‹ Les écrivains havraisChapitre 2 sur 6 · A UN IMPORTUN · texte numérisé non relu

A UN IMPORTUN

Interrompant mon étude Tu me demandes un point :

Quel bien a la solitude ?

Celui de ne te voir point !

Au nom de l'intell'gence, je proclame qu'il ferait acte de justice celui qui publierait les œuvres choisies de Scudéry. Dans cette édition, il faudrait mettre une cinquantaine de poésies, stances , cplires , épigrammcs et sonnets (1). Les analyses , accompagnées de fraginens de trois ou quatre pièces, de nombreux extraits de Didon, de très nombreux fragmens d'Alaric, !a Comédie des comédiens, qui e&t curieuse en ce qu'elle donne tout à la fois les mœurs théâtrales de l'époque et une pastorale dans le goût du temps ; V Amour îyrannique, la Mort de César et le Grand Arminius sans une seule coupure, dans toute leur libre beauté.

Heureux au dernier point &i je puis faire rendre justice au poëte dédaigné, je m'estime payé de mon labeur par le plai&ir que j'ai eu à feuilleter ces belles éditions du XYII-^ siècle qui sont si chères aux bibliophiles. Hélas ! la bibliothèque du Havre est bien pauvre, n'ayant que YAlaric ; mais j'ai eu cette bonne fortune de pouvoir travailler à mon aise dans la bibliothèque d'un amateur qui possèie depuis les plus minces opuscules de

(1) Extraits des volâmes que Scodéry pablia, soit le Cabinet, qui est de 1646, soit encore les Poésie» divertei, qui sont de 1619 , soit enfin les diverses poésies qu'il publiait à la suite de ses tragi coméiies : Lygiamon, le Trompeur puni, eto.

Seudéry jusqu'à la grande édition d'Alark, qui est un livre splendide avec ses larges caractères italiques et ses belles gravures.

J'espère qu'un jour on réimprimera ce qu'il y a de pur dans les œuvres de Scudéry, et ce jour-là, l'àme du pcële pourra dormir paisible dans ce que nous appelons le tombeau. Scudéry alors sera payé de ses peines par cette grande quiétude qull exprime dans ces deux vers, qui sont les plus admirables que je sache :

Il n'est lien de si doux pour les cœurs pleins de gloire Que la paisible nuit qui suit une victoire!

Scudéry (Madeleine de) Née en 1607 ; morte en 1708.

S'il est une personnalité étrange et digne d'étude, c'est bien celle de M"^ de Scudéry, car cette personnalité est double. Il y a, en effet, deux femmes distinctes dans M"'' de Scudéry : la précieuse, qui se nomme Sapho, et la femme d'esprit, qui s'appelle Madeleine ; et vous verrez que Madeleine est si charmante et si spirituelle qu'il nous faudra pardonner à Sapho d'être si précieuse.

M"^ de Scudéry vécut en plein hôtel de Rambouillet ; elle ouvrit dans ses salons des conférences littéraites qui rivalisèrent avec les plus célèbres du temps ; elle fut de toutes les académies ouvertes à son sexe , elle remporta le premier prix d'éloquence qu'ait décerné l'Académie française, sur la gloire ; elle eut pour amis Pélisson, Mascaron, Fiéchier, Huet et toute la cour de M""* de Rambouillet; elle eut pour flatteurs U prince de Pa(2erborn, évêqae de Munster, Chrisline, rtine de Suéde, le cardinal Mazarin, le chancelier Baucherat, le roi, les savans, les étran-

gers de distinction ; tout ce qui passait pour avoir de l'esprit vint lui offrir ses hommages, et elle sut que ces hommages ne s'adressaient qu'à son esprit, car elle était laide et elle l'avouait. Voilà toute l'histoire de notre compatriote.

Commençons par faire connaissance avec la précieuse en citant tout au long la plus célèbre de ses allégories, la description du pays du Tendre, faite par un sieur Célére à la princesse des Léontins :

■ La première ville, située au bas de la carie, est Nouvelle-^ Amitié. Comme on peut avoir de la tendresse par trois causes différentes, ou par grande estime, ou par reconnaissance, ou par inclination, on y a établi trois villes de Tendre sur trois rivières qui portent trois noms, et on a fait aussi trois routes différentes pour y aller. Si bien que, comme on dit Cumes sur la mer d'Ionie et Cumes sur la mer Thyrrène, on dit aussi Tendresur -Inclination^ Tendre- sur -Eslirne et Tendre-sur-Reconnaissance. Cependant comme Clélie a présupposé que la tendresse qui naît de l'inclination n'a besoin de rien autre chose pour être ce qu'elle est, elle n'a mis nul village le long des bords de cette rivière, qui va si vite qu'on n'a que faire de logement le long de ses rives pour aller de Nouvelle-Amitié à Tendre. Mais pour aller à Tendre sur -Estime^ il n'en est pas de même ; car Clélie a ingénieusement mis autant de villages qu'il y a de petites et de grandes choses qni peuvent contribuer à faire naître par estime cette tendresse dont elle entend parler. En efTet, vous voyez que de Nouvelle- Amitié on passe à un lieu qu'on appelle Grand-Esprit, parce que c'est ce qui commence ordinairement l'estime. — Ensuite vous voyez ces agr-^ables villages de Jolis-Vers , de Billet Galant et de Billet-Doux, qui sont les opérations les plus ordinaires du grand esprit dans les commencemens d'une amiiié. Ensuite, pour faire un plus grand progrès dans cette roule, vous voyez Sincérité, Grand Cœur^ Probité, Générosité, Respect, Exactitude et Bonté, qui est tout contre Tendre. Après cela, il faut retourner à Nouvelle- Amitié, pour voir par quelle r.ute on va de là à Tendre sur Reconnaissance . Voy^z donc, je vous prie, comment il faut aller a abjrl de Nouvelle-Amitié à Complaisance. Ensuite , à ce petit village

