‹ Les Écrivains latins de l'EmpireChapitre 3 sur 9 · DE L’EMPIRE · texte numérisé non relu

DE L’EMPIRE

HORTENSIUS

Verborum et actionis genere commotior, (CicSrom, Brutus, 91.)

Hortensius n’appartient pas à l’empire : il devrait donc, ce semble, ne point figurer ici. Mais il nous a paru qu’il ne serait pas hors de propos, avant d’entrer dans l’histoire littéraire de l’empire, avant de parler de cette éloquence pacifiée par Auguste, de rappeler comme un contraste cette autre éloquence si longtemps maîtresse du forum, ces triomphes de la tribune qui n’étaient plus, sous l’empire, qu’un souvenir et le regret des grandes âmes. Dans ce desseih , Cicéron s’ofirait naturellement à nous ;

HORTENSIUS

Cicéron, c’est l’éloquence romaine elle-même, c’est le plus glorieux représentant de cette liberté de la tribune, dont il fut le martyr. Mais, sur Cicéron, que reste-t-il à dire? Il nous a donc paru que, moins connu, son rival pouvait être plus curieux à étudier : voilà pourquoi à l’accusateur de Verrès nous avons préféré son défenseur. Un autre motif nous y a engagé. Nous ne nous proposons pas en effet seulement de présenter le tableau de la littérature, mais aussi celui de la société et des mœurs romaines ; or, à ce point de vue, Hortensius est beaucoup plus instructif que Cicéron. La vie privée de Cicéron fut simple, noble et relativement modeste. Il n’en fut pas ainsi d’Hortensius. Possesseur d’immenses richesses acquises par ses travaux et ses victoires d’orateur, Hortensius les dépensait avec autant de facilité qu’il les avait amassées. Il donna le premier, ou du moins plus qu’aucun autre avant lui , l’exemple de ces folles prodigalités, de ces fantaisies qui ne se pouvaient satisfaire qu’avec les dépouilles de l’univers. Par son luxe donc, par sa

mollesse * par les caprices de ses magnificences,

Hortensius est moins près de la république que de l’empire. Que dis-je? A y bien regarder, cette existence fastueuse d’Hortensius n’aura que plus tard son véritable sens et sa moralité ; c’est Tibère qui prononcera sur Hortensius le dernier mot.

Hortensius naquit en 1 13 avant J. C. , d’une famille

HORTENSIUS

plébéienne, mais distinguée. Son père avait été préteur à Rome, puis en Sicile, où, au témoignage de Cicéron, il s’acquitta de sa charge avec une probité et une justice irréprochables. Il parut au barreau à dix-neuf ans, en 94; ses premiers débuts furent des triomphes. Mais ses succès furent interrompus par la guerre sociale, qui suspendit le cours des affaires et ferma les tribunaux. Hortensius, dans ce danger de la patrie, servit comme simple soldat, et un an après fut nommé tribun militaire. Au rétablissement de la paix en Italie, en 82, il revint à Rome, et reprit le cours de ses triomphes oratoires. Il régna au barreau sans rival, jusqu’au moment où Cicéron, de retour de sa questure en Sicile, vint lui disputer cette palme de l’éloquence, qu’il lui devait plus tard enlever. Dans cette carrière brillante et heureuse, les richesses et les dignités ne lui manquèrent point. Édile, préteur, consul, s’il ne fut pas mêlé davantage aux grandes affaires de son temps, c’est que sa sagesse ou son indifférence s’y refusèrent. Cicéron lui reproche son insouciance, et Hortensius acceptait, sans en tenir beaucoup de compte , ces reproches. Toutefois, si la vie politique d’Hortensius a laissé bien moins de traces que celle de son rival ; si son consulat n’est pas resté célèbre comme celui de Cicéron, Hortensius eut peut-être dans sa cohduite une dignité et un coup d’œil pénétrant, que n’eut pas le

HORTENSIUS

protecteur imprudent du jeune Octave. Seul, avec Catulus, Hortensius, pendant son consulat, s’opposa aux pouvoirs extraordinaires que l’on voulait conférer à Pompée dans la guerre contre Mithridate ; il ne fallait pas, disait-il, réunir toute la puissance sur une seule tête : Ad unum omnia deferri non opartere. Cette précaution était sage, sinon à l’égard de Pompée, pour ses successeurs du moins ; l’omnipotence donnée à Pompée prépara l’ambition de César et la facilita. Du reste , il ne faut pas faire entièrement honneur de cette salutaire défiance politique à la prudence d’Hortensius ; sa mollesse y était pour quelque chose. Homme de magnificences, de luxe, de splendides loisirs, Hortensius ai- ' mait assez l’immobilité. Ses plaisirs l’occupaient plus que la république ; dans le barreau, il avait cherché et trouvé l’opulence plus qu’il n’y ambitionnait les honneurs. Riche, il voulut jouir de sa fortune.

Les orateurs les plus illustres entre ses devanciers lui avaient, du reste, montré cette route. Marcus Philippe et L. Crassus se distinguèrent par les caprices d’un luxe nouveau. Philippe donna le premier l’exemple de ces piscines, où, sous Auguste, Yédius Pollion fera jeter des esclaves, afin de pouvoir au moins, selon l’énergique expression d’une autre éloquence, qui doit juger celleci, goûter un peu de leur sang. A une époque où,

Digilized by GoogI

H0KTENS1US.

dans les monuments publics de Rome, il n’y avait pas encore de colonnes de marbre étranger, Crassus habitait un magnifique palais embelli de colonnes de marbre du mont Hymette. La cour de ce palais était ombragée par six lotos, que la jeunesse de Pline avait encore vus dans toute leur verdeur et leur beauté, ët qui périrent dans l’incendie de Rome par Néron. Crassus avait aussi un grand nombre de vases précieux, de coupes gravées par l’artiste Mentor, chefs-d’œuvre d’un si haut prix que lui-même rougissait de s’en servir; Hortensius imita et surpassa tous ces exemples de luxe.

Sa maison de Rome, somptueusement décorée, formait le centre du principal palais impérial, qui, s’agrandissant toujours, depuis Auguste jusqu’à Néron, finit par couvrir le mont Palatin, et s’étendit même sur les hauteurs voisines. Outre cette maison, il possédait de magnifiques villas à Tusculum, à Baule, à Laurente, et il prodiguait à les embellir les dépenses et l’art. Il aimait les peintures. Il construisit, dans sa maison de Tusculum, une salle pour y placer le tableau de l’expédition des Argonautes par le peintre Cydias, tableau qui lui coûta des sommes énormes. La galerie de sa villa, située sur lé promontoire de Baule, et qui regardait Pouzzoles, commandait une des plus délicieuses vues d’Italie. La perspective du côté de Cumes était étendue et magnifique. Sur le côté, à la distance de

HORTENSIUS

trente stades, on apercevait Pouzzoles dans la direction de Pompéïes; et Pompéïes elle-même s’effaçait seulement à cette distance. Ce tableau, déjà si ravissant, était admirablement relevé et encadré par la mer dont les flots d’azur, d’or ou de pourpre, se coloraient aux rayons du soleil de mille teintes diverses et des plus doux reflets.

Sa villa de Laurente, voisine aussi de la mer, rivalisait, par la beauté de ses ombrages, avec le luxe de Baule. Placée entre Ostie et Lavinium, près le lieu où s’élève la tour de Paterne, elle touchait à la demeure, célèbre depuis, de Pline le Jeune. Ce pays était le séjour favori des patriciens, dont les opulentes villas en couvraient les campagnes. C’est là que le tendre et mélancolique Virgile aurait voulu un tombeau :

.... Solo Laurente sepulcrum.

Autour de la maison d’Hortensius se groupaient d’élégantes demeures ; d’un côté était le village de haurente, avec ses bains renommés; de l’autre, mais à une grande distance, la tour d’Ostie. Près de l’habitation même étaient des grottes d’une délicieuse fraîcheur ; de vertes prairies, bordées par des bois, couronnés eux-mêmes dans le lointain par des montagnes.

Quelles étaient, dans ces charmantes retraites, la vie et les occupations d’Hortensius? Comment s’é-

IIOKTENSIUS.

puisaient ces richesses amassées au barreau ? Hortensius vivait avec ce faste, qui nous étonnera même dans les empereurs romains, et dont de simples citoyens donnaient déjà l’exemple. Il avait rassemblé dans ses villas tous les tributs d’un luxe qui pouvait mettre l’univers à contribution. Dans cette splendide habitation de Laurente, il y avait une forêt immense, toute environnée de murailles, et dans cette forêt un lieu élevé, où l’on avait disposé trois lits. Au signal du maître, un musicien paraissait, sous le nom et le costume d’Orphée, et recevait l’ordre de sonner de la trompette. A peine avait-il fait entendre quelques sons, qu’aussitôt accourait une multitude de cerfs, de sangliers et d’autres animaux.

Hortensius n’était pas moins recherché dansleluxe de la table. Le premier il fît tuer un paon pour lui être servi dans un festin , le jour même où il fut reçu augure, montrant dès lors, dit un écrivain, qu’il aurait plus de souci de son ventre que de ses dieux. Il arrosait avec du vin ses plantations d’oliviers ; et ce soin de leur donner ainsi plus de saveur, il ne le confiait pas à d’autres ; il s’en acquittait lui-même. Dans une cause importante, qu’il soutenait avec Cicéron, il lui demanda d’intervertir l’ordre convenu de la plaidoirie, obligé qu’il était d’aller verser lui-même du vin sur son platane favori, qui s’élevait près de sa villa de Tusculum.

HORTENSIUS

Malgré ces profusions, à sa mort, on ne trouva pas moins de dix mille barils de vin dans sa cave. Outre cette passion du vin et des plantations, il avait d’autres fantaisies; il entretenait de magnifiques viviers. Dans sa villa, près Baule, sur le rivage de la mer, il luttait de magnificence avec Lucullus et Philippe, dans la construction de viviers qui se prolongeaient jusqu’à la mer, et qu’il remplissait de poissons marins, réunis par troupeaux. L’Oeil du voyageur croit encore reconnaître, sous le promontoire de Baule, les vestiges de cette merveilleuse piscine, les arcades souterraines qui la partageaient. Malgré tous ces raffinements, la délicatesse d’Hortensius n’était point encore satisfaite. Quoique ses viviers auprès de Baule lui eussent coûté si cher à construire, il était dans l’usage habituel d’envoyer acheter à Pouzzoles du poisson pour sa table; et il ne s’en tenait pas à ne point vouloir tirer sa nourriture de ses viviers, il se faisait encore un plaisir de nourrir lui-même ses poissons. Varron, qui nous donne ces détails précieux, ajoute : « 11 avait même plus à cœur que ses surmulets n’eussent jamais faim, que je n’ai à cœur que mes ânes ne manquent de rien dans ma métairie de Rosea. Il ne prenait pas moins de soin de ses poissons, lorsqu’ils étaient malades, qu’il n’aurait fait de ses esclaves; il aurait été même moins inquiet si un esclave, malade chez lui, eût bu de l’eau froide,

HORTENSIUS

que si ses poissons en eussent bu. » Il était tellement épris en particulier d’une lamproie, qu’il pleura, dit-on, amèrement sa mort.

Ainsi vivait Hortensius, brillant de luxe, de gloire et de richesses : c’est le beau côté de sa vie ; voyons le revers. Hortensius avait d’abord épousé la fille de Q. Catulus, un des interlocuteurs du dialogue de l'Orateur. Quelque temps après, il demanda à Caton de lui céder sa femme Marcia : Caton y consentit volontiers. A la mort d’Hortensius, cette femme héritera d’une grande partie de sa fortune, et son premier mari, Caton, la redemandera. Il la donna jeune et la reprit riche, dira César dans son Anti-Caton. De sa première femme, Hortensius eut un fils et une fille. Il fut moins heureux encore du côté de ce fils, Quintus, que ne le fut son rival, Cicéron, du côté de Marcus. Cicéron, pendant son proconsulat en Cilicie, fut témoin de la conduite scandaleuse, des déportements du jeune Quintus, à Laodicée, dans un combat de gladiateurs. « Je l’ai invité à dîner, écrit-il à Atticus, en considération de son père, et, en considération de son père aussi, je l’ai invité seul. » Son père, révolté de son indigne conduite, avait songé à le déshériter au profit de son neveu Messala; mais il ne persista pas dans cette intention. Après la mort de son père, Quintus s’attacha au parti de César, qui le fit proconsul de Macédoine; poste où, après l’assassinat du dictateur

HÜKTENS1US.

il se déclara pour ses meurtriers. Par l’ordre dè Brutus, il fit mettre à mort Caïus Antonius, lè frère du triumvir, qui était tombé entre ses mains. Fait lui-même prisonnier quelque temps après, à la bataille de Philippes, il fut tué par Antoine, en représailles, sur la tombe de son frère.

Quintus laissait deux fils : Q. Hortensius Corbio et M. Hortensius Hortalus. Le premier était un monstre de débauches ; il est cité par Valère-Maxime parmi les exemples les plus frappants de ces descendants qui déshonorent leurs ancêtres. Plus estimable, son frère ne fut guère plus heureux; la grande fortune d’Hortensius s’était dissipée. Marcia, nous l’avons vu, en avait porté une grande partie à Caton ; ses folles prodigalités en avaient beaucoup dévoré; la guerre civile avait pris le reste. Auguste assura à Hortensius une pension pour le mettre en état de se marier, et de perpétuer un sang aussi illustre. Malgré ces secours, assez considérables (Auguste lui avait donné un million de sesterces) , Hortalus et ses enfants tombèrent dans le besoin sous le règne du successeur d’Auguste. Un jour Hortalus se présenta avec ses enfants , pour implorer, dans le sénat , la générosité de Tibère en faveur de sa famille. Ses quatre enfants se trouvant placés aux portes du sénat, assemblé dans le palais, Hortalus, portant ses regards tantôt sur l’image d’Hortensius , placée parmi celles des ora- .

HORTENSIUS. H

teurs, tantôt sur celle d’Auguste, parla en ces termes : * Pères conscrits , mes fils , dont vous voyez ici le nombre et l’enfance, je ne leur ai point donné le jour volontairement , mais sur l’avis du prince, et aussi parce que mes aïeux avaient mérité d’avoir des descendants ; car, pour moi, à qui l’inconstance du temps n’a permis de recevoir ou d’acquérir ni la fortune, ni la faveur du peuple, ni cette éloquence, bien patrimonial de notre maison, il me suffisait que ma modeste position ne me fît point rougir et ne fût à charge à personne. C’est par l’ordre de l’Empereur que j’ai pris une épouse : voici les rejetons, voici la race de tant de consuls, de tant de dictateurs. Et je ne dis point cela, César, pour vous en faire un reproche, mais pour nous concilier votre miséricorde. Ils obtiendront un jour, sous votre règne, les honneurs auxquels vous les réservez ; mais en attendant, veuillez défendre de l’indigence les arrière-petits-fils de Q. Hortensius, les nourrissons du divin Auguste. » Voici la réponse de Tibère : « Si tout ce qu’il y a de pauvres vient ici et se met à demander de l’argent pour soutenir ses enfants, jamais on ne pourra les assouvir : la république s’y épuisera. Ce ne sont point en effet ici des prières , mais une persécution intempestive et imprévue , que de se lever lorsque les sénateurs sont assemblés pour d’autres objets , et par le nombre et l’âge de ses enfants , faire vio-

H0RTENS1US.

lence à la réserve du sénat , m’attaquer moi-même avec un égal acharnement, et forcer, pour ainsi dire, le trésor public qu’il faudra, si l’intrigue l’épuise, remplir par des crimes. Hortalus, le divin Auguste t’a accordé des gratifications; mais il n’y fut point forcé , et ne fit point une loi de te donner toujours. L’industrie languira , la fainéantise s’étendra, si Ton place ailleurs qu’en soi-même ses craintes et ses espérances , et si , tranquille , on attend des secours étrangers , poids inutile à soimême et fardeau pour l’État. », Hortalus se tut, soit crainte, soit sentinqent de la noblesse de ses aïeux, au milieu des gênes de sa fortune. Dès ce moment , lui et les siens languirent dans une profonde misère et s’y éteignirent.

Yoilà le bonheur d’Hortensius, ajoutons, de cette vie romaine, si brillante, si somptueuse et si vide à cette époque. Épuisez , Hortensius , les recherches du luxe et de la sensualité dans vos magnifiques villas de Baule , de Tusculum , de Laurente ; aux délicatesses de la table, joignez les plaisirs plus . nobles des arts, vous n’échapperez point au malheur. Ces dépouilles du barreau , enlevées si souvent aux dépens du bon droit se sécheront entre vos mains , périront entre celles de vos enfants; et bientôt viendra une éloquence rivale et victorieuse -de la vôtre, qui vous demandera compte de vos loisirs insensés et fastueux, qui s’élèvera contre cette toge.

HORTENSIUS

dont les plis ondoyants et majestueux s’accordaient si bien avec la pompe et le luxe asiatique de votre éloquence. Voici Tertullien qui vous condamne, vous et votre rival Cicéron , qui acheta si cher une table ronde en bois de citre. « Adiyo cauleram ambitioni qud M. Tullius quingentis millibus nummorum • orbem citri émit; prxcidam gulam qua Hortensius orator primus pavum cibi causa poluit occidere. »

Ainsi l’austérité chrétienne flétrira , dans le monde païen , même ce qu’il avait de plus brillant et de plus respecté , ce faste et cette magnificence , par lesquels il payait le travail et le talent. 11 faut l’étudier, cependant, cette éloquence d’Hortensius, où l’art fut si grand.

Dans le Dialogue de l'Orateur , Crassus, s’adressant à Sulpicius et à Cotta , leur dit : « Redoublez d’efforts; car auprès de vous grandit un orateur d’un glorieux avenir : » c’était Hortensius qu’il annonçait. Quand Hortensius parut au barreau, il s’y plaça tout d’abord au premier rang ; succès qu’il dut à ses talents et aussi àhles circonstances favorables. Son talent , parfait dès le début , avait cette régularité et cet éclat tout ensemble qui séduisent au premier coup d’œil ; semblable aux statues de Phidias, il plut aussitôt qu’on le vit. Un moment en lice avec les plus illustres orateurs, Crassus, Antoine, Philippe, Sulpicius, Cotta, il se trouva bientôt seul. Crassus . mourut; Cotta fut banni; Antoine et Sulpicius

HORTENSIUS

avaient été mis à mort. Hortensius , du reste , ne manqua point à sa fortune. Doué des plus heureuses facultés, il les cultivait, les fécondait par l’étude. Il ne passait pas un jour sans parler ou sans écrire , et quelquefois , le môme jour, il écrivait et parlait. Une mémoire prodigieuse lui rendait le travail facile et fécond. Ce qu’il avait composé, il le reproduisait dans les mêmes termes , et sans le secours de l’écriture. On cite de cette mémoire des traits extraordinaires. Il lui arrivait d’assister, pendant une journée, aux encans, et il disait, le soir, et tous les objets vendus et les noms de ceux auxquels ils avaient été vendus. Une voix sonore et agréable , un goût très-sûr, des expressions brillantes rehaussaient cette facilité de travail. A ces qualités, Hortensius joignait une action pleine de dignité et de feu. Il se distingua par deux qualités qui n’étaient qu’à lui : l’art des divisions, l’habileté à résumer ses raisonnements et ceux de ses adversaires. Achevant, en outre, le travail de la langue oratoire encore incomplet, même dans Crassus, il mit de la proportion et du nombre dans ses périodes.

Les grandes causes ne manquèrent point à cette belle et pompeuse éloquence. Dans la première affaire qu’il plaida devant L. Crassus et Mue. Scévola, dignes juges de ses essais, il défendit la province d’Afrique contre quelques gouverneurs. Puis il parla pour Nicomède, roi de Bithynie. Quand, après la

HORTENSIUS

guerre des alliés, la justice eut repris son cours, il reparut au barreau et partagea, avec Philippe, la défense de Pompée, accusé de péculat. Quoique jeune encore, il y obtint la palme; Pompée fut absous. Quelque temps après, il plaida pour Nœvius, contre Cicéron, qui défendait Quintius. En 70, il eut à repousser une loi qui lui était en quelque sorte personnelle. L. Crassus et Pompée proposèrent une loi pour réprimer le luxe. Hortensius s’étendit sur la convenance qu’il y avait pour la république, à ce que l’opulence des particuliers fût en harmonie . avec la grandeur de l’État. Il loua Crassus en particulier de cette magnificence qui en lui rehaussait l’homme privé non moins que l’homme public; en un mot, il fit une très-ingénieuse apologie du luxe; la loi fut rejetée. Il faut convenir que le rigorisme n’allait guère à Crassus, et que la loi eût pu trouver un meilleur patron. Quelque temps après, Hortensius se chargea de la défense de Verrès; il y succomba, moins peut-être par les scandales de son . client et l’éloquence de son rival, que par l’habileté qu’eut Cicéron de faire ajourner la cause.

Ces succès, si soutenus et si éclatants d’Hortensius, l’avaient conduit au consulat (l’an 70). Le consulat, digne récompense de cette facile et brillante éloquence, en fut l’écueil. Dans les trois années qui suivirent , Hortensius se négligea beaucoup. S’étant aperçu que, parmi les consulaires,

10 HORTENSIUS

nul ne pouvait lui être comparé, et se souciant peu de ceux qui n’avaient pas été consuls, on le vit, • après qu’il eut quitté cette charge, se refroidir pour l’étude, que, depuis son enfance, il aimait passionnément. Il voulut, dans l’abondance de tous les biens, chercher le bonheur et le repos. Cependant

11 se ranima à la gloire, chaque jour croissante, de Cicéron ; et de même que les succès d’Hortensius avaient été pour celui-ci, dans sa jeunesse, d’utiles aiguillons, ainsi en furent pour Hortensius dans l’âge mûr les triomphes de Cicéron. Son talent reprit tout son éclat, et il passa les douze dernières années de sa vie à plaider les plus grandes causes. Cette lutte d’éloquence et de gloire n’altéra point l’amitié qui, de bonne heure, avait uni ces deux grands orateurs. Quand Cicéron fut exilé par la faction de Clodius, Hortensius lui donna, et non sans péril, des témoignages publics de son attachement; il alla, en costume de supjfliant, conjurer les chevaliers et

. le sénat de le rappeler, et il faillit être tué par les satellites de Clodius. Ce fut Hortensius qui fit nommer et consacra Cicéron augure. Et, je l’avoue, le beau rôle, le rôle difficile était du côté d’Hortensius. Que Cicéron, plus jeune qu’Hortensius, et qui se sentait quelque peu supérieur, fût généreux à son égard, c’était une justice facile, et où l’amourpropre trouvait encore son compte; mais qu’Hortensius, qui se voyait enlever, ou du moins disputer

HORTENSIUS. 17

le sceptre de l’éloquence par un jeune et heureux rival, conservât ces sentiments d’affection, je l’en estime davantage , d’autant que Cicéron ne fut pas toujours sans défiance à son égard. Il le soupçonna d’avoir contribué à son exil, pour régner, sans partage au barreau.

Cependant Hortensius baissait; décadence qui d’abord ne se trahissait qu’à un œil fin et exercé , •. mais qui ne pouvait longtemps échapper. Il en fut de son éloquence comme du coloris d’un vieux tableau : la première, la seconde, la troisième année ne diminuèrent -pas son talent d’une mahière sensible au commun des hommes ; mais de jour en jour cette dégradation devint plus manifeste ; elle atteignit bientôt toutes les parties de son éloquence, et surtout arrêta la rapidité et la suite de ses expressions. Cette défaillance ne tenait plus, comme la première fois, à un refroidissement pour l’étude. Elle avait* des causes plus prolpndes. L’éloquence • d’Hortensius, pompeuse et brillante, était aussi quelque peu sonore, vide et diffuse; c’était une élo- » quence asiatique. Tant que cette éloquence fut en harmonie avec l’âge d’Hortensius, elle excita l’admiration. Mais Hortensius ne sut pas quitter à propos des ornements qui n’allaient plus à des. années plus grayes. Il ne comprit pas, comme le dit si heureusement et Si justement Cicéron, que l’élo»quence de l’orateur doit blanchir avec ses cheveux.

HORTENSIUS

♦Et non-seulement cette éloquence n’était plus de saison ; mais l’action aussi d’Hortensius n’était plus en rapport avec son Age. Cette action jadis si pleine de dignité, de feu, de majesté ; cette action que venaient étudier Roscius et Æsopus, elle n’avait pas su, elle aussi, se calmer et se refroidir; elle blessait dans ses emportements déplacés, comme l’éloquence dans sa pompe surannée. Quand Hortensius plaidait, ses mains étaient continuellement en mouvement, et un de ses adversaires lui reprocha un jour au forum de n’être qu’un acteur, et donna à son geste l’épithète de Dionysia, nom d’une danseuse alors célèbre. Dans sa jeunesse, cette action séduisait tellement, qu’on ne savait si le peuple venait pour le voir ou pour l’entendre. Et nonseulement l’éloquence et l’action d’Hortensius avaient ces prétentions ambitieuses, mais toute sa personne était pleine d’afféterie ; sa chevelure était arrangée avec une coquetterie savante, et sa toge artistement drapée. Hortensius, suivant Macrobe, se rendant au forum, vit les plis de sa toge dérangés par un adversaire qui le heurta en un étroit passage; il l’accusa en dommages et intérêts, prétendant qu’il avait voulu, en froissant sa toge, nuire au succès de son éloquence. Cette anecdote , vraie ou fausse , montre quelle idée les anciens se faisaient et du caractère et du tour d’esprit d’Hortensius, ce Mécène de l’éloquence.

HORTENSIUS

Cette éloquence si déchue se releva cependant un f moment, en l’an 50. A soixante-trois ans, Hortensius plaida pour son neveu Messala, accusé de brigue. Il sembla retrouver, pour cette cause importante, toute la véhémence de sa jeunesse et une solidité qu’il avait rarement. Messala fut absous. Le peuple, indigné de ce triomphe de l’éloquence sur la justice, accueillit Hortensius par des murmures, quand il se présenta au théâtre ; ce fut son seul déplaisir dans cette carrière du forum et du barreau qu’il fournit pendant si longtemps et avec tant de succès.

Sa voix, à soixante-quatre ans, ne s’éteignit qu’avec son existence. (49 av. J. C.) Hortensius mourut donc avant la chute de la république. « Toujours

heureux, Hortensius, s’écrie Cicéron , quitta la vie

plus à propos pour lui que pour ses concitoyens ; il mourut quand il lui eût été plus facile de pleurer la république que de la servir : il vécut aussi longtemps que, dans notre patrie , on pût vivre avec honneur et sécurité. »

De cette éloquence, reine si longtemps du barreau * romain, que reste-t-il? un mot: Cervix, employé pour la première fois par Hortensius au singulier. Sans doute, l’injure du temps y a été pour beaucoup. Mais cette éloquence portait en elle-même un germe de mort, comme elle en avait porté un de décadence. Hortensius, nous dit Cicéron, manquait de gravité; Hortensius, ajoute-t-il, écrivait moins bien

HORTENSIUS

tqu’il ne parlait. Voilà tout le secret de cette gloire évanouie ; le style c’est la vie de l’éloquence. Les applaudissements excités par la vivacité de l’action, les frémissements électriques que l’orateur communique et reçoit, tout cela, fugitives impressions qui s’effacent et disparaissent avec l’auditoire ! La postérité cherche la gloire d’un orateur, et ne la trouve plus. Ainsi périt Hortensius. Je me trompe; cet héritage de l’éloquence se transmit. Hortensius, on se le rappelle, avait une fille, Hortensia. Hortensia reçut le souffle de l’éloquence paternelle. Les triumvirs avaient mis un dourd impôt sur l’ordre des dames romaines. Aucun avocat n’osait se charger de leurs réclamations. Hortensia seule eut ce courage, et par son éloquence obtint une remise considérable.

< eg§ >

CÉSAR

Nudi sont, recii et venusti.

(Cicéroü, Brutut, 72.)

César naquit à Rome vers l’an 100 avant J. C. Malgré la noblesse de son origine, il montra tout d’abord une opposition, sinon sincère, du moins assez vive au parti aristocratique , et osa, quoique très-jeune, résister à Sylla qui vit en lui plusieurs Marius et le proscrivit. Mais si César, par ses sentiments, ou plutôt par son ambition , appartenait déjà au parti du peuple, par ses goûts, par sa beauté, par ses nombreuses et brillantes amours , par son luxe et par ses dépenses, il appartenait aux grands. C’était un Marius patricien. Revenu de l’exil, il accusa de concussion Dolabella qui, défendu par Cotta et Hortensius, fut absous. Ce fut alors que pour se dérober à ses en-

CËSAR.

nemis, et peut-être pour se perfectionner dans l’art oratoire, il se retira à Rhodes, et y étudia sous Apollonius Molon. En 74 av. J. C. il revint à Rome: il avait été, en son absence, élu membre du collège des Pontifes. A trente-deux ans seulement, il est questeur; c’était aller un peu lentement pour une si ardente ambition; Pompée avait été plus heureux. Cependant il ne négligeait rien de ce qui, en lui, pouvait annoncer au peuple son futur défenseur. Aux funérailles de Julia , dont il prononça l’éloge (nous avons de ce discours une phrase), il osa faire porter l’image de Marius. Édile en 65 , il rétablit au Capitole les trophées de Marius. Malgré tant d’avances, il ne put être tribun du peuple; mais, en 63, il est grand pontife. Sa conduite, dans la conjuration de Catilina, fut* on le sait, très-équivoque. Au moment où Pompée rentrait pour un troisième triomphe, César partit pour l’Espagne. Au retour, il laissa là le triomphe pour poursuivre le consulat. Quelque temps après se forma la ligue de César, de Pompée et de Crassus, appelée souvent le premier triumvirat; en 37, consul avec Bibulus, il obtient les Gaules pour cinq ans. En s’éloignant de ses rivaux, il grandit et s’élève au-dessus d’eux : la conquête des Gaules lui livre l’Italie. Cette conquête était la dernière conquête de Rome , l’achèvement de sa puissance. La guerre dura sept années : l’invasion des Helvètes

CÉSAR

dans la Gaule, la guerre contre Arioviste, le soulèvement des Belges et des Nerviens, celui de l’Armorique, et enfin celui de toute la Gaule unie sous Vercingétorix, en sont les faits principaux. Dans toutes ces guerres , César n’a éprouvé que trois défaites, deux par ses lieutenants , une par lui-même. Ces sept campagnes sont racontées dans les sept livres des Commentaires ; le huitième livre a été écrit par le lieutenant de César, Hirtius ; il contient deux années.

Historien de ses propres actions, César est-il un historien véridique ? C’est la première question qui se présente naturellement. La réponse à cette question est difficile ; il nous faudrait, pour la résoudre, l’histoire de la conquête des Gaules par les Gaulois. On sait par quelques autres témoignages certains faits que César n’a pas racontés. Il ne parle pas, par exemple, de ses pillages, dont parle Suétone : il ne nous dit pas ce que nous dit Plutarque, que, dans un combat, il perdit son épée. Mais, s’il n’a pas tout dit, au moins n’a-t-il avancé rien de faux ? On aperçoit bien dans le récit de la défaite de Gergovie une secrète intention d’en diminuer l’effet, de faire croire qu’il l’avait prévue ; mais en général il paraît vrai. C’est avec franchise et même avec admiration qu’il raconte les hauts faits de ses ennemis, qu’il apprécie le mérite des chefs gaulois. Quant à l’exactitude chronologique, César l’a négligée. Aussi dispute-t-on encore sur la place des champs de

24 CÉSAR

bataille où il a combattu. On rencontre même des inexactitudes surprenantes ; ainsi il fait de l’Escaut un affluent de la Meuse. Mais il est attentif à observer les mœurs; ainsi, au VI* livre, il consacre une vingtaine de chapitres à donner sur les mœurs des Gaulois des détails curieux. Les narrations sont pleines d’art. Dans chaque livre , quand on l’étudie bien, on aperçoit un fait dominant qui attire l’intérêt.

Dans César, donc, l’historien est admirable; mais le conquérant est-il irréprochable? Non, César est un grand guerrier, un génie puissant et actif, mais ce n’est pas une âme délicate ; il fait la guerre sans pitié, sans bonne foi, sans désintéressement. Il tire, vengeance des Venètes, en faisant massacrer tout leur sénat et vendre les autres citoyens. Unellodünum se révolte : il fait couper la .main à tous ses prisonniers. C’est avec une espèce de rage qu’il poursuit Ambiorix; il n’a pour Vercingétorix qu’une dure indifférence. Suétone nous apprend que nonseulement il ne se faisait pas scrupule de piller la Gaule, mais encore qu’il faisait quelquefois la guerre pour piller. Enfin, pour la bonne foi. César n’est pas plus irréprochable. Les guerriers des Venètes sont venus pour lui parler ; il s’-en egipare et les retient prisonniers. C’est alors que Caton demandait qu’on livrât le général romain aux Germains outragés. Sur trois millions d’habitants il en tua un million, disent Plutarque et Appien. On en tua vingt

CÉSAR

mille, trente mille, cent mille, dit-il lui-même en vingt endroits avec un horrible calme; le reste, ajoute-t-il, fut vendu à l’encan.

Il y a des traits plus honorables pour César : il rend justice à ses lieutenants ; c’est à Crassus qu’il doit sa victoire sur Arioviste. Il montre partout sa tendresse, sa- reconnaissance pour le courage et la patience de ses soldats. Il est vrai que de ces soldats il devait faire les instruments de son ambition. Dans les Gaules, en effet, c’est Rome qu’il est allé conquérir, Rome qu’il a toujours en vue, et à laquelle, quoique éloigné, il est toujours présent. Pendant l’hiver il se rapproche de la frontière; il éfcrit à Cicéron et cherche à le gagner par des caresses ; il a pris son frère Quintus pour lieutenant. Il l’entretient même de littérature, lui donne son avis sur le poème qu’il venait de faire. En même temps, avec cet argent qu’il pille en Gaule, il fait exécuter des travaux magnifiques dans Romé. Il fait bâtir un forum entouré de portiques de marbre, et augmenté d’une villa publique. Dans un hiver où il n’avait pu, selon son habitude, venir intriguer à Rome, il tient à Lucques une sorte de cour où l’on voyait cênt-vingt licteurs et deux cents sénateurs. Ainsi il est toujours présent à Rome ; au milieu de la dissolution de tous Jes partis, de la décadence de tous les personnages et de Pompée lui-même, César grandit. Supérieur par l’audace et aussi par l’a-

26 CÉSAR

dresse , il fait peur et séduit. Enfin il franchit le Rubicon.

Nous voici à la guerre civile, lutte laborieuse, sanglante, impie, où une moitié du monde se choque contre l’autre. Sur qui en doit retomber le crime? Quisjustius induit arma ?

Les mémoires sur la Guerre civile sont le récit, et en même temps l’excuse de cette révolution. Assurément au dedans et au dehors la République romaine avait singulièrement corrompu ses voies; elle appelait un réformateur : César lui donna un maître. Aussi tout d’abord cherche-t-il à se disculper, non par une discussion de principes, mais par des justifications de détails, de mesures particulière^. Il fait entendre qu’il désirait un accommodement avec Pompée, avant de commencer la guerre civile. Mais peut-on le croire toujours aveuglément?

