‹ Les écrivains havraisChapitre 5 sur 6 · HISTORIE^^ ET BIOC^RAPHE · texte numérisé non relu

HISTORIE^^ ET BIOC^RAPHE

Il est beau de connaître l'histoire des pays glorieux qui furent autrefois à la tête des nations et d'en pouvoir tirer des leçons que chacun dédaigne par orgueil ; il est plus beau de connaître l'histoire de son pays, de comprendre son présent à l'aide de son passé, d'entrevoir son avenir , d'apprendre à juger des événemens qui nous touchent. Celui qui connaît son pays se connaît. — Il faut donc étudier l'histoire de sa patrie , il est donc bon de savoir l'histoire de sa ville natale, cette petite patrie enclavée dans la grande patrie, cette terre chérie qui est un fragment de la terre préférée. — La patrie ne doit pas fermer l'horizon : celui-là seul est dans le vrai qui dit : Je suis homme et tous les hommes sont mes frères, les bons comme les mé-

chans, les petits plus que les grands, et la terre e^t ma patrie : mais cet amour n'annihile pas la tendresse que l'on a pour son pays. La terre, c'est la patrie ; mais le pays, c'est la maison ; — on y est plus à l'aise et plus joyeux, mais la ville où l'on est né, c'est l'oratoire : on s'y sent plus c onfiant et plus fort. — Celui qui res'e indifférent à i'iiistoire de la terre est un sot , celui qui reste indifférent à l'histoire de son pays est un égoïste ; celui qui reste indiffèrent à l'histoire de t-on berceau est un être que je ne comprends pas.

J'aime l'histoire : l'histoire , c'est le piédestal de la poésie ; tous ceux qui connaissent et comprennent le passé qui est l'histoire espèrent et croient à l'avenir qui est la poésie ; le progrès a deux moteurs : l'histoire qui le pousse et la poésie qui le tire. — J'aime les historiens et je leur souris, pensant qu'eux etnous, nous faisons la même besogne; nous avons deux routes et un but : l'élargissement.

Je réclame donc un peu de gloire pour ceux qui ont cru faire une œuvre utile en racontant ce qu'ils savaient du passé de notre ville ; ceux-là sont des ho Times de bonne volonté et je prétends les juger comme tels, c'est-à-dire respectueusement.

Le premier de nos historiens naquit en 1530, lorsque le aavrede-Grâce, alors Fraociscopolis ou Françoisville, ne comptait pas encore un quart de siècle d'existence. En présence d'un fait de cette nature , je songe à cette ville qui, née d'hier, donne naissance à un historien. Chose étrange , présage imposant, promesse suprême , il se trouve un homme pour raconter les premiers pas d'une \ille en enfance; c'est donc que cette ville orendra une importance bien grande qu'il faille ainsi que l'avenir connaisse ses premières années? Quoi qu'il en soit, Jean-Guillaume-Louis de Masseille naquit au Havre en l'année 1530 (1). Il se mit dans la magistrature, et Pierre Deschamps , procureur du roi au siège de Montivilliers et du Havre , résigna pour lui l'office de procureur du roi au bailliage du Havre.— Cinq ans ajirès, ce bailliage fut érigé en siège héréditaire, en faveur de Louis de Masseille (28 septembre 1556). C'est ce même

(l) Louis dd Masseille est mort en 1600.

de Masseille qui est l'auteur des premiers Mémoires sur le Havre. — Ces Mémoires , restés manuscrits, ont été souvent compulsés par les écrivains havrais. — On aurait mauvaise grâce à refuser à de Masseille le titre de premier historieiâ du Havre , après que ce titre lui est légalement octroyé au marbre de l'Hôtel-de- Ville.

Etre juste envers un homme , c'est prendre l'engagement d'être juste envers ses pareils. Mentionnons donc le rapport manuscrit sur le Havre- de-Grdce du sieur Grodefroy de Nipiville (né en 1610 — mort en 1680). Ce rapport, resté manuscrit, fut présenté en 1667, par son auteur, au duc de Saint-Aignan, .alors gouverneur du Havre.

Après ces deux manuscrits, plus rien pendant un siècle; mais ce siècle écoulé, deux hommes se présentent : Duboccage de Bléville et l'abbé Pleuvry.

Michel- Joseph Duboccage de Bléville (né en 1707 , mort en 1756) était négociant au Havre , sa patrie, lorsqu'il publia, en 1753, des Mémoires sur le port, la navigation et le commerce du Havre et sur quelques singularités de Vhistoire naturelle des environs (1). Quelques années plus tard, 1665, Jacques-Olivier Pleuvry (né en 1717 , mort en 1788) publia aussi une Histoire, Antiquités et Description de la mile et du port du Havre- de-Grdce (2). Parlons de cette double tentative.

On comprend facilement, rien qu'aux titres, que ces deux ouvrages ont peu de rapport entre eux; ils allumèrent cependant une querelle des plus vives. L'abbé Pleuvry se plaint, dans sa préface, d'un plagiat indiscutable , dit-il ; par malheur pour l'abbé Pleuvry, il se trouva des gens qui voulurent laver la mémoire de Duboccage de Bléville, et la discussion prit des proportions respectables. — Voici les faits : L'abbé Pleuvry prétend avoir prêté son manuscrit à Duboccage de Bléville, ignorant que ce dernier s'occupât d'un Mémoire sur le Havre ; il accuse donc >on rival de l'avoir ouirageusemeni pillé. — A notre

(1) Imprimés ohez Faure, au Havre.

(2) Il y a trois éditions de l'histoire du Havre par l'abbé Pleuvry : 1° Paris, ohez Guillyn, 1765, in 18 ;— 2° Paris, chez Dufour, 1769 ;— 3° Le Havre, chez Le Pioqnier, 1786.

avis,i: n'y a pas, il ne peat pas y avoir de plagiat. — Le Mémoire de Daboccage, tout à fait comoiercial , ne présente les faits historiques que résumés en un chapitre , alors que l'hisloire de l'abbé Pleuvry ne consacre qu'un chapitre au commerce, s'étendantà loisir sur d'autres parties. — Un chapitre de quelques pages peut-il constituer un plagiat, lorsqu'il raconte eu un instant tout ce qui est contenu dans un gros volume ? — Non, à notre avis.

D ailleurs l'abbé Pleuvry propose d'intituler le Mémoire de son rival : Le parfait négociant , trouvant l'ouvrage très utile et très précis. Il reconnaît donc que cet ouvrage est tout différent du sien ? A quoi bon alors crier au plagiat sur la tombe d'un homme de mérite ?

L'histoire de l'abbé Pleuvry est une longue apologie des faits et gestes des gouverneurs, deslieutenans, des autorités locales. Le bon abbé n'oublie pas une visite royale ou seigneuriale , il décrit ces visites , il s'y complaît , il s'y égare. Des faits , rien que des faits de second ordre , voilà de quoi est pleine son histoire. D'aperçus philosophiques , point ; de faits curieux , peu ou prou. — En revanche , il n'oublie pas les communautés religieuses , il n'a garde d'omettre tel privilège accordé à tel ordre , ni tel don fait à tel couvent. Pour lui , abbé , les faits et gestes de l'autorité royale et les triomphes de l'autorité cléricale sont tout ce qui doit intéresser. Le reste est peu digne d'attention. — Comment se développe la ville? — Quel est le sort du peuple? — A quelles causes tiennent les faits ? — Quels résultats ont les événemens ? — Quel est le passé ? — D'où vient le présent ? — Quel sera l'avenir ? — C'est là un tas de questions saugrenues tout à fait indignes de sa plume ecclésiastique. Ah ! parlez lui du roi, autorité divine; des gouverneurs, dépositaires d'une parcelle de l'autorité ; des églises et des communautés , saintes maisons, et l'abbé Pleuvry vous répondra ; mais du reste, pas un mot !

L'histoire de l'abbé Pleuvry manque complètement des qualités néce&saires à l'histoire. Elle raconte les faits secondaires ; dès qu'il s'agit de parler des habitans du Havre , de son com-

merce , de ses besoins , de son avenir , de son esprit public, elle est muette.

Pauvre abbé , vous oubliez trop que la terre n'est pas peuplée seulement de rois , d'officiers royaux et de religieux ; vous oubliez trop que tout le monde n'est pas abbé ou dispensateur de bénéfices, et voilà pourquoi votre fille, pardon, votre histoire est muette.

Qaoi ! voici un Havrais qui écrit l'histoire de son pays, qui a l'ambition de donner à là France une liée de ce qu'est sa ville natale, de ce que sont ses habitans,et voici tout ce que cet écrivain trouve à dire de l'esprit public au Havre :

« Il ne faut pas s'attendre à voir paraître, dans une ville où l'on est occupé principalement du commerce, une quantité de littérateurs, comme dans quelques autres cantons de la province de Normandie. — C'est pour n'avoir pas fait cette attention, que Piganiol de la Force a avancé qu'il n'y avait pas de ville en France où l'on cultivât moins les lettres qu'au Harre-de Grâce. Ce reproche serait sanglant s'il pouvait être pris dans toute l'étendue des tenues.

« Il est vrai qu'il n'y a point de Palinod au Havre comme à Rouen, à Caen et à Dieppe, ni aucun exercice public de littérature, puisqu'on n'y enseigne que les humanités , et que cet enseignement n'est,- à proprement parler, qu'une simple école. H est vrai que leshabitans, n'ayant aucune occasion d'écrire et de disputer, se livrent à la dissipation des sociétés et aux agrémens de leur ville. Mais il ne s'ensuit pas pour cela qu'on y méprise les lettres ; on trouve dans beaucoup de maisons de iiès bonnes bibliothèques, et les esprits y sont très disposés aux belles connaissances. »

Eh ! ce n'est pas cela qu'il fallait dire ; il fallait aller au fond des choses, noter les pourquoi et les parce que de la question, mettre le tableau de l'esprit commercial en regard du tableau de l'esprit pur et simple, et tirer vos conséquences; alors vous eussiez fait quelque chose d'utile pour l'avenir, monsieur l'abbé. — Allez relire vos Sermons (1). — Qui aime bien, châtie bien !

(1) Sermont et Panégyriques, par l'abbé Pleavry. Pariï, chez Yalade, 173U.

J'aime cent fois mieux les Mémoires de Daboccage. L'auteur promet un résumé succinct de l'histoire, un tableau da commerce et il tient parole , tandis que celui qui criait au plagiat promet une histoire de la ville et donne l'histoire des privilégiés de la ville, ce qui est tout autre.

Si encore il nous donnait l'histoire des hommes illustres. — La biographie fait partie de l'histoire. — Mais non, quelques mots sur M"» de Scudéry , sur M'"^ de Lafayette, et puis ? — Dix pages sur des religieux ! Et puis? — rien .

Comme Duboccage de Bléville, qui comble par ses Mémoires une des lacunes de l'histoire du Havre-de-Grâce, un autre abbé, par ses biographies, vint remplir ce second vide déplorable : Guillaume Anfray (né en 1731, mort en 1807), publia une Galerie Havraise, c'est-à-dire une suite de biographies des hommes célèbres du Havre. Cette galerie, digne de quelque intérêt, ne nous occupera pas cependant, parce qu'elle disparait devant une autre galerie plus récente et plus complète, qui est de J.-B. Levée.

Jérôme-Balthazar Levée (né en 1769, mort en 1835) est un abbé littérateur véritablement remarquable. Mais avant de parler de lui, mentionnons pour n'y plus revenir les Entretiens sur le Havre, de M'i^ Lemasson Legoft (1), nièce et élève de Dicquemare. M"^ Lemasson Legoft fut une femme savante d'un grand mérite, et nous lui devons, outre ces Entretiens, des Lettres sur l'éducation, le Rêve d'une Académicienne et la Balance de la nature, ouvrages tout scientifiques dont nous n'avons pas à parler ici. Mentionnons pourtant encore de M"" Lemasson, une il/appemonde très ingénieuse, en ce qu'elle apprend par signes de convention, l'histoire des pays qu'elle représente; ce qui est une heureuse idée, à notre avis.

Et maintenant parlons tout à notre aise de Jérùme-Balthazar Levée. Il est l'auteur d'un volume intitulé : Biographies havraises, Cet ouvrage, publié en 1823, chez Chasseriau, à Paris, fut complété par un supplément en 1828 (2). — OlTrir une liste à peu

(1) Née en 1749, morte en 1826.

(2) Il existe une édition complète refondue : Paris, chez L.-J. Troavé, 1882, un Yolnme in 8* .

près complète de tout ce qui fat célèbre au Havre, voilà le principal, le seul mérite de cet ouvrage. Des notices, et c'est tout. Ceux qui voudraient y chercher des appréciations littéraires et même des documens bibliographiques ne sauraient rien trouver de tout cela. Ces notices sont laconiques comme des inscriptions funéraires. Le livre de Levée n'est pas un livre d'or, c'est un catalogue, un guide dans une nécropole, un recueil d'épitaphes. — Et puis, reproche grave, l'abbé Levée sacrifie la justice à l'amitié, il fait des célébrités pour satisfaire à ses amitiés : c'est peut-être d'un bon cœur, mais ce n'est pas d'un biographe impartial. — Somme toute, il est bon d'avoir les Biographies havraises^ de J.-B. Levée.

Notre devoir était de commencer par dire quelques mots de cet ouvrage, tout local, notre devoir est de nous empresser d'ajouter que l'abbé Levée a d'autres titres au souvenir des hommes ; d'abord, il a publié un excellent Dictionnaire des épilhétes (Paris, Lhuiller, 1817, un volume in-8°); ensuite il a puissamment contribué à l'achèvement d'une des bonnes traductions de Cicéron (Paris, Fournier, 1816-1818, trente et un volumes in-8°). Enfin il a traduit Plante pour la collection du Théâtre des Latins (1).

La traduction du Théâtre des Latins de J.-B. Levée a cela d'excellent qu'elle ofi'rait au public le tableau complet du génie dramatique romain, je devrais dire du génie comique, caries Romains n'ont de tragédies que celles de Senèque, qui sont faites pour la lecture, au rebours de celles des Grecs, qui sont faites pour la scène. Térence est grand, Plaute est immense : Aristophane, Plaute, Molière, voilà la grande trinité comique, et, selon moi, celui qui ne connaît pas ces trois génies du rire pensif ne connaît pas la comédie. C'était donc une œuvre méritoire que celle de faire connaître Plaute au public français, après qu'une école déplorable, l'école du juste-milieu, avait montré Térence et caché Plante. Térence est froid, ?laute est magnifique. Plaute est trois fois grand comme Térence. Ceux qui n'ont jamais ni lu ni compris Plaute vont maccuser d'hérésie, qu'importe ; dis ce que tu penses, m'ordonne la vérité. Je sais un gré

II) Le Théâlre des Latins, Paris, Chasseriau, 1820-1823, 15 vol. in-8'. — L* Plante, traduit par Levée, forma huit volumes.

infini à Levée d'avoir traduit Plaute, que Molière préférait à Térence, et Molière se connaissait en comique.

Par malheur, la traduction de Levée est faite dans un pitoyable esprit. Le traducteiir, obéissant aux lois du faux bon goût, châtre Plaute, sans respect pour son génie. Que dirionsnous, nous autres Français, d'un Molière expurgé à l'usage des gens ultra-pudibonds ? — Nous ririona ! rions donc d'un Plaute affadi, énervé, incomplet, mais si grap.d dans la vérité qu'il éblouit et rayonne encore sous les voiles dont on l'affuble. Etrange scrupule né de la mauvaise interprétation d'un vers discutable qui dit que le lecteur français veut être respecté ; respecté, soit ; Qiais trompé, mais respecté jusqu'à la sottise, mais le croire incapable de franc rire, je proteste.

Il ne faut pas oublier que le Français n'est point plus chaste et plus pudibond que les autres hommes, qu'il a Rabelais dans ses ancêtres et Molière dans ses amis intimes, qu'il assaisonne ses discours d'un vieux sel gaulois tout semblable au sel attique, bien que plus franc et plus naïf; qu'il a, pour enfans gâtés, Voltaire, qui n'est guère prude, et Beaumarchais qui n'est point revêche. — Il faudrait s'entendre à la fin et cesser d'être ridiculement délicat. — Les nations les plus pudibondes sont les plus dépravées, et rougir outre mesure pour le mot ne prouve pas, ne prouvera jamais qu'on rougisse pour le lait ; l'hypocrisie est la vertu des époques vicieuses, sachez -le. Donc je réclame la liberté du rire, du franc rire de nos pères. Vive Planta et Molière, et Rabelais, et Voltaire qui se peuvent lire tout haut, mais qu'on rejette pudiquement pour ne pas être soupçonné de lire en cachette Piron, Vadé, le marquis de Sade, Grécourt et le reste. La franchise n'est jamais dangereuse; et d'ailleurs, l'ait est semblable à la glace : il reste pur même dans la fange.

Mais arrêtons nous, il n'est pas urgent de discuter ici la limite des libertés de l'art ; ce qu'il faut constater, c'est que Plaute est le frère de Molière et que, par suite, il était inutile et ridicule de le travestir : où le sellait bien, le sucre est déplacé. Levée a donc eu tort de traduire en mièvreries les franchises de Plaute . — Qu'on ne dise pas non ou du moins qu'on m'avoue qu'un étranger fera bien de traduire les lortc-en gueule de Molière

par : vous parlez à ravir mon petit cœur. — Alors je n'aurai plus rien à dire, me réservant de rire.

Un autre reproche : comme le Thédt7X des Grecs, du père Brumoy, le r/ie«7r6 des Latins doit être critiqué, parce qu'il travestit l'art antique en l'affublant au goût du jour. — Excellentes dans ridée , ces deux publications sont répréhensibles dans l'exécution. Celui qui n'a pas étudié à fond l'histoire du théâtre ancien et moderne ne saurait se rendre compte de la fausseté des idées que l'on avait, pendant un siècle et demi, que l'on a encoie aujourd'hui. — Le propre du vulgaire , appelé aussi commun des martyrs, ou moutons de Panurge, est d'exagérer à plaisir les opinions dont il s'énamoure ; pour peu que ces opinions soient déjà exagérées au principe, on atteint à des choses fabuleuses. — Une certaine école , qui se croyait , hélas! l'héritière du grand siècle, et qui n'en était que la parodie, s'est mis en tête que tout devait être noble sur le théâtre, pour obéir aux règles de l'art , et celte école a couché l'art antique sur son petit lit-canapé qu'elle a pris pour un lit de Procuste. L'art antique, libre d'allures et de paroles , s'est trouvé trop grand ; cette école l'a émondé ; pour s'en faire un bâton d'aveugle et des béquilles de podagre , elle a pris le sceptre des rois et les bâtons recourbés des chœurs ; elle a proclamé la servitude au nom de la liberté antique. C'est à se pâmer de rire , sur l'honneur. Enchaîner le libre Molière au nom du libre Aristophane et du libre Plante ! Emmailloter le libre Corneille au nom de Sophocle , d'Eschyle et d'Euripide, libres génies qui renouvelaient incessamment l'art grec !

Imbus de cet esprit ridicule, le père Brumoy et l'abbé Levée se sont trouvés tout décontenancés en face de la liberté grecque et latine, mais ils n'ont pas voulu en avoir le démenti ; ils ont préféré travestir ce qu'ils traduisaient ; ils ont fait l'art grec à la mode française ; ils ont poudré et frisé la tête des héros ; ils ont changé en paniers et en vertugadins le péplum et la toge. — Voilà pourquoi, les louant de leur idée, je les critique cependant, furieux de voir comment on fait servir les meilleures choses à la défense des plus tristes causes.

Tenez, un exemple,— Il y a dans Euripide une scène char-

mante : Oreste, couché sur un lit, est soigné par sa sœur. Toute la scène est simple, naturelle, bourgeoise presque. Mais quoi I cela manque à toutes les règles de l'art, cela n'est pas noble, cela n'est pas emphatique, cela n'a pas le sens commun puisque cela est naturel et touchant. Alors le père Brumoy , imbu des idées du temps , s'étonne , au nom de la dignité de l'art , de voir Oreste couché sur un lit ; cela le choque tellement que, ne pouvant changer la scène , il se résout à l'anoblir ; alors il change

ce lit irrespectueux en canapé ! Voyez vous Oreste couché

sur un canapé ! Pourquoi pas étendu sur un voltaire ?

C'est là ce que l'on appelait alors conserver les saines traditions de l'art antique.

Mais comme ces traductions sont les premières qui aient répandu dans le pubhc les œuvres de l'antiquité , j'implore le pardon des traducteurs , encore qu'ils aient malheureusement faussé l'esprit antique.

Et puis , Levée a une excuse : il ressemble à son siècle , et c'est une excuse excellente que celle-là.

Corneille, Mohère, Racine, presque tous leurs contemporains comprenaient l'antiquité •. les uns la voulaient comme modèle, à la condition de rester libres dans leur manière d'écrire; les autres la voulaient comme type, n'admettant pas qu'on pût être original sans être mauvais. La génération qui vint ensuite répudia l'opinion des grands génies amis de la liberté parce qu'ils étaient génies ; elle accepta, comme plus à sa portée, la loi d'imitation . Le génie veut être libre, le talent accepte volontiers des lisières, tout est là. — Il advint donc que toute une époque fut d'une intolérance violente en matière de liberté. Par malheur, lorsqu'on prend des modèles, on veut qu'ils vous justifient et non qu'ils vous écrasent.— On chercha donc à faire une antiquité bonne à glorifier la poésie présente, sentant sans se l'avouer que la véritable antiquité écraserait au lieu de glorifier.—De là cette quantité de traductions dont nul professeur ne veut plus aujourd'hui. — Le pore Brumoy sert d'excuse à Levée, Delille sert d'excuse au père Brumoy, et ainsi jusqu'au dernier des rimeurs.

Ne croyez pas que ceci soit futile. Regardez qui et de quelle

façon on traduit à une époque, et vous saurez quel est l'esprit de cette époque. Donc, je regarde qui on traduisait alors : les génies antiques, et je regarde après comme on les traduisait : en les travestissant. Et je dis: en ce temps on déguisait le génie, afin de faire passer les hommes de talent pour des hommes de génie.

En présence de tels faits, on est tenté d'appliquer à tous les traducteurs de cette époque ces mots charmans de M""® de Lafayette :

« Les sots traducteurs ressemblent à des laquais qui changent en sottises les complimens dont on les charge. »

Qui vous retient, sinon cette parole: Paix aux hommes de bonne volonté ?

Revenons à notre point de départ. On doit tenir à honneur de connaître l'histoire de son pays natal ; disons-le, il est peu de Havrals qui sachent l'histoire du Havre, et nous ne saurions blâmer personne, parce que, malgré l'abbé Pleuvry, malgré Duboccage de Bléville, malgré de récentes tentatives, le Havre n'a pas d'historien . L'abbé Pleuvry s'occupe trop de couvens ; et d'ailleurs, il est illisible, étant lourd et pédantesque. Duboccage n'a fait qu'un traité du commerce précédé d'un aperçu historique tout à fait insuffisant. Les autres ont copié Duboccage, Pleuvry et Masseille. Rien de complet, rien de lisible, rien de bon . La Biographie havraise est dans le même état déplorable : des articles secs et roides comme des entrefilets de dictionnaire, des notices écourtées ou allongées à rebours de la nécessité, des inscriptions funéraires plutôt que des biographies ; voilà ce que nous avons. Et puis, les biographes tombent dans une erreur fatale à leur œuvre, en donnant des anecdotes au lieu de donner des aperçus. Ce n'est pas la vie des hommes célèbres qui est intéressante, c'est leur œuvre. La vie d'un individu ne prend d'intérêt qu'autant que le lecteur se prend d'amitié ou de répulsion pour l'œuvre de cet individu. Une biographie où l'on ne parle point de l'œuvre d'un homme est un masque derrière lequel il n'y a point de visage.

Je m'étonne à bon droit qu'il ne se soit pas trouvé un Havrals pour faire une élude approfondie des écrivains du Havre. Tous,

depuis le plus grand jusqu'au moindre , tous sont de leur époque etsoni, par suite, des sujets d'études très graves et très utiles . Rien qu'en suivant d'âge en âge les écrivains havrais, on ferait une histoire de lesprit humain depuis 1600 jusqu'à nos jours. C'est ce que, faute d'un plus digne, nous ferons à la fin de cet ouvrage .

Et l'histoire du Havre ? — Comment se fait-il que cette histoire n'ait pas inspiré un homme d'un véritable talent? Est-ce qu'il lui manque quelque chose pour être pleine d'intérêt, de variété, de splendeur? Non, la ville moderne est déjà célèbre, grande et puissante ; son histoire offre tous les épisodes désirables. — Pauvre refuge de pêcheurs, le Havre-de-Grâce attire les regards de François I", et dès lors le Havre prend des proportions colossales. Il ne s'agit pas d'un port qui grandit seulement, il s'agit d'une ville qui prend son essor impétueusement ; il ne s'agit pas d'un port qui se dissimule pour grandir, il s'agit, dès 1516, d'un port qui s'ouvre au grand jour pour une grande pensée : il s'agit d'un port qui doit devenir le rival des cités anglaises, l'abri des flottes, le gardien de la Seine, c'est-à-dire le gardien de la France, la gloire du pays, le magasin du monde, la terreur des ennemis. Tel est le Havre dans la pensée de son fondateur; il prend donc dès sa naissance une si grande importance que François I^"" le dote, l'enrichit, l'affranchit, le sépare des provinces voisines pour en faire un gouvernement particulier où résideront les plus grands hommes de la France. Donc grandeur et rayonnement dès la naissance.

Elle est tellement incontestable, cette grandeur, qu'à partir de 1510, presque tous les souverains viendront visiter le Havre , désireux de voir ce port qui doit être le premier parce qu'il est le mieux placé et le plas utile, selon les idées royales. On lui donne une grande importance, il joue donc un grand rôle, il a donc une histoire féconde en événemens.

Ici la vérité rayonne, rien ne manque au Havre, il offre tous les épisodes que réclame l'historien : les rois le visitent , les étrangers le peuplent et l'enrichissent, le monde le remplit.

Veut-on un épisode tragique ? —Voici l'histoire des Trois Raulin si sombre et si mystérieuse que Shakespeare en eût fait un drame.

Veut on une anecdote romanesque? — Voici l'histoire de ce Lecomte qui, furieux delà Saint-Barthélémy, s'empare de la tour François I", refuse de se rendre, exaspère le gouverneur Sarlabos, soutient un siège et meurt tragiquement.

Veut-on le sujet d'un hon chapitre? — Voici la venue du bon roi Henri IV, qui ne veut point de fêtes, pour épargner les deniers du peuple.

Veut-on une conspiration ? — Voici le sergent Lanoue^ qui veut remettre le duc de Richelieu , disgracié , en ses prérogatives et honneurs, et qui, découvert, est rompu vif sur une place de la ville, pendant que cinq de ses complices sont pendus sur le port.

Veut-on matière à juger de l'humanité des gouverneurs royaux ? Voici le corps de Lecomte pendu aux créneaux de la tour, et voici les têtes des complices de Lanoue suspendues aux bastions et aux portes de la ville ; voici l'exécuteur de cette dernière humanité, qui reçoit des lettres de noblesse..... en récompense.

Veut-on des bombardemens, des jours de misère, des temps de joie ou d'enthousiasme ? Ily a de tout cela au Havre, car la ville tient si essentiellement au pays que tout ce qui agite le pays agite la ville.

Le Havre mérite qu'on écrive son histoire ; il m'est permis d'affirmer que le Havre aura son historien ; il m'est permis d'espéier que cet historien sera unHavrais.

Allons, inconnus pensifs, à l'œuvre, il y a là une belle œuvre à faire, un bel honneur à conquérir.

liEIS PAIiiarODS IVORIIAnfDS.

Il advint en l'année 1070 que Guillaume le Conquérant ayant envoyé le sieur Herbert, abbé de Ramèse, en ambassade, la flotte normande fut assaillie par une tempête ; ce que voyaut, l'abbé Herbert invoqua la très sainte Vierge, et fut sauvé par sa

foi en rimmaculée-Conceplion. Revenu à Rouen, l'abbé Herbert voulut remercier la Vierge de son intercession toute puissante en fondant dans une église rouennaise la confrérie de l'Immaculée-Conception, confrérie religieuse et littéraire, chargée une fois l'an de célébrer la Vierge et de couronner des poésies mys • tiques. L'année mémorable où fut fondée cette confrérie est l'année 1072(1).

Peuplée de marins, la Normandie a toujours été dévouée à la Vierge, consolatrix afjflictorum, Stella Maris , Notre-Dame-des- Flots ; il est donc tout simple que cette confrérie, fondée par Herbert, soit devenue si populaire en Normandie qu'on ne l'appela plus que la Fêle aux Normands. De Palinods. pas un mot ; d.' Immaculée-Conception, pas une syllabe ; la France entière ne connaissait alors que la Fctc aux Normands, autorisée par Mgr Jean de Bayeux, archevêque de Rouen, sous le pontilicat d'Alexandre II.

Les membres de la société se recrutaient beaucoup dans le clergé et dans la noblesse, un peu dans la robe et très peu dans les arts ; le président prenait le titre de prince. Alors il n'y avait pas encore de prix poétiques réguliers. La munificence des princes était seule en cause et, selon que le prince proposait ou ne proposait pas un prix à conquérir, il y avait un concours. — Le premier prix fut décerné en 1489, par Pierre Daré, écuyer, sieur de Château-Roux, qui modifia profondément la confrérie normande.

Ce Pierre Daré transforma sa confrérie en véritable société littéraire; il sut élargir l'horizon poétique en n'exigeant plus des concurrens que des poésies religieuses ou morales dont le refrain seul parlerait de la Vierge. C'est à cette décision que les poésies normandes doivent leur nom de Palinod, qui signifie chant réitéré, à cause du refrain indispensable (2).

On ne couronnait guère alors que des chants royaux ou des ba//a(/e5 dont les sujets avaient été proposés par les princes. — Les choses allèrent de la sorte jusqu'en 1515.

(1) Baronins, Histoire de Normandie, oh. 30.

(2) Retrain n'eet pas employé ici dans la sens que lui ont donné nos chansons ; le mot reh-ain a légèrement changé d'acception i il n« funt entendre ici, par refrain, que les derniers vers des staaoes et non les derniers vers de ohaqne etaDoe.

A partir de 1515, les Palinods se transformèrent lentement sans perdre leur caractère religieux ; ils eurent même l'honneur d'êire confirmés par une bulle en date du 9 des calendes d'avril 1520. Enfin Claude Groulard put être prince. Il résolut de donner un éclat plus grand à cette société poétique , et fonda un premier prix de stances en 1595 ; puis un second prix de stances en 1611. A dater de cette époque, l'émulation fit iriuption dans la confrérie ; princes et membres rivalisèrent de générosité : — Charles de la Roque fonde deux prix de chant royal en 1613 ; le sieur deBretteville, en 1614, et le sieur Marin de Pigny fondent l'un un prix d'épigramme , ou allusion latine; l'autre un prix de sonnet français.

L'ode latine , en 1624 , est l'objet de la sollicitude de Mgr du Harlay , archevêque de Rouen , et l'ode française est mise en honneur grâce à Barthélémy Halle , en 1627. — L'ancien prix de discours français sur un sujet donné continue à stimuler les écrivains, et la Société prend alors le titre d'Académie.

Nous trouvons au Recueil de 1769 (1) la désignation des prix que l'on décernait aux vainqueurs. Les lauréats recevaient une croix d'or pour le discours français , un anneau d'or pour le poëme français , un miroir d'argent pour l'ode française , une ruche et un lys pour les odes latines^ une palme pour l'allégorie, une rose pour l'idylle , une tour d'argent pour les stances , un soleil pour second prix de stances françaises , et enfin pour les épigrammes latines un laurier ou une éloile. — En vérité , elle avait bien le droit de prendre le titre d'Académie , cette confrérie normande qui fut un temps la rivale glorieuse des Académies méridionales , et qui doit vivre dans nos souvenirs, comme ses pareilles qui sont les aïeules de nos Académies et de nos Sociétés.

L'Académie des Palinods normands (2) était alors dans toute sa gloire et c'était un honneur fort recherché que d'entendre proclamer son nom et hre son œuvre du haut de cette tribune

(1) A Rouen, chez E.-V. Maohel, 1769.

(2) Le Recueil des pièces relativf s aux Palinads rouennais (4to1. ia-4°) 8Q ttOUVd à la Bibliothèque impériale, Y 6179 H 1 (2, 3 et 4).

poétiqae qui , depuis six siècles , s'appelait Puy de la Conception.

Trois liavrais eurent cet honneur, ils se nomment Mauduit, Blanche et L'Aignel. Mais terminons d'abord cette esquisse historique des Palinods normands.

Célèbre et vieille d'âge, l'Académie s'éteignit d'elle-même en 1789, parce qu'elle était formée de prêtres et de nobles qui, ea s'enfuyant, ne laissèrent aucun inembre pour perpétuer la confrérie. — Dans les quatre volumes qui composent le recueil dps Palinods normands, on trouve des noms célèbres comme ceux de Léonard et de MalfiUUre, mais on y trouve beaucoup trop de professeurs et d'abbés peu poétiques pour la plupart. Des femmes ont souvent remporté le prix de poésie et je vois, entre autre, une M"* de L'Etoile qui a gagné le Miroir d'argent, ce qui fait que j'aime à penser qu'elle était jolie. — Beaucoup d'étudians furent vainqueurs ; et même il se trouva pour vaincre un mousquetaire !

L'exiatence des Palinods fut fort paisible, il advint cependant deux grandes secousses dans la SoMélé. — En 1597, la confrérie perdit ses titres authentiques. Grand émoi, grandes recherches, il fallut se contenter de titres réimprimés sur un vieil exemplaire très rare, mais on n'obtint pas celte satisfaction sans quelque mal : il fallut un arrêt du Parlement pour reproduire le livre rare ; il paroît qu'en ce temps là on eût été mal venu à réclamer la liberté de l'imprimerie.