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qui se nomme Soumission , et qui en touche un autre fort agréable, qui s'appelle Petits-Soins. De là, il faut passer par Assiduité , et à un autre village qui s'appelle Empressement , puis à Grands-Services ; et, pour marquer qu'il y a peu de gens qui en rendent de tels, ce village est plus petit que les autres. Ensuite il faut passer à Sensibilité. Après, il faut, pour arriver à Tendre, passer par Tendresse. Ensuite, il faut aller à Obéissance, et, pour arriver enfin où l'on veut aller, il faut passer par Constante Amitié, qui est, sans doute, le chemin le plus sûr pour arriver à Tendre-sur - Reconnaissance . Mais, comme il n"y a pas de chemin où l'on ce puisse s'égarer, Clélie a fait que si ceux qui vont à Nouvelle Amitié prenaient un peu plus à droite ou un peu plus à gauche, ils s'égaraient aus->i. Car si, au partir du Grand- Espritj on allait à Négligence, qu'ensuite, continuant cet égarement, on allât à Inégalité, de là à Tiédeur, à Légèreté et à Oubli, au lieu de se trouver à Tendre-sur-Estime , on se trouvait au lac d'Indifférence, qui, par ses eaux tranquilles, représente sans doute fort juste la chose dont il porte le nom en cet endroit. De l'autre côté, si, au partir de Nouvelle- Ami lié, on prenait un peu trop à gauche et qu'on allât à Indiscrétion, à Perfidie , à Orgueil et à Médisance ou à Méchanceté, au lieu de se trouver à Tendre-sur -Reconnaissance, on se trouvait à la mer à'Inimitié, où tous les vaisseaux font naufrage. La rivière d'Inclination se jette dans une mer qu'on appelle la Mer dangereuse, et ensuite , au delà de cette mer , c'est ce que nous appelons Terres inconnues , parce qu'en effet nous ne savons point ce qu'il y a. » (1)

Sitôt, précieux et précieuses se pâmèrent d'aise , et tout l'hôtel de Rambouillet fut au ravissement. Dans la célèbre chambre de velours bleu , rehaussé d'or et d'argent , on dessinait sérieusement la carte du pays du Tendre , et l'abbé d'Aubignac ayant osé publier une Relation du Royaume de la Coquetterie , ce fut une lutte terrible entre les deux camps. On criait au plagiat, comme Mascarille crie au voleur , au voleur (2). Si donc nous trouvons

(1) Clélie, 1660, tome I (ia-S").

(2) Curiosités littéraires, par L. Lalanna. A. Dekhays, in-12, 1857.

tout cela ridicule , nous ne pouvons nier qu'il est bon de conserver toutes ces puérilités qui, montrant l'esprit d'ane époque, sont des choses fort utiles et fort instructives , en dépit des esprits revêches. — Puis , toute ridicule qu'elle est, cette chambre bleue , où l'on ne devise que de poésie et d'art , a bien son mérite.

M"* de Scudéry recevait le samedi tout ce qui se piquait d'esprit , et ses réunions avaient des dates célèbres. Le 20 décembre 1653 , entre autres , Gonrart lit présent d'un cachet de cristal adorné d'un madrigal , et M"^ de Scudéry, charmée, improvisa ces vers :

Pour mériter un cachet si joli, Si bien gravé, si brillant, si poli, Il faudrait avoir, ce me semble.

Quelque joli secret ensemble ; Car enfin les jolis cachets Demandent de jolis secrets, Ou du moins de jolis billets.

Mais comme je n'en sais point faire, Que je n'ai rien fait qu'il faille taire, Ou qui mérite aucun mystère, Il faut vous dire seulement Que vous donnez si galamment Qu'on ne peut se défendre De vous donner son cœur ou de le laisser prendre.

Après cette improvisation si bien dans le ton de son langage, l'assemblée électrisée se mit à faire madrigaux sur madrigaux; elle en fit tant et de si jolis, que la journée des madrigaux devint historique et qu'on en conserve encore le manuscrit à la bibliothèque de l'Arsenal .

Mais en dépit qu'elles aient un côté ridicule, il faut se garder de mépriser ces belles réunions qui , réunissant en un cercle intime tout ce qui pensait et écrivait, é -hauffant la verve de l'un à la verve de l'autre, produisant la volonté par l'émulation, mettant en contact les gens intelligens avec les hommes d'in- ^lligence, nous donne peut-être les premiers poètes du X,VIl*

siècle. Les noms de ceux qui assistaieat à ces réunions suffissent à rendre injustes les sourires ironiques.

