‹ Les Écrivains latins de l'EmpireChapitre 9 sur 9 · SUÉTONE · texte numérisé non relu

SUÉTONE

courageât à mourir en lui donnant l’exemple ; tantôt enfin il accusait lui-même sa lâcheté et répétait ; « je vis honteusement , ignominieusement ; » puis il ajoutait en grec : cela ne sied pas à Néron ; cela ne lui sied pas. Dans de pareilles occasions, il faut être délibéré; allons, reveillons-nous. »

« Déjà cependant s’approchaient les cavaliers qui avaient ordre de l’emmener vivant. Quand il l’apprit, il prononça en tremblant ce vers grec :

i Mes oreilles sont frappées du bruit des chevaux à la course rapide. >

« Puis avec le secours d’Epaphrodite, son secrétaire, il s’enfonça dans le cou la pointe de son glaive. Il était à demi-mort quand le centurion entra; celui-ci appliqua son manteau sur la plaie, et feignit d’être venu à son secours. Néron ne répondit que par ces mots : « il est trop tard ! puis ceux-ci : « c’est là de la fidélité! » Il expira en les prononçant : ses yeux étaient hors de sa tête, et fixes jusqu’à saisir d’horreur et d’effroi tous les assistants. »

Tous les détails de ce ifécit sont admirables de vérité : la colère puérile de Néron à la première nouvelle de la révolte, ses incertitudes, l’abandon de ses esclaves et de ses amis , cet abaissement qui lui ferait accepter le gouvernement d’une province en dédommagement de l’empire; sa fuite, ses frayeurs à la moindre rencontre ; cet asile détourné où il se

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glisse comme une bête fauve plutôt qu’il n’y entre ; son désir et sa crainte de la mort, et, dans une extrémité si cruelle , le caractère de comédien qui ne l’abandonne point; enfin et surtout, comme l’a trèsbien remarqué Montesquieu, cette nécessité invisible et fatale pourtant de mourir sans rien en apparence qui l’y force, rien, sinon le sentiment de ses crimes et de cette exécration publique qui pèse sur lui, et qui en réalité lui met à la main le poignard indécis et tardif qui venge l’humanité.

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APULÉE

Ponderis Apuleiani fulmen.

(Sidoine Apollinaire, Lettres, IV, 3.)

Apulée naquit en Afrique, à Madaure, l’an 114 de Jésus-Christ. De bonne heure envoyé par son père, personnage assez considérable dans son municipe, aux écoles publiques de Carthage, Apulée s’y distingua par de brillants succès; aussi est-ce aux Carthaginois que plus tard sa reconnaissance fera hommage de ses talents comme à ses anciens maîtres, aux soutiens et adx protecteurs de son enfance. Ses études terminées, la mort de son père le mit en possession d’une assez belle fortune. Apulée en . profita pour compléter son éducation, en parcourant l’Orient, la Grèce et l’Italie, curieux de toutes les philosophies, mais avide surtout, il nous l’apprend

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lui-même, de s’initier aux différentes théologies et à toutes les cérémonies religieuses des contrées qu’il visita f. « par amour de la vérité et par devoir envers les dieux. » Il ne s’en tint pas là; il s’occupa de maléfices , d’enchantements et d’opérations magiques. On ne saurait tracer de ses voyages une carte bien exacte; mais ce qui paraît certain, c’est qu’après avoir parcouru une partie de l’Asie Mineure et de la Grèce, il se rendit à Rome en 136, qu’il y passa deux ans environ , s’y consacrant presque tout entier à l’étude de l’éloquence et aux exercices du barreau. Revenu en Afrique, à l’âge de vingt-cinq ans, il sembla vouloir se fixer à Madaure; sa patrie. Mais bientôt sa passion des voyages et son amour du merveilleux le ressaisirent. Il se dirigea vers l’Égypte et s’embarqua pour Alexandrie'; mais après une courte navigation, la fatigue et la rigueur du froid le contraignirent de felacher dans la ville d’OEa : il cherchait la science, il rencontra l’hymen; nous verrons ce qui lui en advint. Quoiqu’il en soit, il crut devoir revenir près des lieux où il était né, vers Carthage. C’est alors qu’il obtint ces succès de rhéteur dont il aime tant à nous entretenir; là aussi qu’il composa les Florides, les Métamorphoses et autres ouvrages. Il reçut, en même temps que des honneurs civils, des fonctions sacerdotales; il fut crée pontife d’Esculape. C’est à Carthage probablement qu’il finit ses jours; à quel âge? on l’ignore.

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Ainsi Apulée se présente à nous sous trois faces différentes : rhéteur, romancier, et philosophe. Nous l’examinerons dans cet ordre.

Il nous reste d’Apulée deux ouvrages de rhétorique et d’éloquence, les Florides et Y Apologie. Les Florides sont un recueil de morceaux préparés pour l’improvisation, des modèles que le rhéteur proposait à ses élèves, des fragments de discours d’apparat prononcés devant les Carthaginois. Les deux grandes prétentions d’Apulée dans ses Florides sont l’universalité des talents et l’improvisation. « Atout je préfère, dit-il,. une simple plume à écrire; avec cette plume je compose des poèmes de toute espèce, des vers propres a être accompagnés par l’archet . de la cithare comme par les doigts du joueur de lyre, dignes du cothurne aussi bien que du brodequin comique. C’est peu : satires et gryphes , histoires diverses, harangues vantées par les hommes éloquents, j’écris tout, et cela en grec aussi bien qu’en latin, avec une pareille complaisance, une même ardeur, une semblable facilité... Que ne puis-je, ajoute-t-il, en s’adressant au proconsul devant lequel il prononce son discours, attirer sur l’universalité de mes talents votre précieux témoignage?»