La lettre de César à Oppius, citée par Cicéron, dément le récit du De Bello civili. Suétone contredit aussi César; il nous apprend ce que celui-ci ne nous dit pas, que, lorsque César harangua ses soldats avant de passer le Rubicon, il ne se borna pas à des encouragements, mais leur promit de l’argent. César ne parle pas du passage du Rubicon, ni des hésitations qu’il éprouva, et dont nous parle non-seulement Lucain, mais aussi Suétone. Le ton même de la narration dans la Guerre civile trahit l’embarras de César. Cette narration n’est pas,

CÉSAR

comme dans la Guerre des Gaules , purement historique ; c’est surtout la narration oratoire , c’est-àdire la narration qui veut prouver, qui veut justifier quelqu’un : on sent que l’homme est en cause. Aussi , moins imposants, mais plus personnels que la Guerre des Gaules , ses livres de la Guerre civile sont-ils plus piquants, plus animés. C’est ce qui fait particulièrement l’intérêt du livre III , qui contient le récit de la bataille de Pharsale. La campagne d’Espagne , chef-d’œuvre de narration , est aussi un chef-d’œuvre de science militaire. Elle faisait l’admiration de Condé qui avait été étudier sur les lieux la stratégie de César. « Les campements de César firent son étude, nous dit Bossuet. Je me souviens, qu’il nous ravissait en nous racontant comment, en Catalogne, dans les lieux où ce fameux capitaine, par l’avantage des postes, contraignit cinq légions romaines et deux chefs expérimentés à poser les armes sans combat, lui-même il avait été reconnaître les montagnes et les rivières qui servirent à ce grand dessein ; et jamais un si digne maître n’avait expliqué par de si doctes leçons les Commentaires de César. »

Mais l’acte le plus intéressant de ce drame de la guerre civile, c’est la bataille de Pharsale (qui n’est pas ainsi nommée dans le récit de César), et ce qui la prépare. Malgré Bibulus, César passe la mer ; il va enfermer Pompée à Dyrrachium. Pompée de son

CÉSAR

côté cherche à affamer le camp de César, et celui-ci est sur le point de perdre son armée. César raconte tout au long sa défaite. Mais il se vengea par la bataille de Pharsale; il se vengea aussi dans son histoire. Il épargne toujours la personne de Pompée; mais il raconte ironiquement comment ses partisans se partageaient les honneurs et le pouvoir dont ils se croyaient sûrs, la fuite de Pompée, la prise du camp, l’indignation de César à la vue des richesses qu’il contenait : « Tout, dans le camp de Pompée, offrait les signes du luxe et l’espérance de la victoire ; on y voyait des tables dressées, des buffets chargés d’argenterie, des tentes couvertes de gazon Trais, quelques-unes même, comme celle de L. Lentulus, ombragées par des guirlandes de lierre; il était aisé de voir, à tant de recherche et de volupté, qu’ils n’avaient conçu aucun doute sur le succès : et cependant ils accusaient de mollesse l’armée de César, si pauvre, mais si forte, et qui toujours avait manqué des choses les plus nécessaires. Pompée, aussitôt que nous fûmes dans ses retranchements, se saisit d’un cheval, quitta les marques de sa dignité, s’échappa par la porte Décumane, et courut à toute bride vers Lariste. Il ne s’y arrêta pas ; mais avec la même vitesse, recueillant quelques fuyards, il courut toute la nuit, escorté de trente cavaliers, arriva à la mer, et monta sur un vaisseau de transport. Il se plaignit, dit-on, plusieurs fois, d’a-

CÉSAR

voir été si étrangement trompé dans ses espérances* et de n’avoir trouvé que faiblesse, et même que trahison chez ceux dont il attendait la victoire. »

Sur la mort même de Pompée, on ne trouve que ces simples mots : Alexandriæ de Pompeii morte £o- (jnoscil. On aurait désiré au moins un regret pour un rival malheureux. Là s’arrête le récit de César. Le reste, la campagne d’Afrique, la guerre d’Espagne, d’Alexandrie, est l’œuvre des continuateurs.

On a pu le voir : dans César ni l’homme, ni l’histoire ne sont irréprochables; mais l’écrivain est admirable. Cicéron rend à ses Commentaires ce témoignage : * Ils sont pleins de netteté et de grâce, sans faux ornements; en voulant fournir aux autres des matériaux pour écrire l’histoire, il a ôté à tout homme sensé le désir d’écrire après lui. » Suétone s’exprime à peu près de même : « Tout, dit-il, est d’un goht si parfait, qu’il semble moins avoir procuré qu’enlevé aux écrivains la faculté de composer l’histoire. » Pollion, cependant, trouvait à reprendre dans le style de César, et Bayle semble se ranger à son avis : « Il est très-certain que les mémoires de ce conquérant sont écrits d’une manière trop négligée , et si M. le prince de Condé s’avise jamais de faire la relation de ses campagnes de cet air, il peut s’assurer que le livre ne sera pas admiré des connaisseurs; mais infailliblement on y verrait toute une autre force. » Bayle se trompe; le style

CÉSAR

de César est sobre, plein de goût, d’urbanité ; pas de mots pompeux, le simple reflet de la grandeur du rôle ; mais il ne manque ni de chaleur ni de force. Ce qui n’est pas moins admirable que le style, c’est la simplicité avec laquelle César parle de luimême, n’en parlant jamais qu’à la troisième personne, s’effaçant toujours, reconnaissant la part de la fortune dans ses succès, se montrant tendre et indulgent pour les fautes de ses amis, la défaite, par exemple, et la mort de Curion en Afrique, discutant, plutôt qu’il ne les blâme, les plans de Pompée.

La grande distinction des Commentaires de César , c’est de ne point offrir de discours. Mais s’il les a rejetés, ce n’est pas par un scrûpule d’historien, il nous a exposé ses principes sur les harangues; c’est qu’il craignait des ornements trop pompeux. Il avait du reste à un haut degré l’éloquence militaire; il avait le trait. Il suffit de citer le : Viera, vidi, vici, ses paroles à l’armée d’Afrique, sa fameuse apostrophe : Quirites , sa péroraison de la harangue sur Arioviste.

On saisit là, si contenue qu’elle soit, la véritable éloquence des camps; il eut aussi celle du forum. C’est Cicéron encore qui nous le dit : « De tous les orateurs qui n’ont été qu’orateurs, en est-il un que l’on puisse préférer à César? Qui eut des pensées et plus fines et plus serrées? Qui, une plus riche de

CÉSAR

diction? Il a l’éclat, le trait, la chaleur, la voix pénétrante, le mouvement vif : il parle avec le même feu qu’il combat ; et cependant ce qui domine dans cette éloquence, c’est le goût et la grâce : non sine venustate calor. »

Tel est César, le premier des orateurs, s'il n’eût mieux aimé être le plus grand des capitaines. Cependant les anciens l’ont bien un peu contestée , cette éloquence. L’auteur du Dialogue des Orateurs lui est assez sévère; et Sidoine Apollinaire semble voir dans cette éloquence plus d’habileté et d’adresse que de naturel et de grandeur.

César n’était pas seulement un historien et un orateur; c’était un amateur très-éclairé et très-vif des lettres, et un critique très-minutieux. Nous l’avons vu au milieu de ses préoccupations militaires des Gaules, entretenir avec Quintus un commerce littéraire ; c’est au milieu des marches, entre deux batailles, qu’il a composé quelques ouvrages que nous devons faire connaître. Ce fut en franchissant les Alpes pour aller rejoindre son armée qu’il écrivit deux livres sur les Analogies de la langue latine, adressés à Cicéron. Il y établissait que le fondement de l’éloquence, c’est le choix des mots. Il engageait tous les écrivains ou orateurs à rejeter toute expression non usitée ou extraordinaire.

César, dit-on, avait aussi fait un recueil d’anecdotes et d’apophthegmes ; mais Auguste ne voulut

CÉSAR

pas qu’il fût publié. Auguste aussi défendit à Pompéius Macer, auquel il avait confié le soin de sa bibliothèque , d’y admettre quelques productions poétiques de la jeunesse de César; c’était, croit-on, une tragédie, Œdipe , et un poème, les Louanges (T Hercule. Dans son âge mûr, César écrivit un autre poème intitulé Iter, le voyage, composé, nous dit Suétone, pendant le dernier voyage qu’il fit en l’an 24, de Rome à l’Espagne citérieure, vers le temps de la bataille de Munda. On lui attribue aussi deux épigrammes, une sur le caractère comique de Térenee, une autre sur un enfant thrace, qui, en jouant au bord de l’Hèbre, s’y noya; cette dernière est aussi attribuée avec plus de vraisemblance à César Germanicus.

Dans le pouvoir, César conserva non-seulement le goût, mais pour ainsi dire le respect des lettres : il supporte patiemment les épigrammes si sanglantes de Catulle ; au Caton de Cicéron, il se contente de répondre par Y Anti-Caton; il rend hommage à Cicéron et lui dédie des ouvrages ; il fait avec lui , à Pouzzoles, un souper littéraire; il songe enfin à donner à la pensée plus de liberté en ordonnant de publier les actes du sénat et du peuple romain.

César, grand pontife, écrivit vraisemblablement des Auguralia et des Libri auspiviorum. C’est en cette qualité aussi sans doute qu’il avait composé l’ouvrage de Motu siderum , qui contenait ce qu’il avait

CÉSAR

appris en Égypte, sur ce sujet, de Sosigène, philosophe péripatéticien d’Alexandrie, livre dans lequel, s’il faut en croire Pline l’Ancien, César avait prédit sa mort pour les Ides de mars.

César ne cultiva pas seulement les lettres; il encouragea noblement les sciences. Par ses ordres fut dressé le cadastre de tout l’empire romain. Jusquelà les Romains n’avaient rien fait pour la géographie comme science. Leurs connaissances se bornaient aux pays qu’ils avaient conquis , et dans ces pays ils ne considéraient guère que les soldats qu’ils en pouvaient tirer , les impôts qu’ils y pouvaient lever. César le premier conçut des pensées plus hautes; il obtint un sénatus-consulte qui lui permettait de confier à trois géomètres l’opération importante de mesurer tout l’empire romain , travail qui ne fut achevé qu’au bout de trois ans.

César songea aussi à la réforme du calendrier romain. Le système qu’il fit adopter, sur les conseils de Sosigène, a été, sauf de légères modifications, en vigueur jusqu’au pape Grégoire VII.

Ainsi, par le génie de la paix, César cherchait à rendre douce et légère aux Romains cette dictature que lui avait donnée son génie militaire. Mais avec la grandeur d’âme de l’homme, il n’eut pas la prudence du politique. Après la bataille de Pharsale, il se laissa prendre aux flatteries de ce sénat qui lui votait un siège d’or, une couronne d’or, une

34 CÉSAR

statue à côté de celle des rois, et autres honneurs plus singuliers, fleurs perfides dont on couronnait la victime, dit Florus, quæ omnia velut infulæ in des tinalam morti victimam congerebanlur. César le crut abattu, ce sénat, parce qu’il était abaissé ; il le méprisa, et lui laissa trop voir son mépris : les Ides de mars lui répondirent. Sa clémence n’avait pu racheter son dédain.

SALLUSTE

Lectissimus verburtim pensator.

(Saint Augustin, de Vit beata, 3i.)

G. Sallustius Crispus naquit à Amiterne, ville du pays des Sabins, l’an 86 avant J. C., sous le septième consulat de Marius. Son père, comme plus tard le père d’Horace, le fit élever à Rome, mais avec moins de précaution sans doute et moins de vigilante sollicitude, car bientôt il s’y livra à tous les désordres qui déjà régnaient dans cette capitale du monde, où dominaient le luxe et la corruption. Aussi prodigue de son bien que peu scrupuleux sur les moyens de se procurer de l’argent, Salluste aurait, dit-on, été contraint de vendre la maison paternelle du vivant même de son père, qui en serait mort de chagrin; fait qui ne paraîtra guère vrai-

SALLUSTE

semblable à qui sait ce qu’était chez les Romains la puissance paternelle. Mais le plaisir ne lui fit point oublier l’étude, et tandis que son cœur prit toute la mollesse de la cité corrompue où il avait passé ses premières années, son esprit retint toute l’austérité du sauvage et dur climat sous lequel il était né. « 11 eut toujours, dit le président de Brosses, des lumières très-justes sur le bien et sur le mal. » Ç’est ainsi que, quelque dépravé qu’il pût être, il eut du moins, à vingt-deux ans* le bon esprit de ne pas se jeter, comme tant d’autres jeunes gens dont îl partageait les déréglements, dans la conspiration de Catilina. Entrant dans la route qu’à Rome il fallait nécessairement prendre pour arriver aux honneurs, Salluste embrassa la carrière du barreau, mais sans beaucoup d’ardeur, ce semble ; du moins il ne paraît pas qu’il s’y soit distingué. La littérature grecque, et dans cette littérature , l’histoire , la politique, furent ses principales études. Dédaignant, il nous l’apprend lui-même, la chasse, l’agriculture et les autres exercices du corps, il ne s’occupa qu’à fortifier* par la lecture et la méditation , la trempe naturellement vigoureuse de son esprit. Il avait eu pour guide dans ses premières études et il conserva toujours pour conseil et pour ami Atéius Prétextatus, rhéteur athénien, qui lui-même avait pris le surnom de Philologue , et qui tenait à Rome une école très-fréquentée.

SALLUSTE

Lorsqu’il fut en âge de briguer les charges publiques, Salluste parvint à la questure; à quelle époque ? On ne le sait pas précisément. Si ce fut dès sa vingt-septième année, âge fixé par les lois, ce dut être sous le consulat de Lucius Calpurnius Pison et de Gœsonius Gabinius, l’année même de l’exil de

Cicéron et du tribunat de Clodius. Salluste arriva

au tribunat, l’an 53 ayant J. C., plus heureux en ceci que Caton, qui, dans le même temps, sollicita, sans les obtenir, plusieurs dignités, contraste que Salluste ne manque pas de relever à son avantage :

« Que l’on considère, dit-il, en quel temps j’ai été élevé aux premières places , et quels hompaes n’ont

pu y parvenir. * Salluste épousa les haines et les affections de Clodiiis, son ami intime; il trempa dans toutes ses intrigues, dans tous ses désordres publics. Outre son amitié pour Clodius, Salluste avait une raison particulière de haïr Milon, auquel il avait fait, comme époux, un de ces outrages et dont il avait reçu un.de ces châtiments qu’il est également difficile d’oublier. Tribun du peuple, Salluste se montra, presque en toute occasion, l’ennemi de Pompée et le soutien des mauvais citoyens; conduite coupable qu’il expia à la fin par un juste châtiment. L’an 50, les censeurs Appiu s Pulcher et L. Calpurnius Pison l’exclurent du sénat à cause de ses débauches.

Une révolution l’avait rejeté hors de la vie poli-

SALLÜSTE.

tique, une révolution l’y ramena. César, après la conquête des Gaules, allait s’armer contre le sénat; son camp était l’asile de tous les séditieux, de tous les mécontents : Salluste devait naturellement s’y rendre ; le parti de César, c’était son ancien parti, le parti populaire vers lequel il avait toujours incliné; déjà même, étant tribun, il s’était montré dévoué à César; il en fut donc bien accueilli. Bientôt il fut nommé questeur et rentra dans le sénat, deux ans après en avoir été banni. Pendant que César allait combattre Pompée en Grèce , Salluste resta en Italie, occupé des fonctions de sa charge « dans l’exercice de laquelle, si l’on en croit un témoignage d’ailleurs suspectai ne s’abstint de vendre que ce qui ne trouva point d’acheteur. » De retour à Rome, l’an 46, César éleva Salluste à la préture. Salluste avait alors quarante ans. L’année suivante, il se maria avec Térentia, épouse divorcée de Cicéron. Longtemps Térentia avait exercé sur son premier mari une autorité despotique : mais,' las enfin de son caractère altier, de sa dureté envers sa propre fille et de ses prodigalités, Cicéron avait pris le parti de la répudier : « Au sortir d’une maison où elle aurait dû puiser la sagesse dans sa source la plus pure, elle n’eut pas honte d’aller se jeter dans les bras de Salluste, ennemi de son premier époux. » Cette réflexion est de saint Jérôme. Successivement épouse de Cicéron, de Salluste, elle se remaria en-

SALLUSTE

suite au célèbre orateur Messala Corvinus, ayant eu cette singulière fortune d’être la femme des trois plus beaux génies de son siècle. Elle n’en resta pas là cependant; ayant survécu à ce troisième mari, elle épousa en quatrièmes noces Vibius Rufus , et ne mourut, selon Eusèbe , qu’à l’âge de cent dixsept ans.

Lorsque César se disposait à aller combattre en Afrique les restes du parti de Pompée, Salluste reçut l’ordre de conduire au lieu du débarquement la dixième légion et quelques autres troupes destinées pour cette expédition. Il suivit César en Afrique en qualité de propréteur, et fut par lui chargé de s’emparer, avec une partie de la flotte, des magasins de l’ennemi dans l’ile de Tercine, mission dans laquelle il réussit pleinement ; il amena bientôt à son général, dont l’armée manquait de toute espèce de provisions, un grande quantité de blé. Après la victoire de Tapsus , Salhiste obtint, avec le titre de proconsul, le Gouvernement de la Numidie. Il commit dans sa province les plus violentes exactions ; c’est ce qui fait dire à Dion Cassius'. « César préposa Salluste de nom au gouvernement, mais de fait à la ruine de ce pays. » En effet, parti de Rome entièrement ruiné, Salluste y revint

en l’an kk avec d’immenses richesses. Toutefois les

Africains ne le laissèrent pas d’abord jouir tranquillement du fruit de ses déprédations ; ils vinrent

SALLUSTE

à Rome l’accuser; mais il fut absous par César, auquel il abandonna des sommes considérables.

La mort de César termina la carrière politique de Salluste. Possesseur d’une grande fortune, il ne songea plus désormais qu’à passer, au sein des richesses, une vie voluptueuse et tranquille. Du fruit de ses rapines , il fit construire sur le mont Quirinal une magnifique habitation, et planter des jardins vantés par les anciens comme la plus délicieuse promenade de Rome : la place qu’ils occupaient est aujourd’hui encore appelée les Jar - ■ dins de Salluste. C’est là, qu’avec des hommes et des femmes dissolus, Auguste donnera ces fêtes des douze dieux que Suétone a décrites; là, Yespasien, Nerva, Àurélien fixeront leur résidence habituelle. Salluste avait en outre acheté de vastes domaines et la belle maison de César, à Tibur. Ainsi Salluste passa les neuf dernières années de sa vie entre l’étude, les plaisibs et la société de gens de lettres illustres ; chez lui se rassemblaient Messala Corvinus, Cornélius Nepos, Nigidius Figulus et Horace, qui commençait à se faire connaître.

Salluste mourut l’an 36 avant J. G., sous le consulat de Cornificius et du jeune Pompée, dans la cinquante et unième année de sa vie. Il ne laissa pas d’enfants, mais seulement un fils adoptif, petit-fils de sa sœur. Comme César, Salluste ne se survécut , que dans son neveu.

SALLUSTE

ki

Nous avons retracé la vie de Salluste ; il nous faut maintenant examiner ses ouvrages , et , après l’homme, considérer l’historien. Mais auparavant il ne sera pas inutile de jeter un coup d’œil sur ce qu’avait été l’histoire romaine jusqu’au moment où Salluste la prit pour la porter à une hauteur qui n’a guère été dépassée.

Rome eut de bonne heure l’instinct de sa grandeur et le sentiment de son éternité. Aussi, dès les premiers temps, s’occupa-t-elle de fixer, par quelques monuments grossiers mais solides, livres auguraux, livres des auspices, livres lintéens, livres des magistrats, livres pontificaux , le souvenir des événements qui la devaient conduire à la conquête du monde : elle gravait son histoire naissante sur la pierre des tombeaux et sur l’airain des temples: Cependant elle n’eut qu’assez tard des historiens de quelque valeur, Caton et Sisenna.

Pourquoi l’histoire , à Rome, a-t-elle ainsi été en retard sur l’éloquence ? Il faut sans doute attribuer cette infériorité de l’histoire à la langue elle-même, qui n’avait pas encore acquis la régularité , la force, la gravité , la souplesse nécessaires à l’histoiré. On conçoit que, maniée chaque jour à la tribune et par les esprits les plus puissants, la langue oratoire ait de bonne heure reçu de ces luttes de la parole et du génie un éclat, une vigueur, une abondance que ne lui pouvait donner le lent exercice de la composi-

SALLUSTE

tion, qui convient à l’histoire. L’insuffisance de la langue, c’est donc là une première cause de l’infériorité de l’histoire relativement à l’éloquence; ce n’en est pas la seule. Théocratique et patricienne à sa naissance, Rome conserva soigneusement ses traditions religieuses et politiques. Écrire l’histoire fut un privilège et presque un sacerdoce, dont les pontifes et les patriciens voulurent, aussi longtemps qu’ils le purent, rester en possession, comme ils l’étaient de la religion et du droit. Le jour où , sous Sylla, une main d’affranchi, L. Otacilius Pilitus, tint ce burin de l’histoire que jusque-là des mains nobles avaient seules tenu, ce jour-là ne fut pas regardé comme moins fatal que celui où, par l’indiscrétion d’un Flavius, d’un scribe, avait été révélé le secret des formules. Il y eut enfin à ce retard de l’histoire une dernière cause et non moins profonde.

L’histoire ne se fait pas aussi simplement qu’on pourrait le croire. Le nombre, la grandeur, la variété des événements y sont sans doute indispensables; ils en sont l’élément principal, la matière : ils n’en sont pas la condition même et la vie. Les événements qui souvent semblent, isolés et détachés les uns des autres, se succéder sans se suivre, ont une relation étroite, un enchaînement rigoureux, un ensemble et une unité qui en sont le secret et la lumière. Les contemporains voient bien les

SALLUSTE

faits , mais ils ne les comprennent pas toujours et ne peuvent les comprendre ; il leur faut, à ces faits, pour éclater dans toute leur vérité, un certain jour, un certain lointain et comme la profondeur même des siècles : avant Salluste cette perspective manquait aux historiens , et Salluste même ne l’a pas tout entière. Il l’a bien senti ; aussi n’a-t-il pas cherché à faire ce qu’il n’aurait pu bien faire ; il n’a pas entrepris d’écrire la suite de l’histoire romaine, mais des fragments de cette histoire, carptim. C’était montrer un grand sens. Cette histoire romaine, comment aurait-on pu l’écrire autrement que par morceaux détachés? Elle n’était pas achevée encore : à ce grand drame, qui comment» aux rois, se continüe par les tribuns , se poursuit entre les Gracques et le sénat, entre Marius et S.ylla, un dernier acte manquait; Salluste l’avait entrevu dans César, mais il .ne devait être complet que dans Auguste. Pour écrire en connaissance de Gause l’histoire de la république, il fallait avoir assisté à sa chute : ce fut la fortune et la tristesse de Tite Live ; de même Tacite n’a-t-il pu écrire l’histoire de l’empire que quand, les Césars épuisés, la vérité si longtemps outragée, pluribus rnodis infracta , reprit enfin ses droits sous la dynastie flavienne, nunc demum redit animus.

L’histoire de la Conjuration de Catilina fut le coup d’essai de Salluste; aussi la critique a-t-elle pu

SALLUSTE

justement y relever quelques défauts, soit pour la composition,. soit même pour le style. Je ne parle pas de la préface , sur laquelle nous reviendrons , mais du lieu commun fort long qui suit la préface , et forme comme un second avant-propos. Sans doute il n’était pas hors de raison que Salluste, ayant à nous raconter la tentative audacieuse de Catilina, remontât aux causes qui avaient pu la rendre possible ; mais il le devait faire avec beaucoup plus de rapidité. Tacite, lui aussi , se proposant d’écrire l’histoire des empereurs, veut d’abord expliquer comment la république avait pu être remplacée par l’empire ; mais avec quelle concision et quelle exactitude tout ensemble il le fait ! Une page lui suffit pour retracer toutes les phases politiques de Rome, depuis son origine jusqu’à Auguste : c’est là le modèle, trop souvent oublié, qu’il faut suivre. Ce préambule est donc un défaut dans la composition du Catilina. On a fait à Salluste de plus graves reproches : on l’a accusé d’injustice envers Cicéron , d’une espèce de connivence à l’égard de César, et, qui le croirait ? d’un excès de sévérité à l’égard de Catilina.

Salluste n’aimait pas Cicéron ; cette haine a-t-elle altéré en lui l’impartialité de l’historien ? Je ne le pense point. L’éloge qu’il fait de Cicéron est sobre assurément; cette épithète d’excellent consul ne caractérise guère les grands services rendus à la

SALLUSTE

république par Cicéron, et j’avoue que les Caiilinaires sont un utile contrôle et un indispensable complément du Catilina. Mais cette justice, toute brève qu’elle est, suffît à la rigueur; on y peut entrevoir une réticence peu bienveillante, mais non un manque de fidélité historique. Il ne faut pas d’ailleurs oublier que Salluste n’écrit pas l’histoire du consulat de Cicéron, mais la conjuration de Catilina; et, dans son dessein, Cicéron n’est que sur le second plan. Toutefois, même avec cette réserve, il faut reconnaître qu’à l’égard de Cicéron, Salluste aurait pu être plus explicite , et qu’en même temps qu’il taisait, autant qu’il était en lui, la gloire du consul, il jetait un voile complaisant sur la part que César avait prise à la conspiration; d’un côté, retranchant de la harangue de Caton les éloges que celui-ci avait donnés à Cicéron (Velléius nous l’apprend), et de l’autre, supprimant les reproches que (Plutarque nous le dit) il adressait à César, qui , par une affectation de popularité et de clémence, compromettait la république et intimidait le sénat.

Mais en même temps qu’on accusait Salluste d’avoir été trop sobre d’éloges pour Cicéron, on l’a accusé d’avoir été trop sévère pour Catilina. Catilina a eu, avec ses vices et ses crimes, quelque générosité et quelque grandeur d’âme: soit; Salluste a recueilli sur lui et sur ses complices quelques bruits

SALLÜSTE.

populaires et qui ne soutiennent pas la critique , et que d’ailleurs il ne donne que pour des bruits : je le veux bien ; Cicéron s’est laissé entraîner à quelques exagérations oratoires ; l’on a ajouté aux projets réels de Catilina tous ceux dont on charge les vaincus ; on lui a prêté des crimes gratuits ; eh bien ! quand nous accorderions tout cela , la base même de la conjuration ne serait pas ébranlée ; il n’en resterait pas moins prouvé que Catilina avait résolu le bouleversement de la république sans autre but que le pillage, sans autres moyens que le meurtre et l’assassinat. Cela surprend, et cela est la vérité cependant : Catilina avait formé le projet de mettre Rome à feu et à sang, et il l’avait formé sans un de ces desseins qui certes ne justifient pas, mais qui expliquent les grands attentats, sans un but déterminé, uniquement pour se sauver ou périr dans le naufrage de Rome : conspirateur vulgaire et n’ayant guère de l’ambition que l’audace sans le génie. Non, Catilina n’a pas été calomnié ; s’il l’eût été , comment se fait-il que Salluste , l’ennemi de l’aristocratie et l’ennemi personnel de Cicéron , ait parlé de lui et des siens dans les mêmes termes qu’en a parlé Cicéron? Mais, dit-on, s’il eût réussi, il aurait été loué comme César l’a été : cette supposition n’est malheureusement que trop probable ; mais elle ne change pas la question. Vainqueur de la liberté publique et glorifié, Catilina

SALLUSTE

n’en serait pas moins coupable : le succès n’absout pas.

' Relevant Catilina, il fallait bien un peu rabaisser Cicéron. Cicéron est un peureux et un glorieux qui s’est exagéré et a grossi le péril , pour se donner plus de mérite à l’avoir conjuré : en réalité, son héroïsme lui a peu coûté; la conjuration avait plus de surface que de profondeur. Pauvre Cicéron, inquiet et malheureux vieillard , dirai -je avec Pétrarque , je te reconnais ! Entre Catilina et César , tu as été sacrifié : tel est le sort' de la modération. Ainsi ne pensait pas de toi Rome, quand elle te salua du nom mérité de père de la patrie; ainsi n’en pensait pas celui-là même qui , infidèle à la reconnaissance , t’abandonna au ressentiment d’Antoine ; ainsi n’en penseront pas tous ceux qui aiment encore l’éloquence, la vertu, la liberté.

Outre ces reproches particuliers de prévention à l’égard de Catilina, de réticence envers Cicéron, on a critiqué dans son ensemble même l’ouvrage de Salluste. La Conjuration de Catilina manquerait de réalité et de vie ; elle n’aurait rien qui caractérisât particulièrement la situation de Rome au moment où elle a éclaté : abstraite, en quelque sorte, des temps et des lieux, elle serait un drame plus qu’une histoire. Que Salluste ait omis certains détails qu’aime et recherche l’exactitude mo-

48 SALLUSTE

derne ; qu’il n’ait pas suffisamment fait connaître toutes les causes qui ont préparé cette conjuration , je n’en disconviens pas ; mais assurément ni la vie ni la réalité ne manquent à son ouvrage, qui est un début, il est vrai, mais le début d’un maître. y

La Guerre de Jugurtha , moins connue que la Conjuration de Catilina , qui longtemps lui a été préférée, est remise aujourd’hui à la place qui lui appartient, au-dessus du Catilina. Ce n’est pas qu’on n’en ait aussi blâmé la préface, et même plus généralement; mais, ce reproche écarté (nous l’examinerons en même temps que celui qui a été fait à la préface du Catilina ) , on s’accorde à louer également et la composition et le style de cet ouvrage. Ici évidemment Salluste est plus à l’aise. Il a, outre son expérience d’écrivain, la liberté même de son sujet, qui n’est plus l’histoire contemporaine. Aussi, dès le début, quelle franche allure et quel éclat ! quelle vive et rapide narration ! Combien les portraits déjà si vigoureusement tracés dans le Catilina sont ici d’une touche pins ferme encore et plus hardie! Combien les contrastes sont mieux ménagés ! Dans le Catüina , rien n’adoucit la sombre figure du conspirateur et n’égaye la tristesse du sujet. Ici, au contraire, quelle opposition habile entre Jugurtha, dont l’ambition ardente ne recule devant aucun forfait, et cet Adherbal si doux, si accommodant,

SALLUSTE

si craintif! Avec quel art Salluste ne fait-il pas ressortir le caractère des divers personnages qu’il met en scène! Ici, le prince du sénat, Scaurus, chez qui la hauteur patricienne cache une cupidité trop savante pour se montrer facile ; là, le tribun Memmius, qui aime le peuple, mais qui hait encore plus la noblesse; plus loin, le préteur L. Gassius, le seul Romain que Jugurtha ne puisse mépriser. Et dans ces portraits et ces contrastes, que de nuances délicates, de gradations heureuses! Quand Métellus paraît sur la scène, l’historien le met tout d’abord sur le premier plan ; sur le second, Marius, lieutenant soumis et dévoué ; mais du moment où, dans Utique, Marius a été, devant, les autels des dieux, chercher des présages favorables à son élévation prochaine, il devient le principal personnage : le voilà enfin consul malgré Métellus. Mais, questeur de Marius, Sylla arrive à l’armée ; c’est à lui que Bocchus livrera Jugurtha : Marius dès lors est effacé, et Métellus vengé. Salluste ne pénètre pas moins profondément les ressorts secrets qui font agir les personnages. Avec quelle vérité il nous peint toutes les incertitudes, toute la mobilité, toutes les variations, toute la perfidie du roi Bocchus! * indécis s’il doit livrer son gendre à Sylla, ou Sylla à son gendre, partagé entre les plus inquiétantes perplexités, il promet à Sylla, il promet à Jugurtha : décidé seulement à trahir, il ne retrouve le calme

SÀLLUSTE,

que lorsque le moment décisif arrivé le force à choisir entre ces deux perfidies. »

Cependant tout habiles, tout frappants que sont ces contrastes, cè n’est pas ce qui, dans le Jugurtha , m’intéresse le plus. Au fond de cette histoire de Jugurtha, derrière ce drame qui se joue en Afrique, il y a une autre action dont, à y bien regarder, la guerre contre Jugurtha n’est qu’un acte et un épisode. Le véritable nœud et l’inévitable dénoûment de cette tragédie africaine n'est pas à Cyrta, mais à Rome. En fait, ce n’est pas Métellus ou Marius qui sont aux prises avec Jugurtha, c’est le peuple et l’aristocratie. Aussi, en même temps qu’il nous décrit avec une rare exactitude, avec une rapidité entraînante, les événements militaires qui, sur le sol d’Afrique, semblent rendre la fortune indécise entre Jugurtha et les généraux romains, Salluste sait-il, par un art admirable, retenir ou ramener continuellement nos regards sur Rome ; il en représente les luttes intérieures, ces discordes du peuple

et de la noblesse, cette soif des richesses, cette vé-

nalité de tous les ordres, qui, mieux que ses ruses et son indomptable courage, soutiennent et enhardissent Jugurtha.

Si, pour la composition, la Jugurthine est bien supérieure à la Catilinaire, elle ne l’est pas moins pour le style. Dans la Catilinaire, la plume résiste quelquefois ; elle manque de souplesse et de natu-

SALLUSTE

rel : le style a de l’apprêt; mais, dans la Jugurthine , le grand écrivain se montre tout entier. « Les masses du style, dit un critique, y sont en général moins détachées, moins en relief; tout est lié, nuancé, fondu avec un art d’autant plus louable qu’il est moins apparent. Les portraits y sont encadrés et développés avec moins de faste et d’affectation. »

Maintenant que nous avons examiné les deux chefs-d’œuvre de Salluste, la Conjuration de Catilina et la Guerre de Jugurtha , que faut-il penser des deux préfaces qui leur servent d’introduction ? Je le sais : l’opinion générale les condamne, et elle les peut condamner à deux titres : au nom de l’art, au nom de la morale ; au nom de l’art, comme un préambule déplacé, qui ne conduit pas à l’ouvrage et n’y tient pas; au nom de la morale, comme hypocrisie de l’homme vicieux qui se couvre du langage et du masque de la vertu. Examinons-les à ce double point de vue.

On passe plus volontiers cpndamnation sur la préface du Catilina ; et, en effet, si elle ne se rattache pas étroitement à l’ouvrage, elle n’a pas la prétention d'y servir d’introduction ; c’est tout simplement un avant-propos, une confidence que l’auteur fait au lecteur sur les motifs qui l’ont déterminé à écrire, sur les dispositions qu’il y veut apporter; une digression aussi, si l’on veut, sur l’étude, une

SALLUSTE

espèce de profession de foi littéraire enfin, qui, considérée à part de l’ouvrage, comme elle le doit être, non-seulement n’a rien qui choque le goût, mais qui au contraire charme et plaît par un certain abandon et des détails que l’on regrette de ne pas trouver plus souvent dans les auteurs anciens. Combien ne serait-on pas heureux que Tacite nous eût ainsi mis dans le secret de son âme et de ses pensées! Il est moins facile, je l’avoue, de justifier le préambule du Jugurtha. C’esf évidemment, diton, un morceau déplacé, une pièce à effet où, sans nécessité aucune, Salluste se met en scène, et où, en se faisant à contre-temps moraliste, il ne blesse pas seulement le goût, il ment encore à la vérité, et veut se donner le masque des vertus qu’il n’a pas ; comme Sénèque, qui écrivait sur la pauvreté avec un stylet d’or, il prêche la morale au milieu des richesses, fruit de ses déprédations. Sans doute mieux vaut quand l’exemple vient à l’appui du précepte ; mais de ce qu’un hoiqme qui n’est pas précisément vertueux préconise la vertu, de ce qu’un concussionnaire loue la pauvreté, faut-il conclure nécessairement que ses éloges sont une hypocrisie? Ne serait-il pas aussi juste d’y voir un hommage rendu à la vertu, au désintéressement ; une expiation morale en quelque sorte, au lieu d’un mensonge, l’aveu que si l’on n’a pas fait le bien, on çn sent le prix et la beauté? Hélas! les hommes sont

SALLUSTE. ’

moins méchants qu’ils ne sont faibles, moins fourbes qu’ils ne sont inconséquents ; le :

Video meliora proboque ,

Détériora sequor.