Voici l'autre incident .il est écrit quelque part, dans un mauvais livre, à coup sûr, que lamythoogie envahira tout. J'ignore s'il est vrai que ce dicton se réalisera, mais il est authentique que la mythologie voulut envahir les Palinods. Fourrant d'ahord son museau fardé dans une strophe, elle fit si bien des pieds, des mains et du museau, qu'elle parvint à s'étaler à son aise dans les stances normandes. A cette vue, l'Académie se fâcha, non par bon sens, mais par religion, et les Palinods de Kouen, d'accord avec ceux de Dieppe et de Caen , bannirent à tout jamaisles sujets de la fable et ne prétendirent plus couronnerque des poésies inspirées soit par l'Ecriture sainte, soit par le catho'icisme, soit par l'ùistoire normande. Ce fut une révolution.

Je demande la permission de louer la confrérie à ce sujet, encore qu'elle ait agi plus par zèle religieux que par sentiment du vrai et du juste. iVanchement, c'était par trop de folie que d'aller mettre toutiOlyrnpe dans des vers destinés aune Académie chrétienne qui prenait le titre de Société de l'Immaculée-Conception. Qu'est-ce que Vénus avait à faire là, je vous prie?

Et maintenant, parlons des Havrais.

Le premier Havrais, qui fut couronné aux palinods, se nomme Adrien Mauduit (oé en 1642, — mort en 1715).

Ce fut une étrange destmée que la destinée littéraire de xMaaduit. — Paisible et s'ignorantlui-même, il parcourut une longue carrière sans paraître se douter même qu'il y eût en lui un peu du feu sacré qui se nomme poésie. Aimant la muse et ne la lutinant point, chose rare, il atteignit sa soixantième année sans penser à rimer, ou du moins sans penser à réclamer du soleil pour ses œuvres ; puis il résolut de tenter le sort et de donner au monde le spectacle tout nouveau d'un débutant à barbe grise, Ins'istons sur cette étrangeté dont nul pays peut-être ne pourrait citer un exemple. Mauduit fùt-il un de ces écrivains que l'on n'ose pas nommer, il faudrait encore le revendiquer rien que parce qu'il est le seul qui soit devenu rimeur à un âge aussi avancé. Encore que l'on ne débute qu'après la trentaine , on sent en soi depuis longtemps l'impérieuse folle du logis qui se démène et grandit. L'exemple le plus célèbre et les plus curieux de vocation tardive se trouve dans Régnard qui commença à rimer sérieusement vers la quarantaine ; voilà que cet exemple est repoussé bien loin.

On devient pcëte lorsque l'imagination se constitue en habitude et tourne à l'obsession j donc on devient pcëte à l'âge où l'imagination est encore toute vive, n'ayant point subi les attaques des désillusions ou les douches des réalités. Et voilà qu'un homme de soixante ans, un homme qui a vécu parmi les réalités et subi les désillusions, voilà qu'un tel homme se donne à la poésie, un jour qu'il faisait beau, par amour pour la muse !

En vérité, cet homme a bien mérité qu'on garde sa mémoire, après que les peuples se souviennent de gens qui n'ont pour

toute gloire que des singularités moins origioales et moins honorables que celle-là.

Jusqu'en 1701, le Havre ne parut point savoir qu'il exii^tait des concours poétiques à Rouen ; Mauduit, non content d'être le premier vieillard devenu poëte, voulut être encore le premier havrais couronné aux Palinods ; il descendit bravement dans l'arène, et ce fut le plus vieux lutteur qui fut le plus redoutable, encore qu'il fût le dernier venu ; sept fois, il remporta le prix. Débuter à soixante ans et vaincre dans sept combats, n'est-ce pas là une chose originale et glorieuse?

Voici la liste des poésies de Mauduit, couronnées à Rouen par l'Académie des Palinods normands :

Ode sur Astianax 1701

Stances sur Jonathas 1 70 1

Stances sur l'Impératrice, femme d'Honorius. . . 1702

Ode sur Caton • 1 704

Sonnet sur Persée : 1 705

Stances sur Iphigénie 1 706

Ode sur l'Arche de Noé 1708

Hélas! ces pages, plus éphémères que le papier même, n'iront pas à la postérité, et je voudrais qu'elle fût de marbre, cette page où j'inscris les titres de gloire de ce vieillard poétique.

J'aime ce vieillard; il me semble que je le vois pensif à l'horizon, sous le soleil couchant : visage au doux regard éclairé d'un sourire indulgent, il contemple le ciel en écoutant les murmures terrestres; il est bon, il est doux, il est juste. Comment serait-il méchant, celui qui a souffert sa vie et qui chante? — J'aime ce vieillard, parce qu'il ne pouvait pas être pareil à ces vieillards quinteux que la bonté fuit à jamais. — Quel spectacle plus beau que celui d'un tel vieillard : alors que l'homme ordinaire traverse la vie et laisse son indulgence aux épines du chemin ainsi qu'une brebis laisse sa toison aux épines du haUier, l'homme véritablement bon et juste passe au travers des épreuves sans rien perdre de sa bonté, parce qu'il veille sur ce qu'il a de pur. Arrivé au terme du voyage humain ^

celui-là seul est grand qui reste bon. I- est si facile de s'aigrir au contact des choses aigres ; il est si facile de gagner eu dureté ce que l'on perd en illusions ; il est si facile de prendre de la vanité à mesure que l'on laisse de l'espoir ; il est si facile d'être revêche parce qu'on n'est plus jeune, qu'il est beau de rester indulgent. Et d'ailleurs, n'est-ce pas montrer qu'on est bien fâché d'avoir de l'expérience que de crier toujours contre l'illusion ; n'est-ce pas montrer que l'on est mécontent de sa vie que de toujours crier : Prenez garde ! Ah ! que j'aime, que j'estime, que je vénère ces vieillards sublimes qui sourient aux espérances de la jeunesse, qui disent : Courage ! aux aspirations; qui sont devenus vieux en restant jeunes, qui ont de la sagesse dans le cœur et de la ferveur dans l'âme. Et c'est parce qu'il a chante après avoir vécu que je le vois ainsi, ce vieillard : une âme blanche sous des cheveux blancs .

Longtemps après qu'il fut endormi, un autre lutteur recueillit son héritage. Jacques Blanche (né en 1732, — mort en 1797) remporta en 1749, à l'âge de dix-sept ans, le premier prix d'épigramme latine, en envoyant aux Palinods un poème à l'occasion du voyage de Louis XV au Havre .

Etrange contraste. Tandis que ^auduit nous étonne en nous montrant la poésie naissant sous des cheveux blancs, Jacques Blanche nous apparaît comme un écolier imberbe qui entre en lutte avec les latinistes d'un autre âge.

Ceux-là qui ont encore à la mémoire le souvenir des concours classiques savent combien il est difficile de faire quelques vers latins qui soient passables, et celui qui remporte la palme s'estime fort savant en son for intérieur, encore qu'il n'ait souvent composé ses vers que de centons et de réminiscences. — Quelle doit être, en comparaison de cette joie, la joie de J. Blanche vainqueur aux Palinods ! Ce n'était plus là un concours entre élèves, c'était bel et bien une lutte où s'engageaient les prêtres, les professeurs, les lettrés expérimentés ; et voici qu'un élève ose entrer en combat avec les maîtres, voici qu'un élève remporte un prix que lui disputaient ses professeurs même ï Mais ce triomphe est trop facile à comprendre pour qu'on insiste à le vouloir glorifier.

Le dernier qui vainquit fut un jurisconsulte : J.-B. Jacques L'Aignel, né en 1741, mort en 1806.

En 1776, L'Aignel envoya aux Palinods des Stances sur les Phares du Havre. Ces stances furent remarquées par les académiciens et valurent à leur auteur un encouragement spécial. Sans couronner l'œuvre, on sut la louer du haut du Puy de la conception, et l'on donna pour raison d'un tel honneur, accompagné d'une telle abstention, que l'auteur avait eu le tort grave de borner volontairement son sujet, alors qu'il eût vaincu, s'il eût chanté les phares normands, et non les phares havrais :

Je vous salue, ô feux protecteurs de la Seine, Phares, brillans rivaux des deux frères d'Hélène ; Monumens de mon sièle, assurez à jamais Un commerce opulent à l'active Neustrie ;

Faites de ma patrie Un séjour de salut, d'abondance et de paix !

Les raisons de l'Académie rouennaise élaient bien un peu partiales et ridicules ; mais L'Aignel se le tint pour dit. L'année suivante, il envoya une Ode sur les Phares de Normandie, et il obtint une couronne.

L'Aignel a donc conservé de sa première œuvre le rhythme. l'idée, le style ; seule, la perspective est changée ; l'épigraphe elle-même est demeurée intacte : Ave Maris Stella ! Curieuse gestation : l'œuf s'ouvre, l'œuvre paraît au grand jour et s'envole ; on la raille, elle revient s'enfermer dans sa coquille pour subir une seconde transformation .

Avez-vous vu jamais une poule, mécontente de son poussin, le repousser dans l'œuf et le couver de nouveau ?

Mais voyons l'ode couronnée. — L'Aignel (1) débute par une invocation, ou plutôt par une profession de foi :

D'autres célébreront les villes de la Grèce,

Ou Rome et ses hauts faits ; la Seine est mon Permesse.

Je chante sur ses bords les utiles flambeaux

(l) Oatre oea deux poésies, L'Aignel a proiait des ouvrages de jurisprudence : 1° Des droits des puinés el des filks en Normandie ; 2° Jurisprudence du commerce maritime.

Qui, loin de la Neustrie écartant les naufrages,

Vpfs ses heureux rivages, A travers les écueils conduisent nos vaisseaux.

Il conlioue en faisant contraster l'horreur du temps passé avec la grandeur de l'avenir, trouvant un gage de progrès dans l'établissement des phares ; et là, il utilise la strophe que nous avons citée des stances de l'année précédente, attendu qu'à quelques mots près, nous retrouvons toute la strophe. — Il donne ensuite l'origine des phares :

C'est toi, fameuse Egypte, en merveille féconde. Qui, d'un soin si touchant, donnas l'exemple au monde, Le Nil enorgueilli réfléchit sur ses eaux Du fanal de Pharos l'étonnante structure,

Et la race future, En conservant son nom lui donna des rivaux !

Il termine enfin par des complimens et par une prière ; — les complimens sont adressés au roi, comme bien vous pensez, attendu qu'en ce temps là il fallait flatter pour monter aux trônes académiques; les complimens sont aussi adressés à l'Académie, aiteijdj que c'est bien le moins qu'un aspirant lauréat brûle un peu d'encens sous le nez de ses juges. — Il est vrai qu'à faire ce métier de courtisan auprès des rois et des académiciens on récolte quelques indeoinités pour frais d'encensoirs, mais il est vrai aussi qu'on risque d'imiter l'ours complaisant du bon La Fontaine, ou tout au moins de briser le nez à ceux qu'on encense.

Il y a dans l'ode de L'Aignel un vers très beau que j'ai gardé pour finir ; ce vers contient une allusion véritablement poétique, il est le germe d'une belle et naïve idée, il est grand parce qu'il est juste. — Voici ce vers :

Héro les alluma par l'amour inspirée,

dit le poëte, en pensant aux feux destinés à guider les marins • c'est une idée simple et poétique que de faire inventer par l'amante de Léandre les phares protecteurs. Pour cette seule pensée j'estime L'Aignel, parce que cette pensée me prouve qu'il

avait un esprit élevé ; faire jaillir une œuvre d'humanité d'une œuvre d'amour, cela e^t bien, cela est beau, cela est d'un poëte I

J'ai fini. — Un mot encore cependant. — Avez-vous jamais pensé aux lauréats académiques ? — Alors que les poëtes qui se jettent dans la mêlée humaine pour y conquérir leur place au soleil récoltent en gloire ce qu'ils sèment en travail, les poëtes qai s'en vont vers les académies s'effacent lentement dans le passé. — Il y a là une grande raison, et voici cette raison.— Dans les académies, comme dans toutes les sociétés où l'individualité ne saurait exister, la gloire personnelle n'existe pas, ou n'existe guère ; tout ce qui se fait de bon et de glorieux tourne à la plus grande renommée de la société , innocente souvent de cette gloire. Dans la vie libre , au contraire , ce que chacun fait reste au compte de chacun. — Le poëte libr« obtient donc un succès personnel, tandis que le lauréat voit son triomphe augmenter plus la gloire de ses juges que la sienne propre. — Aussi , jeunes gens , poëtes de l'avenir, laissez aux rimeurs par loisirs la gloire académique et cherchez la vie libre où l'on triomphe pour poi même; faites-vous des concours une arme et non un drapeau, un moyen et non un but, une marche et non un piédestal. — Il est plus que celui qui trône sur une estrade pleine de monde, celui-là qui se tient debout sur un simple degré, s'il peut dire : Ceci est mon œuvre personnelle ; il n'y avait rien là, j'ai construit !

Que celui-là qui veut monter aille seul et volontaire ; quiconque s'enrôle sous un drapeau devient le soldat d'une gloire étrangère ; qu'il me nomme de mémoire cinq lauréats des jeux floraux, ou cinq lauréats des Palinods, ou vingt lauréats de l'Académie française, celui-là qui n'est point de mon avis! Nul ne connaît ces glorieux vainqueurs effacés dans la splendeur d'une assemblée , alors que mille personnes connaissent les plus humbles des poëtes.

C'est pour cela, voyez vous, que nous voulons l'émancipation de l'art, que nous repoussons les règles étroites et les systèmes d'école, que nous sommes les gardiens farouches de la liberté : — s'il est facile d'être imitateur, il est glorieux d'être maître ; s'il est beau d'être disciple, il est plus beau d'être hbre !

Le droit d'être moi, sans vous ôter le droit d'être vous, voilà i".'^ oui est juste, en société comme en art.

TROIS PROFIi.» n^ POETES.

Jean Chopin (né en 1726 — mort en 1772) a le droit d'êlre i

raogé parmi les écrivains de qui la mémoire doit être conservée par leur ville natale. Enfant perdu de la muse, soldat obscur \

perdu dans la foule généreuse, il compte sur le souvenir de sa *|

patrie, et sa patrie ne faillira pas à son devoir. — ils sont pa- I

reils aux héroïques volontaires de la révolution, ces poètes qui i

s'en vont tenter la fortune ; de même que la famille assise au- I

tour de l'âtre devise à la veillée des combats de l'absent, la patrie doit soDger au rêveur disparu. Les rares paroles de souvenance que l'ennui, parfois, arrache aux vivans, voilà toute la récompense des lutteurs obscurs que la mort a saisis ; il faudrait n'avoir ni pitié ni respect pour refuser aux morts cette parole rare, obole des vivans, bouquet qui tombe par hasard sur le *

tombeau solitaire.

Souvenons-nous donc des morts, sans nous laisser égarer pourtant par l'aveugle pitié. — Qui sait si la vérité sévère n'est pas une des formes de l'hommage? — Celui-ci fui grand, disons-le ; celui-là fut moindre, disons-le ; qu'importe la flatterie à ceux qui rayonnent ou s'épurent ? On doit la vérité aux morts, et, parmi les vivans, celui-là seul est dans la bonne voie qui méprise assez son orgueil pour réclamer la vérité, comme s'il était mort.

Jean Chopin n'a produit que deux œuvres : une tragédie, jouée à Paris en 1754, une comédie non représentée ; la tragédie a pour titre la Mort de Séjan, la comédie se nomme Mandrin pris^ voilà tout ; c'est assez pour se survivre. ^ La tragédie de Jean Chopin n'est ni meilleure ni pire que

tragédies de second ordre qui onl inondé le Théâtre-Français ; par frayeur de la liberté, qui se confondait alors avec la licence, elle tombe dans l'imitation servile, et, comme toutes les imitations, elle s'attache plus à ressembler aux œuvres ordinaires qu'à nous rappeler les chefs-d'œavre. C'est là l'écueil terrible de l'école ; le propre du génie étant d'être essentiellement personnel, c'est-à dire inimitable. Quiconque se fait disciple se condamne à n'imiter jamais que les côtés secondaires du génie. Qu'est-ce que l'on dirait d'un acteur copiant exactement un autre acteur? Qu'il imite bien ; mais s'il perfectionne, il cesse d'imiter pour s'élever ; mais s'il dénature, il cesse d'imiter pour s'a baisser; toute imitation est une décadence. Corneille n'imite point, Racine n'imite point, et c'est parce que Corneille et Racine n'imitent pas qu'ils sont grands t:)us deux. — S'il se trouvait un homme de génie qui voulût imiter quelqu'un, il se garderait bien de choisir son modèle dans son propre pays ; mais il ne se trouvera jamais un tel homme pour chercher à imiter. Un tel homme ne dira pas : ceci est beau, imitons ceci ; il dira : ceci est beau, cherchons autre chose qui soit beau !

Chercher autre chose, voilà ce qui est bien. Ah ! sans doute, on tâtonne, on s'égare plus facilement qu'en suivant la route battue ; mais quoi ? celui qui veut cueillir des fruits superbes vat-il tout droit au plus bel arbre ? — Et celui qui veut cueillir des fruits superbes va-t-il aux arbres où d'autres ont récolté ?

Ce qui était beau hier est beau aujourd'hui, d'accord ; mais pour une nouvelle récolte, il faut de nouvelles semailles. — Et puis, il n'y a pas qu'une étoile au ciel.

Résumons tout cela en un axiome, c'est-à-dire en une vérité indiscutable: imiter, c'est être inférieur.

Parlons, s'il vous plaît, de Mandrin pris et laissons la mort de Séjan{\) dormir dans une honorable médiocrité qu'elle partage avec trois cents tragédies de même farine. Comme tous les hommes de second ordre, Chopin qui s'était trompé sur la route littéraire se trompa sur le moyen de parvenir, mais sa seconde erreur est plus pardonnable et plus profitable que la première.

(1) La mort de Séjan, tragédie, Pari». DaolieaDO, 1755, in-B".

Nous avons dit, quelque part, qu'il y a deux sortes d'écrivaiD» : les amis de l'art elles courtisans de la mode ; il est juste d'ajouter un troisième genre à ces deux premiers, et de dire qu'il existe des exploiteurs d'actualité. Jean Chopin, lassé de lutter pour l'art, sentant peut-être qu'il courtisait une mode un peu passée déjà, Jean Chopin crut qu'un succès d'actuahté lui serait plus profitable que dix années de labeur et, saisissant au passage l'actualité la plus vive du moment, il écrivit à la hâte son Mandrin pris, au jour même de la prise de Mandrin. — Rendons tout d'abord cette justice à Chopin qu'il n'imita point les faiseurs ordinaires et que, tout en exploitant la curiosité, il respecta les lettres : sa comédie est écrite en vers, un peu creux parfois, mais honnêtement construits.

Nous ne nous arrêterons pas à reprocher à Jean Chopin cette espèce de prostitution de la muse ; nous ne dirons rien contre les faiseurs d'actualité ; l'actualité porte sa peine avec elle, parce que rien ne survit véritablement de ce qui est véritablement actuel. L'écrivain qui s'amuse aux émotions du mnnent est pareil au peintre qui ne met que des accessoires dans sou tableau ; il ne lègue à la postérité qu'une œuvre qu'on étudie moins encore que ces œuvres qui sont pleines de l'esprit d'époque, car la mode, c'ei3t-à-dire le temps, intéresse les historiens, les philosophes, les lettrés, tandis que l'actualité finit par ne plus intéresser que les bibliomanes. — Raconter le fait du jour, c'est le fait d'un journaliste ou d'un chroniqueur et non l'œuvre d'un poëte; le poëte doit tout à la fois résumer l'esprit réel et l'aspiration des temps, et l'on ne saurait atteindre à ce but en s'atardant aux accidens du chemin. — Disons pourtant que Jean Chopin a le mérite d'avoir essayé d'utiliser l'actualité au profit de l'art ; c'était une tentative un peu folle, mais on doit lui tenir compte de sa bonne volonté. — Et puis, le fdit qu'il traite est d'une certaine importance historique ; et enfin, il a cherché à conserver à son héros son caractère naturel. Voilà bien des circonstances atténuantes pour une faute , qui , en somme , fait plus de tort à son auteur qu'à n'importe qui.

Puinsque aussi bien nous ne pouvons parler d'une pièce d'ac»

tualilé, sans rappeler les circonstances qui l'environnèrent, reportons-ncus au temps où fut écrit Mandrin piis (1755). Il n'est pas, je pense, un lecteur qui ignore la romanesque histoire de Mandrin ; l'un a parcouru les Causes célèbres, l'autre a lu un précis anecdotique ; un troisième a dévoré un roman dit historique, mais nul ne saurait entendre le nom de Mandrin et dire après : Quel est ce Monsieur ? Né en 1715, d'un père maréchal-ferrant, à Saint-Etienne-de-Geoire, en Dauphiné, Louis Mandrin eut tous les vices d'un brigand avec toutes les qualités d'un général d'armée; il faut constater à son honneur qu'il sut plier à la discipline sa troupe de voleurs, et qu'il eût fait, quatre-vingts ans plus tard, un passable aventurier. Il fallut une armée pour le vaincre, et ce fut en profitant de son sommeil que l'on parvint à s'emparer de lui en 1755. — Sitôt qu'il fut pris, on s'occupa de Mandrin, les juges instruisirent son procès, les bourreaux préparèrent leur roue, les gens de toutes classes jasèrent, et Jean Chopin rima sa comédie, espérant faire profiter le théâtre de la place publique, comptant sur les réclames de la roue pour le succès de la scène. — D'aucuns disent que la pièce fut représentée ; nous voyons cependant à la bibliothèque de l'Arsenal que l'exemplaire de la pièce porte sur la garde :

• Pièce non jouée, mauvaise, faite à la hâte dans le temps où Mandrin après avoir tant fait parier de luy avoit enfin été arrelté par surprise en Savoye. (sic) (1) «

Nous devons conclure que la pièce ne fut point représentée, parce qu'il faut avoir foi à de pareils témoignages ; mais nous devons oublier le reste de la note et ne juger de l'œuvre qu'après l'avoir lue par uous-même, parce qu'il serait injuste de s'en rapporter sur ce point à un annotateur inconnu, digne de foi en matière historique, mais récusable en matière littéraire ; et, d'ailleurs, est-ce qu'on a l'habitude de condamner les gens sur le simple réquisitoire d'un procureur, sans les ouïr en leur défense ?

(1) Mandrin pris, comédie en un acte, à Amsterdam, MDCCLV, bibliotbèqne d« l'Arsenal. - 11187. B.

Voici l'exposé de la pièce de Jean Chopin : — Maîire Lafleur, valet de Mandrin, se désole à part lui des désordres de son maître, n'osant pas se faire illusion sur le sort réservé à un coquin de son espèce au service d'un coquin de cette espèce-là. Aussi, comme il se plaint de ce Mandrin sourd à ses remontrances, à ses conseils :

A toutes mes raisons il ferme les oreilles ,

Et croit que ses forfaits sont d'illustres merveilles

Qui vont l'éterniser.

je prie le lecteur de remarquer dès à présent que Jean Chopin se pique d'une certaine exactitude, et qu'il fait dire à Lafleur une parole qui est bien dans le caractère de son rôle , puisque Lafleur doit savoir son Mandrin par cœur, et que Mandrin croyait véritablement s'éterniser par ses hauts faits. Au beau milieu de ses doléances, Lafleur est surpris par Mandrin, et, suite naturelle de la scène première , le valet cherche à moraliser le maître en lui montrant l'avenir. Voici donc le valet en pleine tirade pathétique ; ce pauvre Lafleur ne peut s'empêcher de trembler pour lui même et pour son maître ; il ne peut point lui cacher qu'il craint l'avenir ; que le frère de Mandrin a été pendu, et que

Mes yeux semblent le voir encore à la potence : Je crains pour vos travaux la même récompense!

Et puis il s'attendrit sur ce brave Muttl que Mandrin a tué pour venger son frère pris, jugé et exécuté. A cet éloge du bourreau de son frère. Mandrin s'emporte :

Voilà donc tes amis? Et moi je suis ton maître !

Lafleur comprend qu'il va trop loin ; il cherche à pallier ses fautes, il avoue que la justice a fait uu crime en exterminant ce Mandrin jeune, car, dit-il,

Il est vrai, je le sais, que Monsieur votre frère Ne méritait au plus que dix ans de galère !

On l'a tué pourtant ; et cette pensée rend Lafleur tout morose.

Pour changer les idées de son valet , Mandrin lui ordonne d'aller de sa part réclamer une forte somme au percepteur de la contrée ; ce message de confiance honore mais effraye Lafleur, qui tremble pour son dos autant que pour son col , car il craint le bois vert et la corde. Pour le rassurer , Mandrin lui

dit :

Va, si quelqu'un osait sur toi lever la main Son sang incontinent laverait cet outrage.

Soit , réplique Lafleur , mais je n'en serais pas moins battu et pendu ; et il part tout en grommelant , moitié honoré, moitié désolé.

Alors Mandrin se trouve au milieu de sa troupe , et pour bien marquer le vrai caractère du brigand , Jean Chopin lui fait dire dès l'abord à son lieutenant :

Et que dit-on de nous aujourd'hui dans le monde ?

Question qui délie la langue du lieutenant et vaut au lecteur une véritable apologie de Mandrin, A cet éloge , Mandrin fait la roue comme un paon ; il avoue qu'il est bien de taille à effrayer l'univers et qu'il malmène de la bonne façon le genre humain . Ah! dit-il, si la sociéié était pure, je cesserais de batailler.

Mais tant que je verrai des monstres odieux S'endurcir sur les cris d'un peuple malheureux , Partout armé du fer , conduit par la vengeance , On me verra toujours poursuivre celte engeance.

Arrêtons-nous encore à faire remarquer le respect de Jean Chopin pour la vérité du caractère de Mandrin. Mandrin avait cette folie de se croire le vengeur des faibles et des opprimés ; il se jouait à lui-même une comédie fort piquante en séparant des dehors d'un redresseur de torts pour poser devant lui-même, il en était arrivé à ce point de risible exagération de croire qu'il combattait pour la cause des peuples. En vérité, tout cela est du dernier comique.— Mais poursuivons.— A ces belles raisons,

Mandrin en ajoute d'autres plus acceptables ; il veut venger soa frère. — Lafleur rentre, joyeux, rayonnant , chargé d'écus ; le vieux percepteur s'est empressé de donner les écus demandés et d'y joindre toutes sortes de politesses et de condoléances, ce qui fait que Lafleur s'écrie :

Ah ! monsieur, que partout vous êtes respecté 1 Mandrin trouve cela tout simple ; puisqu'il combat pour l'amélioration de l'espèce, il est juste qu'on lui doive du respect et naturel que les employés du fisc vident la caisse royale pour un si brave défenseur de la justice et de l'Etat !

Cependant Lafleur n'est pas entièrement satisfait, il a appris que des escadrons français battent le pays, il a peur d'être pris en mauvaise compagnie. Que peux-tu craindre, dit Mandrin , dans un pays tel que celui-ci.

Où je tire le fer pour le bien de l'Etat ?

Décidément cette pensée qu'il fait une œuvre de réformateur utile est devenue chez Mandrin une idée fixe.

Tout à coup, l'Espérance accourt annoncer à Mandrin que son lieutenant, parti pour dévaster le pays, vient d'être pris par des soldats que commandait un lieutenant du roi :

Je vous l'avais bien dit, s'écrie Lafleur ; vous ne vouliez pas me croire, quand je vous parlais de ce lieutenant, vous mu demandiez ce que vous pouviez craindre de lui.

Dame! 11 n'était pas là pour enfiler des perles ! Ne vous y fiez pas, ce sont d'habile merles.

Courez vous cacher, sauvez -vous, sauvons-nous, continuel-il, au grand couroux de Mandrin , qui , fort de sa mission réformatrice, prétend ne rien craindre et va se coucher.

Resté seul, Lafleur se désole;, il tremble pour son maître, pour lui, pour ses compagnons :

Ah ! nous sommes perdus ;

Nous allons augmenter la liste des pendus !

Comme pour confirmer ce dire, les Français envahissent la scène et prennent mons Ljfleur qu'ils forcent à dévoiler lare-

traite de Mandrin. Au moment où les soldats vont se précipiter, Mandrin entre encore tout endormi et demande d'où vient ce bruit. On le saisit, on l'entoure ; Mandrin s'abuse encore ; le réveil arrive enfin, alors Mandrin s'écrie :

J'en appelle à ce roi qui prendra la défense

L'officier répond fort tranquillement en resserrant les cordes :

Demain, vous plaiderez votre cause à Valence.

Ainsi se termine la comédie.

Il paraît que le roi ne prit nullement la défense de Man • drin, puisque en dépit des services qu'il pensait rendre à l'Etat, il fut roué le 26 mai 1755.

Un des principes de la critique, c'est qu'il faut juger des œuvres d'après ce qu'on sait du but de leur auteur, attendu qu'il est toujours facile de calomnier une œuvre sitôt qu'on la détourne de sa voie. Si donc nous disons que nous ne partageons point la manière de voir de l'annotateur, et que nous trouvons la pièce de Jean Chopin bonne , il faut entendre que nous la trouvons bonne en tant que pièce de circonstance , et que notre jugement serait tout autre si nous ne savions pomt que Jean Chopin avait voulu faire une pièce de circonstance, et rien de plus. Est-il rien de jjlus ridicule et de plus injuste que de s'écrier : Ceci est mauvais, ceci est fait à la hâte , ceci n'est pas une œuvre d'art I lorsqu'on sait en soi que l'auteur n'a point visé à autre chose qu'à profiter du moment? De nos jours, par exemple, lorsqu'il s'agit de parler d'une revue ou d'une actualité, on ne va point chercher les règles de l'art pour bâlonner un auteur ; si donc nous parlons d'une actualité, il faut nous reporter au temps de son à propos et nous garder d'y chercher ce que nous chercherions dans l'art pur. Nous maintenons donc que nous estimons comme bonne la pièce de Jean Chopin, et ce, pour diverses raisons. D'abord , chose rare pour une œuvre d'à-propos, la pièce de Chopin est écrite en vers ; ces vers ont des défauts, mais ils ont aussi des qualités .

Il faut donc considérer la comédie de Mandrin jjvis comme une œuvre à demi littéraire ; n'est-ce point une chose étrange qu'une actualité où l'auteur daigne mettre un peu de style et de bon langage, lorsque nous voyons si souvent des auteurs qui comptent assez sur l'à-propos pour ne se préoccuper en aucune façon ni du langage ni du style ? Il faut donc tenir compte à Jean Chopin de cette immense supériorité de son Mandrin pris, sur presque toutes les pièces de circonstancp, Nous pouvons le b'âmer, lui artiste, d'avoir abaissé la muse jusqu'à spéculer sur les curiosités du jour; nous ne pouvons que le louer, lui spéculateur, d'avoir pris la peine de se souvenir qu'il était artiste .

Ah ! si nos faiseurs et nos marchands dramatiques avaient eu seulement autant de respect que Chopin pour la langue et pour le bon sens , que de drames, que de féeries , que de revues, que de platitudes nous auraient été épargnées !

J'avoue en toute sincérité que je mets Jean Chopin, auteur de la Mort de Séjan et de Mandrin pris , bien au-dessus de certains auteurs de notre temps. — Pourquoi? — Parce que Jean Chopin n'avait pas cette outrecuidance de croire que tout est bien qui rapporte bien. — Même en devenant spéculateur , il est resté artiste . Il a droit au respect des gens, et je pense que plus d'un qui se croit quelque chose ne vaut pas ce Chopin presque oublié , qui estimait assez l'ait pour ne pas oser le renier, même en le désertant .

De Jean Chopin à J.-E. Bruneaux (né en 1774, — tiort en: 1819), la transition est facile. —L'un tenta de spéculer pour se dédommager des ennuis de l'art , l'autre essaya de faire de l'art pour se désennuyer de ses spéculations ; Jean Chopin fut un artiste qui essaya de devenir spéculateur ; Biuneaux fut un spéculateur qui voulut être artiste à ses momens perdus. L'un et l'autre voulurent rester ce qu'ils étaient en devenant plus qu'ils n'étaient , mais j'estime plus la façon d'agir de Bruneaux que celle de Chopin. Qu'un véritable artiste, s'abaisse à compter avec les cmùosités de la foule , cela me choque et me centriste ; qu'un spéculateur demac d ses délassemens à la muse, cela me plait inÛDiment.

J'ai pour coutume d'écrire tout naïvement ce que je pense, rien de plus, mais aussi rien de moins, parce que la sincérité me semble être une des premières vertus de l'écrivain ; je ne cacherai donc point que j'estime qu'il est bon qu'un homme même d'argent se préoccupe des choses de l'esprit ; j'éprouve une sympathie véritable pour tous ceux qui , au sortir des réalités de la spéculation , sont assez inteUigens de leur propre dignité pour songer à leur âme, à leur esprit, à leur essence supérieure, après qu'ils ont songé à leur intérêt et à celui des leurs. Tout homme doit savoir pour le moins ce qui se fait, ce qui se pense, ce qui se crée, ce qui se dit autour de lui, donc tout homme doit donner une part de sa vie aux choses de l'esprit, persuadé qu'il ne peut que s'en trouver bien. — Ds là à se faire artiste, il y a un pas, mais un pas moins grand qu'on le croit, puisque ce n'est plus affaire que de goût et de tempérament.

Bruneaux commença par s'occuper des arts et des lettres afin de se délasser des préoccupations commerciales. En cela, il fit bien, il fit comme on devrait faire.

C'est une erreur de croire que les choses de l'esprit sont une fatigue impossible à subir après les fatigues du travail ; elles semblent une fatigue à ceux qui n'en comprennent point la beauté et ne veulent pas se donner la peine de vaincre leurs premiers préjugés ; elles font encore cet effet à ceux qui préfèrent de beaucoup les grossiers plaisirs du corps : jeu, gourmandise, paresse, etc., et sont tout heureux d'avoir une excuse. Mais cette excuse-là ressemble à la cachette des autruches , qui, poursuivies et forcées , se cachent la tête et croient qu'on ne les voit point parce qu'elles ne voient plus. Au contraire des plaisirs du corps, qui sont des fruits d'or pleins de cendre, les plairs de l'esprit sont des fruits sombres pleins de rayons ; il ne faut qu'un i>eu de bonne volonté pour briser l'écorce, et la grenade s'entr'ouvrc vermeille et ruisselante.

