INTRODUCTION
Il était une fois un homme qui habitait une planète. Sans grand travail, il récoltait ce qui lui était nécessaire ; un soleil flamboyant et magnifique l'éclairait tout le long du jour ; des astres chastes et doux scintillaient sur son front tout le long de la nuit. N'ayant pas toujours à travailler, il observait. Alors il vit que le soleil brûlait souvent ce qu'il ne devait que réchauffer ; il vit aussi que la nuit les plantes se refroidisaient et souffraient, il voulut se créer une lumière qui l'éclairât pendant ses veilles, il voulut produire une chaleur qui fit prospérer ses plantes. Comme il était industrieux, il sut découvrir ce qu'il cherchait. Mais comme il faut qu'un homme ait un défaut paroe qu'il a toujours un corps de boue autour d'une âme d'éther , il eut l'orgueil. Et comme le défaut est en raison directe du rapport du corps à l'âme, il eut beaucoup d'orgueil, parce que son corps était puissant.
Il se dit qu'il avait fait une œuvre supérieure à l'œuvre de
DieU;, car sa lumière éclairait sans éblouir, car sa chaleur vivifiait sans brûler, car l'une et l'autre remplaçaient le soleil dans ses bienfaits sans l'imiter dans ses excès. — Ensuite, il compara son esprit à la lumière ; il se dit qu'il avait en lui une raison paisible et forte qui le guidait et le soutenait, sans jamais l'entraîner et l'exalter comme faisait son imagination. Alors il en vint à mépriser ses ardeurs en adorant sa raison et à maudire le soleil en bénissant son flambeau. Il se persuada que le soleil était cause de tout le mal, en brûlant son cerveau comme il brûlait ses fruits et ses fleurs ; alors il se mit à genoux et cria : — Si Dieu veut me faire plaisir, que Dieu éteigne son soleil, je n'ai plus besoin du soleil de Dieu !
Et Dieu, qui se nomme Prescience, éteignit son soleil. — Alors l'homme eut un grand mouvement d'orgueil et de joie, il s'enferma dans sa demeure, avec ses provisions , éclairé par sa lumière, chauffé par son brasier, se tenant orgueilleusement en face de son œuvre.
Cependant ses provisions s'épuisaient ; il n'avait plus ni fruits^ ni combustible , ni rien ; alors il prit des flambeaux et sortit. Hélas ! les fruits étaient verts ou gâtés , les animaux ne remuaient plus, tout était morne et désolé. Et chose étrange , sa tête était comme tout le reste : il n'avait plus d'ardeurs folles , mais sa raison diminuait, et s'usait, s'usait. — Mais il ne voulait pas s'avouer sa vanité.
Enfin, lorsqu'il fut sans nourriture, sans lumière, sans raison presgue,il se mit à genoux en pleurant et demanda du soleil. Dieu, qui se nomme Miséricorde, ralluma son soleil, — et l'homme fut encore enfiévré, et la terre fut encore brûlée, mais aussi l'homme travaillait et pensait tandis que la terre produisait et fleurissait. Alors l'homme écrivit sur la porte de sa demeure : le soleil brûle, mais il fait germer ; le soleil incendie, mais il fait mûrir ; le soleil affole, mais il fait penser ; il faut du soleil.
Et comme il faut du soleil, il faut de la poésie ; car la poésie est à l'esprit ce que le soleil est à la matière , et comme, en dépit qu'elle en ait, l'esprit gouverne la matière , qu'est-ce que le monde deviendrait si l'esprit n'avait plus de poésie ?
Celui qui dit : la poésie est utile ! est semblable à celui qui
crie il faut du soleil ; car la poésie est la grande source de la civilisation, car tout ce qui est progrès, perfectionnement, aspiration, est poésie; car demain est poétique pour aujourd'hui, en ce sens qu'on espère recueillir demain la récompense de l'œuvre faite aujourd'hui ; car la poésie est la grande voie lactée, route fleurie et lumineuse du réel à l'idéal, du bien que l'on possède au mieux que l'on désire.
Ah î ne doutons jamais de l'utilité de la poésie, nous tous qui jouissons des bienfaits qu'elle a fait engendrer aux hommes, en forçant les savans, les économistes, les philosophes, les chercheurs, àréahser toutes ces belles fictions qui sont des promesses. La poésie est semblable aux fruits que les messagers apportèrent aux Hébreux, elle paraît monstrueuse et impossible. Vienne le temps où elle se réalise, et nul ne songe qu'il fut une époque où l'on doutait qu'il fût possible de voir de si belles choses ; ainsi firent les Hébreux, lorsqu'ils furent en possession de la Terre promise. — Que ceux qui doutent de l'utilité des poëtes pensent à toutes ces choses, et j'espère qu'ils ne douteront plus.
Si les poëtes, si les penseurs sont utiles, il est glorieux d'avoir donné le jour à des poëtes. Ici, tout le monde est d'accord, les uns par raison, les autres par orgueil. Or, l'orgueil est encore très clairvoyant, et s'il nait à propos de poëtes, il sait bien ce qu'il fait. — Donc, il est très glorieux d'avoir donné le jour à des poêles. — Voyez plutôt Athènes, Rome et Paris. — Voyez plutôt sept villes grecques se disputant Vhonneur d'avoir enfanté Homère. Voyez plutôt les deux statues qui sont au Havre.
Voilà pourquoi j'ai entrepris ce livre qui est l'offrande du dernier venu à la ville qui fut son berceau ; je n'ai pas l'orgueil de croire que j'ajouterai beaucoup de lustre à celui que possède le Havre, mais j'ai l'orgueil de croire que le Havre possède beaucoup de lustre, parce que je serais très fâché, et vous aussi, quoi que vous en disiez, de m'entendre dire que ma ville est grande par le commerce, par l'industrie, par la richesse, et petite par la pensée. — Celui qui dirait cela mentirait effrontément.— Si beaucoup de villes ont une liste plus longue, pleine
de noms glorieux, c'est qu'elles sont plus vieilles que notre ville. Rouen est peuplé de grands hommes, à ce que disent les Rouennais, mais Rouen a trois fois l'âge du Havre, et je sais peu de villes qui, âgées de trois siècles sans plus, aient autant d'enfans remarquables ou célèbres que la nôtre.
Non, le Havre n'a pas une couronne d'or et d'algue dépourvue de diamans et de perles.
Rien qu'en regardant dans nos souvenirs, nous trouvons des gloires qui sont dignes de nous enorgueillir. Bernardin de Saint-Pierre rayonne au plus haut de notre ciel ; au-dessous de lui nous voyons briller Casimir Delavigne et M"* de Lafayette, et sitôt après la pléiade tout entière scintille à nos yeux avec Ancelot, Scudéry, Grainville, M"^ de Scudéry, et l'on se demande si l'une de ces étoiles n'est pas un astre inconnu et méconnu. — Mais ne croyez pas que ce soit tout, voici venir le bataillon sacré : Léon Baquet, Bourlet de la Vallée, Mauduit, L'Aignel, Lecornu, Levée, Pleuvry, Lemasson-Legolft, Jacques Blanche, Masseille, Bruneaux, Victor Caumont, Jean Chopin. — Puis, après les poêles et les historiens, voici venir les écrivains religieux, nombreux jusqu'à nous étonner : l'abbé Anfray, le docteur Cassé, le père Clémence, le révérend François Lambert, le capucin Dehaune, le savant Dom Garet, le perspecteur Guillaume Hantier, le religieux Dom Tournois. Et, désireux de n'être pas injustement oiibliés, voici venir les savans: Dicquemare, Lesueur, D'Après de Mannevillette en tête ; voici venir les marins, guidés par Dumé d'Applemont et par Levillain ; voici venir les écrivains maritimes, les géographes et les économistes : Cordier, d'Epremenil, Duboccage de Bléville, Jean Duval, les deux Faure, Denis Lesueur. — Puis, voici les artistes, sculpteurs et peintres, ayant à leur tête : Beauvallet, les deux Bonvoisin, Hantier, et cachant dans leurs rangs Laine et Haumont, les sculpteurs sur bois. J'allais oublier les soldats : Rouelles et Y von. — Oh ! la liste est longue et glorieuse, encore qu'elle s'ouvre à peine.
"Mais ici je m'arrête ; dans ce livre il ne faut point parler des peintres, des sculpteurs , des marins, des savans, car ce livre est tout entier consacré aux écrivains, aux grands comme aux petits,
aux astres éclatans comme aux humbles vers luisans. — Qu'on ne n'étonne pas de trouver à côté des noms les plus célèbres les noms les plus dédaignés. Tout écrivain contient un germe , et cela fera sourire les sots ; il n'est nul écrivain dépourvu d'enseignement. Ce^ui qui sait lire s'instruit autant avec les écrivains obscurs qu'avec les poètes sublimes, ir faut donc lire les œuvres médiocres ou surannées , certain qu'on en tire un profit , tout comme les avocats t'rent profit des lois tombées en désuétude et du vieux droit romain. — En science tout est pareil 5 le mauvais explique et complète le bon ; la lumière sort d'un nuage, la foudre s'élance de la nue. — D'ailleurs, la mode est aux études rétrospectives et littéraires. Dieu me garde jamais de prendre pour argument la mode et ses caprices ; mais ici , par hasard, la mode est d'accord avec le bon sens comme avec la justice.
Donc j'ai pétri ces médaillons et crayonné ces profils , le respect à l'esprit et l'amour au cœur, ami sincère de la muse , frère ignoré des poêles et des rêveurs , qui sont les prophètes et les maçons du monde. Prenez ces pagesj, lisez-les, ccnservezles, non pour ce que j'y ai mis de moi , mais pour ce que j'y mets des autres . Puissé-je mériter qu'un jour le dernier venu de l'avenir fasse pour moi ce que , pieusement, je fais pour les autres. — Ceci est mon espoir, et, Dieu aidant, ceci sera mon droit.