C’est à tous, plus ou moins, notre devise; c’était celle de Salluste. « Il louait dans les autres, dit Saint- Évremont, ce qu’on ne pouvait louer en lui. En s’éloignant de la pratique de la vertu, il en conservait le souvenir et l’estime, et il n’était pas du moins arrivé à l’excès de déréglement où tombent ceux qui, non-seulement suivent le vice, mais l’approuvent et le louent. »

D’ailleurs, qu’on y fasse attention : de quoi est-il question dans le préambule du Jugurtha? Est-ce bien précisément un lieu commun de morale qu’y développe Salluste? Non ; c’est encore un retour sur ' lui-même; il y expose simplement cette thèse : que l’intelligence est supérieure au corps; que les dons de l’esprit et de l’âme valent mieux, sont plus durables que les jouissances matérielles. Eh! mon Dieu ! après tout Salluste ne dit guère là que ce qu’il éprouvait, ce qu’il pensait! Ce fut en effet le caractère de Salluste de conserver, au milieu de l’amour des plaisirs, le goût de l’étude, et les vives clartés de l’intelligence dans la corruption du cœur. Salluste ne se ment point à lui-même et ne cherche pas à mentir à la postérité. C’est dans le silence de

SALLUSTE

l’étude, dans le calme de la retraite, dans la satiété des plaisirs et le vide qu’ils laissent dans l’âme, que, seul avec lui-même, dans un de ces dégoûts qu’amènent l’âge et la réflexion, Salluste, dans un monologue mélancolique auquel il admet le lecteur, fait; involontairement plutôt que par artifice, cet aveu qu’au-dessus des richesses, au-dessus des jouissances du corps, il y a quelque chose de supérieur et d’immortel, l’intelligence et la vertu. Pourrions-nous lui en savoir mauvais gré? Pourquoi ne croirions-nous pas à sa sincérité, sinon à la sincérité de l’homme, du moins à celle de l’artiste, qui dans sa facilité d’émotion pense ce qu’il écrit, au moment du moins où il l’écrit? Séparez ce morceau de l’ouvrage; regardez-le comme une page détachée des mémoires de Salluste, et non comme la première du Jugurtha, ce sera peut-être encore une faute, mais une faute heureuse.

Après les deux préfaces du Catilina et du Jugurtha , ce que la critique, et la critique ancienne surtout, a blâmé dans Salluste, ce sont les harangues. Selon Sénèque le rhéteur, si on les lit, c’est uniquement en faveur de ses histoires. Car nous pensons, malgré une ingénieuse hypothèse, que ce jugement s’applique aux harangues contenues dans les histoires, et il nous paraît difficile de croire qu’il fasse allusion à des discours que Salluste aurait prononcés au forum. Avant Sénèque, un grammairien , Cassius

SALLUSTE

Severus, avait avancé qu’il en était des harangues de Salluste comme des vers de Cicéron ou de la prose de Virgile ; enfin, Quintilien semble se ranger à cet avis, en conseillant aux orateurs de ne pas imiter la brièveté de Salluste. Il observe justement que le style rapide et coupé qui domine dans ses compositions oratoires n’est pas celui qu’il faut au barreau, et il fait aux orateurs un précepte de ne le pas suivre. J’avoue que les habitudes de pensée et de style de Salluste ne sont pas précisément celles qui conviennent le mieux à l’éloquence. J’accepte donc, dans une certaine mesure, le reproche adressé à ses harangues : oui, elles n’ont pas l’abondance, l’éclat, le mouvement des discours de Tite Live; mais, dénuées de naturel dans la forme, elles sont vraies dans le fond. Assurément Marius n’eût pas donné à ses phrases la précision savante que leur donne Salluste; mais des pensées que lui prête l’historien, des sentiments qu’il lui fait exprimer, il n’eût rien désavoué. Aux paroles de Catilina, on reconnaît le tribun, ami de Clodius. Un reproche plus sérieux a été fait à Salluste, ainsi qu’à Tite Live, sur l’excessive longueur de leurs harangues; et ce reproche, ce sont deux historiens, Trogue Pompée et Vopiscus , qui le leur ont adressé. Il vaut la peine d’étre examiné.

Les harangues sont-elles un hors-d’œuvre dans les grands historiens de l’antiquité ? Telle est , en

SAlLUSTE.

d’autres termes, la question qui se cache sous l’observation de Trogue Pompée , reproduite par Vopiscus.

Il y a, il faut le reconnaître, dans l’usage que les historiens font des harangues directes comme un luxe d’éloquence scolastique que n’accepte guère notre goût moderne, un de ces mensonges de l’art que, jusqu’à un certain point , la raison peut blâmer. Mais, ceci une fois accordé, la vérité, une vérité profonde, est au fond de ces harangues. On s’est de nos jours beaucoup attaché à mettre dans ' l’histoire ce que l’on en appelle la philosophie. Je ne sais, mais il me semble que ce n’est pas là une découverte absolument nouvelle, et que ce que nous cherchons, ce que nous croyons avoir créé,

• les anciens l’avaient bien un peu rencontré et connu; le mot, si je ne me trompe , est plus nouveau que la chose. Que sont, en effet, les harangues dans les historiens de Rome et d’Athènes? Est -ce simplement une occasion et un exercice d’éloquence ; de vaines et oiseuses pièces de rhétorique qui se puissent sans inconvénient retrancher ou ajouter, des morceaux de rapport nullement nécessaires à l’harmonie et au jeu de l’ensemble, au développement des caractères, à l’exposition des événements, à la gradation de l’intérêt historique? Si c’étaient là, en effet, la nature et la condition des harangues, elles ne seraient pas seulement un hors-d’œuvre

SALLUSTE

frivole, un accessoire déplacé, elles seraient un embarras et un grave défaut. Heureusement il n’en va pas ainsi. Les harangues dans les historiens sont, pour ainsi parler, la maîtresse pièce de leurs ouvrages; elles préparent, développent et résument tour à tour le sens des événements et le caractère des personnages ; elles montrent les mobiles divers qui les font agir et tous les secrets ressorts des révolutions politiques. Toutes ces harangues que se sont permises les historiens anciens ne peuventelles pas être considérées, à la forme près, comme de véritables digressions raisonnées , comme des développements d’observations qu’ils n’ont pas craint de répandre dans leurs histoires, qu’ils en ont même regardé comme des parties essentielles et qui en forment à la fois les points les plus lumineux et les plus beaux ornements? Les réflexions que l’historien n’a point mises dans le cours de la narration, qu’elles eussent interrompues, ou qu’il n’y a que discrètement répandues, pour n’en point ralentir ou suspendre la marche , il les presse ici, les condense, les rapproche pour en faire jaillir la lumière sur les faits qui, sans elles, resteraient obscurs. Ainsi présentées, ces réflexions ont un grand avantage : elles parlent elles-mêmes, si je puis ainsi dire, au lieu d’être énoncées par la bouche de l’historien. Comme sur la scène, les personnages dans le discours se livrent sans y penser au

SALLÜSTE.

spectateur; ils sont vivants et animés; ils se meuvent et agissent, et nous donnent ainsi des événements une explication naturelle et dramatique, un

sens simple et vrai, bien au-dessus des sentences

que l’historien pourrait développer pour son propre compte : il y a donc là une réelle et profonde philosophie de l’histoire.

Tel est l’intérêt, telle est la légitimité des harangues dans les historiens anciens. Yeut-on juger mieux encore de leur utilité et de leur importance et s’assurer avec quel art les historiens ont su les rattacher aux événements qu’ils racontent et en faire la préparation, le lien tout ensemble et le résumé de leurs récits? Qu’on les enlève ces harangues, de la place qu’elles occupent, et à l’instant tous les faits perdront leur intérêt, leur sens avec leur unité; ils se détacheront les uns des autres, se succéderont sans se suivre, anneaux brisés d’une chaîne que rien ne retient plus. Ce n’est pas tout; faites sur les harangues la même épeuve, et vous aurez un résultat tout contraire. Séparées des récits qui y mènent* elles formeront encore une œuvre complète où tout se tient et s’enchaîne, où les événements se déroulent avec ordre, avec clarté, avec intérêt. Je ne sais rien de la conjuration de Catilina, de la guerre de Jugurtha, et je lis les harangues que Salluste prête à Catilina et à Marius ; et, après les avoir lues, si je puis regretter quelques

SALLUSTE

détails, quelques faits secondaires de ces deux grands événements, pour les causes mêmes qui les ont amenés, pour les passions et les intérêts divers des personnages, il ne me manquera rien. Ainsi donc, dans les harangues se trouvent réunis la beauté de la forme, l’unité historique, l’art avec la vérité.

J’ai excusé les préfaces de Salluste et cherché à

imputer à bonne intention l’éloge qu’il y fait des

vertus antiques; je ne m’en dédis pas, mais si

quelque chose pouvait me faire changer d’opinion,

ce seraient les deux Lettres sur le Gouvernement que

notre historien a adressées à César. Salluste n’est • •

plus ici cet écrivain austère que nous avons vu ; c’est un flatteur habile, un partisan de la tyrannie. Il y a toutefois entre ces deux lettres, composées, à un certain intervalle l’une de l’autre, une différence qu’il est bon dè remarquer. Quand la première fut écrite, la lutte entre César et la république était encore indécise; aussi Salluste y conseille-t-il la modération. Dans la seconde, il tient un tout autre langage ; il y appelle la rigueur des lois au secours de la réforme des mœurs du peuple romain ; il veut faire de César l’oppresseur du parti vaincu; on y sent l’emportement de la victoire. De ces deux lettres, la première semble avoir pour but d’assurer la domination de César; la seconde de l’organiser : l’une est politique, l’autre est

60 SALLUSTE

morale ; toutes deux contiennent d’ailleurs de belles idées, un sens profond, une connaissance parfaite des causes qui ont amené la chute de la république, et même quelques conseils auxquels le dictateur ne dédaigna pas de conformer sa conduite. Ces lettres sont donc comme la première assise de cet édifice dont César jetait les fondements : l’empire commençait.

On a aussi reproché à Salluste son obscurité, son affectation à employer, à rajeunir de vieux termes ; et ce reproche, ce n’étaient pas des hommes médiocres qui le lui adressaient, c’était Auguste, juge habile des écrivains de son temps; Asinius Pollion, d’un gcrût si fin et si délicat ; c’était le maître même de Salluste, ce Prétextatus que nous connaissons; c’est enfin Quintilien qui nous a conservé cette épigramme sur l’auteur du Jugurtha :

Et verba antiqui multum furate Catonis,

Crispe, jugurthinæ conditor bistoriæ;

tous juges compétents, auxquels on peut joindre, en sens contraire, l’empereur Adrien, rhéteur couronné , espèce de Frédéric II , dont le goût bizarre n’admirait dans Salluste que l’affectation du vieux langage, et à qui même il préférait pour cette raison l’historien Cœlius.

A ces critiques adressées à Salluste, il en est une que l’on voudrait n’y pas ajouter : c’est celle de

SALLUSTE

fit

Tite Live. Tite Live reprochait à Salluste les emprunts que, dans sa grande histoire surtout, il avait faits à Thucydide; et, de plus, selon lui, Salluste avait gâté tout ce qu’il avait pillé. Qu’est-ce qui a pu inspirer à Tite-Live cette remarque si peu obligeante? Y faut-il voir une injustice de l’esprit de parti, Salluste ayant été pour César, Tite Live pour Pompée? ou bien le sentiment peu honorable d’une rivalité jalouse? Je ne sais; peut-être tout simplement un goût littéraire différent : Tite Live et Salluste se ressemblent si peu! Il ne faut pas toujours prendre pour envie les oppositions des grands esprits entre eux et le jugement qu’ils portent les uns des autres. Corneille a pu dire à Racine avec une entière bonne foi « qu’il avait ün grand talent pour la poésie, mais qu’il n’en avait point pour la tragédie; » c’était en lui erreur, mais non malveillance ; et, à son tour, tout en admirant Corneille , Voltaire a pu relever ses défauts et ses incorrections; non toutefois, peut-être sans un peu de cette humeur dont Tite Live aussi pourrait n’avoir pas été exempt à l’égard de Salluste.

Voilà pour les critiques; quant aux éloges, ils abondent. Velléius Paterculus met Salluste au niveau de Thucydide et au-dessus de Tite Live; Tacite se fait gloire de l’imiter, et le déclare le plus brillant auteur des annales romaines ; Quintilien le place sur la même ligne que Thucydide ; il l’appelle his-

SALLUSTE

torien d’un ordre plus élevé; c’est, dit-il, avoir profité .que de pouvoir le comprendre; Martial met Salluste au-dessus de toute comparaison :

Hic erit, ut perhibent doctorum corda virorum, Primus roraana Crispus in historia.

Tels sont, en mal et en bien, les jugements des anciens sur Salluste. Les modernes s’y sont en général tenus , penchant d’ailleurs du côté de l’éloge plutôt que vers celui du blâme. Le blâme cependant s’est rencontré. Un savant, Gruter, a contesté à Salluste cette brièveté que tous les anciens ont louée en lui. Selon Gruter, on pourrait, qui le croirait? retrancher au moins cinquante mots dans chacune des pages de Salluste, sans que le sens fût altéré ; et, par un éloge qui revient presque à la critique de Gruter, Jules Scaliger, de paradoxale mémoire, a donné à Salluste la qualification du plus nombreux des historiens „ Une critique attentive a vu aussi « quelquefois percer l’affectation dans ces incises si rapides et si rigoureuses, dans ces traits si tranchants et si heurtés que poursuit sans cesse le génie ardent de Salluste; » Mais Lamothé- Levayer, Saint-Évremont, s’accordent à reconnaître dans Salluste un écrivain de génie, et semblent, comme les anciens, le préférer à Tite Live et à Tacite, ainsi qu’on l’a fait plus récemment. « Salluste, dit un critique judicieux, est l’écrivain le plus précis, le

SALLUSTE

plus concis qu’ait produit la littérature latine, sans en excépter Tacite lui-même. Son goût est plus pur que celui de l’historien des empereurs, son expression plus franche, sa pensée plus dégagée de toute subtilité. » •

Salluste est avant tout un artiste en style ; il en a la passion en même temps que le sentiment; il choisit, il façonne, il cisèle les mots : c’est le La Rochefoucauld de la langue latine. Mais ce soin minutieux a ses dangers. Continuellement occupé de donner du relief à l’expression, du trait à la pensée, de la concision à la phrase, Salluste n’évite pas toujours l’obscurité, la recherche, les chutes brusques et imprévues; c’est le reproche que lui adressait Sénèque* qui se le fût justement appliqué. Ces scrupules dans Salluste ne s’arrêtent pas au style ; il les a également dans le choix et pour la forme de se? ouvrages. Ne pas tenter d’embrasser toute l’histoire romaine, dont il ne pouvait, au temps où il écrivait, avoir le dernier mot, c’était, nous l’avons dit, une preuve de grand sens dans Salluste , mais il faut ajouter que c’était aussi un instinct éclairé dq genre de son talent , plus profond qu’étendu, plus sobre que riche, plus Uni que naturel. Dans ces tableaux détachés de l’histoire romaine, il peut plus facilement, jaloux qu’il est avant tout de l’effet de l’ensemble , plus que de l’exactitude des détails, composer les faits ,

SALLUSTE

placer les personnages, ménager les nuances, préparer les contrastes, en un mot, mettre en lumière ou laisser dans l’ombre ce qui peut faire briller ou couvrir ce talent de peindre qu’il possède au suprême degré : c’est le défaut de quelques-uns de ces portraits qu’il aime à tracer, morceaux d’apparat quelquefois, plus que vivantes et fidèles images : historien, en qui l’écrivain ne disparaît pas toujours assez.

Sa narration, si rapide, si vive, si pittoresque, n’est pourtant pas à l’abri de toute critique. Salluste a le tour vif , l’expression rapide, l’allure fort dégagée en apparence ; mais, regardez-y de près : il n’avance pas autant qu’il se hâte; ce qu’il ne dit pas sans beaucoup de peine en une suite de petites phrases brusques , saccadées , monotones et fatigantes par l’emploi excessif de l’infinitif de narration, Tite Live vous le dira avec plus de charme et même plus de précision, dans Une de ces magnifiques périodes où, sans rien précipiter, sans rien laisser en arrière, la pensée entraîne avec elle dans son cours limpide et majestueux toutes les incises qui la complètent.

Malgré ces défauts, Salluste est un écrivain incomparable. Son style a une suprême beauté de vigueur et d’éclat, de hardiesse et d’aisance, de sève abondante quoique contenue; il a de ces mots qui illuminent toute une Densée, de ces traits qui éclairent

le

SALLE STE. 65

toute une ligure. Quoique colorées, ses expressions sont limpides et transparentes : sous les mots, on aperçoit les idées. C’est le propre, en effet, de cette intelligence fine, de cette raison élevée, de tout saisir d’une vue nette et de tout montrer sous une > vive lumière ; tant cette même clarté qui resplendit dans son esprit, qui a conservé en lui, au milieu de ses vices, le sens du beau et de la vertu, lui révèle, avec une prompte et infaillible pénétration, les humeurs diverses des personnages, leurs intérêts, leurs passions! Entre les différents mobiles qui peuvent décider le cœur humain, et qui souvent s’y combattent, il ne cherche pas, il n’interprète pas comme Tacite. Dans les ressorts si compliqués de l’âme, il saisit sur-le-champ, il montre celui qui la * met en jeu, au moment où il la peint. La sûreté de son coup d’œil ne le trompe et ne nous trompe jamais. C’est un moraliste, comme Tacite, mais un moraliste sans humeur; il ne peint les hommes ni pires ni meilleurs qu’ils ne sont. Il n’exagère et n'affaiblit rien : « Chez lui, dit saint Augustin , le vrai s’embellit sans jamais s’altérer. Nobilitatæ verùlatis historiens. » Si Tacite est le livre des penseurs, Salluste doit être celui des hommes d’État. Sans doute, on désirerait que chez lui l’autorité de l’homme vînt confirmer les leçons du moraliste; mais, si l’on ne sent pas dans ses écrits l’accent ému du patriotisme comme dans Tite Live ; comme dans

G6 SALLUSTE

Tacite, l’indignation de la vertu, il en a du moins le respect et comme un regret intellectuel, sinon moral; il plaît moins peut-être, il ne touche pas autant; il instruit davantage.

VARRON

Doclissitnus Bomanorum Varro.

(Saint Augustin , Cité de Dieu, liv. VII.)

Varron naquit l’an 116 avant J. G., d’une ancienne famille patricienne. Il est probable que sa jeunesse et une grande partie de son âge mûr furent consacrées à des études littéraires ; ce fut alors sans doute que, dans de solitaires et. opiniâtres travaux , il amassa ces connaissances étendues et variées qui lui ont valu la réputation du plus savant des Romains ; son nom du moins ne parait que tard dans l’histoire politique ou militaire de Rome; on ne le trouve pas avant l’année 73, époque où il fut consul avec Attius Varus. En 67, il servit sous Pompée, dans la guerre contre les pirates ; il y commandait la flotte des auxiliaires grecs. Quand

VARKON.

éclata la guerre civile entre César et Pompée, Varron resta fidèle à la fortune de son général; il fut, avec Afranius et Pétréius , un de ses lieutenants en Espagne. Pompée'lui avait principalement confié le soin de défendre l’Espagne citérieure , et deux légions étaient placées sous .son commandement. Après la défaite de Pétréius et d’Afranius dans l’Espagne citérieqre, César marcha en personne contre Varron. Celui-ci n’était guère en état de tenir tète à un tel adversaire. Ses soldats d’ailleurs, intimidés déjà ou gagnés, gênaient encore ses desseins; une de ses légions déserta sous ses yeux ; et sa retraite sur Cadix , où il avait le projet de se diriger, ayant été coupée , il fut obligé de se rendre à discrétion, lui et lès siens, dans le voisinage de Cordoue. Dès ce moment , soit qu’il désespérât du salut de la république, ou que, pour sa part, il ne se sentît pas capable de la sauver, Varron se retira de la scène politique.

Ce fut alors qu’étranger aux affaires publiques , il consacra entièrement sa vie à des loisirs littéraires. Le seul service qu’il rendit au dictateur, fut de mettre en ordre les livres rassemblés par César, ou par ceux qui l’avaient précédé dans le gouvernement des affaires publiques. Pendant le règne de César, il vécut dans une douce intimité avec Cicéron. Sa conduite, pendant cette période, fut semblable à celle de son illustre ami, qui, dans toutes ses

VARRON

lettres à Yarron, déplore avec une grande éloquence la ruine complète de l’État , et lui propose de vivre ensemble, uniquement occupés de ces études qui firent le charme de leurs jeunes années, et peuvent seules , aux mauvais jours, être leur consolation et leur appui. « Puisque nul, lui dit-il, ne nous appelle à relever les ruines de la république , employons notre temps à des recherches morales et politiques. Si nous ne pouvons plus servir la patrie au forum et au sénat, soyons-lui du moins utiles par nos travaux et nos écrits. « Cicéron qui /toutefois, n’avait point renoncé à toute espérance de voir renaître la liberté, et mêlait à l’étude des préoccupations politiques , enviait à Varron le calme profond et sincère de sa solitude ; il lui écrit : « Il n’y a que vous qui viviez réellement : Equidem hos luos tusculanenses dies instar esse vitæ puto. ■» C’était à la campagne, en effet, que" vivait, qu’étudiait Yarron, habitant successivement et surveillant les différentes villas qu’il possédait en Italie. L’une de ces villas, située à Tusculum, était extrêmement agréable par la pureté de l’air et la beauté de la vue qui' commandait un vaste horizon ; une autre était dans le voisinage de Cumes, alors déjà bien déchue de son antique prospérité : son commerce' et ses oracles baissaient. A Cumes et à Tusculum, Varron possédait plusieurs fermes, et les soins de la culture formaient une agréable et utile distraction à ses solitaires et sévères études ; à

VARRON

Réate, il entretenait de nombreux troupeaux de chevaux ; il avait aussi une ferme, près de Cassinum, sur le territoire des anciens Volsques. Vairon ne cultivait pas seulement les lettres et les champs , il avait aussi le goût et la connaissance des arts et des sciences. Il fut l’inventeur de ce qui peut être considéré, à Rome, comme la première horloge; c’était un cadran où, au moyen d’un mécanisme ingénieux, une main mise en mouvement mesurait le temps. Yarron possédait aussi un musée orné de sculptures, entre lesquelles on admirait un groupe charmant, ouvrage du statuaire Archélaüs ; c’était un seul bloc de marbre, représentant une lionne avec des Amours se jouant autour d’elle. Pline nous apprend encore que ce fut Varron qui , édile en 62 , fît venir de Sparte à Rome une peinture à fresque pour en orner les comices , peinture qui excita l’admiration autant par l’adresse avec laquelle elle avait été transportée, intacte et fraîche, que par sa beauté même.

Tranquille sous la dictature de César, Varron ne put, malgré ses travaux et sa solitude, échapper aux malheurs qui suivirent la mort du vainqueur des Gaules. Il était riche; pouvait -il éviter la proscription ? Sa maison de Cassinum tenta Antoine; il s’en empara, ainsi que de tous les biens de Varron. Cicéron nous peint , sous les plus vives couleurs , ce cruel triumvir, après une expédition de débauche à Capoue, venant profaner ce sane-

VARROR. 7i

tuaire de la science et de la vertu. Antoine n’était pas homme à se contenter d’avoir dépouillé Varron de ses biens. Le nom de Varron se trouva bientôt

en tête d’une liste de proscrits, avec d’autres amis de Pompée , qu’avait oubliés la clémence de César. Varron avait alors plus de soixante-dix ans. L’amitié, • du reste * fut pour Varron aussi attentive et dévouée que la tyrannie était impitoyable et odieuse.

Ses amis se disputèrent le dangereux honneur de le sauver. Calenus, ayant obtenu la préférence , l’emmena à sa maison de campagne où venait fréquemment Antoine sans se douter qu’elle renfermait un ennemi qu’il avait proscrit. Varron y resta caché jusqu’à ce qu’un édit du consul M. Plancus vint l’excepter de la proscription générale, lui et Messala Corvinus.

Mais si Varron parvint à sauver sa vie, il fut • moins heureux pour la bibliothèque précieuse qu’il avait rassemblée avec beaucoup de soins et de frais.

Cette bibliothèque, placée dans le jardin d’une. de ses villas, tomba, perte irréparable, aux mains d’une soldatesque grossière qui la dispersa. Après la bataille d’Actium, Varron résida tranquillement à Rome jusqu’à l’époque de sa mort , qui arriva en l’an 26. .Auguste lui avait reûdu ses biens ; mais il ne put lui rendre sa bibliothèque. Varron observa envers Auguste la même réserve qu’il avait eue pour César, et ne lui rendit que le service désinté-

VARRON

ressé et noble qu’il avait rendu à celui-ci, de l’aider de ses conseils dans le dessein que formait sa politique d’établir des bibliothèques publiques où, dans les douces préoccupations de l’étude, on pût oublier la république. Les derniers jours de Varron furent donc paisibles, mais non heureux. La mort tragique de Pompée, de Cicéron, et de ses autres amis, la ruine de la liberté , le pillage de ses villas , la perte de ses richesses littéraires , durent répandre de sombres lueurs sur ses derniers moments. L’étude seule lui restait; elle fut sa consolation ; et il lui dut un témoignage éclatant d’estime, une immortalité anticipée. Quand Pollion , reprenant et achevant la pensée de César, consacra une partie des dépouilles de la guerre à construire une magnifique galerie adjacente au palais de la Liberté, qu’il remplit de livres et orna des bustes des écrivains illustres, Varron fut le seul des auteurs vivants dont il plaça l’image au milieu des gloires du passé.

Il y a quelque charme à s’arrêter sur un tel caractère , sur une vie aussi calme et aussi bien remplie ; sur ce contemporain de Marius et de Sylla, de César et de Pompée , d’Antoine et d’Octave, qui, au milieu des drames sanglants qui se jouent autour de lui, chemine dans une voie de solitude et d’innocence , et poursuit , au milieu de l’anarchie et des crimes , sa longue et bienfaisante carrière , interrompue un moment par les périls et la défense de

VARRON

la liberté, mais rendue ensuite et pour toujours aux nobles et graves études ; car le zèle de Yarron ne s’éteignit qu’avec sa vie : « Le même lit, dit Valère- Maxime avec une éloquence qui ne lui est point ordinaire, le même lit où Varron avait écrit tant d’ouvrages, reçut encore son dernier soupir : In eodem leclufo et spirilus ejus, et egregiorum operum cursus exs t indus est. »

Yarron a longtemps vécu; il a beaucoup écrit; mais, de ses nombreux ouvrages, le temps en a peu respecté ; plusieurs , sans doute , avaient péri dans le pillage de sa bibliothèque. Philologue , critique , auteur de satires , historien , philosophe , théologien, agriculteur, de tous ces titres qui composaient la gloire de Yarron, ceux de grammairien et d’agriculteur sont les seuls que nous puissions juger, apprécier sur ses ouvrages mêmes; il y a donc un double travail à faire sur Varron , travail de restitution pour les ouvrages perdus, travail d’examen pour ceux qui nous restent.

Entre les ouvrages aujourd’hui perdus de Varron, un des plus célèbres chez les anciens, c’étaient ses Satires. Le bût de ces satires était tout à la fois

moral, politique et littéraire, moral surtout : ce que Varron s’y proposait principalement de combattre, c'était l’avarice, le luxe, la débauche, l’ambition, tous les vices enfin qui déjà avaient pris possession de Rome et commençaient à venger l’univers vaincu.

VARRON

Sa censure a un double caractère : d’une part , il retrace, avec des traits et dans. un langage qui rappellent Caton le Censeur, les grands exemples de la vertu et de la simplicité du bon vieux temps ; d’autre part, il voudrait guérir les maux dont la République était accablée pour avoir abandonné les vieilles maximes, par un remède pris dans l’innovation même, par la philosophie grecque. La philosophie devenait le seul refuge où quelques âmes d’élite se sauvaient de la corruption générale. Varron se plaît donc à rappeler les principaux traits de ce bon temps, qu’il aimerait à voir renaître parmi ses compatriotes. * De ses mains la matrone romaine filait la laine, et en même temps elle ob-* servait des yeux le pot-au-feu, de peur que la bouillie ne fût brûlée. — Le mari se promenait en voiture avec sa femme une ou deux fois par an, encore se dispensait-il de placer des coussins sur des sièges, si cela ne lui convenait pas. — Ce n’était qu’un jour de noce que l’on voyait sur la table des huîtres du lac Lucrin. — Aussi était-on alors saint, pieux et chaste en toutes choses. — Aujourd’hui l’impiété, la perfidie, l’impudicité sont venues prendre la place des vertus d’autrefois. » Varron ne disconvient pas que son siècle ne soit, plus .poli, plus instruit que les siècles précédents , mais il pense que ces qualités ont été achetées bien cher. « Poussez toujours en avant, s’écrie-t-il; lâchez toutes les brides, mé-

VARRON

prisez les imbéciles, sages que vous ôtes. — Nos grands-pères et nos aïeux, bien que leur langage sentît l’ail et l’oignon, étaient animés de meilleurs sentiments. » Quant à la philosophie, il la recommande dans un passage connu, qui se trouvait dans la satire intitulée : Des Mets ( Ilept îoecjaoctwv). « Le soin que tu as pris pour que ton esclave boulanger sût faire de bon pain, si tu en avais donné la douzième partie à l’étude de la philosophie, tu serais depuis longtemps bon toi-même. Maintenant ceux qui connaissent cet esclave veulent l’acheter pour cent mille sesterces ; mais personne de ceux qui le connaissent ne t’achèterait au prix d’un liard. •• Dans les Endymion^, il s’élevait contre les paresseux, les dormeurs de Rome; dans une autre satire, qui a pour titre : Meleagri, il combattait la passion excessive de la chasse.

Quelquefois) pour mieux faire entrer la leçon dans l’esprit , Yarron lui donne une forme dramatique et quelque peu fantastique. Voici ( Sexagessis ) un garçon de dix ans qui s’enfuit de Rome avec son vieux père qu’il porte sur ses épaules pour se dérober aux poursuites de je ne sais quels ennemis. Excédé de fatigue, il tombe dans un sommeil profond, et ne se réveille qu’après cinquante ans. Il se regarde tout étonné. Lorsqu’il s’endormit, il n’avait pas de barbe au menton ; il se trouve maintenant « semblable à un porc-épic, hérissé de che-

VAIlRON.

veux blancs. » Mais quel n’est pas son ébahissement quand il rentre dans Rome et qu’il voit cette ville beaucoup plus changée qu’il ne l’est lui-même. « Il n’y trouve plus rien de tout ce qu’il y avait laissé, il y a cinquante ans. Le comice où autrefois on faisait les élections, n’est plus qu’un marché maintenant. Le juge avide voit dans l’accusé un trésor, un moyen de fortune, qu’un Dieu propice lui fait trouver. On ne fait plus ce que prescrivent les lois; donne et prends, voilà le précepte qui leur tient au cœur. Ce n’est plus cette Rome d’autrefois, où l’on vivait pauvre, pur et innocent; c’est un lieu de trouble et de confusion, où sont venus habiter tous les vices. Il n’y a plus aucun garçon de dix ans qui porterait son père sur ses épaules, ou qui le ferait partir, si ce n’est pour l’autre monde. » A en juger par deux autres fragments, le dénoûment de ce petit drame était très- violent. Le peuple, irrité qu’on lui fit entendre de telles vérités, s’empara du moraliste sexagénaire et des autres vieillards de son âge, et les précipita dans le Tibre, pour faire honneur à un anciên proverbe latin mal interprété.

Dans les Euménides, la vérité qui sert de guide à Varron lui fait passer en revue toutes les folies du genre humain. Il entre dans le temple de Cybèle et il voit ses prêtres qui, entraînés par un aveugle fanatisme, ont exercé envers eux -mêmes une

VARRON

cruauté sanglante. Il visite le temple de Sérapis, et il rit de la superstition qui y attire lés malades et enrichit les prêtres. Enfin il monte au haut d’une tour très-élevée, d’où s’offre à ses regards un spectacle remarquable. Il aperçoit les hommes, qui sont aiguillonnés par trois furies, et qui courent précipitamment dans tous les sens, remplis de crainte et de terreur. Une de ces furies est appelée Infamia; elle est attachée dans le cœur de la populace; ses cheveux longs et désordonnés flottent autour delle; elle porte des vêtements malpropres ; sa mine est triste et sévère. Revenu de sa tournée, cet homme éclairé par la vérité passe pour fou aux yeux de la multitude, qui est gouvernée par l’Opinion ( Existi matio). Les hommes assemblés sur la place publique décrètent que son nom soit inscrit, par l’Opinion, sur la liste des aliénés. Avant même qu’il ait eu le temps de répondre, cette nouvelle se répand par toute la ville, on ne sait comment. C’est l’Opinion qui, volant de proche en proche, remplit de ses cris les oreilles du peuple. Tout à coup se rassemble une foule, nop pas de furies, mais d’esclaves et de servantes. Ils crient tous à la fois qu’il a le cerveau

dérangé, et finissent par le convaincre lui-même

qu’il est fou.

