IM DROIT DE CITE
L'hospitalité est une des vertus que doit posséder la cité intelligente et civilisée, car, comm^ toutes les vertus, l'hospitalité paye en bienfaits ceux qui savent la pratiquer largement et noblement. Cosmopolite et hospitalière par instinct, la ville du Havre n'a pas à se plaindre de sa tolérance et de sa largesse ; ceux qni reçoivent d'elle l'hospitalité la soldent en travail utib, en efforts honcorables, en œuvres glorieuses, C'est ainsi que d'étrangers au début de leur carrière, bien des h-^rames ont le droit d'être considérés comme havrais lorsque en regardant leur passé on voit combien ils ont eu d'amour pour leur cité d'adoption. Il serait donc injuste de refuser le droit de cité à ces travailleurs de bonne volonté qui ont fait pour nous ce qu'ils eussent voulu qu'on fit pour eux : adoptons-les, puisqu'il nous ont adoptés. — Et puis ils nous ont aimés, ils ont travaillé pour nous, ils ont quitté pour nous leur patrie qui les oublie; n'est-ce pas à nous de les revendiquer comme étant des nôtres, après qu'ils nous ont donné un peu de leur amour et beaucoup de leur talent, après qu'ils nous ont donné un peu de gloire. — C'est un honneur pour jps cités comme pour les hommes, d'inspirer de l'amitié. Eh bien ! Est-ceque nos arais ne sont pas un peu nos frères? Est-ce que nos adoptés ne sont pas un peu nos fi's ? — Enfin, il faut bien l'avou^^r, il serait honteux de ne pas conserver un peu de rpspect jour ces hommes; si nous les oublions, nous qu'ils ont préféré?, qui est-ce donc qui se souviendra d'eux? Qui est-ce qui les aimera, qui est-ce qui pensera à eux ? — Et vous le savcz, penser
aux morts, c'e^t prier pour eux , car, qae l'on cri tique ou que l'on aimire lears œuvres, on ne peu^. plas oublier leur âme qui est quelque part:
H se peut que quelques uns refusent cette obole du souvenir à nos frères d'adoption , trouvant que c'est déjà bien assez que d'avoir les nôtres à chérir. Au cœur large des hommes de bien , il y a plus d'amour que cela , car l'amour est pareil aux pains de la parabole , il se multiplie à mesure que se multiplient les convives : plus on en donne, plus il en reste. Pour ceux de qui le cœur est inépuisable, inscrivons ici les noms de ceux qui , étrangers p^r hasard , sont devenus havrals , parce qu'ils l'ont voulu , parce qu'ils l'ont mérité. De tout temps , d'ailleurs, il s'est trouvé des hommes que les biographes havrais réclamaient comme étant des leurs ; cette générosité n'est que de la justice , imitons cette générosité.
Daniel (Gabriel) , né en 1649, mort en 1728 , doit être considéré comme ayant droit au nom de Havrais , puisque , né à Rouen pendant un voyage forcé de ses parens , il fut élevé au Havre où il avait été conçu. Levée ajoute de plus que la famille de Daniel est une des plus anciennes de la ville et que cette naissance à Rouen n'est qu'un accident. Les principaux ouvrages du R. P. Daniel sont : 1° le Voyage du monde de Descartes (Paris, 1690, in-12) ; cet ouvrage fut traduit en latin, en anglais et en italien; 2' l'Histoire de la milice française (Paris , 1721 , 2 vol. in^^J ; 3° une Histoire de France qui fut estimée et dont il fit luimême un abrégé (l). Cet ouvrage est accusé d'être partial par Sa'nt Simon et par Boulainvilliers ; cela tient à ce que , comme beaucoup d'historiens ecclésiastiques , le R. P. Daniel oublie de décrire les lois, les mœurs, les coutumes du peuple et même des privilégiés autres que les ecclésiastiques. H est vrai, cependant, que Daniel mérite qu'on se souvienne de lui, car il a fait encore les Entretiens de Clêanthe et d'Eudoxie, sur les Provinciales, de Pascal , entretiens iraduits en quatre langues , enfin divers
(l) La mailieare édition d« octtd Histoin de France est de 1756 , 17 volamâs n 4».
opuscules théologiques et criliques qui furent réunis en trois volumes, en 1724,
Parmi les écrivains que l'on est habitué à voir figurer dans les biographies havraises, il faut citer tout d'abord Larrey et Touslain de Riohebourg.
I&aac Larrey naquit à Montivilliers en 4638, selon les uns, ou Selon les autres, à Lintot, près Bolbec, en 1639 ; il obtint d'abord un grand succès dans le barreau et vécut entouré de l'eslime générale jusqu'au jour où les chagrins domestiques le forcèrent à quitter sa patrie. Adorant ses enfans, estimé, recherché de toup, le protestant Larrey eut une grande douleur : on parvint à convertir sa fille aînée qui l'abandonna pour entrer dans une communauté. Oh ! comme il dut souffrir cet honnête homme de voir sa famille décapitée de l'enfant adorée ! Voir sa fille partir et ne pouvoir rien faire : il y avait un édit de Louis XIV qui autorisait les enfans à se convertir de cette façon-là ! Le pauvre homme eut peur ; il se sauva, emportant avec lui ses derniers enfans restés fidèles ; il prit la fuite ; il ne s'arrêta qu'en Hollande, espérant que là du moins on ne dépeuplerait pas sa maison, se sentant à l'abri du zèle et de l'intolérance. Larrey fut bien reçu partout, il eut uue pension de l'électeur de Brandebourg, il fût nommé conseiller d'ambassade. Lorsqu'il mourut, en 1719, il avait écrit une Histoire de la Grande-Bretagne, une Histoire d'Eléonore de Guienne, une Histoire d'Auguste, une Histoire des Sept Sages, et enfin une Histoire de France sous le règne de Louis XIV. Parmi tous ces ouvrages, l'Histoire rf'iM^wsic fait surtouthonnear à l'érudition de Larrey, tandis que l'Histoire de Louis A7F fait honneur à son oubli des injustices, puisqu'il loue celui qui le fit souffrir par l'intolérance de ses édits. Larrey a beaucoup soufî'ert, qui pourrait refuser de l'aimer un peu ?