Gloire au seigneur tout puissant qui met la poésie dans les cerveaux et les astres dans les cieux !
Sciidépy (George de).
Né le (1) 1601 ; mort le 14 mai 1667.
Au frontispice de V Amour puni^ tragi-comédie, on admire le portrait de l'auteur : George de Scudéry : moustaches retrous-
(1) On ignore la date précise de la naissance de Soadéry ; l'incertitude flotte entre 1601 et 1603,
sées et cirées, barbe en fer de lance, cheveux crépus, nez bossue, sourcils bien marqués, décorant une lête fine et brune, plutôt castillane que normande. — Au dessous de ce portrait, Scudéry n'a eu garde d'oublier ses armes, qui sont à un lion grimpant sur un fond d'argent. Ce portrait et ces armes sont adornés du distique suivant :
Et poiite et guerrier *
Il aura du laurier.
Tout Scudéry est là : orgueil de guerrier, orgueil d'écrivain, orgueil de noble, — et de ces trois orgueils, un seul est ridicule. Scudéry était assez brave pour avoir le droit d'être vaniteux de son courage, encore qu'il fut outre mesure fanfaron et matamore; c'est un capitaine Fracasse comme on en voit dans maintes comédies, avec cette différence qu'il est courageux véritablement. — Son orgueil de noble est plus légitime, attendu qu'il est de bonne famille et noble de cœur et d'âme. On cite à son honneur plus d'un trait remarquable : le comte de Lagardie étant tombé en disgrâce, Scudéry refusa d'effacer son nom, cité avec honneur dans le poëme à'Alaric, ce qui éiait très courageux en ce temps où la colère royale était plus redoutée que la colère céleste. — Presque seul, il rendit hommage à Théophile deYiau méconnu, insulté, bafoué, malgré son talent incontestable. Presque seul encore, il fit l'éloge de Hardy, le premier tragique français, son maître et son ami. — Cela prouve son courage et sa fidélité.
Pour son orgueil d'écrivain, le cas est tout autre, car Scudéry n'est qu'un auteur médiocre, encore qu'il ait des beautés de premier ordre ; car on n'écrit pas vingt-cinq ou trente mille vers sans en composer de bons. — On serait injuste enrefusant tout mérite à Scudéry. — Dans le poëme d'Alarîc, le lecteur impartial rencontre en plus d'un endroit la preuve d'un savoir Bt d'une imagination remarquables. On voit facilement que Scudéry avait étudié Homère , Sénèque , Lucain , le Dante, Virgile , le Tasse , Lucrèce , l'Arioste et bien d'autres ; et maints endroits d'Alaric seraient à leur place auprès de V Enéide et de la Divine Comédie. Voici ce qu'en dit un critique estimé, Tissot :
ï L'emphase, la recherche, l'impropriété des expressions, les fautes de goût , fourmillent dans l'ouvrage : aussi conçoit-on sans peine la colère de Boileau contre un homme qui , ayant reçu quelques heureux présens de la nature, se trahit lui-même et se perd par un excès d'orgueil , et en mettant , pour ainsi dire , sa gloire à ne jamais corriger les premiers jets de sa plume. Il était juste de châtier une vanité si pleine de sottise ; il était nécessaire de dessiller les yeux du puhlic , ébloui par de prétendues beautés qui n'étaient que d'insupportables défauts ; mais un critique tel que Boileau devait citer avec éloges les endroits où Scudéry se montre vraiment poëte. Le premier devoir de la critique est l'amour de la justice et de la vérité. »
Ceci e§t un style un peu lourd et ne rend pas toute notre pensée , mais le jugement est juste en somme. Ce qui me plaît dans ce morceau , c'est de voir Boileau nommé : critique. C'est son véritable titre , car Boileau n'est pas poëte , encore qu'il ait écrit en vers , c'est un rhéteur , un critique , un homme de talent , un écrivain remarquable , soit. Mais un poëte , je le nie. — Et comme critique , Boileau erre souvent , se laissant égarer par ses passions ou par ses intérêts , mettant ses vengeances personnelles avant la justice et la vérité. — La postérité a cassé ses jugemens en plus d'un point , elle a bien fait , car Boileau fut injuste pour le Tasse , pour Quinault , pour Boursault , pour Ronsard , pour Régnier , pour Théophile , pour Molière même , pour Corneille surtout !
Cela dit à propos et en faveur de Scudéry, revenons à notre pcëte.
Un des étonnemens du public, c'est cette rareté d'incidens qui caractérise la vie de Scudéry. On croirait, à le voir si fanfaron, qu'il passe sa vie à batailler et à étonner l'univers ; il n'en est rien, et le matamore est, au demeurant, le meilleur fils du monde. Il se distingua par son courage à l'armée qu'il abandonna en 1630. Sitôt après son départ des gardesfrançaises, il cesse de commettre des exploits, et le seul fait qu'il se permette est une complicité innocente dans un complot de M. le prince, complot &i puéril que l'histoire l'oublie, complot qui cause sa disgrâce et son mariage. — Tout se
'' .mpense ici- ^: "5, comme vous voyez. — Les grandes aven - ;..J33 n'existent que dans la tête du héros, car la qualité première de Scuaéry c'est l'imagination, mais surtout l'imagi.;alion descriptive. Dans ses descriptions , il est souvent des plus heureux. Voyez plutôt cette salle de bain , salle qui fait partie du fameux palais fantastique du poëme à'Alaric :
Sa figure octogone est au soleil levant ; Quatre degrés de marbre, enfoncés bien avant, Sont propres à s'asseoir près d'une onde argentée. Dans la cuve de jaspe abondarrjmerit jetée. Cette eau sort à grands flots de l'urne de crystal, Que tient sous son bras droit un fleuve de métal , Qui, parmi les roseaux et les glayeuls humides, ' Semble comme appuyer son front coupé de rides ,
Pendant que, d'une main, on voit qu'il veut sécher Le long poil tout mouillé qui parait l'empêcher. Et sécher à la fois sa barbe hérissée , Dégouttant sous sa main dont on la voit pressée. Chaque angle a sa colonne, et l'on y voit encor. Le linge et les parfums en quatre vases d'or, De qui les bas-rehefs sont superbement riches. Quatre nymphes de marbre en quatre grandes niches Reprennent leurs habits, comme sortant de l'eau. Et découvrent un corps aussi blanc qu'il est beau.
Théophile Gautier, qu'il faut toujours citer, avoue qu'il aimerait assez, avec quelque La Vallière, se promener sous
L'ombre opaque et coiiverte, Que fait de ce jardin l'architecture verte.
J'avoue avec lui que ce palais où se trouve cette salle de bains est d'une sorte à mériter d'autres critiques que celles de Boileau , d'autres critiques moins partiales.
L'Académie, qui était de cet avis bien avant Théophile Gautier, ouvrit ses portes à Scudéry.
Il paraît qu'en ce temps-là l'Académie était ouverte aux gens de lettres.
Elle devait bien cet honneur à celui qui défendait sa vieille gloire chancelante contre^ la jeune renommée du grand Corneille.
Il ne faut pas croire que \a. Critique sur le Cid (i) so'ii chose réellement absurde et dénuée de toute apparence de justice. Scudéry n'était pas ridicule en ce temps-là : il suit Corneille vers par vers ; il le chicane sur un mot , sur une tournure de phrase. Il est le précurseur de Voltaire faisant [le pédant et cherchant à écheniller le Génie. — Il n'est pas plus ridicule que M. Viennet raillant Victor Hago ; il ne commet pas d'autre crime que ce crime si commun de nier la lumière en s'appuyant sur les taches du soleil même : étrange métier qui consiste à se brûler les yeux en cherchant des scories dans la flamme superbe et divine. Scudéry criticpie est à la hauteur de tous les grands critiques dénégation ; il égale Gustave Planche ; il surpasse nos Aristarques à cinq centimes la ligne : il écrase nos gardiens des mœurs littéraires. Il n'a qu'un tort, c'est d'avoir tort ; ôtez cela, il est parfait , et sa critique est un modèle.
Malgré tout, j'aime ce Scudéry, gouverneur de la Garde (2), qui, semblable à ses contemporains poètes, se plaint si naïvement de sa misère :
Mais malgré cette illustre grâce Qui rend mon sort illustre et beau, Sans toi, cette importante place Serait celle de mon tombeau.
Oui, sur cette roche escartée, Si ta main ne m'y secourait, Je serais comme Prométhée, Qu'en dit qu'un vautour dévorait.
La faim, ce vautour effroyable, Et que l'on doit tant redouter,
(1) Sa Critique sur le Cid, qui est de 1637 occasionna grande rumeur ; Pierre Corneille y répondit par une lettre. L'Académie fit rédiger un Mémoire sur ce sujet, par Chapelain.
(2) Notre-Dame-de-la-Garde était un fort de Marseille. Chapelle et Baohau- Hiont en parlent (p. 46, voyage de Chapelle et de Bachaumont. — Londrea, MDCCLXXXII.)
(fO)
Avec un bec impitoyable Y -viendrait me persécuter.
Grand duc, ôte moi cet obstacle !
Prends soin d'un soldat qui te sert, Et fais, par un nouveau miracle, Pleuvoir la manne en ce désert.
Il est vrai de dire que Scuiéry était pea économe, ayant Tamour des curiosités et se targuant d'être amateur de choses artistiques. Pour payer un tableau , il économisait sur sa table ^ et plus d'un l'a vu dînant à l'écart d'un morceau de pain caché sous son manteau. — Notez qu'avec cela, il rendait tout ce qu'il pouvait rendre de services à ses amis. — Et puis, s'il n'était pas tout à Corneille, il n'était pas tout au cardinal ministre ; et Richelieu ne se montra pas fort attendri d'une si dolente réclame.