L'hôtel de Rambouillait comptait parmi ses hôtes assidus : Ogier de Gombauld, Malherbe, Vaugelas, Racan, Voiture, Balzac, Segrais, Chapelain, Gostar, Sarrasin, Conrart, Mairet,Patru, Godeau, Rotrou, Scarron, Benserade, Saint-Evremond , Charleval. Ménage, le duc de la Rochefoucauld, le marquis de la Salle, Malleville, Desmarets, Baulru, CoUin, Golletet, S^udéry, Corneille, Fléchier, le prince de Condé, Bossuet, et bien d'autres. Et tous ces grands esprits ne dédaignaient pas la compagnie des dames qui se nommaient : M™^ de Longueville, M"<= de Scudéry, M^'^de laSaze, ^r'-^Paulet, M>'^ Julie d'Angennes, pour qui fut faite la célèbre Guirlande de Julie, M'"^ de la Fayette, M"« de Sévigné, et surtout la marquise de Rambouillet.

L'influence de ces réunions fut immense -, mais sans être aussi grande, l'influence des samedis de M"^ de Scudéry fut digne d'être remarquée.

A ces réunions du samedi, chacun prenait un nom d'emprunt. M"'^ de Scudéry s'appelait Sapho ; M"^ Arragonais, la princesse Philoxène\ M"" d'Aligre , Télamire\ Sarrasin, Polijandre\ Conrart, J/i€Of/amas ; Pelisson , Acanthe ou le Chroniqueur^ parce qu'il rédigeait les annales de la société; M. de Guénegaud, Alcandre, et sa femme, Amalthèe ; le duc de Saint-Aignan, Artaban ; Isarn, Zénocrate ; M. de Rùncy, Agathyrse ; l'abbssse de Malnoue, Octavie ; Godeau, le Nain de Julie^ le Mage de Sidon et même le Mage de Tendre (1).

L'hôtel de Rambouillet ferma sa chambre bleue vers 1650 et M^'e §e Scudéry vit alors son salon devenir le premier de tous. Hors chez elle, ce ne fut plus que des coteries.

Ce qui faisait l'immense réputation de M''^ de Scudéry, c'étaient ses romans. Nous avons cité un fragment de sa Clélie en citant le pays du Tendre, disons qu'avant Clélie, elle avait déjà publié deux romans : Y Illustre Bassa et le Grand Cyrus , parus tous deax sous le nom de Georges de Scudéry.

Avant d'aller plus loin, une remarque. Dans cette étude nous

(1) Ludovio Lalane. Curiosités littéraires.

parlerons plus d'une fois d'ouvrages de M"e de Scudéry, portant nom de son frère, c'est aies que nous sommes certains qu& M"« de Scudéry est bien réellement l'auteur de ces ouvrages. Elle avait, en agissant ainsi, des raisons qu'il faut dire. D'abord ses premiers livres portent le nom de son frère parce qu'elle voulut débiter sans trop d'éclat, redoutant la malignité publique qui s'attaque volontiers à une femme auteur. Ensuite, lorsque sa renommée fut établie, elle emprunta le nom de son frère pour signer des ouvrages qui, parlant en faveur des femmes, eussent pu la faire accuser de parler de parti pris et de prêcher pour son saint, comme disent les braves geos. Dans les ouvrages qui doivent leur fausse enseigne à la première de ces raisons, il faut ranger Vlllustre Bassa et le Grand Cyrus ; dans les œuvres qui cachent leur origine féminine pour mieux défendre les femmes , on doit mettre les Harangues héroïques dont nous parlerons plus tard.

Georges de Scudéry s'accomodait assez de cette manière d'agir si chère et si commode à sa sœur ; il lui advint même une fois de se fâcher presque contre un impertinent bien informé qui lui contestait la paternité de Vlllustre Bassa ; il est même si bien assuré d'être l'auteur de ce roman, qui est de sa sœur, qu'en le mettant au théâtre, il le fait précéder d'une préface où il en parle comme d'un de ses ouvrages les plus chers. — Ce n'est pas d'aujourd'hui, comme on le voit, que date l'usage qu'on a de mettre au théâtre ce qui a quelque succès dans le roman ; malheureusement, en ce temps là comme dans notre temjs, il est rare que l'on puisse reproduire en action ce qui fit rechercher le roman ; le théâtre veut en effet des choses rapides et s'accomode peu des détails où se complaît le livre ; Ibrahim ou l'illustre Bassa eut donc peu de succès au grand étonnement de Scudéry qui. Innovant la mode des œuvres mises à la scène, apprenait à ses dépens qu'il y a des choses qui sont bonnes à lire et mauvaises à voir représenter.