TousTAiN DE RiCHEBOURG (Gharles-Gaspard) né , selon les uns, à St-Martin-du-Manoir, à Pithiviers, selon les autres (1746) mourut en 1836 , après avoir consacré une'grande partie de sa vie àl'histoire, à l'archéologie et à la biographie. Parmises nombreux travaux, il faut absolument citer un Essai sur l'Histoire de
Normandie , qu'il publia à l'âge de clixneuf ans, et qu'il réimprima plus tard, avec de nombreuses additions, sous le titre de : Essai sur l'Histoire de Neustrie ou dô Normandie, depuis Jules- César jusqu'il Philippe -Auguste. (Paris, Deseone, 1780, 2 vol, in-12). On a de lui deux petits opuscules très curieux sur la Scie d'Harfleur (Le Havre, S. Faure, 1824 et 1825). Les autres ouvrages sont surtout des notes biographiques et généalogiques. On cite pourtant de lui un poëcne : Le Temple de la Gloire tt un discours en vers sur La Gloire. Ajoutons à cela un volume intitulé : Mes Rêves et les Aventures d'Alcine, et nous aurons cité tout ce qui peut faire considérer Toustain de Richebourg comme ayant droit au titre d'écrivain.
Sept villes de la Grèce ont disputé l'honnpur l
D'avoir donoé la lumière Au chantre d'Ilion. Et du nouveau Voltaire, Du célèbre Ferrand, et la Bouille et Ilonflpur, Et le Havre et Rouen veulent être la mère.
Voilà ce que l'on peut lire au-dessous d'un portrait allégorique du poëte Olivier Ferrand. Auteur dramatique de bas étage, selon Frère (1), il s'intitulait artiste du théâtre de Rouen et de celui du Havre , membre de l'Athénée d'Evreux et écuyer de Franconi , homme de lettres à Rouen , rue Saint-Vigor. Ses pièces sont devenues très raras , mais on les peut trouver à la Bibliothèque de Rouen; elles sont au nombre de soixante. Olivier Ferrand, né en 1747, mourut à Rouen en 1809. C'est une des personnalités les plus excentriques de la basse littérature et nous lui devions cette mention , après qu'il a été désigné comme ayant été réclamé par le Havre. Puisque l'on a imprimé que le Havre l'a revendiqué comme sien, il est tout naturel que le Havre sache ce que Ferrand. écrivait, — Parmi les pièces de Ferrand, toutes normandes, on doit citer comme ayant trait au Havre, les pièces suivantes : \° La Revue — . de l'an XI, par le premier consul, à Rouen et au Havre, opéra vau. deville en deux actes ; 2° Le naufrage au port ou les événemens
(1) Bibliographe normand, 2 vol.
malheureux^ mélodrame eu un acte, fait historique arrivé au Havre, le 4 thermidor an VII ; 3° La Diligence du Havre à Rouen ou le conscrit déserteur, vaudeville . en deux actes. — Une des œuvres les plus curieuses de Ferrand, c'est La fausse Malade ou l'officier médecin, parodie du Malade imaginaire, de Molière.
Un des derniers biographes havrais donne le droit de cité à Hamon, d'Harfleur ; nous n'avons sur cet écrivain aacun renseignement biographique, mais nous connaissons, en revanche, son volume : Imitations jJoé tiques et sacrées (1). Un pareil titre indique assez que le volume n'est composé que d'imitations des psauirres et des hymnes de la Bible ou du Missel ; c'est la même œuvre que tenta plus tard Bourlet-Delavallée en écrivant sa Lyre sacrée ; on rencontre même dans les deux ouvrages des imitations des mêmes psaumes, mais tout l'avantage reste à Bourlet-Delavallée. Citons, pour faire connaître d'un coup le style de Hamon et la supériorité de Bourlet, l'imitation XIX% sur le Dies irœ, Dies illa :
0 jour de la justice, ô jour de la colère !
Jour terrible et sacré! Jour de trouble et d'horreur!
Les temps sont expirés, et du Dieu tutélaire
La clémence a fait place aux traits du Dieu vengeur!
A dire le vrai des choses, Hamon traduit plutôt qu'il n'imite ;
ses vers S3nl bien construits, plutôt mous que fermes, cependant; mais comme le poë te se révèle bien plus dans Bourlet lorsqu'il imite le rhythme sacré en faisant marcher ses rimes trois par trois (2). Une des meilleures pièces de Hamon, c'est la paraphrase du Rorate :
Descends du ciel, douce rosée, Répands sur nous la vie et la fraîcheur. Que la terre en soit arrosée, Et que le juste vienne au secours du pécheur.
Hamon n'est pas un poëte dans le sens vrai du mot, car le poêle véritable est bien rarement assez froid pour ne pas subsli-
(1) Uq volame in 12°, au Ha^re. chez Chapelle, 1828. — Frère ne meutionna même pas ce •volume dans son Bibliographe normand.
[2) Voir notre Etude sur Bourlet Deiavallée.
îuer sa pensée à la pensée qu'il veut traduire. Un bon versificateur devient un excellent traducteur beaucoup plus facilement que tout autre, et qu'un poêle véritable surtout.
