‹ Les Écrivains normandsChapitre 26 sur 57 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

Arthur, puis Ernest Guiraud.

(Au lever du rideau, Arthur, valet de chambre d'Offenbach, procède au nettoyage de la pièce. Tout en balayant, il fredonne :)

(( Un jour de printemps, (( Tout le long d'un verger, ({ Colin va chantant (( Pour ses maux soulager !

(( Ma bergère, laisse-moi,

(( Ah ! laisse-moi « Prendre un tendre baiser ! » (bis) (Bruit de pas) Voici quelqu'un !

Guiraud (entrant)

Bonsoir !

Arthur (saluant)

Monsieur le Secrétaire !

RENÉ FAUCHOIS 99

GUIRAUD Est-ce mon arrivée, Arthur, qui vous fait taire ?

Arthur

Nullement ! Mais ma voix n*a son timbre éclatant Que lorsque je suis seul et que nul ne m*entend !

GUIRAUD

Bien dommage, vraiment ! (Un temps) Et comment va le

[Maître ?

Arthur

De la grippe espagnole, il semble se remettre, Mais le docteur prescrit qu'il conserve le lit... Il dort à poings fermés...

GUIRAUD

Même parmi ce bruit ?

Il devrait, ce me semble, éprouver quelque gêne De vous entendre ainsi chanter à perdre haleine. Alors que, dans sa chambre, égrotant et fiévreux, Il cherche le sommeil !...

Arthur

Baste ! II n*en dort que mieux !

C'est un musicien : Il ne lui peut déplaire D'entendre, en son logis, ma voix puissante et claire.

(Mélancolique) Au temps de ma jeunesse, avec ambition,

iOO LES ÉCRIVAINS NORMANDS

Je pris quelques leçons de chant, de diction... J'escomptais le succès, j'aspirais à la gloire, Dirigeant mes efforts vers le Conservatoire ! Mais, hélas ! un échec vint faucher mon ardeur, Je dus abandonner mon rêve de splendeur Et renoncer au charme exquis de la musique. Pour accepter un simple emploi de domestique. Délaissant l'art d'Auber et de Chérubini, Je frottai les parquets 'chez le duc de Morny. Je regrettais le temps des lyriques études...

GuiRAUD (lui coupant la parole) Abrégez le récit de vos vicissitudes !

Arthur (continuant)

Lorsqu'un beau jour, j'appris au bureau de tabac. Par certa-n fournisseur de Monsieur Offenbach, Que le maitre cherchait un valet mélomane. Me souvenant alors qu'au concert, mon organe M'avait valu jadis plus d'un succès flatteur. Je vins me présenter au grand compositeur

Qui...

GUIRAUD (même jeu)

Vous dites, Arthur, que maintenant le Maitre Se sent mieux...

Arthur

Il n'a pas un mauvais thermomètre.

II ne délire plus, son esprit reste sain...

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Je partage en tous cas l'avis du médecin Qu'après huit jours de lit, Offenbach, sans nul doute, Plus vaillant que jamais, pourra remettre en route Ses projets musicaux, et les autres aussi !

GuiRAUD (avec soupir)

Ah ! ses (( Contes d'Hoffmann » me donnent du souci !

J'ai peur que le patron, en raison de son âge.

Ne puisse jusqu'au bout mener ce grand ouvrage.

Depuis que d'Amérique il nous est revenu,

Je le sens fatigué. Tout effort soutenu

Lui cause sur-le-champ beaucoup de lassitude...

Il a même perdu quelque peu l'habitude

D'un travail régulier, et, s'il ne m'avait point.

Ses travaux commencés seraient bien mal en point !

(On sonne à la porte) Quel pénible métier ! (à Arthur) A la porte, l'on sonne ! Et si l'on vient pour moi, je n'y suis pour personne ! (Arthur sort. Guiraud met son chapeau et ajuste sa cravate.

Arthur réapparaît).

Arthur C'est, Je crois, un Monsieur qui demande à vous voir !

Guiraud

Qtelque importun ! Je pars ! (// sort).

Arthur (très digne)

Je vais le recevoir !

— SCENE II - Arthur, Joseph Lerire.

Arthur (à la cantonade)

Veuillez entrer Monsieur, (Joseph Lerire entre, un manuscrit sous le bras) et sur le champ me dire A qui i*ai le plaisir...

Lerire (s*annonçant)

Monsieur Joseph Lerire !

Arthur Je n*avais pas l'honneur...

Lerire

Je viens en visiteur...

Arthur Soyez le bienvenu...

Lerire

Je suis compositeur !

Arthur D*opéras ? De ballets ?

Lerire

Compositeur de danse !

Arthur (à part)

Un faiseur de polkas, ici, quelle impudence I

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Lerire

Ayant à lui parler, je voudrais bien savoir Si Monsieur Ofîenbach pourrait me recevoir !

Arthur

Je ne puis exaucer le vœu qui vous amène, Car le Maître est souffrant depuis une semaine Et doit garder le lit !...

Lerire

Peut-être, à son défaut, Pourrais-je entretenir Monsieur Ernest Guiraud ?

Arthur Absent !

Lerire

C'est donc à vous que je vais m*ien remettre : Veuillez communiquer ces airs à votre Maître, Car mon orgueil d'auteur serait heureux qu'il prît Connaissance du moins de ce court manuscrit !

(// donne son manuscrit à Arthur)

Arthur (grand seigneur)

Soit ! Aux jeunes il faut un accueil sympathique ! Nous jetterons un coup d'œil sur votre musique !

Lerire Cent fois merci !

(// sort après un grand salut)

Arthur

{Resté seul. Va à gauche, enir ouvre doucement la porte de la chambre d'Offenhach, et regardant :)

II dort d'un sommeil agité !

Etendu sur son Ht, tout habillé, botté, Seul, sans fidèle ami, dans cette froide chambre, Où pénètre en sifflant la bise de décembre ! Oii sont-ils, tous ceux qui, dans sa gloire, jadis, Lui juraient amitié ? Triste et désert taudis. Dans lequel ce surhomme abrite sa retraite !

(// referme la porte, regarde sa montre :) Six heures et demie ! Il est temps que j'apprête Notre dîner !

(// sort. La scène reste vide pendant un court instant. Ofjenhach apparaît bientôt à gauche ; il tient dans sa main un crayon et un cahier de musique)

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