Tout en ayant d'incontestables agrémens pour M"« de Scudéry, sa façon d'être envers son frère fut nuisib'e à ce frère dont elle augmentait le bagag? littéraire d'une douzaine de volumes ; aussi Scudéry, fécond déjà, parut d'une fécondité im-

possible. Gela lui valut plus d'une épigramme dont il est redevable à sa sœur. — Boileau dit :

Bienheureux Scudéry dont la fertile plume Peut sans peine en un mois enfanter un volume,

et Balzac s'écrie :

a 0 bienheureux écrivains ! M. de Saumaize en latin , M. de Scudéry en français, vous pouvez écrire plus de calepins que moi d'almanachs ! »

Hélas! non, Scudéry ne pro luisait pas un volume en un mois. Grâce à sa sœur, il paraissait le produire , et ceia devait suffire à le faire railler par ceux qui suaient sang et eau pour produire des œuvres très courtes , pleines de bonnes choses, soit, mais pleines de choses injustes et de jugemens faits à la légère. Je suis, en fait de littéra'ure, de l'avis de Molière : le temps ne fait rien à l'affaire ; mais il est plus facile de railler la fécondité que d'être fécond, comme il est aus?i plus facile de juger sur l'apparence que sur la vérité : la vérité se cache et veut être recherchée, tandis que l'apparence se montre et saute aux yeux. C'est une chose que je tiens pour bien dite par le bonhomme La Fontaine , que Boileau n'estimait guère.

Il ne faut point juger des gens sur l'apparence.

Avoir fait railler son frère , c'est la seule faute qu'il faille reprocher à Madeleine de Scudéry.

J'avoue en toute honte que je n'ai lu ni Clélie ni l'Illustre Bassa -, c'est une faute, puisque je manque à mon devoir, qui est de lire beaucoup pour raconter un peu. Mais Clélie a huit volumes, et l'Illustre Bassa en a quatre. Et quels volumes ! Des in-18 carrés (format du temps) de chacun 600 pages ! Que celui-là qui a lu Clélie (qui est à la bibiothèque du Havre) me jette à la tête le premier volume de l'Illustre Bassa.

Mais si je n'ai point lu ni Clélie ni Ibrahim, j'ai parcouru le Grand Cyrus et d'autres, assez pour oser discourir sur ce

genre d'écrits passés de mode. Les plus ironiques ne se doutent pas qu'ils se raillent des premiers essais d'un genre qui les amuse et qu'ils ne trouvent point ridicule aujourd'hui .

Il est de toute évidence que les romans de Mi'<= de Scudéry sont les premiers pas qu'on ait faits dans le roman pseudohistorique ; dans ces vastes compositions, l'histoire, arrangée et dérangée, sert de cadre et d'épisode à des aventures d'invention. Regardons dans notre bibliothèque, et nous allons bien vite découvrir des œuvres de ce genre, et plus d'un qui prétendra qu'on ne pouvait que s'endormir en lisant ces longues histoires romanesques, se réveille avec une longue histoire romanesque à son chevet et rouvre son volume à la page cornée, de même que les lecteurs du XVII* siècle. Le Grand Cyrus est certainement un aïeul du mousquetaire d'Artagnan, et je penche à croire q\iAlmahide ou l'Esclave reine doit être une parente éloignée de nos grandes dames déguisées en simples filles du peuple. Sans doute, le roman soi-disant historique a changé d'allure et de forme, mais cela tient à la différence qui existe entre l'esprit d'un siècle et l'esprit d'un autre ; au fond, la production a la même origine, et nous serions malvenus de mépriser outre mesure les romans dont s'amusaient nos grands-pères, ne sachant pas si nos petits-fils s'amuseront de ce qui nous amuse. Le grand art, la sublime poésie, la divine beauté reste loujours sous les même lois : irradiation de l'idéal et rayonnement de la vérité ; mais, au contraire de l'art immuable, la fantaisie change à mesure que changent la mode, l'esprit public et le goût. C'est pourquoi nous voyons toujours les grands poètes trôner au sublime sommet, tandis que les amuseurs et les conteurs passent de mode et changent de genre. Les choses d'icibas sont fugitives, les choses d'en haut sont éternelles. Admiration pour les soleils immuables, respect et justice pour les étoiles filantes : toute la loi et toute la profondeur de la critique est U.

Sachons du moins ce qui charmait nos pères, et gardons-nous de trouver nos aïeux ridicules, afin de mériter l'indulgence de nos fils. Fais pour le passé ce que tu voudrais que l'avenir fît

■pour toi. — Voici la liste à peu près complète des œuvres de Madeleine de Scudéry, tant aimée de son temps :

Ibrahim ou l'illustre Bassa ;

Artamène ou le Grand Cyrus :

Almahide ou l'Esclave reine ;

Mathilde d'Aguilar ;

Célinte;

La promenade de Versailles ;

Histoire de Célamire ;

Les Femmes illustres ;

Entretiens sur différentes matières ;

Conversations morales :

Conversations nouvelles sur divers sujets ;

Nouvelles conversations morales :

Nouvelles fables en vers ;

Discours sur la gloire, couronné par l'Académie française ;

Le Bain des Thermopyles, ouvrage posthume,

Et divers opuscules anonymes.