Dans une république ancienne parler des mœurs des citoyens, c’était parler politique. La politique tenait donc une place assez grande dans l’ouvrage de

VARRON

Varron. La satire Serranus, Hs/n apyatpsastov, paraît avoir flétri les moyens illicites et corrupteurs dont les candidats aux magistratures se servaient sans scrupule dans le dernier siècle de la république; apparemment l’auteur faisait ressortir plus vivement la corruption de son temps, en mettant à côté des faits récents l’exemple de ce grand citoyen qui tour à tour conduisait sa charrue et gouvernait la ville de Rome. 11 y a une autre satire dont il ne reste plus que le titre, mais ce titre en dit assez. Appien raconte que, dans un livre intitulé Tptx<*/>ï|voç, Varron faisait allusion au triumvirat formé par César, Pompée et Crassus. Il appliqua donc aux trois chefs qui s’étaient faits les gardiens de la république, l’épithète du monstre à trois têtes qui gardait l’entrée des enfers. Je ne sais si ce n’est pas cette satire qui lui a valu plus tard d’être porté sur la liste de proscription du second triumvirat, assez semblable à Cerbère. En effet Varron touchait quelquefois à des questions brûlantes, sur lesquelles il lui semblait dangereux de se prononcer ouvertement. Nous expliquons ainsi un fragment de la satire Devicti, Ihp'i «ptXovixtaç. « L’envie me prend de faire des épigrammes, et, comme je ne me rappelle pas les noms propres, je mettrai tel nom qui me passera par la tête. »

Mais ses satires ne sont pas seulement morales et politiques ; elles sont aussi littéraires. Varron, on le

VARRON

sait, avait porté son ardeur sur toutes les branches ' de la science, et s’était particulièrement occupé de la langue et de la littérature de son pays. Il ne put donc s’empêcher de répandre çà et là dans ses satires des préceptes littéraires, non toujours, à la vérité, d’une main bien légère. Ainsi il donne quelque part des définitions savantes des termes poema , poesis, poctice. Quant à ces parties, dit-il dans un autre fragment de la même satire, « Cœcilius l’emporte dans les sujets, Térence dans les caractères, Plaute dans le dialogue. » En examinant avec attention les premiers mots de ce pasSage, on s’aperçoit que, des définitions de la poétique, de la poésie et du poëme, Yarron descendait aux genres de la poésie ; qu’il énumérait les parties principales qui constituent un drame, et que lejugemeht sur les comiques latins était amené comme une application de cette analyse générale. A côté de Cette espèce de cours de littérature, on rencontre partout des termes, des phrases, des passages même tirés des auteurs nationaux. Le grammairien que nous retrouverons, s’annonce déjà ici; ses citations sont consciencieuses ; il h’oublie pas d’indiquer la source où il a puisé et d’avertir par les parenthèses : ut scribü Plautus, ut scribit Scanlius , que sa verve se nourrit souvent de réminiscences. Il paraît que Varron a voulu réhabiliter beaucoup de mots oubliés de son temps, mais que, faute de tact et de

VARRON

discrétion , il a grossi le dictionnaire sans enrichir la langue. Du reste ses goûts littéraires ne l’empêchaient pas de combattre le penchant frivole de cette jeunesse romaine qui négligeait les devoirs du citoyen et du guerrier pour rechercher une instruction à la mode. Tel est, en partie du moins, l’objet de la satire Bimarcus. Yarron est prié par son interlocuteur de faire, ainsi qu’il l’avait promis, une leçon Sur les tropes. « Avant d’apprendre la rhétorique, lui répond-il, apprenez à bien remplir les devoirs du citoyen et du père de famille. Nos ancêtres étaient des hommes excellents malgré la rusticité de leur langage. Ils valaient mieux que cette génération qui est si fière de ses progrès et de ses lumières. N’étudiez pas les -tpoiroi, mais la T/>o7ni, c’est-à-dire l’art de mettre en fuite les ennemis; ayez soin d’élever des ■zpômiz, des trophées, signes glorieux des victoires que vous aurez remportées. La catachrèse qu’il faut éviter, ce n’est pas d’employer un mot au lieu d’un autre, mais d’avoir du désordre dans sa maison, d’attacher l’étrille au chandelier. »

Varron s’était imposé la tâche difficile de faire goûter à ses compatriotes des sujets dont en général ils se souciaient peu. Voilà pourquoi, parlant philosophie, il dut se défaire, autant que cela lui était possible, de sa gravité habituelle, pour prendre un ton plaisant et moqueur. Tantôt il promène ses

VARRON

lecteurs par tous les pays civilisés, et leur fait voir, dans chaque contrée et dans chaque ville, les moeurs et les opinions de la secte philosophique qui s’y est établie. Tantôt il met en scène un couple de gladiateurs philosophes, levant leurs griffes et se dressant sur la pointe des pieds , comme deux écrevisses qui se battent sur le bord de leur étang. Tantôt, faisant une exposition plus méthodique des divers systèmes, il présente, sous l’image de sentiers rayonnant dans toutes les directions, les moyens dont se servaient les partisans de chaque système pour atteindre à ce qu’ils croyaient le souverain bien. Yoici quelques traits lancés contre les écoles principales : « Lui seul est roi, lui seul orateur, lui seul beau, brave, juste et complet, même d’après l’étalon des édiles. » On reconnaît le portrait du stoïcien. C’est sans doute un philosophé de la même école que l’on voit ailleurs « au bec (rostrum) barbu, méditant un discours et pesant chaque mot sur le trébuchet. » Une autre fois il se moque d’Empédocle, « qui fait naître les homnïes de la' terre comme des betteraves. » « Que doutez-vous, demande-t-il aux disciples de Pythagore, si vous êtes maintenant des marmots, des serpents, ou de ces cochons parmi lesquels Albucius (l’épicurien) se vautre à Athènes? ». •••.'. , • . k '•

En thèse générale, à entendre Yarron, * jamais malade en délire n’a rêvé chose absurde et extra-

VARRON

vagante, qui n’ait été dite par quelque philosophe. » Toutefois il professe une profonde vénération pour les doctrines de Socrate et de Platon. La vérité, selon lui, « est le nourrisson de la philosophie nttique , » et je ne sais si toute la satire IYwOi ff=a'jTÔv n’était pas écrite dans l’intention de prouver la supériorité de la philosophie morale et pratique de Socrate sur toutes les spéculations de ces penseurs oiseux qui, en étudiant la nature et le ciel, perdaient de vue la terre et l’homme. « N’avez-vous pas remarqué que les pêcheurs, lorsqu’ils veulent voir les thons dans la mer, montent jusqu’au sommet du mût, pour découvrir les poissons au fond de l’eau ? » Ne serait-ce pas là un argument de l’interlocuteur de Yarron, du défenseur des philosophes physiciens? Le procédé de ces pêcheurs pouvait servir à expliquer la méthode des philosophes, qui croyaient, par un détour, arriver plus sûrement au but principal de toute philosophie, à la connaissance et à l’ennoblissement de l’âme humaine. Mais cet argument était sans doute réfuté, aussi bien qu’un autre tiré de la figure de Silène, et de toutes les singularités par lesquelles Socrate prêtait au ridicule. Au reste, l’auteur des Satires Ménippées dut mordre tout le monde, et se moquer en passant même de çette philosophie qu’il révérait. En effet, on trouve dans la satire Agathon le passage que voici : i On a fait de moi une chauve-souris , je

VARRON

ne compte plus ni parmi les souris ni parmi les oiseaux. >• Il nous semble évident que c’est l’amour qui parle et qui se plaint de la part que Socrate, dans le banquet de Platon, lui avait assignée entre le bon et le mauvais, le beau et le laid, le ciel et la terre, les mortels et les immortels.

Saint Augustin nous fait connaître la méthode dont Yarron s’était servi pour classer tous les systèmes philosophiques qui existaient, et ceux même qui n’existaient pas ; cette méthode c’était l’application de l’arithmétique à l’histoire de la philosophie. Il y a, selon Yarron, quatre Choses vers lesquelles se portent naturellement les désirs de l’homme : on peut rechercher le plaisir, qui consiste en une affection agréable des sens; ou le repos, c’est-à-dire l’absence de toute douleur, de tout malaise du corps ; ou le plaisir et le repos combinés ; on peut désirer enfin les dons et les talents naturels soit du corps, soit de l’esprit. La philosophie peut aspirer à ces quatre biens , et elle le peut de trois manières différentes. Le philosophe peut se servir de la vertu, qui est l’effet de la science et de la doctrine, pour parvenir à un de ces biens; il peut rechercher ce bien pour atteindre à la vertu ; il peut aussi les rechercher sans les subordonner l’un à l’autre. Voilà donc trois fois quatre sectes philo- . • sophiques. Maintenant, en employant d’autres diffé-

varron;

rences, en introduisant de nouvelles distinctions, selon que ces principes sont appliqués au bonheur de l’individu, ou bien au bonheur de la société; selon que ces théories sont avancées comme vraies ou seulement comme probables, etc., on peut de subdivision en subdivision parvenir, et Yarron y est parvenu en effet, jusqu’au chilîre^de deux cent quatre-vingt- huit. Ces calculs exposés au long dans son Traité de la philosophie, se retrouvaient, du moins en partie, dans une de ses satires, les Sectes , IIsp\ otiûtdEujv. Se rendre compte du mouvement de l’esprit humain par un procédé arithmétique, ce n’est peut-être pas là une méthode bien philosophique et bien élevée; toutefois l’énumération que faisait Yarron des différentes écoles de philosophe, prouvait qu’il en avait une connaissance assez profonde et qu’il avait sérieusement étudié les ouvrages des philosophes grecs.

Les ouvrages que Yarron avait écrits sur la philosophie proprement dite ont entièrement péri ; ces ouvrages étaient peu nombreux du reste. Le principal avait pour titre : De philosophia liber. Nous avons pu juger d’après saint Augustin quelle était sa

méthode comme historien de la philosophie. Mais quant à sa doctrine philosophique en elle-même, ■quelle était-elle? Appartenait-il à 4 nouvelle ou à l’ancienne académie? Était-il disciple du portique? Cette question a ‘été tout dernièrement et assez

VARRON

vivement débattue; mais il nous semble presque impossible de la résoudre d’une manière précise. En effet Cicéron qui, dans ses Académiques , a fait parler Varron, ne saurait ici beaucoup nous aider. Tl n’est point un fidèle interprète de sa pensée. 11 le reconnaît lui-même, et en prévient Varron : Pulo fore ut , quum legeris, mirere nos id locutos esse qtiQcl nunquam loculi surnus. Varron et Cicéron n’appartenaient pas à la même école ; Cicéron est pour la nouvelle académie, Varron était-il pour l’ancienne? Quant à moi j’inclinerais à le penser. Quoi qu’il en soit, la philosophie de Varron était sage, mais peu élevée; philosophie pratique , plus que théorique : Totum igilur illud philosophiæ studium nÿhi quidem ipse sumo, et ad vilx constantiam et ad delcctatâonem animi , lui fait dire avec vérité Cicéron. Varron ne se perd point dans ces subtilités où s’égare quelque fois le philosophe de Tusculum; homme austère, vieux Romain, dans la philosophie c’est la morale qu’il aime et recherche. Mais, comme son ûme est noble et élevée, en même temps que grave, il va naturellement prendre, entre les sectes anciennes, celle qui lui offre les plus dignes enseignements.

Varron songea aussi à l’histoire. Son traité intitulé Sisema ou de l'histoire contenait d’excellents préceptes sur le style qui convient à l’histoire et sur l’exactitude que l’on doit apporter dans la recherche

VARRON

' des faits historiques. Il est probable que Varron avait mis en pratique ces conseils dans les ouvrages qu’il avait composés. Plutarque, dans sa Vie de Romulus, parle de Varron comme de celui de tous les Romains qui était le plus versé dans l’histoire. Outre des annales, outre un récit de la seconde guerre punique, et des recherches sur les origines de Rome, il avait composé un traité sur les familles qui avaient suivi Énée en Italie : espèce de doomsday-book qui devait être fort recherché des familles patriciennes, et que Virgile a sans doute consulté pour les noms et les héros antiques qu’il a mis en scène. C’est encore au genre historique qu’il faut rattacher ces hebdomades, ou livre des images, espèce de notices illustrées qui contenaient le 'panégyrique de sept cents hommes célèbres, ou une courte peinture biographique de chacun d’eux, avec une légende en vers au-dessous du portrait : Marcus Varro, dit Pline l’Ancien , benignissimo invento , insertis volu~ minum suorum fecunditati, non nominibus tantum seplingentorum illustrium , sed et aliquo modo imaginibus, non passus inlercidere figuras , a ut velùstatem ævi contra hommes valere, inventer muneris ctiam dits invidiosi, quando immortalitatem non solum dédit, verum eliam in ovines terras misit, ut présentes esse ubique et crcdi possent. On à conservé l’épigraphe mise au-dessous du portrait de Démétrius de Phalère, auquel les Athéniens, dans leur admiration, avaient

VARRON

érigé plus de trois cents statues, qu’ils renversèrent dans un moment d’inconstance : ’

Hic Demetrius æneis tôt aptus est

Quot luces hahet annus absolulas.

Il ne faudrait pas, je crois, juger de la poésie de Varron d’après cet échantillon; bien qu’à vrai dire la grâce, la souplesse, le naturel ne me paraissent pas avoir dû en être le caractère. Chaque livre renfermait sept peintures et sept panégyriques, d’où le nom d’hebdomades. Varron, on le sait, avait une vénération, ou plutôt une superstition particulière pour le nombre sept. Symmaque lui a reproché la sévérité avec laquelle il jugeait, plus qu’il ne louait, les hommes dont il retraçait la vie : Parca lamie perstrinxit. Caton lui-même, Caton le Censeur n’y était pas ménagé ; mais Varron n’écrivait pas la biographie contemporaine.

Quand Pompée fut nommé consul pour la première fois, il pria Vairon de lui rédiger un mé- . moire, ou manuel pour la conduite et les formes qu’il devait observer envers le Sénat. Ce traité, que Varron appelait Isagogkum de officio senalus habendi i et qui appartient à l’histoire, est perdu. Varron enlin avait, au rapport de Charisius, écrit ses mémoires : Liber de vita sua. Il avait aussi composé le panégyrique de Porcia, femme de Brutus; Cicéron y fait allusion dans une de ses lettres. Mais

VARRON

le grand service rendu par Yarron à l’histoire, c’est d’avoir fixé la chronologie du monde. Censorin nous apprend que ce fut lui qui, le premier, régla la chronologie par les éclipses. Il ne fixait pas le moment où commençait la première période historique, mais il en fixait la fin au déluge d’Ogygès.

L’ouvrage capital de Yarron, celui que l’antiquité admirait surtout, celui que nous regrettons le plus, c’était son grand ouvrage des choses divines et humaines, De rerum humanarum et divinarum antiqui tatibus, adressé à Jules César, en sa qualité de grand pontife. L’ouvrage de Varron existait encore au xv* siècle; Pétrarque l’avait vu, l’avait touché dans sa jeunesse ; écoutons, quand il ne put le retrouver, ses regrets qui sont encore les nôtres : Nullæ tamen exstant, vel admodum laceræ tuorum operum reliquiæ , licct divinarum et humanarum rerum libros, ' ex quibus sonantiüs nomen habes, puerum me vidissc meminerim, et ' recorda tionc torqueor , summis , ut aiunl, labiis guslatæ dulcedinis. Hos alicubi forsitan latitarc suspicor, eaque, multos jam per annos, me fatigat cura, quoniam longa quidem ac sollicita spe nihil est laboriosius in vita. Heureusement, saint Augustin encore nous sera en aide, et avec lui nous pourrons retrouver, sinon l’ensemble, du moins les grandes lignes, et, à défaut du coloris, le dessin de ce magnifique ouvrage.

« Les Antiquités de Varron, dit saint Augustin,

VARRON

forment quarante et un livres : vingt-cinq sur les choses humaines et seize sur les choses divines. Le Traité des choses humaines est divisé en quatre parties, suivant que l’on considère les personnes, les temps, les lieux et les actions. Sur chacun de ces objets il y a six livres ; en tout vingt-quatre, plus un premier livre qui est une introduction générale. Varron suit le môme ordre pour les choses divines : considérant tour à tour les personnes qui sacrifient aux dieux, les temps où elles sacrifient et les sacrifices eux-mêmes, il maintient exactement cette distinction subtile et emploie trois livres pour chacun de ces quatre objets; ce qui fait en tout douze livres. Mais comme il fallait dire aussi à qui sont offerts les sacrifices, car c’est là le point le plus intéressant, il aborde cette matière dans les trois derniers livres, où il parle des dieux. Ajoutez ces trois livres aux douze précédents , et joignez-y encore un livre d’introduction sur les choses divines considérées en général, voilà les seize livres dont j’ai parlé. Dans ce qui regarde les choses divines, sur les trois livres qui traitent des personnes, le premier parle des pontifes; le second, des augures; le troisième, des quindécemvirs. Aux trois suivants, qui concernent les lieux, Varron traite premièrement des autels privés ; secondement, des temples ; troisièmement, des lieux sacrés. Viennent ensuite les trois livres sur les temps, c’est-à-dire sur les jours de fêtes publiques,

VÀltRON.

où il parle des jours fériés; puis des jeux du cirque, puis des jeux scéniques. Enfin les trois livres qui concernent les sacrifices traitent successivement des consécrations, des sacrifices domestiques et des sacrifices publics. Tout cela forme une espèce de pompe religieuse où les dieux marchent les derniers à la suite du cortège ; car il reste encore trois livres pour terminer l’duvrage : l’un sur les dieux certains, l’autre sur les dieux incertains, et le dernier sur les dieux principaux et choisis. »

Yarron reconnaît trois espèces de théologie : mythique, physique, civile ; la première appartient aux poètes, la' seconde aux philosophes et la troisième au peuple. Varron avoue que dans la première il y avait un grand nombre de traditions contraires à la nature des dieux : les poètes, dit-il, ont attribué aux dieux des actes qui n’appartiennent qu’aux hommes, et aux hommes les plus méprisables. La seconde espèce de théologie, celle que les philosophes exposent dans leurs livres, nous enseigne quelle est la véritable nature des dieux, où ils sont, d’où ils vionnent, s’ils existent depuis un certain temps, ou s’ils sont de toute éternité : toutes questions qui sont traitées plus convenablement dans l’enceinte d’une école que sur la place publique. La troisième espèce de théologie, la théologie civile, est celle que les citoyens et surtout les prêtres ont besoin d’étudier et d’approfondir; celle qui enseigne quels dieux

VARRON

doivent être honorés publiquement, à quels sacrifices et à quelles cérémonies chacun est assujetti. Varron parle avec estime de la théologie physique ou philosophique; quant à la théologie civile, il la recommande aux citoyens; mais il ne dit pas nettement en quoi elle consiste. Saint Augustin en conclut que la théologie civile ne formait point un système particulier, ou que Varron n’osait s’expliquer à cet égard. Cette réserve de Varron était-elle prudence ou incrédulité? On serait tenté d’adopter cette seconde supposition, si l’on songe à ce qu’était alors l’état du paganisme, et si l’on se rappelle que l’ouvrage est dédié à César, qui à grand’peine croyait à Jupiter. On se tromperait cependant, selon nous; César alors était grand pontife; César songeait à fonder un empire; César, dès lors, ne pensait plus comme le complice de Catilina. Qu’on n’oublie point d’ailleurs quel était Varron : homme grave, homme des anciennes mœurs et des anciennes croyances, s’il écrit, c’est pour les raffermir et non pour les ébranler; l’ouvrage de Varron nous paraît donc, non point un acte de scepticisme, mais, à son point de vue, un acte religieux.

Mais dans l’ouvrage de Varron, y a-t-il autre chose que des formes religieuses, des symboles? y a-t-il une pensée où se trahisse la croyance à un dieu suprême? Il est difficile de la saisir cette pensée, si elle y est. Quelquefois cependant on voit que Vairon

92 VARRON

souffre à décrire ainsi des formes sans vie réelle ; il cherche un sens à ces cultes qu’il explique, et recourant dès lors à ce qui sera plus tard le refuge des esprits éclairés du paganisme, il explique la religion par la physique : les Divinités sont des symboles :

Conatur ad mundi partes sive elcmenta transferre , dit saint Augustin. Mais c’est là une témérité qu’il n’a pas souvent; Varron ne croit ni plus ni moins que le peuple ; il voit dans ces dieux divers des réalités et non des symboles.

Nous sortons enfin un peu des fragments, des restitutions, des conjectures; nous arrivons aux ouvrages de Varron , que le temps a , sinon entièrement , du moins en partie respectés , à son ouvrage sur la langue- latine et à son Traité sur l’agriculture ; nous avons considéré le satirique , l’historien, le philosophe, le théologien ; nous allons parler du grammairien , du critique , de l’agriculteur.

Varron avait composé plusieurs ouvrages de critique et de grammaire. Sous le titre de Novem libri disciplinarum , il avait laissé une espèce d’encyclopédie sur les arts et les sciences. Un des chapitres, au témoignage de Vitruve, traitait de l’architecture. Yarron y exposait, avec une justesse remarquable , des observations intéressantes sur la situation et la construction des villas romaines; et c’est d’après ces indications que Columelle et Palladius nous ont

VARUON.

donné leurs agréables descriptions. Un autre chapitre roulait sur l’arithmétique. Fabricius rapporte

que Vetranius Maurus, auteur de la Vie de Yarron,

disait avoir vu cette partie de l’ouvrage de Yarron, à Rome , dans la bibliothèque du cardinal Lorenzo Strozzi. Les livres sur le rapport des termes : De Similitudine verborum ; sur l’utilité du langage : De Uiilitate sermonis, appartenaient peut-être au grand ouvrage sur la langue latine, dont nous allons parler ; mais le traité : De Sermonc latino , adressé à Marcellus , semble avoir formé un ouvrage à part.

Yarron , après avoir fait sa soumission à César, s’était retiré dans ses terres « seul dans le port, dit Cicéron , quand autour de lui tout était tempête et naufrage : His tempestaübus es prope solus in portu. » Cicéron voyait avec peine que Yarron, qui avait

composé tant d’ouvrages, ne lui en eût dédié aucun.

Il témoigna donc et fit témoigner à Yarron le désir qu’il avait de recevoir cette marque d’estime d’un tel homme. Yarron alors lui promit de lui dédier son ouvrage sur la langue latine. Mais cet ouvrage avançait lentement ; et Cicéron , qui craignait sans doute que Varron ne tînt pas sa promesse, ou qui , dans son impatience, le trouvait peu empressé, Cicéron le provoqua et voulut le mettre dans l’impossibilité de manquer à son engagement : il lui dédia ses Académiques. Cette précaution, cependant, ne le rassurait point; dans une lettre à Atticus, Ci-

VARRON

céron se plaint de la lenteur de Varron , qui ne lui a pas encore envoyé le traité promis, et qui, comme un autre Callipide, est toujours en mouvement sans avancer d’une coudée. Quoi qu’il en soit, l’ouvrage parut enfin. Les anciens remarquèrent que la dédicace ne renfermait pas d’éloges pour Cicéron; soit que Varron eût pensé qu’auprès d’un tel nom toute louange était languissante ; soit qu’il n’eût pas voulu entreprendre de flatter une vanité difficile à satisfaire. On voit du reste , par quelques passages des lettres de Cicéron , qu’il avait hésité à faire honneur à Varron de ses Académiques , et que peutêtre il s’en repentait. Était-ce un pressentiment? L’ouvrage parut-il en entier avant la mort de Cicéron ? Il serait difficile de le dire. Composé à cette époque , peut-être n’avait-il pas encore vu le jour, et, dispersé avec le reste de la bibliothèque de Varron , quand il parut plus tard , il ne parut point sous la forme dernière que lui eût donnée l’auteur. Mais ces ébauches mêmes , le temps ne les a point respectées. Des vingt-quatre livres dont devait se composer cet ouvrage, les trois premiers sont entièrement perdus ; au quatrième seulement commencent les fragments qui , avec les deux livres suivants, traitent des origines des termes latins, des licences poétiques qui en avaient changé l’acception. Du septième au dixième livre , Varron s’occupe des différentes modifications des verbes,

VARRON

conjugaisons, déclinaisons. Il est difficile, au milieu de si nombreuses et si considérables lacunes , de retrouver le plan de Yarron. On entrevoit cependant que ce plan ne manquait pas de grandeur. Yarron consacrait le premier livre à l’espace et à ce que l’espace renferme ; le second au temps et à ce qui se fait dans le temps. Cette division générale qui renferme tout dans l’espace et dans le temps, de locis et temporibus, est d’une régularité qui semble d’abord rigoureuse; et l’introduction qui l’amène et la justifie, fait honneur à Varron. Mais, si elle est frappante, elle n’est pas également logique. Adopter un tel cadre, c’était se condamner à procéder sans méthode; c’était annoncer que l’auteur traiterait son sujet en homme d’esprit, plutôt qu’en grammairien ; tel est, en effet, le défaut de Varron. La critique latine, peu difficile cependant en fait d’étymologies, lui a reproché les bizarreries de celles qu’il donne la plupart du temps ; les variations ou les négligences qui attribuent au même mot des origines contraires, ses explications arbitraires, pourne rien dire de plus. La critique moderne , et de nos jours principalement, s’appuyant de l’étude nouvelle des langues sanscrites, a fait voir la fausseté de ses étymologies. Tout en adoptant ces justes remarques, il faut cependant ne les point exagérer, et ne pas faire à Yarron un crime de n’avoir point cohnu ce qu’il ne pouvait connaître. Il est beaucoup moins

90 VARRON

excusable d’avoir été ou indifférent ou peu exact dans les origines si précieuses des anciens idiomes du Latium , qu’il aurait dû chercher, et qu’il lui était possible encore de consulter.

Mais si Yarron est faible comme étymologiste , comme grammairien , il se relève quelquefois ; n’est-ce pas déjà beaucoup, par exemple, que d’être arrivé comme il le fait , à l’idée d’un thème , d’une forme absolue dans les mots déclinables? Le livre de Yarron offre d’ailleurs un grand intérêt , à un autre point de vue. Parcourez avec lui la Rome antique, ses quartiers, ses rues ; suivez-le dans les détails précieux qu’il nous donne sur les armes, sur les instruments de labour, sur la cuisine et la toilette des Romains; entrez avec lui dans l’intérieur de la maison, de la famille romaines ; parcourez les temples, les autels antiques consacrés par quelque grand souvenir national ou religieux, et vous aurez fait une des plus intéressantes études qui se puissent faire des origines , des mœurs, des institutions romaines. On comprend, même par ces débris, la gloire que Cicéron accorde à Yarron d’avoir découvert aux Romains leurs antiquités qu’ils ignoraient, et cette ville où, avant lui, ils étaient comme étrangers. Yarron n’est pas seulement alors écrivain pittoresque ; il annonce aussi et reproduit le grave théologien que nous avons vu La théologie , ou plutôt la physiothéologie stoïcienne qu’il indique,

^Digitizqd by Coo^lc

VARRON

est fort remarquable et peut être regardée comme une esquisse et un grand trait de ses Antiquités.

Voici enfin un livre de Varron que le temps a épargné , ou qu’il n’a que très-légèrement atteint : son Traité sur l’agriculture. Ce traité est dédié à Fundania, sa femme.

« Si je pouvais compter encore sur de longues années, Fundania, j’apporterais plus de soins à ce traité, mais je sens la nécessité de me presser, car s’il est vrai de dire que la yie de l’homme n’est qu’un souffle, c’est surtout quand il s’agit d’un vieillard. Mes quatre-vingts ans m’avertissent qu’il est temps de faire mes préparatifs de départ; c’est pourquoi, puisque vous avez acheté un fonds de terre que vous voulez mettre en plein rapport au moyen d’une bonne culture, et que vous désirez que je m’en occupe, je vais essayer de vous donner des conseils sur ce que vous avez à faire, non-seulement de mon vivant, mais encore quand je ne serai plus. J’imiterai'la Sibylle qui , non contente de rendre des oracles pour l’utilité de ses contemporains , en laissa encore pour l’avantage de ceux qui devaient naître longtemps après elle, et qu’elle ne devait jamais connaître. Je vais donc écrire pour vous trois livres qui seront vos guides , et auxquels vous pourrez avoir recours toutes les fois que vous aurez besoin de conseils touchant votre exploitation ; et comme, selon le proverbe, les dieux ne protègent

VARRON

que ceux qui les invoquent, je commencerai par là, non pas en m’adressant aux muses , à l’exemple d’Homère et d’Ennius , mais au conseil des douze dieux ; je n’invoquerai pas toutefois ceux qui veillent au salut de la ville et dont les statues dorées sont sur la place publique, six pour les dieux et six pour les déesses, mais bien les douzes divinités qui président spécialement aux travaux des cultivateurs. J’adresse encore mes hommages à Minerve qui fit naître l’olivier ;àVénusquifavoriselesjardins; enfin j’invoque la déesse Lympha et le dieu Bon-Secours, parce que, sans eux, l’agriculture languit et meurt, et que sans Bon-Succès toute culture n’est qu’une promesse trompeuse. Après avoir ainsi témoigné de mon respect envers les divinités , je vais vous rapporter un entretien que nous eûmes , il y a quelques jours, et dans lequel vous pourrez puiser ce qu’il vous est important de savoir. »

Quelle charmante préface! Ce soin d’être utile après soi , ce : serit arbores quæ allen sæculo prosint qui rappelle si naturellement les vers de La Fontaine :

Mes arrière-neveux me devront cet ombrage;

Hé bien , défendez-vous au sage

De se donner des soins pour le plaisir d’autrui.

Ce sentiment religieux plus touchant encore dans un vieillard, et dans l’âge de l’affaissement, cette

VARRON

verte imagination , poétique, encore et ornée , tout cela justifie parfaitement le mot d’un homme de goût, M. Joubert : « Achetez et lisez les livres faits par les vieillards qui ont su y mettre l’originalité de leur caractère et de leur âge; d’abord le vieil Homère, mais je ne parle pas de lui; je ne dis rien non plus du vieil Eschyle ; vous les connaissez amplement en leur qualité de poètes ; mais procurezvous un peu Varron. »

L’ouvrage de Varron sur l’agriculture est en trois livres; le premier traite de l’agriculture proprement dite, De Agricultura ; le second, des bestiaux, De Re pecuaria ; le troisième, des basses-cours, des parcs, des viviers, De Yillalicis pastionibus. Chacune de ces divisions générales se subdivise en plusieurs chapitres qui exposent les matières relatives à l’idée principale du livre; mais nous n’entrerons point dans ces détails. Nous ferons seulement ressortir de l’ouvrage de Varron quelques passages qui nous paraissent pouvoir éclairer les changeirients qui, à cette époque , s’étaient opérés dans les mœurs romaines. Varron, dans les préfaces qui ouvrent chacun de ses trois livrés, se plaint vivement de la révolution qui s’est faite dans les mœurs : on méprise l’ancienne simplicité ; on abandonne les travaux qui ont fait la force et la prospérité de Rome, qui lui ont donné de grands citoyens et de grands guerriers ; on quitte la campagne pour la ville. Mais

VARRON

le troisième livre de Varron parle plus haut encore; c’est là que se trouvent les plus précieux détails sur le luxe et la sensualité des Romains. Qu’eût dit Caton , lui qui recommandait si fort la culture, les engrais et les pâturages, qu’eût-il dit s’il eût entendu Varron lui-même conseiller de cultiver des champs de roses dans le voisinage des grandes villes, parce qu’on était sûr d’en retirer un meilleur revenu ; d’entretenir des volières où s’engraissaient ces oiseaux rares, dont la gourmandise romaine payait si cher les foies gonflés :

Pinguibus et ficis pastum jecur anseris albi. „

Qu’eût-il pensé, lui à qui suffisait un peu de pain et d’eau trempée de vinaigre, des piscines de Philippe et d’Hortensius? La maison de Curius Dentatus, le vainqueur des Samnites, qu’il allait admirer dans sa jeunesse pour son humble simplicité, ne ressemblait guère à cette villa d’Appius Claudius, où s’achève l’entretien sur l’agriculture;. villa

où, au lieu du blé, du foin, du vin qui ornaient »

les antiques demeures, brillaient de magnifiques peintures et de riches lambris d’or. Nec enim ut ilia, fœnicia videt arida in tabulato, nec vindemiam in cella, neque in granario messem; oblita tabulis est piclis, nec minus lignis ornatà. Nous touchons au moment où la Rome de brique de la république va devenir la Rome de marbre d’Auguste. Mais si l’aus-

VARRON

toi

térité romaine pouvait se plaindre de ces recherches et de ces raffinements, il était dans les mœurs des changements auxquels l’humanité pouvait applaudir. On sait ce qu’étaient pour Caton les esclaves : de vieux outils q'u’il fallait vendre. Au temps de Varron, les esclaves commencent à être plus qu’une chose ; Varron veut qu’on les traite avec douceur ; qu’on les intéresse, qu’on les attache à la ferme par le bien-être et les soins; que l’on crée pour eux des distinctions; que l’on ait des ménagements pour ceux qui se conduisent le mieux ; qu’enfin ils puissent avoir une famille.

Cependant il ne faut pas s’exagérer cette philanthropie de Varron. Au fond, comme Caton, il méprise les esclaves. Après avoir parlé des moyens de reproduction des troupeaux, il passe, sans plus de précautions oratoires, à la reproduction des esclaves : quod ad feluram humanam perlinet paslorum.

Le' Traité sur l’agriculture èst le seul ouvrage d’après lequel nous puissions juger Varron comme écrivain. En prenant pour règle de nos, jugements cette mesure nécessairement inexacte, nous, reconnaîtrons dans Varon un écrivain plein d’ordre et de netteté. Ce Traité de l’agriculture offre une remarquable liaison d’idées, de la sagesse dans l’exposition de l’ouvrage et la distribution de ses parties. Quant au style l’expression est juste et concise, nerveuse et saine, un peu sèche quelquefois.

VAHKON.

an

Cependant elle s’anime quand il le faut, et se colore doucement de grâce et de poésie. Virgile n’a peutêtre point surpassé, pour le charme et l’élégance, pour la fraîcheur des images et la verve des expressions, le chapitre délicieux sur les abeilles ; qu’il s’est, pour ainsi dire, contenté de traduire. Néanmoins, il le faut reconnaître : le style de Varron se ressent non-seulement de cette rudesse de la langue latine que Cicéron seul devait faire disparaître, mais aussi de cette âpreté particulière à la contrée qui avait vu naître Varron, et naître aussi Salluste : la Sabine conservait, plus qu’aucun autre territoire romain, sa vieille austérité et son inculte langage. Varron, du reste, plaît par cette âpreté même; sa pensée, comme son style, a une franchise qui charme et qui instruit. Il est du petit nombre de ces écrivains qui restent hommes en étant auteurs. Il n’écrit point pour écrire, mais pour consigner, et pour lui-même et pour les autres, le fruit de ses lectures et de sa longue expérience. On sent, en lisant Varron, que son livre est le livre d’un vieillard, verte et saine vieillesse d’esprit et de corps; ce livre, nous l’avons vu, fut écrit à quatre-vingts ans.

Si maintenant, rassemblant ces traits épars et divers, nous cherchons, et dans les débris de Varron et dans ce qui nous reste de lui, et dans les témoignages des anciens, à saisir et à fixer sa physionomie, et la part qu’il eut dans le mouvement

varron.

intellectuel de son temps, nous trouverons peutêtre que Varron a été un initiateur plutôt qu’un écrivain. Possesseur d’une vaste et précieuse bibliothèque, il a voulu en quelque sorte la rendre publique, en faisant connaître par des extraits, plus souvent que par des ouvrages complets, les richesses qu’elle renfermait; car c’est ainsi, ce me semble, qu’il faut comprendre, ce que dit Aulu-Gelle, de ces quatre cent quatre vingt-dix traités qu’il aurait composés à l’âge de soixante-dix-huit ans ; et l’on sait que Yarron vécut encore longtemps.

Yarron continue et complète Caton, envers lequel il est parfois trop sévère. Comme lui, il a écrit sur tous les sujets et mérité, outre l’épithète de polygraphe que lui donne Cicéron, cet éloge de Quintilien, éloge que Pline faisait aussi de Caton, d’avoir presque embrassé dans ses ouvrages l’universalité des connaissances humaines : Quam multa ! imo paie omnia tradidit Varro. Mais on comprend que ces connaissances relativement étendues devaient être nécessairement superficielles et incomplètes , et qu’elles durent être facilement dépassées, quand la Grèce tout entière se fit l’institutrice de Rome. J’attribuerais un peu, je l’avoue, à cette circonstance, et aussi au défaut d’ensemble et d’unité, la perte des ouvrages de Varron. De nouveaux et plus complets ouvrages sur les mêmes sujets durent les faire négliger ; le style avait vieilli aussi : il en faut moins

VA.RR0N

pour perdre les meilleurs ouvrages. ‘N’oublions pas d’ailleurs le pillage de la maison de Varron, où ses manuscrits avaient dû périr en grande partie avec ses livres : Ex quibus multos , dit Aulu-Gelle, cum proscriplus esset , direplis bibliothccis suis , non comparuisse. Mais, tel qu’il nous reste, incomplet et mutilé, Varron n’en est pas moins un auteur considérable : monument dégradé, rompu, mais dont les ruines sont encore éloquentes et les révélations précieuses : la vieille Rome s’y reconnaît. En un mot, Varron nous paraît mériter celte admiration de Pétrarque, qui le plaçait entre Cicéron et Virgile :

Qui vid’ io nostra gonte aver per duce Varrone, il terzo gran lurae romano Che quanto ’l miro più, lanto più luce.