Tout entier composé de traductions et de paraphrases , le volume d'Hamoa a l'immense défaut de laisser froid ; c'est là la plus grande faute que l'on puisse reprocher à un écrivain quelconque ; car bon ou mauvais , dés qu'un écrivain remue le lecteur et le force à prendre parti pour ou contre loi, cet écrivain prouve une certaine force impossible à nier; mais laisser froid ! Il y a quelque chose de moins bon que le mauvais : c'est le médiocre ; parce que de même que le sublime a ses défauts, le mauvais n'exclut pas le bon de temps à autre , mais le médiocre est toujours médiocre et devient ainsi monotone, illisible, détestable!
Si je ne m'étais point fait une loi de ne point parler des hommes qui ne sont pas des écrivains dans le vrai secs du mot, j'aurais à nommer ici bien des savans et bien des artistes qui sont Havrais par droit de conquête ; tels sont, entre vingt, Blondel Saint-Aubin, J.-B. Eyriès , Lamblardie, Frissard, Ch, de Massa?, et d'autres qui sont vivans .
Si la volonté de devenir citoyen d'une ville donne le droit de cité, comment refuserait-on ce droit à ceux qui, de plus, ont rendu de véritables services historiques et littéraires à leur patrie d'adoption? Comment refuserait-on le droit de cilé à Morlent (mort au Havre, 1861)? Rien qu'en comptant ses ouvrages sur le Havre, histoires, géographies, itinéraires, on trouve qu'il a écrit une vingtaine de volumes, qui doivent lui mériter une adoption franche et sincère. 11 réclamait, d'ailleurs, cette adoption , car il existe aux archives du Havre une lettre où Morlent demanda le titre de bourgeois du Havre , en prouvant naturellement que , par ses nombreux écrits, il a fait connaître le Havre à bien des gens, qu'il a fait venir bien des curieux. La ville fit droit à sa demande , et désormais les biographes doivent endosser cet ■acte de naturalisation.
Un des premiers ouvrages de Morlent est le Havre ancien ei
moderne, publié en 1825 chez Chapelle (2 fol. in-12 avec figures-). Ces volumes contiennent d'excellentes notes historiques et surtout une bonne nomenclature de la Flore havrai^e. — Un autre ouvrage de Morlent, paru d'abord au Havre, fat souvent réimprimé à Rouen, à Caen, à Paris et au Havre; il s'intitule: Voyage historique et pittoresque du, Havre à Rouen sur la Seine. Le volume e?t bon, c'est vrai ; mais , il faut bien le dire , comment faire un mauvais livre sur un pareil sujet? Le voyage sur la Seine est un des plus beaux que l'on puisse faire, et j'admire la naïveté de ces Normands qui s'en vont naviguer sur tous les fleuves sans avoir songé jamais aux splendeurs voisines. Ah I qu'il est bien vrai de dire qu'on envie les richesses des autres sacs songer à jouir de ses richesses. Les publications les plus importantes de Morlent furent la Normandie pittoresque et le Havre et son Arrondissement^ ouvrages faits sous sa direction par une société de Normands. Morlent a tenté, comme bien d'autres, l'histoire du Havre, et l'histoire du Havre reste encore à faire, tant il est vrai que, pour être historien, il ne suffit pas de chroniquer et de compiler. Mais on doit savoir gré à Morlent de ses notices biographiques, qui sont fort étendues : Casimir Delavigne, Ancelot et Dicquemare l'ont surtout occupé. Disons la vérité cependant : Casimir Delavigne et surtout Ancelot sont jugés par l'ami bien plus que par le biographe, et c'est un malheur, parce que la vérité ne s'accommode pas toujours des pressions de l'amitié. Le critique véritable ne connaît pas toutes ces choses-là, il lit une œuvre et ne voit pas un ami ; il ne permet pas à ses amitiés de brider ses jugemens-, dès qu'on se fait critique, il faut oublier les bommes pour ne plus voir que les ceu- ■"res. Combien d'honnêtes gens sont de piètres écrivains !
Morlent a écrit quelques pièces de théâtre : François I" à Graville (1824), opéra - comique dont la musique fut faite par M. Coste , et Zanetto , ou les Trois Raulin , drame en quatre actes, représenté au Havre, en 1840, au bénéfice de M. Prosper, que nous applaudissons encore. Dans ce drame, comme dans sa brochure sur les trois Raulin, Morlent cherche adonner un motif plausible et vraisemblable, sinon véritable^ au meurtre incroyable qui ensanglanta la maison du roi. Mor-
lent, avant d'êire au H-ivre, avait publié un Précis sur &uerande et le Rohinson français ou la Nouvelle-Calédonie ; il a depuis fait imprimer un Guide du touriste au Havre et des romans havrais, comme Eva de Vitanval, Jérôme ou le Novice du prieuré, les Mystères du château de Graville. Il laisse quelques manuscrits, parmi lesquels se trouve une pièce iatitulée : Le Tuteur Buffard, comédie en trois actes, en vers. Il serait à désirer que la biblioihèque du Havre adjoignît à la collection des ouvrages de Moilent, ses manuscrits et ses notes, qui sont surtout 1res cuiieuses.
En compulsant ces notes, en fouillant nos archives, en étudiant Marceilles, Nipivill-^, Duboccage, Pleuvry, Frissard et Morlent, on aurait tous les matériaux d'une véritable histoire du Havre. Marceilles, Nipiville et Biot contiennent des documens sur les commencemens du Havre. Duboccage nous apprend quel était le coQomerce au temps passé. — Pleuvry n'est bon que pour ce qui est de l'Eglise et de l'autorité, mais il est à peu près exact sur ces deux ordres de faits. Frissard contient tout ce qui est indispensable àl'histoire du port, et Morlent complète presque ces diverses sources; mais il ne faut pas qu'on ait à feuilleter des ouvrages ; le Havre a droit à une histoire complète, raisonnée, impartiale, et nous espérons toujours un historien havrais, un historien qui verra les administrateurs sans oublier les administrés, qui parlera des églises sans se taire sur les maisons, qui dira le sort des privilégiés sans cacher le sort du peuple, un historien enfin, ce qu'en bon langage on nomme un historien. C'est l'honneur ds nos chroniqueurs d'avoir préparé les matériaux ; l'avenir garde la gloire à celui qui construira l'édifice.
