‹ Les écrivains modernes de la FranceChapitre 22 sur 24 · S.-SIMON ET CH. FOURIER · texte numérisé non relu

S.-SIMON ET CH. FOURIER

Quelles que soient , eu général , les prétentions (les réformateurs à ne procéder que d'eux-mêmes , il est toujours possible, en même temps qu'indispensable, de découvrir une source plus ou moins lointaine où ils ont puisé. Rien n'est le résultat de rien, dit avec raison le proverbe antique. Toute idée arrivée à son développement, comme toute fleur épanouie, comme tout fruit mùr, fut d'abord en germe : remonter à ce germe est, de Tavis de tous les gens qui réfléchissent, de l'avis de Cyprien entre autres, une très-utile et très-importante opération de l'esprit. Dans l'intérêt de la vérité et de la science, il y a nécessité d'établir nettement la généalogie des tliéories philosophicjues soi-disant nouvelles , de

trouver aux prétendus révélateurs des précurseurs authentiques ; car , ceci est d^une évidence presque banale, la prévision du but, en toutes choses, se ratlache forcément à la connaissance de l'origine, ou, locution plus simple , on ne saurait voir clairement où Ton va si Ion ignore de quel point on est parti. Il y a cependant ici un écueil à éviter, comme dans toute question où se hasarde rintelligence. 11 ne faudrait point , emporté par un amour exagéré de la synthèse, pousser si loin les investigations, s'égarer si avant dans Tabîme sans fond des causes premières, que l'on aboutît au paradoxe. Arriver à la limite précise et s'y tenir, voilà l'important. C'est un mérite qu'a eu l'auteur des Eludes sw les Socialisles 7nodernes(l),el que nous nous plaisons à reconnaître en lui tout d'abord.

Au lieu de s'arrêter à Platon, ainsi qu'il l'a fait, M. Louis Reybaud pouvait parfaitement, avec un peu de bonne volonté, rattacher plus loin encore le fil conducteur des idées sociales; il pouvait remonter usqu'à Lycurgue , de qui s'inspira l'auteur de h Béjmhlicpie , et même jusqu'à Mines, de qui s'inspira Lycurgue. Moins désireux d'étaler une érudition ingénieuse que de donner des bases solides à une idée féconde, M. Louis Reybaud n'a pas cru devoir s'aventurer jusque dans les régions obscures de la fable, et nous l'en félicitons sincèrement. Néan-

(I) Livre à propos duquel ont été écrites les pages que Ion a sous les yeux.

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moins , quand il retrouve dans Platon lo germe de Thomas Morus , nous regrettons qu'il n'insiste pas davantage sur la parenté des deux illustres philosophes ; nous regrettons qu'il se borne à la constater et se dispense de la commenter ; nous regrettons, surtout, qu'en parlant de V Utopie et en signalant l'origine, il néglige de relier étroitement cette production importante aux autres œuvres accomplies, vers la même époque , dans les diverses voies que s'ouvrit soudainement alors l'esprit humain. Evidemment, dans la pensée de M. Louis Reybaud, l'ouvrage de rillustre chancelier est indépendant du vaste mouvement d'idées philosophiques, politiques et artistes dont le XVI* siècle est la date glorieuse et que l'on nomme la Renaissance. Cette persuasion est une erreur grave , et qui a été funeste à M. Louis Reybaud. En effet, isolant V Utopie^ l'acceptant comme une composition possible à tous les moments donnés, ne comprenalit pas sa raison d'être en même temps que telles autres manifestations de Tintelligence en révolte, l'auteur des Etudes sur les Socialistes modernes n'a pas su apprécier à leur véritable point de vue, ni coordonner logiquement les résultats de ce livre; il n'a dressé qu'une liste incomplète et confuse des successeurs de Thomas Morus.

Si M. Louis Reybaud avait eu une foi réelle eu l'idée dont il se constituait l'historien , après nous avoir montré la nécessité que cette idée éclatât au XVI* siècle, il l'aurait suivie pas à pas, marquant

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avec soin chacun de ses progrès, notant chacune do ses tentatives , jusqu'à nos jours. Nous ne prétendons pas nier, certes, la ressemblance qu'a V Utopie avec certains autres ouvrages philosophiques parus entre Thomas Morus et Charles Fourier : bien au contraire I Seulement, nous avons peine à comprendre que ]M. Louis Reybaud les ait dédaigneusement englobés dans une même page, presque dans un même paragraphe , el qu'il n'ait pas jugé à propos de nous expliquer leur successive génération. Loin de là, cependant, M. Louis Reybaud, tant était grande à ce sujet son indifférence, a interverti étourdiment et comme à plaisir Tordre naturel des noms et des ouvrages célèbres qu'il a cités.- Ainsi, pour éclairer notre pensée par un exemple, dans le passage auquel nous venons de faire allusion, James Harringlon , qui écrivit son Oceana en plein xvii' siècle , précède Joseph Hall et François Bacon , les successeurs immédiats, avec Campanella, de Thomas Morus. Nous ne parlons pas des noms inutiles substitués aux noms oubliés. Assurément, les prédécesseurs de Saint-Simon et de Charles Fourier ont entre eux, nous le répétons, des analogies frappantes ; mais ils n'en conservent pas moins, chacun en particulier, un caractère essentiellement distinct. Réunies, leurs diverses conceptions tendent sans contredit au même but, qui est d'obtenir une meilleure organisation sociale; mais, examinées séparément et lune après Taulre, elles donnent l'intéressant spec-

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laclc (l'uno idée iiiccssamiucnt grossissante et arrivant à èlre fleuve, dhumble et faible ruisseau qu'elle était.