( Trionfo delta fama, c. III.)

MÉCÈNE

Calamistros Mœcenalis.

( Dialogue des Orateurs, c. xx.)

La critique n’a point encore fixé d’une manière certaine la date de la naissance de Mécène, qui peut cependant se placer entre les années 73 et 63 . Né à Arezzo, ville d’Étrurie, Mécène avait la prétention de descendre, des anciens rois de ce pays, et les poètes qu’il protégea ne manquèrent pas de rappeler souvent cette généalogie authentique ou supposée. Les premières années de Mécène échappent à l’histoire; mais on peut croire qu’elles furent, ainsi que celles des jeunes Romains riches et d’une famille distinguée, consacrées à l’étude et à acquérir ces connaissances et ce goût délicat qui firent plus tard les mérites de Mécène. , Ce fut probable-

MÉCÈNE

ment à Apollonie, où le conduisit sans doute le désir de perfectionner par la culture grecque son éducation , qu’il eut occasion de connaître Octave, et de lier avec lui cette amitié qui ne devait plus se démentir, de la part de Mécène du moins. Ce fut le premier et constant bonheur politique d’Octave, que cet attachement de Mécène. Dès lors, et dans toutes les circonstances, nous trouvons auprès de lui le sage conseiller qui sut avec tant d’habileté préparer et maintenir cette fortune surprenante de l’héritier de César. Ce fut Mécène qui conseilla à Octave cette déférence trompeuse envers Cicéron, dont la bienveillance et la protection lui furent si utiles ; Mécène qui, entre Octave et Antoine, ménagea, après la bataille de Modène, cette réconciliation si fatale à la république, à Octave si nécessaire; Mécène. enfin, qui une seconde fois, et au moment où la division d’Antoine et d’Octave allait peut-être les livrer à la hardiesse généreuse de Sextus Pompée, les réunit par le mariage de la sœur d’Octave avec Antoine. Mécène paya aussi de sa personne. Dans la guerre de Modène, à Pérouse, en Sicile, à Actium, on le vit à côté d’Octave; mais ce courage disparaît devant ses services politiques. Quand Octave fut devenu Auguste , les conseils de Mécène, toujours prudents et habiles, ne lui manquèrent pas. Dans cette délibération où Auguste, avec peu de sincérité, on le peut croire,

MÉCÈNE. 107

demandait s’il devait quitter le pouvoir, Mécène, on le sait, le lui montra comme son seul refuge ; et cet avis, qui flattait sans doute la secrète pensée d’Auguste, était en même temps, à y bien regarder, le meilleur et le plus profond. Le gouvernement de ISempire fut quelque temps comme partagé entre Auguste et Mécène ; Auguste lui confia le sphinx, sceau du pouvoir. Rome soumise, tout n’était pas pacifié ; au dehors, des peuples, jusque-là rebelles, à soumettre, l’honneur des aigles romaines à venger, forcèrent souvent Auguste à quitter Rome ; Mécène alors y veillait pour lui : habile à prévenir, à déjouer les complots qui se formaient sans cesse contre le pouvoir nouveau ; habile quelquefois aussi à les faire naître, ou du moins à les laisser se développer, quand ils pouvaient servir les desseins de son maître. Ce fut ainsi que, dans un moment où Auguste éprouvait de Ja part des Romains quelque résistance, Mécène, pour lçur faire sentir la nécessité de . ce pouvoir d’un seul, contre lequel ils s’indignaient en secret, favorisa des troubles qui, effrayant les citoyens, achevèrent de consolider la domination d’Auguste.

Mais enfin Rome et le monde se turent devant Auguste. Mécène alors crut pouvoir se livrer à un repos, qu’il sut encore rendre utile à son maître. Les esprits étaient contenus, mais non gagnés. Mécène travailla à en obtenir cet assentiment volon-

MÉCÈNE

taire à l’empire d’Auguste, qu’ils lui refusaient encore. Il alla chercher, il découvrit les poètes qui devaient faire oublier Octave pour ne plus montrer qu’Auguste ; il les conduisit auprès du prince, et dans cette cour qu’ils devaient immortaliser. Qu’est-il besoin de rappeler ici Horace, Virgile, et tant d’autres qui furent, non les protégés, mais les amis de Mécène? C’était pour eux que s’embellissaient, à eux que s’ouvraient ces jardins, dont la magniticence et la beauté étaient une des merveilles du luxe romain si excessif pourtant. Le palais de Mécène, qui s’élevait sur le mont Esquilin, semblait dans son orgueil défier les nues; la tour en était célèbre. Là

anssi se préparaient en silence ces desseins de la

politique, où le monde était compris; là venait quelquefois Auguste consulter son fidèle ministre, ou bien oublier auprès de lui les soucis de la grandeur, les fatigues du Pouvoir. Mais cette maison de Mécène, dont le faste effrayait Horace, ces jardins où, rival. et vainqueur d’Hortensius, il avait rassemblé, à côté des chefs-d’œuvre des arts, les raffinements et les délicatesses d’une sensualité ingénieuse, d’une hospitalité attentive, offraient surtout aux muses une agréable retraite. Mécène ne se contentait pas d’encourager les lettres, il les cultivait. Poète et historien, quelques fragments de ses écrits ont échappé à l’injure du temps ; ils nous le montrent tel que nous l’imaginons : partisan d’Épicure, ai-

MÉCÈNE'

mant la vie et craignant la mort ; citons ses vers

dont nous demanderons la traduction à La Fontaine :

'■ Debilem facito manu,

Debilem pede, coxa,

Tuber adstrue gibberum,

Lubricos quate dentes :

Vita dum superest, bene est.

Hanc mihi, vel acuta Si sedeam cruce, sustine.

Mécenas fut un galant homme;

Il a dit quelque part : Qu’on me rende impotent,

Cul-de-jatte, goutteux, manchot, pourvu qu’en somme,

Je vive, c’est assez, je suis plus que content.

Si ces vers expriment les sentiments intimes de

Mécène, ses habitudes extérieures, les délicatesses de son luxe et de sa Vie, la recherche de ses vêtements, la coquetterie de sa personne, la mollesse et l’abandon de ses manières ne se trahissaient pas moins dans les raffinements prétentieux de son style. Sénèque l’a pris pour exemple de l’influence des mœurs sur le langage. Il a montré comment en lui l’homme tout entier se révélait dans l’écrivain. , Des métaphores singulières, des expressions bril-

lantées, des alliances de mots bizarres, l’afféterie en un mot, et le laisser-aller nonchalant et efféminé, tels sont les caractères du style de Mécène.

«< On connaît trop, dit Sénèque, pour que je doive le rappeler ici, quelle était la manière d’être de Mé-

HO

MÉCÈNE

cène, et son allure en marchant, et sa molle délicatesse, et son excessive manie d’être vu, et sa crainte non moindre que ses vices restassent cachés. Eh bien, son style n’est-il pas aussi lâche que les plis de sa robe sans ceinture, son expression aussi prétentieuse que sa parure, que son cortège, que sa maison , que son épouse ? C’était un homme d’un beau génie, s’il lui eût donné une plus saine direction,

' s’il n’avait pas eu peur de se faire comprendre, s’il n’avait porté jusque dans le style le dévergondage de ses mœurs. Voyez son éloquence, c’est celle d’un , homme ivre : elle est obscure, décousue, pleine de licences. Dans son livre sur la Toilette, quoi de plus pitoyable que lorsqu’il dit : « En ce fleuve dont les forêts servent de coiffure à ses rives, voyez les petites barques qui labourent son lit, et qui, poursuivant leur cours, délaissent ses jardins. » Et quel autre que lui a pu dire? « Cette femme à la frisure bouclée, ces lèvres qui se pigeonnent, et qui demandent avec soupir qu’en la portant on ne donne pas à cette tête penchée l’attitude d’un tyran ? — ■ Irrémédiable faction, ils s’insinuent par les festins, tentent les maisons par la bouteille, et poussent à la mort par l’espérance. — Un génie, à peine témoin de sa propre fête, les fils d’une cire amincie, un gâteau de sel pétillant , un foyer autour duquel la mère ou l’épouse fait ceinture. » Et Sénèque ajoute : « Ces locutions si mal construites, si né-

MÉCÈNE. , 4 H

gligemment jetées, prouvent que ses mœurs ne furent pas moins étranges, moins dépravées, moins singulières que son style. On lui accorde un grand mérite de mansuétude; mais lui-même a démenti ces éloges par la mignardise monstrueuse de ses écrits, qui décèlent un caractère mou plutôt qu’indulgent : ce qu’accusent manifestement, et cette élocution tout entortillée, et ces expressions contournées, et ces idées souvent grandes, mais énervées par la manière dont elles sont rendues. » Avant Sénèque, Auguste lui avait reproché ses tresses parfumées, critique que répète l’auteur du Dialogue des Orateurs. Sénèque cependant reconnaît que dans cette affectation on entrevoit une nature qui eût pu être vigoureuse, si le mauvais goût et peut-être aussi un secret dessein ne l’ eussent pervertie. Mécène en effet dans la mollesse voluptueuse de ses goûts, dans les raffinements de ses mœurs et de ses magnificences, conserva une netteté d’esprit et un bon sens remarquables ; phénomène qui ne lui est point particulier, mais qui se retrouve souvent en ces siècles de dégradation morale. L’âme a perdu sa beauté primitive et ses nobles inspirations, mais l’intelligence survit; reine superbe et misérable, elle domine au milieu des autres ruines de l’homme et de la société ; dernière lueur du flambeau divin qui l’éclaire, elle projette ses rayons brillants encore, quoique brisés, sur les

112 MÉCÈNE

arts, sur les sciences, sur la secondé vie de la société et de l’homme, quand est passé son premier âge, l’âge de la foi et de l’imagination. Mécène voulait-il séduire, énerver les Romains par l’exemple de son style, comme par celui de sa mollesse? Essayait-il une double corruption matérielle et intellectuelle? On serait presque tenté de le croire. Toutefois son exemple trouva peu d’imitateurs, en littérature du moins : Virgile et Horace étaient là pour protester. Mais la contagion de ses mœurs fut plus grande; elle s’étendit autour de lui, gagna l’Italie tout entière, et si elle ne commença, elle autorisa, elle étendit la pratique de ces doctrines épicuriennes, qui, mieux que la politique et les empereurs, maintinrent la servitude de Rome après l’avoir préparée.

Mécène cependant vieillissait; il demanda à Auguste un repos que, contre son attente peut-être, Auguste ne lui refusa point. Quelque déplaisir était-il venu refroidir cette amitié si ancienne et si éprouvée ? Tacite attribue ce dégoût à cette inconstance et à cette ingratitude naturelle à l’homme, qui ne peut toujours suffire aux bienfaits ou s’en contenter. Mais cette vue triste du cœur humain, habituelle à l’historien philosophe, n’explique pas complètement ce changement dans une amitié , jusque-là si entière d’un côté, de l’autre si dévouée. Si Auguste n’a plus vu dans Mécène un conseiller

MÉCÈNE

fidèle et nécessaire ; si Mécène a cru devoir demander un repos prématuré, il y avait sans doute à cette résolution d’autres causes que le prétexte banal de la santé. Or ces causes, il n’est peut-être pas impossible de les entrevoir. Quand Muréna, frère de Térentia, épouse elle-même de Mécène, conspira contre Auguste, ce fut Mécène qui, pour prévenir un châtiment qui, en frappant Muréna, l’eût indirectement atteint, lui fit savoir par Térentia que l’on était sur les traces de sa conspiration; que l’on en tenait en main tous les fils. Cette confidence aurait, s’il en faut croire Suétone, indisposé Auguste qui en garda contre son ministre, cette seule fois infidèle, un secret mécontentement. Mais la cause de ce crédit ébranlé de Mécène était ailleurs : c’était une cause domestique. Térentia, la femme de Mécène, belle et orgueilleuse, était, je ne dirai pas aimée, mais recherchée par Auguste. Livie, l’impérieuse épouse d’Auguste, fière et belle aussi, ne lui pardonna point cet amour d’Auguste, soit qu’elle l’eût provoqué, soit quelle le souffrît. Son ressentiment s’attaqua à Mécène, époux, selon elle, trop complaisant ou trop aveugle. Elle lui suscita, dans la confiance d’Auguste, un rival. Il y avait, à la cour d’Auguste, un homme semblable en plus d’un point à Mécène. Comme lui il dissimulait, sous des apparences efféminées, la vigueur et l’activité d’un esprit égal aux plus grandes affaires; modeste, fuyant

MÉCÈME.

les honneurs, ainsi que Mécène, il ne voulut pas s’élever au-dessus de l’ordre des chevaliers, et refusa la dignité de sénateur. Mais il surpassa bientôt par son crédit la plupart de ceux que décoraient les consulats et les triomphes. Ce courtisan habile et discret, c’était Crispus Salluste, le neveu de l’historien. Tel fut le rival adroit qui insensiblement mina le crédit de Mécène ; telles furent les causes qui décidèrent l'ancien ami d’Auguste à se retirer de la scène politique. Mais hâtons-nous de le dire ; si Auguste eut la faiblesse de céder à ces secrètes et jalouses influences; si un moment il méconnut le prix cette amitié si prévoyante et si fidèle, il lut payera un pieux tribut de regrets et lui accordera une juste réparation, quand frappé au sein de sa famille par ces douleurs de père sur lesquelles l’empereur ne peut rien, il appliquera, d’après l’avis de conseils imprudents, à sa fille Julie les lois sur l’adultère qu’il a le premier portées, publiant ainsi, moins qu’il ne le vengeait, l’honneur outragé de sa famille; alors reconnaissant, mais trop tard, le danger autant que l’inutilité de cette sévérité publique, il s’écriera : « Un tel malheur ne me fût point arrivé, si j’avais encore Mécène! » Mécène, de son côté, à son dernier jour, n’oublia point Auguste, et l'institua son héritier.

Mais enfin, dans ce repos, volontaire ou- forcé, qu’il s’était fait, Mécène trouva-t-il le bonheur, ou

• MÉCÈNE

le calme du moins? Calme et bonheur le fuirent également. Une fièvre lente et continuelle, mal d’une ambition trompée ou d’un dévouement méconnu, corrompait pour lui toutes les douceurs de l’opulence et du faste. Vainement, pour se consoler des rebuffades journalières d’une épouse hautaine, rnorosæ uxoris quotidiann répudia, Mécène faisait-il, lorsqu’il pleuvait, dresser sa tente sous le feuillage épais d’un arbre, afin d’entendre frémir les gouttes de pluie et de s’endormir à leur bruit : ni le chant des oiseaux, .ni le son de la musique, ni le bruit du feuillage, ni le murmure de la pluie du ciel que, par un contraste, souvenir sans doute de Lucrèce, il entendait sans la sentir, rien ne le pouvait charmer; toutes ces harmonies de la nature étaient vaincues d’avance et rendues inutiles par les satiétés du luxe et des plaisirs, et Mécène appelait en vain un sommeil qui le fuyait toujours. Et pourtant, si malheureux qu’il fût, il se prenait plus que jamais, il s’attachait à la vie , confiant à l’amitié d’Horace ses craintes de la mort, et à grand’peine rassuré par ses vives et touchantes paroles.

Ainsi vécut, longtemps envié et rarement heureux ; ainsi s’éteignit (vers l’an Savant J. C.) Mécène, redoutant la mort, indifférent du reste sur sa sépulture :

Nec tumulum euro, sepelit nalura relictos 1 insouciance de l’épicurien, qui n’attend rien au delà

MÉCÈNE

du tombeau. Ami dévoué et habile d’Auguste, qui estimait surtout en lui sa discrétion ; politique prudent et tout à la fois résolu , Mécène avait ce coup d’œil pénétrant qui, sous l’impression toujours vive des événements, les juge avec le sang-froid de l’avenir, et peut ainsi les conduire avec cette modération et cette tolérance que le temps amène toujours. Dans les conseils donnés à Auguste par Mécène, il n’en est aucun que l’histoire ait dû blâmer. Si Auguste vainquit la violence de ses premiers penchants politiques, il le dut à Mécène, à Khomme courageux qui, au moment où il allait de nouveau verser le sang romain, lui jeta ces mots : Surge camifex! Si les lors sévères contre les libelles, qui marquèrent les dernières années du règne d’Auguste, ne parurent pas plus xôt, Mécène sans doute les arrêta, en conseillant au prince, contre de telles attaques, le plus sûr et le plus doux des remèdes, le dédain et l’oubli. On s’étonne du jugement sévère que Sénèque porte de Mécène, traitant sa clémence de lassitude de vengeances. Il oublie que ce reproche, juste jusqu’à un certain point à l’égard d’Auguste, ne se peut appliquer à Mécène, qui, étranger à toutes proscriptions , conseilla toujours la douceur. Le jugement de Sénèque, difficile à expliquer, se rattache sans doute à quelques-unes de ces secrètes confidences qu’à la cour de Claude, le précepteur de Néron avait pu recueillir d’une autre Julie.

MÉCÈNE

Quoi qu’il en soit , l’histoire ne peut épouser ces préventions, et dans Mécène elle ne doit voir, oubliant les mollesses de l’homme privé, que le conseiller habile et modéré d’Auguste, le protecteur empressé et généreux des poètes et des hommes distingués qui, de son palais, arrivaient à la cour d’Auguste. Simple chevalier, Mécène, malgré la faveur d’Auguste, se contenta de ce titre, qu’il avait reçu de ses pères. Cette modestie, quand elle ne serait, dans le descendant des rois* qu’une fierté bien entendue, n’en est pas moins un fait qui témoigne hautement du sens profond de Mécène et de l’élévation de son âme.

s VIRGILE..

.... Molle atque facelum Virgilio annueruni gaudentes rare camœoa.

(Horace, Satirei, I, io.J

Virgile naquit dans un bourg près de Mantoue, le 15 octobre 69 avant J. C. Son père, sur lequel on a débité beaucoup de contes, lui fit, on doit le suppo- , . ser du moins, donner une excellente éducation. Il étudia d’abord à Crémone; à dix*sept ans, après avoir pris la robe virile, il alla de Crémone à Milan, et de là se rendit bientôt à Naples. L’érudition, aidée surtout des vers de Virgile, s’e3t plu à retrouver, à recomposer le modeste héritage où se passèrent les premières- années du poète; elle le place sur la rive droite du Mincio, à trois milles environ au-dessous de Mantoue, et proche le village d’Andes ou Pietola, sur un terrain plat, dans un marais

* VIRGILE

couvert de joncs , entre des collines qui, par une pente insensible, s’avançaient jusqu’au bord uni de la rivière. L’imagination aime à se figurer Virgile tantôt rêvant au pied d’un hêtre brisé , au bruit de ces essaims d’abeilles qui bourdonnent dans le creux d’un vieux chêne; tantôt assis auprès des sources sacrées où l’on respire la fraîcheur et l’obscurité, sur ce rocher d’où l’on entend dans le lointain monter et se perdre dans les airs la voix du bûcheron; quelquefois enfin s’égarant avec le Mincio aux lents et sinueux détours, sur ces rives entourées d’une molle ceinture de roseaux, où se jouent et paissent des cygnes d’une éclatante blancheur. C’est dans cette atmosphère brumeuse et tiède, dans cette campagne monotone , sous ce soleil fréquemment voilé que se nourrissait le génie mélancolique de Virgile.

A Naples, Virgile étudia, avec ardeur et opiniâtreté , les lettres grecques et latines , la médecine et les mathématiques. Là dans une douce et obscure jeunesse, il se prépara par l’étude et la réflexion à soutenir ces inspirations du génie poétique, qui déjà sans doute s’éveillaient en lui dans cette vie de solitude et de calme : souvenirs touchants et gracieux, qu’il a consacrés à la fin des Géorgiques :

Illo Yirgilium me tempore dulcis alebat

Parthenope, studiis florentem ignobilis olî.

VIRGILE

Suivant les conjectures des anciens grammairiens et des savants, Virgile aurait étudié la littérature grecque sous Parthénius, lui-même poète distingué,' et auteur d’un recueil de petites historiettes d’amour, que nous avons encore, et même de ce Mqretum , dont la traduction latine peut avoir exercé la jeunesse de Virgile.

La philosophie joignait à ces études ses hauts enseignements ; Virgile les reçut à l’école de Scyron , de la secte d’Épicure , dont Cicéron cite deux fois l’autorité. D’autres lui donnent pour maître un certain Catius l’Insubrien, cité par Quintilien et par Horace.

C’e^Ppeut-être à cette étude de la doctrine d’Épicure , répandue et popularisée dans Rome par le poème de Lucrèce, que Virgile dut ce goût pour les siences naturelles qui ne l’abandonna jamais ; goût qu’au second livre des Géorgiques il a exprimé dans des vers qui semblent en lui un regret de n’avoir pu suivre cette première pente de son génie, cette vocation scientifique. Virgile a voulu, j’imagine , consigner encore ces regrets et ce penchant qui le portaient à étudier et à peindre les secrets, les beautés et les magnificences de la nature , dans l’églogue de Silène, où. il résume avec une si heureuse concision, une clarté si vive et si nette, le système de la création du monde , développé par Lucrèce. Ainsi , la première inclination de Virgile

VIRGILE

avait été pour tes sciences. Mais ces connaissances ne furent pas perdues : l'instruction du jeune homme profita au poète.

Après avoir terminé ses études à Naples, Virgile (tout du moins, et surtout les vers adressés à Scyron portent à le croire) fit à Rome un premier voyage. Là, partagé entre ses travaux et les succès du barreau, il chercha longtemps sa destinée, ou plutôt l’heureux accident qui devait produire au grand jour le génie qui déjà en lui se trahissait. Ce moment arriva. Présenté à Auguste qui le combla de marques d’estime et le recommanda particulièrement à Pollion ; honoré de l’amitié de Mécène, de Yarus , de Gallus , sans inquiétude du côtéfcde la fortune, Virgile put se livrer entièrement au commerce des muses. Ici seulement Virgile va se révéler à nous ; mais avant de le chercher, de le suivre dans les progrès de son génie , rassemblons et fixons les impressions de jeunesse et les influences littéraires qui ont dû agir sur lui.

Trois influences nous paraissent s’étre réunies pour préparer, nourrir, inspirer le génie du poète latin : son enfance élevée au milieu des travaux de la vie champêtre, et attristée du spectacle des guerres civiles; sa jeunesse fortifiée, sous l’influence grecque, par l’étude des sciences et de la philosophie; enfin la protection d’Auguste, qui est venue, en l’encourageant, soutenirson génie qui

VIRGILE

se cherchait. Trois caractères donc dans Virgile : le caractère latin ou champêtre, le caractère savant ou grec et l’élégance monarchique à côté de la physionomie romaine.

Après avoir quelque temps essayé son génie dans quelques pièces, telles que le Moucheron et le More twn, qui nous offrent, le premier, une esquisse du : O fortunatos nimium ; et le second , un crayon de la description du champ du vieillard de Galèse , Virgile s’arrêta enfin à la composition des Bucoliques.

Les bucoliques ou èglogues sont un choix, un choix fait par Virgile entre plusieurs ébauches de sa jedhesse, dont il nous a, dans l’églogue de Mœris , conservé quelques traits. On sait du reste que les èglogues n’ont point été composées par Virgile dans l’ordre où nous les lisons aujourd’hui. Il nous paraît donc nécessaire , pour mieux apprécier le développement de son géniç, de rétablir, avec l’aide des critiques les plus autorisés , l’ordre présumé de leur composition.

La première églogue composée par Virgile est celle qui tient la seconde place dans les éditions ordinaires , et que la plupart intitulent : Alexis. On sait qu’un des premiers poèmes de l’auteur des Bucoliques fut dédié à César auquel le poète avait été recommandé. On conjecture qu 'Alexis est ce poème ; il paraît certain du moins que cette pièce , où le

VIRGILE

talent du jeune poëte brille déjà d’un si vif éclat , le désigna à l’intérêt de Pollion, qui, par une circonstance singulièrement heureuse, vint commander dans la Gaule cisalpine comme lieutenant de Marc-Antoine, lorsqu’en l’année 42, après l’assassinat de César, cette province échut en partage au triumvir :

Pollio amat nostram, quamvis estrustica, musam.

Ce vers de l’églogue suivante , Palcmon , est un indice assez probable de la vérité de cette conjecture. *

La seconde , Palémon (la troisième dans l’ordre accoutumé), se rapporte à l’année 42 : les louanges de *Pollion dont elle est remplie en sont un témoignage , et de plus elle est rappelée dans l’églogue suivante, écrite $ans doute en l’année 41.

Cette troisième églogue, Daphnis, qu’on place ordinairement la cinquième , fut composée, selon une opinion fort controversée, mais très-vraisemblable, à l’occasion de l’apothéose de César, célébrée à Rome par l'ordre des triumvirs, au mois de janvier de l’année 41. Lorsqu’après l’assassinat de César, l’an de Rome 42 , les triumvirs se partagèrent le monde, ils résolurent de distribuer aux vétérans de leur armée les territoires de plusieurs cités qui avaient embrassé le parti de Cassius et de Brutus. Vers la fin de l’année suivante, 41, cette vengeance

VIRGILE

politique s'accomplit. Vainqueur à Philippes, Octave partagea les terres à ses soldats , et l’héritage paternel du poète fut englouti dans ces largesses , prix du sang versé dans les guerres civiles. Virgile vint à Rome , et , grâce à la protection des poètes , précieuse auprès d’Auguste il obtint qu’on lui rendît le champ de ses pères. Pollion et aussi Varus, qui avait succédé au premier dans le commandement de la Gaule cisalpine , se tirent , dans

cette circonstance, les patrons de Virgile ; et la reconnaissance de l’auteur des Bucoliques promet à . Varus, dans l’églogue intitulée Mœris, la récompense que donnent les poètes :

Vare, tuum nomen < , ' ,

Cantantes sublime ferent ad sidéra cycni.

De retour à Mantoue et redevenu maître de son petit champ , Virgile reçut une nouvelle injure ; mécontent de se voir ravir sa proie, le soldat farouche menaça la vie du poète protégé des * muses. Le plus ancien de ses commentateurs , Servius , raconte qu’un misérable centurion , qu’il nomme Arrius, tira même son épée contre le poète qui n’échappa à la mort qu’en së précipitant dans le Mincio. Mais enfin il fut rendu à ses pénates champêtres, et il paraît qu’en sa faveur on fit la même restitution à d’autres habitants de Mantoue. Nous avons dit que le pillage des terres avait eu lieu

VIRGILE

à la fin de l’an 41 : les événements que nous venons de rappeler se passaient donc dans l’année 40. Les deux églogues de Tilyre et de Mœris sont aussi de cette même année , et la suite des faits semble indiquer assez clairement l’ordre dans lequel il faut • placer ces deux pièces. Dans Tityrc tout annonce le trouble d’une calamité récente : t

.... Undique totis Usque adeo turbatur agris!...

C’est le moment où les malheureux colons viennent d’être chassés de leurs chaumières : Nos patriam fugimus ; on ignore encore quel est ce puissant protecteur qui a conservé au seul Tityre le champ où il est né: Iste deus quis sit ? Tityre enfin parle de Rome avec l’étonnement d’une première vue. Dans Mœris aucune de ces circonstances ne se retrouve, et le poète y rappelle expressément, et que son champ lui avait été rendu, et qu’il en avait été une seconde fois dépouillé, et qu’il avait couru risque de la vie; on sait qu’il est désigné , dans cette églogue , sous le nom de Ménalque. Tityre a donc précédé et non suivi Mœris t comme le veulent quelques critiques.

Rien n’indique précisément la date du Silène ; mais Virgile qui, dans l’ églogue 'de Mœris, avait promis à Varus l’immortalité , lui dédie le Silène dans des vers qui nous entretiennent encore au-

VIRGILE

jourd’hui de sa gloire. On a donc assigné avec quelque vraisemblance au Silène le sixième rang et la date de l’an 4Ô.

La date du Pollion ne semble pas douteuse, car elle est donnée par les fastes consulaires. Pollion fut fait consul l’an 39 ; et cette églogüe, la quatrième dans l’ordre ordinaire, se place ainsi naturellement au septième rang dans l’ordre chronologique.

Damon et Alphésibèe, la. huitième églogue, fut composée l’an 38 : c’est encore une date certaine ; le poète .l’a marquée en rappelant l’expédition d’illyrie, dont Pollion eut la conduite cette même année.

Rien ne peut aider à fixer la date de l’églogue intitulée Mêlibèe, vulgairement la septième. Quant à l’églogue intitulée Gallus , Virgile lui-même a pris soin d,’en assigner le rang : elle est la dixième et la dernière.

Extremum hune, Arelhusa, mihi concédé laborera.

De plus une expédition conduite par le consul M, Agrippa à travers les Gaules et au delà du Rhin, lui donne une date précise, l’an 36.

C’est une opinion reçue que dans les Bucoliques Virgile a suivi les traces de Théocrite. Nous ne nions pas que les emprunts de détails faits par le poète latin au poète grec ne soient nombreux. Mais, pour montrer combien Virgile est romain dans les

VIRGILE

églogues, il suffit peut-être de faire voir que, dans ces mêmes églogues, il y en a bien peu qui véritablement appartiennent au genre pastoral. A y bien regarder en effet, il n’y en a que deux, Palèmon et Mèlibêe : dans l’une, deux bergers commencent par se prendre d’injures, puis, se défiant au combat du chant , improvisent à la manière des Italiens modernes, et enfin se proposent des énigmes; dans l’autre, Mèlibêe, deux bergers arcadiens, Arcades ambo, se rencontrent sur les rives du Mincio ; ils égayent leur loisir en rappelant tour à tour de petits poèmes dans leur mémoire :

....Alternos musæ meminisse volebant.

Mais les autres églogues sont-elles véritablement des idylles?

Alexis et Gallus sont deux élégies délicieuses, où la passion a plus de tendresse et de profondeur, la poésie plus d’entraînement et d’éclat que dans Tibulle. Daphnis, c’est la mort et l’apothéose de César; c’est la douleur et le triomphe, dans des vers nuancés tour à tour de mélancolie et de splendeur. Dans Tilyre , dans Méris, s’agit-il de combats de bergers? Ce sont des guerres atroces que nous peint lè poète; c’est le soldat impie, impius miles, qui dépouille le citoyen de l’héritage de ses pères, qui le chasse de son champ avec ces insolentes paroles : Hæc mea surit ; veteres, migrate, coloni ; c’est le pauvre

VIRGILE

exilé qui, en partant, laisse échapper cette plainte touchante : .

Nos patriæ fines et dulcia linquimus arva.

C’est enfin ce cri de malédiction qui s’élance de l’âme du poète :

... .En quo discordia cives Perduxit miseros ! . . . .

« Voilà donc où nous a conduits la discorde, malheureux citoyens! * Silène est un véritable dithyrambe, où, ressuscitant un vieux système de philosophie physique et quelques antiques fables , le poète chante l’origine des choses et les merveilles de la création; et puis, emporté par son enthousiasme, nous entraîne dans les pâturages de Crète à la suite Pasiphaé, folle de son horrible amour. Damon et Alphésibée , qu’est-ce autre chose qu’un double chant lyrique, avec ses strophes et ses refrains, où le désespoir de l’amour et les mystères d’une magie passionnée sont peints avec toute l’ardeur qui convient à l’ode? Pollioh est un autre poème tout lyrique, sinon par la forme, au moins par la sublimité des idées et l’éclat des paroles ; c’est la prédiction d’un long avenir de félicité pour les hommes, et la mystérieuse naissance d’un enfant que les dieux envoient à la terre pour changer les destinées de Rome et de l’univers.

VIRGILE

Les églogues offrent donc un caractère profondément distinct des idylles de Théocrite ; ce sont moins des scènes pastorales, que des petits poèmes, élégies tour à tour et chants lyriques, drames champêtres dans lesquels figure souvent Virgile luimême sous un nom pastoral. On peut en outre, dans les Bucoliques mêmes, signaler une différence.

Les premières semblent plus particulièrement inspirées à Virgile par les humbles solitudes de son village d’Andes ; les secondes se ressentent un peu de l’influence de son séjour à Rome. Les unes sont remplies des airs champêtres et des images qu’il emprunte à une nature luxuriante et fleurie ; les autres retentissent pour ainsi dire déjà de ces sons qui annonçent le poète épique.

Des Églogues aux Gèorgiques en effet il n’y a qu’un pas; et si les conseils de Mécène décidèrent Virgile à le franchir, ils ne firent que répondre à la pensée secrète du poète, pensée vague peut-être encore et flottante, mais déjà conçue. Par un merveilleux accord, l’aspiration secrète du poète répondait au dessein du ministre d’Auguste. Mécène en effet, on ne peut le méconnaître, en conseillant , et non en imposant à Virgile le sujet des Gèorgiques ( mollia jussa ), eut une pensée politique; il voulait, non pas comme on l’a dit, attacher à l’agriculture les vétérans auxquels Auguste, à l’exemple de Sylla et d’autres vainqueurs dans les guerres civiles, avait

VIRGILE

distribué les terres des vaincus, et qui en grande partie les avaient, non pas cultivées, mais dissipées en débauches ; son dessein était plus élevé et plus étendu : c’étaient tous les Romains pour ainsi dire qu’il voulait ramener à cet art qui avait fait l’étude, la gloire et la vertu de l’antique Italie : Tibi res antigua laudis et artis , dira justement le poète; art que Varron avait enseigné, qu’il se plaint aussi de voir abandonné, et que Virgile rappellera en vers si profondément sentis à la fin du premier livre des Géorgiques :

Hanc olim veteres vitam coluere Sabini,

Hanc Remus et frater; sic fortis Etruria crevit

Scilicet, et rerum facta est pulcherrima Roma.

Ce soin de rappeler les Romains à l’amour et à la culture des champs, était essentiellement moral en même temps que politique et social; ainsi en effet se reposaient, se fixaient, dans les calmes et salutaires travaux de la campagne, des esprits si longtemps agités et qui avaient changé en instruments de guerre le fer destiné à nourrir et à féconder le sein de la terre. Politique sage autant que prévoyant, Mécène voulait l’apaisement des esprits par le travail et le calme, des champs, et non par la satisfaction des besoins que les grandes villes créent plus qu’elles ne les contentent, et qui amènent promptement, à côté de l’excès du luxe, l’excès de la misère :

132 VIRGILE

dans la Rome de marbre, on vit bientôt grandir le prolétariat : le mot est d’origine latine.

Le désir de Mécène était donc profondément sage; mais il eut une bonne fortune que n’a pas toujours la politique, même dans sa sagesse. Pour remplir son vœu, il rencontra le génie, un génie nourri dans l’amour des champs : Rura amem, sylvasquc inglorius, c’eût été l’ambition de Virgile. Né pour les affections douces et bienveillantes , détestant la guerre par horreur du sang, et la guerre civile par souvenir de ses malheurs personnels, Virgile a répandu ces sentiments dans les Géorgiques. Les Gèorgiques sont avant tout nationales et romaines; il ne faut pas se laisser tromper à ce vers ;

Ascræumque cano Romana per oppida carmen.

