Les écrivains modernes de la France
La littérature française offre au monde, en ce moment, le plus déplorable spectacle qui puisse être imaginé, le spectacle d'une anarchie telle, qu'une dissolution complète serait préférable.
A part trois ou quatre esprits éminents, qui, bien qu'évidemment découragés, s'efforcent encore de porter le drapeau d'une main ferme, où sont tous ces fiers représentants de l'art moderne dont l'ambition, il y a quelques années, s'annonçait si intrépide et si haute? Ceux-là, piqués par on ne sait quelle folle mouche, se sont mis en tête, un beau matin , que le char embourbé de l'é-
lat ne pouvait se passer de leur aide, et, attelés plus ou moins heureusementaux atTaires, ils prennent part, aujourd'hui, d'une façon soit active , soit spéculative , au grand charivari politique dont nous avons la tète rompue; ceux-ci, après avoir fièrement réclamé, en mainte occasion solennelle, la dispersion des Quarante au milieu des rires et des sifflets delafoule,sefrappentlapoitrine avec repentir et larmes, maintenant, aux portes de l'Académie; d'autres, mieux avisés et plus dignes, mais ne se sentant pas de force à tenir seuls la campagne, s'obstinent, depuis long- temps déjà, dans une inaction dédaigneuse; d'autres enfin , le plus grand nombre , profilant de cette triple désertion, exploitent la situalion en hommes moins inquiets de se montrer inspirés que d'être habiles, c'est à-dire en véritables marchands.
Je dis marchands, et je trouve l'expression honnête et douce ; c'est trafiquants, c'est brocanteurs que je devrais dire. L'art, en elfet, n'a jamais été transformé en branche de commerce avec plus d'impudence que de nos jours. Les productions de l'esprit sont devenues une sorte de matière vile, un produit
escomptable, une denrée, comme la farine, la cannelle, ou le poisson. Écrire! c'est un métier ni meilleur ni pire qu'un autre, à l'heure où nous sommes. On fait un livre tout comme on salerait de la viande ou comme on manierait le rabot, selon la circonstance, sans plus d'inquiétude, sans plus de recueillement ni de gêne, avec l'unique perspective d'une certaine somme de deniers comptants. Plus on va, et moins il devient possible de découvrir dans les œuvres quotidiennes, je ne dis pas du génie, je ne dis pas même du talent, — Dieu me garde de tant d'exigence ! — mais seulement l'ombre d'une idée noble et d'un sentiment sérieux. Depuis un an ou deux, surtout , grâce au succès palpable dont jouissent les maraudeurs de la pensée, le mercantilisme littéraire a pris des proportions tellement effrayantes, que le temple sacré des vieilles Muses, abattu à coups de pioche comme inutile, est décidément remplacé par une boutique et leur autel par un comptoir.
Au milieu d'un tel désordre, on conçoit que la critique ne joue aucun rôle-, à qui et à quoi se prendrait-elle, qui vaille une parole
de blâme ou d'encouragement? Aussi voit-on M. Jules Janin, plume infatigable au service d'un esprit honnête et juste, en être réduit, les trois quarts du temps, à parler de l'oiseau qui chante et du printemps qui s'avance, à propos de tel mélodrame ou de tel vaudeville mort-né; M. Sainte-Beuve, cœur sympathique, forcé de chercher dans la Suisse française des écrivains qu'il puisse louer sans se compromettre; M. Philarète Chasles, tête intelligente s'il en fut, exclusivement occupé de celte vaste et belle histoire des littératures comparées qu'il nous fera si bien en pleine Sorbonne, quelque jour.
Je demande humblement pardon de me citer à côté de pareils maîtres , mais force m'est bien de dire que, si je réunis ici en un volume, et avec une sorte d'appareil testamentaire, quelques travaux successivement publiés par moi, depuis environ cinq ans, dans divers recueils périodiques, tels que la Revue de Paris et ÏAiiislej, c'est que je crois le silence de la critique nécessaire pour quelque temps. Ce serait une faute grave, à mon sens, d'activer pnr la résistance une fermentation devenue dangereuse, et qui tombera
infailliblement d'elle-même, avant qu'il soit peu. Rentrerai"je dans l'arène, plus lard, parla discussion ou par l'action? je l'ignore; et cela, d'ailleurs, n'importe à personne. Tout ce que je tiens à consigner en tôle de ce livre, c'est que j'ai voulu, en le composant de morceaux choisis avec scrupule parmi mes Études, le rendre l'expression la moins incomplète possible du mouvement intellectuel de ces dernières années, à commencer par la poésie et à finir par les théories sociales, en passant par l'histoire, le drame et le roman. Si toutes les célébrités de la littérature contemporaine n'y figurent pas, la raison en est que beaucoup d'entre elles ont une signification identique. Ne me proposant rien moins que la rédaction d'un catalogue, il est tout simple que j'aie sacrifié la variété des noms propres à l'unité du sujet. Relativement à l'esprit qui m'a dirigé dans mon travail, mes explications seront aussi courtes que sincères. A l'époque où j'abordai pour la première fois la discussion littéraire , la critique épigrammatique et la critique poétique étaient glorieusement représentées, mais la critique philosophique
ne l'était point : prenant conseil de la nécessité et de mon courage , plutôt que de mes forces, j'embrassai avec ardeur la critique philosophique. Ai-je eu raison ou tort? Ce n'est pas à moi de le dire. En tout cas, qu'il me soit permis de me retrancher, dès à présent, derrière l'excellence de l'intention.
Dans le sinistre tableau que je traçais si fidèlement tout à l'heure se trouve, en effet, la justification des tendances de ma critique. La cause du mal signalé est trop apparente pour que j'aie besoin de m'y arrêter ici longuement : qui hésiterait à convenir, avec moi, que c'est l'absence de toute croyance supérieure , chez le grand nombre de nos écrivains, et de tout lien moral entre eux, qui fait leur perte? Quand on ne croit plus à Dieu ni aux hommes, quoi de plus naturel que de se diviniser soi-même ? Et comme la logique est inflexible , quoi de plus naturel encore , une fois passé à l'état d'idole , que de vouloir un magnifique autel et de battre monnaie pour le service du culte"? La philosophie seule , évidemment , peut porter remède à un si lamentable état de choses, en reliant tous les hommes, écrivains et au-
très, au nom d'une foi nouvelle. Le jour où chaque individu ne se regardera plus comme le centre du monde, la crise sera bien près de son terme. Puissé-je contribuer, dans l'éîroite mesure de ma puissance, au lever de ce jour!
Luudi, 19 avril 18/il.
J. ClI.VUDES-ÀIGUES.
M. A. DE LAMAllïlNE.
Il est impossible de nier qu'en France, depuis quelques années , la préoccupation des penseurs ne soit tout particulièrenienl religieuse. Au milieu du bruit des passions politiques , à côté des ambitions satisfaites ou renversées , en face des ruines qui cbaque jour s'amoncèlent, vit et croît une forte idée , diversement interprétée et comprise , il est vrai , mais destinée à sauver le monde , aussitôt qu'elle sera débarrassée des ténèbres qui l'obscurcissent encore fatalement. Celte idée, c'est la même qui préserva l'Humanilé d'une mort inévitable vers les derniers jours du paganisme. Transformée aujourd'hui, bien entendu, développée par le temps, en harmonie avec les circonstances nou\ elles , elle
2 LES ÉCRIVAINS MODERINES.
ne pourra manquer de jouer , aussi heureusement qu'autrefois, le rôle de médiatrice entre un présent déjà passé et un avenir déjà entrevu. Cette idée, , c'est l'idée, éternellement jeune malgré ses varialions successives, de Dieu et de l'immortalité ; c'est ridée religieuse, pour lui donner son vrai nom. En songeant aux tourmentes terribles auxquelles , hier encore , les consciences étaient en proie , en se rappelant les violentes crises et les catastrophes sanglantes qui ont commencé d'ébranler le monde catholique , il y a trois siècles , on ne s'étonne pas que la régénération sociale soit si lente à s'accomplir. On puise une grande confiance , au contraire, dans cette pensée , que ni l'entêtement criminel de quelques hommes, ni la résistance aveugle de quelques autres, ni le mensonge caché sous d'hypocrites apparences , ni la bonne foi trop brutalement réactionnaire , ni le fanatisme , ni le scepticisme, n'ont renversé la lampe sainte, et qu'en attendant l'heure de guider l'homme vers des voies nouvelles , elle rayonne toujours, aussi vivace et lumineuse, à l'abri de l'orage, sous le boisseau.
Ne nous lamentons pas, si, en ces instants d'obscurité profonde encore, les efforts de la philosophie demeurent sans évidents résultats. Ce n'est pas dans la promptitude du remède, mais dans son ellicacité, que doit être placée l'espérance du malade. Les esprits qui rêvent pour l'Humanité une convalescence prochaine ne s'accordent pas sur les moyens
à prendre, il faut en convenir ; tous, cependant, ils tiennent les uns aux autres par la communauté des instincls religieux. Tous, bien que divisés d'opinion au sujet de tel ou tel point de morale pour lequel ils proposent chacun une interprétation différente , ils se trouvent unis et serrés en phalange fraternelle dès qu'il ne s'agit que du but. Au fond de tant d'imparfaits systèmes, qui se dispulent l'attention, il faut donc ne chercher actuellement que ce qu'ils contiennent, le signe certain du renouvellement futur des croyances. Las du doute, le siècle avoue qu'il a besoin d'une foi.
Et comme pour rendre plus frappante la manifcstatioD du sentiment dont nous constatons l'existence, un poète s'est levé, qui se charge de le populariser par ses chants. Grâce à M. de Lamartine, la révolution religieuse, pressentie et désirée, avant lui, seulement par l'intelligence , a pour elle, maialenant, les sympathies de Timagination.
