GUY DE MAUPASSANT
âpre, les pertes lourdes. L*ennemi s'achcurna en combats répétés et lança à l'assaut de nos positions des vagues d'infanterie, qui déferlèrent comme la tempête d'équinoxe sur les falaises crayeuses de la Manche.
Les appels d'hommes se succédèrent ; dans les chefs-lieux d'arrondissement, des conseils de révision se réunirent pour étudier les cas d'exemption et examiner les réformés. Jules, bien décidé à ne pas partir pour la guerre, avait recouru surle-champ aux grands moyens. Dès le départ des conscrits de sa classe, il s'était résolument fait sauter d'un coup de serpe la phalange de l'index droit et jouissait ainsi d'une quiétude relative. 11 apprit bientôt que les majors, de plus en plus sévères sur les cas d'ajournement, se refusaient, au cours de leurs nouvelles tournées, à exempter les jeunes gens atteints d'une infirmité aussi bénigne que la sienne. En cinq mois, il passa devant trois conseils de réforme qui tous le renvoyèrent au foyer paternel pour trois causes différentes : la première fois, pour palpitations cardiaques, réalisées à grand peine à l'aide de gousses d'ail placées sous les aisselles et de courses échevelées durant les heures précédant la visite ; puis la seconde, pour maladie secrète, recueillie avec joiie, après de nombreuses tentatives infructueuss, dans certaine maison borgne de Dieppe ; la troisième enfin, pour début de phtisie, obtenu par des « chaud et froid » systématiques, grâce à des transpirations suivies de plongeons dans la citerr»e glacée du jardin.
Au cours de ces exercices variés, la figure de Jules était
passée du rouge brique au vert sale : Le gâs à Maît* Bigot marchait voûté comme un vieillard, et les filles se détournaient maintenant de lui avec dégoût. Sur son passage, les femmes le traitaient de « feignant », et ii suivait son chem'n sans rien dire, l'œil vague, l'haleine courte, soufflant comme une jument de patache dans une côte aride et montueuse. Le bruit parvint un jour à Etampuis qu'une nouvelle visite d'ajournés se ferait au chef-lieu la semaine suivante. Maît' Bigot annonça cette nouvelle à son fils au dîner du soir, après lui avoir servi une copieuse platée de soupe. Jules dressa l'oreille et, laissant tomber lourdement sa tête sur le caté :
« Eh ! le pé, grommela-t-il d'une voix sourde, c'te fois, je m'kisse prendre par le Conseil ! »
— ({ Quéqu' tu dis ? », coupa Mait' Bigot, croyant avoir mal compris.
— « Oui, c'te fois, j 'partirai !... J 'ferai rien pour rester cheux té ! »
Maît' Bigot deviit rouge comme une pivoine et, redressant d'un bond son corps maigre, lança d'une voix sifflante : « Bougre d'idiot qu' t'es ! T'es pus bête qu'un ch'va ! (( T'as pus qu'eune révision à passer et ça s'ra fini ! Mais ({ maintenant, v'ia M'sieu, qui veut jouer au soldat ! Tu res- (( teras ici, que j'te dis ! Entends-tu ? »
— (( Eh bien ! mé, répartit Jules opiniâtre et têtu, j'te dis que c'te fois, j 'partirai ! »
A quel mobile obéissait Jules ? Trouvait-il trop amer le mépris dont il était environné, ou sentait-il en son âme fruste