C’est un hommage que Virgile, toujours pieux et modeste, rend à son devancier; ce n’est pas une dette dont il s’acquitte. Il y a en effet bien peu de rapports entre les deux ouvrages de Virgile et d’Hésiode, les Géorgiques et les Travaux el les Jours. C’est

Varron et non Hésiode , que Virgile a pris surtout pour guide. Le plan des Gèorgiques est simple. Le sujet est d’abord annoncé en quelques vers, selon la règle du poème didactique;’ mais bientôt, et par un de ces mouvements qui viendront si souvent et toujours avec tant d’ à-propos ranimer ou plutôt prévenir la sécheresse du genre, dans une invocation

VIRGILE

éclatante de poésie et des teintes champêtres les plus * brillantes, le poète s’élève, par une gradation savante, jusqu’à ce ciel où il va marquer la place d’Auguste. Cet art que nous signalons dès le début est celui de tout le poème. Sans cesse, Virgile y triomphe de l’aridité et de la langueur des préceptes, par d’heureux contrastes et d’agréables descriptions. Ainsi au premier chant, quand il a dit à quelle époque il faut commencer et comment il faut renouveler sans cesse les travaux de la campagne, il rompt l’aridité de ces détails par l’épisode si connu de l’invention des arts parla nécessité. Dans tous les livres, c’est le même artifice toujours ingénieux. Je ne parle pas des quatre grands épisodes qui forment pour chaque chant un si magnifique encadrement, mais de ces petits tableaux qui, habilement placés de distance en distance dans le poème, y répandent une vive clarté et y ouvrent de si charmantes perspectives : ainsi , au premier livre, la description d’un orage d’automne; au second, l’incendie d’une forêt; au troisième, l’opposition des deux zones, la zone torride et la zone glaciale ; au quatrième, le vieillard des bords du Galèse. Dans ces tableaux mêmes, sont comme incrustés des médaillons d’un travail fin et délicat, qui tous renferment une scène charmante et pastorale ; tels sont : les plaisirs et les occupations de la campagne dans les jours d’hiver; le repos des tra-

VIRGILE

vaux, les jours de fêtes religieuses; l’épisode de Héro et Léandre ; enfin cette perspective ouverte sur les jardins que le poëte regrette de ne pouvbir chanter.

Mais, le dirai-je? ni ces ornements si simples et si agréables pourtant ; ni le tour heureux que le poëte sait donner à ses pensées; ni les mouvements dont il anime la sécheresse des préceptes, ne suffiraient peut-être à en vaincre les difficultés. Ce qui fait vivre tout ouvrage, un ouvrage didactique surtout, c’est la précision et le charme des détails : or c’est là l’habileté suprême de Virgile; là qu’éclate la vigueur de son génie ; là que porte tout son effort :

Nec sum animi dubius verbis ea vincere magnum

Quam sit, et angustis hune addere rebus honorem.

Ces difficultés, il en triomphe par la netteté, la force, l’éclat de son expression, la justesse du précepte si exactement donné que longtemps après, nous le savons par Pline l’Ancien, Virgile faisait encore autorité ; et aussi par un double secret, qui est celui des grands poètes, l’art de mettre une idée morale et un sentiment dans un précepte. Qui ne se rappelle le :

Parcendum teneris ,

qui peut s’entendre sans doute, comme on l’a fait, des soins délicats que l’on doit à l’enfance, mais où j’aime mieux voir les ménagements que demandent

Digilized by GoogI

• VIRGILE. 135

lès âmes tendres et sensibles, comme était celle de Virgile? le:

Optima quæque dies miseris mortalibus ævi Prima fugit....,

regret si touchant exprimé sur les joies fugitives de la jeunesse; et par-dessus tout ce vers qui montre que Virgile a connu le cœur de la mère comme il a exprimédans Didon celui de l’amante. Voici de jeunes plantes qu’on a transportées dans un autre climat et dans un autre terrain : rendez-leur, dit le poète, rendez-leur l’air, le soleil, la terre qu’elles ont quittés; qu’arrachés si jeunes au sol natal, ces pauvres exilés puissent au moins en conserver quelque souvenir :

Mutatam subito ignorent ne semina matrem!

Voilà comme Virgile sait renfermer un sentiment dans un précepte; voici maintenant comment dans un précepte il met une leçon mqrale. Je laisse le :

.... Adeo in teneris consuescere multum est !

Tournez-vous d’un autre côté : regardez ces arbustes qui s’élancent dans les airs, riants et vigoureux, il est vrai, mais stériles; eh bien, ces espèces ingrates, cultivez-les avec soin ; remuez profondément le sol qui les nourrit, c’est-à-dire l’âme qui est leur véritable vie; étudiez-en les secrètes propriétés, et bientôt elles auront dépouillé leur naturel sauvage , et ,

VIRGILE

habilement dirigées, elles suivront dociles toutes les directions que l’art voudra leur donner :

Exuerint sylvestrem anirnum, cultuque frcquenti In quascunque voles artes haud tarda sequentur;

magnifique emblème de ce que peuvent des soins intelligents; tout le secret de l’éducation est là. Je ne veux point multiplier ces exemples, fleurs charmantes et champêtres qu’à chaque pas on peut cueillir dans ces douces Géorgiques , et qui aujourd’hui encore ont toute leur fraîcheur et tout leur parfum. J’ai hâte d’arriver à ce qui est la physionomie profonde, la vie intime des Géorgiques , je veux dire l’inspiration toute romaine. Répandue dans tout le poëme, cette inspiration éclate parfois en accents lyriques; ainsi au second chant, dans cet éloge de l’Italie, magnifique prélude de la prédiction d’Anchise et du bouclier divin d’Ënée; dans le début du troisième livre, où l’amour des champs se mêle si ingéieusement à l’éloge d’Auguste; enfin dans le quatrième, où le poète semble, par un ton plus élevé, préluder à YÈnèide ;

.... Cæsar dum magnus ad altum Fulminât Euphraten bello

Tel est, rapidement esquissé, le poëme des Géorgiques, poëme si champêtre tout à la fois et si national ; si harmonieux dans la composition , si charmant dans les détails, si calme et si animé tout

YÏKGILU.

ensemble; poëme parfait, où l’image et le sentiment n’enlèvent rien à l’exactitude du précepte, et le précepte à la.richesse du vers ; où tous les tons s’accordent, toutes les nuances se fondent si habilement; où, par des gradations si savantes que l’art y disparaît, le poète sait tour à tour descendre sans s’abaisser jusqu’aux accents les plus simples, et 1 s’élever aux inspirations les plus hardies de la poésie , faisant pressentir dans l’auteur des Geor- 0 iques l’auteur de YÉnêide, comme dans les Bucoliques il avait fait pressentir celui des Gèorgiques :

Mox tamen ardentes adcingar dicere pugnas Cæsaris, et nomen fama tôt ferre per annos,

Titoni prima quot abest ab origine Cæsar.

Car c’est le caractère de Virgile de s’être graduellement préparé et élevé aux diverses splendeurs de son œuvre poétique; et, semblable à ces colombes qu’il nous montre planant d’un vol toujours égal au-dessus de la tête d’Énée, de s’être constamment soutenu dans les hauteurs sereines où le portait successivement son calme mais puissant génie.

Si les Gèorgiques avaient été composées sur les conseils de Mécène, l’Énéide le fut sous l’inspiration d’Auguste. A cette occasion on peut remarquer que les différentes protections qui tour à tour encouragèrent le génie de Virgile marquent en quelque sorte les phases diverses par lesquelles la répu-

VIRGILE

blique devint l’empire. À son début, Virgile rencontre d’abord le patronage de Varius , de Pollion et de Gallus, temps incertain où Antoine et Octave se disputent l’héritage de César : c’est la date des Bucoliques; puis Mécène, secondant habilement la politique d’Auguste, prend en main la direction de l’esprit public; c’est l’époque des Géorgiques. Enfin l’empire est établi : Auguste alors recherche lui-même et protège les poètes ; il inspire l’Ênéide. L’Enéide est un poème national et monarchique tout à la fois. Le berceau de Rome et les origines de la famille des Jules, la gloire de la patrie et la consécration d’Auguste y sont heureusement réunis. Dans le début du troisième livre des Géorgiques, Virgile avait déjà préludé à cette glorification d’Octave, et fait briller sur son front cette auréole de héros prédestiné, que devaient y réfléchir plus vivement la prédiction d’Anchise et le bouclier d’Énée. Mais Virgile avait-il dans ce sujet de l’Énéide, si habilement choisi au point de vue monarchique et national, trouvé la matière d’une véritable épopée? On en peut douter.

Un épisode de l’histoire d’un peuple, son histoire même tout entière ne peuvent suffire à un poème épique. A ce poème, pour sujet, il faut un cycle complet de l’humanité, ou du moins un événement où l’humanité tout entière se trouve engagée. Ainsi Homère retrace et ferme les temps héroïques,

VIRGILE

premier développement de l’humanité ; Dante résume la foi religieuse du moyen âge ; Milton décrit la chute de l’homme, dont Klopstock chante la délivrance : tous ces poèmes embrassent la vie, la pensée ou la croyance d’un monde entier. Le sujet de l’Ënéide, auquel se fixa Virgile, offre-t-il ce mérite d’une grande époque, d’un intérêt puissant pour l’humanité? et avant tout a-t-il cette unité qui ffet des poèmes d’Homère, de celui de Dante, l’expression complète et profonde d’une civilisation tout entière? nous ne le croyons pas; mais la faute n’en est pas au poète.

Le peuple romain n’est point un peuple primitif et un; double est son origine, et double son histoire. Dans le développement de l’humanité, il est peut être un progrès , mais il n’est point une face nouvelle. Rome continue la Grèce, en la copiant ; elle lui emprunte ses dieux, ses fables, sa littérature, son histoire. Tout ce vieux Latium est recouvert des ruines et des formes anciennes ; l’empreinte grecque y efface tous les types indigènes : l’Italie n’est qu’une colonie de la Grèce. De là le premier vice de YÉnêide.

Aussi, pour arriver à son véritable sujet, pour toucher le sol de l’Italie, que d’obstacles le poète n’a-t-il pas à surmonter ! Il lui faut, avant d’aborder à la cour de Didon, passer par la chute et sur les rives fumantes de Troie. Les six premiers livres

no

VIRGILE

de l’Énéide ne sont, à proprement parler, qu’une introduction. Ainsi, mêlant l’histoire ancienne à l’histoire romaine, il est obligé de confondre deux civilisations distinctes : la civilisation, ou, si l’on veut, la barbarie grecque et l’élégance monarchique du siècle d’Auguste. Aussi tous ces héros qui nous viennent de Troie ont-ils un caractère bâtard qui ment à leur origine. Nous les avons vus dans l’Iliade avec des proportions héroïques, avec le grandiose de ces temps où vivaient encore les demidieux , et nous les retrouvons métarmophosés en fidèles et discrets conseillers; aux qualités physiques ont succédé les vertus morales : en passant les mers ils ont vieilli d’une civilisation.

Tels sont les compagnons d’Énée ; tel est le défaut de l’Ënéide, ou plutôt de l’histoire romaine et du siècle de Virgile. Le poète lui-même l’a compris. Aussitôt qu’il a mis le pied sur la vraie Italie, sur la terre et sur les races primitives, il sent qu’il a pris réellement possession de son sujet; qu’il touche aux sources vives et fécondes, et, dans son transport, il s’écrie :

.... Major rerum mihi nascitur ordo;

Majus opus moveo. . . .

Il faut le dire tout d’abord : les deux moitiés du poème, la partie que j’appellerai troyenneetla partie romaine, ne se joignent pas d’une manière bien

VIRGILE

étroite, quelque industrieux que soit l’art du poète; mais on peut, pour sa justification, 'répondre que l’unité littéraire de composition qui paraît manquer, est suppléée par une autre et plus profonde unité, l’unité historique. Dans les destinées de Rome les Troyens sont de moitié ; ils sont la souche de la grandeur romaine ; ils sont dqnc l’introduction naturelle du poëme, et l’on peut, jusqu’à un certain point, dire que cette action qui se poursuit au sein du Latium a son exposition nécessaire dans Troie, si elle a son dénoûment à la cour de Latinus. Ceci expliqué, que de beautés neuves et brillantes! Ici Évandre, son chaume hospitalier qui pourtant a abrité un Dieu ; le chien fidèle de ce roi patriarcal ; ce réveil au chant matinal des oiseaux : tableaux si simples et cependant si grands mis en regard de ce bouclier où se déroulent les phases diverses de la grandeur romaine ; plus loin, le dévouement héroïque de Nisus et d’Euryale et leur amitié immortelle comme la roche du Capitole ; la séparation d’Évandre et de Pallas; le retour funèbre du jeune et malheureux guerrier; le désespoir du père; la piété filiale de Lausus ; Camille, type brillant et délicat des Glorindes modernes : toutes scènes pathétiques où éclate en accents si doux et si tristes la sensibilité de Virgile; créations sublimes d’une puissante imagination, surtout révélations intimes et splendeurs nouvelles de l’âme humaine;

VIRGILE

richesses intérieures, pour la première fois manifestées pour le plaisir et l’instruction de l’humanité tout entière. Et ce n’est pas le seul côté neuf et original de ces six derniers livres. Les héros y grandissent comme les caractères; ce ne sont plus des copies effacées , des imitations des héros grecs; plus de fidèle Achate, de brave Gypas, de courageux Cloanthe , de sage Ilionée , ces héros homériques en raccourci; mais c’est Mézence farouche, impitoyable, contempteur des dieux et tyran des hommes, indomptable, fermé à tout sentiment humain ; je me trompe : au fond de ce cœur un sentiment subsiste encore dans la ruine de tous les autres, l’amour paternel ; une larme lui échappe à la mort de son fils. Le rival d’Ënée, Turpus, est un noble rival ; il a la franchise et l’audace, l’élan et la générosité ; son seul défaut, c’est de paraître éclipser Énée. Énée, j’en suis fâché pour lui et pour le poète, Énée, c’est un peu Auguste; ce qui, soit dit sans épigramme, n’a pas permis à Virgile d’en fàire un héros.

On le voit : ici tout est romain ; dans ces six derniers livres Virgile reproduit la physionomie du vieux Latium avec une fidélité qui, même aujourd’hui, sert, on le sait, de guide à l’archéologue, en même temps qu’elle peut encore intéresser la fierté nationale : poète original tout ensemble et poète industrieux , et qui n’est pas le second après Homère ,

VIRGILE. 443

mais , à côté d’Homère , une autre et nécessaire expression de l’humanité, à cette époque critique où le monde romain, travaillé tout à la fois par un esprit philosophique nouveau, le souffle de Platon, et le levain du christianisme, prêt à fermenter, allait enfanter un autre empire, réalisant ainsi, dans un sens mystique, la prédiction du poète :

Imperium sine fine dedi. . . .

Les six derniers livres, voilà donc le côté vierge, national, dramatique de l’Ënéide; les six premiers ne sont qu’un doux reflet, une dégradation brillante et artificielle d’une autre époque. Ainsi l’histoire romaine tout entière, l’histoire du peuple-roi n’a pu suffire à une épopée. Il ne faut pas s’en étonner : dans le développement de l’humanité, ce peuple n’était qu’une évolution : il achevait le monde grec, qui l’avait enfanté, et préparait le monde moderne.

C’est là l’inconvénient d’un peuple comme d’une époque transitoire. Mais ces siècles intermédiaires, placés pour ainsi dire entre deux mondes et sur les limites de deux civilisations, ont aussi leur beauté et leur grandeur. S’ils n’offrent pas un caractère net et fortement prononcé, ils ont des traits vagues et indécis qui ne sont pas sans grâce ; ils réfléchissent quelque chose de l’avenir ; ils sont en quelque sorte prophétiques. Tel est le caractère de Virgile. En lui

VIRGILE

se trahissent deux traits de la physionomie moderne ; deux sentiments qui, tels qu’il les a exprimés, n’appartiennent pas à la société ancienne : l’amour et la philosophie.

C’est dans le quatrième et le sixième livre de

l’Énéide que se montrent principalement ces deux

faces nouvelles. Virgile a, il est vrai, emprunté à quelques poètes qui l’avaient précédé, aux tragiques et à Apollonius de Rhodes, quelques-unes des cou- . leurs qui lui ont servi à peindre l’amour de Didon : Ainsi les premiers symptômes de cet amour, ses premières inquiétudes :

At regina, gravi jamdudum saucia cura,

‘ Vulnus alit venis et cæco carpitur igni.

Multa viri virtus animo, multusque recursat Gentis honos : bærent inüxi pectore vultus,

Veibaque, nec placidam membris datcura quietem,

sont une traduction presque littérale d’Apollonius de Rhodes.

Virgile lui doit encore ce serment que Didon appelle au secours de sa vertu chancelante :

Sed mihi vel tellus optem priusima dehiscat,

Vel Pater omnipotens adigat me fulmine ad umbras, Pallentes umbras Erebi, noctemque.profundam,

Ante, pudor, quam te violo* aut tua jura resol vo!

Mais ce sont là des ressemblances inévitables d une passion partout la même, en tant que pas-

VIRGILE. 145

sion , mais qui se modifie sous les influences diverses delà civilisation. Du reste, bientôt se montrent des nuances différentes qui indiquent dans Virgile un sentiment moral, une délicatesse de pudeur nouvelle. Apollonius décrit aussi l’hymen de Médée et de Jason ; il entoure cette pompe ndptiale des images les plus riantes , des plus fraîches couleurs : « sous leurs pieds sont étendus des tapis ; les nymphes dans leur sein d’albâtre leur apportent des fleurs odoriférantes ; partout retentissent les chants de l’hymen et les sons de la lyre. » Si l’on se reporte maintenant à l’entrevue d’Énée et de Didon, que ce tableau est différent du premier ! Ici point de riantes images ; les éclairs seuls servent de flambeau nuptial, et, dans leur grotte, les nymphes font entendre , au lieu de chants , le cri plaintif de la pudeur mourante.

Cette idée de la pudeur sacrifiée à l’amour se retrouve d’une manière bien frappante dans un autre passage; elle atteste, entre Catulle et Virgile, une différence de sentiments presque aussi grande que celle qui existe entre Virgile et Apollonius. Abandonnée par Thésée, Ariane éclate en reproches; elle lui rappelle ce qu’elle a quitté pour lui : son père abandonné , son frère trahi pour sauver Thésée :

Certe ego te in medio versantem turbine lethi Eripui, et potius germa num amittere crevi;

VIRGILE

An patris ausilium sperem quemne ipsa reliqui, Respersum juvenem fraterna cæde secuta?

Didon aussi, pour retenir Énée, rappelle tous les sacrifices qu’elle a faits à son amour; mais que ses motifs sont plus délicats !

Te propter Libicæ gentes Nomadumque tyranni Odere ; infenei Tyrii ; te propter eumdem Exstinctus pudor, et, qua sola sidéra adibara,

Faraa prior.

Ce sacrifice de la réputation et de la pudeur, rappelé comme un des motifs qui doivent le plus fortement attacher Énée à Didon, comme la plus grande marque de tendresse qu’elle ait pu lui donner, est un trait particulier à Virgile, et qui trahit dans l’amour un sentiment moral jusque-là in-

connu.

Il est une autre face sous laquelle Virgile a montré l’amour, une couleur nouvelle qu’il ne doit à personne, et que son âme seule lui a fournie; je veux dire la mélancolie qu’il a répandue sur les derniers moments de Didon. Ces dépouilles, gages chers encore d’un amour trahi; cette pâleur mortelle empreinte sur le visage de Didon ; cet appareil touchant qui entoure son bûcher funéraire; enfin Didon, déjà environnée des ombres de la mort, at-*tendrie à la vue du glaive fatal, jetant un triste regard vers le passé, saisie, au souvenir d’Énée, de

VIRGILE

honte et de désespoir, tout cela n’appartient qu’à l’âme de Virgile, et aussi à un siècle déjà travaillé d’une secrète inquiétude, et commençant à son insu une révolution morale.

Tels sont les traits qui, dans Virgile, présentent un tableau neuf et profond de l’amour. L’amour, s'il n’a pas encore toutes les luttes , tous les scrupules, toutes les délicatesses de la tendresse chrétienne, en a déjà la pudeur, les remords et la tristesse.

Si Virgile a peint, dans le IV e livre, la passion avec une sensibilité si vive et si profonde, une délicatesse exquise qui semble une divination de la pudeur chrétienne, il a, dans le VI* livre, merveilleusement pressenti le spiritualisme moderne en se rendant l’interprète inspiré des plus hautes pensées de Platon.. Si l’on veut en quelque sorte mesurer les progrès qu’avait faits la civilisation d’Homère à Virgile, il suffit de comparer le VI* livre de YÊnèide au XI* de Y Odyssée. Entre l’enfer de YOdyssêe et l’enfer de YÊnèide l’intervalle est immense. La pensée et la perfection d’un peuple se trouvant surtout dans sa doctrine religieuse i dans les châtiments qu’il attache aux crimes, dans les récompenses qu’il donne à la vertu, cherchons, dans ce double tableau retracé par Homère et par Virgile, les caractères et les différences des deux civilisations. Homère ne va pas

VIRGILE

au delà de la fable ancienne : Titÿus, Tantale, Sisyphe, grands coupables sans doute, mais qui rappellent moins une violation de la loi morale que le souvenir de ces luttes terribles qui remplirent les temps fabuleux de la Grèce. Virgile a aussi retracé ces vengeances des dieux : c’est la partie grecque de son poème, la partie empruntée à l’ancienne croyance; il va maintenant, à côté des doctrines spiritualistes du Phédon, exprimer les idées nouvelles de justice et de crime que le temps a mises dans la société : il a été grec; il va être romain : il se souvient des guerres civiles :

• « Plus loin sont enfermés ces frères jadis' armés contre leurs frères; ces fils dénaturés dont un père subit les outrages ; ces infidèles patrons, spoliateurs de leurs clients ; ces avares , couvant seuls autrefois leur trésor inutile, et qui refusèrent une obole à l’indigence : ce nombre est infini ; là sont encore et 'les lâches adultères, tombés sous un fer vengeur; et ces furieux, égarés sous des drapeaux impies; et ces parjures qui trahirent leurs serments et leurs maîtres. »

Ces punitions attachées à la violation des sentiments et des lois de la nature ; la haine fraternelle, l’absence de respect filial, de bonne foi, de charité, nec partem posuere suis ; la trahison , la bassesse vendant à prix d’or la justice ou la patrie, lui imposant un maître; les joies coupables du cœur,

VIRGILE

mala mentis gaudia, placées à côté du cortège ancien des enfers, punies comme l’étaient les attentats de Thésée envers les dieux ; cette voix terrible :

Discite justitiam moniti, et non temnere divos,

toutes ces profondes et magnifiques pensées indiquent un ordre moral nouveau.

Supérieur à Homère, et à tous les poètes qui l’ont précédé dans la peinture des crimes et des ' vengeances célestes, Virgile l’est plus encore dans le tableau des récompenses qu’il accorde aux hommes vertueux, et des caractères auxquels il reconnaît la vertu :

« Sous des berceaux odorants sont des guerriers fidèles dont le sang versé dans les batailles coula pour la patrie; les saints pontifes dont la vie fut • chaste et sans tache; les poètes religieux, qui ne firent entendre que des chants dignes d’Apollon ; ceux enfin qui, par des bienfaits, ont mérité de vivre dans la mémoire : tous rayonnent, le front ceint d’un bandeau plus blanc que la neige. »

Virgile nous montre des gloires vertueuses, des triomphes pacifiques ; tous les bienfaiteurs de l’humanité; tous ceux qui l’ont défendue par leur courage, honorée par leur piété ; qui l’ont embellie par le génie des arts, ou consolée par de «nobles accents. Aussi à de tels hommes, pour récompenses , plus de ces vains amusements qui charmaient les

ISO

VIRGILE

héros homériques dans les Champs - Élysées ; plus de chars fantastiques, de coiïrsiers imaginaires, d’armes inutiles; mais bien la contemplation de la vérité, les plus sublimes extases, les plus douces rêveries :

« Cet heureux monde a son soleil et ses étoiles.... A leur tête le divin chantre de la Thrace , en longs habits flottants, marie les accords de sa voix aux sept tons de la lyre.... Ailleurs des groupes de convives, mollement couchés sur l’épaisseur de l’herbe, célèbrent au milieu des festins les louanges des dieux. Une forêt de lauriers les couvre de ses ombrages odorants. »

La foi chrétienne n’a guère été au delà, même dans l’imagination mystique et la pureté enthousiaste de Fénelon : « Télémaque s’avança vers ces rois qui étaient dans des bocages odoriférants, sur des gazons toujours renaissants et fleuris. Une lumière pure et douce se répand autour des corps de ces hommes justes, et les environne de ses rayons comme d’un vêtement. Une jeunesse éternelle, une félicité sans fin, une gloire toute divine est peinte sur leur visage ; mais leur joie n’a rien de folâtre ou d’indécent : c’est un goût sublime de la vertu qui les transporte. Ils chantent les louanges des dieux, et ils ne font tous ensemble qu’une seule voix, une seule pensée, un seul cœur. »

VIRGILE

Pour exprimer les récompenses de la vertu, Homère n’avait trouvé que quelques vers, et il n’a pas d'autre héros qu’Àgamemnon à placer dans son Élysée. Après lui, Pindare et Platon n’ont rien de mieux : de frais zéphyrs, une onde pure, des arbres couverts de fruits brillants, de vertes couronnes, un printemps éternel; voilà, jusqu’à Virgile, tout ce que la poésie et la philosophie avaient imaginé pour le bonheur des justes.

Une autre création distingue plus particulièrement encore le VI* livre de l'Ènéide, de toute la mythologie ancienne, c’est la pensée d’un purgatoire, d’un lieu d’expiation où se régénèrent les âmes qui ont été plus faibles que coupables :

« Même à l’heure suprême, quand l’esprit échappe enfin à ses liens charnels, ses misères, hélas! ne sont point à leur terme. Il porte encore l’empr,einte des souillures du corps ; la lèpre invétérée du vice le suit dans les enfers. Alors commencent les jours d’épreuves ; alors s’expient dans les souffrances les fautes du passé. Ici les âmes suspendues dans le vide, sont le jouet des vents; là, plongées au milieu d'un lac immense, elles s’y lavent des taches qui les flétrissent ; ailleurs elles se retrempent à l’ardeur des brasiers : chacune a son tourment. Lorsque les temps sont accomplis, lorsque le cours des âges les a purgées de leur fange étrangère, lorsqu’enfm il ne leur reste plus que ce souffle éthéré, cette

VIRGILE

étincelle du feu céleste, le spacieux Élysée les admet dans son sein. »

Que manque-t-il à ce purgatoire pour être chrétien ? les prières, qui sont le lien entre la vie et la mort, entre le ciel et la terre.

On peut donc le dire : dans ces châtiments attachés à la violation de la loi morale, dans ces expiations inconnues au polythéisme grec, dans ces récompenses accordées à la vertu, il y a comme un pressentiment de la révélation évangélique ; un rayon du jour nouveau qui se levait sur le monde ; et c’est sans doute moins par un esprit d’imitation classique, que par une de ces secrètes et puissantes harmonies qui, à travers les siècles, et malgré la différence des civilisations, lient entre eux les ouvrages du génie et forment les générations éternelles de la pensée humaine, que Dante a placé ses chants sous l’inspiration de Virgile : la Divine Comédie est en effet le développement du VI e livre de YÊnéide.

Les traces de cette influence mystérieuse, de cette transmission intellectuelle de Virgile à Dante, sont répandues dans tout le poème de la Divine Comédie comme une haute et douce inspiration. La pensée du poète florentin était fille de l’antiquité, et elle continuait le développement de l’humanité dans son progrès religieux. On ne s’étonne donc point de voir Dante placer Virgile dans les limbes, parmi ces

VIRGILE

sages qui avaient, dans les ténèbres du paganisme, entrevu la lumière évangélique :

Io era intra color che son sospesi.

Nous avons représenté Virgile sous sa triple face, grecque, romaine et moderne; réfléchissant deux civilisations, et précurseur d’une, troisième qui semble poindre dans le IV e et le VI* livre de Y Ênèide. Ainsi considéré, il forme une harmonieuse transition entre l’antiquité et les temps modernes, entre Homère et Dante ; pris à part, il serait incomplet, comme cette société romaine qui, sortie de la Grèce, ne devait s’achever que dans le christianisme.

<êg§>

HORACE

Horatii curiosa felicijas.

(Sàttricon, c. m.)

Tout est dit sur la vie d’Horace ; nous n’en rappellerons donc que ce qui est indispensable pour faire connaître l’homme dans le poète. Horace naquit vers l’an 66 avant J. C. à Venouse, ville située sur les confins de l’Apulie, de la Lucanie et du Samnium ; aussi Horace dit-il lui-même :

« Suis-je Apujien ou Samnite? je ne sais : »

Sequor hune, Lucauus an Appulus, anceps.

H était fils d’un affranchi qui faisait office de percepteur de l’impôt. Loin de rougir de cette modeste origine, Horace l’a rappelée d’une manière touchante en consacrant dans plusieurs passages le

HORACE

souvenir des soins éclairés que ce père avait prjs de son enfance. Grâce à sa générosité, Horace tit ce que faisaient seuls les Romains de distinction, il alla achever à Athènes des études brillamment commencées à Rome ; c’est là que le trouva Brutus à vingt ans, et qu’il le prit pour en faire un tribun des soldats. Vaincu à Philippes, Horace revint à Rome. Dans ces vers qui rappellent sa défaite,

Tecum Philippos et celerem fugam

Sensi, relictâ non bene parmulâ,

a-t-il voulu se jouer, avec l’insouciance du poète , de son peu de courage ou le regretter? J’inclinerais volontiers^ cette dernière opinion, et j’aime mieux y voir un souvenir à Brutus qu’une lâche flatterie à l’adresse d’Auguste. Quoi qu’il en soit , revenu à Rome dans un assez triste équipage, decisis humilem pennis , et un peu confus de cet essor belliqueux qui avait été une chute, il fallut songer à vivre; se résignant donc à un emploi peu poétique, qu’encore il lui fallut acheter, Horace se fit écrivain public. Les écrivains publics étaient répartis en décuries, et ce premier degré conduisait à devenir chevalier. Mais la muse ne s’en éveilla pas moins en lui, et la pauvreté lui fut une inspiration :

Paupertas impulit audax

Ut versus facerem.

* Bientôt il s’attira la faveur de Mécène, puis celle

HORACE

d’Auguste ; et le tribun de Brutus devint le chantre de l’empire. Il le faut dire cependant à la décharge . d’Horace, cette conversion ne fut pas brusque, et le poète sut ménager la transition. On en a fait la remarque ; « La bataille de Philippes est de 712 , de retour à Rome, Horace ne fut présenté à Mécène qu’à la fin de 715; c’est neuf mois après, en 716, que Mécène l’admit au nombre de ses amis; en 717, il l’accompagna dans le voyage politique de Brindes, et l’on peut supposer que c’est dans cette année qu il fut connu et recherché de l’empereur. Il a donc mis, de compte fait, quatre ou cinq ans à accomplir cette évolution politique : c’est plus que bien d autres à qui on n’a pas imaginé de le reprocher. » Ce qui justifie mieux Horace que cette habile lenteur à se convertir, c’est l’attitude tout à la fois reconnaissante et digne qu’il sut garder, comme nous le verrons, à l’égard de Mécène et d’Auguste, et qu Auguste et Mécène surent respecter. Quoi qu’il en soit, sa conversion au gouvernement impérial, si elle fut un peu tardive, resta toujours sincère et dévouée. Toutefois s’il se rallia, il ne se livra pas. Quand Auguste voulut , sous le titre de secrétaire , l’attacher à sa personne et lui imposer en quelque sorte une dépendance plus immédiate , Horace refusa.

Tel est l’homme ; voyons le poète, le poète lyrique d’abord. Le génie latin n’était point naturellement lyrique. Rome, il est vrai, possédait, depuis

• à' Tf 1

HORACE

Iîi8

les temps les plus reculés, quelques chants religieux et guerriers, tels que les chants des frères Arvales et des prêtres Saliens ; mais ces chants rudes et grossiers n’avaient pour expression que la mesure grave et solennelle du vers saturnin qu’ils conservèrent jusqu’à ce que Catulle et Horace principalement vinssent donner à la poésie latine des formes plus simples, plus appropriées aux hardiesses, aux élans, aux caprices de l’ode. Cette création des mètres latins et leur emploi divers, toujours heureux et toujours original, ce fut là une des grandes gloires d’Horace; celle dont, à bon droit, il se montre fier et jaloux. Horace qui, dans ses satires et ses épîtres, semble faire si bon marché de ses vers ; qui si souvent les compare à une prose modeste, Horace, dans ses odes, ne tarit point sur les ressources lyriques dont il a enrichi la poésie latine, avant lui si pauvre et si rebelle : il fait entendre aux Romains des chants nouveaux; il a le premier conduit aux rivages du Latium la muse éolienne; partout un doigt flatteur signale, v en le voyant, le chantre des Romains ; enfin il se promet l’immortalité pour avoir marié à ses chants les doux accords de la lyre. Horace, sans doute, a droit à toute la gloire qu’il se donne ; mais peutêtre aussi faudrait-il reconnaître dans cette facilité avec laquelle les oreilles romaines, jusque-là si étrangères et si indociles aux rhythmes poétiques.

HORACE

se prêtent aux accents nouveaux d’Horace, une influence trop peu remarquée du génie grec, du génie alexandrin surtout, influence longtemps et en secret exercée avant qu’elle éclatât dans les chefs-d’œuvre du siècle d’Auguste. Quoi qu’il en soit, on n’en doit pas moins admirer l’imagination vive et légère d’Horace, et cette singulière souplesse d’organisation qui , si sûrement et avec tant de bonheur, a su populariser dans la langue latine des mètres si variés et si nombreux, que le génie grec, avec sa fécondité et son indépendance, avait si promptement trouvés et perfectionnés.

Mais pour cette poésie nouvelle l’Italie est stérile en images et en souvenirs ; c’est dans la Grèce que le poète les va ordinairement chercher. Ce sont les souvenirs de sariante mythologie, de ses lieux pleins de prodiges et de fables, c’est la magie de ses ingénieuses fictions qu’il invoque continuellement : ses comparaisons , ses images , ses tournures , son expression, tout est grec; seulement sous le fond grec on sent la raison moins brillante peut-être, mais plus calme, du génie romain. En effet, si par la mélodie, la variété, le tour de la pensée, Horace est grec, il est romain par la pensée même, par le sentiment ; il l’est surtout par la douce et sage philosophie qu’il répand dans ses odes, et qui en fait le charme éternel en même temps que l’originalité. La philosophie d’Horace, qui ne l’aimerait? Qui

HORACE

n’aimerait cette apologie du plaisir, si délicate et si sobre; ces éloges de la sagesse, si vrais de pensée, si séduisants de mesure; ces préceptes de goût si bien mêlés aux leçons de la morale; en un mot, cette science de la vie , si profonde et si pratique , sous des formes si légères et si vives? Encore Gette philosophie d’Horace, si douce et si indulgente, ne la pouvons-nous goûter dans tout son charme. Pour nous, cette insouciance de la vie n’est jamais entière et complète; il s’y mêle toujours quelques souvenirs moins riants, quelques tristes réflexions : la pensée de la mort n’est point pour nous, comme pour les anciens, un relief aux plaisirs de la vie; au contraire, elle les offusque de son ombre, elle vient empoisonner de ses sinistres images nos joies les plus vives. Mais l’antiquité, à l’époque du moins où écrivait Horace, ne connaissait point ces mélancolies involontaires de l’âme; elle prenait et conduisait doucement la vie : des fleurs, un luth, quelques amphores d’un vin bien cacheté; le repos sous l’ombrage, au bord d’un ruisseau dont l’onde, en murmurant, invite au sommeil; les chants et le sourire de Lalagé, c’était là alors le bonheur. Au moment surtout où Horace chantait, cette vie avait des charmes puissants et nouveaux; les guerres civiles avaient si longtemps désolé l’Italie! Rome avait tant de fois vu sous ses remparts les aigles romaines s’entre-choquer! Virgile avait avec peine

HORACE

disputé l’héritage paternel à l’avidité d’un soldat ; et maintenant Rome était ealme au dedans, victorieuse au dehors; avec quelle joie ne devait-on donc pas se livrer à cette nouvelle et douce sécurité qui était un des bienfaits d’Auguste! Ainsi au sortir de nos discordes , et alors même que les feux de la guerre civile n’étaient point encore entièrement éteints, on se précipitait dans les plaisirs avec une ardeur qui semblait vouloir oublier le passé ou défier l’avenir.