Peu de temps après, compromis dans une mesquine intrigue de M. le prince, Scudéry perdit ce gouvernement dont il était fier à ce point de n'imprimer son nom qu'avec ces titres : gouverneur de Nolre-Dame-de-la-Garde et capitaine entretenu sur les galères du roi. — Scudéry mit à profit son exil à Grranville : il épousa M"'' Marie-Françoise de Moncel de Martin -Wast. Ce fut un mariage d'amour. — Et Ton s'étonne après que Scud<^ry, guerrier amoureux, ait osé faire Alaric amoureux et guerrier. — Dis-moi qui tu es, et je te dirai ce que sont tes héros.
Parlons un peu de ce trop dédaigné Alaric, poëme épique en dix chants. — Voici l'analyse de l'œuvre, analyse écrite par Th. Gautier (1).
« La fable du poëme est fort simple. Un ange suggère à Alaric le dessein de renverser Rome , dont les crimes ont enfin lassé la patience du Tout-Puissant. Alaric accepte avec joie cette haute mission ; mais la belle Amalazonthe, qui est l'objet de sa flamme, ne peut souffrir qu'il parte, et fait tous ses efforts pour le retenir ; elle n'y réussit pas , et appelle au secours de ses charmes les charmes d'un nécroman nommé Rigilde. Celui-ci
(l) Tn. Gautier. Les Grotesques, 1 volume in-18. Michel Lévy frères , 1856. Pages 313, 314.
( il )
remplit de fantômes la forêt où l'on coupe les arbres pour faire des vaisseaux, et met le diable au corps d'un ours blanc qui mange les travailleurs. Le tuer n'est qu'un jeu pour Alaric , qui est fort vaillant et très adroit. La flotte part enfin ; le magicien Rigilde endort les matelots et emporte Alaric , aussi endormi , dans une lie enchantée où il lui fait voir une fausse Amalazonthe. Le prélat d'Upsal rompt à grand'peine le charme et emmène le prince goth malgré lui. Des ombres d'assassins ont l'air de percer de coups une ombre d'Amalazonthe : c'est une illusion diabolique qui s'évanouit bientôt. Voilà le dualisme , la lutte du poëme. Rigilde tire Alaric d'un côté , le prélat d'Upsal le tire de l'autre, car il y a un mythe dans ce susdit poëme, ni plus ni moins que dans un roman de M"^^ Sand. Alaric est l'âme de l'homme ; l'enchantement où il tombe, comme Ulysse dans l'île de Calypso, est une allégorie de la faiblesse des hommes, même des plus forts, qui, sans le secours de la grâce, tombent pu des erreurs étranges, et qui, par ce puissant secours, s'en relèvent et s'en dégagent après. Par le magicien qui le persécute, il faut entendre les obstacles que les démons mettent toujours aux bons desseins ; par la belle Amalazonthe, la puissante tentation de la volupté ; par ce grand nombre d'ennemis qui le combattent, le monde, qui est un des trois que l'âme ctirétienne a en tête, selon le témoignage de l'Ecriture et des Pères ; par l'invincible résistance du héros, la liberté du franc arbitre ; par les continuelles malices des -démons, la guerre continuelle qu'ils font à l'âme ; par la prise de Rome et par le triomphe de ce prince, la victoire de la raison sur les sens, sur l'enfer et sur le monde , et les immortelles couronnes que Dieu donne à la vertu. »
Comme on le voit d'après ceci, Scudéry ne craignait pas les grandes entreprises. S'il fut vaincu , il est juste de témoigner de son courage et de citer à son honneur les belles choses qui lui méritent l'indulgence et le respect des hommes. Citons donc quelques fragmens de ce poëme trop dédaigné , nous le répétons, car Alaric est supérieur à tous les poëmes du XVII* siècle , à la Pucelle de Chapelain comme au Clovîs de Demaretz, au Saint Louis du père Lemoine comme au Charles Mar-
tel de M. de Sainte- Garde, comme à la Madeleine au Désert dia père Pierre de Saint-Louis.
Du meilleur de ces six poëmes épiques, voyez ce qui nous reste.
Voici le tableau de Rome, au chant premier d'Alark :
Rome, dégénérant de sa grandeur antique,
IS'avait plus la splendeur qu'avait la République,
Ni le solide appui des armes et des lois,
Qui la fit redouter lorsqu'elle avait des rois.
Des premiers des Césars la valeur indomptable
Etait mal imitée, ainsi qu'inimitable.
Jule, Auguste, Trajan, en leurs nobles travaux,
Parmi leurs successeurs n'avaient plus de rivaux.
Tous ces grands empereurs que l'histoire révère,
Tite, Vespasien, Alexandre Sévère,
Le savant Marc-Aurèle et le sage Antonin,
Parmi leurs grands tombeaux, gardaient leur grand destin .
Aucun nouveau Phénix ne sortait de leur cendre ;
Rome, au lieu démonter, achevait de descendre.
Les vices des vaincus triomphaient des vainqueurs. L'aigle, qui fut longtemps plus craint que le tonnerre. N'osait plus s'élever, et volait terre à terre; Et ce superbe oiseau, loin des essors premiers. Se cachait, tout craintif, dessous ses vieux lauriers.
Dieu, voyant tout ceci, pense qu'il est temps de détruire Rome, car :
Quoi, dit-il, cette ville, en vertus si féconde. L'arbitre de la terre et la reine du monde ! Elle, que je comblai de richesse et d'honneur, Trouve son infortune en son propre bonheur ; Abuse insolemment de l'excès de mes grâces : De ses grands fondateurs suit mal les belles traces. S'abandonne à tout vice, et tombe, en un moment, '
Du faite de la gloire en cet abaissement !
L'ingrate me refuse un tribut légitime,
Elle préfère à moi l'idole de son crime ;
Et Rome l'insensée, en ses affections.
Se fait autant de dieux qu'elle a de passions . . .
Oui, superbe cité que l'on voit si changée,
Tu vas être punie et ma gloire vengée :
J'ai déjà pris la foudre et tu vas la sentir !
Et Dieu envoie un ange à Alaric pour lui ordonner de renverser cette Rome dégénérée- En vain, l'amour combat l'ardeur d'Alaric, tout fier d'une mission divine, le héros assemble le Sénat, lui révèle ses projets, surmonte la crainte qu'il ressent au seul nom de Rome et part pour accomplir son œuvre. — Par malheur, l'amanle abandonnée implore le secours d'un magicien qui cherche à égarer les pas d'Alaric, et nous transporte dans d'autres jardins d'une autre Armide. Yains efforts, le magicien, vaincu, doit renoncer à ses desseins :
Quoi, dit-il, faible enfer, démons trop impuissans, Démons à mon savoir en vain obéissans.
Esprits qui vous vantez de renverser la terre, D'arrêter le soleil, de former le tonnerre. D'ébranler l'Univers jusqu'en son fondement, Et d'en troubler tout l'ordre assez facilement ; Fantômes orgueilleux, votre erreur m'est connue : Puissance de l'enfer qu'êtes-vous devenue ? Que deviens-je moi-même et quel est le vouloir Qui brave insolemment l'enfer et mon pouvoir ?
Et, délivré des embûches infernales, Alaric s'embarque. Comme Enée, comme Ulysse, il subit une tempête :
D'abord un bruit confus murmure sourdement.
Et parmi le cordage on l'entend faiblement ; / D'abord les flots troublés perdent leur couleur verte ;
I De poissons bondissans cette mer est couverte,
\ Et le ciel ténébreux en ramenant la nuit.
Mêle au bruit de ses flots un effroyable bruit.
Le tonnerre et la vague à l'instant se répondent ;
L'air retentit au loin de leurs chocs qu'ils confondent.
Tous les flots déchaînés, changeans et furieux, Semblent vouloir mêler la mer avec l?s cieux : L'un heurte les vaisseaux, et les jette en arrière, Un autre les remet en leur place première, Et, dominant l'effort des plus fiers matelots, Ils font trembler la terre et soulèvent ses flots; Ils renversent la mer presque dans les abîmes, Et cachent des rochers les plus superbes cîmes. Le fougueux Aquilon, terrible en ses efforts, Pousse vague sur vague et franchit tous les bords.
On s'abandonne au vent, on amène les voiles, Et le pilote au ciel cherche en vain des étoiles ; Car lorsque des éclairs épouvantent ses sens, Il voit le ciel tout noir et les flots blanchissans.
En longs serpens de feu le tonnerre qui tombe, Découvre à tous des flots l'affreuse et noire tombe , Et, succombant enfin dans un si long travail. Le pilote effrayé quitte le gouvernail.
Alaric, qui le voit, y court et prend sa place. Et, d'un cœur aussi grand comme l'est sa disgrâce. Et malgré tous les vents, et malgré le démon, Si main, comme le sceptre, affermit le timon.
Et de même qu' Alaric doit subir une tempêie comme Enée, de même il descend aux enfers. Ce chant est le plus beau de tous : il est sévère et formidable, il est plein de traits dignes de Milton, de Juvénal et de Dante. Voici quelques vers pris çà et là, dans cette perle enfouie en un si gros poëme :
Ces lâches envieux de la gloire d'autrui,
En changeant de^séjour, n'ont pas changé d'ennui ;
Car les démons subtils augmentent leurs supplices, 1 Eux qui tombés du ciel en savent les délices,
' Leur en font un tableau bien peint, bien entendu,
Qui leur fait concevoir le bien qu'ils ont periu.
Ces avares brutaux, qui par mille bassesses,
Se virent élever à d'injustes richesses.
Qui tenaient en tout tenaps leur cœur dans leur trésor,
Esprits intéressés, idolâtres de l'or,
Dépouillés de grandeurs, de biens et de fortune
Et pressés d'un remords qui sans cesse importune,
Maudissent, en jurant, ce dangereux métal
Qui ne put assouvir leur appétit brutal.
Ces gourmands affamés dont le dieu fut le ventre.
Ces monstres de crapule, où tout passe, où tout entre,
Sont justement punis par la rigueur du ciel,
Qui ne leur fait goûter que l'absinthe et le fiel !