Dusses premiers vers, nous voyons M. de Lamartine , en effet , s'adresser directement à Byron, le poêle du découragement et du doute. M. de Lamartine sent que c'est là un adversaire redoutable qu'il faut terrasser ou convertir. Aussi , tout en gardant, vis-à-vis du mattre justement célèbre, l'altitude modeste d'un rival encore ignoré, fort de la cause dont il a embrassé la défense, M. de Lamartine aborde la question hardiment. Après avoir préalablement payé le tribut d'éloges que Byron
mérilP , après Ta^ eu naïf (Puik» sinrère admiration pour le génie qui a cvéù Do}i Juan et le Pèlerinajc, Pauleur des Meditaiions interpelle le poêle anglais, et lui demande la raison de son amer scepticisme. 11 le presse d.'interrogations bienveillantes, il le suit pas à j)as dans le chemin de plus en plus sombre où le pousse le doute ; et, quand il est arriNé avec lui à ce point où l'inquiétude et la curiosité hautaines, plus ardentes qu'auparavant, n'ont le choix qu'entre la foi ou le Masphéme , il lui montre aisément que le premier des deux partis à prendre est le plus sûr et le meilleur. Le conseil qu'il donne , il en sait la valeur par expérience. Lui aus>i, autrefois, il a été tourmenté par le désir d'approfondir et de connaître; lui aussi, il a voulu dérober leurs secrets à Dieu et à la nature-, lui aussi, épuisé par la lutte insensée de sa raison contre d'impénétrables mystères, il s'était d'abord réfugié dans une audacieuse ini|)iété. Mais un jour, comprenant l'inutilité de sa douloureuse révolte , il a quitté pour la plaine ombragée et fertile les sommets arides el déserts ; il a préféré , à l'orgueil impuissant qui troublait et dévorait son ame, Thumilité confiante qui la calme et la fortifie ; et dej)uis lors il se fait gloire d'ignorer et de prier. — Tel est le sens de cette épltre, i|ue l'auteur termine en conjurant Byron de ne pas marcher plus long-temps dans une route fatale qui n'aboutit (ju'au désespoir. Si nous insistons sur les vers adressés à 15) ron. c'est d'abord ([uc (( s V(>rs, à cause du smjjll'.'
A. DE rAMMlTlNE.
puissant qui les anime, et par la nature des questions qu'ils soulèvent , méritent réellement une mention toute particulière ; et en second lieu , c'est qu'ils expliquent très-bien, à notre avis, la tâche que M. de Lamartine s'est imposée. Le poète a voulu , dès les Médiiaiions, réagir, au profit des tendances religieuses du siècle, contre un dédain de toutes croyances qui menaçait d'aller jusqu'à l'athéisme ^ et voilà ce que l'épître à Byron formule nettement.
II ne faut pas conclure de là que les Méditations sont un recueil d'hymnes et de cantiques. Si le poète se fut décidé à chanter perpétuellement les louanges de Dieu et le bonheur des âmes croyantes, il n'eût peut-être pas acquis à sa parole toute l'influence nécessaire -, car le lecteur aurait pu ne voir en lui qu'une organisation privilégiée, prédestinée aux émotions pieuses, aux divines extases, naturellement amoureuse des saintes rêveries. Une marche plus sûre à suivre, pour captiver l'attention des esprits irrésolus, c'était de s'oflrir à eux comme un homme en lutte avec le génie du doute, travaillant à repousser les pensées ténébreuses , et triomphant d'elles par la persévérance de ses efforts. 11 fallait partir du même point que le grand nombre, pour lui inspirer confiance j il fallait ])rocéder de la révolte à la soumission. Si les Méditations ont obtenu un succrs si éclatant et si rapide, nous avons la certitude qu'elles le doivent en partie à cette lactique dont nous parlons, et qui a été celle de l'auteur. Nous ne préten-
6 Li:s ÉCRIVAINS MODERNES.
dons pas , ccrios , f|uc les scMiliiiKMils sceptiques exposés çà et là dans les Méditations de M. do Lamartine soient faux par rapport à la conscience du poète. Que M. de I.ainarline, inênie dans une intention louable, se soit résolument attribué des sentiments d'emprunt ; qu'il ait pris un masque ; c'est une supposition gratuite qui n'est permise à personne. Quand M. de Lamartine, parlant à Bj ron, racontait son passé de trouble et d'a<igoisses , il ne disait rien qu'il n'eût éprouvé , rien qu'il n'eût senti \ de même lorsqu'il écrivait ses belles méditations sur le Désespoir, sur rimmortalité. La sincérité du poète, dans les divers morceaux que nous rappelons, éclate à cbaque stropbe, à cbaque ligne. On ne peint pas avec autant de vérité et d'éloquence des tortures imaginaires ; si ingénieusement parée qu'elle soit, une douleur feinte n'a jamais la gloire de provoquer de sympathiques émotions. On nous accordera, cependant, que M. de Lamartine, concevant autrement que nous ne l'avons dit le rôle de poète religieux , pouvait s'abstenir de chanter durant ses heures d'ébranlement et d'inquiétude , ou tout au moins ne chanter alors que pour lui seul , pour le soulagement de son génie, et dérober ainsi à la foule de passagères défaillances que nul n'aurait soupçonnées. Assurément , en adm(;ttant le public à la confidence de ses impressions personnelles, ^L de Lamartine avait le droit de s'arrêter où bon lui semblait, de ne se montrer que ferme et assuré dans ses croyan-
COS. Mais M. de Lamartine a bien compris , que la première condition pour exercer de l'empire sur les hommes, c'est d'être humain ; et il n'a pas cherché à feindre une sérénité d'esprit phis grande qu'il ne l'avait. Le vrai charme des Méditations , et le secret de leur influence prodigieuse , c'est précisément la vérité , la naïveté des impressions qu'elles retracent ; impressions parfois tristes et décourageantes, mais effacées presque aussitôt par d'autres, douces et consolantes, celles-ci, et respirant la sérénité. Oui, malgré le calme habituel de sa pensée, le poète ne dissimule pas qu'il a parfois à gémir sous le poids du doute ; pas plus que ses frères, il n'est à l'abri des tristesses poignantes, des désespérantes réflexions ; seulement , ces crises de son intelligence, loin d'être mortelles, ne font jamais que le rendre plus confiant et plus humble à la foi dont elles l'avaient éloigné momentanément. Sa planche de salut , dans la tempête, la voile protectrice qui, en dépit du vent et des vagues , le ramène toujours au rivage, c'est l'amour. Soit qu'il entre pour prier, la nuit, dans un temple, soit qu'il reçoive d'une main aimée et mourante un crucifix tiède encore du dernier baiser, le poète s'élève toujours à l'amour divin par l'amour terrestre. Et comme les affections terrestres sont périssables, il est aisé de prévoir qu'un jour , le poète , isolé sur la terre , se rappelant la source rafraîchissante vers laquelle un pas adoré lui a tracé tant de fois un sentier mystérieux , y retour-
nera par besoin, par reconnaissance, el s'y plongera tout entier.
Les H armome s ?,oi\[ Taccomplissement de ce que présageaient ks 3Jédi/a//07is. Le poète, désormais, n'est plus occupé que d'admirer Dieu dans ses œuvres, de !e glorifier. Le lever du jour le trouve errant dans la campagne, attentif au mouvement de la terre qui se réveille, écoutant l'oiseau, suivant de l'œil la vapeur transparente qui s'élève du lac ou du fleuve, prêtant l'oreille au bruit insensible des fleurs qu'une douce brise vient caresser. Le poète comprend ce langage de la nature ; il saisit le sens de ces prières inarticulées qui montent vers le ciel ; et pour que l'homme seul ne soit pas muet dans ce concert où le brin d'herbe à sa partie , comme le chêne , comme le nuage , il mêle sa voix aux voix majestueuses qu'il entend. Et la nuit le retrouve prêt h entonner de glorieux hymnes. Pour lui, le dernier bruit du feuillage, les soupirs de plus en plus faibles du vent qui s'apaise, le gémissement du fleuve qui s'assoupit , sont encore autant de j)rières, autant d'actions de grâce à Dieu ; il s'unit donc de nouveau à la nature. Plus heureux qu'elle, cette fois, il peut prolonger sa veille jusqu'au retour de la lumière ; il peut rester seul, le monde endormi , pour chanter le magniliquc spectacle du ciel étoile , ou pour en jouir en silence. Sa voix et sa parole ont la gloire de monter seules, ù cette heure, vers le Tout-Puissant .