Répétons-le : c'est un préjugé de croire que le travail iodustiiel exclut le travail de l'esprit. L'homme est assez grand pour tout embrasser; s'il laisse viie une partie de lui-même , c'est qu'il est paresseux ou mauvais ; s'il se croit trop petit pour

tout coDtenir , il s'insulte lui-même en oubliant que son corps contient une âme immense.

Donc nous devons estimer Bruneaux d'avoir pensé après avoir travaillé , et cette estime lui vaudra le pardon de ses peccadilles littéraires. — Entre penser et écrire, il y a un abîme. Tout le monde a de la poésie dans un coin de son être ; les poètes sont rares. Tout le monde pense, qui plus , qai moins , les écriva'ns sont rares; c'est qu'entre la pensée et la plume, il faut un trait d'union, un pont difficile et long à bâtir, il faut l'étude spéciale. Il ne suffît pas de penser, il ne suffît pas non plus de connaître les règles de la langue, il ne suftit pas enfin d'être penseur et instruit, il faut avoir cherché le secret.

Celui-là qui croit railler en disant : Vous voulez que tout le monde donne une part de sa vie à l'esprit ; à quoi bon ? sinon à créer un peuple de journalistes et de poètes. Celui-là raille dans le vide, attendu que le devoir de l'homme est dépenser et non pas d'écrire ; écrire est un droit, ce n'est pas un devoir ; donc fout homme doit faire son devoir : penser sans être contraint d'user de son droit : écrire.

Et pour preuve que nous regardons les deux choses comme pleinement di:>linctes, nous louerons Bruneaux d'avoir aimé les choses de l'esprit , et no is le blâmerons d'avoir cru qu'on s'improvisait écrivain en sortant de son comptoir, d'une minute à l'autre, sans travail et sans peine. S'il en était ainsi, où serait la gloire de l'écrivain ?

Le mérite de penser et la manie d'écrire ne sont pas solidaires ; donc Bruneaux n'était point forcé de nous léguer ses œuvres, composées de trois pièces : Arioviste, drame en cinq actes; Ulysse, tragédie en trois actes; Pyrame et Thisbé {\), tragédie en trois actes ; le tout en vers. — On affirme, de plus, que la famille de Bruneaux possède des manuscrits nombreux qui feraient peut-être honneur à leur auteur.

Le vers de Bruneaux semble facile au premier abord , il n'est que d'une mollesse et d'une négligence déplorables; sans doute, il est bon que le vers soit facile ; mais obtenir une facilité

(1) Ce» trois pièces furent imprimées en 18^, à Paris, chez Barba,

( im )

arlificielle au moyen de périphrases de convention et de tournures toutes faites me semble un défaut capital. Regardez bien toutes les poésies d'une certaine époque, et je vous défie d'y trouver autre chose qu'une facilité factice. Grâce à cette facilité , l'écrivain de droite se confond avec l'écrivain de gauche, à ce point qu'il est impossible de reconnaître l'un de l'autre .

Le procédé, l'école a détruit jusqu'au dernier vestige de personnalité ; tout le monde se ressemble ; la littérature a l'air d'une immense société de frères siamois, de jumeaux, de copies. On fait des vers comme on fait du dessin dans les écoles : sur un modèle. L'art ressemble à un régiment de voltigeurs : tous égaux, mais tous petits. Voilà où conduisent l'émulation servile et l'exclusion de toute initiative. On ne s'est pas aperçu qu'en imposant les préceptes d'un homme à toute la littérature, on ne pouvait atteindre qu'à un but indiqué mais non défendu par ce même homme :

L'ennui naquit un jour de l'uniformité.

L'ennui, et pas autre chose, sur ma foi ! — J'ai une antipathie profonde pour cette littérature régulière à la façon des bâtons et large à la façon du Sahara ; c'est elle qui, par l'ennui , a provoqué l'injuste discrédit de la poésie, cette langue sonore, souple, magnifique, qui se retient plus facilement que toute autre, qui prend par l'oreille en même temps que par l'esprit. — Il est toujours aisé d'arriver à donner à l'alexandrin une structure régulière et facile, dès qu'on veut bien employer l'épithète jusqu'à l'abus et sacrifier la fermeté de la phrase à la texture du vers; mais aussi qu'arrive-t-il? Il arrive que le vers surchargé d'épithètes destinées à le rendre régulier perd sa force et sa précision; la phrase s'allonge indéfiniment pour tenir tout entière dans le vers sans le dépasser, sans le déranger, et alors la phrase devient indécise , le lecteur se fatigue , la poésie tombe en discrédit, la règle a tué l'art (1).

(1) SectanUm lacvia nervi

Deâoiant animiqae.

{Bor, àr$ jMHtic*.)

Savoir faire entrer la phraire cl -ns le vers , fans allonger ûu raccourcir la phrase afin que la clarté persiste , sans dénaturer le vers afin que le rhythme continue , cela ne saurait être affaire de règle ; c'est une affaire d'étude personnelle , parce que chacun ayant sa façon de dire , ce qui convient au style de l'un, contrarie le style de l'autre ; c'est affaire d'art.

Il y a le vers de Corneille , le vers de Racine , le vers de Molière, le vers de La Fontaine , le vers de Régnier , qui sont tous bons et qui ne sont bons que pour Régnier , La Fontaine , Molière , Racine et Corneille , parce que ces génies , ayant leur façon de dire, ont leur façon propre de construire le vers. Quiconque a un style personnel ( ce que doit avoir le véritable écrivain), doit avoir un vers personnel ; l'essence du vers est immuable, sa forme est indéfiniment mobile. Voilà la vérité toute nue. Le plus grand génie du monde ne doit même pas être imposé comme modèle , parce que l'art , cherchant à imiter Dieu , l'art doit être esseniiellement divers comme l'œuvre divine. — Toute école qui méconnaît ces principes cesse d'être une école et devient une caste despotique , contraire à la vérité comme à la liberté de l'art ; et si , par malheur , cette caste triomphe pour un temps , elle arrive à créer l'uniformité , c'està-dire l'ennui, c'est-à-dire le discrédit complet de cet art qu'elle prétendait conserver et qu'elle tue.

Bruneaux eut le double tort de s'improviser poëte et de se faire imitateur.

Donc levers de Bruneaux est indécis et flasque. Ce n'est pas à dire que, de temps en temps, presque par hasard, le poëte ne rencontre pas de beaux vers. — Comme je ne crois pas qu'il soit utile d'analyser des œuvres qui s'intitulent Arioviste, Ulysse et Pyrame et Jhishé, lorsque ces œuvres sont faibles , je n'irai pas encourir la possibilité d'ennuyer des lectem-s à raconter lesOaistoires si connues des héros de Bruneaux. — Des trois sujets de Bruneaux, un seul pourrait être analysé, en dépit de la médiocrité de l'œuvre, et ce sujet est celui di' Arioviste^ puisque nul n'ignore la fable de Pyrame et Tliisbé de si tragiques mémoires , puisque chacun peut lire, le courage aidant, la tragédie d'Ulysse^ de M, Ponsard , académicien ; — je me contenterai néan-

moins de citer pour la parfaite édificalion du public , une di zaine des meilleurs vers de Bruneaux :

L'art de dissimuler, qu'à d'autres j'abandonne, N'a pu corrompre un cœur qui fuit l'éclat d'un trône, Et, puisqu'il m'est ici permis de m'exprimer. Seigneur, je vous estime et ne puis vous aimer.

DeNembrod, votre aïeul, suivez l'exemple auguste, Il n'est grand à nos yeux que parce qu'il fut juste.

L'amant qu'on persécute en est plus cher encore ; Heureux, on sait l'aimer ; malheureux, on l'adore.

Quel supplice, grand Dieu ! pour déguiser ma flamme, J'affecte un sentiment qui n'est point dans mon âme. Tandis qu'abandonnée au plus cruel tourment, J'aurais tant de plaisir à pleurer librement.

Voilà, en toute sincérité, le dessus. du panier. — Il est aisé de voir que Bruneaux ne fut qu'un des plus humbles courtisans de l'art et que son corn ne surnagerait point si Bruneaux n'avait point celte gloire originale d'être un commerçant-poëte. " Mais l'art est un maître si généreux, qu'il fait vivre jusqu'à ses mauvais serviteurs ; il suffit qu'on l'aime pour qu'il vous récompense et vous rende impérissable, comme Chopin, comme Bruneaux, comme Lecornu.

N'est-ce pas une chose étrange et consolante que cette prodigalité de l'art qui récompense jusqu'à ses derniers fervens? L'art imite Dieu dans ses œuvres comme dans sa miséricorde.

Jacques-Stanislas Lecornu (né en 1783, — mort en 1824) ne doit de survivre qu'à cette miséricorde de l'art. — Il ne nous reste qu'un mince volume (1) de cet auteur digne d'a-

(1) Poésies fugitives, par J.- s. Leoorna (da Havre). — Paria, de rimprimQrie de J. Gratiot, 1810. (Un volume petit in-8°, 44 pages.)

miiié, puisqu'il mourut tué par les chagrins domestiques autant que par les épreuves du début littéraire. Il laissait, diton , des manuscrits contenant des poésies et des œm^es théâtrales, nous ne saurions le juger que sur ce qu'il a publié, et, malgré la sympathie qu'inspira cette mort douloureuse du poëte, notre jugement sera sévère , parce qu'il doit être juste.

J'ouvre le volume, et tout d'abord il s'en exhale je ne sais quelle fade odeur de parfumerie poétique à l'usage des coquettes du premier Empire :

Dans les bois fleuris de Cythère , Descends, balsamique zéphyr , Caresser Lie ta main légère La rose, fille du plaisir.

Entouré des présens de Flore , Viens, doux précurseur des beaux jours Dans l'air, sur la bouche d'Aurore, Dispute un baiser aux amours.

(Au Zéphir, 1805.)

J'en tiens donc un de ces poètes ridicules qui font de la poésie comme on fait de la confiserie : pour faire une dragée , prenez une amande, trempez-la dans du sucre , laissez refroidir et servez ! Heureux encore lorsqu'il y a une amande , c'est-à-dire une pensée ! — Puisque je te liens , poésie sucrée , je vais te dire ma façon de penser, et tout net, et sans ambage, et vertement, — Ta es l'œuvre d'une détestable école ; tu es née illégitimement de la poésie de DeliUe et du marivaudage de Doiat ; tu es à la poésie sublime ce que l'oiseau des Canaries est à l'aigle. Tombe, tombe atout jamais dans le néant des choses fausses le ridicule; mais avant ta chute, laisse-nous te regarder et rire à plein gosier du vieux rire gaulois.

Salut chefs-d'œuvre de mièvrerie et de grâce, romances, poésies légères, vers aux zôphirs , bouquets à Chloris, sonnets à Philis, madrigaux à la princesse Uranie, salut ! — S'il fallait en croire bien des gens, vous seriez la véritable poésie , car la poé-

sie pour beaucoup doit être fade et doucereuse, et gracieuse, et folâtre sous peine de n'être plus de la poésie. — Qu'en dites-vous, ô vieux génies ? Qu'en pensez-vous, ô rêveurs formidables ? Eschyle, qu'en dis-tu? qu'en penses-tu, Homère? — Allons, qu'on se range, voici la poésie qui passe! Homère, Eschyle, Aristophane, Plante, Job, Ezéchiel, le Danle , Juvénal , Shakespeare , Calderon, Corneille, Molière, Racine, Rabelais , Gœihe, Schiller, Byron, faites la haie et saluez, voici la muse qui passe , poudrée, enrubannée, avec mouches et paniers, maquillée comme une coquette et sotte comme une fille.

Ils sont nombreux les courtisans de la muse facile ; qu'importe ? Est-ce qu'il doit celer ce qu'il pense, celui-là qui ose écrire une ligne seulement? Non, l'écrivain doit n'avoir que deux mots pour devise : Liberté, Sincérité. — Parlons librement et sincèrement.

S'il est ici-bas une poésie fausse, ridicule, inadmissible, c'est celte poésie facile et doucereuse que l'on mit en honneur voilà quelque temps déjà, et qui faillit primer sur la véritable poésie.

— C'est, disons-le, qu'elle est à la portée des rimeurs et des faibles, cette poésie-là; c'est qu'en la faisant passer pour bonne on peut se croire facilement poëte ; c'est qu'il suffirait alors de rimer pour se croire quelque chose. — Quoi, on serait poëte parce qu'on rimerait quelques fades complimens, quelques mièvres ballades, quelques plates romances? Quoi, l'on serait poëte pour aligner des vers où l'on ferait éternellement rimer les oiseaux et les ruisseaux, les zéphirs et les plaisirs, la nature et la verdure, les beaux jours et les amours? Qaoi, l'on serait poëte pour ne parler jamais que de Gythère, de Flore, d'Aurore, de Bergère, d'Idalie, de Gnide, de Tibur et de Vénus ! — Non, non et non.

0 mythologie, chère aux rimeurs, que je comprends ta puissance. Tu es le perpétuel soutien des faux poëtes qui s'en viennent chercher tes vieux noms propres pour en parsemer leurs vers, comme les ballerines parsèment leurs jupons de paillettes.

— Parce qu'on met dans sa prose rimée un nom soi-disant poétique, on se croit dispensé de naturel, de pensée, d'observation, d'invention, de tout ; on croit faire de la poésie ! Que tu es

chère aux débiles, aux paresseux, aux esprits faussés, ô mythologie; tu leur tiens lieu de tout. Qu'ont-ils besoin de sonder le cœur humain, ils peuvent dire les amours? Qu'ont-ils besoin de regarder et de comprendre la nature, ils peuvent dire les dryades ?

Pour eux, l'Océan bondissant tout fleuri de voiles, c'est Neptune; pour eux, le soleil flamboyant, œil de l'univers, miroir de Dieu, c'est Phœbus-ApoUo ; pour eux, la voix formidable du vent, qui chante dans les bois pensifs, c'est Zéphir. Neptune agite son trident, Phœbus pousse ses coursiers. Zéphyr courtise les fleurs. Et puis? — 0 vieil Océan dont chaque vague est une strophe ! 0 soleil d'or dont chaque rayon est une ode ! 0 vents sublimes dont chaque souflle est un hymne ! que pensezvous de ces poètes qui ne vous comprennent pas et qui vous, rabaissent en vous divinisant, à leur image?

Brillante idole de la terre

A tes pieds vois ramper les rois.

Beauté fragile et passagère,

Le temps seul te donne des lois.

Les amours entourant ton trône

A ta voix nous chargent de fers;

Pour toi, dès qu'un regard l'ordonne,

L'homme est au bout de l'univers.

(A la Beauté, 1808.)

Es-tu là. Poésie?

Dans un bouquet cueilli par les amours Pour embellir le coràet de Nérine, La rose étalait ses atours Et Zéphir s'enivrait de son odeur divine.

(La Rose et les\Fleurs, 1807.)

Es-tu là, Poésie ?

L'essaira^des filles de mémoire "Va m'ouvrir le temple des arts :

Là, des Francs je peindrai la gloire, Là, je chanterai les Césars.

(Le cri de la reconnaissance. 1809.)

Es- tu là, Poésie ?

Non, n'est-c* pas ; je ne le ferai pas l'injure de te croire là, invisible adorée ! — Qu'est-ce que cela dit? qu'est-ce que ce'a chante? Rien ! —Et toi, Poésie, tues la grande voix de la terre, le souffle immense de l'humanité ; tu es l'aspiration, l'espérance, la prière, le cri d'espoir et le cri de donleur, l'hymne de volonté et Iode de triomphe: tu es tout ce qui est grand.— Ceuxlà seuls qui n'ont jam.ais vu ton grand front pensif et tes grands yeux sereins, ceux-là seuls qui n'ont jamais vibré, cordes humaines, sous ton doigt surhumain, ceux-là seuls qui n'ont pas senti tes baisers brûler leur âme peuventte croire présente. Que t'importe cette insulte ! — Tu sais bien qu'il en est qui te respectent et qui t"aiment, ô poésie formidable , souffle chargé de pollen, idéal ensemencé de réel, rêve du présent, base de l'avenir.

Je ferme ce livre que d'aucuns oseraient louer., peut-être. — Il fut un temps, temps qui s'enfuit enfin, où l'on fit des grands hommes de ces rimeurs de baie, opprobre du métier, qui n'eurent jamais ni pensée ni sentiment, et c'est aux derniers préjugés de ce temps-là que bien des poètes respectables doivent d'être encore méconnus. Aveuglement égoïste des rimeurs, c'est à vous que nous devons reprocher l'injuste discrédit des grands poètes vigoureux ; c'est aux mièvreries des rimeurs que nous devons reprocher le discrédit des grands chercheurs de poésie. Et dire qu'il fut un temps où Dorât éclipsait Régnier, le premier satirique français, où des Esménari et des Colardeau prenaient le pas sur les Agrippa d'Aubigné et les Ronsard, où Lecornu paraissait charmant à qui trouvait Scudéry ridicule.

Quelle mascarade et quelle injustice ! — Et l'on s'étonne des réhabilitations que l'on fait? — Si l'on voulait tromper la postérité, il fallait isoler les vieux dédaignés. Mais se mettre en parallèle avec eux , lorsqu'on est de votre taille, rimeurs de l'Empire, c'est montrer combien ils sont plus grands que vous, ceux là qu'on ridiculisait sans les lire, de confiance, pour faire comme les autres, par paresse et par orgueil.

Jetons au panier ces poésies enrubannées et vides, reprenons bien vile les œuvres des précurseurs et des chercheurs. Le ridi-

cule pour les faux poêles, le respect pour les artistes, même incomplets. — C'était ton avis, Molière.

Si le roi m'avait donné Paris, sa grand'viUe

Après ta mort, Oronte et Trissottin se sont proclamés grands génies, et, cent ans, la France les a crus sur parole.

Reviens, Molière ; reviens courber sous ton rire puissant tous ces petits grimauds qui se proclament grands poètes, qui disent à qui veut les entendre qu'ils sont les gardiens de la muse, les héritiers d'Anacréon et d'Horace.

Les héritiers d'Anacréon et d'Horace ! A ce coup, je rouvre le volume de Lecornu, voulant en avoir l'esprit net. — Justement Lecornu se garde bien de manquer à cette coutume d'abriter sa faiblesse sous le nom d'un grand poëte , et je trouve deux pièces imitées d'Anacréon. C'est plus qu'il n'en est besoin pour vérifier si Is drapeau que l'on prend est bien le drapeau que l'on sert.

Je vois renaître, enfin, cette rose charmante Qui brille sur le sein du plus jeune des dieux, Et ce cygne effleurer d'une aile caressante

Le flot qui réfléchit les cieux.

Le Dieu qu'à Delos on adore Rappelle dans nos champs les An^ours et Vénus

Et de pampre, la main de Flore

Orne le thyrse de Bacchus.

{Le Printemps, 1808.'/

Voyons maintenant ce que dit Anacréoo, chantant le même printemps :

« Vois comme le printemps fleurit, comme les grâces sèment des roses ! Vois comme les flots de l'Océan sourient immobiles et sereins, comme le plongeon sillonne l'onde ! Vois comme la grue s'élance dans l'air ! Le soleil nous envoie ses flèches d'or ; les nuages s'en vont , entraînant leurs ombres tremblantes ; la terre se couvre de fruits et d'oliviers naissans ; la vigne se couronne de bourgeons ; à travers les feuilles, parmi les rameaux touffus , les fruits impatiens surgissent ! »

Nous avons sous les yeux le modèle et l'imitation, l'original

et la copie. Eh bien , franchement , qu'y a-t-il de commun entre ces deux poésies? — Rien, et Lecornu intitule sa pièce : Imitation d'Anacréon ! — L'auteur s'est trompé • il devait mettre : Parodie. — N'est-ce pas une parodie, en effet, que cette poésie molle, indécise, pleine de chevilles et d'adjectifs ; et une parodie bien faite pour montrer à quel point l'idée antique était faussée par ces rlmeurs doucereux? Le Français, qui est chrétien et qui devrait être moderne, met plus de mythologie dans ses vers que le Grec, qui était panthéiste et qui devait être de son temps. Dans l'imitation, 11 y a les dieux, le dieu de Delos, les Amours, Vénus, Flore, Bacchus, Zéphyr, les Nymphes et les Grâces ; dans l'original, il n'y a que les Grâces. Anacréon dit : La vigne se couronne de bourgeons, et Lecornu traduit : et de pampre, la main de Flore — orne le thyrse de Bacchus ! — Tout le procéié est là. On remplace le sentiment antique ou le sentiment de la nature par le nom d'une déesse ou d'un dieu , et l'on croit avoir été antique. C'est risible , voilà tout.

Mais si l'on défigure ainsi son modèle, lorsqu'on prétend le copier, que fera-t-on lorsqu'on ne prétendra que le suivre de loin, l'imiter librement? — (Plaisant accouplemeat de mots : imiter librement ! c'est-à-dire : être un esclave libre.) — Ce qu'on fera? nous allons le savoir en tournant le feuillet :

Dans ma course légère, Et guidé par l'amour, Du Parnasse à Gyihère Je vole tour à tour ; Thémire est le modèle Que je veux imiter:

Je veux aimer ma belle, La peindre et la chanter.

(Adieux à ma lyre, 1807.^

Est-ce assez gracieux, assez joli, assez plat? et celui qui rime ainsi en pensant à sa Thémire se prétend de l'école d'Anacréon, de cet Anacréon qui chante ainsi :

« Donnez-moi la lyre d'Homère sans la corde des combats ; apportez les coupes profondes, apportez les œillets odorans, je

les mêlerai. Après avoir bu, je danserai ; dans ma fureur divine, je chanterai sur ma lyre Bacchus le pétillant ! »

La lyre d'Homère ! c'est un fardeau bien lourd, c'est une lyre bien raisonnante, pour Anacréon. Qu'il n'y touche point s'il veut que ses doigts puissent encore caresser les jeunes filles couronnées de roses. Mais vous pouvez la donner à ceux-là qui se disent héritiers d' Anacréon, s'ils osent la demander; les cordes de la lyre sublime resteront immobiles sous leurs doigts comme des colonnes d'airain sous la main des enfans.

Reste Horace. — D'abord de quel Horace entendent-ils parler? S'ils parlent du faux Horace, de l'Horace de la tradition , de celui que l'on fait servir à la défense de l'art poétique du sieur Boileau, je me tais ; s'il s'agit du véritable Horace, je proteste; et pour donner quelque poids à ma protestation, je mettrai en regard le modèle et la copie.

Relisons le couplet de l'imitateur :

Dans ma course légère. . .

Horace chante :

« Je suis un poëte, je suis un dieu ! J'ai des ailes qui me portent, j'aborde sans frémir les plaines aériennes ! C'en est fait, je dis adieu à la terre et, plus grand que l'envie, passant par-dessus les cités, je plane ! »

Dis-nous, poëte à jabot, si c'est cet Horace-là que tu veux suivre en prenant ta course légère ? Reste, reste plutôt sur ta branche, pauvret ; tu n'es point l'aigle qui s'élance fièrement au devant du soleil ; tu n'es même pas l'alouette qui monte en tour" noyant vers la lumière.

Non, toutes ces écoles, qui se prétendent héritières d'un grand poëte, ne sont pas ce qu'elles disent. Il est si facile pt si commode de faire servir les grands noms à la défense des petites causes, qu'il ne faut point s'étonner de tant d'outrecuidance. On s'abrite derrière une renommée, et l'on croit que tout est dit, et l'on en impose à la foule indifférente ou paresseuse. Sitôt qu'on ose critiquer ces geais parés des plumes du paon, quelqu'un se récrie ; mais laissez-les donc, ils sont de l'école d' Anacréon et

d'Horace ! Et ce quelqu'un-là ne connait Horace et Anacréon que par ouï-dire. — Je proteste donc une fois encore contre les écoles littéraires, ei de plus, je proteste contre cet abus des grands noms. Mais je suis tranquille ; cet abus cessera forcément, l'instruction se répandant, parce que les disciples se trouveront écrasés sitôt qu'on les comparera à ceux qu'ils osent prendre pour maîtres.

Héritiers d'Horace et d'Anacréon , vieux auteurs folâtres et badins , rimeurs de bergeries et de ballade , confiseurs et fabricans de doublé-poétique, tout cela n'est qu'un même troupeau de geais. Répétons le bien haut : les écoles intolérantes et absolutistes n'imitent même pas, elles parodient. Voyez plutôt :

Simple mortel , amant folâtre , A s-es jeux Alcmène céda ; Cygnp, de &on aile d'albâtre.

Il couvrit le sein de Léda.

{Les Amours de Jupiter, 1808.\

Voilà de quelle façon les poètes mythologiques entendent la grâce , l'esprit et la poésie ; j'avoue, en toute sincérité , que les parodies me seaiblent posséder au même degré les mêmes qualités :

Pour séduire Alcmène la fière ,

Tu pris les traits de son mari ,

dit la chanson bouffe à'Orphcc aux enfers , et , pour sortir bien vite d'une telle p'atitude, elle ajoute :

, Je sais plus d'un'i'emme sur tfrre

Pour qui ça n'eût pas réussi.

Eh bien, franchement, j'aime mieux la chanson bouffe. Je ne ferai pas d'aulre critique; le couplet raille du ton qu'il convient la poésie mythologique. Ce n'est point la première fois que la mythologie se trouve aux prises avec la muse folle; toujours faisant école buissonnière au pays du ridicule . la muse folle plus d'un coup s'amuse à franchir le petit ruisseau qui sépare l'Olympe du bal masqué, les passions humaines divinisées des passions humaines parées et déguisées.

J'ai vraiment peine de froisser les ritneurs badins; mais je n'aime point les écoles, les systèmes, les coteries ; je n'aime pas surtout cette spéculation littéraire qui consiste à s'enrégimenter sous un drapeau glorieux pour tromper les yeux du public par un bel uniforme. L'exemple des grands génies ne saurait excuser les mièvreries des petits esprits, et je n'admets pas qu'on puisse honorer Dorât, E-ménard, Colardeau, Berlin, Léonard et Lecornu, pour ce seul fait qu'ils se disent de l'école d'Anacréon et, d'Horace. Je ne pardonne qu'à un seul cet abi:s de l'antiquité appMquée à la poésie molerne ; mais ce seul pcële al'ex.-use du génie, il se nomme André Chénier. Il fait exception dans les littérateurs de son école ; il é?st d'ailleurs tout moderne sous sa forme antique ; il possède d'aiileurs ce qui manque à son entourage : la beauté sévère de la forme, le sentiment proforjd de la nature et surtout l'émotion vigoureuse.

Que jamais on ne rencuntre un beau vers dans l'école de Lecornu, ce serait dire un mensorge ; mais un beau vers rencontré par hasard, de loin en loin, ne saurait changer la va'eur totale d'une œuvre. — Je maintiens doEC mon jugement sur les pcëtes allégoriques et gracieux. — Je sais bien qu'ils peuvent se récrier que je fais une grande affaire d'une petite manœuvre vaniteuse. Que voulez-vous? Ce sont les petites vanités et les petits ég -ïsmes qui fondent les grandes tyrannies et les grands préjugés.

De grâce, diront-ils, laissez-nous mourir avec nos chères illusions ; notre école s'en va, ne la poussez pas; si nous luttons encore, c'est pour notre satisfaction personnelle; la poésie, pour nous, est une bonne fille bavarde et badine qui ne pense guère à chanter les grandes choses et les belles espérances ! — Faites de petites critiques si vous trouvez nos œuvres petites ; mais n'allez pas vous encolérer après nos poésies : elles reposent sur la pointe d'une aiguille !

C'est pour cela que j'appuie, Messieurs.

i/'AUiTIO.\T (Victor-Auguste) , Né en 1817, — mort en 1855.

Quelque soit leur esprit naiional, tous les ptuples littéraires nomment avec orgueil un railleur de génie , parce que l'ironie est une des formes essentielles de l'esprit humain. Athènes avait Aristophane , Rome avait Piaule , l'Espagne avait Cervantes ; la France, plus riche que toutes les nations , peut citer Rabelais et Molière. Mais, si chaque nation a ton railleur, il est des nations chez qui l'esprit d'ironie est puissant ; chez ces nations, la raillerie prend une large place. Les deux nations les plus grandes sous ce rapport sont la Grèce et la France ; et le sel attique a plus d'une affîoiié avec l'esprit gaulois, tel que le comprenaient Rabelais, Molière, Voltaire, Paul-Louis Courrier , tel que de nos jours beaucoup l'ont compris. — J'aime l'esprit gaulois, mais je reconnais tout ce qu'il entraîne après lui. Tandis que les écrivains ordinaires soulèvent déjà mille inimitiés avec leurs moindres œuvres , t&ndis que les génies font surgir de grandes colères autour de leurs pensées vigoureuses , les railleurs funt naître d'innombrables ressentimens rien qu'avec leurs sourires les plus di.«cret3. C'est qu'alors que les œuvres ne s'attaquent qu'à des généralités , les railleries ne peuvent s'attaquer qu'à des particularités. La raillerie combat, mais elle prend à part , elle isole un fait pour l'accabler , elle saisit une chose pour la meltre en face d'une autre chose . — Voyez plutôt comme Rousseau le sombre est moins combattu que Voltaire l'iionique; voyez plutôt comme les rêveurs sont moins attaqués que les railleurs.

Fort heureusement, à mesure que le temps s'écoule, les vanités et les égoïsmes blessés disparaissent , les actualités s'évanouistent et de l'œuvre du railleur, il ne reste plus que l'éter-

nelle pensée, vivifiée parla forme. — Tandis que les Athéniens se passionnaient pour ou contre une phrase d'Aristophane, nous, désintéressés, nous nous pissionnions pour l'esprit de cette phrase, nousjugeons impanialement de la raillerie parce que nous jugeons impartialement de ce qui en est l'objet. Aristophane raille Socrate ; cette raillerie soulevait des querelles énormes ; maintenant nous disons : Aristophane a tort de railler Socrate qui fut un juste, mais comme sa raillerie est spirituelle , nous ôtonsle nomde Socrate et nous gardons pieusement un portrait spirituel d'un faux juste.

Le railleur gagne en amis ce qu'il perd en victimes ; et la postérité, perspective imprévue , grandit le penseur ironique autant qu'elle rapetisse le satirique personnel.

Lorsqu'on étudie un railleur, il faut faire deux parts de son œuvre : la part d'actualité et la part de vérité. La part d'actualité doit être laissée dans l'ombre , d'autant plus soigneusement que cette actualité est plus proche ; la part de vérité doit être dégagée et mise en pleine lumière ; il ne faut, pour un contemporain , que regarder l'œuvre au point de vue de l'esprit.

Qu'on se rassure donc : nous ne cherchons, nous ne voulons chercher ni bruit ni scandale ; nous laissons dormir les vanités et les égoîsmes; nous ne voulons voir que le côté spirituel de l'écrivain qui nous o:cupe.

Chaque peuple a toujours eu quelque endroit où la raillerie prit son franc-parler. La Grèce avait le théâtre et la tribune; Rome avait le théâtre et le forum. — Privées de théâtres et de places publiques, les nations modernes n'eurent tout d'abord que le livre. Tandis que les anciens avaient les comédies de Plaute et d'Aristophane, les anthologies toutes pleines d'épigrammes, les modernes n'eurent d'abord que le Pantagruel de Rabelais et le Don Quichotte de Cervantes. Lorsque le théâ're et le forum faisaient défaut, l'ironie s'emportait; elle s'encolérait d'être bâillonnée, et soudain elle brisait ses entraves et s'élançait échevelée, transformée en satire par les Per'se et les Juvénal. Ainsi des anciens, ainsi des modernes, comme le prouvent la Satyre Ménippée et le vieux Régnier. — Lorsque enfin, les nations eurent un théâtre, la raillerie s'aperçut bien vite qu'elle

ue pouvait tout dire sur la scène, comme au temps des Grecs. — C'est que la raillf rie moderne, parlaot dans une salle exigLë, ne pouvait plus être pareille à l'antique ironie parlant en plein soltil, dans un amphithéâtre immense , devant tout un peuple , devant tous les partis, comme sur la place publique. — La raillerie se résigna ; elle résolut de conserver au théâtre le droit de frapper les grands coups, de fustiger les classes elles masses, de bâlonnerles vices et les sottises; mais aussi elle chercha par quelle fenêtre el'e jetterait au vent cette menue monnaie de l'esprit qui s'appelle l'épigramme. Longtemps elle dut faire courir des manuscrits. Guttenberg aidant , elle créa sa tribune, elle fonda la biochure, elle inventa le journal. Désormais, le foium était remplacé, et remplacé d'autant plus avantageusement, que le journal est ce qui convient aux sociétés modernes. Autrefois , un peuple , c'était une cité ; la place publique était donc bien véritablement le cœur du peuple. Aujourd'hui , un peuple se compose d'une trentaine de millions d'hommes ; un forum ne contient plus qu'une assemblée partielle , indépendante d'un autre forum , ayant besoin d'un lien entre elle et ses pareilles ; ce lien , quelle que soit sa forme , ce lien est le journal. — Le journal a cela de grand qu'il porte l'esprit d'une ville à une autre ville , et qu'il mêle ainsi tous les esprits locaux pour créer l'esprit public ou national.

Nous disons cela afin qu'on sache que , considérant ainsi le journ.H! , nous ne saurions regarder l'œuvre du journaliste que dans ce qu'elle a d'utile à la formation de la vérité générale ; ce qui exclut toute aimission de f&its intimes , étrangers à la vérité absolue.

Il appert de tout cela que nous estimons fort grande la part du journalisme , et que nous regardons le journal comme une chose complètement indispensable à toute société moderne. — Le Forum convenait à une cité, comme la statue de Marforio (1) convenait à une autre cité ; mais sitôt qu'un peuple cesse d'être enfermé dans une seule ville, cepeuplea besoin d'une place ouverte à toutes les opinions , comme le Forum , abandonnée à

(Il A Rome, od écri^tit les é^igramme* kur le piédeEUl de la staïue do Marfotio.

toutes les plumes , comme la statue de Marforio ; le peuple a besoin du journal.