Voyez en effet ce qui se passe , à dater de la publication de Y Utopie. D'abord, tandis que François Bacon, par sa Nouvelle Atlantide, s'efforce de rattacher solidement à Platon, c'est-à-dire au passé, l'innocente protestation de Thomas Morus contre le désordre et l'anarchie de la civilisation catholique, Campanella , dans sa Cité du Soleil, donne un plein essor à l'esprit moderne ; Joseph Hall , dans son Miindus aller et idem , fait le procès des diverses nationalités européennes, qu'il accable tour à tour sous le double poids de la science et de l'ironie, et Jacob Bœhm, extasié par avance des merveilles qu'il prévoit, chante sur un ton mystique l'Aurore naissante. Par une réaction toute naturelle contre l'illuminisme de Jacob Bœhm, l'Oceana de James llarrington et le de Optimâ Republicâ d'Hermann Conring transportent tout à coup la question , au xvii« siècle, sur le terrain des simples spéculations politiques 5 mais presque aussitôt la question se relève de ses propres ailes, la pensée exclusivement politique s'efface, et, chose étrange, le catholicisme et le protestantisme s'embrassent au nom d'une réforme nouvelle : les vieux magistrats de Sulente, dans Têlémaque, semblent emprunter à l'auteur de PiaDesideria ses vues calmes et saines sur l'économie sociale ; Spcner et Fénelon se donnent la m;iin..

Daniel de Foë vient alors, qui, clans sa Reforme des Mœurs, confondant les partis c^goïstes et impuissants dont l'ambition bouleverse inutilement le monde, établit entre les hommes Tunique distinction du vice ou de la vertu. Grandie à ce point, la nouvelle philosophie ne saurait tarder, on le conçoit, à faire une explosion violente. Ainsi arrive-t-il. Pendant que Voltaire, au xviii' siècle, bat en bruche les institutions civiles et religieuses, et que Jean-Jacques exalte et divinise la nature, le socialisme, tentant un effort suprême, prend soudain toutes les allures et tous les tons : poème en prose ou simple brochure, harangue brutale, roman fantastique ou système en règle sous les plumes diverses de Pechmeja et de l'abbè de Saint-Pierre, de Bahœuf, de Rétif de la Bretonne el de Morelly, il s'implante en France de vive force et définitivement. Isolément, sans doute, Télèphe et \g Projet de Paix perpèlueUe, non plus que le Tribun du Peuple et la Découverte australe , ou les Statuts du bourg d'Oudun, n'ont pas une signification philosophique très-importante -, mais faisant cortège et prêtant appui au Code delà Nature^ où l'allraction est clairement pressentie déjà et indiquée comme devant conduire à la solution rigoureuse du problème, ces diverses productions doivent toutes être comptées pour quelque chose dans le succès des réformateurs contemporains.

Tel est, resserré forcément ici en quelques lignes, le thème que nous aurions voulu trouver développé

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dans les premières pages des Etudes sur les Socia' listes modernes. Ou nous sommes victime d'une illusion singulière, ou, ainsi envisagée, ainsi interprétée et déduite , Thistoire des prédécesseurs de Charles Fourier , de Saint-Simon et de Robert Owen, aurait donné au préambule du livre de M. Louis Reybaud un intérêt et une autorité qui lui manquent. Néanmoins, malgré les imperfections que nous y signalons avec franchise , ce préambule reste encore, grâce au sujet même, un chapitre remarquablement solide et substantiel.

Nous ne saurions consentir , malgré Tavis de M. Louis Reybaud, à placer sur une même ligne Saint-Simon , Charles Fourier et Robert Owen. A nos yeux, Robert Owen, ainsi que Ta très-justement remarqué l'auteur des Etudes sur les Socialistes modernes, est un esprit particulièrement bon, sympathique, bienveillant; mais qu'il représente, soit par ses écrits, soit par ses actes, une idée utile et féconde, c'est ce qu'il nous est impossible de reconnaître ni d'accorder. Nous sommes forcé de voir en lui un successeur honnête et désintéressé des premiers socialistes, mais un successeur sans tendances originales, sans initiative personnelle, rétrograde, pour ainsi dire, pareil, en un mot, à ces héritiers inhabiles qui gaspillent sans profit pour eux ni pour personne un trésor qu'on leur a transmis. Chez les socialistes du x\V^ au xviii'= siècle se montre toujours, dans les conditions du développement pro-

grcssif que nous indiquions tout à Pheure, bien entendu, une lassitude profonde, un violent dégoût de ce qui existe, quelque chose comme le désir du repos après une laborieuse journée : dispositions ou aspirations purement instinctives encore , du reste , ne s'appuyant ni sur la science qui convainc ni sur la passion qui exalte, propres seulement, en attendant mieux, à ne pas laisser perdre tout courage et toute espérance à 1 Humanité. Chez Kobert Owen , nous retrouvons telle quelle Texpression de ces sentimehts et de ces besoins. Rien de moins, mais rien de plus; soit en théorie, soit en pratique.

