‹ Les Écrivains latins de l'EmpireChapitre 8 sur 9 · GC · texte numérisé non relu

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PLINE LE JEUNE

Toutefois, en reconnaissant ce qu’il y a d’attentif, de sage, d’humain dans cette activité de Trajan, il est difficile de ne pas trembler pour une régularité administrative et pour une société qui ne reposent que sur une seule tête, cette tête fût-elle celle d’un Trajan !

Dans le dernier livre des Lettres de Pline, il en est une qui se détache des autres d’une manière vive et frappante; c’est celle dans laquelle Pline consulte Trajan sur la conduite qu’il doit tenir à l’égard des chrétiens ; cette lettre est un témoignage honorable de l’indulgence de Pline, de son humanité comme gouverneur et comme homme. On y voit avec quelle douceur il interroge ceux que la voix publique lui désignait comme des criminels. Comme il cherche en quelque sorte par des questions réitérées à tirer d’eux un désaveu de christianisme qui les doit sauver ! Avec quelle haute impartialité il parle de ces agapes des premiers chrétiens que les préventions populaires travestissaient en épouvantables festins !

Si l’on s’accorde à louer la conduite de Pline à l’égard des chrétiens, on est plus sévère pour la réponse de Trajan, qui, en défendant de faire des recherches contre eux, ordonne, s’ils sont accusés et convaincus, de les punir. « Étrange et insoutenable arrêt ! s’écrie Tertullien ; Trajan défend de rechercher les chrétiens parce qu’ils sont innocents,

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et il ordonne de les punir comme coupables ! Il épargne et il sévit; il dissimule et il condamne. Ordonnance impériale, pourquoi vous contredire si grossièrement? Si vous condamnez les chrétiens, pourquoi ne les pas rechercher ; et si vous ne les recherchez point, pourquoi ne pas les absoudre? » Assurément il y a là une contradiction, et la tolérance moderne, la liberté de conscience qui est lille du christianisme ont peine à passer condamnation sur cette espèce de compromis de Trajan entre son humanité et sa politique. Cependant Trajan ne faisait alors pour les chrétiens que ce que la raison d’État, adoucie par son humanité, lui commandait de faire. Ces contradictions apparentes, que relève facilement la logique, sont souvent des nécessités que les princes les plus sages et les époques les plus civilisées subissent également.

Si maintenant nous cherchons à rassembler les traits divers de la physionomie morale et littéraire de Pline, nous trouverons dans l’homme ces qualités douces, ces traits heureux, plus brillants que profonds, qui font l’égalité de l’âme et le bonheur de la vie : du courage contre la tyrannie, mais sans bravade; l’amour des hommes, mais un amour égal du repos et de la solitude; le regret de la liberté antique, mais une résignation assez facile à l’empire. On souhaiterait cette existence tout à la fois calme et active, mariant les joies de la fa-

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mille aux jouissances de l’étude. La figure de Pline est une des plus douces et des plus nobles de l’antiquité; c’est la vie païenne dans son aspect le plus agréable : esprit, fortune, honneurs public^, amitiés illustres, tout s’y trouve réuni î^out, même ce calme qui n’était plus dans les esprits. Pline en effet n’a ni les inquiétudes qui agitent Sénèque, ni la tristesse amère de Pline l’Ancien, ni la sombre mélancolie de Tacite qui semble désespérer des dieux et de l’empire : il jouit pleinement du présent, et ne redoute rien de l’avenir. Si l’empire, un moment relevé et soutenu par Trajan doit retomber aux mains des tyrans; si, dans ce monde ancien de l’éloquence et de la philosophie, 6ont nées et grandissent une autre éloquence et une autre société, il ne s’en préoccupe pas, bien qu’il les ait entrevues', et chez lui ce n’est ni indifférence, ni timidité d’e#prit, mais quiétude naturelle.

