‹ Les écrivains modernes de la FranceChapitre 2 sur 24 · BE.MU DE LATOLCUE · texte numérisé non relu

BE.MU DE LATOLCUE

ment à connaître l'auteur du meurtre. Quant à Christianne, ignorant le complot inl'àme, convaincue que Muranoff seul a passé la nuit près d'elle, elle demeure sans trouble jusqu'au moment où Arabelle, devenue amoureuse d'Aymar, apprend à la jeune femme quel piège on avait tendu à son innocence. Dès lors , nous nageons en plein mélodrame. Muranoff, jaloux d^ Aymar, veut le faire p«^rir, et Aymar ne doit la vie qu'à la protection d'Arabelle qu'il dédaigne. Nous n'essaierons pas d'entrer plus avant dans les détails d'une action aussi incompréhensible qu'inexplicable. Il suffit de savoir que, vers la fin du livre, le mot de l'énigme se trouve : Aymar était l'amant inconnu de Christianne. Comment s'était-il trouvé là ? D'où venait-il ? Comment avait-il pu échapper aux recherches vigilantes du prince ? Mais j'oublie encore une fois qu'avec M. deLatoucheil faut renoncera de semblables questions. La confusion, cependant, devient de plus en plus déplorable. Aymar va épouser une jeune fille âgée de dix ans, Lolenka, sœur du prince, lorsque, Penigme étant expliquée, le prince condamne à mort celui qu'il allait nommer son beau-frère. Arabelle , pour sauver les jours d'Aymar, ne voit qu'un parti à prendre, le parti de tuer Muranoff, qu'effectivement elle empoisonne. Aymar revient en France pour prendre part à l'émeute des 5 et 6 juin ; il est blessé par son propre père, M. Chalamel, voit mourir sa mère, tombe dans les bras de Christianne sur la vT-rtu de

50 LES ÉCRIVAINS MODEU.XES.

laquelle Arabelle lui avait donné des doutes, Fépouse , reconnaît son enfant , et se hâte , pour échapper aux sergents de ville, de se rendre à Buenos- Ayres , où il se fait pharmacien.

Si les idées émises par nous tout à l'heure, touchant Tinvention et la composition, sont vraies, comme nous en avons Tassurance , il reste démontré, par celle brève analyse du roman de M. de Latouche, que nous avions raison eu affirmant Fimpuissance de l'auteur d'Aymar à inventer et à composer. Dans Aymar ^ en effet, il n'y a pas une seule pensée , une seule passion , qui soit développée d'une façon complète et régulière. Tout au contraire , l'auteur semble s'être expressément proposé de réunir en un même cadre les sentiments les plus divers et les plus extrêmes , et de les opposer l'un à l'autre, à leurs mutuels dépens. Ainsi, d'un côté, s'olTre l'amour chaste et pudique d'un jeune homme et dune jeune fille, que les exigences de la société séparent; dun autre côté, s'offre une coupable liaison entre une courtisane effrontée et un grand seigneur méprisable, que la cupidité et la débauche seules (ieniient attachés. Assurément, si M. de Latouche eût été initié à l'art des développements psychologiques, il pouvait trouver, dans cette antithèse peu nouvelle, matière à s'exercer. Bien que l'invenlion, dans le sens (juc nous voulons dire, s'accommode assez mal de l'opposition trop brusque et trop tranchée , il était possible cependant , en apportant à

nEMlI DE LATOIICIIC. 51

colle double élude une application convenable , de peindre heureusement les deux affections si différentes d'Aymar et de Muranoff. Mais M. de Latouche ne s'esl pas contenlé d'implorer le secours de l'antithèse , il a fait encore appel à toutes les passions les plus forcenées comme aux plus tendres , à l'amour maternel , à l'amour adultère , à l'amour jaloux ; il a convoqué la hideuse phalange des crimes, depuis l'assassinat involontaire jusqu'à l'infanticide, en passant par le guet-apens : continuant dans le détail cet emploi des contrastes que nous avons remarqué dans l'ensemble. Madame Chalamel, par exemple, est dévouée à son fils jusqu'au délire, tandis que M. Chalamel est le type du père sans entrailles et sans cœur. Ailleurs, c'est l'adultère prémédité, résolu, réfléchi , faisant pendant à un adultère que les circonstances invraisemblables créées par M. de Latouche rendent presque respectable et innocent. S'agit-il de la jalousie? M. de Latouche nous la montre à la fois dans une ame noble et dans une ame corrompue. Quant aux crimes, l'inventaire n'en est pas dressé par l'auteur avec une préoccupation moins minutieuse. L'auteur nous fait successivement assister, sans parler des épisodes de guerre civile, à un homicide par l'eau , à un homicide par le fer et le feu , à un homicide par le poison -, le tout ayant pour couronnement un fils qui tombe sous la balle de son propre père. En présence d'une complication aussi peu intelligente , qui pourrait espérer encore que

52 LES ÉCRIVAIXS MODERNES.

M. de Laloucbe soit capable de pousser à bout l'anal} se d'un sentiment quelconque? Personne , assurément. Malgré la meilleure volonté du monde, on sera forcé d'admettre 1 incompatibilité de la confusion avec la simplicité logique, et, par conséquent , de confirmer noire jugement sur M. de Latoucbe comme inventeur.

