant que l'oreille il me flatte (Le bon Dieu sait comment!) à chaque fin de vers, Tout exprès je disois quelques mots de travers; Il poursuit, nonobstant, d'une fureur plus grande, Et ne cessa jamais qu'il n'eust fait sa légende. Me voyant froidement ses œuvres advouer. Il les serre, et se met lui-même à se louer : Doncq, pour un cavalier, n'est-ce pas quelque chose? Mais, Monsieur, n'avez-vous jamais vu de ma prose? * Moi de dire que si, tant je craignois qu'il eust Quelque procès -verbal qu'entendre il me fallust.
Encore, dites -moi, en vostre conscience : Pour un qui n'a du tout acquis nulle science, Ceci n'est -il pas rare? Il est vrai sur ma foi, Lui dis -je en souriant
Il vint à reparler dessus le bruict qui court
De la roine, du roi, des princes, de la cour;
Que Paris est bien grand, que le Pont-Neuf s'achève;
Si plus en paix qu'en guerre un empire s'eslève;
Il vint à définir que c'estoit qu'amitié.
Et tant d'autres vertus, que c'en estoit pitié.
Mais il ne définit, tant il estoit novice,
Qua l'indiscrétion est un si fascheux vice,
Qu'il vaut bien mieux mourir de rage ou de regret
Que de vivre à la gesne avecqu'un indiscret.
Tandis que ces discours me donnoient la torture,
Je sonde tous moyens pour voir si d'aventure
Quelque bon accident eust pu m'en retirer,
Et m'empêcher enfin de me désespérer.
Voyant un président, je lui parle d'affaire;
S'il avoit des procez, qu'il estoit nécessaire
D'estre toujours après ces messieurs bonneter,
Qu'il ne laissast pour moi de les solliciter;
Quant à lui, qu'il estoit homme d'intelligence.
Qui sçavoit comme on perd son bien par négligence.
Où marche l'intérest qu'il faut ouvrir les yeux.
Haï non, Monsieur, dit-il, j'aimerois beaucoup mieux
Perdre tout ce que j'ai que votre compagnie;
Et se mist aussi-tost sur la cérémonie.
Moi, qui n'aime à débattre en ces fadaises- là,
Un temps sans lui parler ma langue vacilla.
Enfin je me remets sur les cajoleries.
Lui dis (comme le roi estoit aux Tuileries),
Ce qu'au Louvre on disoit qu'il feroit ce jourd'hui;
Qu'il devroit se tenir toujours auprès de lui.
Dieu sçait combien alors il me dit de sottises,
Parlant de ses hauts faits et de ses vaillantises;
Qu'il avoit tant servi, tant fait la faction,
Et n'avoit cependant aucune pension;
Mais qu'il se consoloit, en ce qu'au moins l'histoire
Gomme on fait son travail ne desroboit sa gloire;
Et s'y mit si savant, que je creu que mes jours
Dévoient plus tost finir que non pas son discours.
Gomme il continuoit ceste vieille chanson.
Voici venir quelqu'un d'assez pauvre façon.
Il se porte au devant, lui parle, le cageole;
Mais cet autre à la fin se monta de parole :
Monsieur, c'est trop long-temps... Tout ce que vous voudrez.
Voici l'arrest signé... Non, Monsieur, vous viendrez...
Quand vous serez dedans, vous serez à partie...
Et moi qui, cependant, n'estois de la partie,
J'esquive doucement, et m'en vais à grands pas,
La queue en loup qui fuit, et les yeux contre bas,
Le cœur sautant de joie et triste d'apparence.
Depuis aux bons agens j'ai porté révérence,
Gomme à des gens d'honneur par qui le ciel voulut
Que je receusse un jour le bien de mon salut.
Mais craignant d'encourir vers toi le mesme vice
Que je blasme en autrui, je suis en ton service;
Et prie Dieu qu'il nous garde en ce bas monde ici
De faim, d'un importun, de froid et de souci.
(Satires.)