Dans l’éloge de De Sacy, traducteur de Pline le Jeune, d’Alembert a dit : « Les auteurs du siècle d’Auguste sont fort supérieurs, comme écrivains, à ceux du siècle suivant, qui le sont peut-être à leur tour comme penseurs et philosophes. » Madame de Staël connaissait-elle cette opinion de d’Alembert, quand, dans sa Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, elle s’exprimait ainsi ? « Les écrivains des empereurs, malgré les affreuses circonstances contre lesquelles ils avaient

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à lutter, sont supérieurs comme philosophes aux » écrivains du siècle d’Auguste. La philosophie de Sénèque pénètre plus avant dans le cœur de l’homme. Tacite, sous tous les rapports, l’emporte de beaucoup sur les meilleurs historiens latins. Les premiers qui écrivent et parlent une belle langue, se laissent charmer par l’harmonie des phrases ; mais en avançant dans la littérature, on se blase sur les jouissances de l’imagination ; l’esprit devient plus avide d’idées abstraites, la pensée se généralise ; les rapports des hommes entre eux se multiplient avec les siècles ; la variété des circonstances fait naître et découvrir des combinaisons nouvelles, des aperçus plus profonds : la réflexion hérite du temps. C’est ce genre de progression qui se fait sentir dans les écrivains de la dernière époque de la littérature latine, malgré les causes locales qui luttaient alors contre la marche natürelle de l’esprit humain. »

Cette opinion de Mme de Staël, qui donne à la littérature romaine du second siècle la supériorité sur la littérature du siècle d’Auguste, est-elle juste?

Il ne s’agit pas, bien entendu, de la forme ; qui oserait prétendre qu’elle n’ait pas été plus pure, plus harmonieuse, plus parfaite au temps d’Auguste qu’au temps de Trajan? Mais seulement du fond, en d’autres termes, de la pensée qui, à ce second siècle, aurait eu une profondeur, que n’avait

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pas le siècle plus poli et plus brillant d’Auguste. Sans doute, au premier coup d’œil, Sénèque et Tacite frappent plus l’esprit et l’imagination que ne font Tite-Live et Cicéron. Mais qui ne voit que ce qui en eux surprend et nous saisit, c’est moins la profondeur ou l’originalité même de la pensée que le relief de la forme sous laquelle ils la présentent; le trait, voilà ce qu’ils cherchent et ce qui nous éblouit. D’un autre côté, s’ils ont des idées plus larges et plus profondes, est-ce uniquement à leur supériorité personnelle qu’il en faut faire honneur ? N’est-ce pas aussi le bienfait de l’expérience et du temps ? Je ne veux point cependant déprécier ces écrivains, et à leur tour les mettre au-dessous de ceux à qui on voudrait les préférer ; non, les écrivains du second siècle de la littérature romaine sont encore de grands écrivains. Malgré la difficulté des temps, ils ont maintenu la dignité de la pensée, et vengé ainsi la conscience humaine opprimée. La langue de Sénèque et de Tacite n’est pas celle de Cicéron ni de Tite-Live ; mais c’est encore une belle langue, plus savante, il est vrai, que naturelle, mais brillante, mais pittoresque.

Si donc nous n’admettons pas la supériorité de ce second siècle sur le siècle d’Auguste, nous reconnaissons qu’il a eu un caractère philosophique nouveau et fécond. Sénèque a, comme moraliste, une originalité que n’a pas Cicéron ; et comme histo-

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rien, Tacite offre une teinte philosophique que l’on ne trouve pas dans Tite-Live. C’est le progrès de la pensée et de la société. A ce point de vue, la littérature romaine du second siècle offre un grand rapport avec notre xvm B siècle. C’est le même amour de la science, la même foi dans le bien qu’elle peut faire à l’humanité, le même désir de voir les peuples unis dans des sentiments de fraternité, dans cette paix romaine que le xvnr siècle appellera philantropie ; c’est la même horreur pour la gloire sanglante des conquêtes, la même admiration pour les hommes qui, par de pacifiques et utiles découvertes, ont servi l’humanité; en un mot, c’est dans les idées la même et généreuse inspiration, un peu frondeuse parfois, et dans le style, la même emphase déclamatoire. Dans ces pages, moins éloquentes que pompeuses, que Diderot jetait, artiste désintéressé, dans l’histoire philosophique des Deux-Indes, il ne serait pas difficile de retrouver quelques-unes des tirades de Pline l’Ancien contre le luxe.