Le droit de cité a d'autant plus de valeur qu'il est moins prodigué, je me tais donc .
La gloire d'une ville se compose de la gloire de ses fils et des choses glorieuses qui la rappellent au souvenir de la postérité^ nous ne saurions donc oublier que le Havre est un pays cher aux artistes, et nous nous rappelons avec orgueil qu'Alphons3 Karr longtemps habita son ermitage de Sainte-Adresse, qu'il écrivit là quelques-uns de ses meilleurs ouvrages ; nous nous
sbuveiioDS encore que Barthélémy etWéry ont chanté le Havrede Grâce ; nous nous souvenons enfin que le comte d'Houdetot a écrit au Havre plus d'un de ses ouvrages humoristiques; nous nous souvenons surtout qie Victor Hugo date d'Ingouville et du Havre plus d'une poésie magistrale et d'une ode rayonnante.
xvn.
Ii'iné«'itable chapitre.
Dans un ouvrage de ce genre, il doit fatalement se glisser quelques erreurs, se trouver quelques lacunes, se rencontrer quelques faits eontrouvés ; d'un autre côté, il est d'usage qu'un auteur explique la pensée qui le guide, demande excuse à se^ lecteurs, fasse de la modestie comme un chat fait patte de velours, en laissant voir qu'il a des griffes ; c'est pour ces deux raisons que, voulant faire d'un coup nos corrections et nos explications, nous intitulons ceci : L'inèmlabk chapitre !
Un des avantages incontestables du mode de publicité adopté pour la première apparition de ce volume (1), c'est de permettre au livre de profiter des rectifications soulevées par le feuilleton. Dès qu'une erreur est signalée à un auteur, il doit vérifier l'as, sertion de son correcteur et ne pas avoir la sotte prétention d'être infaillible, ce qui est contraire à la qualité d'homme en général. Mais les réclamations que peut soulever un travail sont de deux natures, car il y a deux choses bien distinctes dans un labeur comme le nôtre. De quoi se compose, en effet, une étude sur les écrivains ? — D'une partie biographique et d'une partie critique ; cela est de toute évidence.
Les réclamations peuvent donc porter, soit sur la biographie, soit sur la critique. Laissant pour l'instant la critique, nous allons tout d'abord parler des rectifications relatives à la biogra-
(1) Cet ouvrage a été publié en feuilleton dans le Journal du Havre (1864-65).
phie, et nous commencerons par la plus importante des questions soulevées par la critique.
En voyant figurer M'"^ de Lafayette dans cette galerie des écrivains havrais, on s'est étanaé et l'on nous a dit tout franc que M"* de Lafayette, longtemps réputée havraise, était née à Paris, sur la paroisse Saint Salpice, comme le prouvent les registres de cette paroisse et comme l'a prouvé un article du Journal des Débats, en date du 22 novembre 1846. Et. de plus, on nous a affirmé que M'"e de Lafayette était née en 1634 et non en 1633.
A cela nous pouvions répondre que nous étions excusable de nous tromper en compagnie de deux siècles de biographes et de critiques, que d'ailleurs M""* de Lafayette figurait au marbre de l'Hôtel-de-Ville du Havre. Comme nous nous trouvions à Paris, nous avons préféré fouiller les archives, chercher les preuves, et pendant que nous allions à la préfecture delà Saine, pendant que nous nous procurions un ouvrage relatif à cette question, nous demandions des renseignem-^ns exacts à la ville du Havre, désireux de savoir la vérité toute pure.
Voici ce que j'ai recueilli : l'acte de bap'.ême de Marie Pioche de La Yergne, qui n'existe point aux registres de Saint-François et de Notre-Dame, au Havre, existe sur les registres de Saint- Sulpice, à Paris, à la date du 18 mars 1634. C'est sur cet acte et sur un passage de Ménage qui dit que M'"^ de Lafayette est née ripis Sequanicis que l'on fonde tous les raisonnemens, et ces documens sont reproduits par M. Barbier à la fin d'un livre attribué par lui à M'"^ de Lafayette : Mémoires de Hollande (1).
BevoQS-nous accepter sans nous révolter un peu cet arrêt qui nous prive d'une femme illustre? voilà la question. Je ré' ponds : non, nous ne le devons pas.
Qu'il n'y ait pas d'actes officiels au Havre, c'est un fait que je ne contesterai pas, ayant reçu de l'Hôlel-de-Ville une lettre qui le constate. Que l'acte de baptême existe sur les registres de St- Sulpice, c'est une chose que je ne contredirai pas, l'ayant vue
(1) Mémoires de Hollande, histoiro particulière en forme de roman, par M"* la comtesse de Lafayette, à Paris, oliezJ. Teokener MDCCCLVI.
de mes yeux, ce qui s'appelle vue. Mais je contredirai les défenseurs de cette opinion, que M"^ de Lafayelte n'est pas Havraise, en me servant des preuves qu'ils donnent à l'appui de l'acte de baptême. Que M"* de Lafayette, conçue au Havre, élevée au Havre, où ses parens résidaient forcément, née à Paris par accident, pendant un voyage, soit Havraise quand même, cela est évident, mais cela ne me suffit pas. Je veux que M""^ de Lafayelte nous appartienne toute entière, et voici pourquoi : — Comment se fait-il que ceux-là même qui la connaissaient la faisaient naître au Havre en 1633? On n'écrit pas des dates sur des écrivains vivans et célèbres sans raisons et sans preuves ; ces écrivains devaient au contraire savoir la vérité sur le lieu de la naissance, sinon sur la naissance môme, car il y a un mystère autour du berceau de Marie-Madeleine de LaVergne. — Ce mystère. Barbier l'avoue et renonce à le pénétrer. Quoi, l'on veut enlever M^e de Lafayetie au Havre, on recherche des preuves, on trouve un extrait de baptême, on rencontre un mystère, et l'on s'écrie après : M"^ de Lafayette est née à Paris, mais il y a un mystère ! El l'on ajoute : « Nul ne peut rien affirmer sur l'origine vraie de la petite Ménie (1) (2). » D'abord, comme à cette époque il n'y avait point d'état civil, il se peut que M"* de Lafayette, née au Havre, ait été baptisée à Paris en 1634. Celle supposition vraisemblable expliquerait, non pas le mystère, mais l'acte de baptême de Saint Sulpice. Mais passons.