Ces langues de serpens, ces méchans pleins d'envie, Ces lâches médisans de la plus belle vie. Parole pour parole, en rendent compte à Dieu.
Ceux qui, désespérés, se sont meurtris eux-mêmes. Pour une faute extrême ont des peines extrêmes. Et tout l'enfer leur dit, en les venant blâmer. Que qui ne s'aime point, ne saurait rien aimer.
Ceux dont la barbarie a fait des parricides,
Qui de leur propre sang virent leurs mains humides,
Ceux, dis -je, dont la rage en son cruel transport,
Aux auteurs de leur vie osa donner la mort,
Regardent pour punir leur âme criminelle,
Le spectacle sanglant de l'ombre paternelle,
Qui leur montre en pleurant, qui leur montre en courroux,
De leurs cruelles mains les détestables coups.
Ce pitoyable objet redouble leur furie.
Ce sang qui coule encore est une voix qui crie
Et 'qui dit à leur cœur, comme à leur souvenir.
Qu'il n'est point de tourment qui les puisse punir.
Cela touche au sublime , en toute sincérité. — Alaric se trouvant en présence d'un ermite fort savant , ermite envoyé par Dieu pour le soutenir en l'instruisant , Alaric pénètre dans une grotte toute pleine de livres , seuls amis du saint homme ; et là
( ifi )
encore , le poëte trouve motifs à beaux vers, comme on en peut juger par ce qui suit.
L'ermite commence ainsi :
Venez les voir , seigneur , nos livres ont des voix , Et ces grands conseillers ne flattent pas les rois.
De cet autre côté de nos roches sauvages ,
Des poètes divins sont les divins ouvrages ;
Leur fureur poétique est, par son excellence ,
De l'effort de l'esprit la dernière puissaace ,
Et leur rare savoir, tant il est admiré,
Paraît aux yeux du monde un savoir inspiré.
Des princes et des rois d'immortelle mémoire
D'ailleurs que de leur art ne peut tirer leur gloire ;
L'oubli les enveloppe, et leur nom meurt comme eux,
Sans l'illustre labeur des poètes fameux.
Oui, rois, malgré le sceptre et malgré la couronne,
Et ce trône pompeux que l'éclat environne,
Votre nom n'ira point à la postérité.
S'il ne reçoit par eux ce qu'il a mérité.
Ces livres immortels apprennent aux grands princes A régir leurs Etats, à dompter des provinces ; Et par ce grani exemple offert à ces grands cœurs Ils forment de grands rois et d'illustres vainqueurs. — Voici l'âme des lois, les grands jurisconsultes, La cause du repos et la fin des tumultes , Les oracles du droit, l'appui des innocens , Qui jugent sans faveurs et faiblf s et puissans ; La lumière de Dieu comme Platon les nomme.
Après les poètes et les philosophes, l'ermite célèbre les écritures sacrées, et, enfin, les mystères religieux:
Cet abîme profond, qui la raison étonne,
L'unité de l'essence en la triple personne.
Le fils égal au père , en temps comme en grandeur,
Leur esprit procédant de leur commune ardeur,
Une mère encor vierge , une vierge féconde ;
Quoi plus ? Un Dieu naissant qui vit naître le monde !
L'auteur de toute vie , au sépulcre enfermé,
Un Dieu vivant et mort, et ce mort ranimé !
Et, pour dernier prodige, un mystère terrible
Qui semble diviser un corps indivisible,
Qui dans tous ses fragmens met son humanité'
Et qui se multiplie, en gardant l'unité !
Je suis de l'avis de Tissot, auquel j'emprunte ces citations (1) : celui qui écoute ces vers, et ne sait de qui ils sont, s'empresse de les attribuer à un grand écrivain. — Il appartient aux gens d'esprit de rendre justice à tous et de ne pas refuser un peu de talent à qui a beaucoup travaillé.
Mais Scudéry, plein de verve, excelle dans les descriptions ; il en a de charmantes, en dépit de Boileau ; voici un portrait costumé qui, de l'avis de Th. Gautier, ferait une galante figure dans un ballet :
Ses cheveux ondoyans à grosses boucles d'or, Tombant négligemment, l'embellissent encor ; Son front paraît orné d'un grand bonnet d'hermine Dont l'extrême blancheur sert a sa bonne mine ; Un plumet de héron, d'un noir âprement noir, Augmente encor le blanc que l'hermine fait voir. Elle a de peau de tigre une robe volante Qui, bien que fort sauvage, est pourtant fort galante; L'agrafe la retrousse, et fait qu'on voit au jour Ses brodequins doublés de lap'.-au d'un vautour. Son carquois est fait d'herbe et son arc de baleine ; Une écharpe de jonc jusqu'à terre lui traîne, Qui suspend son épée et qui mêle un beau vert A ce blanc moucheté dont son corps est couvert.
Elle marche d'un pas digne d'une immortelle. Et l'on voit dans son air superbe comme il est Je ne sais quoi de fier qui fait craindre et qui plaît !
(1) Leçons et modèles de Littérature française, far P. -F. Tissot, da l'Académie française, 2 vol. in B°. J. L'Henry, 1836.
Je De citerai plus riea da poome à'Alaric , encore qu'il y soit plus d'une page digne d'être conservée. J'ai hâte de vous montrer quelle était la prose du Scudéry.
Mais d'aliord, une remarque : Scudéry, grâce à son orgueil, fut en proie aux critiques les plus acerbes et les plus injustes, et la postérité ne doit pas, comme les contemporains, mêler les défauts de l'homme aux beautés de l'œuvre. Et puis, les critiques naissent parfois des raisons les plus étranges, comme celle qu'un bon abbé fit à propos d'Alaric : — Le poëme est mauvais, selon cet abbé, parce que l'auteur ayant 'choisi un héros qui souilla sa victoire en ne respectant pas les temples du vrai Dieu, on ne peut faire un bon poëme avec un héros odieux aux gens de bien ! — Que dire de plus pour prouver qu'il faut se méfier des critiques et juger par soi-même? — Voyons à présent la prose de Scudéry.
Voici un tableau qui ne manque ni de couleur ni de comique, c'est la description d'une loge d'actrice en 1635, description extraite de la Comédie des Comédiens^ une des premières pièces en prose :
« Comme nos chambres tiennent des temples, en ce qu'elles sont ouvertes à chacun , pour un honnête homme qui nous y visite, il nous faut endurer les impertinences de mille qui ne le sont pas. L'un viendra branler les jambes toute une après-dinée sur un coffre, sans dire mot, seulement pour nous montrer qu'il a des moustaches et qu'il les sait relever ; l'autre, un peu moins rêveur que celui-ci, mais non plus habile homme, fera toute sa conversation de bagatelles- aussi peu considérables que son esprit, et tranchant de l'ofTicieux, il voudra placer une mouche sur la gorge, mais à dessein d'y toucher ; il voudra tenir le miroir, attacher un nœud, mettre de la poudre aux clieveux, et prenant sujet de parler de toutes ces choses, il le fait avec des pointes aussi nouvelles que Laguimbarde et Lanturlu. Le troisième, prenant un ton plus haut et trop fort pour son haleine, s'engage inconsidérément à la censure des poëmes que noua avons représentés. L'un sera trop ennuyeux pour ses longueurs, l'autre manque de jugement en sa conduite. Celui ci est plat et stérile en pensées, celui-là au contraire, à force d'en avoir,
s'embarrasse et parle galimaiias. L'un est défectueux eu ce qu'il De s'attache pas aux règles des anciens, ce qui témoigne de son ignorance ; l'autre, pour les avoir trop religieusement observées, est froid et presque du tout sans action. Celui-ci ne lie pas son discour.s et fait des fautes au langage ; celui-là n'a pas la politesse de la cour. L'an manque des ornemens de la poésie, l'autre est trop abondant en fables, ce qui sent plus le pédant que l'honnête homme, et plus l'huile que l'ambre gris. Enfij, il n'en échappe pas un à la langue de ce critique qui , faisant aussi le procès à tant de bons esprits sans les ouïr en leur défense , montre qu'il est aussi mauvais juge en matière de vers, que le sont en la connaissance de l'honnêteté des femmes ceux qui nous soupçonnent d'en manquer . »-
Le dernier trait est plus d'une actrice, comme la Beausoleil, que d'une personne juste ; mais, à part ce trait , le tableau est parfait. Je sais, pour mon compte, plus d'un théâtre de Paris et de province où le tableau se retrouve au naturel, et je connais pour les avoir vus dans leur comique importance, l'homme à la mouche, le fat à la moustache , et, le sot qui pérore bon goût et discute bel esprit. Ceux qui connaissent le théâtre pourront voir combien peu est changé le foyer des artistes , et c'est pour cela que j'ai transcrit cette tirade, excellente à dire le vrai des choses.
Puisque nous sommes au théâtre^ restons-y, et parlons un peu de Ssudéry auteur dramatique. — Là, je sais plus d'un qui se riait de l'écrivain et que je vais forcer à la courbette, si ce rieur est ami des vieilles règles et des antiques entraves : — Scudéry est le premier qui , dans V Amour libéral, ait introduit la règle des vingt-quatre heures. C'est donc à Scudéry que MM. les classiques doivent réellement la renaissance des lettres , puisqu'il n'y aurait pas eu de lettres sans ces règles, à ce qu'on dit. — En vérité, une si belle invention, un si grand service valaient un peu de reconnaissance, et je trouve Boileau bien ingrat. — Dernièrement encore, et d'un ton risiblement outrecuidant, j'ai vu quelqu'un demander à quoi pouvait servir Scudéry, quel intérêt-*
excitait -il , quel enseignement contenait- il ? — Le XVII» siècle voulait un art emprisonné dans des langes. Scudéry a su fournir un pan tout entier d'un lange tant désiré. Et ceci prouve qu'un écrivain, grand ou petit, apporte sa pierre à l'édifice, bon ou mauvais, que veut construire un siècle. Donc Scudéry a mis en honneur la règle des vingt-quatre heures. Cela doit être regardé comme un bienfait par les uns, comme un mauvais service par les autres, comme une preuve d'invention par tous. Nul n'a, d'ailleurs, songé à lui refuser l'invention et l'imagination, après qu'il eut publié seize pièces de 1631 à 1644.