La prétention à l’universalité des connaissances est, selon nous, pour un auteur un grand mal; nonseulement parce que l’esprit humain, quelleque soit

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sa portée, ne peut également suffire à tantde sciences, mais surtout parce que cette variété d’études et de connaissances corrompt le style plutôt qu’elle n’étend et ne fortifie les idées. On transporte dans le langage des passions des termes qui appartiennent à la science; dans la morale, les expressions consacrées à la physique; dans l’éloquence, les formules du droit; on prodigue les métaphores, qui, puisées à des sources diverses et mélangées, sont souvent pénibles et obscures ; c’est le défaut de Thomas : c’est aussi celui d’Apulée. Ce que la diversité des connaissances produit sur le style d’un auteur, le mélange des littératures le produit sur la langue d’un peuple : en se mariant les littératures s’altèrent et perdent de leur pureté native ; si les idées gagnent à cette communion intellectuelle, les idiomes à coup sûr en souffrent. Les styles s’effacent dans le frottement des idées, et ainsi que la nationalité des peuples le caractère primitif du langage disparaît. Chaque peuple, en effet, a son cachet particulier, son empreinte originelle qu’il ne peut impunément échanger contre des formes et des habitudes étrangères. Avec des ressemblances nombreuses, l’esprit humain a des différences profondes, différences qui tiennent au climat, aux mœurs, aux institutions. Toute littérature se compose de ces généralités et de ces variétés; par les généralités, elle répond au sens commun de l’humanité : elle est absolue; par

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les variétés, elle est elle-même, elle est relative, elle est nationale. Or, c’est en littérature comme erï politique, la nationalité qui fait les grands peuples et les grands écrivains ; quand cette originalité s’altère, le génie s’efface ainsi que les caractères ; les formes primitives, celles qui tiennent au génie d’un peuple et le dessinent, les expressions indigènes en quelque sorte se corrompent et disparaissent : en s’élargissant, le cadre de la pensée se brise; et la langue qui fixe et contient les idées, rompue elle aussi, les idées à leur tour perdent, comme le style, leur propriété et leur force. Tel est, selon nous, le résultat de l’universalité des connaissances sur le style d’un auteur en particulier, celui du mélange des littératures sur la langue et les idées d’un peuple en général.

L’improvisation n’est pas un fait moins significatif dans l’histoire littéraire d’un peuple; elle a, toute capricieuse et fortuite qu’elle semble au premier coup d’œil, ses causes nécessaires et ses signes certains ; elle annonce dans un peuple une grande et féconde rénovation ou une prochaine décadence; jamais elle ne paraît aux époques de perfection pour une littérature. On peut donc se tromper à ce mouvement, tantôt signe de régénération, tantôt prélude de décadence sociale et intellectuelle. Si l’improvisation était toujours un présage d’avenir, si elle n’avait qu’un caractère, il serait facile

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de la reconnaître : il faudrait se féliciter de la voir éclater et se répandre. Malheureusement elle a ce double caractère de décadence aussi bien que de régénération ; elle remue des mots, non moins que des idées : stérile, dans le premier cas ; dans le second, féconde et brillante.

A l’époque où vivait Apulée, l’improvisation offrait, comme toujours, ce double caractère. Voyez l’éloquence païenne, grecque et latine ; voyez ces rhéteurs qui vont de ville en ville, annonçant une improvisation comme on annonce un spectacle; relisez toutes ces déclamations qui, sous des titres divers, mais également vides, charmaient l’oisiveté des villes grecques et romaines, et je vous défie d’y trouver une idée nouvelle, une seule vue d’avenir. Tous ces gens-là cependant triomphent de cette facilité qu’ils ont de parler, et le peuple avec eux s’en enchante. Et pourtant il n’y a, sous ces phrases sonores et éclatantes, rien qui remue le cœur, rien qui intéresse l’esprit, rien qui puisse tirer la société païenne de cette indifférence morale où elle se meurt d’ennui et d’abattement. Tournez vos yeux d’un autre côté : voici encore l’improvisation, une rude, grossière, étrange improvisation; celle-ci ne flatte pas les oreilles, ne caresse pas l’imagination, ne sème pas les fleurs à pleines mains; et cependant elle remue puissamment les âmes, elle leur ouvre des perspectives nouvelles ; elle les ra-

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vive, les enchante, les ranime à la vie et à l’espérance; elle ressuscite ou plutôt elle remplace l’éloquence politique éteinte. Si les savants se laissent séduire aux accents plus harmonieux de sa rivale, les peuples accourent à sa voix : telle est l’improvisation chrétienne en présence de l’improvisation païenne. t

L’improvisation, qui n’est qu’un jeu d’esprit et une parade d’habileté, peut donc bien procurer quelques succès à l’amour-propre; mais, si enivrante qu’elle soit, elle escompte la gloire plus qu’elle ne la donne; elle sacrifie l’avenir au présent. Elle n’est pas l’éloquence, elle en est le mensonge : Apulée lui-même va nous le dire :