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SUÉTONE

Emendatissimus et Candidissimus Scriptor.

(Vorisccs, Vie de Firmus.) ,

Pour la vie de Suétone, comme pour celle de Tacite, nous n’avons guère que des conjectures ; les plus vraisemblables placent l’époque de sa naissance au commencement du règne de Vespasien, entre l’an de Home 62 et l’an 73 après J.-C. Suétone, dans la vie d’Othon, dit que Suetonius Lenis, son père, servait dans la treizième légion en qualité de tribun, décoré de l’ augusticlave , insigne des officiers subalternes. Malgré cette indication positive de Suétone, les commentateurs , toujours jaloux de la gloire de leur auteur, comme les panégyristes le sont de celle de leur héros , ont voulu créer à Suétone une généalogie plus illustre. Muret lui

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donne pour père Suetonius Paullinus, ce personnage si connu, si vanté par Tacite, cet homme qui ne laissait sans rival aucun général, quel que fût son talent et son courage : « Qui neminem sine æmulo sinit; » cette conjecture, bien que partagée par quelques autres critiques, ne peut se soutenir en présence du témoignage précis de Suétone, que nous venons de rapporter. Les détails certains que nous avons sur Suétone, nous les devons à Pline le Jeune; c’est par Pline le Jeune que nous connaissons son caractère, ses goûts, ses travaux, ainsi que nous connaissons les goûts, les travaux, le caractère de Tacite. Suétone avait commencé par servir dans les armées, et Pline lui avait obtenu le titre de tribun. Il dut encore à Pline d’autres faveurs ; entre autres, Pline lui fit accorder parTrajan,le jus trium libcrorum , privilège très-recherché et qui conférait de grands avantages. Un des effets les plus importants de ce jus trium liberorum, était de recevoir la totalité d’un legs, quoiqu’on ne fût pas marié, et que, d’après la loi Papia Poppœa , une partie des donations testamentaires faites aux célibataires ou aux gens sans enfants, dût tohiber dans le fisc ou le trésor du prince. Ainsi les privilèges que l’on avait d’abord établis pour encourager la population , bientôt accordés à la faveur, ne furent plus qu’un abus et une fiction; on avait l’immunité, et on n’avait pas les enfants ; et le fisc perdait ainsi ce

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que ne gagnait pas l’État. Suétone, autant du moins qu’on peut le conclure des lettres de Pline, paraît avoir constamment habité Rome et ses environs. Nous voyons qu’il charge Pline de lui acheter, non loin de Rome, une propriété, dont Pline fait une description charmante. Pline, dans une autre lettre, nous trace du caractère de Suétone une image flatteuse. Leur liaison était fort étroite ; Pline avait pour lui une très-grande estime ; il attachait beaucoup de prix à son suffrage ; il lui demande souvent des conseils.

De l’an 102, époque à laquelle nous trouvons Suétone tribun, jusqu’en 119, où nous savons sa disgrâce, il nous échappe encore. Secrétaire de l’empereur Adrien, il perdit la faveur de ce prince,, nous dit Elien Spartien, pour n’avoir pas gardé envers l’impératrice le respect dû à son rang, et généralement observé à la cour. Septicius Clarus, préfet du prétoire, fut enveloppé dans cette disgrâce. L’outrage dut être grave, et le scandale public, puisque ce fut du fond de la Bretagne, au moment où il était occupé à faire construire le grand mur destiné à arrêter les courses des barbares du Nord, qu’ Adrien crut devoir y mettre ordre. Quoi qu’il en soit du motif réel de la disgrâce . de Suétone, cette disgrâce même lui fut utile ; il sut la mettre à profit et pour lui et pour la postérité. En quittant la cour d’Adrien, Suétone disparaît en-