Donnons une idée des romans de M"^ de Scudéry en analysant Artamène ou le Grand Cyrus. C'est de l'histoire romanesque, s'il en fut oncques ; car le Cyrus de Madeleine ne ressemble pas plus au Cyrus véritable que ne lui ressemblent les héros de Xénophon, de M. de Ramsay et de l'abbé Pernetti. (1) Pour n'avoir plus à revenir sur ces énormes romans, voici en quelques lignes l'analyse du Gran^ Cyrus :

Astyage, père de Cyaxare et de Mandane, effrayé par des sopges, fit exposer Cyrus, fils de Mandane et de Cambyse. — Cyrus, sauvé par des bergers, prend le nom d'Artamène et, après plusieurs voyages, arrive à la cour de Cyaxare, son oncle, et devient amoureux de Mandane, sa cousine. Cyrus, reconnu par son père, garde cependant son surnom, afin de vaincre les préventions de son oncle ; il sauve la vie de Cyaxare ; il l'affermit son trône ; il se fait aimer de Mandane, au grand

(1) Voir l'analyse de ces quatre ouvrages au tome II de la traduction des meilleurs romans greoe, latins et gaulois, extraits de la Bibliothèque universelle des romans, 2 yoI., chez VoUand, de l'imp. de Didot l'aîné, M DCC LXXXV.

déplaisir d'un rival nommé Philidaspe, et, passant pour mort, il dexient le premier de la cour, adoré du peuple, aimé d'une reine, Thomyris, qu'il dédaigne, estimé d'un rival qu'il désespère. Enfin il est reconnu. Cyaxare, épouvanté par les oracles, veut le tuer, le peuple se révolte, Artamène, délivré, apaise la sédition et rend la paix à son oncle. Par malheur, Mandane est belle ; on l'enlève, et, pour la reconquérir, Artamène détruit deux ou trois royaumes, y compris celui de Crésus. Mais Crésus, invisible depar l'anneau de Gygès , enlève Mandane, la confie à un confident ; celui-ci, frère de Thomyris, la détourne à son tour. Artamène porte la guerre chez Thomyris, tue son fils, et Thomyris, trompée par une ressemblance, tue un faux Artamène sous les yeux de Mandane. Cependant, le véritable Artamène est fait prisonnier; on le réunit à Mandane prisonnière. Alors Artamène frappe un soldat, saisit ses armes , résiste aux assassins et donne aux siens le temps de parvenir jusqu'à lui. Délivré, il épouse sa chère Mandane, restée pure, et se voit proclamé roi de toute l'Asie. Son père Cambyse,samère, Mandane, son oncle Cyaxare , ses rivaux écrasés lui remettent leurs sceptres.

Cela est bien simplp, comme vous voyez; eh bien! grâce aux épisodes, cela donne matière à dix gros volumes, dont je vous fais grâce. Le fait qu'il est curieux de noter, c'est que le grand Cyrus passait pour n'être que le grand Condé Voilà le mot d'un succès colossal ; le Cyrus de M"'' de Scudéry ne resseme pas au Cyrus de l'histoire , il ressemble du moins au yrus de l'allégorie, qui est Condé. Si l'on y regardait de rès , on verrait bien des visages sous les masques. Il ne faut pas croire que le mauvais goût d'un siècle, ou d'une cabale plutôt, suffise à produire un succès ; derrière tout succès, il y a une cause, et cette cause doit être cherchée , parce qu'elle contient une lettre du grand problème , parce qu'il est important pour l'avenir de sonder jusqu'aux moindres secrets du passé, parce que tout est utile, même le frivole.

Oui, M"" de Scudéry était trop instruite pour dénaturer par ignorance l'histoire romaine ou l'histoire asiatique. Ce qu'elle

fait, elle le fait à bon escient , sachant même qu'elle arrange riiistoire en roman, sachant surtout qu'elle éciit pour amuser ses con'^.itoyens et non pour les instruire , attendu qu'elle avait pour lecteurs tous les gens d'esprit et de savoir qui savaient ce qu'elle savait et qui lui demandaient du plaisir et non de renseignement. M"« de Scudéry n'écrivait pas pour le peuple, mettant la vérité sous l'amusement, parce que le peuple n'existait pas alors; M"« de Scudéry n'écrivait que pour les grands seigneurs, les grandes dames et les beaux esprits ; elle cherchait donc à les amuser, et rien de plus. Et puis c'était la mode. L'Espagne avait envahi tout. La Dï'ane de Monte-Maycr avait mis la pastorale en renom, et VAstrée d'Urfé avait changé le goût du pastoral en véritable manie ; il fallait donc de la pastorale et du romanesque, ettoujours il se trouve des écrivains pour doaner au lecteur ce qui plaît au lecteur. Le génie devance son époque, mais le talent écrit pour son époque ce qui plaît à son époque.

Tout est pastoral et romanesque en ce temps-là : Racan écrit ses bergeries ; Segrais, publie ses pastotales; Scudéry, fait des pièces romanesques et délaisse, trop souvent hélas ! les sujets héroïques auxquels il doit tout ce qu'il a de bon ; et cette mode se prolongera jusqu'à la fin du siècle; Boileau lui-même n'y échappera pas dans ses épîtres, et Racine fera parler ses amans plutôt comme des courtisans de la cour que comme des Romains et des Grecs. Le grand Corneille seul, génie de premier ordre , le grand Corneille étonnera son époque en la devançant, et Boileau comprendra si peu la splendeur de Corneille, qu'il lâchera son méprisable holà sur ce chef-d'œmTe qui se nomme Attila.