« Mais je m’accommoderai aux besoins de la construction dans cette maçonnerie de paroles; je n’apporterai pas de ma montagne des pierres taillées d’aplomb, également aplanies partout, bien proportionnées et bien symétriques à toutes leurs arêtes; ici je mettrai des pierres inégales et raboteuses, là j’en mettrai de bien polies et bien glissantes; là d’autres dont les angles ressortiront, ailleurs d’autres qui seront à peu près rondes ; et nulle part le cordeau n’alignera, nulle part l’équerre n’égalisera; nulle part le fil à plomb n’établira la verticale. Car aucune chose ne peut être à la fois hâtée et parfaite : on ne saurait rien voir qui réunisse le mérite de la perfection à l’agrément de la célérité. »

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Il est impossible de mieux caractériser que ne le fait ici Apulée les inconvénients de l’improvisation, et de donner en même temps un exemple plus frappant de ce style bigarré qui résulte de termes empruntés à des sciences différentes, défaut de l’universalité des connaissances, comme l’improvisation est l’abus de la facilité de la parole et le signe de la médiocrité oratoire. Or, l’improvisation est la grande prétention d’Apulée : il y est toujours prêt et empressé , et tellement rompu , qu’au gré de ses auditeurs, il achève en grec un discours commencé en latin, et en latin un discours commencé en grec : « Vous voulez que j’achève le discours en latin ; ainsi donc , si vous le permettez , nous nous en tiendrons là pour la langue d’Athènes. u

Les Florides sont donc simplement des morceaux de rhétorique, brillants et ingénieux, dans lesquels Apulée se plaît à étaler la variété de ses connaissances, la souplesse de son esprit, l’éclat de son imagnation, la facilité de sa parole. Cette facilité de parole, cette dextérité d'éloquence charmait; c’était le règne des rhéteurs ; on leur élevait des statues : Polémon, Hérode, Atticus, Fronton, avaient eu la leur ; Apulée eut aussi la sienne : la demanda-t-il? ou prévint-on son désir? Je ne sais; mais il se montre très-flatté de l’honneur qui lui est rendu, et très-empressé, quoique souffrant, d en

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témoigner sa reconnaissance : « Dans la palestre, écrit-il, je me tordis si fortement le talon que je faillis avoir 1 articulation de la jambe arrachée. Cependant elle rentra en place, non sans conserver de cette violence un gonflement qui dure encore. Mais aussitôt que les eaux persiennes , par leur douce température et leur propriété lénitive, m’eurent rendu la faculté de marcher, bien que ma jambe ne pût encore que me soutenir faiblement, je la trouvai assez solide pour seconder mon impatience; il s’agissait de, vous remercier mille fois d’un honneur que je n’avais pas sollicité. » Dans sa gratitude, il adresse aux magistrats de Carthage les plus vives actions de grâces; il en adresse également au proconsul, à Émilianus Strabon, auquel il semble même vouloir insinuer de lui élever à ses frais, une seconde statue.

Ici je ne puis me défendre d’un rapprochement qui confirmera d’ailleurs ce que j’ai dit de la différence entre la faconde vide et sonore des rhéteurs et la parole énergique et nouvelle qui, à côté d’eux, remuait les âmes et relevait la dignité humaine! Dans cette même ville de Carthage où Apulée prodigue à Strabon, à Scipion Orütus, des louanges si exagérées, en supposant qu’elles fussent désintéressées; où, dans sa vanité reconnaissante, il oubliait également et ce qu’il se devait à lui-même et ce qu’il devait à la vérité, d’autres hommes vont bicn-

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tôt adresser aux proconsuls romains d’autres et plus viriles paroles : c’est à Carthage que Tertullien proclamera, devant Scapula, la liberté de conscience, proprietas religionis ; à Carthage, que Cyprien faisant entendre à Démétrien le langage nouveau de l’égalité humaine réclamera pour le pauvre et l’esclave le respect et la justice qui leur avaient été jusque-là refusés. Aussi, faute d’un sentiment vrai, d’une émotion profonde, l’éloquence d’Apulée, dans les Florides , reste, quoiqu’il fasse, froide et maniérée.

11 est un ouvrage dans lequel Apulée a été quelquefois éloquent, parce que alors l’émotion de l’homme faisait en lui diversion aux préoccupations du rhéteur; c’est son Apologie. L’apologie est le plus curieux en même temps que le seul original des ouvrages d’Apulée; nous nous y arrêterons donc. Apulée, forcé, nous l’avons dit, de renoncer à un ..voyage qu’il avait dessein défaire en Égypte, s’était, pendant deux ans, lixé à Oea, et là il avait épousé une veuve, Pudentilla. Cette veuve, quand il l’épousa, n’avait que quarante ans, s’il faut en croire Apulée; soixante , disaient les ennemis du philosophe; lui, il en avait alors environ vingt-cinq. Les enfants de Pudentilla, Pontianus etPudens, qui d’abord avaient ' vu ce mariage sans déplaisir, et qui même, selon Apulée, l’y avaient décidé par leurs instances, ne restèrent pas longtemps dans ces bonnes disposi-

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tions. Sinon sur leurs instigations, de leur consentement du moins, un de leurs oncles, Émilianus, accusa Apulée d’avoir, par des enchantements magiques, surpris et forcé le cœur de Pudentilla, jusque-là rebelle aux offres les plus séduisantes. L'Apologie a pour but de confondre ces accusations ; voyons comment y va répondre Apulée.

On lui reproche d’abord sa coquetterie : il a envoyé à un de ses amis une poudre dentrifîce ; il a, en sa possession, un miroir; puis, on critique son penchant à composer des vers licencieux; on l’accuse enfin d’avoir été pauvre. A quoi Apulée répond : il n’est pas défendu de profiter des dons de la nature, et la propreté de la bouche est indispensable à l’homme ; il a un miroir ! Dans les miroirs, la science étudie d’intéressants effets de physique et d’optique ; il a été pauvre : c’est sa gloire, c’est la gloire du philosophe.