Dans les XouveJles Vues pour une Socié/ê, comme dans le P/an du Système ratiomtei, les idées dominantes de Robert Owen sont l'irresponsabilité humaine et la communaulé absolue. M. Louis Reybaud a fort bien démontré le néant de la vieille doclrinc du communisme qui , poussée à ses conséquences extrêmes , enveloppe forcément le travail et l'intelligence dans la ruine des supériorités. Est-ce rien comprendre à notre époque , nous le demandons en conscience, que de prêcher naïvement, sans la soumettre à une transformation vivifiante, une théorie surannée qui menace les intérêts des hommes intelligents et des travailleurs? Quant à Tidée de l'irresponsabilité humaine, base fondamentale de la doctrine du réformateur anglais, nous aurions souhaité que M. Louis Réchaud en lit une justice |>lus sévère. M. Louis Reybrud s'est contenté d allirnier

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que ridoc n'est pas neuve : cela ne suffisait pas. Il fallait, en cette circonstance, que la preuve démonstrative accompagnât l'assertion. Puis, après avoir restitué aux Contradictoires de Simon-le-3Iagicieii et au Sic et A^on d' Abélard une pensée en son temps utile et bonne, il fallait montrer Robert Owen s'efforçant vainement d'utiliser, de nos jours, l'emprunt stérile fait à rbérésie du premier siècle et à la scolastique du xii'^ ; proclamant l'Humanité irresponsable, c'est-à-dire soumise fatalement à une loi supérieure, et cependant, contradiction incroyable! se proposant résolument la réforme radicale de cette Joi ; déclarant , contrairement à l'opinion expresse de Tacite, tous les hommes innocents par nature, et cependant , contradiction non moins incroyable que la précédente ! accusant formellement d'impiété et de mensonge les chefs de toutes les religions passées et présentes, et méritant ainsi le reproche adressé par Bœcîer , il y a tantôt deux siècles , à Campanella.

Comme réformateur pratique , Robert Owen est certainement digne des plus grands éloges , mais non point, à coup sûr, pas plus que comme réformateur théorique , d'un brevet d'originalité. Si honorables que soient pour lui , en raison de sacrifices nombreux et de toute nature qu'ils ont exigés, les essais de New-Lanark . de Ncw-Harmony et d'Orbiston, nous ne saurions oublier , ne parlant même pas ici du peu de succès des trois tentatives, que la

voie où a marché Robert Owen en ces occasions avait été glorieusement iracée déjà , et à plusieurs reprises : \ers la fin du xvii*' siècle, sans renionler plus haut, par Guillaume de Penn , Lycurgue moderne, au dire de Montesquieu, et fondateur de la société fameuse où Franklin joua un rôle ; au xviii« siècle,par Zinzendorf et Spengemberg, cœurs sympathiques , âmes généreuses, que leur zèle pour la régénération de la race humaine entraîna, malgré périls el fatigues, jusque dans le Groenland cl la Laponie. Toutes excellentes raisons , ce nous semble, de blâmer M. Louis Reybaud pour avoir consacré à la doctrine de Robert Owen, dans son livre, une place aussi grande qu'aux doctrines bien autrement sérieuses de Saint-Simon et de Charles Fourier. M. Louis Reybaud, il est vrai, a fait quelques restrictions , mais trop superficielles et trop légères, à notre avis. Analyser aussi patiemment qu'il s'y est complu les œuvres de Robert Owen, et les critiquer avec une mollesse si indulgente, c'est leur accorder implicitement une importance qu'elles sont loin de justifier.

Si nous avons interverti l'ordre adopté par M. Louis Reybaud dans son appréciation des réformateurs modernes, c"est qu'il nous tardait, Robert Owen une fois hors du débat , d'arriver directement à Saint-Simon et à Charles Fouricr, les deux seuls héritiers légitimes de Thomas Morus. Saint-Simon et Charles Fourier , nous le savons , n'ont pas com-

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pris la question sociale de la inôine manière ; entre les deux solutions qu'ils ont données au problème posé depuis la Renaissance, il y a, nous ne Tignorons pas, une différence essentielle : dans notre conviction , néanmoins , ces deux hommes ont une valeur égale , car leurs œuvres, quoique diverses, ont été également utiles au progrès de l'idée qu'ils ont servie.