Donc si M"« de Scudéry fait Caton galant et Brutus dameret, elle sait bien ce qu'elle fait. Et puis, elle aune excuse suprême, irrécusable, impossible à nier en face des attestations de l'histoire : ses héros se nomment Brutus, Caton , Cyrus , soit ; mais ils se nomment aussi le grand Condé, la princesse de Rambouillet, M'"^ de Longueville et bien d'autres ; si bien que le public s'amuse doublement et des aventures qui sont pleines d'intérêt pour lui, étant dans son goût, et des personnages vivans qu'il reconnaît derrière les personnages de convention qu'on

lui présente. Est-ce un crime que de cacher les vivans sous le masque ? Eh mon Dieu, Molière n'a pas fait autre chose dans Amphytrion. où Jupiter est bien évidemment le roi-soleil, séducteur inviolable , qui sait dorer la pilule aux Montespan comme Jupiter au mari d'Alcméne.

Soyons indulgens pour ces écrivains qui sont l'idole de toute une époque et que l'époque suivante ne comprend plus. C'est là le sort de tous ceux qui pensent plus au présent qu'à la postérité , c'est le destin de tous ceux qui suivent la mode et non l'idéal. Ne sont-ils pas assez punis par la poussière qui recouvre leurs livres, sans qu'il faille encore faire de leur nom une ironie injuste et inintelligente? Oh ! la liste est longue des écrivains qui suivent la mode et passent comme elle ; elle s'ouvre à Honoré d'Urfé pour finir à M. Scribe, après que l'implacable postérité y a joint bien des noms jadis estimés ; M"*" de Scudéry est à coup sûr celle qui pourrait réclamer avec quelque droit, parce que, si Sapho mérité l'oubli, Madeleine mérite toute autre chose .

Un mot encore, et nous ne parlerons plus que de cette Madeleine, qu'un écrivain havrais désigne ainsi : « Cette admirable fille! • (1) — La Bibliothèque du Havre ne possède que deux ouvrages de M"* de Scudéry, c'est peu. L'un est Clélie; l'autre a pour titre ; Les Femmes illustres ou les Harangues héroïques, de M. de Scudéry, avec les véritables portraits des héroïnes, tirés das médailles antiques. — Cet ouvrage nous servira de transition ; il n'est pas encore de Madeleine, mais il n'est plus tout à fait de Sapho. Sous le nom de son i'rère , M"'= de Scudéry a voulu élever à son sexe en monument digne de lui. Le frontispice, qui est superbe, dit assez quelle est la secrète ambition de l'auteur. Voici la description de ce frontispice :

Sous une vaste arcade se dresse un piédestal supportant une guerrière armée de pied en cap ; casque en tête et lance au poing, elle appuie sa main gauche sur un cartouche en forme de bouclier, où l'on lit : « Les femmes illustres. » Au

(1) L'abbé Plenvry. Eittoire iu Havrede-Gràce, d'après la HHoonde édition, on volnme de l'imprimerie Le Picquier, au Havre, M DCC LXXXX VI fpage 178) .

bas de ce piédestal deux hommes se tordent, enchaînés ; celui de droite, qui représente l'envie, a de nombreox serpens dans la chevelure; celui de gauche , qui représente l'ignorance, est gratifié d'oreilles d'âne. C'est ainsi que la gravure venge les femœes de l'ignorance qui les veut forcer à rester ignorantes et de l'envie qui les met en.tutelle par crainte de les voir régner. Tout en haut de l'arcade, une banderoUe déployée est adornée de ces mots : « A la gloire du sexe. » Encore qu'elle ne soit pas gracieuse pour les hommes, j'estime au dernier point celte gravure loyale, elle avertit les gens de ce qu'ils vont Ure, elle dit bien quel est le livre qu'elle décore. Et puis, il y a quelque chose de juste dans ce qu'elle veut dire .

Dans le premier volume, qui est antérieur d'un an, les médaillons ne sont que de simples têtes de page. Mais, dans le second volume, les médaillons sont de véritables gravures hors texte, d'une exécution remarquable. Chaque portrait est crue d'un quatrain ; voici deux de ces quatrains, pris dans le second volume , au hasard .

Quatrain au bas du portrait d'Hélène :

Pour elle aux Grecs fut en proie Un empire glorieux.

Et de l'éclat de ses yeux Vint le feu qui brûla Troie.

Au bas du médaillon d'Alceste :

Vivre pour ce qu'on adore, C'est ce qu'on sait aujourd'hui ; Mais vouloir mourir pour lui, C'est ce que le siècle ignore.

Ce livre cher à son auteur mérite véritablement qu'on en parle. Le cadre choisi est ingénieux et commode, le but est noble et louable ; voilà plus qu'il n'en faut pour éveiller notre attention. Madeleine de Scudéry imagine de faire parler les héroïnes historiques ou poétiques, et dans des discours qu'elles adressent soit à leurs époux, soit à leurs amans, soit à leurs

persécuteurs, soit à leurs compagûes, elle traite un sujet ayant quelque rapport avec leur histoire. Atia que le lecteur fasse connaissance avec celle qui parle et puisse juger savamment de ce qu'il va lire, un argument précède ce discours, et, dans cet argument, on résume en quelques lignes l'histoire de celle qui va parler; il est imj^ossible de trouver en un moindre espace autant de résumés, et ces argumens forment une véritable anthologie. Les sujets traités sont tous à la gloire des femmes, et d'aucuns sont véritablement dignes d'être lus. Tel est, entre dix ou vingt, le discours d'Alceste à son époux Admète : Que l'honneur est préférable à l'amour. — C'est là un sujet digne d'être traité par cette épouse, la plus admirabbs que Jious montre l'antiquité, et celle qui voulut mourir pour sauver la vie de son époux est bien celle qui peut proclamer la suprématie de l'honneur. — Sur les quarante discours qui remplissent les deux volumes, dix au moins sont de premier ordre et mériteraient d'être réimprimés, ne fût-ce que pour la bibliothèque des femmes. J'aurais voulu citer tout au long un de ces discouis impossibles à mutiler, malheureusement le plus court n'a pas moins d'une dizaine de pages.