Il y a, il doit y avoir des journaux de toutes .sortes, puisqu'il y a toutes sortes d'esprits. Chaque homme qui fonde un journal a la ju>te prétention de s'adresser à une sorte d'esprits ; il a raison. — Laissant à d'autres le soin de parler sérieusement et pompeusement, Y. Caumont voulut parler ironiquement à ceux-là qui savent combien il y a de pensées graves dans une égigramme ; ce voulant, il créa le Furet et il le fit agir de si belle façon qu'il fit naître beaucoup de rires et plus encore de colères; c'était inévitable, disons- le , puisque la raillerie n'est possible qu'à la condition que l'on ne regardera les choses que dans leurs détails ; or les détails touchent aux individus, tandis que l'ensemble ne touche qu'aux masses. — C'est là ce qui sépare la comédie de l'épigramme. La comédie ne b'esse personne, l'épigramme atteint quelquefois cent individus qui tous sont désignés. Voyez plu'ôt ce qui se pa?se : — Lorsqu'on veut accuser un au'eur comique de faire des perfonnalités, on le chicane, sur des épisodes ou même sur de simples phrases.

Mais l'œuvre du railleur , malgré l'apparence, est utile à l'œuvre générale. Dès qu'on s'élève, on voit bien vite que le railleur aide au comique comme au philosophe , et que l'œuvre triple se confond dans une seule œuvre immense et précieuse. Comme le philosophe , comme le pcëte, le railleur doit donc être de son temps; il doit combattre pour le progrès contrôla routine, pour la vérité contre l'erreur, pour l'iutérêt public contre l'intérêt privé, pour le juste contre l'injuste.

Disons tout d'abord à l'éternel honneur de Y. Caumont qu'il n'a jamais sacrifié le juste à l'injuste. Chaque fois qu'il s'est trouvé face à face avec l'iniérêt public, il a fait son devoir, lia peut êire inctileraeutrailléplus d'un homme ; il n'a jamais raillé l'avenir, la vérité, h droit, l'intérêt public, la justice, la liberté.

Y. Caumont est donc une gloire, une gbire toute locale, soit, mais le Corsaire savait bien ce qu'il valait, ce Caumont, lorsqu'il lui propos;iit la première place à Paris; mais ils savaient

bien ce qu'il vahit, ces journaux qui le voulaient pour rédacteur. Il préféra poursuivre son œuvre : qu'importe, d'ailleurs, qu'il ait ou non refusé la sanction de Paris? Lorsque Frederick Lemaitre joue Rny Dlas â la R'^aishance , la grande muse est à l'humble théâtre et non ailleurs; lorsque Henri Martin lit Vercinyélorix au Grand-Orient de France, le Grand-Orient devient l'Acaiémie ; lorsque la Lyre d'airaiji d'Auguste Barbier résonne dans la salle Barthélémy, la salle Barthélémy éga!e \e proscenium antique. Le plus modeste tréteau devient un piédestal sitôt que l'art descend sur lui.

Pour tous ceux qui connaissent l'œuvre de V. Caumont, le journaliste de province égale les journalistes parisiens, les plus célèbres même; il a, comme eux, le mot qui fait rire et le mot qui fait penser, la foîle raillerie et l'épigramme altière ; il a même le cri vigoureux et l'on conçoit facilement tout ce que cet esprit étincelant avait d'amis et d'ennemis.

Ceux qui Faimaient avaient au cœur un sentiment plus fort que ceux qui le détestaient; car ils connaissaient de lui mille choses inédites que la postérité regrette. li avait en efftit cette prodigieuse faculté de composer ses œuvres dans sa tête et de pouvoir les réciter. Et Dieu sait s'il récitait de façon à rendre plus charmantes ses fantaisies les plus spirituelles ! C'est ainsi qu'il avait composé tout un volume d'impressions de voyages, volume qu'il récitait de mémoire à ses amis. Lui disait-on : donnez-nous celte œuvre ; il répondait follement : je l'écrirai quand j'aurai le temps ! Il avait ainsi dix volumes sous le front ; il a tout emporta, ne laissant après lui que des brochures, son journal le Furet et quelques pièces manuscrites que ses amis conservent pieusement, en avares, en bibliophiles, en amateurs autant qu'en amis. Non-seulement il avait des milliers de vers inédits dans la tête et pouvait au besoin remplir tout un numéro de journal rien qu'en faisant appel à sa mémoire ; mais encore, comme tous les i ailleurs, il avait une merveilleuse aptitude à saisir les côtés faib'es et comiques des choses, une étonnante facilité d'improvisation. De plus, comme Dumas, comme L. Gozlan et Méry, il avait une conversation éblouissante d'esprit, de verve et de bon sens. Il était l'âme de son journal, il

n'y avait qu'un tel homme pour un tel miracle : — faire vivre trois ans et demi un journal non politique en province ! Lorsque tant de journaux parisiens, nés au cenire, entourés d'un public très nombreux, ne peuvent exister que quelques mois. Le Furet vécut trois ans et demi ( 1839-1842i en province, dans une ville relativement petite, au milieu d'un public relativement indifférent. Et le Furet vécut de façon à faire parler de lui, à forcer les journaux de Paris, si indifférens d'ordinaire, à constater son existence, plus encore, à s'intéresser à ses actes. Il adviiit, en effet, qu'un jour le Furet reçut une députation des journaux parisiens. Le Corsaire, le Charivari, la Caricature, tout ce qui était alors journal satirique, reconnurent dans le Furet un fxére digne d'eux, et la feuille provinciale reçut une députalion parisienne. Ce fut un des grands jours du journal 1 1''* année, n° 52, 30 août 1840).

Louis DesDoyers, rédacteur du Siècle et du Charivari ; Martinet, du Siècle, et Emmanuel Gonzaîès, de la Caricature, vinrent visiter, au nom de la libre presse parisienne, la presse railleuse du Havre. V. Caumont fut éloardissanî d'esprit; et cette fois encore, il refusa les gros appointemens du Charivari, préférant cette gloire originale d'être le premier, et le dernier peut-être, des journalistes ironiques que Paris envierait à la province.

Les journalistes de Paris ne tinrent pas rancune à Caumont de son refus, car on ne saurait se fà:her entre gens d'esprit que de l'abêtissement subit d'un homme ; la preuve en est contenue dans le journal même, où l'on irouve par la suite des signatures pariciennes : celle de Michel Masson, auteur des Contes de l'Atelier, entre autres, et même celle de Lamartine. Paris regardait toujours de ce côté; il ne perdait pas de vue V. Caumont , il suivait le Furet jusque dans ses moindres actions. Il advint même qu'un jour le Furet publia son numéro orné d'une page blanche, un article ayant été, disait-il, coupé par l'imprimeur timoré. (3- année, n' 20, 13 février 1842.) C'était au bon temps du journalisme railleur, et la mode commençait de laisser en blanc la place destinée aux articles censurés ; peii's et grands journaux ne se faisaient point faute d'user de la mode et de laisser à penser quel pouvait ê:re cet article

terrible si prudemment défendu. L'esprit du lecteur travaillait mitre mesure, et plus d'un reconstituait un article foudroyant. C'était charmant, car chacun, se croyant pénéré de l'esprit du journal, croyait reconstruire le véritab'e sens de l'article dont le titre seul demeurait, et chacun, charmé de son esprit personnel, trouvait le journal bien inspiré.

A celte page blanche , vingt pages noires répondirent; Paris et la province s'émurent; on tracassait le Furet , l'imprimeur se faisait censeur : horrible ! ô comble de l'horrible ! Vingt journaux commentèrent le fait, et l'on cite au premier rang de ces obligeans commentateurs le Journal du Peuple^ le Journal de Rouen, le National , le Temps, le Constitutionnel et le Journal du Loiret. On voit que le Furet était connu de la France.

Au numéro suivant, les commentaires se changèrent en rires; la page blanche était une de ces mystifications homériques chères à V. Caumont comme à tous les railleurs ; on n'avait rien censuré, rien coupé; on avait tout simplement remplacé la copie absente par un titre d'article et par une colonne b'anche ! C'est V. Caumont qui, sous un de ses noms de guerre, Pausanias S^humacker, raconte lui-même cette histoire à ses lecteurs, qu'il espérait ain&i accoutumer petit à petit aux journaux tout blancs, mais il avait compté sans le Journal du Peuple et sans le Temps qui gémissent de le voir persécuté ! Alors il remercie ces deux journaux , il les remercie avec cette ironie calme qui le caractérise, et il ajoute :

•• Polj!, le lendemain, le Journat de Rouen vint aussi semer quelques fleurs sbr notre infortune, mais sa douleur revêtit d-^s formes plus gracieuses. Le Journal du Peuple et le Temps s'étaient contentéiî de nous plaindre , et nous avaient appelé un journal. Lo Journal de Rouen fut plus poli encore : il nous qualifia àe. journal littéraire. C'est aussi Tavis du National et de la France, et ces choses là sont toujours agréables à entendre, quand on ne s'y attend pas. Il ne nous manquait p'us qu'une chose, la bénédiction du patriarche : nous l'avons eue ! Le Constitutionnel a encore trouvé pour nous une vieille larme au fond de son écritoire, cet écritoire qui date des premières années de la Restauration, et que le Charivari disait cassé. Le Charivari exagère. L'encrier du Constiluliennel est tout au plus fêlé : le bonhomme vit encore, puisqu'il pleure. Nous sommes sûrs de rire encore longtemps ! »

Ne dirail-on pas d'un fragment d'article parisien aux bons jours du Figaro, de la Caricature et du Charivari?

Pas un journal ne se fà^ha de cetîe espièglerie ; la presse parisienne savait trop bien que les enfans gdlés se cbangent vite en enf-ins terribles pour s'étonner des plus étranges excentricités de V. Caumont.

Miis ce JDurnal de province, privé des mille res-our:es de la capila'e, sans nouvelles littéraires et artistiques, sins actualilés nationales, comment faisait-il poar vivre? Il faisait comme Figaro, il dépensait pour subsi^'cr un j ur £Cûlement plus d'esprit qu'il n'en faut pour gouverner toutes les Espagne?, au dire de Beaumarchais. Lorsque d'aufres avaient P^ris, toute la France, toute l'Europe et mouraient de consomption, il se contentait d'avoir le Ilivre et son arronoissemenl, et vivait gaiement. V. Caumont avait ce talent précieux de savoir composer un journal ; et le Furet était toujours complet ; il avait l'article de fantaisie, l'article de thédîre, l'article d'actualité et l'ariicle de fond. Ajoutez à cela les coups de béquilles et les épigrammes, les poésies sérieuses et les strophes satiriques, voilà tout ce qui suffisait.

Laissant volontiers la fantaisie, le théù're et la poésie à ses collaborateurs, V. Caumont se réservait plus fréquemment l'actualité, l'épigramme ; il aimait à s'escrimer de la dent et des ongles ; il avait cette fail lesse de savoir qu'il avait les dents vigoureuses et d'aimer à mordre.

Chaque fois que Caumont aborde l'article théd'.re, M «fait preuve d'une grande clairvoyance, et ses jugemens sur les piè;es sont toujours dans la vérité ; mais à quoi bon parler de ces articles, menue-monnaie du railleur, — Disons plutôt-quelques mots sur les rares articles de pure fantaisie que nous connaissons. Il excellait surtout dans ce comique de journal qui est entre le comique et le bouffe ; ses articles les plus amusans sont bien certainement, dans ce genre, ses impressions de voyage ; il aime à courir à travers champs : du Havre à iMontivi;liers, d'Honfleur à Trouville, critiquant les sottises, daubant sur les vanités, égratignant les superstitions, mordant les préjugés. Sous le titre de la Normandie grotesque, il publie de temps à

autre des excursions impossibles à raconter ; tantôt il écrit toute une séria d'articles sur le /*o)2î rfe iîouci/es^^tantôt il ra-. conte de la plus charmante façon l'histoire «les Eaux de Sainte- Clotilde, à Rolleville. — Bolbec, Honfleur, Trouville, Toucque?, Fécamp, qu'il découvre à la façon d'A. Damas, sont autant d'étapes de ce voyage à toute verve. — Parfois il va s'oublier et devenir Tilijrique, mais il se rappelle aussitôt que :

« La dernière fabrique de houlettes a fermé boutique à la mort de M. le chevalier de Florian, capitaine des dragons d'Arcadie !» <t

11 reprend sa course jusqu'à ce pont da Rouelles qui le fait songer à tous les ponts connus, et même :

'< Au pont des Ans qui n'a d'autre désagrément que de mener droit à l'Académie. »

Car Schumacker-Gaumont partage avec tous les railleurs celte antipathie innée chez les gens sensés pour cette vieille Académie qui passe son temps à recruter des comtes, des ducs et des évêques, sous prétexte qu'elle a été fondée pour .autre chose.

Une de ses espiègleries, à propos de Rouelles, nous remet en mémoire une de ces mille bévues qu'il est presque impossible d'éviter lorsqu'on écrit beaucoup et avec plus de zèle que de réflexion. Gomme cet événement touche au récit de Caumont, c'tons-le : A. Karr écrivit un jour qu'on avait découvert un casque romain à Eiretat, or il fut reconnu que ce casque devait appartenir à un cuirassier français. On rit beaucoup, et Gaumont n'eut garde de s'abstenir ; il mit la chose à proQt, et c'est une des histoires les plus comiques qu'il ait faites que l'histoire d'un casque de pompier trouvé, dit-il, près du pont de Roue.les, et donné pour un casque antique, pour le casque de Bèlisaire, par un Conseil municipal, égaré par un savant du crû, mais plus fort en patriotisme qu'en histoire.

Il dit encore, à propos de ce casque, une de ces phrases délicieuses qui sont bien à lui ; c'est en ce moquant des antiquaires ridicules qui adoptent des traditions erronées, mais utiles à leurs plans, qu'il s'écrie :

« Lisez l'histoire, ô antiquaires, l'histoire, ce fruit toujours mûr, dont vous n'avez encore goûté que la pelure. »

Les antiquaires sont donc en défaveur auprès de V. CaumoDt ; ils partagent cet honneur avec les gardes nationaux :

« Hfureux l'homme des champs qui se nourrit d'œufs à la coque ; plus heureux encore celui qui troiverdit le moyen de s'en passer ! Eh bien, me croira qui vouira, j'ai mordu à l'existence patriarcale : j'ai mis des sa'oots , j'ai bu du phlip (I), et je me suis vu contraint de regagner Z?5 toils gangrenés des villes , poursuivi par les gracieuses invitations de la population champêtre, qui voulait faire de moi un caporal de li garde nationale. 0 Tytyre, ô Berquin, ô Monsieur de Florian, ô Madame Deshoulières, que vous êtes heureux d'être morts, cap voà bergers vous auraient sans pitié incorporés dans ce corps ennuyeux, et vous n'auriez eu qu'à vendre vos chalumeaux pour aller monter la garde ! «

11 ne pardonne pas cet enthousiasme chauvin à Rouelles, habitué à suivre, dans ses haines comme dans ses amours, les ordres de la capitale ; mais, tout en faisant du patriotisme, Rouelles pense à son budget, car

« Un conseiller municipal calculait naguères avec épouvante que, depuis cinquante ans, les bouleversemens politiques avaient grevé le budget communal de la somme énorme de 8 fr. 70 pour temtures succesîives de drapeaux , serge et bâtons non compris ! »

Le type, l'idéal du genre, c'est l'histoire des Eaux de Sainte- Clotilde, de RoUeville. Caumont s'en donne à cœur joie : il raille, il daube, il .est fûllem8nt savant, et lisiblement crédule ; il s'amui^e comme un enfant qui veut voir ce que sa poupée a dans la lêie , il prend la superstition , il la tourne, la retourne, la brise et jongle avec ses débris, les envoyant se perdre dans les eaux de toutes sources et de toutes couleurs. Sa preoaière phrase est déjà une délicieuse épigramme sur les manies du grand monde :

« De tout temps en France , la bonne compagnie allia au goût des chevaux anglais et des romans d'outre-Rhin, le penchant de se laver à une distance plus ou moins éloignée de son habitation. »

(1) Breavage composé de oidre et d'eau-de-vie. On le boit chaud, oemma du punch .

Et ausèiiôl après, il se moque des bains de jeu où le monde ne

Toit :

t Qu'un prétexte d'aller, sur des monts non moins pittoresques qu'escarpés, perlre une certaine quaniitô de millions tn trois coups marquans de biribi ! »

Il revient bien vite à son sujet et commence à raconter une de ces histoires drolatiques qui feraient la fortune d'un llif^û re d'opérette bouffe, sous le prétexte de rétablir dans sa vérilé li'storique l'histoire de sainte Glolilde , femme non de Dagobert, mais de Clovis. — Là, il touche à tout, en enlant terrible ; il raille là facilité qu'on a de canoniser les vertus monacales et de se faire cadeau d'un saint de pape à roi, -pour entretenir l'amitié. — Il s'étonne da nombre imposant des grands seigneurs sanctifiés, et il é>:rit alors celte phrase d'une ironie superbe: « Rome ne reçoit pas les saints en veste ! »

Toute sa page sur les efforts de Clotilde pour convaincre Clovis est du plus franc comique.

« Comnrc tous ]ps parti-ans d'une nouvelle invention, Glolilde était 83ns relâche à rallùt d'un actionra"re, et s? flitlait chaque jour de l'espérance de trouver dans ^on mari un débonnaire collaborateur Saint

IVmyen était pour ses sermons, et Ciotilde pour ses bretelles en ûlet. Clovis écoutait les uns et décorait les autres.»

Lasfé de tant de sermons, C'ovis fait juger sa femme par la police corrf ciionneiledu temp?, et dame Clotilde se. retire à Ilolleville; ainsi furent fondées les eaux do sainte Clo ilde.

J'tn demande humblement pardon à d'aucuns, mais je Iroave que les supersiitions sont faites pour prêter à rire, pensant que la fclle bouffonnerie est la seule aime qui convienne contre la folle crôlulité. Donc en croyant sincèrement à D eu, nous croyons méjiocrement a'^x canonisations, et, au nom de la liberté de conscience que le pape vient de condamner en style d'apocalypse, nous aimons rire de la noblesse du ciel, des saints privilégiés de par ordre de la terre dans le royaume de l'égHlilé divine ; aussi nous trouvons charmante celte phrase de Caumout:

« Explique qui voudra la canonisation de sainte Clotilde ! Il doit y avoir là-dessous quelque vieille histoire de chandeliers d'argent ! ■♦

Mais tout cela n'est que de la plaisanterie et le véritable V. Caumont n'est pas là tout entier ; son triomphe est dans la discussion, dans l'article incisif, dans la polémique quotidienne. Quelques-unes de se? pla'santeries sont res'ées célèbres, et tout le monde se souvient encore de Banville (de Rouelle?) , de l'huile de hannetons et surtout de VExlerminaleur, une des plus folles inventions du journalisme frac çais.

Arrêtons-nous un instant à cttle dernière plaisanterie. Le succès appelle l'imitation, le bruit appelle le bruit ; or, le Furet avait du succès et faisait du bruit ; il advint donc que plus d'un voulut combattre Furet ou tenter une concurrence impossible. Ce fut le bonheur de Caumont : avec une joie d'enfant, il voyait naître, il combfittait, il harcelait, il voyait mourir les feuilles rivales, et rien n'est plus comique que de le voir invariablement encadrer de noir et semer de larmes son Furet à chaque rival décédé. Le Carillon, le Mémorial Havj^ais, le Rôdeur furent l'ob jet de ses inépuisables épigrammes; et Caumont leur faisait des épitaphes, enregistrait leurs actes de décès, les pleurait avec une tristesse amusante au possible. — Unjourmême,ilfit plus: à côté des deux tombes d i Carillon et du Mémorial, il laissa une place vide pour les besjins d^ l'avenir !

Entre journaux, les épigrammes ne tirent pas à conséquence, et ce fut toujours pour une feuille littéraire une bonne fortune sans pareille que l'éclosion d une feuille rivale. Ah ! si les rivaux savaient ! — Mais ils ne savent pas, heureusement pour les railleurs. Ccmme il s'amuse de ces rivaux qui, dit-il, promettent à leur:? abonnés :

« Des extraits inédits de la passion de N. S. et du code de la pêche fluviale.

« Voilà pour la partie littéraire ! »

Comme il s-e rit de ces journaux qui gémissent « dans les abîmes du désab.nnement ! » Comme il leur crie joyeusement : « Le Cari'lon et le Mémorial passeront, mais le Furet ne passera point, et vos abonnés ne sont pas de ce mmde ! » Cjmme il représente ses rivaux mourans pleins de confiance dans le fameux : Beali pauperes spiritu !

Un jour que ses rivaux le laissaient tranquille pour cause de

décès, Schumacker fit paraître un numéro de journal : l'Exterminateur, journal destiné à combattre les hommes et les idées du Furet. Ramassant toutes les invectives jetées sur lai et sur les siens par ses adversaires, il fil un numéro unique, qui est le modè'e de ce qu'en patois littéraire on nomme éreintement. Le publia tomba dans le piège, on s'arràcha la feuille nouvelle , huit jours après, les rieurs changèrent, le publc tout entier fit voUe-fice en lisant dans le Furet du 21 mars 18il Vhibtoire de cette mystification nouvelle. Avec le bénéfice du numéro de l'Exterminateur, ce pauvre Furet avait acheté un gigot, et l'on avait chanté au dessert. . . la romance de Joseph !

La petite presse parisienne n'avait jamais inventé de passepasse plus épique , et ce fut un fou rire par toute la littérature locale.

La verve quotidienne de Caumont s'exerçait donc sur les préjugés, sur les journaux antagonistes, sur les réputations boufToones ; mais Caumont ainait encore à s'aTiuser aux dépens de Marchand et deBertranl, artistes dramatiques, dont la réputation et la popularité se trouvaient fort bien de ces réclames d'un nouveau genre. Le théâtre est encore une des grandes ressources de Caumont.

Tout cela n'est que la partie légère de son œuvra ; dans sa polémique, il louche à des choses plus sérieuses et plus vivantes; aussi, pendant que ses plaisanteries s'évanouissent petit à petit, ses articles railleurs sont dignes de rester dans la mémoire des lecteurs. — V. Caumont a trois antipathies profondes : il est l'ennemi né de la garde nationale , il ne saurait s'entendre avec le génie militaire, il ne pardonne pas aux sots, qu'ils soient philanthropes ou fonctionnaires, civils ou militaires, petits ou grands.

La garde nationale n'inspire point d'amour aux hommes de lettres en général, et l'hôtel des Haricots fut, de tout temps, hant4 par des écrivains ; j'e.xcuse donc chez V. Caumont cette répulsion pour ce corps aussi ennuyeux que patrioique. Si ce n'est pas ici la place de discuter l'opinion du journaliste récalcitrant, le moment est toujours bon pour dire que Le Français, né malin, inventa la bêtise '

Gaumont n'aime point les soldats citoyens, mais il plaint de tout son cœur leurs officiers. « Ces ilotes de l'épauleite , de ne trouver personne pour obéir lorsqu'ils se donnent tant de mal pour commander. »

On est joyeux rien que de voir la joie qu'il éprouve en apercevant les baïonnettes intelligentes aniver à une solennité civique.

« Quelques-uns des rares gardes nationaus présens sont venus à la solennité dans un débraillé des moins présentables ; plusieurs s'y sont rendus avec des bonnets à poil sans poil, ou complètement écbevelés ; d'autres se sont offerts à leurs concitoyens sous des schakos rendus verts par les outrages des armoires; quelques-uns ont, par une coupable insouciance, enduit leurs boutons de cire à giberne ; d'autres ont par mégarde blanchi leur giberne ; tous enfin se sont offerts en sacrifice aux rires de la population, n

Malgré sa couleur un peu vive, le tableau est assez exact. Ailleurs Caumont s'écrie :

« A mes doléances, comme à celles de mes pareils, les schahabahams municipaux répondent impertubablement avec la logique qui les caractérise : « Vous êtes tenus de vous amuser, n'est-ce pas '^ Eh bien, » nous déclarons que la garde nationale est une institution fort récréa- » tive : amusez-vous, trémoussez-vous, alignez vous bien ! C'est l'in- » tention de la préfecture. Dix centimes de cire à giberne et deux liards » d'enthousiasme, voilà votre affaire. Après cela si votre fusil vous fa- » tigue, conBez leà votre bonne, et allez donc! »

Ces raisonnemens tricornus ne peuvent changer son âme ; il n'espère point pour cela voir finir la parade j rien ne l'étonné d'ailleurs :

• La garde nationale est si drôle ! »

Un jour, il eut une grande joie ; il reçut d'un garde national de Montivilliers des lamentations suivies d'une demande de conseil ; alors il écrivit un article charmant sur les plaintes des victimes d'une institution t dont il a le chagrin d'être membre. » Que les punitions soient trop fortes, ainsi que vous vous en plaignez, dit-il,

« Cela ne nous étonnerait pas de la part de M. le commandant de la garde de Montivilliers Beaucoup de ses collègues sont moins humains

que lui, et nous avons connu plusieurs de ces Messieurs qui trouvaient que la gaillotine était une invention trop douce pour punir les négligences du cirage, de la giberne ouïes icnj/erfeclions du fourbissage des boutons de guêtres. Cela dépend des localités et du degré d'enihousiasœe dt s législateurs, •

Qae faire? — « Se jeter aux pieds du monarque ou se pourvoir en cassation. » — Mais le monarque a beaucoup d'occupations et la Cour de cassation est scabreuse, car « cei élablissemcnt public ne reçoit les réclamations les plus justes qu'après le dépôt préalable d'une petite somme de 37 fr. 50, qu'on ne rend jamais si l'on a tort, mais qu'on ne rend pas davantage si on a raison.

• Nous ne leur indiquerons donc qu'un moyen de sortir d'esclavage : c'est de nomnaer un autre chef de bitaillon aux élections prochaines, s'ils ont à se plaidre de cet officier supérieur, à moins qu'ils ne préfèrent n'en pas nommer du tout, ce qui serait encore plus spirituel. »

Il ne manque pas une occasion d'enregistrer les bévues et les attaques de zèle des conseils de discipline, sans craindre qu'on interprète à mal ses actions, car « son amour pour la garde nationale est assez connu ! »

Tandis que cet amour pour la garde nationale lui fait écrire vingt articles amusans, son amour pour Is génie lui dicte vingt drôleries du plus fin esprit et du plus pur bon sens. Au temps où Caumont écrivait, on pouvait prétendre qu'il se trompait ; aujourd'hui, il faut avouer qu'il avait raison, car toute sa colère venait de ces fossés boueux et fétides qui enserraient la ville comme pour l'étouffer, de ces cavaliers et de ces talus bons à faire paitre des chèvres, qui empêchaient le Havre de s'étendre à l'aise. Il n'a pas assez d'épigrammes pour les fossés, il n'a pas assezde satires contre les cavaliers : il redouble à tout instant de verve contre les palissades, bonnes, non à défendre la ville, mais à faire des allumettes. Aussi, il attaque le génie en prose, en vers, dans des articles, dans des dessins, jusque dans les annonces :

« On désirerait trouver une armée anglaise qui consentît à s'arrêter dteux heures devant les redoutables planches dont le génie militaire vient da hérisser les abords de la place du Havre. »

Il improvise en son honneur des lamentations poétiques , ornées d'épigraphes dans ce genre :

« Le génie militaire du Havre a confisqué, dans l'intérêt de la défense de la place, 5 pieds 3 ponces de terrain qui avaient servi aux employés de l'octroi à planter trois choux et un jeune rosier du Bengale.

» Le génie militaire du Havre vient de tailler avec une serpe plusieurs piquets de bois, dont il a formé nne c'ôture semblable à celles des jardins bourgeois, et se dispose, dit on, à y faire poser des sonnettes , afin d'être prévenu à temps de la visite de l'ennemi.

» n a, de plus , desséché les fossés de la villa , afin de faciliter la pêche aux anguilles et le commerce des entrepreneurs de pompes funèbres. »

Alors il commence :

A toi, risible corps que, dans son ironie, Ton créateur malin a baptisé Génie,

A toi, preux saldat terrassier ; A toi, noble amateur de paisibles batailles, Grand rebadigeonneur de petites murailles,

Vauban devenu menuisier !

Deux mots : Avec la ville il faut régler ton compte ; Dis, dans le fond du cœur, n'as-tu pas quelque honte

Da construire à coup de rabot.

Non de ces puissans forts assis sur la falaise. Mais de frêles piquets qu'une cavale anglaise

Briserait avec son sabot?

Sus ! à l'œuvre. Génie, il faut que tu te mettes ; Montre-nous des canons, et non des allumettes !

Dans ton aveuglement complet, Attends tu que l'Anglais de ses arsenaux sorte, Et crois-tu qu'il viendra, chapeau bas, à ta porte,

Crier : Le cordon, s'il vous plaît?

S'il s'agissait pour toi de briser les gouttières, Venant insolemment pisser sur tes frontières

Les eaux du toit de ton voisin, Oa de chasser l'enfant qui danse dans ton herbe, Où le verrait alors, triomphant et superbe,

Carillonner tout ion tccîin.

Alors on te verrait, selon tes habitudes, Interroger le Code au titre : Servitudes ;

Alors ton esprit tracassier Voudrait de la chicane épuiser l'écritoire, Car les faits glorieux de ta trop longue histoire Sont les exploits de ton huissier !

Génie, ô bon génie ! écoute mon orade ! Il faudrait que le ciel nous dotât d'un miracle

Pour qu'il nous sauvât par tes mains, £)t que notre pays que ta sottise immole Vît se renouveler l'assaut du Capitole

Sauvé par les oisons romains !

On peut le dire à présent, V. Gaumont avait raison de rire et de railler ; mais il eut encore raison de railler et de rire lorsque la question d'un agrandissement du port vint à se présenter. Examinant la question sous le point de vue de l'avenir, et se sentant assez d'auiace pour ne point craindre les vanités piquées et les intérêts blessés, il suivit sa conviction et fit à ce si'jet une série d'articles remarquables ; de ce côté encore, l'avenir commence à lui donner raison. — Dins celle campagne, que peut-on reprocher à Csiumont? un peu d'abus des personnalités. Et puis? rien. — La scène o'élargit, et le journaliste redouble de verve et d'esprit.— Mai s faites ce que l'on fait pour Aristophane, ôtez le nom de Socrate et vous aurez une excellente figure d'ingénieur dans cet auteur de

Trois plans, dont un absurde (et c'est celui qu'il vante)

qui, appelé à développer ses idées, ne développe que sa yanité, et termine par cette péroraison épique :

Mon plan est sans défaut<«, car c'est moi qui l'ai fait !

Sur ce point, comme pour les risibles cavaliers du génie, il est intraitable, et rien ne saurait arrêter sa verve. De quelle audace s'étonnerait-on après qu'on l'a vu imprimer tout au long une pièce de circonstance que la censure préfectorale avait écartée de la scène sous le prétexte que « il n'est pas convenable que les représentans d'une autorité quelconque soient livrés à la

risée du public. » Même lorsque cette autorité, abusant de ce qu'elle est de l'Etat, transforme ses devoirs en droits et prétend n'avoir qu3 sa vanité pour guide. La censure publique devrait être essentiellement libre, car le droit des administrations finit 3Ù commencent les intérêts publics ; le blâme public doit être le frein logique des institutions créées pour le seul bien publia.

Tel est noire avis, et cet avis est conforme à celui de V. Gaumont, comme à l'avis de tout le monde, les fonctionnaires seuls exceptés.

J'avoue que rien ne me parait plus utile que le ridicule ; c'est une arme excellente qui se brise lorsqu'on la veut employer mal à propos, mais qui entre profondément dès qu'on l'emploie jaslement. Il y a des choses qui sont au-dessus de l'ironie ; montrer que l'on rsdoute la raillerie, c'est donc montrer qu'on se reconnaît vulnérable. V. CaumoDt le savait bien, oaisque chaque censure le rendait joyeux et lui donuait un redoublement de verve. Il fàufc l'avouer, la lâdi3 de G^nraont était des plus difficiles; ne pouvant guère éviter la personnalité, puisque la rai lerie demanda à ce qu'on descende à l'étude des détails, il ne pouvait guère éviter la censure, puisque l'ironie veut que l'on dévoile les côtés mesquins des choï^es. Or, on est plus blessé d'une critique légère, miis ironique, que d'une critique profonde, mais calme; c'est peut-être parce que l'on sent que l'ironie est plus comprise des ma-ses que l'on est ainsi ; il est vrai cependant que les fdibles sont intolérans en matière de raillerie. Tel homme d'Etat qui s'écrie: Vous n'é:è v^erez jamais vosinjuresjusqu'à la hauteur de mou mépris, ne pourrail point s'écrier de même : Vous ne lancerez point vos épigrammo3 jusqu'à la hauteur de mon amour-propre. Disons le, puisque l'occasion s'en présente : Les abus qui ont leur source dans le mode de gouvernement doivent être combattus par la logique plus encore que par l'ironie ; les abus qui ont leur source dans l'ég usme ou dans la vanité des castes doivent être combattus plutôt par le rilicule que par I3 raisouuemeat ; car, dans un cas, il faut élever le peuple, tandis que dans Vautre cas, il ne faut qu'abaisser une secte privilégiée ou enorgueillie.

Comme les grands abus ont pour soutien la masse des petits abus, le railleur fait donc une œuvre utile à tous ; sa besogne est moins vaste, mais elle est plus quotidienne. Le iliiiosophe frappe, le railleur lime. Il n'y a pas d'évolution humaine qui ne soit préparée autant par les penseurs que par les railleur?. C-lui qui a dit : le rire est une iûfirmité, s'est trompé ; il y a des rires qui sont des f mfares, il y a des rieurs qui sonnent la charge.