Saint-Simon, lui, a envisagé la question uniquement au point de vue religieux. Entré dans l'arène philosophique au moment où, toutes les croyances étant renversées , le matérialisme , pouvait se promettre la conquête prochaine du monde, il comprit la nécessité de réagir contre une tendance qui n'avait évidemment que Tathéisme et Tavilissement de l'Humanité pour but. C'était une entreprise hardie et aventureuse, certes, que de chercher à rallumer une foi quelconque dans le cœur des hommes, à l'heure même où ils proclamaient à voix haute la toute-puissance et l'inviolabilité de leur raison ! Saint-Simon ne recula pas devant la difficulté d'une pareille tâche, et le Nouveau Christianisme parut. Ne nous faisons pas illusion , cependant , sur la portée réelle de ce livre : sous le voile pour ainsi dire tout sentimental dont il s'enveloppait, il cachait évidemment le germe des exagérations fâcheuses que les disciples du maître voulurcMit plus tard ériger en autant de lois. La coniiscalion du pouvoir civil au profit du pouvoir religieux , si nettement développée depuis dans

V Exposition de la Foi saint-simonienne , résulte clairement , et sans qu'il y ait possibilité d'élever à ce propos le moindre doute, des principes formulés par l'auteur du Xouveau Christianisme. Saint- Simon, il est \rai , se posait en protecteur de ces classes laborieuses si brutalement déshéritées, il y a près de vingt-quatre siècles , par l'aristocrate général d'Athènes Xénophon, autorité moins compétente dans les questions sociales, pour le dire en passant , que dans les questions d'hipparchique et de cynégétique ; il jurait de réserver éternellement ses sympathies au travail et à l'intelligence; mais, à travers ces magnifiques promesses , très- vagues d'ailleurs au point de vue de l'application future, se trahissait une sourde et colossale ambition. Aussi, quelques esprits des plus clairvoyants, même à demi séduits déjà, hésitèrent-ils tout à coup entre les craintes et les espérances dont la doctrine de Saint- Simon leur semblait la source? La réforme dans le sens religieux leur allait; telle que la prêchait Saint- Simon, pourtant, elle n'offrait pas à leurs yeux des garanties suffisantes contre cet esprit d'envahissement et de vertige qui , tôt ou lard , peut étouffer chez ceux qui gouvernent les résolutions les meilleures et les plus saines intentions. Où se trouverait le contre-poids de la théocratie nouvelle, plus absolue cent fois et plus souveraine que la théocratie catholique? Le prêtre nouveau , ce juge suprême auquel tous les intérêts seront confiés; qui, loi vivante, dis-

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pensera la gloire comme la fortune et suppléera la famille, par quoi faudra-t-il qu'il ait mérité des fonctions si hautes et la confiance aveugle qu'il exigera? Quelle capacité, si évidemment et si universellement reconnue fùt-elle, légitimerait suffisamment l'exercice d'un pareil pouvoir sans contrôle? A ces questions et à mille autres non moins pressantes, qu'autorisaient les souvenirs laissés par Téglise dont le saint-simonisme prétendait recueillir l'héritage, ne sachant que répondre , le saint-simunisme prit le parti de les dédaigner. Comment des hommes qui se présentaient en restaurateurs de la foi par la foi même, eussent-ils pu se résoudre, en eflet, à compter avec la défiance ou la méfiance? Là fut l'écueil. Au lieu d'attendre patiemment des adhésions moins exigeantes, ou de travailler à désarmer le soupçon par une discussion aussi noble et franche que possible, les disciples de Saint-Simon se mirent à commenter dans un sens de plus en plus dogmatique la parole de leur maître. Se croyant appelés, quelques-uns d'entre eux au moins , à renouveler saint Paul , ils s'armèrent de l'intolérance, vieux glaive ébréché, et entreprirent de violenter les convictions. A peine engagée dans cette voie désastreuse, l'école saintsimonienne déclina rapidement. Voulant mener de front le développement du dogme et la fondation du cuite, elle en vint peu à peu, entre le mvslicisiiic spéculatif de Swedemborg et les velléités apostolicjues de Simon Morin, sur la double trace de Martiinz

Pasqualis et de François Davcsne, à ne plus exciter qu'une ironique indifférence, trop bien jusliliée par l'adoption d'un costume ridicule et par la rédaction des formules apocalyptiques consignées dans le Livre Nouveau. Mais Saint-Simon ne saurait être rendu responsable , en bonne loyauté , de cette triste et bàtive conclusion donnée à ses idées par quelques disciples aveugles et inhabiles; et sa gloire n'en demeure pas moins réelle et durable, pour lu tendance religieuse que la philosophie sociale a reçue de lui.

En examinant de près les idées de Charles Fourier, on arrive, sans en contester le moins du monde la filiation générale, à leur trouver une origine légèrement compliquée. C'est bien de la philosophie grecque que procède Charles Fourier , à travers Thomas Morus et les autres socialistes , mais de la philosophie d'Aristote plus directement que de celle de Platon. Charles Fourier a beau protester de son antipathie profonde, et de son dédain, pour les philosophes proprement dits et les moralistes -, imitateur de Descartes en ceci même, il a beau parler de /'éca?*/ absolu où il se lient d'eux : quelque chose d'eux est en lui. La vie heureuse est celle qui s'accorde avec la nature, a dit Sénèque \ certaines passions sont des armes dont on peut se servir utilement , a dit Arislote : le moyen de méconnaître dans ces deux maximes, surtout dans la dernièie, le germe du système de Charles Fourier ! Le réformateur moderne a