Le mystère est dans des faits obscurs jusqu'à ce jour , et ces faits ne pourront être éclaircis que par des recherches très longues et très minutieuses ; mais enfin voici ce que l'on sait jusqu'à ce jour. D'abord il y a une chose à remarquer , c'est que l'acte est daté de 1634, tandis que tous les biographes, jusqu'en 1846 , s'accordaient à faire naître notre illustre compatriote en 1633 ; dans celte différence de date , il y a une cause , et celte cause a sa source dans le mystère même. Ensuite , la duchesse d'Aiguillon (1) (1604 — 1675), tante et marraine de M°" de La-
(1) Ménie, sarnom donné à M"' de Lafayette enfant ; Uénie signifie, selon Barbier, ménagère, petite tille. {Menit, in Provence, tn Réarn.)
(2) Textuel. Voir ses Mémoires de Hollande, page 330, la note 2.
(3> Marie -Madeleine de Vignerot , dame de Combalet , puis duchesîc d'Aigtiillon.
fâyette, a beaucoup fait parler d'elle , et sur ses amours et sur la naissance de ses neveux (1). Enfin , M™^ de Lafayette , connaissaDt l'obscurité qui entourait son berceau , avait coutume de dire : C'est assez que de vivi^e ! faisant allusion à l'incertitude de sa naissance (2). Il ne suffit pas de croire que l'on comprend des allusions , que rien ne prouve être vraies , dans un ouvrage attribué à une femme , mais où d'autres ont travaillé ( car l'ouvrage n'est pas d'une seule main ), il ne suffit pas , dis- je , de tout cela pour juger sans appel. Donc , malgré les allusions des Mémoires de Hollande , malgré l'acte de baptême de M""* de Lafayette (1634), malgré un passage de ces mêmes Mémoires, qui dit que celle qu'on appelle notre maîtresse naquit il y aura bientôt vingt-deux ans (3), malgré le rapprochement fait entre cette allusion et le contrat de mariage de M"« de Lafayette (1655) (4), nons persistons à dire que des illusions discutables ne sont pas des preuves et que, jusqu'au parfait éclaircissement du mystère que nul ne rejette , nous persistons à considérer M""* de Lafayette comme étant notre compatriote.
Et lorsque !a vérité aura lui, ce que nous espérons hâter par des recherches, si cette vérité nous montre que M"« de Lafayette est née à Paris, nous dirons encore : ce n'est là qu'un accident de voyage , conçue et élevée au Havre, M-^^ de Lafayette est Havraise comme Rousseau, de Genève, est Parisien ; comme A. Chenier, de Constantinople, est Français. Ehe est Havraise par son amour pour le Havre, pour la Normandie, pour la mer immense (o).
Nous avions dit, en parlant de Scudéry, que l'on ne savait pas au juste la date de sa naissance (de 1601 à 1603). Grâce aux recherches d'un obligeant chercheur d'erreurs, nous pouvons dire aujourd'hui que l'acte de baptême de G. de Scudéry
(1) Barbier. Mémoires de HoUande, page 323.
(2) Barbier. Mémoires de Hollande, page 331, note.
(3) Mémoires de Bollxnde, page 118.
(4) Ce rapprochement tend à prouver que l'acte de 1634 est bon, puisqu'il donne vingt denx ans, comme l'allusion , à la mariée de 1655. Par malhecr l'acte de mariage ne portant pas l'âge des conjoints , M"= de Lafayette pouvait" avoir tout aussi bien vingt trois ans.
(5) Et nons prenons m l'engagement de chercher !a rérité et de la faire prnr.f,ttre nn jour ou l'antre, bientôt peut être, car nons tenons déjà un netii fi: mioee, fluet, débile, mais il pourrait bien êire un til d'Ariane. '
existe aux registres de Saint-FraDçois, à la date du 22 août
Grâce toujours au même contradicteur, nous savons que Madeleine de Scudéry,que l'on croyait née en 1607, aété baptisée, à Saint-François du Havre, le 1" décembre 1608.
Deux siècles et plus , on s'est trompé sur ces dates ; ou a même contesté au Havre la paternité de l'un et de l'autre Scudéry. Voilà toutes les incertitudes levées, (1) au plus grand honneur du Havre , encore qu'on ne lui ait jamais contesté bien sérieusement lesScudéry. Vous verrez qu'il en adviendra de même pour M"'*' de Lafayette.
Toutes ces observations , qui sont de beaucoup les plus importantes , ont été faites comme il convient que cela soit entre honnêtes gens. Il n'est rien de plus simple que de relever une erreur. On lit quelque chose , un fait qui vous semble faux, vous saute aux yeux, on cherche la vérité, on rectifie ce que l'on a trouvé d'erroné. H n'y a là rien que de très naturel, et cela ne doit point indisposer un écrivain.
C'est ainsi qu'on nous a signalé la date de la naissance de George et de Madeleine de Scudéry ; c'est ainsi qu'on a produit l'assertion relative à M"* de Lafayette et soulevé un débat très profitable à la vérité ; c'est ainsi qu'on nous a fait officieusement diverses questions.