V. Caumont a conscience de sa force et de son devoir ; il ne se laisse arrêter par rien, et, comme il critique le génie dans ses fautes, il raille les gens dans leurs erreurs ou dans leurs sottises. — Mais, en vérité, la tâche de raconter de telles choses est ardue au possible et l'on redoute à tout moment d'écorcher au \if ce qu'on ne croyait qu'effleurer et de réveiller des rancunes endormies. Il faut parler cependant. Disons-le, avec toutes les circonlocutions possibles et impossibles, un des grands amusemens de Caumont est de chercher noise aux autorités municipales de France et de Navarre, et voire même de Basse-Normandie.

Sil advient qu'aux régates havraises, une administration montre une préférence trop marquée pour les concurrens étrangers, Caumont s'empresse de protester, soit par des articles, soit par des décrets, soit pir des annonces.

Il lui semble tout naturel que l'on ne favorise pas les siens , mais il ne saurait admettre que Ion favorise les étrangers ; c'est alors qu'il écrit que li luite était inégale, que trois barques anglaises ne pesaient pas autant qu'une seule barque française , qu'il eût été aussi spirituel de faire courir un cheval de labour avec un pur-sang, et il s'étonne qu'on se soit séparé

« Sans songer à entonner le God save ihe King , qui cependant n'eût pas été déplacé dans cette fête toute nationale. »

Il pardonne pourtant, mais la chose se renouvelant l'année suivante , il se met en colère ; il fait prononcer les discours patriotiques en anglais ; et puis il tourne casaque et s'en va lire au nez des sots.

• Dis nous, ô Clio du Perrey, les désastres qui ont signalé la procession grotesque de quelques bateliers bourgeois sur le sein d'Ani'

phytrite ! (Dorât de Cubières.) Peins-nous , muse, peins-nous leurs transes au milieu de la plaine liquide I (M. le chevalier de Boufflers.) Prends ta trompette, muse, prends ta trompette et .raconte-nous les

dangers qu'ont couru les escarpins vernis de quelques amateurs

de ridicule dans l'humide élément ! (Baour-Lormian.) »

Mais une page achevée , charmante, c'est cette page consacrée aux amateurs canotiers, fleur des pois de notre gentilhommtrieen partie double, dont le costume tient également des Tircis de feu Berquin et des pirates du théâtre Feydeau.

• Quand ces aautonniers intrépides eurent complètement reboutonné leurs gants paille-tendre , ils résolurent de gagner leur esquif (Fénelon , archevêque de Cambrai); mais les dangers de la mer en courroux se présentèrent à eux dans toute l'immensité de leur horreur. Ils risquaient de se noyer jusqu'au sous-pied!

» Quelques courageux citoyens comprirent le péril, et, autant par un sentiment d'humanilé que par attachement pour les pièces de cinq sous que les bergers-corsaires prodiguaient à leur dévouement, ces citoyens les transportèrent secs et bien conditionnés dans leurs barques fort élégantPs, mais peu solides.

» Une vive anxiété se pe-gnit alors sur les traits de la multitude, et l'on s'attendit à chaque instant à les voir ramer avec des houlettes ornées de rubans lilas. Cependant il n'en fut rien ; ils se contentèrent d'avirons d'acajou, et partirent.

» Ils revinrent enfin; mais aucun d'eux ne reçut des mains de la grâce et de la beauté (Courrier du Havre), c'est-à-dire des mains de M. le maire, le prix destiné au vainqueur ! »

Tout le monde a vu, tout le monde voit ces corsaires-bergers, marins d'eau douce, dont les laï tou triomphans nous ont tant écorché les oreilles. Comme il se raille des poseurs et des fats, comme il sait rire!

Ce n'est là qu'une escarmouche ; il livre ses combats pour de plus grandes causes, car il est, avant tout, partisan de la justice et de la liberté. — Il se rai le donc sans vergogne de ce maire qui ferme les cafés le dimanche et dont l'ordonnance a pour but de procurer à ses admio s rés « le bouheur que donne la paix de l'âme. » Ce n'est là que de l'eicés de zèle clérical, et Caumonl se montre indulgent. Patience, il va devenir sérieux en restant ironique; la question s'élevant, il va s'élever, et nous

croirons lire les Guêpes^ d'A. Karr, et parfois les boutade» de Voltaire.

Où réunit une commission pour statuer sur l'agrandissement du Havre, le i-'urei rédige sa pétition au roi et Caumont paile ainsi :

» Sire,

» Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler de la ville du Havre, et il nous semble môme vous avoir deux fois rencontré dans la rue.

» Nous ne savons si vsus vous en Alt s aperçu, mais tous lee habitaiis de celle ville qui n'ont pas 25,000 livres de renies ne respirent qu'avec la plus grande difûcullé. (Ceux qui ont 25,000 livres de rente habitenttoujours la campagne.) Cei état de choses tient à deux causps :

i> 1° Les foïfcésde la ville, qui ne servent pas à grand'chose, et qu'on ne nettoie jamais ;

2° L'état major du génie militaire, qui ne sert à rien, et qu'on devrait bien nettoyer.

• Ctci n'est point une plaifanterie. Sire; l'odeur de nos fossés est, ;iprès le génie militaire, tout ce qu'il y a de plus désagréable au monde, et, pour notre part, nous aimerions mieux les travaux forcés, d'où l'on a l'espoir de fortir.

» François l'^'', votre auguste aïeul , qui a fondé la ville et donné son norn à la place qji s'appelle ainsi , parce qu'il y a des pilotes et une fontaine très laiie , François ^^ Sire , l'avait fort bien compris , il y a quflqiies années, et la preuve c'est q'i'il nous avait totalement privés de fuselés et n'avait pas pensé à nous doter du génie militaire.

» Louis XIII , roi de France , et Richelieu I" , roi des Français, nous laiitèreot parfaitement tranquilles et ne s'en trouvèrent pas plus mal.

» Il y eut bien , sous leur règne , quelques arquebupades distribuées de ci de là , bous une foule de prétextes, et particulièrement sur le refus de consentir à une augmentation sur l'impôt des portes et fenêtres , mais quand les récalcitrans furent morts , les vivans payèrent un peu plus cher , et tout a'ia pour le mieux.

» Louis XIV , que les historiens ont appelé le Grand , probablement à cause du supplément de la'ons qu'il avait ajouté à ses bottes, si nous en croyons M. le duc de Saint Simon qui l'a beaucoup connu , et M. E. Sje qui se vanle de lui avoir parlé , Louis XIV eut , à cinq ans et demi, la déplorable manie de créer le corps du génie militaire^ corpi

que nous voudrions bien pouvoir extirper aujourd'hui , ce qui ne serait que juste, depuis le temps qu'il nous fait souffrir.

» Sous Louis XV, on mit de l'eau dans les fossés.

» Cependant, pendant ce temps , l'état civil n'avait pas chômé

Les maisons n'étaient plus assez larges, et le génie était beaucoup trop long à agrandir la ville.

» Les habitans s'adressèrent alors au génie militaire , Sire , et lui tinrent à peu près ce langage :

« Nous étouffons , mou bon génie; abats tes fossés , mon chéri. •

» Mais le génie leur répondit :

• Etoufft z si cela vous fait plaisir et raêoae si cela ne vous fait pas plaisir; je n'ai pas le droit de vous en empêcher. Mes fossés m'appartiennent et vous leur appart^nf^z , ils sont à moi et vous êtes à eux comme rbo:nme est au malheur, comme Lille est en Flandre, comme le «ous-piedestà laculoile. Bonso'r et portez-vous mal.

» Alors, Sire, que firent les habitans? —Ce qu'ils firent les habitans? — Ils firent des pétitions au gouvernement , mais le gouvernement changea quatorze fo's de nom, da drapeau et de domicile. Le gouvernement perdit plusieurs fois sa place, mais les fossés gardèrent la leur,

» Alors, Sire, la guerre arrriva. —On dit aux habitans dont on avait besoin pour le quart d'heure : » Sjyez bien gentils , laissez bouillir le » mouton, Les fossés vous défendent du côté de la porte d'ingouville. » Fichez-nous la paix, et quand elle aura li?u , la paix , on vous abattra • les fossés qui vous offusquent. Vous pourrez en mettre la terre d^ns ». des pots à fl3ur. Pour le moment, payez, faites-vous éreinter ; c'tst t pour votre bien 1 »

« Les habitans, qui sont très dot^ de leur naturel, Sire, se déguisèrent en gardes nationaux, et s'en allèrent du côté de la porte d'ingouville, pour administrer une raclée militaire et complète anx Anglais , DOS bons voisins.

» Mais nos bons voisins, les Anglais , nous bombardèrent à tire-

)a-Rigault du côté de la porte du Perrey ; tant qu'aux fossés , ils ne se doutaient même pas de leur existence.

^ Enfin, Sire, après vingt cinq ans d'une paix aussi complète que jpossible, le gouvernement nous a envoyé M. le vice-amiral Baudin, qui

( ÎOO )

»st reparti tout de suite, et M. Beautemps-Beauprè, qui n'a pas pu repartir, puisqu'il n'pst pas venu du tout.

» L'amiral Baudin; , est parti pour Toulon en noos laissant

sa carte de vi&ite, miis vous devpz bien penser. Sire, qu'il nous est assez difficile d'aller lui faire nos observations, vul'^Ioignement de son domicile.

• PourM.Beautemps Beaupré, on nous assure qu'il vient de demander ses pisseports pour aller visiter le Saint Sépulcre , à Jérusalem , en Douf recommandant de lui écrire en Judée, poste restante.

» Et maintenant, nous vous le demandons, Sire, cela peut-il durer plus longtemps ?

» Nous sommes, Sire, de Votre Majesté,

» Les très mal logés et très asphyxiés sujets. »

Gela peut durer 1 5 ans encore ! — Il faut îe dire bien haut, Caumont faisait là son œuvre de journaliste , il la faisait gaiement mais dignement ; tout cela est sérieux en dépit de l'ap parence.

Son esprit frondeur avait de quoi s'exercer, grâce aux décisions saugrenues de certaines administrations. Une de ces décisions qui prêta le plus à rire et à penser , ce fut celle d'un conseil municipal de Normandie • Yvetot , connu par la chanson de Béranger dans laquelle nous remarquons^deux oh ! oh ! dont les auteurs du Postillon de Lonjumeau ont depuis orné leur roman. » Le conseil municipal • le plus drôle des 86 départemens » s'assembla, un 14 août ; ils étaient « 15 hommes, et 15 parapluies n'ont pas rougi d'abriter ces 15 hommes I Et cependant il y avait de quoi rougir, si bleus qu'ils fussent ! • puis t lorsque les 15 sénateurs sejfurent réciproquement offert assez de prises et que la question des labatières^fut vidée » ils songèrent à l'objet de leur réunion et discoururent sur la bienfaisance que devait avoir leur ville. — Alors un membre prit la parole : • r dit q'ift de tout temps 1-s administrateurs charitabifs du royaume d Yvf toi (^ncit'nne mesiin) s'étaient monirf s trop pfu .«criipii'eux dans l'examen d s tiiits des asrpirausà Kurs bieLfaiis; que c'était ainsi qu'une

Multitude déjeunes filles d'Yvetot avaient obtenu des secours du Conseil pour subvenir à l'existence du fruit illégitime de leur coupable amour ; et il termina, le membre affreux, l'indécent membre, par proposer de décider qu'à l'avenir et pour éviter les abus, il ne fût point accordé de secours aux filles n'ayant qu'un enfant ! »

(Le fait est imprimé dans le Progressif cauchois da 18 aou*; 1841.)

La proposition étant acceptée, Gaumont part d'un immense éclat de rire et s'en va moralisant et plaisantant, toute verve dehors :

« Eh bien, MM. les conseillers municipaux de la ville d'Yvetot, vous êtes gentils ! si vous croyez avoir fait de belles choses, je vous eu fais mon compliment sincère, mes amours !

» Gomment, administrateurs spirituels, vous refusez des secours à une fille n'ayant qu'un enfant ! mais c'est forcer ces mêmes filles, qui pouvaient encore se repentir après le premier péché, à en commettre un second pour avoir la prime ! Mais c'est accorder une gratification extraordinaire (et très extraordinaire) à Satan, à ses pompes et à ses œuvres, vieillards aveugles !

» Vous ne sondez pas l'abîme d'immoralité dans lequel vous vous plongez jusqu'à la cravate, flambeaux de la municipalité; refuser des secours à une fille qui n'a qu'un enfant, téméraires ! — mais c'est anarchique, anti-social, révolutionnaire et buveur de sang, cela, Messieurs.

• Savez-vous bien que c'est du 93 revu, non corrigé et considérablement augmenté ? Foi d'honnête homme, 93 n'a jamais été si loin. — La loi d 1 6 fructidor an II de la République accordait bien, à la vérité, un petit encouragement pécuniaire aux jeunes personnes faibles, mais elle ne proportionnait pas le chiffre de la récompense au nombre des faiblesses !

» Et puis, la Répuplique, MM. les conseillers municipaux d'Yvetot, avait bien ses raisons d'en agir ainsi ; la République, qui consommait beaucoup de têtes, faisait en fille prévoyante toutes sortes d'efforts pour se constituer un fond de réserve. Mais vous conseillers municipaux d'Yvetot, vous qui êtes tous pères de famille, vous nourrissez-vous de cadavres, s'il vous plait? — Non, non, vous êtes des hommes étabhs, que diable! et je vous ai vus, dans mes voyages, déjeunant de café au lait, avec une poupotte (deux au plus). Quelle manie vous prend donc aujourd'hui. Messieurs, de faire du registre de vos délibérations un

code hideux que nos petits neveux ne compulseront qu'avec épouvante. • Oh! non, non, je vous en adjure au nom de la pudeur, déchirez la, cette hideuse délibération, déchirez -la, il en est temps encore. »

Je n'ai point besoin de faire remarquer tout le bon secs et tout l'esprit de ces quelques lignes. Vous avez vu, en passant, que Caumont cite la loi? J'ai oublié de vous dire qu'il était jurisconsulte et que, dans son journal, l'occasion aidant, il traitait parfois des questions de droit. Sous son ironie, il cachait alors une logique invincible, et s'il rencontrait une coutume illogique, il en appellait comme d'abus, impitoyablement.

Une autre chose qu'il ne pouvait admettre, c'est l'ignorance des administrateurs; un maire qui parle patois lui semblait excessivement désopilant, et s'il arrivait qu'un journal le raillât sur sa gaieté, il redoublait de verve pour démontrer qu'il était stupide « de vouloir nous interdire la discussion des lois de la grammaire, sous prétexte que nous ne payons aucune patente, lorsqu'il soutenait qu'il était spirituel de se priver de cette formalité pour voter la Constitution du pays ! » Et rien ne l'amusait plus que de voir périr bien vite ce journal, d'un désabonnement chronique.

Il advint qu'un jour un maire publia une noie sur le sort des ouvriers, ses administrés ; c'était aller au-devant des critiques de Caumont, puisque c'était vouloir prouver que tout était bien dans le meilleur des mondes, en dépit de la réalité.

Une si belle occasion de railler ne se soustrait pas à de pareils journalistes. Caumont prit sa meilleure plume et se mit à écrire :

« On l'a bien des fois dit avant nous , les pauvres seraient bien heureux s'ils connaissaient leur bonheur, et l'on ne doit sincèrement plaindre que les infortunés millionnaires obligés de se faire philanthropes , pour employer le temps d'une manière récréative. »

Il plaint donc ce pauvre riche, qui a l'infirmité « de vouloir prouver aux indigens que la plus grande félicité d'un citoyen français est de se passer de soupe, » et qu'on peut « nager dans l'abondance au sein des privations ; » — « il ne s'agit pour cela que d'avoir de l'économie et de se priver de nourriture ! »

( im )

Suit, d'après ce philanthrope, le tableau des ressources et des dépenses d'un ménage de journaher, composé de huit personnes ; ci ce compte simulé :

Salaires.

Le père gagne 10 fr. la semaine, soit par an Fr. 520

La femme fait le ménage. .^ , —

Un garçon de 16 à 18 ans, 6 fr. la semaine 312

— de 12 à 14 ans, 4 fr. 50 — 234

Uue fille de 10 à 12 ans, 2 fr. 50 — 130

Trois enfans en bas âge —

Total ...Fr. 1,196

Dépenses .

Pour la nourriture et l'entretien du père Fr. 225

Dito dito de la mère 200

Dite dito d'un garçon de 16 à 18 ans. 200

Dito dito dito de 12 à 14 ans. 150

Dito dito dito de 10 à 12 ans. 100

Dito dito de trois enfans en bas âge. 240

Loyer de la maison 70

Total Fr. 1,185

Le rapport fait observer de plus que si on remplace le pain côté parle pain non côté, on a une économie de 91, 25 par an, soit 25 cent, par jour ; ce qui permet d'acheter par semaine, à 1 fr. 75 d'économie :

1 kilo^'. l/2de viande, à 70 cent.. soit.. 1, 05j . gr 1 /2 boisseau de pommes de terre », 60( '

Gaumont ajoute, après ce compte simulé, quatre personnes chargées d'en nourrir huit, peuvent économiser 11 fr. par an !

« Quelques critiques de mauyaise foi pourraient signaler quelques défectuosités dans ce régime ils diraient par exemple, ces critiques ,

de mauvaise foi, que Dieu n'a pas entendu donner aux philanthropes seuls le monopole des bœufs et des moutons, ils soutiendraient peutêtre que le pauvre, ainsi condamné au pain forcé à perpétuité, ne trouverait peut-être pas, dans ce régime, la force en échange de laquelle un fabricant philanthrope lui jette, chaque année, 520 fr.

» Ils ne tient qu'à eux de partager, chaque semaine, er.tre huit, ui)e livre 1 /2 de viande ! — 11 ne s'agit pour cela que de s'habituer au pain à l'usage des caniche"? de bonne maison, et la théorie des philanthropes en conseille l'emploi ; nous n'avons f ncore entendu dire , jusqu'à présent , qu'aucun philanthrope en soit à l'application. »

Voilà ce qu'il dit, cet esprit charmant, ce penseur de bon sens ; et certes il ne dit pas tout, car la question est grave : elle touche aux grands problèmes de l'avenir, elle est une des grandes préoccupations de cette belle science qui s'appelle l'écomie sociale, elle est une des questions vitales des sociétés libres et riches de l'avenir. — Mais il dit tout ce qu'il faut dire lorsqu'il termine ainsi sa boutade mélancolique :

" 0 philanthropes millionnaires, mes amis, vous nous feriez toujours rire, si vous ne nous forciez pas quelquefois à pleurer! »

Redescendons de la critique sociale à la critique des égoïstes, des vaniteux, des banquistes et des sots. — C'est dans une de ses satires versifiées que se trouve ce mot excellent :

(ècrivani) receties ordinaires :

Zéro, zéro, zéro !

Arbatk, à part.

Qu'il est rond en affaires.

Le fait est qu'il était rond comme un zéro, ce bon administra-^ leur à qui Canmunt fait ainsi louer le vieux mélodrame :

Voyez Pixdrécourt ! Quelle prose touchante.

Quel pathos vertueux dont le bourgeois s'enchante!

L'orpheline, lestée en une vieille tour,

D'un page maigre ot blond attendant le retour,

Et pour tuer le temps, gravant sur les tourelles,

Quatre cœurs enflammés et dix-huit tourterelles;

Le tuteur rocailleux dont la botte à revers

Indique à tous les yeux un cœur noir et pervers ;

Le traître castillan qui dans la nuit tressaille

Et dont le remords met les cheveux en broussaille ;

Puis, pour atténuer ces lugubres couleurs.

Le niais qui ricane en versant quelques pleurs

Et qui -vient annoncer, quand la pièce est finie, La vertu triomphante et l'audace punie ! C'est là l'art ! c'était là le beau genre hideux Dont Paris s'abreuvait en dix-huit cent vingt-deux !

N'est-ce point là le vieux drame, enfance d'un art débile encore, mais réservé à de grandes destinées?

Abandonnons, à regret, cette œuvra quotidienne de Caumoni. laissons le Furet pour parcourir un peu les brochures ds cet infatigable railleur.

Mais avant, un dernier mot sur ce Furet, de si joyeuse mémoire ; ne quittons pas le journal sans dire un seul mot des aides de camp de Victor Caumont. — Scbumacker — Chicot — D K D'Huit — Caumont, jurisconsulte érainent, caporal démissionnaire delà garde nat'oaale, baron de Schuflick, avait pour second un autre Havrais, mort comme lui, F. Gaffney, qui plus d'une fois rivalisa de zèle, sinon d'esprit, avec son rédacteur en chef. — Nous ne croyons point devoir nous étendre sur GafTney, bien inférieur à Caumont; notre article ne serait qu'une pâle copie de l'article présent. Disons donc tout simplement qu'il existe de F. Gafïoey un Plaidoyer en vers, prononcé par lui dans un procès de presse survenu entre le journal où il écrivait et le directeur du théâtre, M. Provence ; ce plaidoyer, malgré son excentricité, fit donner gain de cause à son auteur.

Et maintenant, laissons le Furet et discourons à l'aventure sur les œuvres de V. Caumont. Dans les brochures, nous retrouverons les mêmes amitiés et les mêmes antipathies que dans le journal, mais ces sentimens parleront plus librement, et Caumont ne se gênera point alors pour répéter ce qu'il disait de lui-même, dans le fwref, à propos de son expulsion, des gracieusetés directoriales :

Pour ne point mendier ma carte de parterre,

En passant au bureau comme tout prolétaire,

.l'entre joyeux et fier, sans ostentation,

Et brave le veto de la direction.

J'ai le droit de trouver tout mauvais, exécrable,

Acteurs et directeur, môtne l'incomparable ;

Je suis du peuple, moi ! Je paye et ris de tout !

( im )

C'est ainsi qu'il terminera sa Lettre sur les entrepôts (1) par ces mots fièrement lancés en pleine foule :

Au peupip. — Et moi j'en suis, — au peuple soulevé Toute arme peut servir : — le glaive ou le pavé !

Il critique sans vergogne ce qui lui déplaît dans les projets nouveaux, comme il critiqua ce qui lui déplut jadis ; — il le remet en mémoire eo frappant à nouveau sur une chose qu'il ne peut admettre et qu'il critiquait

Quand la ville opulente,

Dépensant ses trésors d'une façon galante, Se donnait à grand trais le plaisir singulier De construire un palais pour mettre un escalier.

La critique des monumens publics fut toujours libre. Eh bien, disons-le, V. Caumont, selon son habitude, résume en une ligne toute une argumentation très sérieuse, et je mets au défi qu'on aille examiner sérieusement le Musée-Bibliothèque sans s'écrier dès l'entrée :

Quel plaisir singulier

De construire un palais pour mettre un escalier !

Ce palais, construit pour loger un escalier, me semble parfaitement jugé par Caumont, en deux vers. Et ce jugement a l'immense av.intage de se graver d'un coup dans la mémoire, autant par sa concision que par sa frappante vérité.

Et puis comme il s'amuse de la commission nommée pour discuter les entrepôts, mais priée de s'occuper d'autre chose, soit, par exemple :

Si le soleil est clair ; si deux et deux font quatre.

Si le canal Vauban, comme tout autre fleuve, Coule de bas en haut, ou bien de haut en bas, Pour, le tout, être mis au Journal des Débats !

Helas ! que j'en connais, que vous en connaissez de commissions semblables, et comme il a bien raison de se moquer de

1) Le Havre, de l'imprimerie de Lamy, 1850.

ces tribunaux composés souvent des élémeos les plus hélérpdites, afin de s'occuper des questions les plus saugrenues, le tout pour n'aboutira rien. — Aussi, j'approuve fort Caumont de railler une commission qui, chargée de discuter les intérêts locaux, se recrute presque toute en dehors de la localité. — Voilà encore une chose des moins rares et des plus illogiques, une chose qui fait écrire à Caumont :

Parmi les invités qui sont douze ou bien treize , Il nomme six Rouennais, deux habitans d'Elbeuf, Un Normand de Domfromt (je suis, je crois, à neuf), Un Chinois de Nankin, un naturel de Gênes ; Puis , pour faire l'appoint, deux ou trois indigènes !

Est-ce qu'en cherchant bien on ne trouverait pas plus d'une occasion d'appliquer cette boutade ?

Mais avant de courir de ci , de là parmi les brochures et les feuillets détachés, arrêtons-nous un temps à une œuvre burlesque : Tigresse CuloUin ou l'exagéralion de la vertu , tragédie classique et romaine en quatre actes et en vers plus oa moins français (par V. Caumont, Havre, imprimerie Lamy,1844). Cette parodie (de la Lucrèce de M. Ponsard) vaut certes mieux que beaucoup de parodies célèbres, mais ce qui la rend plus précieuse, c'est la lettre qui la précède, lettre adressée au préfet qui a interdit la représentation de cette pièce (au Havre), lettre véritablement étourdissante de verve. — Commençant par en appeler au public, il proteste ensuite contre l'accusation d'indécence lancée contre sa pièce :

« Bien loin d'avoir été iniécent , comme vous le prétendez, Monsieur le préfet, je me reproche amèrement la trop grande quantité de feuilles de vignes dont j'ai jonché mes récits ; c'est au point que je n'ai pas osé mettre une seule fois dans la bouche de mes personnages un mot tout à fait de circonstance , cependant ; un mot qu'on dit encorn tous les soirs à la Comédie-Française en présence de la meilleure compagnie ; un mot enfin que Molière a si souvent prononcé et dont Louis XIV a toujours ri. — Il est vrai que je ne suis pas Molière, et que je n'ai pas le droit de tout dire : la preuve, c'est que vous m'empêchez de parler, vous qui n'êtes pas Louis XIV. »

t*uis il cite à ^a décharge des passages légerô et noa censurés^ qu'il preod dans les parodies restées célèbres : Cornaro ou /e tyran pas doux (Aiigelo, tyran de Padoue, deV. Hugo), les Hures- Graves (les Bargraves, de V. Hugo), Harnaii ou la contrainte par cor (Hernani, de V. Hugo). Alors il dit :

« Maintenant, Monsieur le préfet, que je vous ai cité mes auteurs, auteurs un peu folâtres, 'J'en conviens, mais fort spirituels, je vous en réponds, je prends la liberté de vous dire ceci : faites-moi l'honneur de lire ma pièce (que vous n'avez pas encore lue, j'ensuis sûr, et que vous avez interdite), et je vous jure que, si vous y rencontrez une indécence aussi forte que toutes celles dont fourmillent les trois petits ouvrages susmentionnés, sans parler de trente autres dot t je vous fais t,Tâce, tous autorisés par M. le ministre de l'intérieur, je consens à tout... même à faire partie de l'Académie à'^ Rouen. »

« Je regrette, moi, chétif, d'avoir à vous faire, à vous. Monsieur le préfet, qui êtes académicien [de Rouen) un cours de littérature; néanmoins, j'ai le droit de m'étonner que vous ayez pu oublier un instant les préceptes élémentaires de l'art jusqu'au point de condamner une parodie, parce qu'elle est triviale.

.. Mais, Monsieur le préfet, la trivialité, c'est la condition essentielle de la parodie! Mais la parodie, Monsieur le préfet, c'est l'antipode du genre noble! c'est la démonstration par l'excès contraire du ridicule de cetie langue prétentieusement impossible que parlent les héros grecs et romains changeant les destins du monde dans un salon de six pieds carrés, en criant bien haut leurs projets politiques à leurs valets de chambre ; ces valets de chambre traditionnellement héroïques que vous savez, qui sont payés pour recevoir des confidences , et qui trahissent pluri de secrets qu'ils ne cirent de paires de bottes.

, Hors la trivialité, Monsieur le préfet, point de salut pour la parodie car la parodie n'est pas une 3olie femme : elle a toujours le droit de rire sans montrer des perles. Une paroiie en vers sérieux serait aussi ridicule que le Gode pénal en chansons ! .

Nous citons tout cela parce que Caumont plaide trop bien la cause de la parodie po^r qu'il ne nous fasse point pardonner les rares citations que nous allons faire de sa Tùjresse Culoltin. Citons d'abord la péroraison charmante de sonépitre :

« La censure, dans son inconséquence, ressemble à ces espèces de

îemmes en fer-blanc que produit l'Angleterre, ces myladies longues, sèches et jaunes, qui rougissent sous l'éventail au seul nom d'un hautde chausses, tout en se permettant incognito l'illégal passe-temps d'une conversation criminelle.

» Un de mes amis a prétendu justifier votre sévérité en l'attribuant à ce vers dans lequel je me permets d'estimer à cent écus l'armée du prince de Monaco.

» Loin d'être révolutionnaire, j'ai une si grande horreur des armes à feu, que j'ai toujours refusé de monter ma garde.

» Si j'ai quelquefois fait des journaux, je vous assure, Monsieur le préfet, que je n'en lis jamais. — Pas si bête !

» Mazarin, un grand homme d'Etat, ne vous en déplaise, l'a dit autrefois : M Laissons-les chanter, ils payeront. » Enthousiaste admirateur de cette maxime vraioient libérale, j'ai encore versé l'année dernière 27 fr. 43 aux mains de mon percepteur ; laissez-moi donc chanter. Monsieur le préfet, j'ai ma quittance ! »

Eq d<^pit de la recherche du style de parodie, la tirade suivante décèle un écrivain comique ?

Brctus.

0 Rome, ô mon pays ! que les Tarquins tes maîtres

Ont écrasé d'impôts de portes et fenêtres ;

Rome, où sont donc les temps, où, sur les bords du Pô,

Chacun de tes enfans mettait la poule au pot ?

Où mon aïeul Numa, vieillard à barbe blanche ,

Jetait des cervelas au peuple le dimanche?

Rome, ô mon noble amour, énergique beauté

Que frappe du talon un despote éreinté ,

Rome, tu t'encanaille et ta vertu détale.

Minerve a décampé , l'on ne voit de Vestale

Que dans les opéras de M. Spontini ,

Le luxe a commencé, la démence a fini.

Le courage a filé, la pudeur déménage.

Et quand les Dieux s'en vont, on leur dit : Bon voyage !

Ces vers sortent bien évidemment d'une plume habituée à de plus nobles travaux, et je ne connais pas une parodie qui soit

versifiée avec cette supériorité, plusieurs de ces vers sont des vers de satire et non de parodie, et je mets au nombre des vers excellens :

Le luxe a commencé, la démence a fini,

comme modèle de vers contenaot une idée juste et grande;

Et quand les Dieux s'en vont; on leur dit : Bon voyage !

comme modèle de vers contenant une pensée satirique et viaie.

II faut à tout instant s'attendre avec Caumont, à des phrases, à des vers, à des idées qui jaillissent impétueusement et dominent toute la tirade; il a des éclosions spontanées de bon sens et de vérité qui surprennent même ceux-là qui se sont familiarisés avec lui.

Quel excellent modèle de ministre non responsable, s'abritant derrière un collègue, que ce Brutus qui se propose d'être premier consul, avec un imbécile pour second , parce que , dit il :

En partageant ainsi tous les pouvoirs royaux , Je goberai la prune, il aurait les noyaux !

Il n'y a certes pas que les Brutus romains pour faire de pareils calculs, et Caumont le savait bien.

Citons encore quelques fragmens de l'amoureuse déclaration de Seplures ;

Ce pauvre Culottin n'est pas même électeur ! Mais moi, Tigreste, moi, le fils d'un grand monarque Dont devra s'occuper bien sûr plus tard Plutarque , Moi qui peux te donner des meub'es d'acajou ; Moi qui peux t'habiller comme un petit bijou !

"Viens, ma Tigresse, viens, je te ferai des jours Nattés, tissés, tressés de soie et de velours !

Viens, tu pourras ouïr la m^isique que j'ai , Qui te jouera des airs de Loïsa Puget , Et les ambassadeurs des Etats limitrophes M'apporteront pour toi leurs pi as belles étoffes :

Leslnoes leurs foulards! l'Egypte, ses cliameaux ! Les Suédois, leurs gants, et les Lapons leurs peaux ! Les Anglais leurs rasoirs, et les île* conquises, Le lait frais du coco qui croît dans les Marquises !

Gomme dans la tragédie, Tigresse résiste à cette déclaralion digne d'être faite de gandin à lorette ; mais il suffit d'avoir montré que Caumont met de l'esprit partout ; j'abandonne à son malheur

Ce brave Gulottin ,

Il est indéclinable, à présent, en latin !

Je l'abandonne d'autant plus volontiers que, si spirituelle qu'elle soit , je n'aime point la parodie. Je sais bien qu'on ne parodie que ce qui est beau, à moins qu'on ne parodia ce qui est à la mode. — Dans ces deux cas, la spéculation évidente me répugne.

La parodie des grandes œuvres me semble presque une insulte , tant j'ai de respect pour l'art sublime ; je ne saurais donc admettre , sous réserve pourtant , que la parodie des choses de mode , espérant que le ridicule cessera d'être une réclame pour devenir un ennemi implacable , comme tous les amis maladroits. Hélas ! cette opinion me semble au rebours de l'opinion de beaucoup , car la parodie va loin , elle comprend les grosses farces qui ne sont , à bien les regarder , que des parodies de grandes passions dramatiques. Je le demande aux amis de la bouffonnerie , vaut-il mieux que je flatte leur goût hypocritement ou vaut-il mieux que je dise franchement ce qui me semble la vérité? Le critique doit-être franc, je suis franc et je dis avec Th. Gautier : « Nous avouons très humblement n'avoir jamais rien compris aux parodies Outre que

les parodies frappent souvent à faux , elles ont l'inconvénient de ridicuhser même les plus belles choses ; mais il n'en est pas moins convenu qu'elles font honneur aux ouvrages qui les provoquent. »

Je ne dis pas cela pour défendre la Lucrèce de M. Ponsard, qui fut un succès de réaction littéraire , le pire des succès après le succès d'acteur, comme le Duc Job. Lucrèce, succès de coterie;

'il"!

le Duc Job, saccès de Golerie. Tout cela ne vaut pas l'esprit qu'uB. y. Caumont dépense à faire une parodie !