A l'exception de quelques i)ièces , toujours rcii-
A. DE LAMAnTINE. 9
gieuses au fond, puisqu'elles ont Tamour ùivin pour conclusion unique , spécialement consacrées , toutefois, à retracer des événements personnels; causeries familières , avec un ami , sur la poésie , ou sur la terre natale , ou sur quelque souvenir d'enfance ; à ces exceptions prés, disons-nous, h?> Harmonies poélicjves sont toutes dictées par un sentiment de piété profonde et sincère : piété vague et flottante, si Ton attache à ce mot l'idée d'un culte quelconque, mais piété vraiment pieuse ; indépendante de toutes les formules que chaque religion prescrit à ses fidèles, mais assez élevée pour se confondre , aux pieds de Dieu, avec lescantiquesdesreligionsles plus opposées. Un moment arrive, cependant, où le poète ne peut plus laisser le lecteur dans l'incertitude. Jusqu'à présent, le catholicisme s'est fait honneur des vers de M. de Lamartine ; il est temps que M. de Lamartine, resté en dehors de toute orthodoxie spéciale, s'enrôle positivement enfin, ou refuse de s'enrôler, sous la hannière de VEi'cnujile^ ne fût-ce que pour réduire au silence les interprélateurs malveillants. M, de Lamartine , avec cette sincérité que nous nous sommes plu déjà à lui reconnaître, ne cherche pas à éluder la dilTicullé qui se présente. II ne s'est pas encore rendu à lui-même un compte hien exact de ses convictions religieuses; il n'a pas scrupuleusement interrogé sa conscience, au sujet de telle ou (elle doctrine ; se contentant de louer Dieu , il n'a jamais songé à conformer ses inspirations à l.i
chatouilleuso liltéralité d'un dogme. Mais, puisque c'est un devoir pour lui , maintenant , de se prononcer avec franchise ^ puisqu'il risquerait, en se taisant, d'accepter des admirations ignorantes ou abusées, il abordera la question sans arrière-pensée et sans détours. Dans ïHynvie au Christ , il confesse donc l'affection inaltérable, le respect sans réserve qu'il a voués depuis l'enfance au fils de Marie. La raillerie des philosophes n'a pas entamé d'une ligne les sentimens dont il parle. A ses yeux , l'histoire du monde n'offre aucun exemple d'une mission aussi glorieuse que celle de Jésus, remplie avec autant de grandeur persévérante et de dévouement. La religion qu'a établie le Christ sur la terre , admirable de quelque point de vue qu'on la juge, est aussi divine par la simplicité des moyens qui la fondèrent que par l'importance des résultats qu'elle a obtenus, ou par la sublimité du but qu'elle propose. Le poète , néanmoins , en méditant sur l'immobilité quimpose la foi en une révélation directe , en comparant à nos besoins présents les besoins du temps pour lequel fut promulgué VÉcamjile , ne peut se défendre de l'incrédulité. Il ne renie pas , certes , le dieu de sa mèrej il ne se proclame pas hérétique; mais l'affliction profonde où le plonge la décroissance de la ferveur chrétienne dit assez qu'il ne croit plus lui-même à réternité de la pierre sur laquelle est édifiée 1 église. Dès qu'il se trouve face à face avec cette pensée, pour lui particulièrement dou-
A. Di: LAMARfl.\E. 1 1
loureusc,il tombe insensiblement dans une mélancolie noire dont les Harvionies précédentes ne contenaient aucun indice, non plus que les Méditations . Les idées lugubres l'assiègent. Il s'agenouille tout en pleurs sur le tombeau de sa mère , à laquelle il demande le mot de la grande énigme que la mort seule sait expliquer ; et, comme si la réponse muette de Tombre chère ne sutïisait pas à son incertitude, il interroge une autre ombre plus profane , l'ombre de Celle qui lui a jadis montré Dieu à travers l'amour. Inquiet encore , après ces deux épreuves solennelles, le poète s'enferme en lui-même, résolu à mettre un terme quelconque au supplice qu'il endure : tel un agonisant , abandonné par la science , se décide à essayer de quelque bardi remède qui le guérisse ou le tue promptement. Mais la pièce intitulée Novissima Verba, loin d'être pour le poète l'occasion d'une rechute dernière et décisive , détermine en lui une crise salutaire où éclate toute la vigueur de son tempérament religieux ; et les vers à l'Esprit-Saint , qui terminent les Harmonies jwètiqucs , montrent clairement que la foi rajeunie du poète est désormais à l'abri de tout danger.
Les deux petits poèmes par lesquels M. de Lamartine préludait à une épopée plus vaste , commencée depuis , ont une évidente parenté avec les Méditations et les Harmonies j)oétiques. Ce sont deux fruits mûris au même soleil que les productions précédentes. La Mort de Socrate et le Dernier Chant
12 LES ÉCRIVAIi\S MODEU^ES.
du Pèlerinage^ œuvres trop légèrement jugées, à notre avis, surtout la dernière, continuent, sous une forme nouvelle , la forme du récit , le développement de ridée religieuse dont les Méditations sont en quelque sorte le confus exorde , et dont les dernières pages des llarraonies sont rintelligentc et sublime conclusion. Le rôle philosophique joué par Socrate, ce premier précurseur du christianisme, a des analogies trop frappantes avec le rôle de la philosophie moderne pour qu'il soit besoin de justifier le choix ou d'expliquer la sympathie de M. de Lamartine. Quant au Dernier Chant du Pèlerinage ^ c'est un noble hommage rendu par fauteur à la mémoire de son illustre rival. Byron mort, M. de Lamartine seul, en Europe, pouvait revendiquer rhonneur de compléter Cliilde-Harold. Seul , le poète qui avait si bien distingué Byron derrière le sombre pseudonyme , pouvait mettre la main au poème forcément inache^é. Sans vouloir nous occuper ici de cette question oiseuse, si M. de Lamartine est égal ou inférieur à Byron dans le Dernier Chant du Pèlerinage , disons que le Dentier Chant du Pèlerinage est un magnifique fragment qui, bien qu'écrit dans un sens directement opposé au sens des (juatre parties qui précèdent, est plein de morceaux admirables, dignes de Byron, et que Byron n'eût pas hésité à signer. Les adieux à Lena, Telégie sur I Italie, rapostroj)he à Homère, la méditation sur Dieu, dans le monastère grec, sont au-
tant de passages qu'on peut mettre hardiment ù côté des plus beaux du poème anglais. Pour ce qui tient à la composition de l'œuvre de M. de Lamartine, on serait mal venu à l'attaquer par voie de comparaison avec le Pèlerinage , car on sait que la composition n'est pas la partie forte des poèmes de Byrou, en général (1).
Nous ne dirons qu'un mot du Voyage en Orient, livre auquel la critique a injustement demandé beaucoup plus qu'il ne promettait par son titre ; c'est
(I) Pour de plus amples éclaircissements sur celte question, nous renvoyons à la belle biographie tie Byron, par M. Villemain : le plus élevé, comme le plus complet travail, sans contredit, qu'ait inspiré chez nous le poète anglais. Cette consécration de l'une des plus éclatantes muses modernes par la plume le mieux trempée aus pures sources antiques, est un fait trop significatif pour ne point vouloir être noté en passant. ^I. Villemain nous avait déjà montré , au reste , que le Vrai savoir n'est pas aussi intolérant qu'on le suppose, et que le culte sacré de l'Ancien n'exclut pas nécessairement, devant l'intelligence, le culte hardi du Nouveau. II appartenait à l'écrivain éminent, à qui sont si familiers Virgile et Homère, de compléter par le portrait du plus grand poète étranger qu'ait produit le dix-neuvième siècle la magnifique galerie où flguraient déjà, taillés jiar sa main habile, le Dante et Voltaire, Fénélon et million , Montaigne et Shakespeare, et de fixer par là, pour ainsi dire, la haute noblesse littéraire de l'esprit humain. Dans la >olice de M. Villemain sur Byron, une seule chose nous alTlige , c'est la comparaison de Byron avec Lucain. Pour noire compte, à la dilTérence près du rhythmc , une comparaison entre Ryron et Tacite nous semblerait plus juste Cette réserve fuite, la Notice sur Byron reste un admirable modèle de critique, où la beauté du langage se trouve heureusement alliée , comme dans tout ce (pi'écrit l'auteur du Cours de Liitcralnrc , à la. solidité de l'érudition.
14 LES ÉClllVAINS MODERNES.
que, si la Grèce, l'Egypte et la Terre-Sainte, historiquement et topograpliiquement , ne sont pas vraies dans lé voyage de M. de Lamartine, elles y sont , en revanche , admirablement comprises au point de vue poélique. Or , il nous semblerait peu raisonnable de blâmer un poète de ce qu'il décrit en poète, et non en historien ou en antiquaire, un pays qu'il parcourt. M. de Lamartine, d'ailleurs, n'a pas cherché le moins du monde à donner le change sur la valeur de son livre. En nous promettant, par le litre même du livre, un journal de ses souvenirs, de ses impressions, de ses pensées, il nous prévenait implicitement que nous trouverions, dans le Voyage, une appréciation toute personnelle de l'Orient, et non point une appréciation qui put être approuvée par tout le monde. Que l'on soit sévère avec un voyageur qui s'engage à tracer un Itinéraire, cela se conçoit sans peine, puisqu'un itinéraire doit so distinguer, avant tout, par Texaclitudc des renseignements. Mais que l'on veuille contraindre l'imagination d'un poète à une précision matériellement rigoureuse, c'est une prétention non moins absurde que ne le serait celle d'exiger de la science les qualités particulières à l'imagination. Le Voyage en Orient est ce qu'il devait être, écrit par un poète, et surtout par M. de Lamartine ; c'est un recueil d'éloquentes méditations sociales, inspirées au voyageur par les ruines cju'd a contemplées.
M. de Laniarline nous a donné deux épisodes du
A. DE LAMARTIXE. 15
grand poème religieux auquel il travaille :/aC/«//<?r7'?/7î Ange et Jocelyn. La Chute d'un Ange, le plus récemment publié des deux épisodes, est la première pierre du vaste édifice dont Jocelyn se trouvera Tavantdernière pierre, vraisemblablement. La publication de ce nouvel épisode est d'une très-haute importance pour l'intelligence générale du poème ; Jocelyn y gagne un sens plus net , plus déterminé. L'épopée de M. de Lamartine, de Taveu même du poète, devant être une histoire complète des souffrances de l'ame humaine, et M. de Lamartine nous découvrant aujourd'hui, dans la ClaUe cTu7i Ange, la cause de ces souffrances, Jocelyn devient une très-compréhensible personnification de lame, qui, après avoir passé par les plus rudes épreuves , en expiation de son amour pour la matière , après s'être lentement et longuement épurée par la douleur et par les larmes, entrevoit le terme du châtiment qu'elle subit. Les diverses épreuves de l'ame, entre sa chute et sa rédemption déjà prochaine , le poète les décrira plus tard dans une série de successifs épisodes. En attendant, les fragments que nous avons du poème fournissent amplement aux besoins de la discussion.