Les plus célèbres de ces pièces sont : Lygdamon, le Trompeur puni, V Amour tyranniquc et surtout Arminius que toute une époque admirait. — Citons une scène de Lygdamon., comme échantillon de galanterie quintessenciée et pointue :
Lygdamon.
A ce coup je vous prends dedans la rêverie.
SlLVlE.
Le seul émail des fleurs me servait d'entretien ; Je rêvais comme ceux qui ne pensent à rien.
Lygdamon.
Votre teint que j'adore a de plus belles roses, Et votre esprit n'agit que sur de grandes choses.
SlLVIE.
Il est vrai, j'admirais la hauteur de ces bois.
Lygdamon.
Admirez mon amour plus grande mille fois.
SlLYIE.
Que l'aspect est plaisant de cette forêt sombre !
Lygdamon.
C'est où votre froideur se conserve dans l'ombre.
SrLviE.
Je n'ai jamais rien vu de si beau que les cieux.
Lygdamon.
Eh ! quoi, votre miroir ne peint-il pas vos yeux ?
SlLYIE.
Que le bruit de cette onde a d'agréables charmes t
Lygdamon.
Pouvez- vous voir de l'eau sans penser à mes larmes "^
Gela est du dernier précieux; mais ne craignez rien , noua allons trouver , dans ce théâtre antérieur à la renaissance de la scène, des choses qui sont dignes de faire honneur à celui qui , écrivant sans modè'es > ne doit qu'à lui-même ce qu'il a de bon. C'est ici surtout que nous allons étudier Scudéry ; car il s'est trouvé plus d'un auteur pour parler de Scudéîy poëte épique , tandis que peu de personnes se sont donné la peine de le regarder comme poëte dramatique. Aux yeux des critiques , Alaric a caihé trop ce qui est digne d'étade , et nous allons noas trouver tout étonnés de voir cent qualités à celui qui passe pour n'avoir que des défauts, car Scudéry vaut mieux que sa réputation , à l'inverse de beaucoup. — Et puis , lorsque nous saurons ce que c'est que le théâtre de Scudéry , le meilleur des poètes comiques et dramatiques avant le Corneille du Ciel et de Cinna , nous saurons au juste ce qu'était le théâtre av^ant l'invasion du génie ; et c'est là , à notre avis , une connaissance qui ne peut être qu'utile. Assistons à l'aurore du théâtre, après nous rendrons mieux justice aux efforts des écrivains qui fondaient le théâtre français et préparaient le public à bien juger les œuvres de mérite. Après encore , nous aurons plus d'estime pour Scudéry , sans avoir moins d'admiration pour Corneille et pour Molière.
On va nous objecter que Scudéry débute au théâtre presque en même temps que Corneille ; mais Corneille ne doit être regardé comme génie régénérateur qu'à partir du Cid, et pendant que Corneille étudie les anciens et les modernes , Scudéry produit sans relâche , toujours grandissant en talent , toujours frayant la voie , toujours cherchant la route véritable : il sonde, il creuse , il cherche , il essaye de la pastorale , de la tragicomédie , du drame en prose , de la comédie en prose , de la tragédie , et tout à coup , lorsqu'il touche au but , il est foudroyé par le Ciel, par Horace, par Cinna, par Polyeucte, et insulté par Boileau. Mais suivons Scudéry dans sa marche et voyons ce qu'il a fait. En 1635, il a déjà donné Lygdamon {IQ3\), le Trompeur puni (1632), le Vassal généreux (1635), et la Comédie des Comédiens (1635); or, que possède le théâtre en 1635 ? Scudéry lui-même va nous le dire dans la Comédie des Comédiens :
« Oiielles pièce? avcz-voiis? » dit M. de Blandimare.
L'actedr répond : « Toules celles de feu Hardy : la Pirame, de Théophile, la Sylvie, la Chryséide et la Sylvanire, \esFolies de Cardenio, Ylnfidile confidente et la Pliilis de Scyre, les bergeries deM.Racan, le Lygdamon, le Trompeur puni, ilèUte, Clitandre, la Veuve, la Bague de l'oubli, et tout ce qu'ont mis en lumière les plus beaux esprits du temps. »
Voilà tout le répertoire de l'époque, il est là, 'complet, si on veut y ajouter VHippolyte de Gilbert, et la Sop/ionisbc de -Mairet avec VAiitigone de Garnier et la Clèopdlre de Jodelle. — Il n'y a pas de chefs-d'œuvre dans tout ceci, comme on peut le voir, et le théâtre est encore plein d'ombre. A partir de celte époque (1635) (t). une activité indomptable s'empare de tous les esprits ; Mairet tâtonne sans relâche, tandis que Rotrou va des espagnols aux latins, et des latins aux grecs pour trouver un modèle; Scudéry poursuit sa route avec une volonté digne de louanges et de respect pendant que Corneille songe paisiblement, sentant remuer en lui quelque chose d'immense. Les œuvres s'entassent sur les œuvres j Corneille fait jouer la Galerie du palais (\Q3i),]a, Suivante (1634), la Place royale (1634), Médée (\63b} et Vlllusion comique (1636); Scudéry présente au pubhc Oranie (1635), le Fils supposé {\Q3&), ei le Prince déguisé (1636), pendant qu'il consolide sa gloire par des poésies et par des œuvres remarquables à plus d'un titre. Tous les auteurs se sont effacés. Scudéry et Corneille sont en présence, s'enviant l'un l'autre, se redoutant tjus deux. Tout à coup, l'année 1637 venant, les deux rivaux tressaillent, la grande bataille se livre, Scudéry publie la Mort de César, tragédie en cinq actes, en vers. Ce fut un triomphe éclatant poar Scudéry, et le triomphe était mérité celte fois, car la pièce est grave et sévère, car elle contient des beautés de premier ordre, et presque point de défauts, j'oserai dire même qu'elle mérite d'être conservée tout entière.
(I) Toutes les dates des pièces de Sudéry soDt prises sur les pièces imprimées mêmes, attendu que l'on n'a de dates que celles qai sont relatées aux privilèges (dates authentiquesj, celles des repiéjentations étact introuvables ou a peu près.
La pièce s'ouvre d'une façon paisible et 'magistrale ; voici le commencement de la première scène :
Brute.
Ne délibérons plus, le sort en est jeté :
L'excès de prévoyance est une lâcheté :
Il faut pour ce grand coup choisir l'heure opportune ,
Et puis s'abandonner aux mains de la Fortune.
Fléau des faibles esprits, image du danger,
Vous choquez un dessein qui ne saurait changer ;
Il est juste, il est beau, c'est ce que je-demande :
Ma main, [révoltons-nous ; l'honneur nous le commande :
Montrons le même cœur qu'ont montré nos parens
Et que le nom de Brute|est fatal aux tyrans.
Gassie.
Jeune et vaillant héros de qui la république
Espère sa franchise et sa splendeur antique ,
Tu veux suivre un chemin que -.les tiens ont battu ,
Gomme illustre héritier de'leurfhaute vertu :
Poursuis, brave guerrier, imite leur mémoire,
Car le même labeur acquiert la même gloire !
Pour devoir l'entreprendre il re te manque rien ;
Vers toi se tourne l'œil de tous les gens de bien :
Puisqu'un nouveau Tarquin ici nous persécute,
Fais voir qu'on trouve encore un véritable Brute ,
Ennemi des tyrans de qui l'autorité
Veut opprimer le peuple et notre liberté ;
Fais voir qu'un siècle infâme en toi fit naître un homme
Digne de la grandeur^de la première Rome.
Brute.
Les peuples que le sort a^soumis à des rois En doivent révérer la personne^et les lois, C'est là mon sentiment, et je tiens que sans crime On ne'peut>enverser un trône légitime; Mais César est injuste en nous voulant ôter Ce que tous les trésors ne peuvent acheter : D'égal il se fait maître ; et Rome enfin trompée, Voit bien que c'est pour lui qu'elle a vaincu Pompée;
Que c'étaient deux rivaux également épris , Qui faisaient un combat dont elle était le prix ; Qu'ils avaient même but et voulaient entreprendre D'ôier la liberté, feignant de la défendre.
Et Brûle affirme à Cassie que rien ne peut changer son projet et qu'il se voue tout entier à l'affranchisse ment de son pays. Et tout ceci est dit simplement , noblement , de façon à ce que nul ne saurait douter de celui qui parle et q\ii jure de garder son secret.
Cependant, Porcie arrive et demande à son époux sa part de ses pensées. Brute veut dissimuler, Porcie insiste, elle veut tout son époux, et posséder le coeur sans posséder la pensée ne suffit pas à la fille de Galon.
Mais si cette amitié qui joignait nos esprits , (Qui dure par l'estime et meurt par le mépris) Subsiste encore en vous , jugez mieux de mon âme , Et sachez que Porcie endurerait la flamme Avant que découvrir ce qu'elle doit cacher, Et que pour voir son cœur il faudrait l'arracher.
Alors Brute est vaincu ; il sent qu'il a près de lui la grande compagne qu'il mérite : il livre son secret , il se donne tout entier. Telle est l'exposition âe la tragédie. Je ne sais rien de plus naturel et de plus fort, et Voltaire touche à peine à cette simplicité sévère, qui est pleine de grandeur.