C’est là la première partie de Y Apologie, et comme son prologue. L’accusation véritable , c’est l’accusation de magie : Apulée est magicien, car il achète constamment des poissons ; par ses enchantements, par ses charmes, il a fasciné un enfant, plusieurs enfants ensuite, et en dernier lieu une femme; il garde mystérieusement certain objet enveloppé dans son mouchoir, et il fait, en compagnie, des sacrifices nocturnes dont on a retrouvé des vestiges ; enfin il adore un petit squelette qu’il a fait mystérieuse-

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ment fabriquer. — J’ai , répond Apulée, fasciné un enfant? — Cet enfant était épileptique. J’ai acheté des poissons? — Ces poissons servent uniquement à des études d’histoire naturelle. Cet objet que je garde enveloppé dans un mouchoir, c’est l’image du Roi par excellence, de ce Basileus dont Platon a conçu le plus haut idéal. Ces sacrifices hocturnes dont on fait tant de bruit, ce sont mes dévotions. Le dirai-je? Apulée ici ne me convainc

pas entièrement. Ses expériences fort singulières sur Thallus, cette femme qui vient consulter Apulée pour un mal d’oreille, et qui, sous ses yeux, tombe également frappée du haut-mal ; cette espèce d’amulette enveloppée dans son mouchoir, ces sacrifices nocturnes faits en compagnie d’un sien ami, ces débris de plumes d’oiseaux, ces murs noircis par la flamme, tout cela sent furieusement son charlatan. Il a beau faire passer sous nos yeux ce squelette qu’il dit être un Dieu ; quoi qu’il fasse, il y a en lui du CagliQStro.

La troisième partie roule principalement sur son mariage avec Pudentilla. Voici, au sujet de Pudentilla, ce qu’on lui reproche : 1° il a forcé les répugnances de cette veuve ; 2° Pudentilla confesse ellemême dans ses lettres qu’elle a été ensorcelée par Apulée; 3° Apulée a entretenu une correspondance amoureuse avec Pudentilla ; 4° Pudentilla a soixante ans; est-ce à cet âge que, d’elle- même, elle aurait

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pensé à se remarier? 5° le mariage a été conclu à la campagne; 6° enfin, Apulée a envahi toute la fortune de sa nouvelle épouse. Sur ces accusations, les réponses d’Apulée me paraissent beaucoup plus péremptoires que sur le premier chef, le crime de magie. — Loin d’avoir de la répugnance pour un second mariage, Pudentilla n’a attendu que la majorité de ses fils pour se donner un nouvel époux. Si, dans le principe, quelqu’un manifesta de la répugnance, ce fut plutôt Apulée lui-même; ce fut le fils même de Pudentilla qui le força, en quelque sorte, à rechercher la main de sa mère. Pudentilla, dit-on, a été ensorcelée par Apulée? — On n’apporte à l’appui de cette assertion qu’une citation perfide et tronquée. Apulée a entretenu avec elle une correspondance amoureuse ? — Venant d’un fils qui fouille dans les lettres de sa mère, un tel argument ne mérite que le mépris. Mais a soixante ans Pudentilla pouvait-elle songer à se remarier? Elle en avait à peine quarante, répond Apulée. On s’est marié à la campagne? — On s’y marie sous de plus heureux auspices que dans les cités. Quant à cette captation prétendue de la fortune de Pudentilla, qui, du reste, n’a apporté à son mari qu’une dot fort modique, par le testament même de la mère, qu’il lit devant les juges, Apulée prouve qu’après elle l’héritage doit revenir au seul fils qui lui reste. Apulée gagna sa cause, et il ne s’en faut

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pas étonner. Dans ce discours, en effet, éclatent, plus qu’en aucun autre de ses ouvrages, la facilité, la verve, les ressources infinies de son esprit. Les pages, dans lesquelles il reproche à un fils d’avoir osé sonder et étaler au grand jour les secrets et les faiblesses d’une mère, sont pleines de pathétique. Comme trait de mœurs, ce qu’on doit remarquer dans cette Apologie, c’est la liberté avec laquelle, dans les habitudes du barreau, du barreau ancien, Apulée verse sur sa partie adverse le sarcasme, les injures ; la hardiesse avec laquelle il pénètre dans la vie privée de ses adversaires, la traîne au grand jour et l’expose au mépris et à l’indignation publique ; puis encore cette indiscrétion ou cette insouciance des mœurs anciennes qui, devant les tribunaux, ne respectait pas la pudeur des femmes, exposait leurs souffrances intimes, leurs ennuis secrets, les combats douloureux livrés entre leur fidélité à un premier hymen et leurs nouvelles passions, tous motifs par lesquels Apulée explique comment Pudentilla a cédé, a été vaincue dans sa première et longtemps fidèle résolution de veuvage ; comment, sans que besoin fût d’enchantements, elle a pu l’épouser. Rien, que je sache ne ressemble plus à Y Apologie d’Apulée que les Mémoires de Beaumarchais : c’est la même franchise impudente, la même ironie spirituelle, la même audace d’accusation dans la défense.