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savamment dénKinlré ce qui n'était qu'à l'état de vague intuition dans la pensée du moraliste romain; il a généralisé Svec un bonheur et une justesse rares ce qui n'était qu'à l'état de particularité dans la pensée du philosophe de Stagyre ; mais, pour importante que soit son œuvre, elle n'en conserve pas moins, aux yeux de tout homme qui juge et compare, le caractère , fort méritoire d'ailleurs , d'une interprétation développée. Cette parenté de Charles Fourier avec le positif Aristote explique très-bien, au reste, la différence qui se trouve entre le Nouveau Jlonde industriel et le Nouveau Christianisme^ plus directement inspiré du poétique Platon. S'autorisant de la sublime découverte faite par Newton, Charles Fourier débuta par conclure analogiquement l'attraction humaine de l'attraction sidérale. Cela fait, comprenant toute limportance d'une méthode logique, en un temps où la conviction pénètre si difficilement dans les âmes , il s'occupa d'élever sa découverte personnelle au rang de science exacte, en formulant une théorie générale et raisonnée des passions. Passant de I idée pure à l'application, le réformateur ne se montra ni moins intelligent ni moins habile. Au lieu de bouleverser la société de fond en comble , ainsi que le prétendit faire lécole saint-simonienne ; au lieu daltaquer la société dans ses racines les plus profondes et les plus sensibles, il respecta la famille et reconnut hautement les droits de propriété et d'hérédité. Ceux donc qui

ne voient en Charles Fourier, l'auteur de la Théorie des quatre Mouvements et du Traité de l'Association domestique et agricole , qu'un reproducteur routinier de la loi agraire, ne connaissent évidemment pas l'homme éminent dont ils parlent et n'ont jamais eu la moindre idée de ses travaux. Bien loin de viser à l'abolition de la propriété et de prêcher l'égalité des fortunes, le fouriérisme tend à retremper les droits delà propriété, au contraire, en lui faisant contracter une union intime avec rintelligence laborieuse. Dans le système saint-simonien, la propriété disparaît comme influence dominante et cède le sceptre souverain à l'intelligence ; il n'en est point ainsi dans le système de Charles Fourier : les deux éléments s'y embrassent et s'y étrcignent pour un vaste résultat commun. En un mot, tandis que l'école de Saint-Simon, si nous pouvons hasarder cette figure métaphysique et mathématique tout ensemble, procède contre la propriété par voie de soustraction, pour ainsi dire, au profit de l'intelligence et du travail coalisés, ne songeant pas à ceci, que la substitution pure et simple d'une puissance à une autre puissance ne saurait constituer une réforme harmonique; Charles Fourier, calculateur plus clairvoyant, additionne les deux grands termes, au nom du double principe d'attraction et d'associalion qu'il proclame, et multiplie la somme totale par le travail. Quoique Charles Fourier soit mort sans avoir rencontré, fournie le réforniatcur persan Mazdek, un roi Kobacl

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amateur dos innovations sociales, et que ses idées, par conséquent , n'aient pas subi l'épreuve d'une expérimentation officielle; considérée dans son ensemble et au point de vue du réalisable, sa doctrine n'en demeure donc pas moins la plus complète, en même temps que la plus rationnelle, sans contredit, de toutes les doctrines analogues publiées jusqu'à ce jour. Le seul défaut du système de Charles Fourier, défaut immense, c'est de ne s'appliquer qu'à la vie terrestre ; c'est , en laissant dédaigneusement aux hommes une liberté illimitée sur la question des croyances , de considérer ce globe comme le but suprême de toute espérance et de tout effort. Dans sa Fausse industrie, afin qu'il n'y ait pas possibilité de s'y méprendre , Charles Fourier déclare expressément lui-même, en termes qui rappellent l'esprit de ï Essai sur les mœurs et ne dépareraient pas le Dictionnaire de Bayle, que sa théorie, parfaitement indépendante de préoccupations religieuses , est de l'économie sociale et rien de plus. Mais, pour interpréter ici dans son sens le plus large une admirable parole de X Évangile, l'Humanité, dirons-nous, vitelle seulement d'économie?

La différence qui existe entre la doctrine saintsimonienne et la doctrine fouriériste, nous y insistons, est aussi évidente que radicale. La seule ressemblance qu'elles laissent voir , c'est le désir d'imposer à la société une organisation nouvelle; ce point de départ une fois franchi , elles n'ont plus rien de commun