Toute la pièce marche sans difficulté vers le but tragique. Anthoine cherche en vain à rendre Brute suspect à César ; Calpurnie chei che en vain à jeter la crainte dans l'esprit de son glorieux époux ; Porcie résiste aux embûches de Calpurnie, et la femme de Brute ne livre pas son secret à la femme de César. Il n'y a pas d'incidens parasites, inutiles ou ridicules , pas d'intrigue amoureuse (chose étrange chez Scudéry), pas de péripitie invraisemblable. César, malgré l'avis d' Anthoine :
Quiconque tient en main la puissance usurpée , En tout temps , en tous lieux doit y tenir l'épée !
César convoque ie Sénat . — Alors le fond de la scène s'ouvre, et l'on voit la salle da Sénat. César refuse une grâce qu'on lui ^demande ; il ordonne , il se montre dans toute sa puissance de dictateur et Cassie s'avance. Aussitôt Brutus fiappe, Cassie frappe, les conjurés frappent, et César, couvert de son manteau, s'écrie :
Et toi, mon fils, aussi !
Et le théâtre se referme, cachant le cadavre, pour ne pas ensanglanter la scène, selon les règles. (Note de Scudéry, en marge de sa tragédie.) Subterfuge puéril, qui marque bien l'esprit du temps, mais qui n'ôte rien à la beauté de la scène.
Au dertier acte, le peuple romain pleure César, et Anthoine, tenant l'urne funéraire, s'écrie :
Le grand César est mort : le second Alexandre , Hélas! qui le croira? n'est plus qu'un peu de cendre ; Et cette urne contient (ô triste souvenir !) Ce que tout l'univers ne pouvait contenir !
Et l'oraison funèbre continue sur ce ton véritablement épique ; les citoyens maudissent Brute et Cassie, et le messager classique annonce qu'on a découvert un nouvel astre aux cieux: César est mort pour renaître Dieu !
Au bruit des bravos et des éloges, Scudéry sentit remuer en lui sa vanité contentée ; il avait dépassé son rival, il était vainqueur, et justement, à lire vrai ; le triomphe était complet. Hélas! Scudéry ne devait pas jouir de cette gloire ti vaillamment acquise ; il se croit vainqueur, il entonne l'hymne des victoires, ei le chant commeocé s'achève en cri de rage et de désespoir : Corneille, terrassé, se relève plus grand que jamais : le Ckl est né. Le génie éclate dans toute sa splendeur lumineuse. Il faut lire, dans Henri Martin, l'histoire de cette fameuse année 1637 ; l'historien, amoureux du grand poète, écrit quelques-unes de ses plus belles pages pour chanter le sublime esscr de l'aigle , et, comme cette histoire est dans toutes les mains, je vous la signale, parce qu'elle mérite d'être lue, ccmme étant un acte de justice et une ode superbe.
En enleadanl toutes ces acclamations {|a'un rival recevait de ce même public dont il avait ouvert l'intelligence, en voyant que son triomphe même préparait le triomphe de son rival , Scudéry laissa parler son orgueil blessé, sa colère et son inimitié ; il prit sa vieille plume de combat, et, du plus profond de son cœar, il fil jaillir cette Crifiçue sur le Cm, qui souleva tant de clameurs et de bravos. Ceux qui sont curieux des choses littéraires ne peuvent mieux se représenter cette époque de combat qu'en se reportant aux batailles de 1830 ; c'est la même ardeur, la même colère, la même querelle du talent avec le génie, c'est la même stupeur, le même effarement. — Au bruit que fait sa critique, Scudéry croit à sa vengeance; Corneille se sent blessé, il riposte, il lance sa fameuse Lettre apologétique de Pierre Corneille {\.^Tt)^ où il raille Scudéry de s'être fait tout blanc d'Aristote, ce qui prouve que le libre Corneille subissait à grand regret des règles surannées et n'admettait qu'en rechignant cette autorité qu'on veut donner sur les auteurs de théâtre à un homme qui n'a jamais fait de théâtre. Corneille se moque de son rival vaincu, il raille son Ly^damon orné d'une préface intitulée : A qui lit ; il oublie qu'il fat jadis l'ami et l'admirateur de Scudéry. — Oui, Corneille fut l'ami de Scudéry avant que d'être son rival, car la véritable rivahté ne date que de l'année 1634 ou 35 : je n'en veux pour preuve que les deux pièces adressées par Corneille à Scudéry. Ces pièces se trouvent, l'une, en tête du Lijgdamon, l'autre, aux premières pages du Trompeur puni (1631 à 1633), Voici les vers de Corneille sur Lygdamon :
A Monsieur de Scudéry.
Eacor que Lygdamon en dépeignant Silvie, Lui donne assez d'appâts pour charmer l'univers, Sa beauté, toutes fois, dont la France est ravie, Ne me toucherait point sans celle de tes vers !
Il est bien vrai de dire qu'il n'est pire ennemis qu'amis qui se brouillent. Après toutes les lettres et les critiques que Scudéry lance sur Corneille et que Corneille rejette sur Scu-
déry (1), à qui donner tort? Hélas! chacun a de bonnes raisons pour se fâcher. Scudéry se voit écrasé juste à l'heure de son triomphe, alors il se fâche et cherche à rabaisser son rival ; Corneille sent cette critique toute castillanne lai enlever l'épiderme, alors il riposte unguibus et rostro. Le plus certain de toute l'affaire, c'est que Scudéry devient le chef d'un parti ennemi du novateur Corneille ; si cela fat heureux pour son orgueil, cela fut malheureux pour sa gloire, car la haine du libre parti que représente Scudéry est pour beaucoup dans les épigrammes de Boileau, le critique le plus ennemi de la liberté que je connaisse. Par dépit, Scudéry refusa toujours d'admettre les nouvelles règles, et cette détermination lui valut plus de satire qu'il n'en méritait, car il servait les dieux dont il se disait l'ennemi.
Mais, tout en écrivant lettres sur lettres, Corneille et Scudéry sentaient le besoin d'en appeler encore au public : l'an voulait consolider sa victoire, l'autre espérait prendre sa revanche. Le premier prêt fut S:iudéry ; en cette même année 1637, il donna une Bidon qui ne fit rien pour sa gloire. Cette tragédie vaut toutes les Didon connues et figurerait avec honneur dans les énormes recueils du répertoire ; elle a du moins le mérite d'être la première en date parmi les tragédies classiques, car Scudéry est classique malgré tout, sans le savoir, en dépit de lui-même. Dans cette Didon, Scudéry, pour écraser Corneille, s'arme de Virgile en faisant remarquer à tout moment qu'il traduit ceci ou cela du poëte latin. Au premier acte, Didon demande à Enée le récit de ses malheurs ; Enée commence son récit par le célèbre : Infandum, regina, jubés renovare dolorem^ et la tirade s'allonge jusqu'à contenir 185 vers, tous imités de V Enéide.
Battu avec Bidon, battu avec V Amant libéral (1638), Scudéry parvint à surpasser presque sa Mort de César en publiant Y Amour tyrannique (1639), tragi-comédie en cinq actes et en vers. La fable de cette pièce est bien trouvée : Tiridate est devenu amoureux de Polixène, épouse de son frère Tigrane, et, pour la
(1) Tontes ces pièces ontétéréanios en nn volume très earieox ainsi composé : J^eCid, la lettre de ïcudérj, la réponse de Corneille et leSeniiment de l'Académie sur le Cid. (A La Haye, chez Arnoald Leers, MDCXOVI)
conquérir, il arme ses soldats et détruit les royaumes d'Orosmane, beau-père de son frère et de Tigrane, prétextant une injure à venger. Cette injure n'est autre que le refus indigné de Polixène. Quand la pièce commence, Tigrane est enfermé dans sa dernière ville assiégée par Tiridate. Le lieu de la scène est superbement indiqué par un frontispice gravé dans ce beau style qui caractérise les gravures de ce temps. A droite est le camp des assiégeans ; à gauche se dresse le mur de la ville assiégée. La pièce commence par les gémissemens d'Orméne, l'épouse dédaignée et résignée, qui dit en parlant du roi Tiridate :
Non, non ! si le roi change, il n'en est pas blâmable ; Pourquoi m'aimerait-il ? Je ne suis pas aimable.
Et qui refuse de faire des reproches à son époux sous ce beau prétexte qui résume toute la théorie des pouvoirs divins :
Il n'appartient qu'aux dieux de conseiller les rois.
C'est pousser au dernier point l'abnégation conjugale ; mais Ormène ne cesse pas d'être intéressante parce qu'elle ne cesse pas de parler naturellement, et j'aime fort cptte figure d'épouse résignée.
Tiridate vient, suivi de Pharnabase, son confident, contempler ces remparts qui, seuls désormais, le séparent de Polixène: Ce Tiridate est un mauvais frère, un tyran gonflé d'orgueil royal, un être qui se croit tout permis parce qu'il peut tout ; aussi , il lui semble que
La ville d'Amaï'5 est un beau cimetière ; C'est ici que mon bras altère son orgueil. Il en fait son asile, et j'en fais son cercueil.
Chose étrange, le confident n'est pas un plat courtisan qui n'a mission que d'écouter et d'approuver ; c'est un conseiller véritable qui cherche à semer la vertu . A cette confidence du roi, il répond :
Croyez -vous donc qu'un roi doive faire des crimes ?
Et qu'il lui soit permis de violer la loi,
Gomme n'étant plus homme, à cause qu'il est roi ?
Cela est mâle et fier, et frappe juste ; car Tiridate a vaincu par surprise, rompant la paix tout d'un coup. Cependant , comme la ville résiste , comme Tigrane refuse de se rendre , Tiridate trouve un expédient : il fait amener Orosmaue sous les murs de la ville, il entoure ce vieillard de faux assassins ; il fait appeler Tigrane et Polixèue sur le rempart, et ordonne aux assiégés de se rendre s'ils ne veulent pas voir mourir leur père. La situation est admirable et tragique ; c'est une des plus belles inventions que je connaisse.
A la vue de ce vieillard qui va mourir, Tigrane veut se rendre: Tiridate triompbe. Non pas, le vieil Orosmane crie à son fils de résister encore, de mourir plutôt que de s'avilir, et Tigrane refuse :
Mais pouvoir vous sauver, et ne le faire pas !