On nous a demandé, par exemple, si nous ne nous étions pas trompé en donnant comme fondateurs des Palinods norinands : Herbert, abbé de Bamèse ? S'il ne faudrait point dire plutôt que le nom de ce prélat est Heloin, abbé de Ramsey ? A cela nous n'avons qu'une chose à répondre, c'est que, ayant copié Herbert, abbé de Bamèse sur le recueil qui est à la bibliothèque impériale, comme nous l'avons dit en note, nous maintenons notre dire jusqu'à ce qu'on nous ait prouvé que Les Palinods normçinds se trompaient eux-mêmes sur le nom de leur fondateur ou permettaient à leur imprimeur de livrer au public des travaux erronés de cette façon . Voilà tout ce que nous
(1) Ncserait-il pis nrgent qaaoes dates ignoréas des biographes fassent mises au marbre de l'Hôtel-de- Ville, puisque oe marbre doit faire foi d»jvant l'iiietoire ?
répondrons, n'étant ni n'ayant envie de devenir archéologue pour èclairuir ce fait peu important, mais pensant qu'on nous accordera l'intelligence énorme de savoir copier un nom sur un livre authentique (1).
On nous a encore officieusement demandé si L'Aignel s'écrivaii bien L'Aignel et non pas Laignel. C'est là une question dont l'importance nous échappe complètement ; mais , par amour pour la vérité, nous avouons avoir trouvé le nom écrit des deux façons. Alors nous sommes resté comme l'une de Buridan entre ses deux picotins d'avoine, et nous serions encore dans cette position scholaslique sans le secours de M. Laigoel avocat, descendant en ligne directe du vainqueur des Palinods : M. Laignel nous a déclaré que son aïeul signait L'Aignel, de ?on propre chef peut-être et pour marquer l'origine du nom , mais signait ainsi tout ce qu'il publiait comm.e en peuvent faire foi les ouvrages publiés.
Parmi ;es ouvrages de L'Aignel, nous avons oublié de noter la traduction des inscriptions et distiques qui sont sur les cloches de Notre-Dame, du Havre (1777), et les Santés du repas ]JOur le pacte fédératif [le Ea.YTe, le 13 juin 1790). Il a encore écrit un ouvrag'^ intitulé: Ordre social propre à tout gouvernement, et une brochure sur le Comice patriotique et universel (1795) (2).
On nous a, toujours officieusement, demandé si, dans Les Palinods, il ne faudrait point dire Jean d'Avranches, archevêque û« Rouen, au lieu de Jean de Baijeux. Nous avons à répondre a ceic. que l'on est libre de dire de l'une et de l'autre façon, car on lit dans les dictionnaires biographiques : Jeaii de Bai/eua?, autrement dit Jean d'Avranches.
Toutes ces chicanes U ne sont point dignes de gens sensés et bien disposés ; elles sont faites pour montrer que le vieil amour des querelles de mots n'est point mort encore chez certaines natures routinières ; et les détracteurs du progrès n'avoueront même
(1) Si l'on ne peut pas se procurer les volumes de la Bibliothèque impériale on trouTera des renseignemens succints dans le Bibliographe normand, de Fière, à l'article Pièces de Poésies, Qt surtout à la page 382. Col. 1. (Edition de 1860, lome IL)
(2) Voir le Bibliographe normand, de Frère. ? volumes in 8", à Ronen, chez L. Brament.
pas que perdre cet esprit de chicane tant raillé par nos vierus poêles serait une excellente façon de progresser.
Mais on nous a véritablement déclaré la guerre, parce que^ trompé par Levée et Morlent, nous avions écrit Masseille (voir Historiens et Biographes), a' ors qu'il fallait écrire Marceilles, Nous rectifions cette erreur. Nous avons dit aussi que le manus crit de Marceilles était inédit, c'est une erreur puisqu'il a été publié en 1847, au Havre, erreur déplorable, parce qu'elle montre combien cet ouvrage eut peu dt retentissement. Il eût été à désirer que le livre de Marceilles eût fait plus de bruit et que la reclificalion de notre erreur en eût fait moins. — Il paraît aussi que nous avons commis un crime épouvantable en donnant le titre d'abbé à Levée, bien que Levée eut reçu les ordres mineurs et un bénéllce (1787), deux choses qui, même séparées, donnent droitau titre d'abbé, si l'on en cioyait les dictionnaires français ; mais il paraît qu'il ne faut même plus croire aux dictionnaires !
Il est si simple de faire et d'accepter une rectification que nous nous étonnons vraiment qu'on ait employé tant de gros mots pour nous instruire de notre erreur sur Marceilles. Quand je dis que nous nous étonnons, j'entends dire que nous nous étonnerions si nous ne savions pas le fin mot de pareilles sorties : on nous a reproché notre erreur pour avoir l'occasion de nous reprocher notre jugement sur Pleuvry. — Oh ! Franchise, chose sublime que nous avons l'honneur d'être accusé de pratiquer, sœur de la vérité, fille de la conviction, es-tu donc à ce point détestée des humains qu'on soit réduit à te chasser ? Quoi, ce serait un crime que de dire ce que l'on pense sans ambage et tout net! Mais alors tous les critiques sont des crimi- -"'h, car un critique c'est une personnalité jugeant d'autres ^jersonnalités, c'est-à-dire racontant ce qui éclôt dans le cerveau à la lecture d'une œuvre, faisant ce que le premier venu s'adjuge le droit de faire lorsqu'il a lu un livre, puisque le premier venu peut dire d'une œuvre : c'est bon à mon sens, ou c'est mauvais à mon avis. Et ce qui est un acte simple chez l'homme privé deviendrait un crime chez l'écrivain ! Ça, comment raisonne-t on dans ce monde? Je lis, donc je ressens une impression, donc j'ai le drojt d'écrire celte impression, comme vous»
comme tout le monde. Mon avis n'est pas le vôire, dites votre avis, sans m'invectiver pour cela, le public choisira.