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ensemble, ni les moyens, ni le but. Se proposant la réforme de la société dans le sens moral , le saintsimonisme procède de {"inspiration , invoque le sentiment, prôcbe l'association des sympathies et des idées ; le fouriérisme, au contraire, se proposant la réforme de la société dans le sens physique, prêche l'association désintérêts, invoque la raison, procède du calcul. Visant à fonder une religion, le saintsimonisme parle au nom de la dignité humaine , exhorte les boaimes à l'amour divin, s'enveloppe de nuages , cherche lidéal ; visant à établir une doctrine économique, le fouriérisme exhorte les hommes à l'amour terrestre , parle au nom du bien-être, se rive au sol, cherche le palpable et le réel. Le saintsimonisme , toujours en vue de son but , aspirant à exalter les hommes, s'adresse à leur imagination ; le fouriérisme s'adresse à leur réflexion , aspirant à les convaincre. Pendant que le saint-simonisme, exclusivement voué aux conquêtes spirituelles , accepte sans hésiter et proclame sainte la légitimité des passions, le fouriérisme, exclusivement voué aux conquêtes matérielles , soumet les passions à toutes les diverses combinaisons d'où peut sortir quelque résultat utile, et, à l'aide d'un langage technique et d'une méthode toute mécanique dont Yaucanson ne serait peut-être pas moins admirateur qu'Helvétius, décompose ingénieusement cette ame immortelle devant laquelle le saintsimouisnie veut qu'on demeure prosterné. En un mot, il y a entre eux tout Tinter-

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valle de la poésie à la science , de la métaphysique à rindustrie. Théocratique par essence , et s'offrant au monde comme une révélation, le saint-simonismerepousse la discussion et demande un enthousiasme aveugle , tandis que le fouriérisme , essentiellement démocratique , et s'offrant simplement au monde comme un système, autorise la controverse et ne demande pas mieux que d'être examiné de sangfroid. Ceci une fois bien posé, rien n'est plus facile que de reconnaître au fond des deux doctrines en présence les deux grands principes rivaux qui embarrassent, depuis plusieurs milliers de siècles déjà , la philosophie , la religion et la politique sous celte triple formule antithétique, dont la troisième est la plus générale et la plus claire : imagination et raison, foi et scepticisme, autorité et liberté.

Celle importante distinction entre les idées saintsimoniennes et les idées fouriérisles, M. Louis Reybaud ne l'a pas faite , et , pour nous expliquer en toute franchise, il ne paraît pas l'avoir soupçonnée. Dans son appréciation des travaux de Saint-Simon, nous ne voyons nulle part qu'il s'inquiète de nier , de justifier ou de combattre la tendance religieuse qui est le fond et comme l'essence du saint-simonisme; pas plus qu'il ne s'inquiète, dans son appréciation des travaux de Charles Fourier, de nier, de justifier ou de combattre la tendance contraire : deux signes singulièrement caractéristiques , cependant , et sur la diversité desquels l'auteur se serait sans

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aucun doute appesanti, s'il les avait entrevus nollement. Le vice que nous constatons est si réel , la confusion des doctrines est telle, dans les Études sur les Socialistes modernes , que , par nionicnls , on ne sait trop au juste qui, de Saint-Simon , de Charles Fourier ou même de Robert Owen, concerne la page que Ion a sous les yeux. Quelques biographies inléressantes.et bien racontées, quelques objections sérieuses , quoique déjà anciennes , pour la plupart ; quelques considérations marquées au coin d'une vive sympathie pour le gros des idées nouvelles : voilà le plus clair des mérites à signaler dans le livre de M. Louis Reybaud, au point de vue de la conception générale. Quant à la partie purement analytique du livre, elle pèche, non pas précisément par l'inexactitude , mais par l'insuOTisance des renseignements. C'est ainsi qu'on ne sait à quoi s'en tenir, après une lecture aussi attentive que possible des £/;^cZ<?5dcM.LouisRc\l)aud, sur la façon dont le saint-simonisme prétendait organiser le travail. Le saint-simonisme, nous dira peut-être l'auteur, n'a eu lui-même, au sujet de l'organisation du travail, que des opinions incertaines et (luttantes. A la bonne heure ! Mais alors il fallait donc s'attacher à ce point défectueux de la doctrine, et le préciser, et appuyer expressément, par la même occasion, sur la supériorité relative du fouriérisme. Si nous interrogeons M. Louis Reybaud au sujet du rôle confié à la propriété par le fouriérisme, M. Louis Reybaud ne s;itis-

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fait pas davantage noire légitime curiosité. Il nous apprend bien que la propriété joue un grand rôle dans la théorie fouriérisle, mais c'est là un fait qu'il enregistre avec plusieurs autres , au courant de la plume et sans discussion approfondie ; après quoi , persévérant jusqu'au bout dans son indifférence, il ne trouve pas un mot à dire , éloge ou blâme , sur l'asservissement de la propriété rêvé par l'école de Saint-Simon. Du dédain significatif de Charles Fourier pour l'esprit religieux, il n'en est pas question, même à titre de fait historique, dans les Éludes sur les Socialistes modernes ; comme il n'y est pas question non plus, explicitement et nettement, au moins, du célèbre appel à la femme, interprétation hardie du v« livre de la Rcpuhliciue de Platon par quelques disciples saint-simoniens. Quel a été, cependant, le résultat de ce système de superficialité appliqué â l'examen des idées sociales ? C'est que M. Louis Reybaud, ne comprenant pas la différence fondamentale du saint-simonisme et du fouriérisme, est arrivé à une conclusion radicalement fausse en identifiant les moyens et le but des deux doctrines, en donnant Saint-Simon et Charles Fourier comme représentants égaux de ce double principe : liberté ,en morale, autorité en économie. Nous ne voulons môme pas insister sur la parité de tendances qu'établit M. Louis Reybaud outre Robert Owen et les deux autres réformaleuis ; Robert Owen, dont les idées principales, communauté absolue et irrcspon-