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tièrement à nos regards. Mais, pour être oublié, il ne resta pas inactif; ce fut probablement après sa disgrâce et dans le loisir qu’elle lui avait fait, qu’il rédigea les mémoires dont il avait dû, pendant sa faveur, rassembler les matériaux. La position de Suétone à la cour, la libre disposition qu’il avait des archives de l’empire, donnent à ses ouvrages un grand intérêt. Quelques modernes cependant ont suspecté sa véracité. L’auteur des Révolutions romaines , Linguet, de paradoxale mémoire, a osé écrire qu’il suffit qu’un fait soit rapporté par Suétone, pour qu’on soit dispensé d’y ajouter foi. Laharpe également ne parait pas l’apprécier à sa valeur, en le qualifiant d 'anecdolier.

Il semble que Suétone ait prévu ces reproches ; car, dans la vie de chaque empereur, il prend soin d’indiquer les sources anciennes et authentiques où il a puisé ; et cette revue des autorités dont il appuie ses récits, est un résumé précieux d’auteurs que nous n’avons plus, en même temps qu’un témoignage irrécusable de sa bonne foi. Ce serait un travail curieux à faire, et on l’a essayé, que de suivre Suétone, jusqu’au moment où l’historien annonce lui-même qu’il ne consulte plus que la tradition. Cet ouvrage de Suétone, construit avec des matériaux anciens , ressemble aux monuments mêmes de Rome, élevés avec des ruines et sur des ruines, et cachant sous eux les constructions de la

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république écrasées sous les splendeurs de l’empire, qui lui-même disparaît sous les chefs-d’œuvre de l’Italie moderne.

Suétone est la continuation, ajoutons, l’explication indispensable de Tacite : il le complète et l’éclaircit; c’est la chronique à côté de l’histoire. Ce que la grai vité de l’histoire ne permet pas toujours à Tacite de dire, le laisser-aller des mémoires le permet à Suétone. Tacite trace à grands traits la physionomie des Césars, leur politique, leurs mœurs et leurs folies souvent cruelles ; mais il ne nous donne pas sur leur caractère, sur leur intérieur les détails qui nous expliqueraient, mieux même que les portraits si fortement burinés, que les réflexions profondes de l’historien, et leurs caprices insensés et leurs trop rares prévoyances. Napoléon causant un jour dans les bosquets de la Malmaison histoire et littérature, dit : « Tacite nous explique bien comment les Césars s’étaient rendus odieux par leurs débauches et par leurs cruautés ; mais d’où vient que ces empereurs étaient en même temps l’idole du peuple? C’est ce que Tacite ne nous dit pas, et ce qu’il faudrait nous expliquer. » Eh bien ! ce que Tacite ne nous dit pas, on le peut trouver dans Suétone. On verra comment par ces désordres que la plume n’ose retracer, par ces folies mêmes de la puissance souveraine, qui en étaient l’ivresse inévitable, par la fureur des spectacles, par leur haine pour le sé-

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nat, les empereurs étaient l’idole du peuple qui adorait en eux sa propre corruption et applaudissait à cette immolation des vertus patriciennes qui était son spectacle et sa liberté : « Le peuple de Rome, a dit Montesquieu, ce qu’on appelait plebs, ne haïssait pas les plus mauvais empereurs. Caligula, Néron, Commode, Caracalla, étaient regrettés du peuple à cause même de leur folie ; ils prodiguaient pour lui toutes les Richesses de l’empire ; et quand elles étaient épuisées, le peuple voyait sans peine dépouiller toutes les grandes familles; il jouissait des fruits de la tyrannie; et il en jouissait purement, car il trouvait sa sûreté dans sa bassesse. De tels princes haïssaient naturellement les gens de bien ; ils savaient qu’ils n’en étaient pas approuvée Indignés de la contradiction ou du silence d’un citoyen austère, enivrés des applaudissement de la populace, ils parvenaient à s’imaginer que leur gouvernement faisait la félicité publique, et qu’il n’y avait que des gens malintentionnés qui pussent le censurer. » Voilà le secret de leur popularité; et ce secret, avant Moqtesquieu, Suétone nous l’a révélé.