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Entre les ouvrages d’Apulée, le plus amusant, sinon le plus édifiant, ce sont les Métamorphoses ou aventures d’un certain Lucius. Ces Métamorphoses sont, en général, des récits empruntés aux fables milésiennes. « Je vous présente ici diverses fables dans le genre milésien. » Ainsi s’exprime en commençant Apulée. Milet était une ville fort élégante et fort corrompue, et les fables milésiennes se ressentaient de cette facilité des mœurs. Plutarque, dans la vie de Crassus , raconte qu’après la défaite de ce général, le Suréna des Parthes ayant trouvé dans le bagage d’un certain Rustius les fables milésiennes, « se moqua fort outrageusement des romains qu’il disait être si désordonnés, qu’en la guerre même ils ne se pouvaient pas contenir de faire et de dire de telles vilénies. » Ovide pour se justifier d’avoir composé son Art cC aimer, cause ou prétexte de sa disgrâce, cite l’exemple de Sisenna l’historien qui avait traduit en vers les fables milésiennes :

Yertit Aristiden Sisenna ; nec obfuit illi Historiæ turpes inseruisse jocos.

Les Métamorphoses d’Apulée ne jouirent pas chez les anciens de la faveur qu’elles ont eue chez les modernes et auprès de quelques commentateurs qui, dans leur enthousiasme, leur ont donné le titre de : Y Ane cCor, (on sait que le principal personnage, Lucius, est métamorphosé en âne) pour expri-

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mer leur admiration pour ce livre, à leurs yeux, un livre d’or. L’empereur Sévère n’en faisait pas grand cas : « Ce qùi m’a le plus mécontenté , écritil au sénat sur Glodius Albinus, c’est que la plupart d’entre vous ont cru vanter son mérite en littérature, tandis qu’il ne s’occupait que de contes de bonnes femmes, et qu’il vieillissait au milieu des milésiennes carthaginoises de son Apulée. »

Les Métamorphoses sont une œuvre ' de singulière fantaisie. Ce sont tour à tour des histoires effrayantes de magiciennes, de brigands, des contes licencieux, des aventures tragiques qui tirent au mélodrame ; des tours de jongleurs, des scènes grotesques où figurent les prêtres de Cybèle, ces ordres mendiants de l’antiquité ; puis çà et là des détails curieux sur les arts, entre autres la description brillante d’un opéra dont les changements à vue et les magnificences semblent modernes. Au milieu de ces imaginations quelquefois ingénietises, plus souvent bizarres , et comme une oasis, dans le désert, se trouve la délicieuse fable de Psyché.

On connaît l’histoire de Psyché. Il y avait une fois dans un pays un roi et une reine qui avaient trois filles , toutes trois fort belles ; mais la cadette était d’une perfection si rare, qüe, pour l’exprimer les termes manquaient. On n’allait plus à Gnide, on n’allait plus à Cythère : Vénus se voyait préférer une rivale. Indignée de voir une jeune fille lui enle-

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ver les hommages des mortels, Vénus jure de se venger. Elle appelle l’Amour, et lui parlant à peu près du ton dont elle lui parle dans l’Énéide, quand elle l’engage à tromper Didon sous lajorme d’iule, elle lui confie sa vengeance. Cependant, toute belle qu’elle est, Psyché condamnée au célibat, reste chez ses parents à pleurer sa solitude, son abandon. Le père de l’infortunée est au désespoir; il se croit poursuivi du courroux céleste, et pour le conjurer, il interroge un antique oracle. L’oracle lui commande d’exposer sur un roc sa fille pompeusement parée pour un hymen de mort : il aura pour gendre non un mortel , mais un affreux dragon. Psyché se résigne à cette horrible destinée. Elle demande qu’on la conduise , qu’on la place sur le rocher auquel l’a vouée la mort. A peine a-t-elle atteint le sommet de cette montagne que, soulevée par un souffle paisible, elle glisse par une pente insensible dans une profonde vallée placée au-dessous d’elle, et bientôt elle se trouve mollement assise au milieu d’un gazon émaillé de fleurs. Livrée quelque temps à l’admiration des merveilles étalées à ses yeux , d’un palais brillant de pierreries, de perles et de diamants, elle reçoit enfin son mystérieux amant qui n’est rien moins qu’un monstre, mais qui reste invisible pour elle, et après lui avoir accordé à grand’peine de recevoir ses sœurs; lui recommande de garder le silence sur leur union : le

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bonheur de Psyché est à ce prix. Ses sœurs ne tardent pas à arriver. Éblouies des merveilles qui entourent Psyché, elles lui adressent les questions les plus pressantes pour savoir quel en est le maître. Psyché résiste pendant longtemps à leurs importunités; mais l’envie s’est élevée au fond de leurs cœurs, et dès ce moment elles ont juré la perte de leur sœur. Elles attaquent Psyché dans sa curiosité au sujet de cet époux qu’elle leur vante : « Tu vis contente , lui disent-elles , d’ignorer une si grande horreur; tu te reposes sans t’inquiéter du danger , qui te menace ; mais nous qui , avec une vigilance de tous les instants , songeons à tes intérêts , nous sommes cruellement tourmentées de tes périls. Cet époux si beau, si jeune que tu nous vantes, eh bien! c’est le monstre dont l’oracle t’a menacée. » Psyché ne résiste pas à cette ruse infernale; elle veut enfin connaître cet époux invisible , et quand il la vient visiter, elle s’arme, selon le conseil de ses sœurs, d’un poignard, et après s’être procuré une petite lampe, elle contemple l’époux mystérieux : quel n’est pas son ravissement ! cet époux, c’est Cupidon en personne. A cette vue le poignard sacrilège tombe de ses mains ; mais tout à coup la lampe, (étaitce noire perfidie? était-ce jalousie coupable?) la lampe laisse tomber une goutte d’huile bouillante sur l’épaule droite du dieu. A cette brûlure, le dieu se réveille en sursaut; et, voyant que son secret a été