Orosmaxe.
Empêche notre honte, et non pas mon trépas !
Tygrane obéit en pleurant, et l'on entraîne le vieillard, pendant que Polixène et son époux se soutiennent l'un l'autre, trompés et désespérés par cet horrible jeu digne d'un Tiridate.
Malgré tout, ce tyran demeure dans sa volonté, en dépit des remontrances de Pharnabase, qui lui affirme que les mauvais rois souffrent de leur méchanceté, car un roi mauvais est détesté ,
Et son trône devient, pour punir sa malice, Le superbe échafaud de son secret supplice.
Tiridate poursuit ses plans, car, dit-il,
Il n'est point d'autre loi que le vouloir des rois !
Enfin, la ville est prise; Tigrane disparait, mais Polixène, arrachée à la mort, est en butte aux demandes infâmes de Tiri-
da!e. L'épouse fiJèlese redresse et répond : Utje autre pourrait accepter,
Mais je n'estime point ni plaisir, ni bonheur,
Ni couronne, ni père à l'égal de l'honneur.
C'est lui seul que je suis, c'est lui seul que j'adore ;
Afin de le sauver que tout périsse encore :
Père, sœur et mari, moi-même si tu veux,
Si tu m'ôtes le fer, vois que j'ai des cheveux !
Vers superbe et qui der^-ait être sublime lorsque ractrice, prenant à pleines mains ses longues tresses, complétait la pensée par le geste, et montrait qu'une femme menacée peut toujours mourir tant qu'elle a ses cheveux pour s'étrangler.- Cependant Tigrane n'est pas mort ; il pénètre dans le camp, déguisé en soldat ; il veut voir sa chère épouse ; il est reconnu, chargé de fer, enfermé.
Voyez à quel point il est redouté, ce Tiridate; son frère prisonnier demande du poison pour se dérober au destin qu'il attend. Une esclave fidèle porte ce billet à Polixène, et Polixène remet sa bague à cet esclave, avec un biilet. Tiridate survient ; il voit qu'on lui cache quelque chose; il surprend le billet et, se trompant sur le but de ce poison, jugeant son frère à sa propre taille, il ordonne la mort de Tigrane. Tout à coup, un grand bruit se fait. Un prince allié d'Orosmanea fait à Tiridate ce que Tiridate fit aux autres : armant des soldats en secret, il a surpris le tyran, et l'armée s'est rendue presque sans coup férir. Tiridate vaincu se redresse devant ses victimes délivrées et demande quel sort on lui réserve. On lui donne la vie. Celte fois le méchant est vaincu, il tombe aux pieds de son frère :
0 toi dont le grand cœur rend la gloire éternelle. Pourras-tu bien toucher cette main criminelle!
L'œuvre abonde en beaux vers comme en belles situations, et je l'estime plus que maintes tragédies fétiches qu'il faut admirer sur parole , vu qu'on ne saurait les lire en entier en ce qu'elles endorment, ce que ne fait point Y Amour tyrannique.
J'allais oublier de vous citer les beaux vers que Polixène dit à
l'esclave Gassandre en lui donDani le poisoQ que réclame Tigrane. Dis à mon époux, dit-elle,
Dis-lui que mon amour est d'immortelle essence; Dis-lui que les tyrans manqueront de puissance. Qu'on verra Polixène en ce malheureux jour Mépriser leur colère ainsi que leur amour ; Dis-lui, Gassandre, enfin, que mon cœur le conjure Par ses feux innocents, parma flamme si pure, Démontrer sa vertu, de signaler sa foi, De mourir noblement et de peoser à moi !
Corneille n'a pas d'épouse qu'il fasse parler plus noblement.
Après cette belle œu^re, Scudéry redouble d'activité ; il publie Eudoxe (1641), Andromire (1643), llllustre Barsa (1643), imité du roman de sa sœur, et qui contient de belles scènes. C'est dans cette pièce que se trouve ce beau vers, qui semblera plus beau encore aux bommes qui savent ce que c'est que de quitter un ami :
Hélas ! en le quittant, c'est me quitter moi-même !
Après, il fait imprimer ircia 716 (1644) qui est la première tragédie en prose, à ce que je crois, et il arrive enfin à sa dernière pièce qui est son chef-d'œuvie.
Malgré lui, malgré sa colère, Scudéry a profité des splendeurs • de Corneille, et sa pièce nous montre ce qu'il serait pour la postérité si, au lieu d'avoir à créer un genre, il eût trouvé des modèles à consulter. La dernière de ses pièces, ^nnimws (1644), est véritablement une œuvre de mérite qui, à elle seule , commande le respect et réclame jusdce. Scudéry n'eut-il que cette œuvre-là, il faudrait encore le mettre plus haut qu'on ne l'a mis, et cette œuvre montre combien est injuste cette indifférence ou ce mépris qu'on a sur la foi de satires et de critiques outrées et partiales.
En cette année 1644, Corneille publie Rodogune, et Scudéry fait jouer Arminius^eh. bien! j'oîe le dire, en cette année-là, la France vit naître deux belles choses, dignes l'une de l'autre. On connaît Rodogune, voici VArminius :
Agripioe, femme de Germanicus, s'avance en discourant avec Hercinie, épouse d'Arminias , mais prisonnière des Rcmains; Agripine réclame l'histoiie d'Hercinie :
Faites que je la sache afin de m'obliger.
Et je prendrai vos maux, pour vous en soulager.
Etrexposiiion se fait, claire, nette, précise, car elle se fait entre deux personnages qui s'estiment à ce point de se parler franchement. Hercinie était fiancée au grand Arminius, lorsque Flavian , frère d'Arminias et chargé des négociations relatives à cet hymen , devint amoureux de la fiancée de son frère; il sut par ses calomnies rendre Arminius odieux au père d'Hercinie, leprojet d'hymen fut rompu et déjà Hercinre aimait ie trompeur, lorsque Arminius furieux vint à main armée reconquérir sa fiancée.
Hercinie enlevée épousa Arminius pour conserver son. honneur intact, et sa droiture aidant, elle prit en amour ce glorieux époux qui l'aimait , tandis que le mépris d'une ruse indigne tuait en elle cet amour passager que lui avait inspiré le perfide Flavian. — Segesteet Flavian, le père d'Hercinie et le frère d'Atminius, se sont alliés à Germanicus pour se venger d'Arminius ^ le vaillant défenseur des Germains , le glorieux vainqueur de Varus, le guerrier qui fit crier à l'empereur romain: Varus, rends moi mes légions ! Voilà toute l'exposition, elle est intéressante, elle nous dévoile un nœud bien inventé, elle nous montreque nous allons voir de véritables héros. Germanicus et Arminius ne sont plus séparés que par le Rhin, la grande bataille va se livrer. Cependant Arminius, désespéré de voir Hercinie aux mains de ses ennemis, demande à Germanicus la permission de venir seul ,dans le camp romain, pour voir une fois encore celte épouse qn'il adore :
J'irai sur sa parole et je ne craindrai rien , Jugeant de lui par moi, qui suis homme de bien.
A ces nobles paroles, Germanicus répond qu'il permet à son ennemi de pénétrer dans son camp, et c'est en vain que Segeste ,
beau-pére implacable, indigné de voir sa fille épousée malgré lui, conseille au romain d'arrêter Arminius qui se livre. Germanie us répond :
Les lâchée seulement dérobent la victoire
Et vaincre sans péril serait vaincre sans gloire (1).
Segeste, insiste : Tenir son ennemi et ne pas l'exterminer,
Ces austères vertus sont au-dessus d'un homme.
Germaxicls , répond :
Mais apprenez que rien n'est au-dessus de Rome !
Segeste poursuit, il rappelle à Germanicus qu'il a Varus à ven' ger et qu'il peut terminer la guerre sans combat :
Segeste.
On le voit presque seul se remettre en vos mains.
Germanicus.
Il a plus qu'une armée en la foi des romains !
Segeste.
Un excès de bonté vous rend digne de blâme
Germanicus.
Un excès do colère a déréglé votre âme.
Et Segeste, à qui l'on impose silence, doit se résoudre à une noble action qu'il ne comprend pas.
Arminius arrive, il est suivi de quelques Germains portant les aigles de Varus ; il dit à Germanicus :
Ces aigles que Varus perdit avec la vie , Seront, si vous voulez, le prix de mon envie. Ma main les emporta, ma main vous les remet, Enfin je suis à vous, si l'honneur le permet.
Je ne sais rien de plus simple et de plus noble que celte offre :
(1) A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.
CoRNErLI.E .
donner les trophées de sa victoire en échange de son épouse. Quoi de plus naïf et de plus grand ? — Germanicus demande à consulter l'empereur.
Cependant, Ségimire femme abandonnée par le traître Flavian et prisonnière des Romains, qui ignorent son rang, se désole et n'espère plus au bonheur. C'est en vain que sa confidente, Emile, lui commande l'espoir, elle ne croit pas, comme lui dit Emile, que Flavian puisse se repentir, et la suivante en est pour sa belle maxime :
Qui laisse la vertu peut bien quitter le vice.
vers sublime qui jette l'esprit en mille pensées profondes et qui contient toute une théorie du retour à la lumière, vers magnifique que l'on devrait toujours avoir présent à la mémoire, parce qu'il commande l'indulgence en faisant croire au repentir. Ségimire se relire sous une tente en voyant Flavian qui s'avance, poursuivant Hercinie. Le perfide espère encore tromper celle qu'il aime ; il veut savoir si elle aime Arminius, si elle
le suivra :
Hercinie.
J'ai vu que Ségimire était abandonnée,
J'ai vu . . .
Flavi-vn.
Quoi ?
Hercinie.
Que son sort serait ma destinée.