Jocelyn , c'est le symbole de la douleur la plus méritoire et la plus noble, la douleur du dévouement. De la première à la dernière page de sa vie , Jocelyn se montre à nous comme une victime volontaire. Le sacrifice , en toute occasion , sous toute forme, est la sainte loi qu'il s'impose et à l'exécution
de laquelle il ne manque pas. Jeune encore, Jocelyn a sacrifié sa modeste fortune au bonheur de sa sœur. Faute d'une dot suffisante , cette sœur chérie ne pouvait épouser Ihonime qui Taiinait et quelle aimait ; frère généreux, Jocelyn a renoncé à sa part du paternel héritage, et il est entré dans un séminaire avecriiitention de se consacrer au service de Dieu. Plus tard , la révolution de 93 survenue, et les prêtres obligés d'abandonner furtivement leurs pieuses demeures , Jocelyn , bien qu'il ne fût pas encore entré dans les ordres, n'a pas \oulu se soustraire au péril par une lâche apostasie. Il s'est réfugié au sommet' des Alpes, seul, sans ressources, résigné d'avance à l'existence vide et misérable que les événements lui ont faite, confiant en la justice du Tout- Puissant. Il semblerait que la paix du cœur dût être au moins le partage de Jocelyn . dans le solitaire asile qu'il a choisi. Mais non! C'est là , au contraire , au milieu des rocs les plus inaccessibles , que l'attend le martyre le plus douloureux. Jusqu'à ce jour, son dévouement a été facile , à vrai dire , car Jocelyn n'a sacrifié qu'un peu d'argent , la première fois , et la seconde fois , en s'exposant à la vengeance révolutionnaire , il avait la chance d'y échapper. L'affection d'une sœur tendrement aimée, l'approbation de ceux de ses frères qui sauraient sa résolution courageuse, lui étaient, en outre, une douce récompense, un glorieux encouragement. A présent, ces stimulants quelque peu profanes vont lui manquer tous deux.
A. Di: LAMAUTINF.. 17
Loindc Irouver aulour delui une rompensalion glorieuse ou douce au sacrifice rnouï que sa destinée lui impose , il ne sera payé que de haine et de mépris. Laurence, la jeune fille que la fatalité a poussée comme Jocelyn au sommet des Alpes , et qui s'est prise d'un ardent amour pour le jeune homme , Laurence comprendrait- elle un acte de pieux dévouement dont elle serait , elle qui se croit aimée , la première victime? Il ne faut pas l'espérer. Aussi, lorsque, forcé d'opter entre l'apostolat et l'amour, entre Laurence et Dieu , pour adoucir les derniers moments d'un prélat que léchafaud réclame, Jocelyn a triomphé de la passion qui remplit son cœur 5 lorsque Jocelyn , plus courageux que jamais , s'est résigné à l'immolation de son chaste amour, sa première et dernière espérance ; au lieu d'inspirer désormais , à la jeune fdle , une affection d'une nature différente, extérieurement du moins , fraternelle en apparence, admirative à la fois et compatissante , il ne trouve plus en Laurence qu'une femme blessée , chez qui le dédain remplace bientôt la douleur d'abord inconsolable, et à qui le vice apparaît enfin comme un moyen de distraction et d'oubli. Et, pour comble d'infortune , les frères de Jocelyn , le calme rétabli , apjjrenant son histoire sur la montagne , et ne pouvant croire à la chasteté d'une liaison dont la pensée même est pour eux un crime , n'ont plus qu'un regard de mépris pour le jeune martyr et s'éloignent de lui comme d'un lépreux.
18 LES ÉCRIVAIAS MODERNES.
Si Laurence, devenue sceptique etdébauchée, mourait dans l'impénitence finale, Jocelyn n'aurait pas complètement rempli la mission qu'il semble avoir acceptée, et qui consiste à faire le bonheur des autres aux. dépens de son propre bonheur. Un malheur dont il serait cause ferait tache dans la vie si exemplaire de Jocelyn. C'est dans cette pensée, sans doute, que M. de Lamartine a inventé la magnifique scène où Laurence agonisante mérite , par une confession détaillée et sincère, le pardon de ses fautes, et, avant de rendre le dernier soupir, reconnaît l'homme qu'elle a tant aimé dans le prêtre ému qui Tabsout. Après cette dernière épreuve, la plus cruelle et la plus méritoire de toutes , Jocelyn, on le sent , n'a plus qu'à mourir.
Entre Jocelyn et la Chute d'un Ange , nous croyons devoir hasarder quelques observations sur la partie plastique des deux épisodes, afin de n'avoir plus à y revenir. On a reprochée Jocehjn^ avec une certaine colère qui n'est pas sans excuse, les nombreuses imperfections de style qui le déparent. Dans la préface de la Chute d'un Ange, épisode qui, du reste , grammaticalement parlant , n'est pas plus irréprochable que l'autre, M. de Lamartine, reconnaissant fort modestement la justesse des critiques qu'on lui adresse , s'engage à y faire droit quelque jour, quand «es loisirs le lui permettront. Pour notre part, nous savons gré à M. de Lamartine de cette promesse, qui prouve un respect réel pour la
syntaxe, à défaut de fidélité aux lois qu'elle impose; mais nous dispensons fort volontiers M. de Lamartine de mettre sa promesse à exécution. Pourquoi? parce que nous avons la conviction profonde que , sur deux cents vers retouchés par le poète, cent cinquante perdraient plus qu'ils ne gagneraient au régime de la correction. La raison en est que M. de Lamartine, n'écrivant pas quand il n'a rien à dire , ne forçant jamais son inspiration , n'obligeant pas son cerveau à fournir, en un temps donné, le nombre de vers nécessaire à la confection d'un volume , n'a jamais que des fruits mûrs à cueillir. Quand M. de Lamartine prend la plume, c'est qu'il a porté assez long-temps, trop long-temps peut-être, l'idée qu'il va exprimer. Prêtes à sortir, alors, les pensées se pressent en foule sur les lèvres du poète, qui se hâte de les souffler dans l'espace avec amour. Or, il est évident que l'heure de l'inspiration , quand l'inspiration est réelle, est l'heure la plus favorable pour le choix de l'expression. L'enthousiasme passé, les modifications que Ton s'efforce d'apporter au style, sont comme des glaçons que l'on jetterait sur une matière enflammée et qui ne tempéreraient la flamme qu'en l'éteignant. D'un autre cùlè, M. de Lamartine, quand il écrit, étant obligé à une extrême rapidité, pour ne perdre aucune des pensées amoncelées depuis long-temps derrière sa parole et qui demandent à sortir ensemble, il est é\ident encore que la préoccupation du style , en cet instant
20 TES KCR1VA1\S MODr.Tixrs.
plus qup jamais, nuirait au travail de son esprit. Ne regrettons donc pas une correction de langage qui coûterait à M. de Lamartine les qualités, plus dilTiciles et plus rares, de la verve, de l'abondance, de l'entraînement. N'oublions pas qu'un poète psychologique, comme l'est M. de Lamartine, ne peut que sacrilier la paroleù l'idée. Songeons, d'ailleurs, qu'un pédant de collège pourrait , après tout , rectifier les erreurs grammaticales qui se trouvent dans les œuvres de M. de Lamartine , et en faire ainsi , à peu de frais , des œuvres parfaitement irréprochables ; tandis qu'il ne pourrait compléter , en sens inverse, bien des œuvres d'aujourd'hui où la syntaxe est raisonnablement triomphante, mais où la pensée ne parait pas.
Cela dit, louons M. de Lamartine des qualités inattendues que la Chuie cCun Ange vient de nous révéler en lui. Les Jlédi talions et les Harmonies poéfiques étant données, Jocelyn s'expliquait facilement^ car , sans parler de l'amour divin el de l'amour terrestre, qui, à la différence près des personnifications, s'y retrouvent en présence, Jocelyn est frère dos Méditations et des Harmonies par la réalité ton le contemporaine des douleurs qu'il chante , par la tendance particulièrement rêveuse de Titispiration qui l'a produit. Mais nous sommes bien loin dos Méditations, comme des Harmonies^ comme Ai^ Jocehjn^ dans la Ckute d'un Amje. Le poèlo nous transporte si avant dans le passé que, n'osant pren-
dre tout-à-fait sur lui la responsabilité d'événements qui ne peuvent s'autoriser de l'histoire, il nous donne son poème comme une vision. Libre alors d'ouvrir de larges ailes, il crée tout un monde, lois, mœurs, personnages ^ tout un monde dont l'intuition philosophique seule peut aflirmer l'existence évanouie. L'invention, l'imagination, facultés contestées jusqu'à ce jour , sinon refusées à l'auteur , sont donc deux mérites que l'on ne saurait plus, dorénavant, s'obsliner à méconnaître en M. de Lamartine sans faire preuve d'une injuste partialité.
L'auteur de la Chute cVun Ange , voulant motiver Tintervention d'un esprit céleste dans les affaires delà terre, mais n'ayant sur cette intervention aucune donnée précise , a dû naturellement la supposer à cette époque, enveloppée pour nous d'impénétrables ténèbres, où de fabuleuses traditions placent le règne de la force et de la brutalité. Balbek , cette cité dont les ruines colossales attestent visiblement le passage sur notre globe d'une race géante, où quelques monstrueux débris témoignent, depuis des siècles innombrables, de la prodigieuse supériorité physique des hommes qui l'ont habitée; Balbek était le seul lieu où l'action inventée par M. de Lamartine pût convenablement se dérouler. Le moment n'a pas été moins bien choisi , par le poète, que le temps et le lieu. La race humaine est arrivée au dernier degré de l'avilissement, guidée par le matérialisme. La rorruptioii la p!iis elïinnl(''(' et la plus hideuse, la
22 LES ÉCRIVAINS 3I0DERNES.
tyrannie la plus infâme et la plus absurde, accouplées l'une à l'autre, exploitent la virginité et le travail à leur muluel profit. Le petit nombre d hommes qui, fidèles aux Iradilions paternelles, ont conservé le sentiment des devoirs imposés jadis à la créature par le créateur , repoussés , bannis de cette société que n'a pu ramener au bien leur voix sévère , se sont réfugiés dans de profondes solitudes où ils attendent pieusement un miracle de Dieu. C'est au milieu de ce désordre impie, c'est à l'heure de la plus impure elTervescence, que 31. de Lamartine fait descendre Cédar du ciel : l'ange Cédar , à qui une jeune fille de la terre, Daïdha, a inspiré un sentiment inconnu encore, mélange de tendresse et de compassion.