Il me semble que je vous ai parlé de quelques épigrammes politiques ; je ne me ferai vraiment pas scrupule de citer de pareilles critiques , puisque , portant sur des faits historiques, elles ne sauraient être regardées comme des personnalités. Et d'ailleurs , l'homme qui se met en vue , soit dans les arts , soit dans les sciences , soit dans les événemens , ne doit pas s'attendre à n'être point critiqué jusque dans ses moindres actions; il doit donc avoir le bon esprit de ne point s'encolérer des épigrammes qu'il provoque. Mais à quoi bon nous excuser , l'épigramme a toujours eu droit de cité dans le monde.

Ouvrons la collection à\i Journal de l'Arrondissement du Havre,

qui, depuis , mais alors il était libéral et littéraire, nous

allons trouver, au mois d'octobre 1849, une dizaine d'épigrammes peu cohnues du public, mais dont plus d'une obtint un beau succès. Faisons notre choix ei citons presque sans commentaire :

Sur un commandant de la garde nationale.

Un chef de bataillon à la superbe panse

Dit aux soldats bourgeois : —Vous êtes tous parfaits.

Comptez sur ma reconnaissance

Quand j'endosserai vos effets.

Il serait peut-être utile de rappeler que cette boutade fut parfaitement comprise des habitués du Mont-de-Piété.

Blanc et rouge.

Le blanc veut voir pour lui les abus conservés, L'autre croit qu'à son tour il est temps qu'il y goûte. Les blancs sont simplement des rouges arrivés, Et les rouges des blancs en route.

Mais V. Caumont réserva ses pointes les plus fines pour railler la fureur guerrière qui vint sévir sur M. Thiers. On se rappelle que cet historien eut de grandes querelles politiques sous la Révolution, grâce à son amitié pour les discussions pointues et les interruptions épigrammatiques. De là des duels, de là aussi des épigramraes :

( iI3

Un libraire de jardinage

Improvisé législateur

Voulut être encor davantage En prêtant le collet au petit Thiers-bretteur. La chose est arrangée. On vient dans la boutique D'un armurier connu de tout homme prudent, En lui recommandant de soigner la pratique

Et d'éviter tout accident.

Je suis, monsieur, dit Thiers, représentant du Havre ,

Et, dans ce lieu, que dirait-on Si d'un représentant je faisais un cadavre? . . . Donnez-nous, s'il vous plaît, des balles de coton !

Toujours sur le duel.

Grand par le cœur, mais petit par la taille, L historien Thiers livre un très beau combat ; Mais il a toin, quand il se bat, De rester très vivant pour narrer la bataille.

Autre.

Des exploits du moderne Hercule Ses amis se montrent très fiers.

Ils ont bien tort. — L'arme du ridicule Par son recul a tué Thiers.

Autre.

Thiers et Bixio sont fort laids,

Leurs deux boules sont sans rivales, Et, lorsqu'on les a vus avec des pistolets. Chacun s'est écrié : Quelles drôles de balles !

Mais les deux plus célèbres de ces épigrammes sont les deux suivantes.

L'une paraît une actualité tant elle est véritablement moderne, tant elle touche aux idées du siècle en matière de pouvoir temporel.

Sur les affaires d'Italie.

Sur l'affaire de Rome, on se chamaille en France ; Moi, j'y vois pour ma part fort peu de différence :

Les blancs veulent la papauté

Et les rouges le pape ôté !

L'autre, qui est de la bonne facture, esi restée comme un modèle du genre, et on l'a souvent citée sans nommer son auteur :

Thiers et Bixio, que Dieu protège, Ne sont pas blessés, — Dieu merci !

Les pi.>tolets venaient de Liège ; Les balles en étaient aussi !

Cette dernière épigramme ayant été reproduite mais déialu- Tée\}3irV Ami du peuple, journal ultra-légitimiste, lu par ce qui nous" reste de marquis, Caumont protesta vigoureusement contre ce journal, qui trouvait son quatrain admirable « je ne le contredirai pas : il est en effet de la plus grande beauté » dit Caumont ; puis il termina sa lettre par le joli post-scriptum suivant :

« Quelques esprits cbagrins trouveront probablement que je fais un grand tapage à propos d'une très petite affaire. — Que de bruit pour un quatrain, dira-t-on !

» Je réponds à ceci : d'abord, que chacun défend ce qu'il a, le mieux et le plus longtemps qu'il peut ; voilà ce qui explique l'amour de ma propriété pour si peu importante qu'elle soit, et ce qui excuse jusqu'à un certain point les longueurs de ma lettre.

» Puis, je tiens essentiellement à ma réputation de poëte distingué. Je n'oublierai jamais que le marquis de Saint-Aulaire a dû à un seul quatrain son titre d'académicien et l'immortalité, ce qui n'est pas du tout la même chose. — Or, moi qui ne suis pas marquis et qui ne serai jamais de l'Académie, je veux m'arranger de façon à être immortel le plus longtemps possible. »

Dans ce même Arrondissement (qui depuis mais alors il

était libéral et littéraire) V. Caumont devait remporter un dernier triomphe en traitant cette haute question de droit civil et militaire, à savoir : Peut-on obliger un citoyen à se revêtir toujours d'un costume d'une certaine forme et d'une certaine couleur? — Vous devinez qa'il s'agit encore d'un plaidoyer en faveur des gardes nationaux tièdes livrés aux réquisitoires des capitaines-rapporteurs zélés, mais intolérans. On veut forcer certains citoyens calmes à porter une culotte bleue adornée de passe-poils fantaisistes ; on veut que le citoyen devienne la chose de son vêtement. Il n'en faut pas plus pour enflammer

Gaumont et pour lui dicter ces rétlexioas verveuses qui forment un véritable plaidoyer en faveur de la liberté de la culotte.

Passant en revue les armées peu vêtues de la Grèce et de Rome, il en arrive à reconnaître la nécessité forcée d'un uniforme, car, dit-il,

« La guerre n'étant qu'un plaisir de convention et rien ne ressemblant plus à un ami qu'un ennemi qu'on ne connaît pas , mais qu'on est obligé de tuer par respect humain, il arrivait fréquemment que les soldats des deux armées, vêtus de costumes de fantaisie, se fusillaient en commettant les quiproquos les plus divertissans.

« On a changé lout cela. — Désormais l'exercice àe la profession des armes est une chose très régulière. Lorsque cela plaît à un homme qui porte à son feutre une plume d'autruche, cent mille autres hommes, vêtus d'habits jaunes, doivent massacrer cent mille guerriers couverts d'habits verts, et tous ceux qui portent des pantalons noisette sont obligés de massacrer impitoyablement ceux qui sont ornés, par ordre supérieur, de culottes couleur abricot ! »

Qu'ele est spirituelle et charmanta, cette critique des guerres où deux cent mille hommes s'entreluent pour les vanités de deux hommes. Mais poursuivons :

« Des légistes, plus imprudeos que coupables, ont prétendu dans leurs écrits et soutenu par l'autorité de leur parole, que lorsqu'un homme s'était révélé à ses concitoyens, ne fût ce qu'une seule fois, avec une culotte bleue à passe-poils rouges, ce citoyen devenait en quelque sorte, par la fictiori de la loi, la propriété de sa culotte, au lieu d'avoir cette culotte en propriété et qu'il était si bien dans l'intention du législateur de le rendre l'accessoire de sa culotte et la dépendance de ses passe-poils, qu'il lui était mterdit de s'en séparer; de telle sorte que, dans l'opinion de ces jurisconsultes, le traité qui lie l'homme à sa culotte et le rend esclave de celle-ci, aurait, en droit, une plus grande puissance que Jeux des actes les plus importans de la vie humaine : le contrat de mariage etle bail.

» L'union forcée de l'homme et de sa culotte à passe-poils aurait plus de force qu'un bail ; car, à part quelques exceptions applicables au»' métairies de la Saintonge et du pays d'Aunis, le bail d'une maison ou d'une ferme ne peut obliger à habiter la ferme ou la maison plus de trois, six ou neuf années, à la volonté du preneur, tandis que si nous suivions aveuglément l'avis des jurisconsultes précités,

îa \ictirae serait condamnée à habiter sa culotte d'uiaiforme à perpétuité.

» Cette union qui , d'après ces principes erronés, ferait d'un homme jouissant de tous ses droits politiques , le vassal d'une culotte , aurait plus de puissance et plus de durée qu'un contrat de mariage , et ceci nous paraît facile à démontrer. Chacun sait , en effet , que , quelque respectables que soient les stipulations d'un acte de cette nature , l'usage et quelques circonstances de fait peuvent le rendre susceptible de modifications : par exemple , et sans parler ici de certaines infractions qui n'en sont pas moins fréquentes parce qu'elles sont occultes, infractions que le législateur qualifie de coups de canif, personne n'ignore que les règles de propriété et d'administration subisgeot une transformation sous l'empire de plusieurs circonstances , ici est la séparation du corps, la séparation de biens, l'emprisonnement du mari, les charpentes, couvertures et maUresses poutres dont les immeubles dotaux sont susceptibles ; id est encore le ravitaillement de la famille. (Consultez à cet égard les immortels travaux de Cujas, Pothieret autres parmi les anciens.)

» Voici donc un point de droit clairement établi : les conditions du contrat de mariage n'ont pas d'une manière absolue le caractère de l'immutabilité , et , le croirait-on? ce caractère , les capitaines-rapporteurs susdésignés voudraient l'appliquer à la culotte à passe-poils avec laquelle le garde national se voit forcé de passer son existence tout entière. D'après ces jurisconsultes , cette culotte qui s'empare du citoyen h son début dans la vie de garde national , il ne peut l'abandonner qu'au tombeau. Il lui est interdit de songer aux bénéfices d'une séparation ; il ne peut caresser l'espoir d'un divorce ; rien ne peut le soustraire à son sort ! En vain, la culotte périra. — Quel que soit le genre de son trépas : qu'elle soit dévorée par les vers ou rongée par les rats , que le soleil l'embrase de ses feux ou que les flots l'engloutissent sous leurs eaux , qu'elle succombe à la fleur de l'âge comme les premières illusions de la jeunesse ou qu'elle s'éteigne lentement ou obscurément au fond d'une armoire , rien de tout cela ne rendra la liberté au garde national qui l'implore , et le capitainerapporteur inflexible lui dira : — Achète une autre culotte ! car, pour ton malheur, tu as fait partie de la compagnie S. . ., et, comme l'a dit M. le colonel par intérim, la compagnie S... a fait par sa tenue l'orgueil de la légion et le désespoir des armées étrangères.

Achète une autre culotte ! car ta as fait partie de la compagnie S. . ., dont les passe poils ont eu tant de retentissement en Europe. Achète une autre culotte , et un jour, dans ta vieillesse, tes petits enfans diront de toi , en te contemplant avec admiration : Il était de la compagnie S . . . ! »

Franchement si le tribunal avait entendu un pareil plaidoyer, il n'eût jamais pu condamner sérieusement une baïonnette récalcitrante, comme le fit le conseil de discipline du Havre. Cet arrêt a révolté Caumo^t qui , ne plaidant que pour l'amour de l'art, continue son improvisation en déclarant cette sentence contraire :

• 1" Au droit canon et à l'autorité des conciles ;

» 2° Au droit des gens ;

» 3° Au droit civil ;

» 4° Aux principes de M. Thiers en matière de propriété.

» Le droit, qu'a chaque chrétien de se parer d'une culotte sans passepoils, est consacré par le droit canon et par l'autorité des conciles , en ce sens que ni le droit canon ni aucun des conciles , synodes provinciaux et assemblées pour conférer sur les affaires du clergé, ne se sont occupés de cette question, et lorsqu'on considère avec quel soin scrupuleux les Pères de l'Eglise ont réglé la moindre partie du vêtement des femmes ; lorsqu'on admire avec quelle connaissance profonde de sa matière, saint Ambroise et saint Chrysostome-bouche-d'Or ont déterminé le nombre d'épingles à emp'oyer dans l'intérêt des bonnes mœurs, on ne peut s'empêcher de dire que c'est à dessein que l'autorité a laissé dans l'ombre la question de la culotte ; — or , chacun connaît cette belle maxime du droit romain, qui s'est placée dans nos codes : Qui ne dit mot consent !

» Nous nous attendons ici à une objection de la part des capitaines rapporteurs. — Avec l'habileté qui les caractérise , ils ne manqueront pas de .s'écrier que les Pères de l'Eglise avaient autorité dans l'espèce, puisque saint Eloi , qui joignait à sa qualité d'évêque celle de garde des sceaux , fit au roi Dagobertune mercuriale des plus dignes sur la négligence de ce monarque , lorsqu'il mit sa culotte à l'envers , inspirant ainsi le mauvais exemple et scandalisant les gentilshommes de sa cour.

» Mais d'abord , Dagobert portait-il des culottes ? C'est un point historique assez délicat à éclaircir et qui est encore à cette heure le sujet de discussions fort intéressantes dans le sein de plusieurs Académies de province.

» Nous ne doutons pas un seul instant de l'empressement de tous les savans de la localité à apporter à la société le tribut de leurs recherche?.

» Les capitaines-rapporteurs du Havre ne négligeront pas de s'étayer sur un document fort discutable : — Nous voulons parler de la complainte qui constate l'aventure de cette culotte. — Sur ce point encore, nous ne désertons pas le terrain de la discussion. Cette complainte est, comme toutes les autres complaintes , une œuvre de fantaisie , qui ne prouve absolument rien, sinon qu'un poète folâtre aura éprouvé un jour le besoin de chanter quelque chose sur un autre air que celui de Fualdès. La musique ne peut rendre authentique un fait controuvé ; par conséquent, jusqu'à ce qu'on nous ait prouvé que lors du concile tenu en la ville de Constance, sous le règne de l'empereur Sigismond, le cardinal Brogni a fait réellement cuire sa fille, conjointement et solidairement avec un Juif nonàmé Eléazar, fait qui n'est attesté que par M. Scribe, musique d'IIalévy, nous persistons à récuser l'autorité de la romance qui, seule, viendrait appuyer l'anecdote de la culotte de Dagobert.

» Le droit des gens, d'où sont tirés les préceptes du droit civil et du droit criminel, autorise, chez toutes les nations policées, le citoyen à faire tout ce qui lui plaît, pourvu que cela ne nuise pas aux autres ; d'où la conséquence logique que personne n'a le droit d'imposer à autrui une culotte bleue plutôt qu'une culotte verte, puisque la culotte verte ne nuit à personne.

» Tout ce que la société peut exiger de ses membres, c'est qu'ils aient une culotte.

» Il ne nous reste plus, pour rendre la démonstration complète, qu'à justifier notre do-^trme par des extraits empruntés au remarquable livre de M. Thiers sur la propriété

€ La propriété est la chose postédée par le propriétaire , et plus un » homme a de .propriétés, plus cet homme est respectable . »

» Ea d autres termes, moins un citoyen est modéré comme propriétaire, plus il est honnête.

» Cette définitioa si nette, si précise et si goûtée ne laisse absolument rien à désirer aux propriétaires ; elle embrasse un cercle tellement vaste, qae la culotte, chose mobilière, y trouve sa place. »

« Mais, ce fait étant incontestabl? : — Que la culotte est une propriété tout aussi sacrée et tout aussi inviolable que quelque propriété que ce soit, — la condition essentielle manque pour que le détenteur en soit privé ; car l'utilité publique ne peut exiger qu'un homme se voie arracher sa culotte. La société n'a rien à gagner à cet acte de violence. Bien :dus, la décence a tout à y perdre, outre que les sentimens les plus naturels à l'homme seraient foulés aux pieds ! — En effet, une culotte est toujours un objet utile; sa forme et sa couleur sont une question dégoût, sa possession est quelquefois un souvenir de famille, unerelique digne d'aCfection et de respect...; le temps, au lieu de diminuer son lustre, lai en fait acTjéiir un plus éclatant, et toutes ces raisons en rendant cet ustensile aussi vénérab'e, ont dû vivement frapper l'esprit du législateur quand il a dit avec sagesse : Tu ne mettras pas la culotte de ton voisin ! A quoi il faut ajouter avec M. Thiers : Tu ne forceras pas ton voisin à mettre une culotte dont il ne veut pas, car c'est encore attenter à la propriété que de forcer un citoyen à accepter une propriété qui ne lui convient pas.

» Si on ne peut forcer un homme à abandonner la culotte de son choix pour lui substituer une culotte contraire à ses sympathies, on ne peut davantage partager le sentiment du capitaine rapporteur, qui a essayé de créer un système mixte, consistant à concilier le respect de la propriété avec les rigueurs de la garde nationale. On ne peut forcer un homme à porter deux culottes à la fois ; cette prétention est contraire aux principes élémentaires, et la maxime non bis in idem devient, quand il s'agit de culotte, l'axiome non idem in bis.

(Sera continué longtemps.)

» Extrait du guide-âne des capitaines-rapporteurs. — Commentaires sur la loi du 2'2 mars 1831. En Europe, chez tous les libraires. Prix, avec gravures, 300 francs ; sans gravures, 40 sous. »

Et maintenant que nous avons feuilleté tout ce qui fat imprimé de V. Gaumont, comment ferions-nous pour ne pas êtr

les amis de cet esprit charmant, tout de verve et de raison ; comment ferions-nous pour ne pas aimer ce railleur implacable que rien d'injuste ou de faux ne trouvait indulgent; comment ferions-nous pour ne pas plaindre sincèrement cet homme d'esprit et de cœur que les chagrins et les déceptions de la vie ont brisé, cette raison lumineuse qui disparut au eouffle des épreuves humaines, ce penseur qui mourut à l'asile de Quatre-Mares, décapité de sa pensée !

Pourquoi l'avons-nous perdu sitôt, cet infatigable écrivain ? Est-ce donc que nous n'avions plus besoin de sa raillerie, que Dieu nous l'a repris? Non, vivant, il trouverait encore debout bien des représentans de la sottise.humaine ! Regrettons à jamais celui qui n'est plus là, regrettons-le d'autant plus que nous sommes plus francs, plus honnêtes, plus purs, car ceux-là seuls se réjouissent de la perte des railleurs qui sont leurs justiciables. — Grands hommes qui n'ont jamais rien fait de grand, écrivains qui n'ont jamais écrit, girouettes littéraires et politiques, archéologues de comédies et savans de vaudevilles, consciences de terre glaise faciles à pétrir, convictions à roulettes faciles à trausporter, égoïsmes, cupidités, vanités, risibles pantins de la comédie humaine, que vous êtes heureux qu'il soit parti, cet implacable ennemi des mensonges et des habiletés !

A la fois chlore et encens, la raillerie détruit le mensonge et parfume la vérité.

Qu'est-ce qu'il faudrait pour nous éviter le spectacle de bien des égoïsmes ? Un homme debout dans chaque ville , la raillerie aux lèvres, la plume à la main ; un homme disant aux honnêtes gens : Voici la vérité, voici le mensonge ; derrière cet avis-là , il y a une vanité, un égoïsme, un mensonge; derrière ce conseillà, il y a une vérité !

Ainsi fut Victor Gaumont ; et c'est parce qu'il fut ainsi, qu'il eut beaucoup d'ennemis et beaucoup d'amis : beaucoup d'ennemis, car les méchans et les sots sont nombreux; beaucoup d'amis, car la justice et la vérité n'ont pas abandonné la terre sublime où l'homme apprend Dieu en dépit de l'homme.

(221 ) xm.

BOlJRIiET-DEIiAVAIiliÉE (Pierre-Michel-Etienne). Né en 1810, — mort en 1843.

Un mur, un faible mur sépare la chambre où j'écris ces lignes de la chambre où Bourlet-Delavallée écrivait ses vers, et je pourrais être sévère pour ce rêveur mélancolique et doux ? — Au rebours de ces hommes qui soat injut^tes pourlesgens parce qu'ils les connaissent, parce qu'ils les voient vivre, parce qu'ils respirent le même air qu'eux, j'éprouve un plaisir immense à me sentir l'ami de ceux là qui sont mes voisins : Cela me semble tout simple qu'on grandisse et qu'on vive autour de moi. — Non, je n'aurais pas le courage de critiquer durement ce pauvre poëte gui vécut si près des lieux où je vis, des lieux à jamais bénis oùj'ai pensé. Et puis, il est là, devant moi , ce rê/eur ; il me semble parfois que je l'entends murmurer ses vers ; il me semble parfois que le mur sentr'ouvre et que j'aperçois Bourlet qui me regarde tristement et qui me dit : On m'a beaucoup critiqué, juge moi ; on m'oublie, souviens-toi.

Aux yeux de beaucoup qui n'ont vu les gens qu'à travers les romans et les articles de genre, il est avéré que tous les artistes sont des êtres à part, incapables de vivre dans le calme et dans l'étude. — C'est une erreur commune à tous ceux qui jugent sur le ouï- dire bien plus que sur leurs observations personnelles. Bourlet-Delavallée est là pour prouver qu'on peut être poëte et rechercher le calme .

Maître d'une fortune indépendante, libre de vivre à sa guise , plus à même que tout autre de vivre dans la joie et dans le bruit, il suivit son penchant naturel et vint rêver et chanter dans sa ville natale. — Pour obéir à ses goûts, il abandonnait l'étude du droit et se jetait tout entier dans la rêverie , dans la mélancolie. On l'a dit misanthrope, on s'est trompé , il n'était que mélancolique, ce qui est tout autre chose.

On jugeait ses poésies pleines de sentimens factices. — Quoi,

ce misanthrope s'apitoyait sur les malheurs humains ? — Quoi , cet homme presque riche écrivait des vers pleins de tristesse et de mélancolie? — Hae voilà bien l'humeur des poêles, toujours prêts à se parer de beaux sentimens , toujours disposés à se voiler de rêverie éthérée ! — Hélas I on se refusait à juger ses sentimens humains sur ses actes d'homme, on ne put se refuser à juger ses sentimens rêveurs lorsqu'il mourut de rêverie, emporté par sa mélancolie.

En septembre 1843 , lorsqu'il venait d'être admis dans la Société d'Etudes diverses , lorsqu'il annonçait un nouveau volume , Bourlet-Delavallée mit fin à ses jours. — Chose curieuse, il avait dû avoir connaissance , peu avant sa résolution , d'une dissertation sur le suicide , dissertation lue en séance publique à la Société havraise d'Etudes diverses ! — Il est possible que cette dissertation soit pour quelque chose dans sa résolution, car les esprits faibles ou affaiblis cherchent , sans le savoir, leurs résolutions dans ce qui les environna ; el Bourlet-Delavallée avait l'esprit faible , l'esprit malade : on cite de lui, datant de cette époque , divers symptômes d'aliénation mentale. — Que la cause de son suicide soit personnelle ou impersonnelle , il est du moins certain que Bourlet-Delavallée ne mourut pas en état de raison. — Son suicide n'est donc pas un crime , puisqu'il ne saurait y avoir de crime commis par un homme privé de raison.

Ah ! pauvre poëte , pauvre âme faite pour la vie calme et douce , il ne t'a manqué qu'une chose pour devenir grand, pour vivre heureux , pour rester parmi nous , il ne t'a manqué que la famille. La famille , chose chère et sublime , voilà ce qu'il te fallait , voilà ce que tu n'eus point , voilà ce qui pouvait te sauver.

Disons-le, c'est une route fatale qui aboutit inévitablement à la mort de l'homme et du poëte, que cette route où s'était engagé Bourlet-Delavallée, autant par goût que par faiblesse. Certaines âmes ont une afTection invincible pour l'isolement ; à ces âmes, il faut la famille qui, seule, peut changer le cours des rêveries. Dès que la famille vient à manquer, le vide se fait, la mélancohe s'empare de l'homme, l'emporte, le tue ; car l'homme

est créé pour vivre avec l'homme ; la société n'est pas son caprice, c'est, sa loi ; sitôt donc qu'il cesse d'obéir à sa loi, il doit mourir fatalement, à moins qu'il n'ait peur soutien la famille, qui est un lien, un trait d'union entre l'tiomme et la société, un palliatif qui rétablit les choses dans leur ordre naturel à l'insu des gens. — Il n'y a pas d'isolement ici-bas, tout est société ; les ermites ont disparu par la force logique des choses, parce que l'isolement est contre nature, parce que les isolés doivent mourir de f loatisme concentré, de mélancolie ou de monomanie. — PlaigQon^ donc, plaignons sincèrement Bouriet-Dilavallée ; ne lui reprochons pas sa mort. Le suicide est un crime, je le reconnais, je le soutiens ; mais il a, comme tous les crimes, des circonstances atténuantes ; er, quelle excuse vaut celle-ci : — La raison envolée, l'homme laissé aux conseils de la folie, le corps abandonné par l'âme?

Et puis, il y a des épiiémies morales, et le siilcide peut sévir comme toute autre folie, sous forme d'épidémie. — C'était répoque- des Werther el des René ; le suicide était dans l'air-, tout le monde en discourait ; les docteurs l'étudiaient ; les prêtres le maudissaient; les écrivains le discutaient; les pauvres esprits faibles entendaient toujours ce mot magique : Mourir ! et poussés par la fatalité, attirés par le gouffre, ils mouraient, les uns comme Werther, les autres comme Ophélia ; pardonnons aux premiers et prions pour les autres, pour Bourlet, qui était inconscient de sa mort.

Le rêveur nous a légué pour tout héritage deux volumes de poésies et un poëme lyrique : Stella.

Nous demandons la permission de commencer par la moins longue de ses œuvres, par Stella, poëme lyrique en un acte, représente pour la première fois, au Havre, le 10 mars 1840. (1)

Stella est une oeuvre d'un style facile , faite pour la musique, remarquable surtout par la pensée. Ici le poète communie ave^ toutes les grandes intelligences du XIX® siècle. Son héros est

(1) La masique de ce poëme est de M. A. Leooate. Les principaux interprètes étaient alors : Sulla, M°" Marneffe, dont on a conservé le souvenir; Manfred, M. Altairac, et Lucifer, M. Hermann-Léon, le célèbre capitaine des Mousquetaires de la Reine. (Archives du Havre et de la Normandie, février 1840.)

Manfred, c'est-à-dire Faust , don Juan, car Faust, don Juan et Manfred sont tous l'homme en quête d'idéal. L'art du droit absolu, l'art ancien le damne, cet homme qui cherche l'idéal, c'est-à dire l'amour, la science, le progrès, la liberté! L'art moderne est plus profond et plus juste : il le sauve. Bourlet- Delavallée sauve donc son Manfred , il le sauve par l'amour, il le f-auve par l'idéal , Tidéal qui perd œlui qui le cherche, mais qui sauve celui qui le trouve. — Cela est bien , cela est grand , ce'aest moJerne. — Merci à Bourlet-Delavallée au nom du progrès et de la liberté. — Les symboles superbes et flamboyans sont les jalons de l'avenir : honneur à ceux qui exaltent les symboles. Il ne faut pas damner les chercheurs d'idéal , sous peine d'être d'un autre âge, de l'âge où l'on persécutait Gutenberg, où l'on emprisonnait Colomb et Galilée, où l'on tuait tout ce qui cherchait le progrès et l'affcanchissement.

Mais, l'idée mise à part, on ne saurait trop louer Bourlet- Delavallée de n'avoir pas accepté l'axiome de Beaumarchais : ce qui ne vaut pas la peine d'être dit, on le chante. — Tandis que ces paroliers d'opéra font trop bon marché du style , il ne crut pas indigne de lui de mettre tout son talent de versificateur au service du musicien , et l'on n'aura point grand'peine à croire que les plus grands compositeurs auraient été fort aise de voir les librettistes penser ainsi. — Si belle que soit une musique, elle emprunte une beauté nouvelle et nécessaire aux vers qui l'accompagnent, et je sais plus d'un chef-d'œuvre qui n'est mutilé que grâce au poëme, comme Guillaume-Tell^ pour ne citer qu'un exemple célèbre. — Le sujet que Bourlet avait choisi est musical, c'est l'éternelle lutte de l'amour contre la haine, de la femme pure et bien aimée contre les passions folles, de Stella contre Lucifer. — Citons quelques strophes pour faire voir qu'il existe peu de poèmes lyriques versifiés avec ce soin et ce talent :

0 Jehova , dans ta colère , Que t'a servi de me bannir ?

Je te dispute en cor la terre, Tu ne pourrais plus me punir '

Tu vois quelques autres archanges Tremblans et courbés devant toi ; Reçois leur tribut de louanges ; Mais le maudit est toujours roi !

C'est Lucifer qui lance celte strophe au ciel ; voici maintenant de quelle façon Manfred évoque le sombre génie :

Esprit qui lancez l'ouragan Sur l'arbre et la fleur près d'éciore ; Hôtes inconnus^du volcan, Qui, dans la nuit, faites l'aurore; Démons dont les flèches de feu, Quand éclate et rugit la foudre.

Osent réduire en poudre Jusqu'aux temples de^Dieu ; Si je n'ai point votre puissance, Par le coeur, du moins, je suis fort : Manfred ne craint pas votre sort.

N'est pas fait pour l'obéissance.

Et lorsque Lucifer demande à Mandred ce qu'il veut , Manfred répoDd :

Au lys de nos vallons pareille

Stella sommeille Sous la nuit du saule attristé , Lutte avec le ciel que j'abhore,

Sois grand encore Et rend la vie à la beauté !

Puis, lorsque Manfred est mort, Lucifer chante sur la tombe fraîchement refermée :

Quel est le bras. Dieu puissant, qui te venge ?

Les siècles l'ont-ils enchaîné ?

D'un vain mortel tu veux une louange

A nous, il s'est déjà donné !

Je peux brûler des flammes de la haine ; Mais je ne dois jamais mourir, Mais ton orgueil subit aussi sa peine Et voit des hommes m'obéir !

La dernière phrase, adressée au créateur, est très be.le, cemm? tnsée de Lucifer.

Je ne m'arrêterai pas à cette œuvre ; ce que j'ai à en dire est peu de chose, à la vérité, mais M. Scribe, qui était de l'Académie française, n'a jamais cru devoir livrer de si bons vers à ses illustres collaborateurs, comptant trop sur les beautés de la mu sique pour s'arrêter aux platitudes des paroles.

Bourlet-Delavallée nous a légué sou œuvre, et cette œuvre se compose de deux volumes de poésies : Derniers chants du soir ei Chants solitaires (1). Feuilletons ces volumes qui font mentir le poëte, l'orsqu'il s'écrie : Je mourrai,

Et rien ne dira plus que j'aurai vu les cieux

Les Derniers chants du soir^ première œuvre du poêle, sont précédés d'une préface écrite en mars 1833 etsigoée J -N. Lépau lard. Le volume vaut mieux que son enseigne ; dès qu'on 'ouvre, on trouve ces vers :

Si votre âme n'a point un trésor en soi-mêoae,

Un grand et noble espoir qui la puisse nourrir ;

S'il n'est rien, loin d'ici, qu'elle espère ou qu'elle aime

S'il n'est plus de destins après l'heure suprême

Oîi l'homme doit mourir; Gardez-vous de scruter trop avant dans la vie.

Et comme le poêle se sent un trésor à l'âme, comme il espère, comme il croit à la vie divine, il ne craint pas de scruter dani la vie ; il s'en va chantant une gloire, flagellant une faute, aimant une vertu ; il poursuit sa route poétique et nous montre d'abord que

Les nations toujours maudissent enchaînées, Les maîtres demi dieux qu'elles prirent lassée*. Dans un instant d'ennui !

(1) Derniers chants du soir, par E. Bourlet-Delavallée (sic), à Paris, chez Gosselin, 1833. — Chants solitaires, par E. Bourlet de la Vallée isic), à Paris, chez Delaunay, 1838. D'un autre côté, Stella montre le nom éorit Bourlet da Larallée — Nous avons adopté l'orthographe du premier volume

regarde l'avenir, il sonde le passé, il a de nobles sentimens d'orgueil rien qu'en regardant ce clocher dllarileur qui gonnait cent quatre fois jadis, en l'honneur de ses cent quatre héru.s :

A présait, il est triste, entouré de silence, L barde seul, ému de cette gloire immense,

Réveille les échos, Mais trop faible est sa voix pour les combats célèbres, faudrait que lui-même eût vaincu les ténèbres

Comme ont fait les héros.

Hélas ! Harfleur est désert, triste, abandonné de la mer et des hommes; il ne lui reste plus rien de sa grandeur passée, ôté son haut clocher ; et le poëte s'en va, murmurant :

Dieu seul est grand au ciel, seul est grand sur la terre !

Parcourons à grand pas l'étape que le poëte ne parcourut qu'en sept ans ; feuilletons vivement les deux volumes de Bourlet, cherchons dans l'œuvre du rêveur ce qui explique et montre le rêveur lui-même, reconstruisons le cerveau avec la pensée qui en jaillissait chaque jour; lisons d'abord, nous jugerons plus tard

Oh ' quand voudra leur Dieu, chaque voix de prophète Saura bien apaiser la terrible tempête

Des peuples insensés ; Alors sera venu le triomphe de l'âme, Ë rien ne restera de la mémoire infâme

Des despotes passés ;

Car ces vivans échos des harpes éternelles Renferment dans leur sein des âmes si fidèles

Aux voix de vérité, Pour conduire toujours par leur forte pensée. Toujours, malgré ses cris, cette foule insensée Jusqu'à la liberté !

N'est ce point là l'espoir dans l'avenir, dans les peuples, dans la poésie, dans l'œuvre que font les destins « et les poètes saints ! » comme dit Victor Hugo à qui Bourlet demande cette

épigraphe? — Voulez vous maintenant la rêverie éthérée, un peu allemande, qui est l'aurore de la mélancolie :

J'aime à travers les temps qui leur servent de voiles, Oh ! j'aime à contempler tous ces milliers d'étoiles, Ces soleils dans la nuit roulant mystérieux ! Que j'aime à voir tomber comme une autre rosée, Une douce clarté de la route embrasée

Qu'ils tracent dans les cieux!

Un pas de plus, et nous tombons dans la mélancolie, moins vague, mais plus amère :

Nous croyons aux plaisirs, à la gloire, aux amours Et tout cela se perd où se perdent nos jours!

L'n dernier pas, et nous arrivons à l'aspiration vers l'infini, au désir de voir l'âme se libérer :

Vers un monde meilleur, je la sens qui s'élance, Abandonnant la terre indigne d'espérance !