Qu'est-ce que le public choisira ? Hélai- ! il choie^ira le critique plat, rampant, le joueur d'encensoir, le brûleur de parfums sous le nez des féiiches littéraires. Bon public, va ; égoïste qui as peur de la franchit^e parce que tu es son justiciable, mouton de Panurge qui ne demandes qu'à sauter après les autres, admirateur convaincu qui t'arrêtes bouche béante devant l'idole officielle !
Ainsi donC; on m'a reproché durement ma conviction et officieusement ma franchise. En vérité, je suis dépaysé dans un monde incompréhentible. Je croyais que les convictions, étant personnelles et n'engageant personne autre que celui qui lésa, étaient libres et respectables. Je croyais encore que la franchise était la première qualité du critique, puisque le critique a pour mission de raconter ses impressions. Je croyais que Je premier devoir de l'écrivain, c'était la sincérité du récit , pendant que son premier droit était la liberté de la pensée ; il parait que je suis un Welche complètement étranger à la vérité civilisée.
Eh bien, non, je suis dans la vérité. Le premier droit , c'est l'individualité ; le premier devoir, c'est la sincérité ; mon tort, mon crime immense, ce n'est pas ma personnalité, c'est ma personne. Eh ! morbleu, que fait que je sois blond ou brun , jeune ou vieux, laid ou beau, petit ou grand? On m'a vu naître, grandir, lire, parler, manger, éternuer, marcher ou rester en place, et pour toutes ces belles raisons, on me défendrait d'être franc. On s'écrierait : Sans doute, c'est assez bien dit, mais pourquoi juge- t-il les gens? Ah ! si j'étais né autre paît, si j'étais inconnu , si j'avais les cheveux d'une autre façon et le nez d'une autre forme, j'aurais tous les droits, et l'on regarderait ce que j'écris pour parler de l'écrivain ; m.ais non , on préfère réciter ce joli monologue : « Tiens, ceci est assez bien dit. J'ai vu cet enfant haut comme ça ! Parbleu ; voilà qui me paraît juste ; il doit avoir dans les vingt-cinq ans à présent , comme ça nous pousse ! Oh ! oh ! une idée , ce polisson ! Ah l ah. ! une opinion, ce gamin ! Eh ! eh ! Monsieur trouve ceci
bon et cela mauvais; il n'y aplus d'enfais! J'étiisdéjàun homme quand ci est né et ça se permet de me forcer à prendre une opinion sur lui. . . Lafm du monde est proche, ma parole d'honneur ! »
C'est comique et douloureux comme tout ce qui est comique ici -bas.
Notre crit'que est trop vigoureuse, a-t-on dit; elle est vigoureuse parce que nous ne paradons pas, nous combattons ; nr.us combattons pour ce que daos notre âme et conscience nous croyons la vérité, contre ce que rous croyons l'erreur, et c'est plus que notre droit, c-'est notre devoir. — Ne ménageant jamais les principes, nous avons toujours respecté les hommes, on nous rendra cette justice; c'est que, pour nous, une œuvre représente moins un individu qu'un principe et que uous avons pour devise celte simple phrase : respecte l'ouvrier et juge l'œuvre, fais ce que dois et laisse dire.
Laisse dire même si l'on a l'injurieuse audace d'écrire quel'ou vengera ta patrie de tes insultes, comme on l'a écrit. Laisse dire et poursuis ta route sans l'inquiéter de ces grandes phrase?; marche vers ton rêve sublime ; reste l'amant passionné de l'idéal, le libre soldat de la pensée ; songe à Dieu et laisse-toi appeler athée ; pense à la liberté et permets que l'on le nomme peste vivante, sois poëte toujours , grand si tu peux, vaillant quand même.
Post-Script um .
0 patrie ! ciel adoré que contemplent ceux qu'on aime, sol chéri où dorment ceux que l'on pleure, terre où. Dieu prit ce qu'il lui fallait d'argile pour pétrir notre cœur, tu sauras qu'il est fier d'être le frère obscur de tes fils glorieux, celui qui te chante avant de se jeter dans la bataille humaine. Active et riche, tu n'as pas oublié d'être grande par la pensée ; pendant que les hommes accouraient dans ton sein, lu lançais tes enfans courageux dans l'arène sublime où l'on combat pour l'art ; tu n'é-
lais encore qu'un de ces nids où la destinée couve les grandes cités de l'avenir, lorsque ta gloire a commencé ; et depuis, ton drapeau n'a j'im-iis été planté solitaire dans l'arène sans un être vaillâBt debout et la main sur la hampe. Dans celte iramecjse évolution delà pensée qui coaimenceau XVIIe siècle et qui fait de la France le foyer moderne de l'art, tes fils ont bravement ac- Ciompli leur œuvre, tantôt ob-curs, tantôt rayonnans, toujours à l'honneur, et chaque fois que l'ar-t a poussé son cri de combat, chaque fois que la pensée a dit : il me faut des hommes, tu as répondu : prends, voici mes fils.
Lorsque les chercheurs, le front penché, sentaient qu'il était l'heure de fonder la gloire française, Scudéry se jeta dans Vj. mêlée, et s'il fut vaincu, il fut du moins un vaillant ciiercheur, il eut l'honneur d'être le rival de Corneille, avant l'explofeion sublime du génie ; il eut la gioire de lutter contre Corneille, de l'exciter à la pensée, de le grandir par l'émulation. S'ilfut vaincu, il demeure pareil à ces colonades rompues devant lesquelles on s'arrête respectueusement. Plus grand pour avoir été inconnu etinsullé, Scudéry fut un soldat de l'idée.
Dans ce siècle où les femmes rayonnaient et causaient, dans celte époque illustre où les femmes créaient ia littérature en ouvrant leurs salons à tout ce qui se piquait de quelque esprit, Madeleine de Scudéry fut une des plus recherchées ; elle a celte gloire d'avoir ouvert aux chercheurs un de ces salons où la volonté se trempait dans l'émulation. Elle a cette gloire d'avoir commandé à tout un siècle.
