‹ Les écrivains français du xvie siècle: choix de morceaux avec une introduction, de brèves notices et des notesChapitre 53 sur 60 · NI CRAINTE, NI ESPOIR · texte numérisé non relu

NI CRAINTE, NI ESPOIR

N'avoir crainte de rien et ne rien espérer. Ami, c'est ce qui peut les hommes bienheurer. J'aime les gens hardis, dont l'ame, non commune. Morguant les accidents, fait teste à la fortune. Et, voyant le soleil de flamme reluisant, La nuict au manteau noir les astres conduisant, La lune, se masquant de formes différentes. Faire naistre les mois en ses courses errantes.

Et les deux se mouvoir par ressorts discordants,

Les uns chauds, tempérés, et les aultres ardents;

Qui, ne s'esmouvant poinct, de rien n'ont l'âme atteinte,

Et n'ont, en les voyant, espérance ni crainte.

Mesme, si pesle mesle avec les éléments.

Le ciel d'airain tomboit jusques aux fondements,

Et que tout se froissast d'une estrange tempeste.

Les esclats sans frayeur leur frapperoient la teste.

Or donc, que gagne -t- on de rire ou de pleurer?

Craindre confusément, bien ou mal espérer?

Puisque mesme le bien, excédant nostre attente.

Nous saisissant le cœur, nous trouble et nous tourmente;

Et, nous desobligeant nous mesme en ce bonheur,

La joie et le plaisir nous tient lieu de douleur.

Selon son rolle on doibt jouer son personnage,

Le bon sera meschant, insensé l'homme sage,

Et le prudent sera de raison devestu.

S'il se monstre trop chaud à suivre la vertu.

Combien plus celui là, dont l'ardeur, non commune,

Esleve ses desseings jusqu'au ciel de la lune.

Et, se privant l'esprit de ses plus doulx plaisirs,

A plus qu'il ne se doibt laisse aller ses désirs?

Va donc, et d'un cœur sain voyant le Pont au Change,

Désire l'or brillant sous mainte pierre estrange.

Ces gros lingots d'argent qu'à grands coups de marteaux

L'art forme en cent façons de plats et de vaisseaux;

Et, devant que le jour aux gardes se descouvre.

Va, d'un pas dihgent, à l'Arsenac, au Louvre,

Talonne un président, sui le comme un valet;

Mesme, s'il est besoing, estrille son mulet.

Sui jusques au conseil les maistres des requestes;

Ne t'enquiers, curieux, s'ils sont hommes ou bestes,

Et les distingue bien : les uns ont le pouvoir

De juger finement un procès sans le voir;

Les aultres, comme dieux, près du soleil résident,

Et, démons de Plutus, aux finances président,

Car leurs seules faveurs' peuvent, en moins d'un an,

Te faire devenir Chalange ou Montauban.

Je veux encore plus : démembrant ta province.

Je veux de partisan que tu deviennes prince :

Tu seras des badauds, en passant, adoré,

Et sera jusqu'au cuir ton carrosse doré;

Chascun en ta faveur mettra son espérance ;

Mille valets soubs toi désoleront la France;

Tes logis tapissés, en magnifique arroi,

D'esclat aveugleront ceux là mesmes du roi.

Mais si fault il enfin que tout vienne à son compte;

Et, soit avec l'honneur ou soit avec la honte.

Il fault, pendant le jour, esprit, sens et vigueur,

Mourir comme Enguerrand ou comme Jacques Cœur;

Et descendre là bas, où, sans choix de personnes.

Les escuelles de bois s'égalent aux couronnes.

En courtisan pourquoi perdrois je tout mon temps.

Si de bien et d'honneur mes esprits sont contents?

Pourquoi d'ame et de corps fault il que je me peine,

Et qu'estant hors de sens, aussi bien que d'haleine,

Je suive un financier, soir, matin, froid et chaud.

Si j'ai du bien, pour vivre, autant comme il m'en fault?

Qui n'a poinct de procès, au Palais n'a que faire.

Un président pour moi n'est non plus qu'un notaire.

Je fais autant d'estat du long comme du court,

Et mets en ma vertu ma faveur et ma court.

Voilà le vrai chemin, franc de crainte et d'envie.

Qui doulcement nous meine à ceste heureuse vie.

Que, parmi les rochers et les bois désertés,

Jeusne, veille, oraison, et tant d'austérités,

Ces hermites, jadis, ayant l'esprit pour guide.

Cherchèrent si longtemps dedans la ThebaïJe.

Adorant la vertu de cœur, d'ame et de foi,

Sans la chercher si loing, chascun l'a dedans soi.

Et peut, comme il lui plaist, lui domier la teincture, Artisan de sa bonne ou mauvaise adventure.

(Satires.)

0 Dieu, si mes péchés irritent ta fureur, Contrit, morne et dolent, j'espère en ta clémence. Si mon deuil ne suffit à purger mon offence, Que ta grâce y supplée et serve à mon erreur.

Mes esprits esperdus frissonnent de terreur,

Et, ne voyant salut que par la pénitence.

Mon cœur, comme mes yeux, s'ouvre à la repentance,

Et me hai tellement, que je me fais horreur.

Je pleure le présent; le passé je regrette; Je crains à l'advenir la faulte que j'ai faicte : Dans mes rebellions je li ton jugement.

Seigneur, dont la bonté nos injures surpasse, Gomme de père à fils uses en doulcement. Si j'avois moins failli, moindre seroit ta grâce.

(Poésies diverses, sonnet \.j

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