Avant d'aller plus loin , il importe de noter que l'ame dont 31. de Lamartine chante les souffrances , et dont Cédar et Jocelyn offrent chacun une personnification diiTérente, à quelque mille ans d'intervalle, n'est pas cet esprit subtil qui court dans le sang des veines, qui imprime au corps le mouvement et d'où résultent les phénomènes de la parole et de la pensée, mais bien cet autre esprit, plus impétueux, plus ardent , plus avide , qui se tourmente dans le sein de chair qui l'enferme, et pleure, et demande à grands cris des ailes pour s'envoler. M. de Lamartine , en parlant de l'ame , n'a pas voulu désigner le souille vital , l'esprit proprement dit ; car cet esprit est évidemment associé à la matière depuis le jour de
A. DE LAMART1\E. 23
la création. L'ame que chante M. de Lamartine, c'est celte compagne de Tesprit , et pourtant son ennemie mortelle, à qui la vie d'ici-bas est à charge, qui aspire à des joies perdues ou pressenties , qui se consume en élans et en extases, qui a soif de sympa Ihie, d'admiration, de croyance; c'est le désir, c'est de l'amour.
Et maintenant, la distinction clairement établie, la différence entre l'aine etl'esprit bien comprise, suivons Cédar qui, étranger aux hommes, regardé d'abord par eux comme un ennemi, excepté par la jeune tille qu'il a sauvée d'un danger terrible, devient esclave de la tribu de Phayr. L'amour de Ce' dar et de Daïdha grandit de jour en jour , et peu à peu finit par les absorber l'un et l'autre. Cédar, traînant ses liens, rèvedu soir au lendemain la venue de Daïdha ; et Daïdha , de son cùlé , attend chaque jour avec impatience le moment où elle pourra s'éloigner sans crainte pour aller consoler Cédar. M. de Lamartine a peint avec une grâce exquise les diverses phases de cette passion primitive. Cédar , ne comprenant rien à ce qui l'environne, nes'expli^ quant pas la rédexion des objets dans l'eau limpide du fleuve, et s'élançant pour saisir Daïdha qu'il croit emportée par le courant •. Daïdha, heureuse de laffcction dévouée qu'elle inspire, s'elTorçant de communiquer ses pensées à Cédar par des signes, et réussissant enfin à lui apprendre le langage qu'elle parle : autant de tableaux ravissants , où la naïveté
24 LES ÉCKIVAINS MUDER.NES.
antique se trouve mêlée heureusement à une sensibilité plus moderne, et que nous craindrions de ternir en y touchant. La scène où Daïdha , mystérieusement interrogée, refuse lamour de trois frères qui se disputent son cœur , et la scène suivante , où son secret est arraché à la jeune fille : deux autres merveilles comme finesse , comme goût , comme stvle ; perles que Ton croirait dérobées à un collier grec. Le secret de Daïdha dévoilé, et Daïdha devenue mère, elle est condamnée par la loi à mourir. Enfermée t-ans une tour démesurément haute, et sans issues, Daïdha mourrait en effet , si Cédar ne lui venait en aide. Délivrée par son amant, elle s'enfuit avec lui, et avec lui arrive, après quelques jours de marche, au sommet du mont Liban. Là, dans une grotte obscure, ils trouvent un vieillard incliné par le poids des ans et par la prière, un de ces hommes austères queBalbck repousse , le prophète Adonaï.
Adonaï, dans l'œuvre de M. de Lamartine, est le symbole du devoir. Dépositaire de la tradition religieuse , Adonaï accomplit fidèlement, depuis des années, les préceptes qu'enseigne la tradition. Il aurait pu aisément, s'il l'avait voulu, prendre rang j)arnii les géants dominateurs \ il aurait pu s'asseoir aux l)an(|uets des maîtres de la race humaine : à ces honneurs usurpés, à ces félicités impies, Adonaï a préféré de bonne heure le calme de la conscience, le plaisir qui prend sa source dans la pratique du bien. Adonaï est un de ces esprits d'élite, rares en ce
A. DE LAMAiniiNE. 25
monde, qui n'agissent en vue d'aucun intérêt égoïste, qui ne se proposent aucun but dans la vie, si ce n'est de vivre irréprochables ; dont l'ambition se borne à mériter d'être pris pour pieux modèles , et que la règle la plus difficile n'épouvante pas. Homme à part parmi les hommes, Adonaï a toujours été heureux de l'austérité même des devoirs qu'il remplit; monotones et sans charme , ils n'en paraissent que plus saints à ses yeux. Convaincu de la grandeur de Dieu et de la faiblesse de la créature, Adonaï ne croit pas que les lois imposées par le ciel puissent être exécutées, ici bas, avec une ponctualité trop scrupuleuse. Et même, tant est grand le respect du vieux prophète pour l'auteur de toutes choses, Adonaï, dans la sévérité calme et inflexible de ses principes, n'a pas besoin d'être encouragé et soutenu par l'espoir d'une récompense. Servir Dieu, s'humilier devant lui, le prier, sont aux yeux d'Adonaï des obligations toutes naturelles et simples, auxquelles il y aurait folie ou crime à se soustraire; et il prie Dieu , shumilie et le sert. Dès que Cédar et Daïdha, arrivés auprès du prophète, ont pu être initiés aux vérités que sait Adonaï, transformés tous deux, fécondés, pour ainsi dire , par ces rayons pénétrants , ils s'agenouillent devant le vrai maître dont ils n'avaient jusqu'alors adoré que l'ombre 5 ils sentent en eux et autour d'eux une vie nouvelle, et leur commun amour, chose étrange! s'augmente en se divisant. Désormais le vieil Adonaï peut mourir sans crainte. La tradi-
26 LES ÉCRIVAINS MOnER^ES.
tion, qu'il tremblait de voir périr avec lui, il l'a confiée au jeune couple voyageur ; gravée dans ces deux cœurs limpides et tendres , elle a maintenant de longs jours encore à espérer. Adonaï mort, tué par des émissaires des princes de Balbek , Cédar et Daïdha sont conduits à Balbek, destinés, l'un à l'esclavage, l'autre aux plaisirs des grands; et c'est alors que se montre dans toute sa splendeur l'idée mère du poème de M. de Lamartine. Ce qu' Adonaï avait tenté vainement au nom d'une loi froide et sans entrailles, ce retour au bien qu'il avait rêvé pour une société impie et corrompue , Cédar va le réaliser. Hier, Cédar eût été aussi impuissant qu' Adonaï à opérer ce prodige , parce que hier Cédar eût agi sous l'inspiration d'un amour ignorant et personnel, comme Adonaï agissait sous l'inspiration d'un sentiment trop exclusivement austère. Aujourd'hui, au contraire, instruit par Adonaï, Cédar sent que la passion doit s'abdiquer elle-même au profit de l'Humanité. Tant que Cédar fût resté enfermé dans l'affection égoïste , tant qu' Adonaï n'eût pas trouvé , pour propager ses doctrines pieuses , de meilleures raisons que la nécessité et le devoir, la réforme sociale n'aurait pas fait. un pas. Mais à présent les deux idées se sont mêlées ensemble, le de>oir et l'amour font cause commune , et rien ne saurait résister à de telles puissances combinées. Aussi , dès que Cédar a mis le pied dans Balbek, l'équilibre de la sociélè lilanique est violemment rompu. Une ré-
volution éclate dans l'intérieur même du palais des princes; et, pendant que l'ambition et la corruption luttent d'audace et de ruses pour arriver à se salisfaire, le peuple , à la voix de Cédar, culbute ce trône où ne s'est jamais assis qu'un fourbe ou un assassin. Malheureusement, Cédar se lasse trop vite de son rôle populaire ; l'amour lui fait oublier trop lot le devoir. Épuisé par la longue lutte soutenue, il veut s'éloigner avec Daïdha ; il veut aller reposer son amour en quelque coin ombragé et solitaire-, et c'est alors, à ce moment dégoïsme recommençant, qu'il s'égare dans le désert et quil y meurt. Derrière le dénouement dramatique de ce poème, il est aisé de trouver une conclusion rigoureuse et logique à l'idée de M. de Lamartine: c'est que, si le devoir et l'amour, éclairés et soutenus l'un par l'autre , peuvent changer la face du monde , l'isolement leur est mortel.
La préoccupation de l'idée philosophique n'a pas été tellement absorbante , chez M. de Lamartine, qu'il ait négligé son œuvre dans les détails. A pari quelques rimes défectueuses et quelques locutions aventurées , taches légères que nous avons essayé d'expliquer plus haut , Ja CJiuie d'wi Ange est d'une exécution entièrement magnifique. En ce qui est de l'abondance , le nouvel épisode n'a rien à envier aux Harmonies; en ce qui est de la composition , développement du sujet et caractères , le nouvel épisode est de beaucoup supérieur à Jocehjn. Il serait possible de trouver, dans les littératures contemporaines,
2 s LES ÉCRIVAINS MODER^ES.
françaiso, anglaise ou allemande , certains types desquels le curé de village se rapprochât plus ou moins ; Ccdar, lui, défie hardiment pareille épreuve. Daïdha s'éloigne également de toutes les héroïnes connues. Aussi admirable que les plus belles créations de Byron et de Shakespeare, elle n'a de commun avec la plupart d'entre elles que la jeunesse et la beauté. Adpnaï rappelle , il est vrai , la grande et majestueuse figure de Moïse, mais vaguement, et avec moins dobscurs nuages autour du front. Quant à Nemphed, tyran de Balbek ; quant à Lakmi , courtisane aux gages de Nemphed ; quant à Arasfiel, Shaber et Serendyb, dignes ministres du tyran, ce sont là des caractères comme le génie seul en peut inventer : simplement dessinés, et creusant pourtant dans la mémoire une silhouette ineflaçable; pressés Tun contre l'autre, et se distinguant si bien les uns des autres , cependant, que Tattenfion la plus paresseuse ne saurait les confondre; aussi diiïérents que nombreux. Et une chose à remarquer, surtout, dans les portraits qu'a tracés M. de Lamartine, c'est qu'ils sont d'une saisissante réalité morale sous leur matérielle exagération. Le cœur qui anime ces colossales poitrines, quoiqu'en harmonie parfaite avec les conditions physiques où il se trouve, n'en est pas moins, au fond, le cœur étudié par Salomon et par Homère, par Dante et par Shakespeare, le cœur vrai, le cœur humain. Il serait troj) long, à côté des justes éloges que nous accordons à la partie anin\(''e de la Chiio d'un Aiic/c,
d'énumérer toutes les belles scènes , douces ou déchirantes, que jouent entre eux les acteurs ; nous citerons seulement ici , outre les scènes d'amour indiquées tout à l'heure, la lutte entre Cédar et les sept chasseurs, la destruction de la Tour de la Faim par Cédar, et le festin royal, à propos duquel le poète a fait preuve d'une originalité et d'une vigueur qui ne sauraient être dépassées. Le contraste de celte orgie, où la chair vivante est transformée en luxe architectural , avec la misère du peuple, s'unissant d'en bas par des cris étouffés au concert que des voix joyeuses et avinées donnent en haut , est un tableau qui demeure neuf, épouvantable et grandiose, à côté des péripéties de la tragédie grecque et de l'épisode d'Ugolin.