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outrageusement violé, il s’envole, sans dire un seul mot, loin des regards et des mains de la malheureuse épouse. De ce jour commencent les épreuves de Psyché, épreuves diverses, longues, redoutables, et et où, plus d’une fois découragée, elle veut recourir à la mort. À la fin, Vénus se laisse désarmer aux prières de Cupidon, son fils, et aux ordres de Jupiter qui veut unir Psyché à Cupidon et assure Vénus que son fils en épousant Psyché ne dérogera pas : « Ne craignez rien pour votre sang; il ne s’agira pas d’une alliance mortelle; le mariage ne sera ni disproportionné, ni illégitime ; vous pouvez y figurer juridiquement; je m’en charge. » Aussitôt il ordonne à Mercure d’aller enlever Psyché, et de l’amener dans les cieux ; puis lui présentant une coupe d’ambroisie : « Prends , Psyché, lui dit-il , et sois immortelle. » Telle est, réduite à sa plus simple expression, la fable de Psyché.

Cette fable si gracieuse cache-t-elle de grands mystères ? Psyché, est-ce une de ces allégories qui , sorties de l’Orient, contiennent sous une forme riante et profonde tout à la fois le secret des primitives traditions? Psyché, est-ce Ève? Le monstre qui la doit dévorer, le serpent? Ou bien cet époux mystérieux représente-t-il l’union mystique de l’âme avec Dieu? Enfin, est-ce une des traditions des mystères, un mythe philosophique? Ces épreuves auxquelles Psyché est soumise sont-elles une image

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de ces expiations par lesquelles, comme par autant de degrés, Pâme doit ici se racheter des ses fautes et retrouver sa pureté ; et cette défense faite à Psyché par son époux de chercher à le connaître, un symbole de cette ignorance, ou du moins de cette réserve salutaire où l’âme doit rester à l’égard des mystères impénétrables qui l’enveloppent et dont souvent, en voulant les approfondir, elle perd le sens? Tout cela peut se dire, et beaucoup d’autres choses encore. Mais quand on lit attentivement cette fable ; quand on considère dans quels détails, souvent peu convenables, se trouverait encadrée cette doctrine mystique, on est forcé de reconnaître que c’est un jeu de l’imagination plutôt qu’un voile prêté à la vérité. On y doit admirer une des plus délicieuses fictions qui nous soient venues ded’antiquité, un des contes les plus charmants des mille et une nuits, une véritable perle d’Orient, mais enchâssée dans des récits qui la ternissent un peu ; en un mot un des jeux les plus brillants de l’imagination , mais non une révélation sérieuse sur les mystères de notre passé et de notre avenir.

Nous connaissons Apulée rhéteur, Apulée orateur, Apulée romancier; voici venir le philosophe. C’est à Pythagore et à Platon qu’Apulée se rattache. A ce titre, ses ouvrages philosophiques, bien que n’étant que des traductions ou des résumés , ont un haut intérêt. Ses œuvres philosophiques sont : le Dé-

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mon de Socrate; la Doctrine de Platon , en trois livres; le livre du Monde , traduction d’Aristote. Le premier de ces ouvrages, ainsi que beaucoup d’ouvrages, ne tient guère ce que promet son titre; car du démon de Socrate, il en est peu question; il ne vient qu’à la fin du livre; c’est à proprement parler, un traité sur ce que nous comprenons sous le titre général de Génies. Entre Dieu et les hommes , entre le ciel et la terre, n’y a-t-il point quelque lien mystérieux, quelques puissances médiatrices? Non ; l’homme n’est point séparé des dieux; ses prières et ses plaintes peuvent montèr jusqu’à eux, et les bienfaits du ciel descendre jusqu’à lui par des êtres intermédiaires, messagers de la divinité, et auprès d’elle intercesseurs bienveillants des hommes ; ces natures secondaires et protectrices, ce sont les démons. Apulée disserte sur leurs formes, leur nature, leurs attributs. Outre ces démons, chaque homme n’a-t-il pas en lui-même un génie secret, une voix intime dont il doit consulter les inspirations? Voilà le démon de Socrate ; le démon de Socrate, c’est encore l’étude de la philosophie, à laquelle l’homme se doit entièrement consacrer. Apulée termine ce traité en prêchant le détachement des biens terrestres, la supériorité du monde spirituel et moral sur le monde physique et matériel. Saint Augustin, en divers passages de la Cité de Dieu, a réfuté cette doctrine d’Apulée sur les Génies, Il blême la division

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des âmes raisonnables en trois espèces correspondant aux dieux, aux hommes, aux démons ; il le raille sur ce séjour intermédiaire qu’il assigne à ces derniers entre ciel et terre; il s’élève contre le culte que, selon Apulée , on doit rendre aux démons comme médiateurs et interprètes entre les dieux et les hommes : comment les démons, qui sont sujets aux vices, les démons objets de haine et d’horreur pour les hommes sages, et auteurs de tous les arts coupables, le théâtre, les mensonges sacrilèges des poètes, pourraient-ils servir de médiateurs entre les dieux et les hommes? Vainement Apulée voudrait-il établir une différence entre les bons et les mauvais démons ; le Christ seul peut être médiateur entre Dieu et les hommes. Nous n’entrerons pas dans cette discussion théologique; mais saint Augustin ne joue-t-il pas un peu sur le sens du mot grec, démon?