Et ce vers implacable, qui explique le dédain et le changement d'Hercinie, est d'une vigueur et d'une profondeur superbes. Il ne suffit pas à Flavian : oui, j*ai trahi mon père, mon amante, mon honneur, dit-il,
Mais songez, pour finir cet injuste courroux, Que ce cœurafûigé les a trahis pour vous !
Ces deux vers en disent plus qu'une longue tirade ; ils contiennent toute !a théorie des séducteurs et des inûlèles. Hercinie est trop grande pour se laisser prendre à dételles excuses ; et comme elle accable Fiavian, Ségimire paraît. Le frère par-
jure et la fiancée abandonnée restent en présence. Flavian avoue son crime, il est involontaire, ce crime, mais il est réel, et Flavian s'attend bien à en être puni, mais ce châtiment ne l'arrête pas ; il l'appelle en raillant :
SÉGDnRE,
0 souverain des dieux !
Flavian .
Sa main est toute prête.
Obtenez-en la foudre, et j'offrirai ma tête.
Cependant Germanicus ne sait s'il doit délivrer Hercinie ; Agripine dit oui, mais Gecina, son lieutenant, dit non.
Cecina .
Mais pour être clément il faut être vainqueur.
AoRiprxE.
Oui, pour oser prétendre à la gloire suprême,
Il faut être vainqueur, mais vainqueur de soi-même.
Germanicus va céder, lorsque Gecina lui représente qu'en cédant il perd l'alliance de Segeste et de Flavian, ce qui lui donne dix peuples à combattre :
Gecina .
Contre tant d'ennemis que peut votre vaillance.
Germanicus .
Les vaincre, Gecina !
Cecina représente alors à Germanicus qu'il peut mécontenter l'empereur, et que l'empereur est ombrageux. Celle fois, Agripine effrayée supplie Germanicus de ne point s'exposer au sort qui l'attend si l'empereur s'irrite d'un acte de générosité. Et l'on refuse Hercinie à Arminius. Le Germain sent renaître en lui sa vaillance, il va reconquérir sa femme, il veut vaincre Germanicus comme il vainquit Yarus :
Faisons pleurer Tibère, à l'instant qu'il saura Quels seront nos exploits, comme Auguste pleura 1
Mais avanl il veut revoir une dernière fois sa chère Hercinie.
Flavian et Segeste s'excitent mutuellement à l'inflexibilité, et Segeste avoue qu'il se sert des Romains pour punir son gendre ; il les déleste, ces Romains :
Mais quoi, pour se venger, tout peut être permis Et l'on peut employer jusqu'à ses ennemis.
Germanicus, qui survient, cherche en vain à fléchir Segeste; Segeste, qui sent bien que la peur de perdre d'utiles alliances relient seule le général romain, Segeste refuse, car, dit-il, Arminius l'a outragé en lui ravissant une fille qui l'outrage elle-même en aimant un ravisseur :
Je suis père, seigneur, et mon autorité, Comme celle des dieux, n'a rien de limité.
Alors Ségimire vient supplier Germanicus de rendre Hercinie à Arminius,et, pour que cette générosité n'ôte rien au triomphe du général rentrant à Rame, elle noble, olle fille de roi, elle suivra le char triomphal à la place d'Hercinie. Ce sacrifice est une péripétie superbe et naturelle, car Ségimire en agissant ainsi fait une action qui prouve son esiime pour sa rivale, et qui, du même coup, sépare à jamais Hercinie et Flavian. Cela est bien d'une amante noble, délaissée et jalouse. Germanicus hésite, il ne peut rien sans l'assentiment de Segeste, l'iiatérêt de l'Etat le relient.
Arminius arrive alors qu'flercinie remercie Ségimire, Hercinie rassure Arminius, tremblant pour son amour ; elle lui dévoile ce qui retient Germanicus, elle lui ordonne un dernier effort, après cela qu'il combatte,
Arminil's, montrant son glaive.
Mais quand j'aurii parlé, si notre attente est vaine^ Voici qui réglera la vanité romaine.
Hercinie.
Déjà plus d'une fois elle a tremblé sous vous,
Abminics.
Tombe la dernière aigle avec mes derniers coups !
Et, Germanicus survenant, Arminius tente un dernier effort :
Mais qu'une femme au moins, exempte de la haine Bénisse avecque moi la clémence romaine, Afin que si jamais la victoire nous ïuit, Je sois, par votre exemple, à la clémence instruit
Cette noble façon de supplier n'a rien qui soit indigne d'un guerrier. Aussi Germanicus , après avoir donné mille raisons aussitôt renversées :
Germamcus, presque bas à Arminius.
Figurez-vous aussi dans cette extrémité,
Un empereur jaloux de son autorité;
Et pour vous dire tout, un empereur sévère ,
Qui veut qu'on le redoute autant qu'on le révère ,
Dont l'esprit ombrageux , défiant et cruel,
M'observe en sa rigueur d'un soin continuel ;
Qui , sachant que mon rang m'approche de l'empire ,
Croit que sa mort est juste et que je la désire.
Quel beau portrait de Tibère ! Quel aveu digne de Germanicus et digue de celui qui le reçoit. Que cette confidence montre à quel point le Romain estime son ennemi. A ces paroles, Arminius répond comme il le doit : Son plus ardent désir est de reconquérir Hercinie, mais il nel'accepîera des mains de son rival que lorsque ce rival n'aura rien à craindre. Il n'est plus qu'une espérance : fléchir Ségeste. — Hercinie va parler à son père. Ségeste demeure inflexible ; son orgueil blessé parle plus haut que son amour pour sa fille ; il veut même qu'Hercinie le suive et délaisse son époux, Hercinie refuse; alors ,
Ségeste.
Tremb'ez , tremblez plutôt et vous ressouvenez En regardant le jour de qui vous le tenez.
semblant dire à Hercinie que ces devoirs d'épouse qu'elle invoque lui sont imputés à ciitne par le ciel même. Arminius , qui écoutait caché, se présente et supplie en vain. Ségeste s'enfuit
inflexible, et Hercinie se rattache à un dernier espoir : Arminius doit parler à son frère.
Au dernier acte, Cecina, qui semblait être du parti de Ségeste, se révolte lui-même devant tant de dureté orgueilleuse, et il accepte de Germanicus la difficile mission d'exposer à Ségeste les désirs de son général. Ségeste ne prétend rien entendre, et lorsqu'il demande de quel prétexte Germanicus décore ses ordres, il trouve une raillerie superbe que voici :
Le désir de la paix.
Cecina.
Ségeste.
0 l'apparence vaine !
Le désir de la paix dans une à me romaine !
Et, ne pouvant convaincre Cecina, il quitte le camp romain, en appelant à l'empereur de l'action de Germanicus. — Apein» est-il sorti, qu'Arminius et Flavian se rencontrent. Le frère outragé fait de tendres reproches au frère perfide, qui courbe la tête, et répond, cependant :
La cause de mon crime à vos yeux même est belle !
phrase magnifique! vers unique, qui remplace toute une tirade, tant il est immense dans son laconisme. — Au lieu de céder aux prières d'Arminius , Flavian met l'épée à la main, et Hercinie se précipite entre les deux frères. A la vue d'IIercinie, Arminius, toujours noble, se calme , tandis que Flavian, toujours méchant, sent redoub'er sa fureur. Germanicus survient pour empêcher l'horrible combat d'un frère menacé contre un frère furieux. Le Romain offre une alliance honorable au Germain, et, pour terminer la lutte fratprcelle comme il termme la lutte guerrière, il ordonne à Hercinie de se considérer comme libre et de choisir à qui elle veut appartenir, se chargeant de faire respecter sa volonté
Germanicus .
Vous avez tout pouvoir.
Hercinik.
Ayant donné ma foi, Je suis à mon époux, je ne suis plus à moi !
Et Arminius , soutenant Hercinie , demande à Flavian pardon de sa félicité. — A ce coup, Flavian est vaincu, et le secret remord qui l'obsédait éclate enfin; il tombe aux genoux de son frère .
Voici la pièce ; mais ce qu'il m'a été impossible de citer, ce sont des scènes entières qui sont fort belles, des actes entiers qui sont exceliens. Dans cette œuvre, il n'y a ni mauvais goût, ni galanterie recbercbée, ni longueurs, ni rien qui soit mauvais ou ridicule. On est tout étonné de voir tant de grandeur sévère, tant de vers bien frappés, tant de belles pensées, tant de bonnes choses dans un poëte si raillé, si décrié. — Loin de moi la pensée qu'il n'y a rien à blâmer dans Scudéry ; mais c'est justement parce que je connais ce qu'il faut blâmer, que j'ose affirmer qu'on a fermé volontairement ou dédaigneusement les yeux sur ce qu'il faut louer.
Et ce Scudéry, qui a toutes les qualités d'un poëte descriptif, qui, au milieu de quelques tragi-comédies faibles en ce qu'elles sont entachées de la galanterie du temps, nous donne trois pièces qu'il faudrait conserver dans leur intégrité ; ce Scudéry qui a mérité les éloges des politiques de l'époque en écrivant ses Discours politiques des rois , ce Scudéry offre encore au public une abondante récolte à faire dans ses poésies fugitives. Ses stances ont de la grâce et parfois de la vigueur :
Vaines grandeurs, éclat trompeur, Songe, famée, ombre, vapeur.
Qu'en vous on a peu d'assurance !
En vain le pilote est savant ; Il fait naufrage bien souvent , Lorsqu'il n'y voit point d'apparence , Et trouve que son espérance Est moins forte qu'un coup de vent.
L'inconstante à qui les mortels Dressent dans leurs cœurs des autels, Tient les couronnes, et s'en joue ; Elle-même prête la m^in Et fait monter l'orgueil humain :
Mais tel est au haut de sa roue Qui se trouve parmi la boue Aujourd'hui piince et rien demain !
(Stances sur la Fortune, dans le Vassal généreux.)
Au besoin, il tourne une épigramme. Voyez celle-ci, qui est toute simple :