Qu'a-t-il donc rencontré, le poëte, pour trouver cette terre indigne d'espérance ? Il a rencontré bien des choses communes : des riches qui passaient indifférens auprès des pauvres :

0 riches, vous passez ! Il faudra donc qu'ils meurent,

Ce vieillard, cette enfant, ces deux pauvres qui pleurent?

En vain, pour expier votre dure avarice. Vous offrirez à Dieu vos biens en sacrifice : Les pauvres seront morts !

Des puissans qui ne rougissaient pas :

D'avoir au peuple saint ravi sajiberté !

Des méchans qui l'ont dit être digne de pitié :

Mais à moi la pitié ? — non, je suis innocent !

Des hommes qui l'ont accusé de fuir le monde, d'être un original, un ermite, un loup :

Mais ceux qui m'avaient dit : partagez notre joie! Si jamais le malheur les a pris pour sa proie, Alors je suis venu !

Voilà tout ce qu'il a rencoatrô sur sa route pour- mépriser ainsi la terre. Ah! poëte, des avares, des tyrans, des calomniateurs, des jaloux, des sots, ce n'est pas là de quoi maudire la terre ; c'est là de quoi flageller, et rien de plus. Mais poursuivons notre rapide examen ; voici maintenant ce qui nou saute aux yeux, dans les Chants solitaires :

Le poëte proclame encore le principe de liberté :

Toute vie appartient à Dieu qui l'a donnée, La plus petite au sort n'est pas abandonnée; Des faibles, des puissans l'Etemel est ,1e roi : Quel homme dira donc : j'ai des hommes à moi !

Il écrit ces vers au début de son poëme le plus long et le plus pur, au seuil de cette po?sie qu'il intitule rédemption ; puis, cette pierre posé», comme un premier degré, il parle du Christ, qui fonde la charité, puis il dit la folie égoïste des fondateurs de l'esclavage après que

Christ nous a rachetés par le sang et les pleurs.

Puis encore il parle des cœurs bas qui chantent l'indigne servitude, après que

La sainte liberté, c'est le pain des cœurs forts.

Alors, il entonne son hymne. Le poëte a monté les degrés, il est à la tribune, il parle, il fait appel à la morale chrétienne, à la justice humaine, au droit des hommes, à la raison, à l'âme :

Mon cri ne pourra-t-il de tous se faire entendre, Comme les quatre vents sous les cieux se répandre ! 0 joignez-vous à moi, saints ministres de Dieu, Arbitres des Etats, femmes anges du monde, Peuples aussi puissans que les vagues de l'onde. Poètes qui savez les hymnes du saint lieu,

0 joignez -vous à moi

Pour demander avec moi la fin de^l'injustice, l'affranchissement de l'homme, l'abolition de l'esclavage :

Progressifs ! les chevaux sur la rive prochaine

Souffrent moins que chez nous les nègres dans leur chaîne !

Et quand il a tout dit, il murmure :

Sans doute on traitera mes souhaits de chimères !

Ayant encore à l'âme l'amour des grandes choses et n'ayant plus déjà l'espérance et la foi dans les vertus humaines.— Il a jeté son cri d'homme, le rêveur reparaît tout entier ; il s'arrête à sourire un instant devant les jeunes filles :

Posez sur vos cheveux les roses passagères, 0 Vierges de seize ans !

Plus il a pitié des égoïsmes et des ambitions des hommes, plus il se sent de respect pour les vagues beautés de la femme :

La femme qui toujours nous rend des jours sereins, Quand l'homme a fait couler et le sang et les larmes.

Et puis, il sent lui-même qu'il ne saurait vivre dans cp monde plein de vices, lorsqu'il n'a pas encore vaincu la muse aux bras puissans, lorsqu'il n'a qu'un jour devant lui :

Un jour, c'est le temps que Dieu donne à la vie,

Qu'il soit donc vierge et pur du souffle de l'envie, Et faisons-le d'amour !

Il cherche donc l'amour partout : il chante la femme, il chante la France, il chante le Havre son berceau.

Salut à la cité, berceau de l'espérance ;

A toi qui pour un jour défendre notre France

Est devenu géant, Havre, contre l'effort des vagues menaçantes. Entouré seulement de digues frémissantes,

0 fils de l'Océan !

Il chante la nature, la terre, et c'est en vain ; il trouve que :

La terre est trop petite aux immenses pensées !

C'est qu'il a retrouvé l'homme au milieu de toutes cet splendeurs :

Mais, moi-même affligé, je suis plein d'espérances Quand je vous dis : Adieu !

Le mot est jeté. Bourlet n"a plus que des pensées sombres et mélancoliques. Qu'est-ce qu'il est, d'ailleurs ? un poëte ! un poëte qu'on raille. Eh bien ! soit, dit-il.

Je préfère aux palais les ombres du saint lieu, Un pain mouillé de pleurs à la coupe de joie, L'outrage des méchans aux plaisirs de leur voie, Content d'être affligé quand le -voudra mon Dieu !

Fermons le volume, à présent, et causons de Bourlet-Delavallée, du poëte et de l'homme, du penseur et de l'ouvrier. — Il y aurait certes d'autres vers à citer, mais j ai pris de ci de là les vers les plus caractéristiques afin de donner matière à une double étude. — Disons-le tout d'abord, le vers de Bourlet est faible et mou ; il a tous les défauts des vers de nouvel ouvrier poétique. Bourlet ne possède point tous les secrets de la versification ; il n'a pas beaucoup écrit pour déchirer beaucoup afin de ne publier qu'un peu. Des vers d'un véritable débutant, actif, volontaire, orgueilleux de monter, le public doit se dire qu'il n'en voit, qu'il n'en saurait voir que le quart tout au plus, car le débutant implacable a toujours une corbeille auprès de son bureau. Bourlet n'a pas eu ce courage et cette volonté de détruire beaucoup; il faut lui pardonner, il sentait peut-être qu'il n'avait pas le temps de s'èmonder lui-même. Il résulte de tout cela que l'œuvre de Bourlet est faible d'exécution, que le poëte ignorait les grandes finessesdela rime et les cadences du rhythme, mais aussi il résulte que l'œuvre très courte a ce mérite de contenir l'ouvrier tout entier, mérite qu'elle n'aurait plus si le poëte l'avait corrigée. Cette négligence est un bien et un mal ; un mal, parce qu'elle nous livre des volumes inégaux, un bien, parce qu'elle nous donne un homme tout entier. Suivez en eâet ce que je vais vous dire en relisant mes citations, et vous allez voir l'homme se lever, vivant dans sa poésie.

Tout jeune, il aimait la solitude et la rêverie ; voyons donc comment la pensée se développe chez lui, suivons l'évolution du cerveau jusqu'au fatal instant. — Au sortir de l'étude, il entre dans le monde avec une âme pleine de hautes aspirations et de grandes espérances ; il a l'amour des belles choses, et

tout d'abord il se hcv^rte conlre les plus viles des passioDS : il voit l'avidilé, l'avarice, l'égoïsme ; il le dit lui-même, il voit les hommes entêtés à s'enrichir quand même, les riches passer indifférens auprès des mendians, les heureux oublier les pauvres ; il voit les hommes se voler leur liberté , se donner des maîtres, se payer des esclaves ; alors son amour de la solitude et de la rêverie redouble. C'était fatal. A de pareils spectacles, l'âme généreuse ne ressent que deux sentimens : ou elle prend en dégoût les hommes, ou elle les prend en pitié ; dans le premier cas, le poëte s'isole ; dans le second cas , le poète se plonge entier dans le gouffre, il arme son bras du fouet et sa pensée de l'hyperbole , il devient mélancolique ou satirique. Bourlet devint mélancolique lentement, logiquement ; ne pouvant plus, ne voulant plus regarder les égoïstes et les cupides , il regarda les poètes et les femmes, les cieux et l'Océan. L'isolement commençait à se faire autour du rêveur, et, loin de s'en plaindre, il cherchait lui-même à murer sa vie ; il refuse les invitations, il ne veut plus que visiter les éprouvés. Hélas! contempler le malheur humam , lorsqu'on est déjà rêveur , c'est vouloir devenir tout à fait mélancolique. Donc, Bourlet méprise enfin la terre ; mais, chose honorable , plus il méprise la terre, plus il a d'amour vague pour la femme , car la femme lui paraît d'autant plus grande qu'il en approche moins ; à cet amour se joint l'aspiration vers le ciel , c'est-à-dire vers la délivrance, l'espérance en Dieu. Tout Bourlet est là. Il sent d'instinct que cette solitude qu'il adore pèse sur lui et le jette en dehors de la loi humaine ; alors il aspire à la famille , sans le dire, sans le croire, en ressentant une vague ardeur pour la femme, pour la compagne, pour le seul être qui pourrait être un lien entre lui et ce monde qu'il souffre de n'aimer point. — Il sent après que, fuyant le monde, n'ayant pas de compagne, il a besoin d'aimer quelque chose ; alors il aime la gloire et la poésie ; mais cela ne suffit pas à l'homme , car après l'esprit que cet amour remplit, il y a le corps ; alors, il aime les étoiles, le grand eiel bleu, l'inconnu, où il croit que son être ne ressentira plus les besoins inassouvis de ce corps qu'il méprise, parce qu'il le rend pareil aux autres humains. —

îl n'aime rien de la terre, alors il cherche qui aimer, et il trouve l'inconnu, ridéal, Dieu! Désormais, Tàme de Bourlet esî formée ; c'est une urne de cristal, hélas! qui ne contient que trois amours : l'ange, le ciel, Dieu. — Rien d'humain, rien de terrestre. Peu à peu, l'ange, c'est-à-dire la femme idéale et non possédée, s'efface à demi comme trop terrestre encore. A ce moment précis, l'homme cesse de tenir à la terre; il n'est plus sur notre monde que comme un exilé sur une île déserte , il n'a plus d'espoir que dans la délivrance ; il est sorti de la loi, il a perdu une de ses facultés, l'équilibre est rompu. Le pcëte n'a plus rien d'humain, il se perd dans les nuages, il rêve dans l'ioconnu, il regarde sans voir ; il n'a plus qu'une âme prisonnière dans il ne sait quel cachot, et toute sa pensée est à la délivrance; il n'écrit plus, ou s'il écrit encore, il est désespéré ou diffus, ou mystique. La mélancolie n'existe même plus chez lui ; il n'est plus rêveur ; il est emporté par la fatalité ; un jour encore et l'âme sera libre.

Ainsi donc, le poëte ne vibre plus sous nul souffle véritablement humain. Quel est Bourlet d'après son œuvre ? — C'est un homme d'un esprit maladif, ne croyant pas à l'homme et doutant parfois du créateur ; c'est un être sombre, vacillant ; c"est une pauvre âme de rêveur étonnée d'être en un monde plein de passions et de vices. — L'amour de la solitude le rend taciturne, l'amour du bien le rend méfiant, l'amour des choses pures le rend ennemi des choses terrestres ; il quitte la terre peu à peu, et lorsqu'il n'a plus rien d'humain, la folie brise son corps et délivre son âme.

C'est ainsi que Bourlet m'est apparu lorsque je l'évoquais en lisant ses œuvres ; et lorsque j'ai parlé de lui après, ceux qui l'avaient connu m'ont répondu : vous le connaissez. — L'homme du livre et l'homme de la maison étaient pareils : — légilime orgueil d'écrivain et de penseur, défiance exagérée des hommes, indécision des volontés, pureté du cœur, voilà Bourlet-Delavallée.

Une particularité curieuse du caractère de Bouilet était la conviction profonde de son opinion du jour, opinion changée quelquefois par un fait inattendu, par la vue d'un pauvre repoussé,

par la conversation d'an égoïste, par la causerie d'un visiteur. — Calme et d'une foi vive, il ne prétendait céder en rien. — Un jour qu'il discutait magnétisme, son inlerloculeur, un peu vif et perdant espoir de le convaincre, eut un mouvement irréfléclii et le frappa ; Bjurlet lui dit alors : cela ne prouve point que tu as raison ! Et, oalcne, il continua ses déductions logiques.

Et dire qu'au fond, tout au fond du cœiir deBourlet, il y avait un petit rayon timide, caché, mais réel, de gaieté franclie 1 Comme il a dû moralement souffrir, pour être si triste, le poëte à l'âme altière. — Mais c'est là le Bourlet que tout le monde peut lire, car tout le monde peut aller à la bibliothèque et demander les Chants du soir^ car tout le monde peut avoir sur table les Chants solilair es ^ Stella^ dans sa bibliothèque, et les Romances (1) de Baurlet sur son piano ; car le poëie n'est point disparu depuis si longtemps qu'il ne reste plus personne de ses amis. Il est un autre Bourlet-Delavallée qui est aussi grand que celui-là, et ce Bourlet, je le connais, j'ai l'honneur et le plaisir d'être admis chez lui. Je suis fier de pouvoir dire à ceux qui aiment les poètes, les écrivains : suivez-moi, et vous allez connaître un poëte.

J'ai là, sur ma table, autour de moi, l'héritage sacré du rêveur, les manuscrits du poëte, comédies que nul n'a jamais vu représenter, stances que nul n'a jamais imprimées. Le respect au cœur et front découvert, pénétrons dans l'œuvre de l'écrivain. Nous avons va lé poëte ; nous savons ce qu'il est, ce qu'il possède, ce qui lui manque ; voyons à présent si ce poëte a grandi dans l'ombre ; voyons si l'avenir l'eût fait grand ; voyons ce qu'eût été l'homme si Dieu l'eût laissé vivre parmi les aspirations et les rêves ; voyons ce que nous devons reprocher à la folie de nous avoir volé de chants superbes et de scènes charmantes. Quelques vers épars, tout un livre qui devait s'appeler : Lyre sacrée., une pièce qui a pour titre : M. Prétextât ou les expédiens, une autre pièce intitulée : le Conseiller officieux^ voilà ce que lègue le poëte à ses concitoyens, voilà

(1) Citons, entre autres romances de Bourlet : Trop tard et Néant, deux romanoes de qui la musique fut fate par L. Lenormand. (Paris, chez Janet et CotfU*.

tout ce que je vous apporte ; disant : ceci est Théritage d'un frère, conservons pieusement le dépôt sacré, et peut-être que, dans les espaces, le rêveur sourira, récompensé de ses labeurs, consolé de ses douleurs !

Je soupçonne fort le Conseiller officieux d'être un essai de jeune homme, encore qu'il contienne des couplets qui, comme celuici, dénotent une certaine habitude du vers :

Je veux un mari,

Si

La voix de l'âme

Dit bien sa flamme.

Et sans art ;

Car

L'humeur sévère

Ne saurait plaire

Qu'à des amans

Francs.

Je veux entendre L'amour tendre, Avant d'oser me marier.

Longtemps prier.

On ne fait pas de ces couplets, qui rappellent les excentricités d'archet de Paganini, lorsqu'on est encore tout novice dans l'art des rimes ; mais quelque soit l'âge qu'avait Bourlet lorsqu'il écrivit cette pièce, on retrouve dans le Conseiller officieux toutes les préventions de l'auteur contre l'espèce humaine , toute la répugnance que la cupidité inspirait au pcëte :

L'intrigae repose tout entière sur la cupidité , sur l'égoïsme. Un homme, le conseiller officieux (par ironie) convoite la place de secrétaire dans une mairie de village, et désire la fille d'un riche hôtelier. Par malheu?, l'hôtelier venant à lui réclamer sa note, notre conseiller excite contre l'hôtelier un homme frustré d'une ferme par ce même aubergiste. Cependant l'aubergiste se réconcilie avec son débiteur et lui propose sa fille en mariage, encore que ce débiteur ait promis sa main à une parente du maire. Le conseiller accepte. A partir de ce moment, tout l'accable, la parente du maire le traite de fourbe, et le me-*

:pace d'entraver sa uomiQâiion ; l'homme frustré par l'aubargisle menace d'un procès son voleur, et n'entend céder qu'en devenant le gendre de l'aubergiste. Voici notre conseiller évincé de t)utes parts. Survient le maire, notre conseiller est blâmé d'avoir suscité des embarras à ce brave aubergiste , électeur influent ; sa place est perdue à moins qu'il n'épouse la parente du maire. Le consei'ler se résigne ; il a sa pla^e, et tout se termine par deux mariages : union du conseiller et de la vieille fille, hymen du vola épousant la filie du voleur.

Tout dans celte pièce dénote les préventions de son auteur. Le Conseiller officieux n'et-t qu'une longue suite de capitulations de conscience. Le conseiller mange à deux raleliers, vole l'aubergisie et lui tuscite des embarras, devient son futur gendre, redrvieat son ennemi, le tout pour acquérir quelque bien; ce même conseiller rallie, puis séduit la parente du maire, le tout pour obtenir sa protection ; ce même conseiller se met à plat ventre devant le ma're, le tout pour avoir une place. Figure à peine esquissée. Il contient le germe d'un type : l'homme qui veut parvenir à tout prix, n'importe par quel chemin, acceptant toutes les capitulations, usant de toutes les portes basses, faisant tous les métiers pour déjeuner, pour empocher, pour être en place, se déshonorant pour monter ! L'aubergiste est à peu près à l'avenant, girouette que fait tourner l'intérêt, la peur d'un procès ou le don d'un petit écu. — Il y a là le fœtus d'une pièce véritable.

Au rebours du Conseiller officieux qui contient une idée, mais qui demanderait à être refait en entier , dans un esprit tout autre, M. Prétextât ou les expédiens pourrait être joué avec succès, grâce à quelques coupures insignifiantes , grâce à quelques changemens très minimes. Pièce faite en un jour de printemps, alors que Bourlet avait eu envie de sourire devant le grand sourire naïf des prés verioyans , Les expédiens sont franchemens gais. Cette œuvre a été faite après la précédente , car Bourlet y a intercalé le couplet que je citais tout à l'instant, et pourtant il semble à la lire qu'elle soit d'un autre homme. C'est que le sourire est tellement une choie humaine qu'il advient un jour où le plus triste oublie sa tristesse. La solitude seule, la

chère solitude peut avoir ainsi dégagé l'esprit de Bourlet de se? rêves amers.

Prenez une tante entichée des cartes et de la cartomancie, un père pressé de marier sa fille pour cause d'héritage perdu si la fille na se marie pas, une jeune fille comme toutes les jeunes filles, et jetez deux cousius rivaux au milieu de cette famille, vous aurez le point de départ de la pièce; mais vous n'aurez pas les cent foUes de l'intrigue, les fiuesses de Prétextât pauvre se faisant passer pour sou cousin Désiré, qui est riche et préféré de la jeune fille; les expé liens de ce Prétextât en quête d'hymen. Vous n'aurez pas celte scèae très drôle de Prétextât, protégé par le père trompé, entrant dans la chambre où la tante fait une réussite et évoque les génies, éteignant les lumières, agitant en gui^e d'ailes des feuilles de papier, parlant en génie avec accompagnement d'accordéon, faisant accroire à la vieille folle que Désiré l'adore ; vous n'aurez pas la scène des deux cousins, Désiré et Prétextât ensemble, tour à tour, selon qu'ils voient le nom peser dans la balance ; vous n'aurez pas les bons mots, les saillies, les couplets. Il y a des mots charmans, il y a des couplets spirituels. Citons, parmi les meilleurs, cette réponse du frère à sa sœur l'accusant de ne point croire aux génies i

Ml chère sœur, dans ma jeunesse,

J'ai lu durant des mois entiers

Maints auteurs de plus d'une espèce :

Poètes, savans, romanciers.

Mes études sont bien finies

Sur un aussi grave sujet ;

Lisez de chacun un feuillet

Et vous croirez moins aux génies 1

Parmi les Poésies diverses, je trouve un Eloge de Corneille qui prouve que Bourlet préférait à tous le poëte normand, le prince des tragiques du XVIP siècle , l'égal des plus grands génies tragiques de l'antiquité. Les autres poésies sont un Prélude où je trouve ces beaux vers :

Enfans'^de la lumière, enfans d'une autre vie , Dans le temps, dans la nuit, sachez les mériter :

De son prix toute peine ici n'est pas suivie ;

Mais, devant Dieu, pour vaincre, il sufOt de lutter !

Pais vient une poésie adressée : A une Mère en deuil, une pièce intitulée Le Voyageur^ une autre nommée La Dame hospitalière, une autre ayant pour litre : La Chapelle ; pais encore, Un Hymne, de quarante-quatre vers , uq autre de douze , un dernier, à Ala Vierge ; puisenfio une légende : Ontasuna. — Mais j'ai hâte d'arriver au volume inéJit : La Lyre sacrée, recueil d'hymnes et d'odes sur des sujets religieux.

Ce volume se compose de cinquante et une pièces classées par l'auteur ; mais il faudrait y ajouter deux poésies omises à la table, et faites pourtant, sans erreur possible, pour compléter l'œuvre. De toutes ces poésies, une seule a été publiée, c'est le Pre7urfe (1), où se trouvent ces vers bien faits pour expliquer l'esprit du volume :

C'est vous seul, ô mon Dieu, que notre cœur désire ; Il ne subira point les délices d'un jour. Et vierge pourjanaais du terrestre délire, Lorsque sa voix se tait, s'il espère ou soupire, Il espère en vous seul et soupire d'amour !

Le poëte dit vraiment ce qu'il pense, car nous n'allons trouver que des paroles d'espérance, des soupirs d'amour divin, des aspirations hautes et sereines ; mais si le pcëîe aime tant les psaumes sacrés, c'est qu'en imitant David, Jérémie et les psalmistes, il trouve plus d'un coup l'occasion de frapper les vices et de glorifier les vertus. Bourlet semble aimer Dieu autant parce qu'il est la récompense du juste que parce qu'il est l'effroi du méchant, et ce sentiment est bien du mélancolique rêveur altéré d'amour qui n'a pas trouvé sur terre une source pure où s'abreuver.— Avec le psaume 13 [Dlxit insipiens), il fait parler ainsi les incrédules :

Les fous disent aux saints : « Nous sommes les plus sages ; Pour vous la paix, c'est le trépas ;

(1) Archives du Havre (1838). On annonçait cette pièse coaime le prélude d'an yolame intitulé Chants c'^reitens Ce sont ces Chants chrétiens que nous avons entre les mains sous le titre de Lyre sacrée, œuvre inédite digne d'être publiée eu son entier.

Et déjà nos plaisirs, l'éclat de nos outrages

Prouvent que votre Dieu n'est pas ! »

Mais avec le psaume, il répond à ceux qui renient le seigneuî* éternel :

Leur esprit a perdu le sens de la justice ;

Son nom leur est môme importun !

Il n'en est pas entre eux qui n'aiment quelque vice ;

Non, je vois qu'il n'en est pas un !

Ce sont plutôt des imitations et des méditations, des hymnes et des odes sur les psaumes que des traductions, mais ces amplifications sont poétiques et pures ; voyez plutôt cet hymne imité du Lucis creator optime :

Des lumières de l'homme, auteur mystérieux.

Au signal de ta voix le néant se féconde ;

Et, sur rien appuyé, l'édifice du monde

Se soutient triomphant dans l'abîme des cieux !

Voyez encore cette strophe qui rappelle les grandes images bibliques, cette strophe empruntée au psaume 57, contre les calomniateurs :

Justes, pourquoi craindre l'impie, Ce fils des morts, ce roi mortel ; Tigre sanglant qui vous épie.

Mais votre guide est l'Écernel.

Bravez la fureur de la foule, Torrent qui dans un jour s'écoule, Bondit, et menace, et n'est plus :

Le seul arbitre des batailles A tendu l'arc des funérailles Sur l'ennemi de ses élus !

Et cette autre strophe du psaume 3, contre la persécution :

Aux chants même de ton prophète Leur ardeur ne se calme pas ; Contre eux le voile du trépas Pourrait seul défendre ma tête ; Mais l'Éternel d'un seul regard Brise l'aile de la tempête.

Et sa justice est mon rempart !

Au fond ^e toutes ces œuvres, nous retrouvons le Bourlet quffl nous ont fait connaître les Cliants du soir et les Chanls solitaires ; il n'a perdu en vieillissant ni ses dédains pour la terre, ni le mépris pour les égoïsmes, ni la foi, ni l'espérance,

Chaste rose au milieu des immenses déserts!

comment pourrait-il ne pas espérer malgré tout celui qui termine son ode sur la grandeur de la création,- par ces deux vers superbes adressés à l'Eternel :

Le monde te louera jusqu'au dernier tonnerre. Et mon âme jusqu'au trépas !

Dans ce volume, on trouve donc une foi profonde en Dieu. Je ne saurais oublier de louer une traduction libre des Lamentations de Jérémie^ ainsi qu'une imitation du Roralè cœli. Une des pièces les plus originales du livre, c'est le Jugement dernier ; l'auteur â voulu imiter la psaume jusque dans sa facture, et pour rendre le

Dies irœ, dîes illa, èolvet seclum in favilla ; Tesli David cum Sybilla !

il fait marcher ses rimes trois par trois, et obtient ainsi de véritables effets de rbythme.

0 jour des châtimens, triomphe delà foudre,

Parle ciel et l'enfer prédits à notre poudre,

Où le temps doit flnir, où tout doit se dissoudre !

Quel effroi saisira la foule des mortels,

Quand Dieu viendra juger l'orgueil de leurs Babels,

Et punir à jamais, et venger ses autels !

Des immenses déserts de leurs tombes pressées,

Aux cris de la trompette, en ce jour là chassées

Vers la croix, surgiront les nations passées !

Il y a aussi une paraphrase du Te Dewn qui renferme de grandes beautés ; mais nous voici parvenus au dernier chant. De ee chant suprême, nous prendrons tout ce qui sort impétueuse-

ment de l'âme du poëte, tous les cris vivans, tous les aveux du rêveur :

Ceux que ce monde lâche a frappés de ses haines

D'un autre sont les fils :

Qu'ils meurent, s'ils n'ont plus de repos à leurs peines,

Gomme meurent les lys.

Quel cri sinistre , et loyal , et franc que ce cri du poëte qui n'était pas aimé', qui ne voulait plus vivre sans amour, qui aspirait à la mort libératrice ! Voilà l'homme qui se révèle dans une strophe , voilà l'âme qui fait irruption dans la pensée et change la pensée en poésie, voilà le poëte enfin, bref, énergique, rayonnant ! Ah ! je n'en veux pas plus , je ne mutilerai pas cette plainte suprême et ce suprême défi.

Le poëte avait une âme douce et tendre , trop douce pour ne pas souffrir de vivre au milieu de nos égoïsmes et de nos petitesses, trop tendre pour ne pas pleurer sur nos haines et sur nos vanités.

C'était une âme exilée qui souffrait de son exil et qui est remontée vers sa patrie.

Ne jugeons pas cet acte, prions.

CA€IIOT (Paul-Clauce).

Né en 1842.- Mort en 1861.

Tu Marceïlus eris .

Il n'avait pas vingt ans lorsque Dieu le reprit, ce poëte au cœur ingénu, et déjà c'était un homme de savoir et de talent. Il semble, en vérité, que Dieu donne à ceux qui doivent mourir jeunes une activité merveilleuse, afin qu'ils aient le temps de rendre leur âme pure et grande avant que d'entrer dans l'éternelle splendeur des espaces bleus. Jeune et tout rayonnant d'a-

venir, il est mort pleuré des siens, loué de ses amis, regretté de tous ; il est mort comme ils meurent ceux-là qui possèdent assez de conviction et de sérénité pour rayonner celte sérénité sur ceux qui les entourent. — Aux uns, la route est dure et douloureuse, rien ne sourit et rien n'encourage ; aux autres, tout sourit, et le chemin semble se faire doux au monter et charmant au regard. Paul Gachot voyait l'avenir s'ouvrir tout grand devant lui ; il était aimé, on espérait en lui, on croyait en lui. Il est mort jeune, mais il a connu cette douceur ineffable de la coDÛance inspirée. Heureux ceux qui meurent jeunes, ils ne connaissent pas les doutes de leurs amis, les railleries de la foule, la colère et l'envie, l'obstacle naturel et l'obstacle préparé ; ils ne connaissent de la lutte que l'étude et le travail ! Heureux ceux qui meurent jeunes et qui n'ont pas eu le temps d'affirmer leurs tendances !

Une des surprises douloureuses du jeune homme , surprise qu'il n'a point connue, c'est de voir les étranges reviremens des hommes et des choses. Un enfant est vif, intelligent, volontaire, il promet beaucoup, et chacun s'en réjouit et s'en félicite. Cet enfant-là, dit-on, sera un homme ; et l'enfant-prodige est aimé, choyé, adulé. Pauvre enfant, comme tu vas sbuffrir f

L'âge vient, l'adolescent s'épanouit, l'homme commence, l'enfant adoré va tenir ses promesses, il va remplir les espoirs secrets des siens. Aussitôt la douleur commence. On l'encensait, on le raille ; on le trouvait fait pour la grandeur, on ne lui permet pas de grandir ; on aspirait à son éclosion, on s'étonne de le voir fleurir ; on comptait sur son avenir, on ne veut pas qu'il avance. Et ce sont alors des piqûres, des épigrammes, des injures ! Ah ! l'étrange bête que l'homme : il sourit aux promesses de l'enfance , il n'a plus que des railleries pour les tentatives' du jeune homme ! Je sais bien qu'il y a une cause à cela : tous les enfans promettent à ceux qui les aiment, il y a si peu de jeunes gens qui tiennent ces promesses qu'on se croit permis de s'étonner, de se révolter , de faire payer à ceux-là le désappointement que l'on a reçu des autres. C'est une chose que l'on fait méchamment , mais sans le savoir I Pauvre et cher Gachot, toi qui promettais tant, toi qui com-

mençaîs à tant donner, Dieu t'a peut-être épargné bien des larmes et bien des douleurs. Mais nous, nous regretterons à jamais toutes ces belles œuvres, toutes ces belles poésies, toute cette splendide moisson que nous promettait le poëte, et qu'il nous eût donnée ; car ses premières poésies sont pareilles aux paroles libres et sereines de l'enfance à qui cliacQU sourit, mais l'épreuve inévitable eût changé ce babil charmant en pensées calmes et fermes.

La qualité prédominante de Paul Gachot, écolier de lettres, était une activité dévorante causée par une passion véritable pour la littérature . Tous ceux qui l'ont connu vous le diront : il adorait les livres, il lisait avec une rapidité merveilleuse, et, comme tous les bons esprits, il s'assimilait ce dont il avait besoin. C'est une erreur accréditée par les esprits lents et revêches qu'il est absolument nécessaire de lire et de relire très lentement ; les esprits bien organisés lisent d'autant plus vite qu'ils lisent plus souvent, et le travail de synthèse se fait naturellement en eux, comme par enchaatement, non pas sans peine, car ils se sont laborieusement acquis cette faculté, mais sans lenteur. La comparaison est bien vieille, bien usée, mais les bons esprits sont semblables aux abeilles, il leur faut peu de temps pour pomper ce qu'il y a d'utile et de bon dans les livres. Gachot était de ces esprits organisés pour la synthèse . Aussi sa conversation , ses compositions , ses vers étaient pleins d'aperçus ingénieux , de rapprochemens charmans, de réminiscences même.

C'est là une qualité, mais c'est là un défaut tout à la fois^ Ce défaut n'est pas grand à dire le vrai. — Voici pourquoi : celui qui lit beaucoup et qui n'est encore qu'un débutant, un écolier, celui-là ne saurait s'affranchir des réminiscences et dea imitations. La personnalité, indispensable à l'écrivain, ne se construit que lentement, mais elle a pour bases la connaissance profonde des littératures et des personnalités ; elle se forme par un travail naturel d'assimilation et d'oubli ; on s'assimile certaines choses, on oublie certaines choses, et ce n'est qu'après un long labeur que l'écrivain cesse d'être d'une école pour être lui-même. Certaines natures incomplètes ne parviennent

jamais à se dégager, c'est ua malheur pour Tact, non pas qu'il faille qu'on ne ressemble à personne. 11 est toujours possible de former des classes et des divisions dans une littérature. Par exemple, on peut dire que Régnier, Corneille et V. Hugo sont de la même famille, plus ou moins grands, mais pareils en certains points; par exemple encore, on peut comparer, sans prétendre en faire des égaux et des Ménechmes, Racine et Lamartine. Mais ces ressemblances paitielles ne seront jaoaais, comme les imitations serviles, des obstacles à la personnalité. Gachot savait bien cela, il cherchait, il se formait lui-même ; mais il est mort si jeune qu'il n'a pas eu le temps d'être lui complètement. Imitant Racine aujourd'hui, demain il copiait Musset; il allait des anciens aux modernes, des Français aux étrangers, comme cela se doit faire, car une personnalité, même vigoureuse, même originale, n'est qu'une mosaïque bien faite. Voyez plutôt les poëtes depuis qu'il y a des poêles au monde. Les faibles ressemblent à un seul, les forts ont cinquante points de ressemblance avec cinquante écrivains différens, car le génie est une synthèse, car le génie est un total.

Mais nous verrons tout à l'heure ce que Paul Gachot étudiait; disons avant tout que, grâce à ses lectures, il étonnait par sa conversation, il captivait par son esprit. Gela est tout simple, encore que cela plonge bien des gens dans un profond étonnement. En quoi consiste l'esprit? En mille choses diverses, en rapprochemens ingénieux, en réminiscences spontanées, en gailUes piquantes. Quel homme pourra plus facilement jeter ces choses au courant de la causerie que cet homme qui a beaucoup lu, beaucoup retenu et beaucoup comparé? Or, nous avons dit que Gachot lisait beaucoup, comparait beaucoup, étudiait beaucoup, non-seulement parce qu'il adorait les lettres, mais encore parce qu'il se destinait à l'enseignement.