Cet ouvrage d'un genre tout nouveau mériterait quelque honneur, et je crois qu'il faut regretter de voir abandonner un cadre aussi large et aussi commode que celui-ci. — Quoi de plus simple que de mettre dans la bouche d'un personnage célèbre un discours approprié au caractère ou à l'histoire de ce personnage? L'intérêt que le lecteur ressent pour l'orateur rejaillit sur le discours et prépare à la lecture attentive-, on peut donc traiter les sujets les plus élevés et les plus philosophiques en donnant à ces sujets un intérêt factice, mais utile, qui double l'attention du lecteur en ajoutant au sérieux du sujet l'attrait de l'imagination.

Si nous avons oublié ces ouvrages sérieux sous un aspect frivole, le XVIfe siècle , plus sage , voulut lire ces harangues d'un nouveau genre, et les Femmes illustres obtinrent un grand succès, même en dehors de l'hôtel de Rambouillet , même chez les ennemis des précieux et des précieuses , même auprès des esprits les plus graves de cette époque. Il faut donc mettre au-

dessus de toutes les autres œuvres de M"^ de Scudéry , les Femmes illustres ou les harangues héroïques comme il faut mettre au-dessus de toutes les œuvres en prose de Scudéry les Harangues politiques des rois qui sont des discours faits par les rois les plus célèbres soit à leurs parens , soit à leurs ministres , soit à des ambassadeurs sur des sujets appnopriés aux événemens intimes ou publics de leur règne. — Ce livre, qui est pour les rois ce que le livre de Madeleine est pour les femmes, fait le plus grand honneur à celui qui l'a écrit, car il est plein de leçons philosophiques et politiques. Cest pour continuer cette série d'œuvres sérieuses et estimées que Scudéry traduisit les /faran^ues académiques de Manzini, et que sa sœur publia ses volumes d'Entretiens et de conversations qui sont des harangues, et rien de plus ; d'aucunes sont fort belles à la vérité, mais pour le frère comme la sœur, les Harangues politiques et les Harangues héroïques restent les types de ce genre d'ouvrages , dont l'idée première offrirait de grandes ressources à qui voudrait s'en servir encore. Ne parlons plus que de Madeleine, de cette • admirable fille » qui était laide et le savait comme le prouve ce quatrain écrit par elle sur son portrait gravé par Nanteuil :

Nanteuil, en faisant mon image, A de son art divin signalé le pouvoir ; Je hais mes yeux dans mon miroir :

Je les aime dans son ouvrage.

Est-il possible d'avouer plus ingénument que la beauté du portrait fait pardonner la laideur du modèle ? Avec ce quatrain, nous pénétrons dans l'œuvre légère et charmante de Madeleine. Autant sa pose est précieuse et maniérée, autant son vers est simple et naïf. Au rebours d'une foule d'écrivains qui ne peuvent rimer sans qu'aussitôt kur phrase s'allonge désespérément pour arriver à combler le vide des alexandrins, Madeleine abandonne les longues périodes et les avalanches d'épilhètes en abandonnant la prose ; son vers facile et un peu mou, mais précis et clair, dit ce qu'il faut qu'il dise , et ne va pas plus loin . — Il semble que Madeleine se dédommage elle-même des légèretés littéraires de Sapho,

et qu'elle s'empresse à rimei naïvement pour se consoler de sa prose enchevêtrée. Ce que l'on est convenu de nommer ses œuvres légères forme , à notre avis , l'œuvre sérieuse et charmante de Madeleine de Scudéry , et je ne sais rien de plus simple que ses poésies fugitives. Malheureusement , lorsque les romans se trouvent réunis en gros volumes, les poésies se trouvent dispersées dans cinquante recueils différens : Parnasse, anthologies, et cœtera ; et, pour réunir en un seul volume toutes ces petites pièces signées du nom de Madeleine, il faudrait avoir les loisirs d'un millionnaire et la patience d'un bénédictin , sans compter qu'il faudrait encore posséder la bibliothèque la plus rare et la plus précieuse qui se puisse trouver.

Pour celui qui songe après avoir lu, il est bien évident que Madeleine composait ses poésies au milieu des salons , prenant pour sujets les choses dont on parlait autour d'elle , animant une conversation par une épigramme, arrêtant une discussion par un madrigal, célébrant un événement par un quatrain. Elle jetait ainsi aux visiteurs le plus pur et le plus brillant de sou esprit , et les visiteurs partaient enchantés , emportant l'improvisation de Madeleine, la répétant, la colportant , la publiant jusqu'au jour où la poésie récitée prenait placR dans un recueil ou dans un manuscrit qu'elle enrichissait. — Libéralité charmante du bel esprit, mais aussi insouciance malheureuse de l'écrivain qui laissait perdre tout ce que d'autres ne recueillaient pas.