La tinesse, l’élégance, l’audace sans désordre, l’enthousiasme sans exagération, telles sont les qualités principales d’Horace. Mais ce qui nous paraît surtout révéler la société romaine , autant que la situation individuelle et la tournure d’esprit particulière du poète, c’est la philosophie insouciante et légère qui, si ingénieusement répandue dans les odes, les anime de détails si gracieux et si frais. On croit voir les Romains qui, accablés du luxe de l’univers conquis, se reposent un instant de la lassitude de la victoire, entre le calme d’une domination modérée et les violences du despotisme. Sans doute dans cette imprévoyance de l’avenir, dans ces impressions vives du présent, dans cette raison qui glisse légèrement sur le côté sérieux de la vie et ne s’arrête que sur les plaisirs, nous devons reconnaître une disposition naturelle au poète. Sans doute quand au bord d’un frais ruisseau, sous les épais ombra -

HORACE

ges de Tibur, une guirlande de fleurs sur la tête, il s’excitait à jouir de ces moments heureux qui ne reviennent plus, et que, pour mieux relever les joies si courtes de la vie, il leur opposait le contraste de la mort, Horace était véritablement sous le charme des douces et riantes émotions qu’il cherchait à peindre. Cependant alors même il était aussi l’image de son siècle; il subissait les influences de l’Italie. Ce goût particulier des Romains pour les champs, ce silence profond de la solitude qui succédait aux agitations de la place publique et de la ville, fut toujours pour eux un besoin, et forme un trait bien distinctif de leur caractère, car il n’est point encore effacé aujourd’hui. Ces villas élégantes qui parsèment, embellissent et animent le sol de l’Italie ; ces magnificences modernes qui s’élèvent au milieu et souvent avec les ruines de l’antiquité; ces habitudes de retraite, sinon bien occupées, du cnoins calmes et sérieuses ; cette vie enfin de grandeur, de simplicité et de repos, qui est encore la vie de l’Italie, nous paraît merveilleusement retracée dans Horace avec tout ce qu’elle a de riant et d’idéal. Seulement, entre cette vie de l’Italie antique et celle de l’Italie moderne, il y a une différence. La première s’animait de ces agitations mêmes contre lesquelles elle offrait un asile et un délassement. Ainsi, quand nous suivons Cicéron dans les majestueuses allées de Tusculum ; quand avec lui nous

HORACE

nous asseyons sous ce platane qui ombrage la statue de Platon, nous plaçons autour de lui dans notre pensée les luttes, les orages , les victoires de la tribune; nous concevons que les Romains, qui débattaient chaque jour sur le forum, avec leur destinée, les destinées de l’univers, eussent besoin de retrouver au sein de la campagne ce calme de la réflexion qui n’était pas dans la ville éternelle; mais dans les villas modernes, rien de semblable : c’est la solitude de Rome tout entière qui s’ajoute à leur solitude. Ces palais eux-mêmes ne semblent que des ruines au milieu d’autres ruines : un invincible sentiment de tristesse s’y attache. A l’agitation de la Rome républicaine ou impériale il fallait, comme contraste, la tranquillité des champs; Rome moderne a trop de sa solitude ancienne et de sa solitude présente; ses souvenirs ne sont que des regrets.

Outre ce côté philosophique , il y a dans les odes d’Horace une intention qui éclate à chaque page, c’est de populariser et de consolider le pouvoird’Auguste. En examinant l’œuvre politique d’Auguste, on voit qu’il voulut surtout réformer les mœurs et la religion. Horace, dans ce dessein, aida Auguste à sa manière. Il commence d’abord par se convertir : « Moi qui , égaré par les leçons d’une folle sagesse, n’honorais les dieux que de faibles et rares offrandes, je suis obligé maintenant de tourner ma voile, et de reprendre la route que j’avais abandonnée. »

HORACE

Auguste avait dû faire comme Horace, revenir à résipiscence. Sa jeunesse, on le sait, n’avait pas été très-éditiante. Devenu maître de Rome, Auguste s’attacha surtout à réformer les mœurs, à relever

les temples et à ranimer le culte des dieux. Horace

le seconde heureusement :

« Tu subiras, sans le mériter, le châtiment des crimes paternels, ô Romain, tant que tu n’auras pas relevé les sanctuaires, les temples qui s’écroulent et les statues des dieux que souille une noire fumée. C’est dans la soumission aux dieux que réside ta puissance; c’est là qu’il faut chercher les causes de ta grandeur ou de ta ruine : les dieux méprisés ont déchaîné les maux sur la malheureuse Italie. ».

« O toi, qui que tu sois, dont la pensée généreuse veut mettre un terme à nos vœux impies, à nos fureurs intestines, si tu veux que ce titre : père de la patrie, soit gravé sur tes statues, ose réprimer la licence indomptée de nos mœurs. Mais à quoi hon de tristes plaintes, si le supplice n’extirpe pas le crime dans sa racine ? Sans les mœurs que feront de vaines lois? Portons au Capitole, où nous appellent les cris de la foule qui nous applaudit d’avance, portons ces pierreries, ces diamants, cet or inutile, source de tous nos maux, ou précipitons dans la mer voisine ces trésors corrupteurs. Si nous sommes pénétrés d’un vrai repentir, il faut anéan-

HORACE

tir les germes de nos honteuses passions, et retremper dans de plus rudes travaux nos ârfies énervées par le plaisir. »

« Déjà les édifices somptueux ne laissent plus au choc de la charrue qu’un faible espace. De tous côtés s’étendent des bassins plus spacieux que le lac Lucrin. Le stérile platane remplace l’orme utile. Les berceaux de myrte, la violette et mille touffes de fleurs embaument de leurs doux parfums les lieux où naguère le fertile olivier enrichissait un autre maître. *

« Jeunes filles, chantez Diane, jeunes Romains, . chantez Apollon à la longue chevelure, et Latone tendrement aimée du grand Jupiter. Vous, jeunes filles, chantez la déesse qui se plaît aux bords des fleuves et sous l’ombrage des forêts dont se couronne le frais Algide, ou sous les noirs feuillages de l’Érymanthe et du verdoyant Gragus. Vous, jeunes Romains, célébrez par d’égales louanges la vallée de Tempé, Délos, berceau du dieu, et le carquois qui orne son épaule, avec sa lyre, présent fraternel. C’est, lui qui détournera sur les Perses et sur les Bretons, loin du peuple romain et de César, la guerre féconde en larmes, l’horrible fapnine et la peste : il accordt/a cette grâce à vos prières. »

Mais, le dirons- nous? La réforme des mœurs, le respect des dieux, ce ne sont là les plus grandes

HORACE

préoccupations ni du prince ni du poète ; ce qui les occupe surtout l’un et l’autre, c’est de consolider cet empire si récent et tant de fois menacé au dedans comme au dehors. Le poète semble vouloir constamment tenir les Romains dans la nécessité du despotisme par la crainte des ennemis extérieurs : utile diversion donnée aux esprits ! Les frontières menacées ont besoin du génie protecteur du nouveau César. Aussi César, ce n’est déjà plus un simple mortel ; c’est le représentant de Jupiter sur la terre :

« Fils de Saturne, père et protecteur des humains ! c’est à toi que les destins ont remis le soin de veiller sur César. Qu’il soit après toi le maître de l’univers, soit qu’il nous ramène, enchaîné à sa suite, le Parthe déjà prêt à envahir nos frontières, soit qu’il porte ses armes triomphantes chez les Sères et les Indiens, aux portes du jour. Qu’il fasse, sous tes auspices, respecter et chérir les lois ici-bas, tandis que l’Olympe tressaillera au bruit de ton char, et que ton bras lancera le foudre vengeur sur les bois sacrés que l’impiété a profanés. »

« Jupiter règne aux cieux, les éclats de son tonnerre nous l’annoncent , mais Auguste est le dieu de la terre, lui qui a soumis le fier Breton et la Perse redoutable. » Cette idée de la sûreté de l’empire attachée à la personne d’Auguste revient continuellement dans les odes d’Horace ; elle le pré-

HORACE

occupe au milieu même des triomphes qu’il chante avec un si poétique éclat, et une admiration un peu excessive, allant, dans son enthousiasme, jusqu’à faire d’Octave un général supérieur aux Marius, aux Sylla, aux Scipion :

Io triumphe ! nec jugurthino parem Bello reportâsti ducem :

Neque Africa mim, cui super Carthaginem Virtus 6epulcrum condidit.

Aussi quelles craintes quand César s’absente de Rome ! « Toi qu’a fait naître la clémence des dieux, généreux défenseur du peuple romain, ton absence s’est trop prolongée. Tu avais promis un prompt retour à l’auguste assemblée du sénat. Reviens au milieu de nous. Excellent prince, rends la lumjère à ta patrie ! Pareil au printemps, dès que ton visage a brillé sur le peuple, le jour s’écoule plus gracieux, le soleil rayonne plus éclatant. Grâce à toi, le bœuf parcourt en paix ses prairies; Cérès et la douce abondance fécondent nos champs, les navires volent sur les mers pacifiées; l’honnepr s’alarme même d’un soupçon. Qui craindrait encore le Parthe ou le Scythe glacé, ou les enfants de la sauvage Germanie, tant que César est debout ? Qui redouterait la guerre de la féroce Ibérie ? Chacun passe ses journées dans les collines, et marie sa vigne à l’ormeau solitaire ; puis , joyeux , il retourne à sa coupe et

168 HORACE

te convie à son festin comme une divinité tutélaire. Oh ! puisses-tu, grand prince, donner à l’Italie de longs jours de fête ! C’est ce que nous disons chaque jour avant le repas du matin ; c’est ce que répètent, quand le soleil se cache dans l’Océan, nos lèvres humides de vin. »

Dans cette ode, si l’image de la guerre et de ses terreurs se montre encore, ce n’est pour ainsi dire que comme une ombre pour relever le fond du tableau, et seulement pour rappeler que la vigilance et les armes d’Auguste ont protégé la frontière romaine ; le vrai sujet, c’est la peinture du bonheur dont l’empire jouit sous Auguste. Horace nous montre chaque citoyen passant les jours au sein de son domaine, y mariant la vigne aux ormeaux, puis de là revenant à la table rustique, où, dans sa reconnaissance, mêlant le nom d’Auguste aux noms des autres dieux, il l’invoque comme les dieux lares.

Est-ce le dernier degré de la grandeur d’Auguste et de l’enthousiasme du poète? Non, l’héritier de César sur la terre avec lui partagera l’Olympe. Virgile lui en avait déjà entr’ouvert les splendeurs. Horace le suit dans cette voie de l’apothéose ; pour lui, comme pour Virgile, Auguste n’est plus un simple mortel ; c’est un être extraordinaire, suscité par les dieux pour le salut de Rome ; un fils des dieux, que les dieux ont prêté à la terre et qu’ils lui

HORACE

envient : que les Romains le conservent donc soigneusement ; qu’en se montrant dociles à ses ordres ils méritent de le garder longtemps : Serus in cœlum redeas.

Soyons juste cependant envers Horace et envers Auguste. Dans les éloges qu’il donne à Auguste, dans

cet appui qu’il lui prête pour régénérer les mœurs, pacifier la république, affermir son empire, Horace n’exprime pas seulement une reconnaissance officielle : le citoyen chez lui s’unit au poète dans l’expression de son admiration. C’est avec l’âme d’un vrai Romain qu’il déteste la guerre civile, qu’il applaudit aux victoires d’Auguste, à ses efforts pour réformer les mœurs; c’est avec une sincérité, sinon d’homme religieux, de philosophe du moins , qu’il s’associe à ces fêtes qui doivent rendre les dieux propices, à ces anniversaires séculaires qui , en la rappelant, leur demandent de conserver, d’augmenter la grandeur romaine. Et même cette apothéose d’Auguste qui nous surprend un peu, eh.bien, ce n’est ni lui ni Virgile qui l’ont faite ; c’est Rome tout entière ; c’est le passé aussi bien que le présent ; avant d’être dans Virgile et dans Horace, elle était en germe dans une phrase de Cicéron : Cœsaris incredibilis ac divina virlus sanctissimum adolescentem, avait dit d’Octave l’auteur des Phüippiques.

Quant à Auguste, si, dans son gouvernement, une partielles Romains voyait la ruine de la liberté et le

HO HORACE

commencement d’une intolérable servitude; l’autre n’y voyait que bienfaits : l’ordre rétabli au sein de Rome, la paix donnée à l’univers par le bonheur des armes et la sagesse du prince; et au lieu d’un usurpateur, un pacificateur habile, un guerrier heureux, un demi-dieu enfin qui devait soutenir le siècle chancelant :

• . Everso jnvenem succtirrere sæclo.

Ce rôle de poète officiel qui vient en aide à l’empire, Horace, sous une autre forme, le continue dans ses satires. A cette cour nouvelle d’Auguste, s’il y avait des courtisans, des ambitieux qui savaient se plier aux fantaisies du prince, chanter si tel était son bon plaisir; il y avait aussi des hommes qui acceptaient difficilement ou plutôt qui n’acceptaient pas et ne devaient jamais accepter l’empire. Partisans d’une doctrine inflexible , qui ne connaissait pas de fautes légères, les stoïciens assurément prêtaient facilement à la censure. Mais, en les attaquant avec autant de vivacité qu’il le fait, Horace cédait-il seulement à un sentiment délicat de l’épicurien que révoltaient cet orgueil et cette maladresse dans la vertu? On le peut penser; mais on peut croire aussi que dans la satire qu’il en fait, il voit en eux des républicains au moins autant que des fous ; et j’ai quelque peine, je l’avoue, à lui pardonner son attaque contre Labéon, ce grand jurisconsulte qui fut autant

HORACE

ami du progrès et de l’équité en matière de droit, que Capiton son rival et ami docile du pouvoir était stationnaire et rigoureux. Il serait toutefois injuste de ne pas reconnaître que souvent la satire d’Horace n’a de mobile que la raison et l’intérêt de la morale, et de ne pas admirer l’art délicat avec lequel il touche, sans les irriter, les plaies qu’il veut guérir; comment, prenant sur lui les vices qu’il veut relever dans les autres , il s’adresse , pour mieux faire pénétrer ses conseils dans leur âme , des reproches qu’il ne mérite pas : détour délicat autant qu’ingénieux et qui prouve, avec l’indulgence naturelle d’Horace et sa souplesse de poète , sa profonde connaisance du cœur humain.

On a dit que les épîtres n’étaient que les satires sous une autre forme, et que dans le principe les unes et les autres avaient été désignées par le titr<T commun de Sermones. J’accepterais volontiers cette interprétation ; dans les satires, en effet, Horace raille le vice ; dans les épîtres, il enseigne la vertu : c’est la leçon après la censure.

Les épîtres sont la partie la plus personnelle, la poésie la plus intime des œuvres d’Horace ; c’est là qu’on saisit l’homme, qu’on se réconcilie en quelque sorte avec lui, qu’on l'aime. C’est qu’en effet ici Horace n’est plus le chantre officiel de l’empire ; le censeur, quelquefois un peu effronté , des vices ; il est lui-même. Arrivé à la maturité, ce qui l’occupe

HORACE

avant tout, c’est de se connaître lui-même; de vivre dans la solitude et de s’y recueillir : latet abditus agro. Adieu les vers, adieu les vains amusements de ce genre ! l’étude et la recherche du vrai , du beau, voilà désormais toute son occupation :

Nunc itaque et versus et caetera ludicra pono :

Quid verum atque decens euro et rogo, et omnis in hoc sum.

Mécène veut-il le rappeler à la ville ? C’est alors que, se dégageant avec autant de liberté que de délicatesse d’une amitié qui pourrait devenir lourde et indiscrète, étant toute-puissante, il répond au favori d’Auguste : « Quand l’hiver viendra blanchir de ses frimas les plaines d’Albe, ton poète descendra vers la mer, et, soigneux de sa personne, lira bien empaqueté ; puis il ira, cher ami, te revoir si tu le permets, avec le zéphyr et les premières hirondelles. »

Comment, en effet, s’arracherait-il à sa campagne? Voyez comme il en jouit délicieusement; comme, aux plaisirs bruyants de la ville, il préfère un ruisseau qui court dans un agréable vallon, la mousse qui couvre les rochers, l’ombre et la solitude des bois! « Que voulez-vous? dit-il à Fuscus Aristius, je jouis de la vie et d’une souveraine indépendance, dès que j’ai quitté tout ce qui vous charme dans la ville. Tel que l’esclave d’un prêtre attaché à la maison de son maître, je suis dégoûté

HORACE

des gâteaux ; c’est du pain qu’il me faut, et je le préfère à toutes les friandises assaisonnées de miel. »

C’est qu’Horace a su mettre à profit les leçons de l’âge. « Lui qui jadis s’habillait d’étoffes fines et légères, qui se plaisait à soigner, à parfumer ses cheveux; lui qui buvait le falerne dès le milieu du jour, aujourd’hui il préfère un repas court et léger, ou le sommeil sur l’herbe au bord d’un ruisseau ; il ne rougit pas des plaisirs et des jeux de son âge, mais il rougirait de n’y savoir pas renoncer. »

Ses vœux sont aussi modestes que ses goûts sont simples : « Quand j’ai une fois regagné mon petit ruisseau de la Digence, dont l’onde abreuve le hameau de Mandèle, où le froid est toujours s} vif, savez-vous bien ce que je demande aux dieux? de conserver le peu que je possède, et moins encore ; de vivre pour moi ce que leur indulgence me réserve de jours, de ne jamais manquer de livres. » Il ne faut pas s’y tromper cependant ; cette sagesse a ses rechutes : « Eh bien! Menius, dit-il, c’est moi; je loue au besoin la pauvreté et la sécurité qu’elle donne, et je fais assez contre mauvaise fortune bon cœur. S’il se présente quelque chose de mieux et déplus délicat: heureux, dis-je, heureux et sages ceux-là seuls dont le revenu est solidement établi sur de riches métairies! » Lors même qu’il est le plus sévère, Horace est encore un moraliste assez

HORACE

indulgent : sa maxime est en tout, même en sagesse, la modération ; en un mot, sa philosophie est celle d’un Épicurien : il est sage et non vertueux. Mais ce qui n’abandonne jamais Horace, c’est son amour pour les champs. Ce cri qu’il nous a fait entendre dans sa jeunesse , Arva, beata petamus arva, est encore celui qu’il fait entendre dans son âge mûr : O rus , quando ego te adspiciam ; c’est le même vœu, exprimé là avec l’élan un peu léger et aventureux de la jeunesse, ici avec le sentiment plus calme, sans être moins profond, de l’âge mûr.

Tel se montre Horace dans le I er livre de ses épîtres. Le II* livre, en y comprenant Y Art poétique, qui, après tout, n’est qu’une épître, n’a rien, au premier coup d’œil , à voir avec la politique ; c’est tout à la fois le code et l’histoire de la poésie latine : l’histoire d’abord, dans la première épître. Nous avons parlé de l’indépendance d’Horace et du bon goût d’Auguste qui la lui laissait. Auguste pourtant linit par être un peu jaloux de la préférence accordée, ce semble, par le poète à Mécène,' dans la part qu’il lui faisait de cette immortalité que donnent les poètes. Après avoir lu les satires, il lui écrit : « Sachez que je suis irrité contre vous de ce que, dans la plupart des écrits de ce genre, vous ne m’adressiez point la parole ; ou bien craignez-vous que ce ne vous soit une honte dans la postérité de paraître avoir été mon ami ?» Ce fut

HORACE

alors qu’Horace lui adressa ces vers qui sont le début de la première épître :

Quum tôt sustineas et tanta negotia solus ,

« Quand tu soutiens seul tout le poids du fardeau de l’empire, quand tes armes assurent la tranquillité de l’Italie, que tu rends aux mœurs la pureté, aux lois leur sévérité, ce serait, César, me rendre coupable envers la patrie que de te dérober par un long discours des moments si précieux? »

L’histoire de la poésie, il n’y a rien là, nous l’avons dit, qui, au premier coup d’œil, puisse faire soupçonner dans le poète une préoccupation autre que celle du bon goût. Assurément Horace s’y intéresse beaucoup au bon goût ; mais cet intérêt qu’il lui porte, pour ainsi parler, n’est peutêtre pas purement littéraire. Je le veux bien : dans la guerre qu’il fait aux vieux poètes, à Nævius, à Ennius, à Pacuvius, à Accius, à Plaute, il est surtout choqué de leurs défauts, et à l’égard de Livius Andronicus, un peu ému peut-être par le souvenir des verges d’Orbiîius :

Memini quæ plagosum mihi parvo Orbilium dictare....

Mais on m’accordera bien aussi que cette réaction

littéraire était un peu politique : qui ne voit que

176 HORACE

le parti des anciens n’est pas celui du nouveau gouvernement?

Ingeniis non ille favet plauditque sepultis ;

Nostra sed impugnat, nos nostraque lividus odit.

Avis aux mécontents. Ajoutons que dans les derniers vers de cette épître Horace ramène habilement la figure d’Auguste, au début montré comme le régénérateur de l’empire, et, à la fin, comme le protecteur éclairé des lettres.

Ce dessein politique est moins marqué danfe l’Art poétique. On sait cependant qu’Horace y combat principalement un travers dont l’exemple avait été donné par le prince, la manie de faire des tragédies. Auguste avait, avec beaucoup de bonne grâce, fait le sacrifice de son Ajax ; mais la métromanie n’en était pas moins devenue contagieuse, et, pour la combattre, Horace écrivit l’épîtreaux Pisons, morceau plein de verve, d’éclat, et d’excellents préceptes, toujours donnés avec cet art qu’avait montré Virgile dans les Géorgiques , d’éveiller un sentiment en même temps que l’on donne un conseil, et d’animer la sécheresse didactique de la sensibilité de l’âme. Ainsi Horace combat dans les épîtres les manies littéraires qui blessaient le bon goût, comme il avait, dans les satires, combattu les travers qui contrariaient le régime nouveau. Dans les satires et les épîtres, comme dans les odes, il s’est associé avec un entier dé-

HORACE

vouement à toutes les pensées d’Auguste. Il a été en quelque sorte le consécrateur de l’empire; il a, plus qu’aucun autre poète de son siècle, entouré le front d’Octàve de cette auréole brillante où le triumvir disparaît dans le père de la patrie, et où, sous les rayons d’immortalité dont la poésie le couronne, s’efface et se perd la justice de l’histoire. C’est un autre poète, et un poète de l’Italie qui l’a dit :

Non fu si santo, ni benigno Augusto Corne la tuba di Virgilio suona :

L’aver avuto in poesia buon gusto La proscrizione iniqua gli pardona.

(. Ariosto , liv. XXXI , St. 26.)

Oui, Auguste fut habile, et en lui l’homme de goût a merveilleusement servi le politique. Les circonstances aussi l’ont favorisé; les Virgile et les Horace sont une bonne fortune que les princes, même les plus heureux, ne rencontrent pas toujours.

Toutefois, si Horace n’avait été que le poète brillant et dévoué de l’empire, agréable à Auguste et aux amis d’Auguste, il n’eût pas, malgré son génie, été le poète de la postérité. Mais dans Horace, à côté du poète officiel, il y a le poète de tous les âges et de tous les temps; l’homme qui nous associe à ses joies, à ses douleurs, à ses plaisirs, à ses

HORACE

fautes et à ses repentirs; l’ami de la campagne, de la solitude, de l’indépendance et de cette médiocrité de fortune qui en est la première condition ; le sage enfin qui sait profiter des leçons qu’apportent les années, et consacrer à la recherche du bien et de la vérité les longues méditations de la retraite et de l’étude; sage un peu indulgent peut-être à nos faiblesses : mais l’indulgence n’est-elle pas le fruit et la grâce de l’âge mûr? Ajoutons le critique qui ne sépare pàs la morale de la délicatesse du goût et le bon du beau. C’est par ces qualités, si simples et si hautes à la fois, par ce mélange de raison et d’esprit, de philosophie tout ensemble élevée et tolérante, par ce goût si vif et si profond pour la solitude et la liberté qu’elle donne, par ces confidences sur lui-même, qui ne sont, après tout, que nos secrets aveux; c’est, dis-je, par tout ce côté humain, éternellement le même, qu’Horace a charmé

et charmera tous les temps et tous les âges,

Horace, l’ami du bon sens,

Philosophe sans verbiage,

Et poète sans fade encens.

vm

OVIDE

Nimiura amator ingenii sui.

(Quinthies, Inst Orat. X)

Ovide naquit à Sulmone l’an 43 avant J. C. :

Sulmo mihi patria est, gelidis uberrimus undis.

Grâce aux soins de son père, il reçut de bonne heure une brillante éducation ; il suivit à Rome les leçons des maîtres les plus célèbres, et en profita. « Dès l’enfance, dit-il, les mystères sacrés furent pour moi pleins de charmes, et les muses m’attirèrent en secret à leur culte. » Il céda à cette vocation impérieuse. Son père, qui le destinait au barreau, combattait ce penchant à la poésie : « Pourquoi, lui disait-il, tenter une étude stérile? Homère lui-même mourut dans l’indigence. » Lui,

OVIDE

ébranlé par ces paroles, tâchait de résister à la muse et de répondre au désir paternel. Mais sa verve l’emportait. Vainement voulait-il écrire sans s’astreindre au rhythme poétique : les mots venaient d’eux-même remplir le cadre de la mesure, et chaque pensée qu’il exprimait était un vers :

Sponte sua carmen numéros veniebat ad aptos,

Et quod tentabam dicere, versus erat.

2V vingt ans, il remplit les premiers emplois accordés à la jeunesse : il fut créé triumvir. Là, nous dit-il, se borna sa carrière politique. Il y avait bien le sénat en perspective; « mais son esprit, peu propre au travail suivi, fuyait les soucis de l’ambition, et les nymphes de l’Aonie le conviaient à goûter de paisibles loisirs, qui toujours eurent pour lui mille charmes. » Il cultiva, il chérit les poètes de son époque : Properce lui lisait ses élégies ; Horace charmait ses oreilles en chantant sur la lyre ausonienne des odes harmonieuses ; il entrevit seulement Virgile, et Tibulle fut trop tôt ravi à son amitié. Malgré cette complaisance qu’on lui reproche pour les fruits de sa muse, il paraîtrait cependant que, dans les commencements du moins, Ovide chercha à combattre la facilité de son esprit. « Je composai, nous dit-il, bien des pièces ; mais celles qui me parurent trop faibles, je ne les corrigeai qu’en les livrant aux flammes. » Dans la

OVIDE

société des poètes illustres que nous avons nommés, le talent d’Ovide se développa promptement, et ses essais ne tardèrent pas à être connus. Sa verve s’enflamma encore au leu de cette réputation naissante, et quand il vit chanter dans toute la ville celle qu’il avait célébrée sous le nom emprunté de Corinne. Suivons-le dans le cours de cette rapide et brillante carrière poétique.

Quand Ovide vint ajouter quelques grâces et quelques richesses à la poésie élégiaque latine, elle avait déjà jeté le plus vif éclat. Catulle, dans ses pièces légères, d’un travail si délicat et si fin, et où plus de retenue ajouterait encore au charme du tour et de la pensée, avait donné des modèles dans ce genre, et dans son admirable épithalame des noces de Thétis et de Pélée, il avait, en chantant les malheurs d’Ariane, trouvé ces accents profonds de la passion qui, recueillis par Virgile, s’échapperont avec une si touchante tristesse de la bouche de Didon :

Tibulle, immortalisé par l’amitié et les vers d’Horace ainsi que par ses propres élégies, avait presque donné à l’expression du plaisir la mélancolie de la passion combattue, et attendri l’âme là où les sens seuls semblaient intéressés :

Properce, dont Ovide recevait les confidences poétiques, tient à la fois de Catulle et de Tibulle; il n’a ni la verve du premier, ni la sensibilité du

OVIDE

second ; il ne manque toutefois ni de feu ni de sentiment. Seulement chez lui ce sentiment et ce feu sont un peu refroidis par une érudition mythologique peu sobre. Plus particulièrement disciple des Alexandrins, de Philétas de Cos , de Callimaque, il a pris d’eux cet usage ou plutôt cet abus de l’allusion mythologique, qui trop souvent chez lui vient détruire l’effet d’une expression naturelle ou d’un sentiment vrai. Poète brillant et gracieux, mais qui laisse quelquefois douter si c’est son esprit qui imite, ou son âme qui parle lé langage de la tendresse.

Ovide est de cette école, plus spirituel que sensible, ami de l’antithèse et des allusions mythologiques. Dans le ton des Hèroides , son premier ouvrage, dans ce langage tendre prêté aux héros de l’épopée ou de la tragédie grecque, il y a comme une intention d’ironie et pour ainsi dire une profanation qui indique une époque dégénérée; N’eston pas quelque peu surpris de voir Pénélope, la grave et chaste Pénélope, soupirant les ennuis de l’absence; Hippolyte, le sauvage et fier Hyppolyte, exprimant une tendresse inaccoutumée? La tragédie grecque, je le sais, avait la première donné à des héros les faiblesses de l’humanité ; mais, chez elle* ces faiblesses étaient mêlées à des passions qui les ennoblissaient : elles étaient dramatiques; dans Ovide, elles ne sont que tendres et langoureuses.

OVIDE

> Bientôt Ovide abandonna entièrement les Grecs et ne reçut ses inspirations que de lui-même ; les trois livres des Amours , qui d’abord en formaient cinq, comme nous l’apprend l’épigraphe qu’Ovide a mise en tète de ce recueil, sont une œuvre spon- * tan ée, une image fidèle et vive des impressions personnelles du poète, de ses joies, de ses douleurs, de ces caprices de l’âme et de l’imagination, de ces émotions délicates et fugitives qui souvent, sans cause, font le désespoir ou le bonheur des amants. Quelques manuscrits ont donné, à tort, à ce recueil le titre de Corinne, parce que Corinne, selon eux, nom convenu de Julie, fille de Tibère, en est, sinon le seul sujet, du moins le sujet principal. Dans les Amours , Ovide est plein de grâce, de naturel et de facilité. L’abus de l’érudition qui, dans les Héroïdes, gâte très-souvent et refroidit le sentiment, ici ne vient pas le flétrir en le rendant prétentieux et faux, en en faisant un trait d’esprit au lieu d’une .inspiration du cœur.

Après avoir chanté les amours, Ovide les voulut enseigner, et donner, pour ainsi dire, le code de la tendresse. VArt d’aimer contient tous les secrets qu’avait révélés à Ovide une longue et heureuse expérience : comment on trouve une maîtresse, comment on la captive, comment on la conserve; comment on la quitte, tous secrets dont n’avaient pas besoin, sans doute, les jeunes gens de famille

184 OVIDE

de Rome, et qui, du reste, n’ont rien de bien mystérieux; voulez-vous rencontrer une amante? courez les places publiques, les temples, les spectacles, la ville, la campagne, les eaux de Baies. Mais l’amour s’apprend-il? Pour le faire naître, pour le fixer, y a-t-il des règles ? je ne sais ; mais je doute que Y Art d'aimer d’Ovide, pas plus que celui de Gentil- Bernard, ait jamais fait le bonheur d’un amant.

L 'Art d’aimer est bien inférieur aux Amowrs : il y a la différence de la théorie à la pratique, du souvenir à l’impression. Dans les Amours, le cœur d’Ovide suffît à ses inspirations, son esprit à l’expression d’une passion toujours la même, toujours nouvelle : dans Y Art d’aimer, les épisodes viennent souvent au secours du poète, et ces épisodes, quelquefois peu décents, ne sauraient racheter par quelques détails ingénieux leur inutilité et leurs longueurs.

Ovide vivait ainsi heureux de ses vers et de ses amours, et donnant de son art les charmantes leçons; accueilli, sinon aimé d’Auguste, revêtu de ces honneurs qui pour lui avaient été une distinction sans être une charge , rien ne semblait devoir troubler la tranquillité de sa vie et le bonheur de son avenir, lorsqu’un coup imprévu le vint frapper :

Nec eatis hoc fuerat : stullus quoque carmina feci :

Àrtibus ut possem »on rudis esse meis.

Pro quibus exsilium misero mihi reddita mercqs.

OVIDE

On a souvent comparé le siècle d’Auguste au siècle de Louis XIV : mêmes troubles civils, suivis de la même tranquillité; même gloire littéraire, même éclat au dehors et au dedans de l’empire. Ces rapprochements sont justes, et même ils pourraient être plus exacts et plus complets; car les siècles d’Auguste et de Louis XIV ne se ressemblent pas seulement à leurs commencements, dans leur calme et dans leurs prospérités, ils se ressemblent encore dans leurs revers et à leur fin. De même que sous la vieillesse de Louis XIV, il y eut une réaction religieuse, et dés disgrâces éclatantes au dehors, ainsi la dernière partie du règne d’Auguste présente de grandes défaites et un retour de sévérité. Si la France eut son Villeroi, Rome eut son Yarus. Auguste, sur la fin de son règne; s’occupe de réformer les mœurs ; Louis XIV donne à ceux qu’il a scandalisés l’exemple de la dévotion. Comme la cour de Versailles, le palais impérial eut ses scrupules de conscience ; et Ovide fut une des victimes de cette réaction morale, comme chez nous La Fontaine de la réaction religieuse. Dominé par Livie, comme Louis XIV par Mme de Maintenon, livré à des pratiques superstitieuses, sans conseil, sans ami, aigri, défiant, Auguste vit aussi périr la moitié de sa famille ; il perdit Marcellus, Octavie et Drusus ; mais, comme Louis XIV encore, le malheur le trouva aussi grand que l’avait trouvé la prospérité.

OVIDE

Ce fut dans un de ces moments de sévérité qu’amenaient la vieillesse et les chagrins, dans un accès de réforme morale, qu’Auguste punit Ovide de la liberté de ses poésies. La cause ou du moins le prétexte de l’exil d’Ovide, ce fut Y Art d'aimer, ouvrage autrefois innocent, mais devenu coupable depuis la réaction que nous avons signalée comme un dernier caractère et un fait trop peu observé du règne d’Auguste.

Quant aux causes, réelles ou supposées, Ovide en donne deux : la première, il la fait connaître; il garde le silence sur la seconde :

Perdiderint quum me duo crimina, carmen et error, Alterius facti culpa silenda mihi est.

Quelle fut donc cette erreur d’Ovide et son crime involontaire? Témoin indiscret et malheureux des débauches impériales, a-t-il, comme on le dit, surpris le secret des incestes ou des adultères d’Au- , guste? On l’ignore. Mais le soin même que prend Ovide de rappeler son erreur, prouverait que cette erreur n’a rien d’offensant pour l’honneur et la conscience d’Auguste ; en effet, le moyen de croire que, pour se justifier, pour désarmer le courroux d’Auguste, Ovide lui eût si souvent et sous tant de formes rappelé un souvenir qui devait le faire rougir?