Au point de vue de la composition, sans approuver aussi complètement la Chute d'un Ange, nous n'hésitons pas à proclamer une seconde fois la supériorité du nouvel épisode sur Joceïyn. Sans contredit, les quinze parties dont se compose la Chute iTun Ange pourraient être plus ingénieusement coordonnées qu'elles ne le sont, disposées avec une habileté plus méthodique , exciter une curiosité et une incertitude plus vives, après chaque page 5 mais, selon nous, les défauts auxquels nous faisons allusion, qui seraient peut-être de véritables taches dans l'exécution d'un sujet destiné au théâtre, ne sauraient être reprochés à M. de Lamartine sérieusement. L'épopée et le drame, ayant «les buts différents, doivent natiir<^lle-
30 LES ÉCRIVAIAS MODERNES.
ment user de procédés dissemblables ; et il nous semble que ce serait une mauvaise chicane à faire à un poète épique, que de lui reprocher l'absence de qualités qu'il a peul-ètre, qu'il révélera peut-êlreun jour, ailleurs, mais que la nature de son sujet actuel lui défendait de montrer. Aussi , appelant spécialement rattention sur la logique des idées contenues dans la Chute d'un Ange, nous dirons que l'imprévoyance matérielle avec laquelle l'action de ce poème est conduite, imprévoyance qui n'est qu'apparente, devons-nous ajouter, est tout simplement un signe irrécusable de puissance, et qui établit une parenté glorieuse entre la poésie deM.de Lamartine et l'ancienne poésie orientale, religieuse ou héroïque, dont le grand mérite est la naïveté. L'épisode du chien étouffé par Cédar , et l'épisode du supplice d'Isnel et d'Ichmé , nous ont semblé seuls entraver inutilement la donnée générale. Et encore regretterions-nous ces quelque cent vers , si le poète se décidait jamais à les retrancher.
La seule critique à faire du poème deM. de Lamartine est tellement sérieuse, que nous hésitons à la formuler ; d'autant plus qu'elle ne porte pas précisément sur /a Chute d\mAii(je, mais sur la conclusion probable du vaste poème dont la Chute d'un Ange n'est que le début. Disons-Icfranrhemcnt, néanmoins; car, avec un homme comme M. de Lamartine, c'est un devoir que la franchise : nous craignons que la dernière partie de l'épopée sociale dont nous avons pu admirer
déjà deux épisodes, ne se trouve dans un désaccord implicite et complet avec les tendances de notre temps. Depuis les Méditations jusqu'à Jocelyn , et même jusqu'à la Cltute d'un Ancje , M. de Lamartine , il est vrai , n'a cessé de mêler dans ses chants Tainour terrestre et l'amour divin, c'est-àdire le plaisir et le devoir. Il a célébré la lutte de ces deux idées rivales :, il a peint les douleurs impuissantes de l'ame, ouverte exclusivement à l'une ou à l'autre des deux idées. Il ne faut pas se le dissimuler, toutefois, cette œuvre de pure expérience perdrait en grande partie sa valeur philosophique, si elle ne concluait formellement à l'union prochaine du devoir et du plaisir. Or, d'après la préface de Ja Chute d'un Ange , nous sommes autorisé à penser que cette conclusion n'est point dans les idées de M. de Lamartine. Le langage irrité et sévère que le poète prête à Dieu contre Cédar descendu sur la terre par amour , nous confirme dans notre fâcheuse prévision. Le poète croit-il vraiment , comme nous le fait craindre la lecture de sa préface , que les souffrances de lame sont absolument sans remède , que la douleur est une loi fatale à laquelle l'Humanité doit se soumettre sans murmure? et écrira-t-il sur la dernière page de son poème le mot résignation ? Son poème, certes , n'en sera pas moins une admirable histoire de l'ame humaine ; seulement, il aura aux yeux de l'avenir une valeur purement historique, au lieu d'avoir une valeur prophétique: ce ne
sera qu'un mausolée splendicle , au lieu dèlre un glorieux berceau.
Si M. de Lamartine cherche résolument la cause des tourments de lame , il la trouvera dans la barrière de bronze élevée, depuis l'origine des pouvoirs du monde , entre le bien et le beau , entre la loi et la jouissance , entre le devoir et le plaisir. Que M. de Lamartine se rappelle alors la puissance irrésistible de Cédar, tant que Cédar fut à la fois amant et apAtre; qu'il s'inspire de cette dualité féconde, et la conclusion explicite de son poème sera le digne couronnement du magnitîque début.
Juillet 1838.
M. HENRT DE LATOUCHE.
Avant de se décider à suivre, en littérature, une carrière spéciale, M. de Latouche a successivement abordé la philosophie, le roman, le drame et la poésie. La preuve la plus irrécusable que M. de Latouche lui-même regarde ses quatre premiers livres comme de simples essais, auxquels il n'atlachait pas, en les publiant, une véritable importance, c'est qu'après avoir embrassé lour à tour les quatre branches littéraires désignées ici, il s'est retourné définilivenient vers la seconde, dans l'ordre de ses tentatives : nous voulons parler du roman. En ce qui nous concerne, nous serions fort embarrassé de dire si M. de Latouche a sagement fait; car nous n'apercevons pas une bien grande dislance entre le mérite de
34 LES ÉCRIVAI\S MODERNES.
Fragoletta et le mérite de Carlo Bertinazzi , par exemple , non plus qu'entre Fragoleita et la Reine cTEsj)agne , ou la Vallée aux Lovps, Seulement, nous devons convenir qu'à tort ou à raison le public, sans aller pourtant jusqu'à l'enthousiasme , a proclamé la supériorité de Fragoleita.
En laissant entendre que Carlo BeriinazziTë\è\e de la philosophie, nous devons ajouter que nous tenons compte de l'intention de l'auteur, plutôt que de la portée réelle du livre. Un pape et un comédien correspondant ensemble, se faisant une confidence mutuelle de leurs idées , de leurs aventures, de leur façon d'apprécier les événements et les hommes ; c'était là, en effet, un thème admirable, pouvant se prêter facilement au développement des théories philosophiques les plus variées. La société, vue à la fois d'en haut et d'en bas, jugée par deux hommes dont l'un habite les régions élevées du pouvoir, d'un pouvoir tout à la fois spirituel et temporel, tandis que l'autre vit dans les régions inférieures ; la lumière qui vient du ciel, ou qui passe pour en venir , soumise à une déconiposition accusatrice parie fait de son conlact avec un sol lointain qu'elle devrait échauffer et éclairer , et qu'elle n'èchaulïe ni n'éclaire ; — la lutte de l'autorité et de la liberté, commentée à un point de vue quelconque, sinon comme une question résolue, au moins comme une question vitale à résoudre!; celait, nous lavouons, une lâche diflicile, mais à l'accomplissement do
laquelle M. de Latouche ne pouvait se dispenser de travailler sans faire mentir la préface de son livre, sans s'accuser lui-même d'imprudence ou de fai- ^ blesse dans le choix ou dans la mise en œuvre de son sujet. Eh bien! M. de Latouche a mérité ce double reproche , car l'impuissance et la prétention se disputent seules chaque page de Carlo Bertinazzi, Pour réaliser l'œuvre qu'il avait rêvée, M. de Latouche se souvenait trop encore de son métier de journaliste. On ne supplée pas à la réflexion et à la science uniquement par la finesse et la causticité de l'esprit. Fragoletta, pour des raisons sur lesquelles nous insisterons tout à l'heure, ne nous semhle pas davantage un modèle dont l'étude doive être proposée. Par la nature, nous ne dirons pas immorale, mais monstrueuse, c'est-à-dire impossible, des sentiments qu'il analyse ; par la confusion déplorable des scènes qui s'y présentent, ce roman de M. de Latouche se sépare complètement des œuvres saluées belles comme unissant la simplicité de la forme à la vérité du fond. La Reine cl Espagne^ drame en cinq actes, n'est point, tout au rebours àeFragoIetta, une œuvre où la confusion résulte du nombre et de l'entrelacement inhabile des épisodes ; le drame en-» tier est presque une scène unique , au contraire. Cependant la donnée singulière, et d'abord obscure, sur laquelle est fondée la Reine iT Espagne; les ménagements multipliés que l'auteur s'est efforcé de prendre afin que le dénouement de sa pièce ne fût
36 LES ÉCRIVAI.XS MODEI\NES,
pas prévu trop à ravanco, et, en même temps, alin que ce dénouement énigmalique et puéril, une fois arrivé , n'excilàt pas un désappointement mêlé de colère-, cette adresse dépensée en pure perte, ces efforts incroyables à propos d'une équivoque au moins ridicule ; tout cela fait de la Reine d'Espagne un drame trop compliqué, et pour lequel Paltention la plus patiente doit se montrer aussi rebelle que pour FragoJetia. Quant à la Vallée aux Loups, où M. de Latouche semblait prétendre à la palme du poète, il n'y a rien à en dire, sinon que les vers renfermés dans ce livre eussent pu , venus avant les poésies d'André Cbénier, soulever quelques-unes des questions que souleva la nouvelle école 5 mais que, publiés en 1833, c'est-à-dire après TOde à Charlotie Cordaxj et la Jeune Capiiie, après les Méd/'laiions, après les Orientales, ils n'ont plus que l'apparence d'une pâle imitation.