Je conçois donc que Joseph Scaliger déclarât que la perte des ouvrages de Suétone eut été plus fâcheuse que ne l’a été la disparition de beaucoup d’autres ouvrages. Mais en accordant à Suétone une haute valeur comme historien, je ne puis partager l’enthousiasme de Juste Lipse et de Louis Vivès qui

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n’ont pas craint de le préférer comme écrivain à Tacite. Non, Suétone n’a pas les hautes qualités du style, les facultés supérieures de l’histoire; sa diction exacte, élégante et pure, énergique quelquefois, est plus souvent froide et nue. Cependant il sait, au besoin, trouver des expressions vives et des traits saisissants. Doit-on blâmer dans Suétone l’impartialité , ou plutôt l’indifl'érence apparente avec laquelle il parle du bien et du mal, des crimes et des vertus ? Mais on pourrait répondre qu’il ne fait que suivre la définition donnée de l’histoire par Quintilien , et de nos jours prise pour devise par une école historique : « scribitur hisloria ad narran dum non ad probandum. » On peut aussi trouver une autre explication à ces froides analyses de la tyrannie données par Suétone. Quand Tacite écrit, le souvenir de la république et l’espérance de la liberté sont encore dans quelques esprits; la mémoire des tyrans et de leurs crimes est récente ; on comprend donc l’indignation de Tacite; mais à l’époque où vivait Suétone, ces souvenirs de liberté et de cruautés étaient déjà loin; on avait accepté la puissance des empereurs, et le monde, dans le pressentiment des Antonins, ce semble, et sous le sceptre heureux et brillant de Trajan et d’Adrien, s’était accoutumé à plus d’indulgence. Il n’est donc pas étonnant que l’âme de l’historien se ressente de cette disposition plus calme , et que moins indigné

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de ces crimes, dont il. ne craint plus le retour, il les juge avec sévérité, mais sans passion.

Cependant son récit généralement peu animé est quelquefois très-dramatique. Deux chefs-d’œuvre, dit Montesquieu : « la mort de César dans Plutarque, et celle de Néron dans Suétone. Dans celle de Néron on est étonné de le voir obligé par degrés de se tuer, sans aucune cause qui le contraigne, et de façon à ne pouvoir l’éviter. *> Ce récit est en effet un des plus saisissants et des plus instructifs que présente l’histoire ; il vaut d’être rappelé :

« Cependant on annonça aussi la défection des autres armées; Néron mit en pièces les lettres qui le lui apprirent pendant son repas; il renversa la table, et brisa contre terre deux vases qu’il affectionnait beaucoup et qu’il appelait homériques, parce que leurs sculptures représentaient des sujets tirés des poèmes d’Homère; puis il se fit donner du poison par Locuste, le renferma dans une boîte d’or, et passa dans les jardins de Servilius. De là il envoya à Ostie ses plus fidèles affranchis pour y préparer une flotte, et sonda les tribuns et les centurions du prétoire pour en faire les compagnons de sa fuite. Mais les uns hésitèrent, les autres refusèrent sans détour; l’un d’eux s’écria même :

c Est-ce donc un si grand mal de mourir? a « Alors Néron roula divers projets dans sa tête :