Nous voyons, à mesure que nous avançons dans le volume de Gachot, la personnalité se dégager peu à peu ; sans rien perdre de son esprit, l'écrivain se forme lentement. Aussi, pendant que ses premières poésies sont imitées de Juvénal, de Properce, de Sénèque, de Lucain, de Wolfe, de Shelley, ses

dernières œuvres sont presque tout à lui, ôtés quelques morceaux d'imitations modernes. — Ce que je louerai dans Gachot, c«3 sera beaucoup plus son travail idéal que son labeur manuel. Qu'importe, en effet, que les vers soient faciles et coulans? Ce n'est point là que se trouve le grand mérite du poëte, encore que ce soit un mérite indiscutable. Que ses vers soient bien faits, que ses imitations soient parfaites, rien d'étonnant à cela. Je mets en fait qu'avec un travail de six mois à un an, tout homme d'esprit facile peut apprendre à faire facilement et promptement des vers irréprochables, théoriquement bien entendu. D'un autre côté, avec un labeur moindre encore, en lisant attentivement, on parvient à copier d'une façon satisfaisante toutes les allures du vers de n'importe quel poëte. Vers faciles, vers imités, ce sont là des jeux d'étude et rien de plus. Le difficile n'est pas d'avoir une versification régulière et souple, c'est d'avoir une ver^jification personnelle.

Le volume de Paul Gachot, volume posthume composé de pièces non corrigées par l'auteur en vue de la publicité, ce volume, dis-je, a l'immense mérite de montrer naïvement et fidèlement le travail du poëte qui se cherche et qui imite les autres, pour arriver à n'imiter plus personne, Gachot n'est pas repréhensible pour ces imitations, car il n'y a pas un auteur, si grand qu'il soit, qui ait commencé parla pleine originalité. L'originalité ne s'acquiert qu'à la longue et péniblement. On est excentrique tout naturellement, mais on n'est original que parce qu'on a voulu l'être. — Gachot avait la volonté d'être original, et c'est un mérite immense qu'une telle volonté, même en germe, dans un cerveau de dix-neuf ans.

Feuilletons un peu le volume des Souvenirs lUtéraircs et poétiques (1). Il s'ouvre par un hommage pieux offert par ses amis au poëte à jamais disparu, et cet hommage sincère a quelque chose de solennel, de calme, de grave, qui prédispose singulièrement l'esprit à l'amitié pour celui que l'on regrette. L'adieu ému d'un ami, voilà ce qui devrait ouvrir les œuvres de tous ces poètes

(1) Souvvnirs littéraires et poétiques, de Paul Gaohot. Versailles, imprimerie Cerf, 1862, un •vol. in 8° de 134 pages.

morts avant l'heure du génie. La critique ne peut pas juger ces écrivains-là, elle est tenue en respect par la mort sereine; elle re peut pas dire : Il était incomplet! sans entendre aussitôt une vo'x mystérieuse qui murmure : A-t-il eu le temps de grandir? — L'adieu d'un ami, voilà ce qu'il faut, je le répète; voilà la seule chose qui puisse sans l'offenser servir de préface aux œuvres juvéniles d'un homme trop tôt parti.

Je ne vuus parlerai poiot de deux compositions en prose qui ouvrent les écrits de Gachot, ce sont là des composilious d'étudiant et non pas des écrits de penseur. Beaucoup de lieux communs cachés sous beaucoup de style. Toutes ces dissertations des lauréats ne sont que des dissertations d'écoles, et rien de p'us. Quel est le poëte qui a jamais pensé à publier ses discours français de logique et de philosophie ? Les vers sont là qui nous attirent , lisons les vers.

Paul Gachot, nous l'avons dit, a commencé par imiter les anciens. Il n'est pas étonnant que, faisant facilement le vers, il se soit laissé entraîner à traduire plus d'un passage de Juvénal ou de Properce. Il me souvient, ce qui fait que j'excuse Gachot, que je cachais soigneusement à tous les yeux certaines traductions que je m'amusais à rimer après les corrections du professeur; mais j'avoae en toute humilité que je n'ai jamais pu traduire plus d3 vingt vers ; passé ce nombre , j'oubliais mou modèle, et j'allais à l'aventure, bercé par la muse adorée déjà. Mais voyons les traductions de Gachot , qui n'oubliait pas son auteur, lui; le Songe de Pro'perœ , le Monologue de Médée (Senèque) , le Songe de Pompée (Lucain) , et rimrice (Juvénal) , voilà tout ce qui nous a été conservé de ces premiers essais. De ces quatre traductions, la dernière est la meilleure :

En tous lieux on s'accorde à louer un avare , C'est un homme frugal, d'une sagesse rare , Qui sait vivre de peu, qui sait garder son bien , Et même (le bel art!) faire beaucoup de bien.

Le père à ses enfans enseigne celte voie : L'avarice est leur règle, et le gain est leur joie !

Achète à très bas prix, revends moitié plus cher, Veilà le vrai secret de faire ta fortune.

Le gain sent toujours bon, sache-le bien. Répète Ces vers dignes des dieux, ?es vers du vieux poète : « Il est riche, c'est vrai ; comment ? vous l'ignorez ; » Mais qu'importe? 11 est riche, à vos yeux c'est assez ! »

Ceux qui voudront bien ouvrir un Juvénal verront que c'est plutôt une iaaitation , uns amplification qa'une traduction ; mais Gachot a su conserver tous les traits étincelans du vieux génie ; il n'a rien affaibli , pas même le fameux :

Lucri bonus est odor ex re

Qualibet l

La logique des choses veut que celui qui cherche à former cette mosaïque qui se nomme personnalité, étudie les modernes comme les anciens. Gachot voulut donc étudier la littérature étrangère, et, comme il avait traduit du Juvénal et du Lucain, il XTdidui&ii'Les fiuw'aillcs désir John Moore, de Ch.Wolfe,etiaiYi(ée, de P.-B. Shelley. La meilleure de ces deux pièces est la première, mise en scène poétique d'un enterrement solennel, poésie qui faisait rêver les amis de Gachot revenant du cimetière, car plus d'un répétait tristement les strophes du poëte :

Quand nous portions son corps, ni les tambours funèbres, Ni les chants n'ont troublé les muettes ténèbres ; Les fusils des soldats n'ont point dit au héros Leur solennel adieu, dans le champ du repos.

On murmura tout bas une courte prière ; On ne le pleura point par une plainte amère : Debout auprès du mort, nous regardions ses traits, Pensant au lendemain, affligés et muets.

La seule des pièces du volume qui ait été faite en vue de la publicité se nomme : L'Isthme de Suez ; elle fut envoyée au concours académique de 1861, avec cette épigraphe :

Creditur olim

Velificatus Athos. » (Juvénal. X. 173.)

Quand l'Académie prononça son jugement, le poëte n'était déjà plus ici bas. J'ai toujours peu estimé les pièces académiques, encore que j'en aie commis une au temps de mes premières rimes. Cette pièce dort depuis longtemps au fond du panier et j'espère bien qu'elle ne quittera jamais sa demeure. A dix-neuf ans, on a tant d'ardeur que l'on courtise n'importe quelle poésie, et qu'on se laisse tromper par l'Académie. La jeunesse a des superstitions, l'Académie est, parmi bien d'autres, l'illusion qui s'envole tout d'abord quand on voit des J. Janin, des Th. Gautier faire antichambre, tandis que Messieurs tel e£ tel trônent dans l'Institut ; c'est ou jamais le cas de dire que l'on revient bien vite de son illusion sur ce palais où l'antichambre est mieux peuplée que le salon. — Mais j'aime jusqu'à cette illusion de Paul Gachot et je le plains d'avoir dépensé tant de beaux vers pour lutter avec les bas-bleus que l'Institut couronne périodiquement et ridiculement.

Voyez ce tableau des déserts de Suez :

Sur ces champs désolés pèse un morne Êilence : L'humanité finit où le désert commence, Tombeau des voyageurs, empire de la mort, L'Arabe seul, pour qui les dangers sont des fêles, Osent toujours braver les brûlantes tempêtes De ces mers qui n'ont point de port !

Et pourtant ce pays fut l'Egypte fertile, dit-il ; alors il interroge les sphynx et les pyramides :

Dites combien de rois, trop fiers de leur puissance, Illustres un moment, ont cru dans leur démence, Que le temps ne pourrait effacer leur renom! De l'univers, du sort ils s'appelaient les maîtres ! Et, sous vos noirs arceaux rejoignant leurs ancêtres, Sont devenus des morts sans nom !

Ces vers ne pouvaient pas être couronnés , ils sont fiers et sévères, ils sont modernes, et l'Acaiémie ne décerne ses palmes qu'aux petits vers fades et gracieux des dames et des rimeurs. Le sujet proposé ne valait pas une telle dépense de travail, et ce ne sont que les jeunes gens encore naïfs qui riment pour l'Acadé-

mie ; une fois un certain âge, on sait qu'il y a des gens qui sont nés pour les palmes académiques, et l'on ne clierche plus à ravir à ces pauvres rimeurs de cage la seule gloire qu'ils auront jamais.

Enfin, nous pouvons laisser les traductions et les poésies d'étude pour ne plus parler que du véritable héritage que nous laisse lepoëte. Le sentiment le plus vif qui se fasse sentir chez Gachot, c'est l'amitié, et cela n'a rien de bien surprenant, car la vingtième année est bien plus l'an d'amitié que l'an d'amour. On n'aime encore que vaguement , sans savoir qui ni quoi, à moins que l'on n'ait dans le cœur ce chaste et sublime amour ingénu, le premier amour, l'amour béni que le ciel verse dans les cœurs émus. Gachot n'aimait pas, il n'avait encore que de l'amitié, sous toutes formes, soit, mais de l'amitié seulement.

Il l'avoue lui-même lorsqu'il écrit :

Garde mon souvenir, je garderai le tien : Cette pure lumière éclairera notre âme, Attendant que l'amour l'embrase de sa flamme !

Mais avant de parler du cœur, parlons de l'esprit ; nous avons dit que Gachot avait beaucoup d'esprit. Voyez pour preuve ces couplets d'admission à l'Ecole normale :

Messieurs les carrés que j'honore.

Ici nous sommes vos égaux, Mais demain nous serons encore Les victimes de vos bons mots !

Eh bien ! sur nous ils peuvent fondre : Nous avons, à ne rien cacher.

Trop peu d'esprit pour y répondre, Assez pour ne pas nous fâcher !

Voyez encore cet autre fragment d'une pièce inachevée et non pubUée dans le recueil :

Le sort m'a fait naître ïïavrais, Havrais seulement de naissance :

Car mettre mon esprit en frais Pour acquérir force finance,

La bonne et sago Providence M'en fit incapable h jamais.

Et je "vois ce malheur avec indifférence.

Ay^nt de l'esprit , il s'avait r.^iUer et mcme mordre un peu, comme le prouvent ces fragmens d'une satire inédite : Explique moi , dit-il ,

Comment, d'un air cafard et d'un ton doucereux, Tu brouillas les ami«, parfois les amoureux, Détruisar.t un bonb^ui-qui faisait ton envie, Et quand le vrai manquait forgeant la calomnie !

Tous les esprits complets sont ainsi faits , qu'ils sont armés pour combattre avant d'avoir des ennemis.

Une chose tout à fait originale, et que nous trouvons charmante, c'est cette poésie, qu'un des amis de Gachot a spirituellement et finement appelée Une Déclaration d'amitié :

Sonnet.

Oui, je flotte incertain, et d'erreur en erreur. Sans jamais s'arrêter, mon esprit se promène ; Comme le papillon, dans ma rec'aercbe vaine , Je vais éparpillant mon aile à cbcique fleur.

Ainsi, mon faible esprit se fatigue, et mon cœur

Appelle en soupirant une chose incertaine ;

Il se débat captif dans ?on étroit domaine.

.Te souffre, et cependant, je veux croire au bonheur !

Ah ! je voudrais trouver, pour ma barque qui flotte, Sans mâts, sans gouvernail, un fidèle pilote , Un ami, qui prendrait de mon cœur la moitié !

Toi, dont l'esprit m'impose et ceppndant m'attire , Ecoute moi ; tremblant, ému, je viens te dire : • Pu'sque tu me connais, veux-tu mon amitié ? »

S'il n'aime pas encore autrement qu'en ami, il sent palpiter autour de lui les grandes ailes de l'amour , et son esprit laisse tomber des paroles que nulle oreille n'écoute. Gachot écrit des Billets sans adresse , qui montrent combien il aspire à l'amour,

( ^^ol )

comme tout ce qui a dans l'âme un peu de vertu et de

poésie :

Sonnet.

Si j'étais le ruisseau dont l'ocde fugitive S'égare et se complaît en folâtres détours , Lorsque vous vous penchez, rieuse, sur la rive, Pour mirer vos beaux yeus au cristal de son cours,

Si j'étais le zéphyr dont le souffle t'arrive, Lorsque, pour t'abriter de la chaleur des jours, A l'ombre des ormeaux tu viens t'asseoir pensive, Je saurais, belle enfant, te dire mes amours.

Et vous écouteriez, ou l'onde harmonieuse, Ou les soupirs du vent et sa voix amoureuse : Votre cœur lentement se sentirait charmer.

Eh bien ! puissent ces vers que mon âme soupire, Vous apprendre l'amour, et j'oserai vous dire : Ne m'aimeras-tu pas, quand tu sauras aimer ?

Ce n'étaient pas les blondes jeunes filles qui ne savaient pas encore aimer, c'était Gackot qui n'aimait encore que les figures vagues et blanches du rêve, premières amoureuses des rêveurs, ombres qui ressemblent à Ophélie aujourd'hui, qui ressemblaient à Marguerite hier, qui ressembleront à Juliette demain. Nous les avons toutes aimées, ces pures héroïnes de l'idéal. Quel est le jeune poëte qui n'a pas écrit de ces billets sans adresse? qui n'a pas aimé sans savoir qui, comme dit Lope de Vega ? qui n'a pas, comme don Juan, une liste de maîtresses divines : Agnès, Cléopâtre, Hélène, Miranda, Titania, Rosine, toutes les étoiles, toutes les femmes rêvées par les poètes, toutes les femmes créées par les faiseurs d'êtres?

Mais nous avons parlé de la facilité avec laquelle Gachot faisait les vers, indiquons parmi les plus charmantes improvisations du poëie, ces bouts-rimés écrits à la minute, au commandément presque :

Ondulez, épis ; Souffle, doux zépbyre ; Soleil, viens sourire Aux chansons des nids.

Aux lèvres vermeilles De vos gais enfans, Cueillez, chers parens, Des baisers d'abeilles !

n y a là une délicatesse de touche qui montre ce qu'il eût fait s'il eût vécu, celui qui écrivait des bouts-rimés de cette valeur, en sortant de faire des quatrains pareils au suivant ;

Que ne suis-je le doigt si blanc Qui dans tes noirs cheveux se joue, Et, les courbant légèrement, Forme des boucles sur ta joue !

Tout cela dénote bien plus une imagination en pleine activité qu'une puérile imitation de formes convenues. Cela rappelle Musset, soit ; mais cela est autre chose que du Musset, moins bon peut-être, mais plus pur. Et d'ailleurs, la personnalité se formait chez Gachot d'une façon incontestable ; je n'en veux pour preuve que ses dernières poésies, qui sont bien à lui, bien de lui.

Epuisé, se sentant mourir, il avait encore dans l'âme assez de poésie et d'espérance pour ne pas douter du ciel impitoyable qui le tuait avant l'heure. Il faisait dire à l'ange gardien penché sur l'enfance :

Si tu veux m'obéir, le bonheur est à toi. Tes jours seront heureux si ta vie est sans tache ; Mais Dieu punit quiconque est rebelle à sa loi : La souffrance est au cœur où le remords se cache.

Nous pouvons bien le dire à présent, la mort nous a volé de la gloire en nous l'enlevant si jeune, ce poëte au cœur fleuri d'espérance et de foi. Le nom de Gachot doit être conservé par ceux-là qui se souviennent des promesses de l'homme à son aurore ; il doit être gravé dans la mémoire de ceUx qui aiment ces pauvres et chers lutteurs qui n'ont pas été vaincus et qui sont morts pourtant ; il doit être inscrit sur le marbre où sont inscrits déjà bien des noms, à côté de Lebras, de Malfîlâtre, d'Escousse, de Lebailly ; il doit avoir l'honneur d'être pleuré,

comme sont plem:és tous ceux qui n'ont pas pu réaliser ce rêve de tous les poètes : jeter mon cri d'homme et mourir après !

PORTRAITS A. IiA PIaJJMT:.

Nous l'avons dit plus d'une fois , cet ouvrage est œuvre de critique littéraire avant tout, et poëte par instinct, critique par volonté, nous ne sommes biographe que par occasion, autant par raisonnement que par goût, parce que nous ne voyons dans la biographie que l'accessoire. Pour nous , ce qui intéresse c© n'est pas la vie, c'est l'œuvre, et la vie même n'attache que si l'œuvre captive ou émeut. Il appert de tout cela que notre plan comportait beaucoup plus d'études littéraires que de notes biographiques, et nous avons scrupuleusement suivi notre plan , semant à droite, à gauche, une date, un fait dans des pages entières d'appréciations critiques. Une autre chose que nous avions projetée, et que nous avons réalisée, c'est de nous occuper bien plus des œuvres peu lues ou complètement inconnues que des livres très répandus. Il est facile de voir en effet que nous avons obéi à notre plan puisque nous avons salué Casimir Delavigne et Bernardin de Saint-Pierre , tandis que nous nous sommes arrêtés longtemps à feuilleter les Scudéry , Grainville , Buquet, Caumont et les autres. Nous ne pensons point que l'on puisse désormais se tromper, sans le vouloir, sur ce que nous avons voulu faire et nous prendre pour autre chose qu'un littérateur racontant ses impressions en face d'autres littérateurs.

Nous déclarons qu'après avoir lu tous les auteurs dont nous avons parlé, nous nous sommes trouvé satisfaits et nous avons cru notre tâche terminée. Cette erreur n'a pas duré longtemps, nous avons bien vite compris qu'il fallait justifier son titre et que, publiant les Ecrivains havrais, nous devions aller plus loin et lire jusqu'au dernier écrivain qui nous viendrait sous la main;

nous avons compris que, sous peine de mentir à notre titre , nous devions lire encore beaucoup pour raconter encore un peu.

Nous savons bien que nous eussions pu nous arrêter, ayant deux excuses à présenter au public, et voici ces excuses : pour faire une étude, il faut que l'écrivain à étudier soit encore d'une certaine importance ; or, ce qui nous reste à lire n'est rien moins que des œuvres très courtes, se bornant à un petit poëme, à une fable , à des poésies, à peu enfin ; mais ce peu là c'est beaucoup, puisque c'est tout l'héritage de travailleurs envolés. Cette première excuse n'est donc pas satisfaisante, encore qu'on puisse l'appuyer sur ce fait qu'il est même impossible de réunir ces écrivains en une classe déterminée, comme nous avons fait pour les vainqueurs des Palinods. Notre seconde excuse est plus subtile , mais bonne pour plus d'un , elle est mauvaise pour d'aucuns ; nous pourrions dire en effet que parce qu'on écrit on n'ett pas écrivain ; c'est vrai, car il faut autre chose qu'un écrit pour conquérir le titre de httérateur. Mais outre que plusieurs qui ont peu produit méritent d'être honorés, il se pourrait qu'on vînt à faire des études sur les célébrités dont nous n'avons rien dit : marins, savans, archéologues, artistes , soldats, et qu'on oubliât ces petits écrivains sous le prétexte qu'ils étaient des nôtres, et que si personne ne se souvient d'eux, la faute en est à nous qui les avons injustement oubliés. Un tel reproche nous serait trop sensible pour que nous risquions de l'encourir. Donc, nous parlerons des hommes qui ont écrit , absolument comme si tous étaient des écrivains.

Des méchantes langues diront, à propos de ceux que nous avons critiqués ou de ceux que nous critiquerons : mieux valait les laisser dormir ! — C'est une erreur, la critique est un hommage. Si les vivans pauvent dire : je suis discuté, donc je suis ! On peut dire des morts : ils sont critiqués , donc ils se survivent ! Et c'est déjà bien joli de se survivre, môme si c'est pour être vertement critiqué.

Pj-enons et analysons, ce que nous avons trouvé d'œuvres hîvraises; ouvrons les brochures comme elle» se présenteront,

afin de produire avec l'aide du hasari un beau désordre qui semb'era un eCfet de l'art , en ce qu'il jettera de la variété dans le présent chapitre , faisant succéder une œuvre badine à une œuvre sérieuse , mettant le blanc à côté du noir , mêlant tout pour faire tout ressortir.

Je trouve tout d'abord devant moi un opuscule rose : Stances sur la ruine de Missolongki , par J.-B. Lf.vée (1). Cela me fait penser que je ne vous ai pas fait souvenir que Levée était poëte. n est beau de reconnaître ses torts, je reconnais donc les miens , en avouant que je ne les avais pas eu volontairement, afin de me préparer cette belle action. Donc Levée plus d'un coup a voulu chanter en vers ce que lui inspiraient les grandes choses contemporaines ; en voyant la Grèce se soulever , il a crié :

Courage ! Illustres Grecs, votre cause est trop sainte; Vous avez éclairé les peuples et les rois ! L'équité de Solon dans nos lois est empreinte, Et l'Europe vous doit le pris de tant d'exploits !

Sans doute ; mais , comment dire cela? Ce n'est point là de la poésie , c'est de la rhétorique ; c'est bjen raisonné , ce n'e?t pas bien crié ! Que voulez-vous? je suis incorrigible. Beaucoup trouveront qae c'est là de la poésie , je trouve que c'est là des vers, et rien de plus ; c'est une conviction ; cela ne s'explique pas , cela se sent ; je n'expliquerai donc pas ma pensée , j'essayerai de la faire sentir. Voici comment : lisez la strophe de Levée, et puis lisez après une strophe de Delavigne , ou de Lamartine, chantant les Grecs, ou le superbe :

Je veux, dit l'enfant grec, dit l'enfant aux yeux bleu?, Je veux de la poudre et des balles !

Et vous comprendrez après la dilTérence que je fais entre la poésie et la versification. — C'est un tort , dira-t-on ; admettons que j'ai le tort de vouloir l'art trop beau , et n'en parlons p-up.

Au quatrième volume du Mercure du XIXo siècle,oiï trouve une j

fable signée Pierreval . Pierreval est un ancien officier né au 1

Havre, sur lequel nous n'avons pu trouver aucun renseigne- j

ment biographique. Le malheur est petit à nos yeux, puisque i

nous pouvons du moins transcrire ici la seule œuvre connue de !

ce Havrais : ,

Le Bosslgnol et sea Critiques. .1

Fable dédiée à Casimir Delavigne. 1

Caché modestement sous un épais feuillage, :

Un jeune rossignol, nouveau chantre des bois,

Charmait par son brillant ramage, **

Les oiseaux assemblés pour admirer sa voix. <

Tout se taisait dans le bocage.

Même le perroquet : pour la première fois,

11 suspendait son bavardage ;

Mais le concert bientôt cessa,

Et la critique, c'est l'usage,

Prit la parole et commença.

En mots obscurs, d'abord, un canard romantique Blâme du rossignol le chant pur et classique. Pourquoi, dit le moineau, tant de timidité ^ Il faut savoir oser ; sans une heureuse audace Parmi les beaux chanteurs on n'est jamais compté.

— Vous vous trompez, dit la bécasse ;

Il est trop jeune, en vérité, Et pour chanter il faut plus de maturité ; C'est un bien grand défaut, messieurs, que la jeunesse ! Un oison lui voudrait plus de délicatesse.

Le paon plus de simplicité,

Le pinson plus de gravité.

Le sansonnet plus de sagesse,

Le chat-huant plus de gaieté.

Et le dindon plus de finesse .

Un rossignol devenu vieux Soutient que de son temps on chantait beaucoup mieux . En criant au voleur, dame margot la pie Fredonne d'anciens airs et dit qu'on les copie ;

Corbeau, grue et vautour lui trouvent vingt défauts, Et certain mer'e sourd prétend qu'il chante faux. Lorsqu'ils eurent tout dit, le chantre du bocage,

Sans ré-pondre, sans disputer, Reprit tranquillement son aimable ramage,

Et l'on se tut pour l'écouter.

Il y a un duc qui fut de l'Académie pour moios qae cela; il est vrai qu'il était du:. — Cette fable n'a qu'an défaut, c'est d'être un peu comme l'enthousiasme des administrés, c'«st toujours le même qui sert pour les différens potentat::. Mettez simplement classique à la place de romantique, et la fable peut servir pour un autre poëte, absolument com:ne les mâ's pavoises des fêtes publiques dont on change les écussons quand le gouvernement change. Pierreval n'a jamais compris l'art ; l'art n'ailmet pas plus le romantique que le classiqie, il n'a pas de parti pris ni d'école ; il ne voit que du beau ; l'art n'admet à son sommet que ceux qui sont grands, et sur ce sommet de l'art, il y a place pour tous les génies, on y voit Racine et Corneille, Molière et Shakespeare, Galderon et Sophocle, Eschyle et le Dante, Rabelais et Goethe, Schiller et Hugo. C'est là une vérité dont ne paraissent point se douter ni les Pierreval, ni les gens à système, de quelque camp qu'ils soient.

Avouons nos péchés, je ne cite Pierreval que pour prétexter une fois de plus cette profession de foi très sincère. Plus j'aurai dit que j'admets tous les génies au sommet, quelle que soit leur individualité, plus j'aurai le droit de rire de ceux qui ne manqueront pas de me classer dans une école pour me critiquer plus commodément. Moi, romantique? Ah! j'en rirai longtemps ! Moi, classique? Ah! j'en rirai toujours ! Mais qui suis-je donc ? — Je vous le dirai quand il me plaira de vous le dire ; — en attendant.

Quand je sens parmi les prés

Diaprés, Les fleurs dont la terre est pleine.

Lors je fais croire à mes sens

Que je sens La douceur de son haleine.

Le poëte véritable puise à troit* sources : la nature, l'homnip, la société ; puis, il introduit dans ces ondes mélangées un quatrième princip-^ il les sature d'idéal. Otez un de ces quatre principes, vous diminuez sot'.ement la poésie. Le crime des écrivains intolérans, c'est d'interdire aux poètes une ou plusieurs de ces sources essentielles ; la faute des Sociétés académiques, c'est de désigner aux concurrens une de ces sources au lieu de les lui désigner toutes. Aussi, qu'est-ce que la poésie de concours ? Le pire choix que puisse faire une Académie , c'est peut-être le choix d'un sujet politique , puisque en agissant ainsi elle interdit la nature et l'homme au pcete ; elle empêche de concourir de? écrivains d'une opinion contraire à l'opinion dominante du moment ; elle prive le poëte de deux ailes, elle se prive de poètes inspirés. Il n'y a plus alors de concurrens que parmi les versificateurs toujours prêts à chanter n'importe qui ou n'importe quoi (ce qui n'est pas d'un poëte) , ou parmi les écrivains de l'opinion triomphante au jour du concours, et l'Académie ne reçoit que de plates apologies ou d'emphatiques dithyrambes. — C'est ce qui advient souvent, c'est ce qui advint à la Société royale d'Arras, mettant au concours un Poème sur le Débarquement de Louis XVIII à Calais. Un des lauréats de ce concours se nommaif, Louis-Toussaint BoNvoisiN (1785-1825). Supérieur par la verrsificaiion aux poésies académiques, le poëme de ce Havrais est lAem d'un enthousiasme royaliste qui, bien que sincère, semble factice au premier aspect, tant il est exagéré. Dieu me garde de prétendre que Napoléon I" n'a jamais commis de faute : une tête couronnée n'a jamais été mon idole ; mais, en vérité, on sourit lorsqu'on voit des écrivains à qui l'amour d'une chose ferme les yeux aux mérites d'une autre chose. Bonvoisin salue cependant , bien que comme à regret, ces cohortes qui

Séduites par les noms d'honneur, de liberté , Ont conquis par la mo"t leur immortalité !

Ils l'ont conquise , cette immortaUté , par leur mort et par leur vie ; ils l'ont conquise en parcourant , phalanges républi-

caines ou cohortes impériales, les campagnes de l'Europe qu'ils ensemençaient de progrès et de droits ; ils l'ont conquise en colportant aux quatre coins du vent l'esprit et la formule de la Révolution ; ils l'ont conquise en travaillant pour la liberté, toujours , même lorsqu'on croyait follement les faire travailler pour l'Empire. C'est folie de croire que la semaille est d'avoine quand la graine est de blé.

Vous avez pu voir aux deux vers cités que la versification décèle un véritable ouvrier , bien supérieur aux rimeurs de Sociétés savantes et autres. Voyez encore l'habileté du versificateur à ce tableau :

Devant le char royal les coursiers hennissans, Superbes, le front haut et l'oreille attentive, Appellent le départ ; mais je vois sur la rive Les Galaisiens jaloux environner le roi, A ces fiers animaux disputer leur emploi, Et montrant leur amour par une noble audace, Dételer leurs rivaux et voler à leur place.

C'est parfait ; seulement , comme dirait un faux bonhomme^ appeler des coursiers les rivaux des Galaisiens , c'est être un peu trop poli envers les chevaux. Tout est bien cependant puisque

Celui qui gémissait retourne consolé !

Ah ! si jamais j'avais aimé Louis XVIII , comme ce poëme bien versifié , bien conduit , m'eût fait plaisir ; mais que voulez vous?

J'aime mieux ma mie

0 guay !

J'aime mieux ma mie !

Mais fout en disant que nous tenons à n'oublier personne, il est bien évident que nous n'espérons pas être complet ! tout ce que nous pouvons fa're, c'ept deritertout ce que nous avons pu nous procurer d'œuvres bavraises ; citons donc Le Siège du Havre, drame en trois actes et en vers, par Pondurand, notre compatriote. Drame 1 — Ne vous y fiez pas, c'est une tragédie ,

en vers bien corrects, tirés aii cordeau , métrés, toisés, alignés comme un quinconce de balais; c'est régulier, mais c'est triste; des vers pareils , cela vous représente des barreaux bien posés en leur lieu et place, une cage adornèe de quelques fleurs, mais une cage ! bêlas ! Ma foi , pour faire comprendre le procédé bon à obtenir de pareils vers, sommifères, mais régulier? , soulignons les cbevilles et le reste.

0 Malheureux Condé, quelle est ta barbarie !

Eq fils dénaturé d'une belle patrie,

Tu plonges dans son sein ses ennemis mortels.

(Plonger des ennemis dans le fein d'une f,atrie ! ô classiques qui nous accusez d'images grotesques, qu'est-ce c'est que cela? )

Destructeurs de ses biens et de ses saints autels, Si l'on pouvait, hélas I rappeler à la vie, Vainqueur à Marignan, malheureux à Pavie, Ce noble chevalier, le premier des François Qui régna sous ce nom sur le peuple français.

(Des calembonrgs, à présent 1 Et François qui rime avec français, comme au bon vieux temps. 0 tradition, que de crimes on commet en ton nom ! )

Quels terms pourraient donc exprimer sa colère En voyant de Condé le lâche caractère ! François qui se flattait d'être le protecteur Du Havre (I ) dont il fut le noble fondateur, S'il savait qu'un Français eut le honteux courage De vendre à l'ennemi son pays, son ouvrage (!) Où lui même voulait des bouts de l'univers Attirer les vaisseaux de cent peuples divers, Sachant que de Paris son fort peu de distance , Pouvait être à l'Etat de très grande importance.

On n'en peut plus, on se pâme, on est mort de plaisir 1 Ah ' que ce fort peu de distance fait bien avant cette très grande importance !

Parbleu ! voilà du moins un écrivain de la bonne école ; vers

(l) Et même des enjambemens ! Âh ! vous avez des droits suoerbes !

correct, poésie douce, images gracieuses ! Eh bien ! cette écolelà me fait souvenir des fameux petits chiens des Plaideurs :

Notre père, Messieurs.. . — Tirez donc; quels vacarmes! Ils ont pissé partout. — Monsieur, voyez nos larmes!

Votre père, Messieurs les rimeurs, votre père se conduisait d'une autre façon ; il faisait Athalie pour se faire pardonner le récit de Théramène. Pendant deux cent cinquante ans, vous n'avez guère fait que des récits de Théramène; c'est peut-être joli ; mais toujours du pâté d'angailles ! . . .

Trop faibles pour mériter d'être conservés, bien des vers s'en vont dormir dans mes cartons de collectionneur, catacombes de l'art. Je ne mentionnerai en passant qu'un ouvrage signé G. T. (lu Havre), et publié en 1831, chez Hue, sous le titre de le Bâtard d'Apollon, poëme. Un ouvrage anonyme est pareil à l'œuvre d'un mort, c'est un terrain libre où chacun peut combattre, l'auteur s'est mis derrière un mur pour se garer des critiques. Parlant des œuvres des morts sans fausses politesses, je sais que la critique doit un certain respect aux vivans, mais je suis sans pitié pour les écrivains anonymes. Elucubration d'un ennemi quand même de la liberté littéraire, le Bâtard d'Apollon n'est qu'une longue rapsodie rimée pour nier Hugo , de Vigny , de Musset, Balzac et les autres, c'est-à-dire l'honneur d'un demisiècle entier.

Certes, Hugo, de Vigny, de Musset, Balzac, ne sont pas sans défauts ; mais qui donc n'a point de défauts ? Est-ce Corneille ? Est-ce Racine? Est-ce Homère ? Est-ce Shakespeare ? Non, les plus fanatiques de leurs admirateurs avouent qu'il est possible de les critiquer quelquefois. Et, d'ailleurs, est-ce que le propre du génie n'est pas l'exubérance? Le sublime touche au ridicule, la véhémence touche à l'emphase, la douceur touche à la mollesse, la clarté touche à la diffusion ; tout a un point vulnérable ici-bas, il est donc possible de nier le génie d'un homme en exagérant les défauts comme en reniant les qualités de cet homme. Je ne citerai pas un vers de ce bâtard d'Apollon. L'auteur s'est trom^^é, les bâtards d'Apollon ne sont pas les grands génies qu'il faut aimer ou haïr, car on ne peut pas rester indif-

férent auprès d'eux ; les bâtards d'Apollon sont les rimeurs de toutes les écoles, les classiques et les rotnaDtiqurs ultramontains, plus royalistes que leurs rois ; ce sont les aveugles qui nient le soleil et les sots qui nient l'esprit.

Page 1