sabilité humaine , sont la nL^gation préventive de toute autorité et de toute liberté ! Certes, la confusion ne saurait être plus grande ; et nous ne comprendrions pas encore que M. Louis Reybaud y fût tombé à ce point, quand bien même il nous avouerait n'avoir pas lu les Tartufes de Progrès, cette sanglante satire des idées saint-simoniennes et owénistes par Charles Fourier. Où cette confusion prend-elle sa source? Dans l'hésitation, instinctive ou volontaire, de M. Louis Reybaud à se prononcer alTirmativement pour ou contre les idées qu'il analyse. Pressé d'opter entre ce qui est et ce qui veut être, l'auteur, on ne sait pourquoi , paraît désirer qu'il lui soit permis de rester irrésolu. La meilleure preuve à l'appui de notre assertion, c'est la critique prudemment implicite que fait M. Louis Reybaud des doctrines sociales, à la fin de son livre, en proposant, comme la chose la plus aisée et la plus naturelle du monde, l'adoption en sens inverse du double principe émis, selon lui, par les modernes réformateurs. Au lieu de proclamer la liberté en matière morale et l'autorité en matière économique, M. Louis Reybaud voudrait que l'on proclamât la liberté en matière économique et l'autorité en matière morale ; ce qui est tout uniment une conversion au Christianisme adroitement déguisée.

Eh bien ! non, il n'y a pas une solution plus satisfaisante dans la proposition de M. Louis Reybaud que dans celle qu'il attribue à tort aux réformateurs

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modernes. Conclure avec eux contre M. Louis Reybaud ou avec. M. Louis Reybaud contre eux, ce serait également maintenir la nature bumaine dans ce déplorable état d'oscillation entre le bien et le mal que nous peint la théogonie fabuleuse d'Hésiode. A toutes les grandes catastrophes où ont disparu tour à tour tant de sociétés diverses , on ne saurait assigner une autre cause que la division de l'autorité et de la liberté ; écueils éternels, Charybde et Scylla de l'océan philosophique , contre lesquels le vaisseau de la civilisation a périodiquement échoué jusqu'à .ce jour. Aussi est-ce à l'union parfaite et indissoluble de l'autorité et de la liberté , et , du même coup , à la combinaison harmonieuse de la religion et de l'économie politique, que les penseurs doivent appliquer dès aujourd'hui leurs plus persévérants efforts. La gloire de Saint-Simon et de Charles Fourier, c'est d'avoir admirablement préparé l'accord que nous affirmons nécessaire. En effet , telle qu'elle s'offre à nous maintenant, après les travaux de Saint-Simon , l'autorité, quoique sentant un peu trop encore son origine théocratique , n'est pas comme autrefois implacable , aveugle et sourde ; telle qu'elle s'offre à nous après les travaux de Charles Fourier, la liberté, quoique un peu ombrageuse encore , n'est pas destructrice , haineuse et farouche comme autrefois. L'autorité de Saint-Simon n'est plus le despotisme 5 la liberté de Charles Fourier n'est plus la révolte : les deux principes si long-

Icmps ennemis sont près de fralcrniser. N'affeclons donc pas hypocritement de redouter , dans le saint simonisme, une omnipotence sacerdotale renouvelée de l'Egypte et de Tlnde antiques, ou, dans le fouriérisme, un retour au sensualisme avilissant d'Aristippe et d'Epicure j car la fusion des deux doctrines corrigera leurs exagérations mutuelles , nous n'en pouvons douter un instant. Mais comment s'opérera celle fusion salutaire? Par l'intervention de ce sentiment pacifique et doux, l'amour, dont le Christ a prophétisé le règne parmi les hommes ; par Tinfluence convenablement active et directe des femmes dans la société. Qu'on ne se méprenne pas sur le sens de nos paroles ! Nous ne rêvons pas pour les femmes la suprématie religieuse dont elles jouirent jadis en Grèce et à Rome, sous les noms de Pythies et de Vestales ; nous ne rêvons pas davantage pour elles, avec Platon et le saint-simonisme, cette égalité politique absolue que leur accorda le législateur lacédémonien : nous adoptons volontiers, au contraire, la version génésiaque de Moïse, qui fait sortir la femme de la côte du premier homme, et non de la tête, pas plus que des pieds. Mais, en songeant aux signalés services qu'ont rendus à la cause humaine, soit sur le terrain de l'action , soit sur le terrain de l'intelligence, et quoique placées dans des conditions inharmoniques, tant de f(Mnines illustres depuis Sémiramis ou Judith jusqu'à Jeanne d'Arc ou la citoyenne Roland, depuis Sapho jusqu'à madame de

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Staël , nous ne pouvons nous empêcher de prendre au sérieux , d'accord avec le poétique Pindare et l'académique Thomas , avec le pieux Féiielon et le philosophe Herder, la valeur morale des femmes, et de croire que leur influence sera bien plus féconde encore que par le passé, bien plus heureuse et eiïicace, le jour où, au lieu de n èlre que passagère et accidentelle , elle s'exercera régulièrement. Alors, en effet, les institutions sociales auront ce caractère conciliateur et maternel qui leur a toujours fait défaut. Produit normal du cerveau de l'homme et des entrailles de la femme , expression collective et logique des aspirations à la fois spirituelles et matérielles de la créature humaine, la Loi sera austère et indulgente tout ensemble , énergique et tendre , forte, et charmante : symbole irréfragable de Talliance définitive conclue entre l'autorité et la liberté.