On a fait une autre conjecture : Ovide aurait été

OVIDE

non-seulement le témoin, mais le complice des débauches de la famille d’Auguste. Amant trop heureux de Julie, qu’il aurait, dit-on, chantée dans les Amours sous le nom de Corinne, il aurait payé de l’exil l’honneur dangereux des faveurs impériales. Cette opinion semble, comme la première, démentie par les faits. D’abord elle a, contre elle, les objections que nous avons adressées à la première. N’était-ce pas également blesser Auguste que de lui rappeler son déshonneur dans celui de sa fille ? Et , si le fait était vrai , comment Ovide pourrait-il l’appeler une simple erreur? Ensuite, quand Ovide fut exilé, Julie, fille d’Auguste, était déjà reléguée sur un rocher. On a donc pensé qu’il • s’agissait, non de la première, mais de la seconde

Julie , la petite fille d’Auguste ; les dates mêmes

de l’âge d’Ovide et de la naissance de Julie se refusent à cette interprétation. Enfin on a imaginé qu’Ovide avait été, sinon le complice, du moins le témoin des désordres de Julie. Mais Auguste pouvait-il le punir d’avoir vu ce que l’empereur avait lui-même dénoncé au sénat et même à Turnovers ? On entrevoit bien, dans les aveux comme dans le silence d’Ovide, une atteinte indiscrète, ou peutêtre téméraire, à la majesté impériale; la comparaison que le poète fait de son erreur avec celle d’Actéon, semble indiquer qu’il y a là une divinité blessée; mais, ce secret d’état ou de famille, cette

488 OVIDE

douleur politique ou domestique, est demeurée impénétrable , comme ces secrets qui irriteront éternellement, sans la satisfaire, la curiosité historique.

De nos jours, cependant, un traducteur d’Ovide a cherché à donner une nouvelle explication de la disgrâce d’Ovide, explication ingénieuse, sinon plus solide que les autres conjectures. Suivant ce critique, l’exil d’Ovide aurait eu une cause politique et honorable pour le poète ; Ovide aurait été, non l’amant de Julie, mais le protecteur de son fils, Agrippa Posthumus, héritier légitime de l’empire, immolé aux soupçons de Tibère et de Livie, et condamné par Auguste à un exil où le fit mourir Tibère. Le poète, dans un de ces moments d’ennui qui assiégeaient la vieillesse d’Auguste, aurait cherché à ranimer, en faveur d’ Agrippa, la tendresse et les remords d’Auguste; ou peut-être, témoin de quelque scène violente et honteuse entre Tibère, Auguste et Livie, il aurait payé par l’exil cette indiscrétion volontaire ou fortuite. Auguste, en effet, se sentit quelque retour de justice, sinon de tendresse pour son petit-fils. Accompagné du seul Fabius Maximus, son confident et son ami le plus cher, il visita dans T île de Planasie le malheureux Agrippa. Tacite nous le représente pleurant avec * son petit-fils, et le dédommageant par les témoignages d’une vive tendresse de ses rigueurs pas-

OVIDE

sées et de cet empire que toutefois il n’osait lui promettre, épouvanté qu’il était, au sein même de cette solitude, des violences de Livie. Maxime confia ce secret important à sa femme, et celle-ci à Livie. Pour se punir de son indiscrétion ou pour échapper à Tibère, Maxime se donna la mort, et Ovide s’accusa d’en être la cause. Ovide, compromis par l’amitié de Maxime, fut envoyé en exil. Cependant Auguste allait pardonner à Ovide :

Cœperat Augustus deceptæ ignoscerc culpæ.

Mais Tibère a prévu les dangers de la clémence et du repentir d’Auguste; Auguste expire subitement à Nôle ; son petit-fils, Agrippa, est tué par un centurion ; sa fille meurt de faim dans l’île Pandataire (aujourd’hui Sainte-Marie, sur les côtes de la Campanie), enfin Julie, petite-fille d’Auguste et sœur d’ Agrippa périt, après vingt ans d’exil, l’an 781 de Rome, dans la principale des îles Diomèdes, Trimeium (aujourd’hui Tremiti, sur les côtes de la Pouille). Tibère règne désormais sans rival et sans crainte.

Après tout, les causes véritables de la disgrâce d’Ovide importent peu à la postérité. Ce qui est plus malheureux pour lui que l’incertitude de l’histoire, c’est le peu de dignité qu’il montra dans l’exil : coupable ou innocent, il ne sut ni racheter sa faute, ni ennoblir son malheur par la seule et la plus

OVIDE

digne attitude du talent sous les coups du despotisme ou de l’injustice : le silence et le courage, Puni aussi pour des vers, J. B. Rousseau soutint son exil avec plus de fierté : il refusa de rentrer dans sa patrie sur une ordonnance du régent, qui, en semblant reconnaître son innocence, ne la proclamait pas hautement.

Quand la colère d’Auguste vint frapper Ovide et le reléguer à Tomes, il était occupé à mettre la dernière main à l’ouvrage qui devait consacrer son nom à l’immortalité : il achevait les Métamorphoses. Interrompu par l’exil dans cette grand tâche, comme Virgile l’avait été par la mort dans son Ènèide, il voulut aussi livrer aux flammes ce monument imparfait de son génie :

Sic ego non meritos, mecum peritura, libeilos Itnposui rapidis, viscera nostra, rogis.

Vel quod eram musas, ut cripiina nostra, perosus,

Vel quod adhuc crescens et rudo carmen erat.

Mais des Gopies s’en étaient répandues dans Rome, et le désir sincère ou feint du poète fut trompé.

Avant Ovide, plusieurs auteurs avaient publié des Métamorphoses; Ovide en a profité, ainsi que des fables recueillies par Nicandre; mais on croit que ce fut surtout le poème des Métamorphoses de Parthénius, le maître de Virgile et l’ami de Gallus, qui donna à Ovide l’idée de son ouvrage.

Tous les âges de la poésie, de la mythologie et de

OVIDE

l’histoire se trouvent réunis dans \qs Métamorphoses ; elles sont pour ainsi dire l’encyclopédie de la sagesse et de la poésie anciennes ; cosmogonie et théologie tout ensemble, elles contiennent l’histoire la plus complète de toutes les croyances, de toutes les révolutions de l’antiquité païenne : l’humanité s’y trouve à toutes ses périodes et avec tous ses développements : le monde antédiluvien, l’état bar- . bare et primitif, dans la Thrace; dans la Grèce, l’état héroïque; l’état civilisé, dans l’Italie, où ces transformations successives viennent aboutir à l’apothéose de César et d’Auguste.

Voyez pourtant comme le poète se joue agréablement dans cette trame si longue et si délicate des Métamorphoses, comme il se complaît dans ces fables sans s’y attacher sérieusement ! A travers le voile transparent dont il les couvre, il en reconnaît l’origine première: il échappe aux enchantements qu’il nous fait subir. C’est un magicien habile qui dispose, malgré nous, de notre imagination, qui ne croit pas aux fantômes qu’il évoque, parce qu’il en a le secret. Ainsi parmi les modernes, l’Arioste se jouant des contes de la chevalerie, comme Ovide s’était joué des fables du paganisme, trahit à chaque instant jpar un rire malin, par une piquante réflexion, son incrédulité à ces fictions magnifiques qu’il étale à nos yeux. Ce n’est pas le seul trait de ressemblance que l’esprit d’Ovide ait avec l’esprit

192 OVIDE

moderne. Vif, souple, facile, brillant, il a une mobilité qui n’est pas, ce semble, habituelle à l’antiquité, etpar là aussi il aune physionomie originale. Cette facilité d’imagination l’égare quelquefois; car il épuise un sujet, non pas à la manière de Claudien, en l’exagérant et en le conduisant par là à tous les degrés de l’enflure, mais en ne sachant pas s’arrêter, dans le développement d’une pensée, d’une expression, d’un sentiment, à cette juste mesure qui est la vérité dans l’art comme dans la nature. Du reste, une admirable variété de figures, de tours, d’expressions, l’art de présenter sous des formes toujours nouvelles des situations semblables, de rattacher à un même but, de faire concourir à une même fin des fables si diverses et si multipliées, de renfermer dans un même cadre des figures si différentes, telles sont les qualités qu’Ovide possède au plus haut degré , à ce degré où l’esprit est presque le génie.

Les Métamorphoses ne sont pas le seul ouvrage que vint interrompre l’exil d’Ovide : les Fastes en ont aussi souffert. Ce poème formait ou devait former douze chants : -

Sex ego fastorum scripsitotidemquelibellos;

Crnnque suo finem mense volumen habet.

Idque tuo nuper scriptum sub nomine, Cæsar,

Et tibi sacratum sors mea rupit opus.

C'était le dessein du poète ; mais il n’a pu l’ae-

OVIDE

complir. Dans son exil, il n’a trouvé sur sa lyre que des sons pour la douleur, dans son âme que des inspirations de tristesse.

Cette lacune, du reste, qu’il la faille attfibuer aux malheurs et au découragement du poète, ou à l’injure du temps, est une des plus grandes pertes qu’ait pu faire l’histoire. Les Fastes sont le monument le plus curieux, les annales les plus pleines et les plus intéressantes de l’antiquité : cérémonies religieuses, antiquités sacrées, origines nationales, mœurs domestiques, traditions populaires, théolo-

gies antiques, toute la vie civile, intérieure et publique de Rome, on la trouve dans les Fastes. Ovide a la science de l’aruspice et du grand-prêtre, et c’est avec raison qu’un écrivain appelle les Fastes un martyrologe : Martyrologium Ovidii de Fastis; c’est bien là en effet le Livre des Saints de l’antiquité, et pour ainsi dire sa légende. Le poème d’Ovide est une des plus attachantes et des plus instructives lectures qui se puissent faire; jamais l’érudition ne s’est montrée sous des formes plus agréables et plus ingénieuses; jamais l’histoire n’a revêtu de plus brillantes couleurs ; trop brillantes peut-être, car là comme dans ses autres ouvrages, Ovide ne sait pas toujours résister à la facilité de son imagination; cette imagination l’égare, en lui faisant préférer aux sévères et profondes traditions du Latium les riantes fictions de la Grèce.

OVIDE

L’exil d’Ovide ne fut pas cependant entièrement perdu pour la poésie : Les Tristes , les Pontiques charmèrent sa solitude, en ces sauvages et lointaines contrées. Mais quelque effort que fasse le poète pour retrouver l’inspiration de ses jeunes et heureuses années, il n’y peut parvenir. Sous le ciel sombre et glacé des Sarmates, son riant génie semble s’attrister et s’éteindre ; ses plaintes ne sont pas seulement monotones, ce qui était le défaut presque inévitable du sujet, elles sont froides et prétentieuses : on trouve des traits d’esprit là où on s’attendait à rencontrer l’abandon et la simplicité touchante de la douleur : Ovide y semble plus poète que malheureux.

Les Héroïdes , les Amours, Y Art <f aimer, les Métamorphoses, les Fastes, les Tristes, les Pontiques, tels sont les ouvrages les plus remarquables qui nous restent d’Ovide : mais ce n’étaient pas là ses seuls titres à l’immortalité. La souplesse et la vivacité de son génie ne sont pas bornées à la poésie érotique, à l’épopée, à la poésie didactique et à l’élégie : Ovide fut encore un poète tragique.

La tragédie latine, grossièrement ébauchée par les rudes traductions que Névius et Ennius avaient faites du théâtre grec ; plus originale et plus hardie dans Pacuvius, dans Attius, avait, comme tous les autres genres de littérature, atteint un haut degré de perfection sous le règne d’Auguste. La versifir

OVIDE. 198

cation était devenue une véritable manie : car le prince aussi était poète; il avait, nous l’avons vu, composé une tragédie d'Ajax que, mieux avisé ensuite, il détruisit. A l’exemple du prince, tout le monde faisait donc des vers :

Scribimus indocti, doctique, poemata passim.

Si ce nouveau genre d’adulation avait ses inconvénients, la faveur même et les encouragements du [prince ne furent pas stériles : Varius donna son Thyeste, le chef-d’œuvre de la Scène latine, et le rival de la Melpomène grecque; et la Médée d’Ovide vint se placer à côté du Thyeste de Yarius.

Quelques autres ouvrages moins importants ont aussi exercé la verve et la facilité d’Ovide; tels sont: le Remède d’amour , composé après Y Art d'aimer , espèce de palliatif à ce poème, et remède pire que.le mal; l'Ibis, petit poème satirique de plus de six cents vers; la Pêche , en vers hexamètres, dont le commencement manque; le Cosmétique, en vers élé-^ giaques, que l’on peut regarder comme le complément de l’Art d'aimer ; la Noix, élégie contestée, mais qui ne paraît pas indigne de notre poète. Nul auteur ne s’est prêté à plus de genres, et avec plus de grâce et de souplesse.

Parlerons-nous du style d’Ovide? Qui ne le connaît? Pur, clair, brillant, facile, animé, il continue,

OVIDE

mais en les altérant légèrement , les traditions du siècle d’Auguste; il l’a dit lui-même ;

Virgilium tantum vidi.

Oui, il n’a fait qu’entrevoir Virgile : il en a reçu le souffle lointain et non l’inspiration directe. Ovide n’est déjà plus, à proprement parler, du siècle. d’Auguste, ou du moins dans ce' siècle, il annonce une nouvelle génération poétique, brillante encore et richement douée, mais moins pure, moins sobre et moins forte, plus éprise de la forme que sévère sur le fond, sacrifiant trop à l’esprit et à la description. Ovide a passé par l’école des déclamateurs ; Sénèque le père, le nomme au nombre de ses plus ingénieux élèves ; et dans la dispute d’Ulysse et d’Ajax, au sujet des armes d’Achille, la critique a reconnu une de ces controversiæ qui défrayaient les écoles.

Ovide n’accuse pas seulement une altération littéraire; il indique aussi une révolution religieuse. Assurément je ne crois pas beaucoup à la sincérité de la restauration religieuse entreprise par Auguste, et dont Horace s’est fait l’officieux et poétique auxiliaire; il faut cependant reconnaître que cette tentative d’Auguste, toute politique qu’elle fût, était un hommage rendu à des croyances qui, pour avoir été atteintes depuis longtemps par la philosophie et la corruption des mœurs, n’en

OVIDE

étaient pas moins respectées encore par beaucoup d’hommes. Ovide, dans ses Métamorphoses et ses fastes , dissipe hardiment le dernier prestige qui entourait encore les divinités païennes ; il en raconte avec une singulière aisance les origines, et surtout les faiblesses humaines ; en les chantant, il les rabaisse; ainsi, selon les temps, la poésie faisait une œuvre contraire : dans l’enfance des sociétés et des imaginations, elle avait, par la voix d’Homère et d’Hésiode, créé les dieux et les avait placés dans l’Oympe; dans le désenchantement d’une civilisation raffinée , par la bouche d’Ovide, elle les en fait descendre pour les ramener sur la terre et les rabaisser à d’humaines fragilités.

Ovide mourut en exil, à Tomes, à l’âge de soixante-deux ans, sans avoir pu obtenir de revoir cette Rome où une noble résignation l’aurait peutêtre plus sûrement rappelé que des flatteries peu mesurées et des prières sans dignité.

Quidquid Romana facundia Habei circa Ciceronem effloruit.

•,Stnique le Rhéteur, Controvenes, 1. 1.)

Si la poésie, sous le règne d’Auguste, éclatait dans toute sa fleur et son plus varié développement, l’éloquence ne rencontrait pas d’aussi heureuses conditions. Cependant quelques hommes gardaient encore les traditions et les libres 'allures d’un autre âge. Au premier rang parmi eux il faut placer Asinius Pollion. A la mort du dictateur, Pollion gouvernait l’Espagne ultérieure. Il se déclara pour les vengeurs de César, cédant plutôt à un sentiment d’amitié personnelle pour Antoine qu’à son propre penchant. Il amena deux légions aux triumvirs; en l’an 41 et 40, il gouvernait au nom d’Antoine la

Vénétie, et Virgile le louait de ses vers de la protection qu’il accordait aux vers d’autrui :

Pollio amat nostram, quamvisest rustica, musam.

Piérides, vitulam lectori paseite vestro ;

Pollio et ipse facit nova carmina ; paseite taurum.

En 713, lorsque Pollion revenait vainqueur de Dalmatie, Virgile lui envoyait, avec ses félicitations, sa huitième églogue, et, mêlant le lierre du poète aux lauriers du triomphateur, il le louait à la fois de ses victoires et de ses tragédies :

En erit unquam

Ille dies, mihi cum liceat tua dicere facta;

En erit, ut liceat totum mihi ferre per orbem

Sola Sophocleo tua carmina digna cothurno.

Varius n’était encore qu’un poète comique; il n’avait pas fait son Thyeste ; l’auteur de la Mèdée , né en 43, avait à peine quatre ans ; l’épithète Sola n’était donc que strictement conforme à la vérité.

Horace, dans sa dixième satire, composée, diton, en l’an 30, nommant les grands talents de Rome en tous genres, avant de décerner à Varius la palme de l’épopée et à Virgile seulement celle de la poésie champêtre (il ne s’était encore fait connaître que dans ce genre), parle de Pollion comme du plus grand poète tragique du temps :

Pollio regum

Facta canit, pede ter pcrcusso.

Ses tragédies cependant ont laissé peu de traces, et ne furent pas d’ailleurs toujours jugées à Rome avec la même indulgence. Un des personnages du Dialogue des Orateurs en trouve le style trop semblable à celui de PacUvius et d’Attius, étendant jusqu’aux discours de Pollion, fort vantés par un . autre interlocuteur, le reproche d’archaïsme que Pollion lui-même adressait à Salluste.

Fatigué des guerres civiles, quand il vit la discorde éclater entre Antoine et Octave, Pollion ne prit parti ni pour l’un ni pour l’autfe ; il se tint à l’écart : « Je serai, disait-il, le bptin du vainqueur. » Son esprit fut attristé par de terribles pressentiments. Il dit adieu à la poésie, à l’éloquence, ne parut plus au sénat et s’ensevelit dans la retraite, s’occupant d’écrire la lutte de César et de Pompée. C’est alors qu’Horace lui adressa cette ode magni- * fique :

Motum ex Metello consule civicum Bellique causas....

Il était naturel qu’un homme vieilli dans les affaires eût l’idée d’écrire ce qu’il avait vu et fait en partie. Appien et Suétone parlent de cette histoire de Pollion, et Tacite la rappelle dans la belle défense qu’il prête à Crémutius Cordus accusé, sous Tibère et par Séjan , d’avoir loué Brutus, et appelé Cassius le dernier des Romains ; Crémutius

allégua pour sa défense les hommages que lui avaient eux-mêmes décernés, en des jours meilleurs, Tite Live, Messala, Asinius Pollion.

Pollion protégea les écrivains contemporains et fut l’ami de Virgile : c’est lui qui réalisa le premier la pensée de , Cés^tr en fondant à Rome une bibliothèque publique. Si Pollion encourage les écrivains, s’il protège la littérature, ce n’est pas qu’il veuille seconder les vues politiques de l’empereur. Non, Asinius Pollion n’imite pas Mécène; il ne prend pas à tâche, comme l’habile courtisan, de rendre plus facile et plus populaire le gouvernement d’Auguste. Pollion regrette la république; il n’accepte pas le régime impérial ; il le subit. Aussi le voyons-nous éviter les causes politiques où son indépendance eût été mal à l’aise : il sè renferme dans la défense des causes privées. Son éloquence était noble, sévère, digne, énergique : par la vigueur de son style, par l’élévation de la pensée, Pollion rappelait souvent Cicéron dont il était le disciple et quelquefois le rival. Ce qu’on peut lui reprocher, c’est une sévérité exagérée, et surtout l’abus des archaïsmes : il parlait comme aurait parlé un orateur du siècle précédent.

Sénèque nous apprend qu’en déclamant il tombait dans l’excès contraire. 11 fallait alors lui pardonner l’abondance des ornements et des fleurs dont il était si avare dans ses discours, et Sénèque

ajoute qu’à peine se les pardonnait-il lui-même. Son dédain pour les exercices de l’école perçait encore dans ces exagérations. Il ne croyait pas que ces enfantillages dussent ressembler à un véritable plaidoyer, et rien n’était ridicule à ses yeux comme un déclamateur qui veut jouer l’homme sérieux. Cependant, il prenait ses précautions pour réussir. Le public n’était pas admis à l’entendre ; il se faisait un auditoire de choix, et ce fut lui qui introduisit l’usage des invitations personnelles. Aussi Labienus, dont la pensée, nous dit Sénèque, était toujours plus méchante que les paroles, disait ironiquement à ce sujet : « Le noble vieillard ne veut pas mettre le public dans la confidence de ses exercices oratoires. » Pollion était tellement passionné pour les joutes oratoires de l’école, qu’il déclama le jour même où il venait de perdre son fils» Pollion était pour les déclamateûrs un critique impitoyable, spirituel et £ trouvant bien les côtés faibles. Sénèque est plein de ses observations amères ou piquantes sur leurs défauts ou leurs travers. Mais il ne ménageait pas beaucoup plus les orateurs et les écrivains. Difficile et caustique, il s’en prenait volontiers à toutes les supériorités. C’est lui qui trouvait de la patavinité dans Tite Live. La guerre qu’il faisait n’était pas toujours franche et loyale. Il avait préparé , dit-on , des discours contre Plancus, pour les publier après la mort de sonadver-

saire. Plancus l’apprit et répondit : « Il n’y a que les esprits malfaisants qui déchirent les morts. » Il n’épargnait pas la mémoire de Cicéron, et l’on pourrait croire qu’il n’aimait pas à l’entendre louer. Un jour qu’il était venu chez Messala pour assister à une lecture, le poète Sextilius Hena de Cordoue, héritier direct, à ce qu’il paraît, de ces poètes de son pays que Cicéron nous représente pingue quiddam sonantes atque peregrinum, commence à lire un

morceau sur la mort du grand orateur. Il débutait par ce vers :

Deüendus Cicero est latiæque silentia linguæ.

« Mon cher, dit Pollion à Messala, vous êtes le maître chez vous; mais je ne veux pas entendre un homme qui me dit en face que je suis muet ; » et il partit.

Plus tard, aux jours de la décadence littéraire , Pollion a été préféré à son maître , à Cicéron luimême. De tous ses discours, à peine reste-t-il aujourd’hui quelques passages : Quintilien cite les exordes comme les modèles du genre. Pollion conservait dans sa parole et dans ses actions toute la fierté républicaine, mais il ne fit jamais une opposition imprudente, inutile , insensée : « Je ne veux pas écrire, disait-il, contre celui qui peut proscrire.» Du reste Pollion s’inquiétait peu de la faveur ou de la disgrâce d’Auguste : il osa même protéger ouver-

tement un écrivain, Tiinagène, qui avait encouru l’inimitié de l’empereur. C’est ainsi que, même sous l’empire, Pollion conservait les traditions de la liberté républicaine. Soit respect, soit politique, Auguste réserva pour lui toutes ses faveurs , toutes ses séductions. Le jour où Pollion mourut (il avait quatre-vingts ans) fut pour Rome un jour néfaste : elle ne perdit pas seulement un grand orateur ; elle perdit aussi un des plus glorieux représentants du passé.

A côté d’Asinius Pollion se présente , comme son rival, Messala CorvinuS : c’est un orateur d’une^éloquence et d’un caractère tout opposés. Messala, qui naquit vers l’an 60 avant J. C , était d’une ancienne et illustre famille, gloire des annales romaines. L’histoire ne nous dit pas quels ont été ses maîtres ; on le croit, mais sans trop de certitude, disciple de Cicéron. Les premières années de sa jeunesse sont peu connues. Seulement, soit que l’éclat de sa naissance lui valût cette dangereuse distinction ,. soit que de bonne heure ses talents et son caractère eussent provoqué les craintes des triumvirs, on le vit, jeune encore, figurer sur leurs listes de proscription , avec ce que Rome comptait de plus grand et de plus illustre. Après la bataille de Philippes, il s’attacha d’abord à Antoine, préférant sa franchise toute militaire au caractère dissimulé d’Octave. A ce moment d’ailleurs Antoine ne

s’était pas encore laissé séduire et corrompre par les charmes de Cléopâtre et le luxe de l’Orient. Mais , plus tard , après la paix de Brindes , Messala Corvinus fit comme Pollion : il abandonna le parti d’Antoine qui n’était plus pour lui que le docile lieutenant de la reine d’Ëgypte. Octave s’élevait alors de tout l’abaissement d’Antoine : ce n’était • plus le cruel, l’implacable triumvir, c’était déjà le futur empereiir cherchant par sa clémence à faire oublier les sanglantes rigueurs du passé. Attentif à réunir autour de lui tous les débris de la république, habile à gagner les hommes, Octave ne négligea point une telle conquête; il traita Messala en ami et le nomma augure : honneur que Messala reconnut en l’aidant de son épée et de ses conseils dans la guerre contre Sextus Pompée. Des succès militaires lui valurent bientôt le Consulat; il l’obtint l’année même de la bataille d’Actium. Après plusieurs missions en Syrie et en Égypte , il reçut le gouvernement de la Gaule narbonnaise et de l’Aquitaine. L’an 93, une victoire sur les Gaulois révoltés lui mérita les honneurs du triomphe : ce triomphe marque lé terme de sa carrière militaire. Dès lors Messala vécut dans un glorieux repos; livré à l’étude des lettres et de l’éloquence, il sut obtenir par l’indépendance de son caractère, l’estime et le respect d’Auguste . Regardé' comme le chef des républicains, au nom desquels il avait traité après la

défaite de'Philippes , il ne renia jamais son passé; loin de là, même sous le régime impérial il se lit gloire d’avoir suivi le drapeau de Brutus et de Cassius. Auguste lui reprochant un jour les. opinions de sa jeunesse ; « J’ai toujours été du parti le plus juste, » dit Messala. « Voici, disait-il une autre fois à l’empereur en lui présentant l’homme qui avait prêté son bras au suicide de Brutus, voici l’homme qui a rendu le dernier service à mon cher Brutus.» Certes, il y avait du courage à parler ainsi , en face de l’empereur lui-même ; il y avait aussi de la grandeur dans Auguste à ne point s’offenser de ce langage.

L’éloquence de Messala répondait à son caractère ; claire, brillante, pleine de franchise et de noblesse, elle avait quelque chose de digne et de bienveillant tout à la fois. C’était l’Hypéride romain. Il ne recula point , comme avait fait Pollion , devant les causes politiques : la modération de son esprit lui permettait de les aborder sans péril, et cependant avec loyauté. Habile à se concilier, dans ses exordes, la bienveillance de ses auditeurs; à mériter, par sa modestie , l’approbation même de ses adversaires , Messala offrait le modèle de cette éloquence insinuante et polie qui contrastait avec la parole âpre et sévère de Pollion : aussi son talent brilla-t-il plus dans les discussion du sénat que dans les luttes animées de la tribune. >

L’éloquence n’occupait pas seule les laborieux loisirs de Messala. Comme Pollion, son rival, il écrivit l’histoire des dernières guerres de la république. Des travaux assidus usèrent ses organes : quelque temps avant sa mort, il perdit la mémoire, et, chose étrange, il oublia même son nom. Messala Corvinus mourut à soixante-dix-sept ans.

Après Asinius Pollion et Messala Corvinus , nous trouvons Cassius Severus , le dernier orateur de la tribune républicaine. Cassius Severus était grand ami de Labienus, de ce Labienus dont Sénèque le Rhéteur trace un remarquable portrait : « C’étaient, dit-il, la couleur antique et la vigueur moderne ; une liberté si grande qu’elle allait au delà de ce qu’on peut appeler liberté; et comme il déchirait à droite et à gauche les classes et les individus, on avait changé son nom en celui de Rabienus. Son caractère était emporté, comme son talent, et les passions pompéiennes y fermentaient encore après le repos d’une longue paix. C’est pour lui qu’on imagina une peine jusqu’alors inconnue : ses ennemis réussirent à faire brûler tous ses écrits., Labienus ne résista point à cet affront, et ne voulant pas survivre à son œuvre, il se fit porter et s’ensevelit dans les tombeaux de sa famille. » Au moment où l’on exécutait la sentence portée contre les œuvres de Labienus, Cassius s’écria : « Qu’on me brûle donc tout vif, car je les sais par cœur. » Cassius

Severus était de la trempe dè Labienus. C’est un homme emporté qui n’accepte point la soumission qu’Auguste a imposée à la parole, qui s’en indigne, et qui proteste presque seul contre la double servitude du Sénat et du Forum. Ce courage éclata surtout dans une cause où nous voyons Pollion défendre l’accusé Nonnius Asprenas. L’accusateur, c’était Cassius Severus. Redoutant l’éloquence implacable de ce fougueux orateur, Auguste fit lui-même des démarches auprès des sénateurs pour arracher Nonnius Asprenas, sa créature dévouée, à la vengeance des lois. Auguste alla plus loin encore : donnant un exemple, trop souvent imité par Tibère, il vint, par sa présence, ordonner l’issue du jugement. Rien ne put intimider Cassius Severus: loin de reculer, l’imprudent républicain s’attaqua à l’Empereur lui -même et s’emporta aux allusions les plus amères contre cette odieuse intervention d’Auguste, qui voulait faire violence à la conscience des juges. Auguste dissimula son ressentiment, et même, Severus ayant été quelque temps après cité à son tribunal pour un délit assez grave contre les mœurs, il le renvoya absous. Mais sa vengeance n’était qu’ajournée, et Cassius Severus ne s’y trompait pas. v Vainement il se renferma dès lors dans les discus- . sions des affaires civiles ; malgré ces précautions, il ne put échapper aux délateurs, gens infâmes, qui ne datent pas seulement de Tibère. Dans une cause

où de graves personnages étaient compromis, cause scandaleuse , Cassius Severus avait soulevé contre eux l’opinion publique en publiant un mémoire qui développait leurs turpitudes. Un émissaire secret s’offrit à servir leurs ressentiments. Assuré de leur appui, le misérable accusa Severus, devant le préteur, d’avoir abusé des droits de la défense pour flétrir de ses calomnies les plus illustres citoyens. Auguste qui avait longtemps comprimé sa colère, saisit, sur les instances de Livie, cette occasion de mettre sa vengeance personnelle à couvert sous un prétexte de justice générale : cette vengeance eut des suites fatales pour Rome. Jusqu’à ce jour, la publication des libelles était au nombre des délits privés dont la poursuite n’appartenait qu’aux offensés. Une loi, présentée au Sénat par Tibère, qui faisait ainsi l’apprentissage de la tyrannie, appliqua à la publication des libelles la peine du crime de lèse-majesté, et la loi, qui n’avait puni que les actions, fut étendue aux simples écrits : dès ce moment la pensée n’est plus libre. Le Sénat procéda ensuite comme juge à l’information des délits qu’il venait

de créer compie législateur. Un sénatus-consulte

condamna Severus à la relégation dans l’île de Crète. Cette première violation de la loi s’accomplit avec une odieuse solennité. Avant de donner son suffrage, chaque sénateur prononça la formule extraordinaire du serment.

LES DERNIERS ORATEURS. 21 i

Ce fut la première application des lois de Sylla qui avait rangé les discours diffamatoires parmi les crimes de lèse-majesté. Ces libelles de Cdssius furent plus tard rendus à la publicité par les soins de Caligula, en même temps que tous lés ouvrages supprimés par ses prédécesseurs. Cassius avait aussi lancé un pamphlet contre Mécène : De Bathijllo Mæcenalis. On croit que l’épode VI d’Horace : quid im merentes? est dirigée contre Cassius, et renferme également des allusions contre Timagène dont on connaît l’opposition à Auguste. Là même, en Crète, Cassius Severus « par de nouveaux excès réveilla les vieilles haines et souleva des haines nouvelles » nous dit Tacite. Sous Tibère on confisqua ses biens, et il alla sur le rocher de Sériphe, rocher stérile et brûlant, achever ses jours dans la plus affreuse misère. A peine avait-il quelques haillons pour couvrir son corps.

Dans l’éloquence de Cassius Severus, on retrouve les élans généreux et les emportements de son .caractère. Cette éloquence véhémente, incisive, impétueuse, toute de saillies et d’éclairs, s’animait, à la tribune, d’une passion entraînante, irrésistible. De même qu’il outrait les souvenirs de l’ancienne liberté, Cassius Severus abusait des hardiesses de la parole : rien de plus désordonné, rien de plus aventureux que son style. Cet orateur portait dans la discussion la même violence, le même aeharne-

ment que l’athlète dans la lutte. Malheur à son adversaire s’il n’était lui-même un rude jouteur. Cassius Severus entre un jour dans une salle où Cestius, Grec de Smyrne, maniant avec difficulté la langue latine, et plein pour lui-même d’une naïve admiration, disait : « Quelles que fussent les conditions de mon existence, je voudrais être au premier rang. Si j’étais gladiateur, je serais Fusius; si j’étais pantomime, je serais Batylle; si j’étais cheval, Mélission. » — « Et si tu étais cloaque, lui cria Cassius, tu serais le grand cloaque. » Le rire éclate dans toute la salle. Cestius stupéfait refuse de continuer avant que l’interrupteur soit sorti. Cassius répond qu’il est dans un lieu public, et qu’il n’en sortira qu’à son aise. Il fallut toutes les instances de ses amis pour le décider à quitter la place.

Un autre jour, il lui prit fantaisie de citer Cestius en justice au nom de Cicéron, et Cestius, troublé et surpris, ne sut que demander remise de la cause. Après plusieurs scènes du même genre, pressé par ses amis de laisser en paix Cestius, il mit pour condition que celui-ci reconnaîtrait sous serment la supériorité de Cicéron, condition, du reste, que Cestius n’accepta point.

Cassius Severus commence une nouvelle école : c’est lui qui, dans un autre siècle, sera regardé comme le modèle d’une mâle et nerveuse éloquence, il avait bien compris que les esprits étaient portés

aux innovations de la parole : aussi la sienne se faisait-elle remarquer par des témérités heureuses, par la négligence des règles ordinaires, négligence qu’il calculait habilement , et qui était chez lui un artifice et non un oubli.

Asinius Pollion, Messala Corvinus et Cassius Severus sont les derniers représentants de l’éloquence romaine. Dès les premières années d’Auguste, elle n’est plus libre cette éloquence, mais du moins elle est encore tolérée , et grâce à Pollion et à Messala , elle conserve les traditions de Cicéron. Malheureusement la violence même de Cassius vint en aide à la tyrannie : ce sont les funestes emportements de cet orateur qui lui fournirent un prétexte pour enlever à la parole cette apparence de liberté qu’elle avait encore : c’en est fait de l’éloquence; l’éloquence; désormais, c’est la déclamation.

TITE LIVE

Tims l.ivius eloqucntiæ ac fldei præclarus in prinns.

Tacite, Annales IV, 3i.

Tite Live a été aussi sobre de renseignements sur lui-même que Salluste en a été prodigue ; voici tout ce que nous en savons. Il naquit à Padoue, l’an 59 avant Jésus-Christ. Il avait environ vingthuit ans, quand la mort d’Antoine laissa Auguste seul maître du monde. Admis, comme Virgile et Horace, dans l’intimité d’Auguste, il sut mieux qu’eux rester fidèle à la liberté. Fut-il un des précepteurs de Claude? on peut le croire. Ce fut du moins d’après son conseil que ce jeune prince s’essaya à écrire l’histoire, genre de composition dans lequel, au témoignage des anciens, il avait obtenu

Page 1