La Doctrine de Platon se compose de trois parties : la physique, la morale, la dialectique. Ce traité est adressé à un certain Faustinus, philosophe, disciple ou protecteur d’Apulée : « Nous entreprenons de faire connaître ici les méditations, ou, comme on dirait en grec, les dogmes que Platon a laissés pour l’utilité du genre humain, en matière de physique, de morale et de dialectique. Nous allons parler de chacune d’elles, en commençant par la philosophie naturelle. » Ainsi se trouve indiqué le plan général du traité de la Doctrine de Platon. Apulée nous fait

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aussi connaître le sujet du second livre : « Le principe de la philosophie morale, mon cher Faustinus, c’est de savoir par quels moyens on peut parvenir à la vie heureuse; or j’entreprends de prouver que rien ne saurait mieux nous mettre en possession de cette vie heureuse, complément de tous les biens, que les doctrines professées à cet égard par Platon, » C’est ainsi que s’exprime Apulée, d’une manière peu exacte ; car il n’est question de la morale que dans la première partie de ce second livre. Cette vie heureuse; Apulée, suivant Platon pour guide, la place dans la vertu : la source du bien, c’est Dieu ; les vrais biens, ce sont les vertus; les maux, ce sont les vices.

Le troisième livre Consacré à la dialectique ne se peut guère analyser. Apulée y résume, avec beaucoup de sécheresse, les théories de Platon sur la logique. Ce défaut de la troisième partie est, à vrai dire, le vice radical du traité. Apulée y confond et altère les doctrines de Platon plutôt qu’il ne les expose. On sait que Platon offre, ou plutôt paraît offrir d’assez nombreuses contradictions; mais dans ses ouvrages, ces contradictions apparentes sont habilement dissimulées dans le tissu savant, la trame souple et délicate des développements, dans ces détours gracieux où il aime à promener, à égarer même sa pensée, mais où il se retrouve toujours par l’élévation de sa vue et de soudaines illuminations. Faut-il corriger les erreurs de sa

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République , Platon fera les Lois. Apulée abréviateur ne procède point et ne peut procéder ainsi; c’est presque dans la même page et sans transition qu’il dément, comme imitateur des Lois, ce qu’il a dit comme traducteur de la République. Ainsi en resserrant, en réduisant à des proportions mesquines, les grandes vues, les théories magnifiques de Platon, Apulée heurte et choque l’esprit au lieu de le charmer et de le ravir : semblable à ces mécanismes ingénieux, mais matériels, qui d’un tableau reproduisent exactement toutes les proportions et les figures, tout, excepté ce je ne sais quoi né de l’esprit de l’artiste, qui en est la vie et ne se reproduit pas. Cependant tout incomplets que soient les ouvrages philosophiques d’Apulée, ils ont leur intérêt ; car, Apulée est, dans la littérature latine, le seul auteur qui touche par quelques points et représente cette philosophie platonicienne qui, alors au sein du monde grec, jouait un si grand rôle.

Après avoir reproduit Platon, Apulée se tourna vers Aristote dont il avait fait une étude profonde et assidue : il rappelle dans son Apologie qu’il le commentait soigneusement. Il traduisit le Traité du monde. Ce traité n’est pas, à beaucoup près, aussi spéculatif que la Doctrine de Platon. Mais il représente assez fidèlement l’état où, il y a dix-huit siècles, se trouvaient les sciences physiques. Le style d’Apulée y est généralement assez clair, et la

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partie qui traite de la Théodicée est écrite avec une pompe et un éclat remarquables : la beauté et l’harmonie de l’univers y sont données comme une preuve de l’existence de Dieu.

Mais la doctrine de Platon, non plus que celle d’Aristote, n’est pas à proprement parler, la doctrine d’Apulée : Apulée ne s’est pas arrêté au platonisme; il a été jusqu’au panthéisme. C’est la nature que, sous le nom de Lucius, il invoque ainsi, au dernier livre des Métamorphoses : « Reine du ciel, soit que, bienfaisante Gérés, vous habitiez les campagnes d’Eleusis; soit que, Yénus céleste, vous soyez adorée dans l’île sainte de Paphos; soit que, divine Phébé, vous soyez aujourd’hui révérée dans le magnifique temple d’Éphèse; soit que, redoutable Proserpine aux nocturnes hurlements, vous soyez rendue propice par des cultes variés; ô vous, sous quelque nom, sous quelque forme, ou quelque rite qu’il soit permis de vous invoquer, assistez-moi. » Et la déesse lui répond : * Je viens à toi, émue par tes prières. Je suis la Nature, mère des choses, maîtresse de tous les éléments, origine et principe des siècles; puissance unique, je suis par l’univers entier adorée sous mille formes, avec des cérémonies diverses, et sous mille noms différents. Mais mon véritable nom, c’est Isis. » Et enfin, quand il est initié, c’est à elle, c’est à la nature, qu’il adresse ses plus ferventes actions de grâces : s Sainte déesse,