M. de Latouche ayant renoncé de bonne grâce, et depuis long-temps, à la poésie ainsi qu'à la philosophie et au drame, on comprend saus peine que nous n'insistions pas davantage sur Cai'lo Bertinazzi , ^Mt la Reine d'Espagne , sur la Vallée aux loups. Notre réserve ne saurait s'étendre, cependant, jusqu'à Fragolcila, puisque M. de Latouche est revenu au roman à plusieurs reprises. M. de Latouche une fois oublié comme poète et comme philosophe, occuponsnous de lui comme romancier.
Pour arriver directement à la critique des pro-
HEXRI DE LATOLCHE. 37
cédés employés par M. de Latoucbe, ii nous parait indispensable de connaîlre d'abord quelle est la loi générale à laquelle sont soumises les œuvres d'imagination, le roman en particulier ; car il ne restera plus, le principe clairement établi, qu'à constater eu quoi M. de Latoucbe Ta respecté ou violé. L'intérêt étant le but que doit naturellement se proposer toute œuvre d'imagination, soit sous la l'orme épique, soit sous la forme dramatique, reconnaissons qu'il y a deux manières d'exciter lintérèt. La première, la plus généralement approuvée, la plus sûre du résultat, à de certaines conditions, bien entendu, ressort de 1 invention proprement dite ; elle consiste dans le développement naturel d'une pensée. Dédaignant volontiers, quelquefois même par calcul, tout ce qui est du domaine de la mise en œuvre ; s'inquiétant, avant tout, de la réalité bumaine ; ne s'adressant qu'aux passions comprimées ou en révolte; n'acceptant pour juges que les esprits capables de comprendre , sinon d expliquer les sentiments les plus contraires ; ambitionnant les sympatbies qui viennent du cœur plutôt que celles qui viennent de l'intelligence , elle marcbe droit à son but , sans ruses, sans fracas, sans prévoyance, mais ne doutant jamais. La science psycologique fait toute sa force. Les procédés plastiques lui sont d'une médiocre utilité ; la logique morale est la seule dont elle s'occupe. Pour elle, lencbainement de quelques faits , de quelques scènes , est chose très-secondaire , et il
n'y a de gradation possible que dans les idées. IJ^erther, la Nouvelle Héldise^ Clarisse Harloioe, peuvent être regardés comme les modèles de cette manière, qui, nous devons le répéter encore, n'emprunte ses ressources qu'à l'invention.
La seconde manière d'exciter l'intérêt, plus généralement pratiquée que la première, par cela même qu'elle admet la médiocrité plus aisément, consiste à combiner avec assez d'adresse les éléments psychologiques dont on dispose, pour en dissimuler soit la pauvreté, soit la fausseté. Elle tend moins à toucher, à émouvoir, qu'à surprendre. Désespérant de produire Tattendrissement, elle cherche à produire le saisissement. Par une manœuvre habile, au moyen de combinaisons ingénieuses , elle s'efforce d'entretenir le lecteur dans une inquiétude et une attente continuelles, lui promettant toujours beaucoup plus qu'elle ne lui donne , Talléchant par une apparente accumulation de difficultés à vaincre. Ce procédé , on le voit, s'appuie sur des moyens artificiels, pour ainsi dire; mais il n'en arrive pas moins à des résultats dignes d'éloges, pratiqué par une plume exercée. Les Romans historiques de Waltcr-Scott , / Proniessi Sposi, sont les incontestables chefs-d'œuvre de celle seconde méthode, qui recherche spécialement ses succès dans la composition.
Kevenant à M. de Latouchc, disons que, dans les romuns publiés par lui depuis Fra(joIe//a \usqud ce jour, les lois de I invention ne sont pas mieux ob-
HENRI DE LATOUCIIE. 39
servées que celles de la composition. Ne réussissant pas à inventer dans des conditions, dirons-nous normales, M. de Latouclie s'est raidi contre Tobstacle ; il est allé droit à Texagération la plus outrée. Aussi Fragoletta^ création androgj ne, a-t-elle manqué le but qu'elle voulait atteindre, l'intérêt. L'auteur avait spéculé, comme il spécula plus tard dans la Reine d'Espagne, sur cette espèce de curiosité grossière qu'excite ordinairement une énigme plus ou moins graveleuse; mais il n'avait pas songé à ceci, qu'une énigme , quelque attrayante qu'elle soit, n'a pas le droit de compter sur une longue patience , et que , délayée en deux volumes , elle substitue bientôt la fatigue à la curiosité. Averti de cet inconvénient , M. de Latouche dut chercher ailleurs un moyen de remplacer, dans ses livres, l'intérêt qu'il ne pouvait demander ni à la composition, ni à l'invention, et il se décida pour la passion, dans le sens partial et fanatique du mot. Grangeneuve et France et Marie furent les résultats de cette nouvelle tentative, qui, comme la précédente, n'ayant pas les conditions de vie nécessaires, échoua complètement. Aujourd'hui, M. de Latouche venant de réunir dans Aymar , en désespoir de cause, les deux moyens d'intérêt dont il avait précédemment usé tour à tour , un examen attentif d'^^7?za;' nous dispentera d'observations plus détaillées sur Fragoletta , comme sur France et Marie et Grangeneuve.
Le premier personnage qui s'offre à nous, dans le
40 LES ÉCUIVAINS MODERNES.
nouveau livre de M. de Laloucbe, est madame Chalamel , née Beauval , qui n'a d'importance réelle pour le lecteur que comme mère d'Aymar. Bien que l'auteur ait consacré tout un interminable chapitre à nous instruire de Torigine et des premières années de madame Chalamel, nous nous bornerons l'i constater ici l'existence de ce personnage. Madame Chalamel ne joue aucun rôle sérieux dans l'action qui se prépare; elle parait pour disparaître presque aussitôt, sauf à se remontrer plus tard, il est vrai , mais toujours sans raison et sans utilité ; à quoi bon nous occuper d'elle ?
Aymar, fils unique et adoré de madame Chalamel , se présente d'abord à nous blessé pendant les journées de juillet. Il serait important, pour qu'un intérêt réel s'attachât à ce jeune homme, que nous eussions quelques détails sur sa vie antérieure, sur les événements de sa jeunesse qui déterminèrent ses opinions politiques ; mais nous sommes forcés d'ignorer tout renseignement sur ce sujet. Aymar nous est donné par l'auteur comme le type du plus pur patriotisme, comme un amant enthousiaste des libertés publiques ; nous devons l'accepter pour tel sur parole. Aymar est un héros, nous le voulons bien; mais encore, quelles idjes, quelles espérances le poussent à l'héroïsme? Nous consentons bien à ne rien savoir de son passé ; nous voudrions au moins savoir ce qu'il se promet dans l'avenir, quelle destinée il r«'^ve , quel but il se propose. A toutes
IIEXRI DE L VTOICHE. 4 l
CCS questions, M. de Latouche ne répond absolument rien. Plus tard, au dernier chapitre du livre. Aymar sera devenu un républicain modéré, de républicain fougueux et extrême qu'il était au début; il aura changé de convictions; ce qu'il demandait tout à l'heure à la force, à la révolte, il sera décidé à ne plus le demander qu'à la patience , au temps. C'aurait donc été une imprudence à M. de Latouche de formuler trop nettement les opinions politiques d'Aymar, d'arrêter ses convictions. En même temps qu'il eût appelé trop directement le blâme sur la mobilité du caractère d'Aymar, M. de Latouche se fût enlevé par là à lui-même cette facilité d'évolutions que la logique condamne, mais que l'irrésolution d'un héros de roman autorise. Nous ne pouvons expliquer autrement l'incertitude dans laquelle nous laisse l'auteur. Quoi qu'il en soit de cette explication, qui n'est point une excuse, établissons que, sans se préoccuper encore des divisions futures qui agiteront son parti, et, par conséquent, sans se poser la question de savoir de quel côté, à ses yeux, sera la bonne cause, Aymar se bat courageusement, naïvement, moins par conviction que par vague sympathie. Ajoutons, pour mieux faire saillir le côté flottant de son caractère, qu'Aymar, au moment où il expose sa vie dans une émeute populaire, est amoureux de la petite-fille d'un aristocrate, madenviselle Christiannc de Claremond.
Christiannc, petite-fille du duc de Claremond ,
4^ Lrs ÉcnivAiNS modernes.
(lésapproiivo hautemont, on peut le penser, la démonstralion énergique du peuple de juillet. Son cœur est partagé entre la crainte des dangers qui menacent sa famille et le mépris pour un mouvement sous lequel, abusée ou ignorante, elle ne voit qu'indiscipline et instincts brutaux. Du reste, nous sommes, comme à légard d'Aymar, dans une ignorance complète de ce qui se passe au fond du cœur de Chrislianne. Nous apprenons bien, après maintes pages inutiles et vides , que Christianne partage lamour d'Aymar ; mais c'est là encore un fait qu'il nous faut accepter sans explication. Comment le jeune républicain et la jeune aristocrate ont-ils étii entraînés l'un vers l'autre? Aymar et Christianne se sont vus au bal, à l'église, on ne sait où; ils se sont aimés sans se dire une parole : fort heureusement pour Christianne, qui n'eût pas manqué assurément de haïr, au lieu de Faimer, le partisan de la république, et qui, dans ce cas, n'eût peut-être pas été sauvée par lui dans les journées de juillet. Mais peu importent nos conjectures 1 Le fait est qu'Aymar et Christianne s'aiment, et qu'Aymar, accessible à l'amour de la liberté et à l'amour de la beauté tout ensemble , devient le défenseur d'un grand seigneur et de sa fille en même temps qu'il se fait ailleurs le champion de la cause démocratique. Il est impossible, on le voit, de pousser l'inconséquence plus loin (pi'ANmar.