En ce qui concerne Part de la composition , les preuves contre l'auteur A'Aijmm' ne sont pas moins faciles k déduire. Non-seulement M. de Latoucbe a promené ses héros dans les contrées les plus éloignées, et les plos différentes sous !e rapport des mœurs et dos usages ; non-seulement , afin d'être à l'aise, il s'est placé entre trois révolutions sanglantes, et, à divers degrés, mémorables 5 non-seulement il a pris tour à tour, pour bivouac , la rue , la plaine et TOcéan; il s'est encore embarrassé d'une foule de personnages secondaires, dont l'inutilité paraît à chaque instant plus choquante par les entraves multipliées qu'ils apportent à la marche générale de l'action. Dans tout poème que le mérite de la composition distingue, on peut voir que l'attention de l'auteur a particulièrement été dirigée vers l'inconvénient des épisodes et des personnages sans importance réelle; tout y est disposé de telle sorte, que la moindre action et la moindre parole mènent à un ri'sultat nécessaire, sinon prévu. Or, dans le livre de M. de Latoucbe, rien de pareil, à beaucoup près, ne se laisse apercevoir. 3ans parler

nrNRi DE LVToicnr. 53

dos paysages de France et de Pologne , des mines de la Lithuanie, des déserts de la Sibérie, qui , ouverts devant nous à tour de rôle, dispensent i'auteur de toute prévoyance et de toute combinaison , nous sommes en droit de demander compte à M. de Latoucbe des interminables monologues , des dialogues fatigants qu'il met tantôt dans la boucbe de M. de Claremond , qui s'ciïace complètement à partir du mariage de Christianne , tantôt dans la bouche de tel ou tel intrus dont le nom mémo demeure un mystère. La présence de madame Cbalamel , la mère d'Aymar, est-elle indispensable ? Non , si ce n'est pour nous faire ouïr, de temps à autre, quelque tirade sentimentale destinée à mettre en relief les facultés plus ou moins poétiques de l'auteur. Lolenka , la sœur du prince, la jeune fiancée de dix ans, ne pourrait-elle pas demeurer sous l'aile de quelque institutrice, sans que l'intrigue du livre en souffrit ? Oui sans doute; et à telles enseignes, qu'après les préparatifs d'un mariage qui ne s'accomplit pas , ]M. deLatoucbe la relègue, comme M. de Claremond , en une retraite obscure d'où elle ne sort plus. Et M. Chalamel, joue-t-il un rôle assez important pour obtenir grâce? Que le lecteur en décide : le rôle de M. Chalamel consiste à tirer, vers la lin du Uvre, un coup de fusil sur son fils , qui n'en meurt pas. Nous pourrions continuer long-temps encore ce catalogue des héros inutiles , sinon oisifs ou silencieux , enrégimentés par M. de Lalouche ; mais à quoi bon?

54 LES ÉCRIVA1^S MODERiVES.

Si nous ajoutions que l'amour subit de la courtisane Arabelle pour Aymar reste sans conclusion , et qu'Arabelle, comme Lolenka, comme le duc de Claremond , disparaît sans laisser de traces, ce ne serait jamais qu'un argument de plus contre un savoir-faire déjà suffisamment nié.

Une autre question se présente ici, celle de savoir si Aymar , livre à peu près nul au point de vue de l'imagination, mérite, comme roman historique, d'être amnistié. Absolument parlant, et bien qu'ylymar, comme France et Marie ou Grangeneuve , touche à des événements consacrés par l'histoire , nous devons dire (\\\' Aymar ne remplit pas les conditions nécessaires pour prendre un rang honorable dans le genre si habilement exploité par Waltcr Scott. Entre beaucoup de raisons que nous pourrions alléguer, nous dirons qu'il est une loi à laquelle le roman historique ne saurait manquer sans s'exposer SLÏreinent à un blâme sévère; à savoir, de mêler rhistoire et l'invention avec assez d'habileté pour les faire accepter comme inséparables. Il n'existe pas, nous le savons, de poétique toute faite pour le roman historique ; nous n'avons pas de Quinlilien, ni de Boileau , dont les préceptes viennent à notre aide ; mais nous n'en tenons pas moiris à notre opinion. Car, s'il est vrai que les préceptes, loin d'inspirer les belles œuvres , se fondent sur elles ; s'il est vrai qu'un Aristote, littérairement parlant, ne se puisse autoriser que d'un Sophocle ou d'un Homère,