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perpétuellement vouée à la conservation du genre humain, c’est vous qui donnez à l’univers son mouvement de rotation, au soleil sa lumière, au monde ses lois, au tartare ses abîmes souterrains. L’harmonie des corps célestes, le retour des saisons, la docilité des éléments, tout est votre ouvrage. » Ainsi les doctrines religieuses de l’Orient ont envahi le paganisme romain. Souvent repoussées, quelquefois proscrites, elles ont fini par triompher ; et c’est avec elles et par elles, qu’ Apulée entreprend de ranimer le polythéisme mourant. Le panthéisme, telle est donc .la doctrine religieuse du philosophe de Madaure. Vainement voudrait-on voir çà et là, dans certains passages de ses ouvrages, un reflet du spiritualisme platonicien ; ce reflet presque imperceptible, s’efface et disparaît dans ses aspirations mystiques, dans ses extases panthéistiques. Apulée est bien véritablement panthéiste. Panthéiste, est-ce tout? Non; c’est encore un illuminé , un thaumaturge, un rival du Christ. Mais nous ne voulons ici qu’indiquer ce côté de la physionomie si variée, si mobile et si bizarre d’Apulée : nous l’avons peint ailleurs sous cette face. Du reste le christianisme saura bien se susciter un vengeur; quand Apulée écrit, Tertullien est né.

Tel est donc Apulée : rhéteur vain tout ensemble et philosophe crédule , imagination exaltée ‘et inégale, licencieuse et mystique, retraçant les mystères d’isis de la même plume dont il a peint les aven-

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tures souvent obscènes de Lucius; écrivain facile, élégant, coloré; rhéteur brillant, philosophe obscur; hiérophante tout à la fois imposteur et dupe; somme toute, un des auteurs les plus curieux de l’antiquité.

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Avant de quitter avec Apulée cette littérature latine que nous avons suivie pendant deux siècles, il la faut embrasser et saluer d’un rapide et dernier regard. Nous l’avons vue s’éclairer, un moment encore, des feux de la liberté mourante, puis, la liberté éteinte, se ranimer aux rayons de la muniiicence impériale et jeter un nouvel et vif éclat ; la poésie surtout, fleur délicate et brillante, amie des doux loisirs, la poésie s’est épanouie au soleil impérial avec une merveilleuse fécondité et un éclat incomparable, tandis que sous la plume de Tite Live, la prose rivalisait avec elle d’abondance et de splendeur. A ce premier siècle, siècle du bon goût, a succédé le siècle de la philosophie. Un changement profond se fait alors. Libres encore, accueillies du moins sous Auguste, les lettres, sous ses successeurs, sont

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persécutées : « Expulsis sapientiæ professoribus atque omni bona arte in exsilium acta , ne quid usqmm honestum occurreret. » Aussi, d’auxiliaires et amies qu’elles avaient été, elles deviennent contraires et hostiles. Le principe et l’âme de cette opposition, c’est le stoïcisme, jusqu’au jour, où avec Marc-Aurèle, il montera sur le trône.

La littérature romaine n’avait pas, pour ainsi parler, ses racines dans le sol latin. Importée de la Grèce à Rome, c’est sous l’influence grecque, qu’à son beau siècle, au siècle d’Auguste, elle grandit et se développe. Mais cette sève étrangère, qui en elle s’était mariée à sa vigueur native, s’épuise enfin ; languissante et flétrie , elle va périr, si une autre influence ne la vient ranimer. Pendant un siècle, de Sénèque à Tacite , la veine espagnole , si riche et si pompeuse, la traverse et la féconde; elle s’épanouit de nouveau, brillante et variée :

Miraturque novas frondes et non sua poma.

Mais cette inflence elle-même s’affaiblit ; alors souffle sur le génie latin un vent brûlant, vent d’Afrique, qui, en paraissant un moment le récréer, le dessèche et le corrompt. Avec Apulée, nous touchons à la décadence.

En voyant la littérature romaine passer, en si peu de temps, par des phases et sous des influences si diverses, on peut craindre qu’elle n’y ait perdu

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kil

toute physionomie nationale. Il n’en est rien pourtant. Rome a fait en littérature ce qu’elle a fait pour ses institutions civiles et militaires : elle a su s’assimiler tout ce qu’elle a emprunté. En imitant, elle est restée elle-même ; originale, je ne dis pas dans la satire, qui est toute romaine ; dans le droit, c’est sa gloire incontestée, mais dans l’histoire, dans la philosophie, dans la poésie. Assurément Salluste, Tite- Live, Tacite, s’ils ne sont mieux, sont autres qu’Hérodote, Thucydide et Xénophon. Sénèque a, comme moraliste, une véritable originalité. Virgile, on a eu tort de le dire, Virgile n’est pas une copie industrieuse et brillante d’Homère, c’est l’expression neuve et profonde d’une civilisation tout entière ; enfin, si Pindare était le poète naturel des jeux olympiques, s’il était le lyrique par excellence quand les vers se chantaient, Horace, le créateur de l’ode philosophique, est le poète de tous les temps et de tous les âges, le poète de ceux qui ne séparent pas les vers de la raison et du goût. On le voit donc, la littérature romaine s’est approprié, par sa vertu intérieure, toutes les beautés qu’elle a imitées, et leur a profondément imprimé son cachet : semblable à ces substances qui, dans les combinaisons diverses de la science, attirent à elles, sans s’y altérer, les matières auxquelles on les mêle, et retiennent leurs vertus primitives ; l’on peut donc dire des écrivains latins comparés aux grecs, ce que Vol-

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taire a dit des écrivains modernes relativement aux anciens : ® Vous sentez le caractère de leur pays à travers l’imitation : leurs fleurs et leurs fruits sont échauffés et mûris par le même soleil ; mais ils reçoivent du terrain qui les nourrit, des goûts, des couleurs et des formes différentes. »

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