Elle est prodigue au dernier point de ses vers, et, chose remarquable, jamais elle ne met sa propre louange dans ses poésies ; étrange contraste du frère vaniteux et de la sœur modeste. — Nés du même sang, il semble que Georges prenne tout l'orgueil et la fanfaronnade propres aux gens du Midi pour ne laisser à sa sœur que la modesiie.

Disons à ce propos quelle est l'origine de la famille des Scudéry.— La famille de Scudéry, originaire d'Apt, en Provence, vint se fixer au Havre vers 1595, lors de la nomination de Scudéry le père au poste de lieutenant du roi au Havre -de- Grâce; on prétend que cette famille avait quelque peu de sang italien

dans les veines, étant issue, selon l'abbé Pleuvry, d'une famille noble du royaume de Naples. — La lieutenance de M. de Scudéry commence vers 1595 ou 96, pour finir vers 1608 ou

Cela dit pour le parfait éclaircissement des faits, revenons aux samedis de M^'^ de Scudéry.

Je me vois parfois transporté dans le salon de Madeleine, un de ces samedis glorieux où l'on ne s'occupait que de bel esprit et de poésie ; j'ai là, près de moi, tout ce qui se pique de quelque distinction ; entourée, écoutée, Madeleine voit venir vers elle un enthousiaste encore charmé de la lecture qu'il a faite la nuit précédente ; il s'avance, il salue, il remercie celle qui a charmé sa veille, et la maîtresse du lieu reçoit en souriant les madrigaux de son lecteur. Toute une pléiade de beaux esprits avoue que le nouveau venu à bien parlé et confirme cette promesse d'immortahté qu'il vient de faire au nom de l'art et de la galanterie.A ce murmure, Madeleine sourit et penche la tête, le silence se fait, on comprend qu'elle va répondre et chacun s'attend à quelque madrigal de la bonne façon . Alors, Madeleine répond :

Votre madrigal est joli ;

Il est agréable et poli ;

Vous me louez de bonne grâce,

Mais pour cette immortalité

Dont on parle tant au Parnasse,

Hélas ! ce n'est que vanité ; Car à la fin, Damoû, le plus grand nom s'efface

Dans la sombre postérité ; Et si le ciel voulait contenter mon envie, J'en quitterais ma part pour un siècle de vie.

Et chacun applaudit,trouvant que Madeleine ne réclame tant de jours que pour charmer plus longtemps et plus longtemps écrire. — Un de ses meilleurs amis lui affirme au nom de tous qu'elle a droit à l'immortalité, qu'elle a beau s'en défendre, qu'elle survivra à tous ceux qui l'entouren!; ; et Madeleine répond :

Quand l'aveugle destin aurait tait une loi Pour me faire vivre sans cesse,

J'y renoncerais par tendresse, Si meo amis n'étaient immortels comme moi.

Et les complimens redoublent, car le premier madrigal n'est qu'une banale politesse que termine une gracieuse pensée, tandisqaele second impromptu est une noble et simple parole, toute frissonnante de cette belle cbose qui s'appelle amitié.

Mais on annonce à Madeleine que le Dauphin vient d'être nommé roi et INIadeleine s'empresse de payer son tribut à cette royauté nouvelle.

Savez-vous bien le prix du grand nom qu'on vous donne, Prince ; par mille exploits il faut le mériter j Tout l'univers le craint, la gloire l'environne ; 11 n'en fut jamais un si pesant à porter. (I)

Dans sa longue carrière, Madeleine trouva plus d'une fois l'occasion d'adresser des vers au roi-soleil. Quelques pièces de Madeleine commencent d'une manière emphatique, pas une ne se termine autrement que par une pensée noble ou iugénieuse. Il ne faut pas d'ailleurs reprocher à Madeleine une emphase qu'elle partage avec tous les poètes du temps ; dès qu'ils adressent leurs vers à Louis XIY, les écrivains les plus naturels et les moins boursoufflés perdent une grande partie de leurs qualités ; il semble que l'influence delà vanité royale rejaillisse sur tout ce qu'inspire le grand Louis. Et, semblables au roi qu'on n'a jamais vu sans perruque, les poésies à la gloire royale n'ont jamais été vues sans boursoufllures et sans hyperboles. Hélas! qu'est-il sorti de toutes ces poésies gonflées? — Da vent! pas une n'a survécu et le passage du Rhin de Boileau est aussi ridicule que le reste. J'avoue que je sais un gré infini à Madeleine d'avoir loué le roi sans le secours de la mythologie, n'ayant jamais rien vu déplus ridicule que la faite des naïades devant les armées royales. C'e.-^t une des sottises que nous devons à l'amour exagéré des anciens ; sans doute l'antiquité est belle, mais

(1) Qaelques-nnes de ces pièces sont extraites des denx recueils suivans : Nouvelle anthologie française, 2 vol., à Parifc, chez Delalain , rae Saint- Jacques,

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