nE\RI DE LATOUCHE. o5

nous sommes en droit, sans plus nous comparer au philosophe de Stagyre que nous ne songeons à comparer M. de Lalouche à l'auteur de Vlliade ou à l'auteur d'Œdipe^ de nous fonder, en cette circonstance, sur les romans historiques dont le mérite est constaté. Eh hien I Tvanohë et Quentin Durward à la main, nous dirons à M. de Latouche qn'Ayinar^ ainsi que les autres romans historiques , y compris Fragoletta, qu'il a signés, violent la loi fondamentale à laquelle nous venons de faire allusion. L'imagination et l'histoire y sont en une guerre ouverte et perpétuelle. Après chaque chapitre consacré aux exigences de l'un des deux éléments, vient un chapitre où l'autre élément domine. L'auteur s'épuise, on le sent, à contenir dans de justes homes ces deux prétentions rivales ; mais , bien qu'il les tienne en bride, bien qu'il mette un soin extrême à les balancer l'une par l'autre , il n'arrive pas à dissimuler leur division.

En demeurant toujours au point de vue historique, nous reprocherons à M. de Latouche d'avoir rendu son inhabileté en ces matières plus flagrante, s'il est possible, par le choix des événements qu'il a exploités. Comment M. de Lalouche n'a-t-il pas compris que des révolutions contemporaines , dos révolutions d'hier, dont les victimes soignent encore, et dont les héros nous coudoient, ne sauraient cadrer avec les franchises du roman? La [)remiére raison de cette impossibilité, c'est, d'abord, que des actions

do la veille, connues de (oui le monde, ne réussiront jamais , si artistement qu'elles soient présentées , à intéresser ni à émouvoir personne. Le moyen de tenir en suspens , et dans une dramatique incertitude, une génération qui a fait ce que vous racontez, qui sait le dénouement d'avance et le rectifierait au besoin ! M. de Latouche , il est vrai , a le droit de répondre que ce n'est point pour ses contemporains, mais pour l'avenir qu'il travaille. A cela nous répliquerons que, si l'histoire a des chances d'être mal appréciée, mal comprise, mal expliquée, c'est surtout par ceux sous l'œil desquels elle s'accomplit. Et la preuve, c'est que le présent, en de pareilles questions, ne consulte d'ordinaire le passé que pour les détails chronologiques. Pour tout ce qui touche à rintelligence, à linterprétalion des événements, les témoins les plus oculaires, si cela se peut dire, sont ceux dont le témoignage a le moins de poids. Outre l'esprit de partialité qui nécessairement les distingue, les témoins oculaires se trouvent encore dans le cas très-grave d'hommes que la fumée du champ de bataille aveugle et rend par conséquent incapables de distinguer nettement les résultats.

Nous ne voulons devoir la preuve de cette assertion qu'à 31. de Latouche lui-môme. M. de Latouche, depuis FragoJeiia, s'est proposé, de l'aveu de tous les gens qui ont lu ses livres , la glorification d(î la Gironde. Dans Aymar, le fanatisme de la Gironde se retrouve aussi entier, aussi fougueux

que dans Grangeneuve , au moins. Eh l)ien ! que M. de Latouclie nous permette de le lui dire : si ses convictions relèvent directement des idées girondines , si la Montagne lui inspire véritablement toute l'horreur qu'il exprime, il est loin d'être hostile au pouvoir actuel autant qu'il le croit. Nous demanderons à M. de Latouche s'il ne voit pas uniquement, dans les deux partis qui se disputèrent le gouvernement de la France en 93, la bourgeoisie d'un cùtè , et, de l'autre côté, la démocratie? Ceci accordé, nous le prierons de nous dire si ce n'est pas, aujourd'hui , la bourgeoisie qui gouverne et la démocratie qui se plaint. Ce double fait étant à l'épreuve de la controverse, nous affirmons que l'auteur ô'Ayma?', malgré ses protestations véhémentes de républicanisme , et sans en avoir conscience peut-être, est partisan de l'idée qui nous gouverne, c'est-à-dire est essentiellement modéré, ou conservateur. Les injures que débite M. de Latouche contre les bourgeois ; les epithètes de peio^eiix , couards , Pharisiens et Carthaginois^ dont il les accable , ne sont pas des preuves contre le jugement que nous portons. En de telles matières , les personnalités n'ont ni signification , ni importance. La politique ne se juge pas sur des mots , mais sur des idées et des principes. A quoi tient, cependant, que M. de Latouche, girondin, c'est-à-dire bourgeois , à la fois par raisonnement et par instinct , se laisse aller à de si chaudes colères contre un ordre

Page 1