Rendons pourtant à M. de Lalouche la justice d'à-
voir eu lo sonlimenl de celte inconséquence et de l'avoir palliée, autant qu'il était possible de le faire, par la longue discussion qu'il a placée dans les bouches d'Aymar et de Ghristianne. Aymar veut convaincre Chrislanne ; Ghristianne veut convaincre Aymar. Malheureusement, quoiquesouftléspar M. de Latouche, aucun des deux amants u allègue, en faveur de la cause qu'il défend , des raisons assez déterminantes, et tous deux concluent dans le sens de leur primitive opinion. Après quoi , l'amour disparait complètement du livre, pour faire place à la politique pure. Aymar s'afllige de la tournure que prennent les affaires. Il rencontre sur son chemin des hommes que M. de Latouche ne nomme pas, mais dont l'anonymie est parfaitement transparente, et il engage avec eux de nouvelles discussions dans lesquelles, en sa qualité de héros, l'avantage moral finit par lui rester. Ici, de plus en plus tourmenté, et, pour tout dire, de plus en plus incertain, Aymar prend le parti de s'ensevelir en une solitude profonde. 11 se retire à la campagne, où il vit en rêveur ; ne cessant de gémir sur la corruption du siècle, sur l'habileté des hommes d'intrigue , sur le triomphe éternel des classes privilégiées'. Certes , c'est là une singulière façon de montrer son patriotisme, que de se lamenter à perte d'haleine! L'élégie solitaire estelle un remède au mal que le héros de M. de Latouche déplore? Non assurément. Ce qu'il faudrait , c'est parler , c'est écrire , c'est lutter. Ce qui serait
44 LES ÉCRIVAIXS MODERAES.
Utile, c'est de disputer le terrain aux adversaires que Ton méprise, c'est de les écraser sous la logique des raisonnements ou des faits. Il est vrai qu'Aymar , faute de réflexion et d'étude, ne saurait que mettre à la place des idées qu'il accuse. De (juel droit, alors, veut il nous intéresser à ses jérémiades impuissantes? Un gémissement n'est pas une preuve. Qu'il prouve quelque chose, par ses actions ou par ses paroles ; sinon , qu'il ne compte pas sur une sympathie que la lâcheté ni Tindifférence ne sauraient mériter. Au moment où cette pensée vient à l'esprit du lecteur, M. de Latouchc, qui n'aperçoit jamais le piège que lorsqu'il y est pris , se hâte de faire partir Aymar pour la Pologne, où une révolution a éclaté. Le duc de Claremond et Christianne, émigrés volontaires, s'y étaient rendus déjà depuis quelque temps ; avant la révolution , et ne la soupçonnant pas , bien entendu. Nous sommes presque à la lin du premier volume, et l'action n'a pas fait un seul pas encore. Bien plus, il est impossible à la clairvoyance la mieux exercée de prévoir lequel, du côté politique ou du côté psychologique du livre, se développera aux dépens de l'autre. L'auteur marche à tâtons dans l'ombre, et le lecteur suit.
Pendant qu'Aymar se dirige vers la Pologne, M. de Latouche nous présente deux nouveaux amants, aussi corrompus , ceux-ci , que les premiers étaient chastes , aussi habiles dans l'art du vice que les premiers y étaient naïfs : le prince Oswald •\Iura-
nrXRI DE LATOUCHE. 45
uoff et lady Arabelle Buccleugb , courtisane de profession.
Oswald Muranoff est tout ce que l'on peut imaginer de plus dépravé et en même temps de plus stupide. C'est un ambitieux vulgaire qui , désespérant d'arriver aux honneurs et à la fortune par son mérite personnel , et voulant y arriver à tout prix , s'est résigné au rôle d'espion. Oswald IMuranofT, prince russe, habile la Pologne par ordre exprès du czar. Il est chargé d'v surveiller l'opinion, d'y observer ce (jui se passe et d'en informer le pouvoir exactement. Une insurrection ayant lieu , le prince Muranoff devrait feindre d'embrasser avec chaleur la cause des révoltés , afin d'être à môme de tout savoir et de rendre compte. Eh bien ! avec une mission si difficile à remplir, Muranoff est assez niais pour se laisser dominer par une femme , et par quelle femme? par une courtisane qui , sachant ses secrets , peut le perdre le jour où elle en aura la fantaisie. Nous savons bien qu'il n'eût guère été possible à M. de Latouche de donner une femme honorable pour maîtresse à un homme aussi vil que ce Muranoff; mais ce n'est point une raison pour l'accoupler avec Arabelle Buccleugb. Ou Muranoff est un intrigant éraérite , et il doit se tenir à l'abri des trahisons et des embûches ; ou il n'est qu'un plat courtisan , qu'un valet imbécile , et alors on ne comprend pas que son emploi , ignoble , mais exigeant une remarquable adresse , lui soit conservé. En second lieu, M. de Latouche ne pouvant avoir
40 LES ÉCRIVAINS MODEHNES.
d'autre but , en dessinant le caractère de Muranoff, que de flétrir Ihomme et son rôle, il est maladroit à lui de représenter Muranoff sous les traits d'un intrigant vulgaire poussé à sa perte par sa seule ineptie. Certain de Tissue, M. de Latouche devait, au contraire, accorder à Muranofi" toutes sortes de chances , lui donner les avantages de la ruse , de la prévoyance, de l'esprit; la défaite de Muranoff n'en eut été que plus exemplaire et plus éloquente. Agir comme l'a fait M. de Latouche , c'est laisser croire qu'avec plus d'habileté que Muranoff, et plus de réserve , un misérable peut espérer de réussir.
Lady Arabelle Buccleugh est , de tout point , la digne compagne de Muranoff. Elle n'a pas pour lui le moindre amour ; cela va s'en dire. Si demain Muranoff, disgracié, se voyait obligé d'abdiquer sa position seigneuriale et d'aller mendier le pain de l'exil , Arabelle ne lui donnerait pas même, pour adieu, une larme compatissante. Opulent et en faveur , elle reste près de lui , usant de l'empire qu'elle a su prendre , ne s'inquiétant que de gouverner le cœur du prince sans rivalité. Tout à coup , au milieu des plus beaux rêves d'Arabelle , survient un malheur terrible qu'elle n'avait pu prévoir. Elle apprend qu'une jeune Française, récemment arrivée en Pologne , est promise à l'homme dont elle s'était flattée de rester réternelle souveraine. Une scène violente éclate , à ce sujet, entre Muranoff et Arabelle. Arabelle veut se séparer de Muranoff à l'instant même. Elle ne
IIE.VHl DE LATOLCHE. 47
peut demeurer plus long-temps sous un toit témoin de tant de bonheur , et que désenchantera bientôt pour elle la présence d'une autre femme. En vain Muranoff jure que l'intérêt seul de sa fortune épuisée l'a décidé à une pareille démarche; en vain il promet que l'amante n'aura rien à craindre de l'épouse ; Arabelle sanglote et s'évanouit à la seule idée d'un cœur et d'une couche partagés. Le sacrifice est audessus de ses forces. Un seul parti lui reste à prendre, celui de céder la place à sa rivale légitime. Muranoff hésite ; il n'ose promettre dabdiquer tous ses droits sur la jeune fille sa fiancée, car la fortune de la jeune fille ne doit échoir à l'époux qu'au cas où l'épouse deviendra mère. Mais qu'importe ! Arabelle peut s'en reposer sur l'amour inaltérable de son amant. Arabelle se calme subitement , en effet. Une idée lui est venue , qu'elle ne dit pas encore , qu'elle ne laisse pas même entrevoir , mais qui , selon elle , conciliera tout , et d'où dépend sa condescendance au désir de Muranoff. Si Muranoff, le moment venu , se rend à l'avis qu elle aura exprimé , elle continuera d'être sa maîtresse; sinon, la rupture sera inévitable. Le plan d'Arabelle est arrêté.
Nous avons dit (\[i Aymar résume les idées de M. de Latouchc sur rinlérèt romanesque , c'est-àdire que M. de Latoucbe a usé, ûans Aymar, des deux procédés signalés par nous dans ses œuvres antérieures : l'énigme et la passion ; nous arrivons donc, après la passion , à l'énigme. La fiancée de Muranoff, on
48 LES ÉcniVAIiVS MODERNES.
Ta pressenti déjà, n'est autre que Cbrisliannc. Comment le duc de Claremond donne-t-il sa fille à un pareil homme? Comment ignorc-t-il le rôle abject de ce singulier prince, et ses relations illégitimes ? Mais si nous arrêtions Tauteur à chaque invraisemblance de ce genre , nous aurions trop à faire ; continuons. Le moyen trouvé par Arabelle, et auquel nous avons fait allusion dans les lignes précédentes , le voici : donner à Christianne un amant qui la rende mère. M. de Latouche , nous ne le nierons pas, a déployé une habileté extrême pour faire accepter au lecteur cette étrange proposition de la courtisane et le consentement de Muranoff; il a grisé le prince; il nous Ta montré entraîné par Arabelle, au sortir d'une orgie, dans une alcôve parfumée et pleine d'enivrants souvenirs ^ il l'a exposé à la séduction la plus irritante; mais le dénouement de la scène n'en est pas moins le consentement de Muranoff. Un homme est trouvé, Wilfrid, qui, le soir même du mariage , à la faveur de la nuit , recevra de Christianne les caresses adressées à l'époux. Malheureusement pour Wilfrid , les mesures n'ont pas été bien prises, et, au moment où il va pénétrer dans la tour qu'habite Christianne, un inconnu le frappe d'un coup de poignard et hérite ainsi en second des privilèges de Muranofl".
Désormais, toute l'inlr'gue LVAymcn' roule sur ce quiproquo sanglant. AVilIVid trouvé assassiné le lendemain, MuranolV et Arabelle cherchent vaine-