Et quand ce but suprême sera touché , quand le grand code constitutif de Tavenir aura été promulgué aux acclamations de tous les peuples , quand les nations seront unies par un lien dont celui qu'inventa Grotius au xvii^ siècle est à peine l'ombre, est-ce à dire que le paradis sera réalisé sur la terre? et boirons-nous désormais sans relâche à ce torrent de félicités inépuisables qui semble jaillir déjà de l'imagination des réformateurs? Yerrons-nous alors, ainsi que certaines voix n'hésitent point à le promettre , l'ange lugubre de la douleur s'enfoncer pour réternilé dans les tournoyants abîmes, et l'ange

de l'immortelle béatitude étendre ses rayonnantes aines sur nos fronts? Hélas! si magnifique et séduisante que soit une pareille perspective , n'y égarons nos yeux que modérément. Ra|)pelons-nous, chaque fois qu'on nous l'oflre, les mirages des brûlants déserts. A Dieu ne plaise qu'en parlant ainsi nous étouffions l'espérance dans le cœur des hommes ! Mais pourquoi y alimenterions-nous des germes do déceptions? Oui, le mieux est possible, toujours possible ; non , le parfait ne se trouvera jamais icibas. Non, quoiqu'on dise et quoiqu'on fasse, la souffrance ne sera jamais arrachée de notre globe comme une plante parasite , et jamais le bonheur sans mélange n'y fleurira. Bonheur plus grand , souiTrancc moindre ; voilà tout ce qu'il faut raisonnablement espérer. Et cela même estun bonheur pour l'homme! car, ne pouvant, à l'imitation de Dieu , se suffire à elle-même, son ame s'affaisserait infailliblement et s'éteindrait,le jour oùellene rencontrerait plus d'obstacles, pareille à la flamme qu'une résistance matérielle anime et active, mais (jui meurt faute d'un peu de paille vile pour la nourir. Poésie! s'écrie-t-on. Eh, mon Dieu non ! Nous son)mes tout uniment sur le grand chemin de l'analogie ; le plus sûr de tous, \ous l'avez proclamé vous-mêmes. Vous parlez d'un bonheur constant et inaltérable? Nous vous répondons que les ardeurs trop persislantos du soleil dessèchent le sol et le rendent stérile au lieu de le féconder. Vous parlez de tarir à tout jamais les larmes

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SOUS nos paupières ? Nous vous répondons que la pluie et la rosée seules donnent à Iherbe des champs sa belle couleur fraîche et verte. Songez aussi que, si le soc de la charrue ne labourait pas les flancs de la terre, la terre demeurerait insensible aux cris de votre faim.

Nous le répétons donc, et sans crainte qu'on nous accuse de contredire nous-même nos aflirmations précédentes : la félicité parfaite est un rêve qu'aucune théorie sociale ne saurait réaliser. L'unique félicité à laquelle le genre humain doive prétendre, c'est celle qui consiste, non pas dans une métamorphose impossible des conditions de l'existence , mais dans leur intelligente modification. Ce à quoi il faut tendre, parce que cela seul est un idéal qui ne soit pas chimérique, c'est à régulariser de plus en plus, aux points de vue combinés de la morale et du bienêtre, les rapports sociaux ; à établir entre eux un tel équilibre, que toutes les joies intellectuelles et physiques ne soient pas dans un plateau de la balance et toutes les misères dans l'autre, et qu'ainsi le soulagement devienne général. En attendant un résultat que la fusion des idées de Saint-Simon et de Charles Fourier produira immanquablement selon nous, l'élude de c s idées ne saurait être trop encouragée et provoquée, car elles disposent l'esprit aux rénovations pacifiques , bien mieux que la philanthropie égoïste de Jérémie Benlham et en dépit du pessimisme de Mallhus. Consciencieusement lus et mé-

dites , le Nouveau Christianisme et le Nouveau Monde industriel^ nous en avons la certitude, sont de nature à transformer les continuateurs fougueux de Babœuf, malheureusement trop nombreux encore, en penseurs religieux comme Lessing et Basedow, ou en économistes pieusement attentifs à la peine des classes indigentes et au développement de l'industrie populaire, comme Bernard AVard et Campomanès. A ce point de vue, l'ouvrage de M. Louis Reybaud, quoique ce soit un livre très-incomplet, et littéraire plutôt que philosophique, a une valeur incontestable : en effleurant des idées utiles, il inspire la pensée de les approfondir.

Décembre 18^0.

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