Et pendant que Madeleine de Scuiéry aidait à l'éclosion de l'art, M^e de Lafayetle trouvait le roman moderne, simple et vrai, naïf et sincère, profond et captivant.
Soldats obscurs, mais vaillans , d'autres succédaient à ces lutteurs célèbres, afin que le drapeau fût toujours soutenu et protégé. Chopin veille , sentinelle perdue , attendant l'arrivée des génies , ses frères , formant l'humble trait d'union entre les chanteurs duXVIP siècle et les rêveurs du XVIIP.
L'heure de la grande lutte est arrivée : aux Scudéry, à M^^de Lafayette , aux chercheurs de poésie et d'art , il faut pour successeurs des ''tiercheurs de lumière et d'idéal. Chopin peut par-
tîr, voici Grainville qui trouve presque l'épopée moderne, comme Scudéry a trouvé presque la moderne tragédie ; voici Bernardin de Saint-Pierre , le plus pur des philosophes , le plus naïf des conteurs ; voici celui qui surpasse ses devanciers , celui qui fait Paul et Virginie pour étonner l'auteur de la Princesse de Clèves , celui qui rêve et qui se réveille grandi par son rêve.
Eternelle rénovation, répétition éternelle des choses d'ici basï à l'époque des grands chercheurs et des grands fondateurs , à Corneille , à Molière , à Racine , au XVIP siècle enfin succède une époque d'imitateurs et de plagiaires , alors aux Scudéry , à M"9 de Lafayette succède Chopin. Tout à coup l'art se réveille et se transforme ; place , voici la poésie philosophique, voici les rêves sublimeSjVoici Voltaire, Beaumarchais, Rousseau, Diderot, Condorcet! place , voici Grainville et Bernardin de Saint-Pierre, le poëte et le philosophe sacrés, l'un par l'épreuve, l'autre par le génie. Après la lutte, encore la halte, et la réaction, hélas ! Voici venir la littérature de l'Empire , mythologique et boursoufflée comme toutes les littératures des temps guerriers , alors voici venir Lecornu.
De cet abaissement , l'art se lasse ; comme jadis , il recommence à chercher, et ces recherches de Tart sont des études du passé ; voici Levée !
Enfm , le cri du réveil a retenti, l'art combat et rayonne une troisième fois : voici 1830, voici V. Hugo, de Vigny, Balzac , de Musset, Lamartine; voici C. Delavigne.
Mais plus l'art se transforme , plus il laisse de formes derrière lui. Est-ce qu'il n'y aura personne pour préférer ces formes anciennes? Cela serait contraire à la loi de l'esprit humain, voici les amoureux du temps passé, voici Ancelot.
Avez-vous remarqué que les lutteurs sont plus nombreux quand plus grande est la lutte ; or, la lutte, est d'autant plus acharnée qu'elle a plus de luttes derrière el'e : 1760 est plus violent que 1637, 1830 est plus acharné que 1760 ; — c'est tout simple, il y a plus de modes que l'on peut prendre pour règles. Voici L. Buquet, le disciple fervent de l'art nouveau ; voici BourletDelavallée, le rêveur qui est un peu frère des rêveurs de
Mais le XIX' siècle a fondé une chose nouvelle : le journalisme railleur ; voici V. Caumont.
Et puis, nous oublions les lutteurs obscurs qui combattent dans la foule.
Aujourd'hui, il en est parmi nos frères , qui sont au premier rang de l'art et qui sont dans la mêlée volontaires perdus ; il en est qui sont grands comme des géans et qui ont tenu tout un peuple attentif lorsqu'ils faisaient vivre et pleurer les hommes des poètes; il en est qui sont allés chercher pour nous les splendeurs de l'art indien, car nous avons fonde la fraternité des génies, car nous avons renié cette sottise de croire que l'art n'était pas sublime chez tous les peuples et dans toutes les contrées. C'est l'honneur du siècle d'avoir brisé les barrières de l'art et d'avoir ditàCâlderon,à Lope de Vega, à Schiller, à Goethe, à Shakespeare, à Cervantes, àDantes, à.^leoschlager, à tous les génies, vous êtes les frères de Corneille, de Molière , de Racine, d'Eschyle, de Sophocle , d'Aristophane, d'Homère, de Plante; et j'en sais qui sont mes frères et qui sont allés visiter l'art des pays du soleil, afin que nul génie ne soit exclu de cette fête sereine et divine : la communion des génies, aurore de la fraternité des peuples.
Et demain encore, mes frères vénérés et chéris seront au combat de la vie et de la lumière .
Et moi, dernier venu, plus obscur et plus faible que les autres, j'aurai du moins l'honneur d'avoir senti mon cœur s'inonder d'enthousiasme et de volonté; j'aurai du moins l'honneur d'avoir eu le courage et d'avoir eu l'espérance.
Qu'on me raille si l'on veut; c'est à mes frères que s'adressent ces paroles : — Nous savons tous ce que nos devanciers ont été, uoLiS savons tous que les nôtres n'ont déserté ni la bataille ni la défaite. Eh bien ! si nous nous sentons à l'âme quelque chose, en avant ! Qu'importe que l'on nous appelle présomptueux ou fous, il n'y a qu'un com capable de blesser l'honnête homme, ôté le nom de dé^honnête, c'est fainéant.
Art subhme, amour à jamais incrusté dans notre cœur, devoir
et récompense de laràste, c'est toi que nous avcDs choisi pour maître ici-bas, parce que tu es le maître juste et miséricordieux, parce que lu es l'obèle qui unit la terre au ciel, parce que tu es l'œuvre étemelle de la créature qui tente d'imiter le créateur.