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irait-il, en suppliant, trouver les Parthes ou Galba? ou bien paraîtrait-il en public en habit de deuil pour demander du haut de la tribune , et de la voix la plus lamentable, qu’on lui pardonnât ce qu’il avait fait? Il espérait, s’il ne parvenait à toucher les cœurs, obtenir du moins la préfecture d’Égypte. Effectivement l’on trouva parmi ses papiers un discours préparé dans ce but : la seule chose qui l’empêcha de le prononcer , ce fut la crainte d’être mis en pièces avant d’arriver au forum. Il remit donc au lendemain l’exécution de son projet; mais, s’étant réveillé vers minuit , il apprit que le poste l’avait quitté, sauta de son lit et envoya chercher ses amis. Comme on ne lui disait rien de la part de personne, il alla avec peu de monde se présenter à eux : toutes leurs portes étaient fermées; nul ne lui répondait. Alors il revint vers sa chambre , d’où les gardes s’étaient enfuis en emportant jusqu’à ses couvertures et la boîte d’or où était le poison. Il demanda aussitôt le gladiateur Spiculus, ou tout autre qui voulût l’égorger; et ne trouvant personne pour cela, il dit : « Je n’ai donc ni ami ni ennemi! » et courut comme s’il allait se précipiter dans le Tibre. Mais, revenu de ce premier mouvement, il souhaita la retraite pour rassembler ses esprits; Phaon, son affranchi, lui offrit sa maison de campagne située vers le quatrième milliaire, entre la voie Salaria et la voie Nomentana.

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« Néron monta à cheval, en tunique et pieds nus, comme il se trouvait; seulement il s’enveloppa d’un manteau dont la couleur était passée, se couvrit le visage d’un mouchoir, et partit, n’ayant pour suite que quatre personnes parmi lesquelles étaient Sporus. Aussitôt un tremblement de terre et un éclair jetèrent l’épouvante dans son âme : on entendait dans le camp voisin les cris des soldats qui souhaitaient malheur à Néron et succès à Galba; l’un des voyageurs qu’on rencontra s’écria : « Ceux-ci cherchent Néron. » Un autre demanda ; « Que dit-on à Rome de Néron? » Son cheval ayant été effarouché de l’odeur d’un cadavre abandonné sur la route, ce mouvement le força à se découvrir le visage , et tout aussitôt un ancien soldat prétorien le reconnut et le salua. Quand on arriva à la traverse , on renvoya les chevaux , et l’on marcha avec tant de difficulté sur un sentier couvert de jonc, entre les haies et les épines que, pour parvenir derrière la villa de Phaon, Néron fut obligé de mettre son manteau sous ses pieds. Phaon lui conseilla de se retirer dans une carrière dont on avait extrait du sable, mais il répondit : « qu’il ne voulait pas s’enterrer tout .vif. » Tandis qu’il s’arrêtait quelques instants pour donner le temps de pratiquer une entrée secrète dans cette maison de campagne, il puisa de l’eau d’une mare dans le creux de sa main et dit : « Voilà donc le rafraîchissement de Néron! » Puis

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il se mit à arracher les ronces dont son manteau était percé; enfin, il se traîna sur ses mains à travers une ouverture fort étroite jusque dans la chambre la plus voisine, où il se coucha sur un lit garni d’un mauvais matelas et d’une vieille couverture. La faim et la soif le tourmentaient de temps à autre, mais il refusa le pain grossier qu’on lui présentait et ne but qu’un peu d’eau tiède. Cependant on le pressait de tous côtés de se soustraire le plus tôt possible aux outrages qui le menaçaient; il ordonna donc de creuser devant lui une fosse dont il mesura l’étendue sur la grandeur de son corps. 11 voulut qu’on fit la recherche de quelques fragments de marbre , et que l’on apportât de l’eau et du bois pour rendre les derniers devoirs à ses restes. Pendant ces préparatifs il pleurait et ne cessait de répéter : « Quel grand artiste périt en ce moment ! » Tandis qu’il hésitait, arrive un coureur de Phaon ; il s’empara vivement d’un billet qu’apportait le courrier, et vit que le sénat l’avait déclaré ennemi

public, et qu’on le cherchait pour le punir selon les

lois des anciens. Il en fut tellement épouvanté qu’il s’empara de deux poignards qu’il avait apportés; mais, après en avoir éprouvé le tranchant, il les remit dans leur gaine, en disant ; i que l’heure fatale n’était pas encore venue. » Tantôt il engageait Sporus à entonner les lamentations, à commencer les pleurs ; tantôt il demandait que quelqu’un l’en-

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