SCENE m
OffENBACH, puis les neuf apparitions.
Offenbach (fredonnant :)
De ré majeur, je passe en la !
Si si fa sol mi dièze ut si bémol !
{Notant fièûreusement ;)
Voilà !
RENÉ FACHOIS 105
Tra ia la, tra la la ! je tiens ma barcarolle !
(Un cri soudain) Ah ! la fièvre reprend ! Cette grippe espagnole. Qui jette sa tempête en mon vide cerveau. Se dresse comme obstacle à tout travail nouveau ! Et son bouillonnement accablant s'ingénie A détourner de m.oi le rythme et l'harmonie ! Devant ces blancs cahiers, où jamais mon crayon, Dans le sublime f-u de l'inspiration.
N'écrira plus ces chants que l'univers fredonne, Je songe aux temps enfuis, et la foi m'abandonne. Et je n'ai plus en moi que le vif souvenir D'un génie envolé, qui ne peut revenir ! Puisque l'âpre desiin condamne ma pensée A vivre désormais sur sa gloire passée. Qu'il laisse à mon esprit le privilège amer De se remémorer les triomphes d'hier...
O douleur ! Etre seul ! Dans sa triste chambrette, Agonise Offenbach, père de l'opérette.
Père de ces refrains, dont le rythme éperdu Reste dans la cervelle, aussitôt qu'entendu. Offenbach va mourir ! Et l'opérette expine. Cet article pimpant du Paris de l'Empire !. . Te souviens-tu, Paris, qu'en son gai tourbillon. Ma musique entraîna ta population ?...
Aux premiers coups d'rrc^ot du quadrille d'Orphée, Il semblait au public qu'une invisible fée. En ébranlant les dieux de l'Olympe et du Styx,
Raillant les mœurs, les lois, les idoles du Pnyx, Entraînait tout à coup, dans une folle ronde. Le siècle entier, TEtat, les choses et le monde... Et tous les spectateurs, secoués et joyeux, Célébraient d'Oflenbach le talent merveilleux !... Temps passé !... Mes amis ont quitté cette terre. Les fidèles sont morts, tous — sauf mon secrétaire !... Aujourd'hui je suis seul, à bout et sans espoirs !
(Regardant du côté de la fenêtre :)
Au ciel monte l'écran de lourds nuatges noirs ! De même, sur ma vie, hélas ! la mort prochaine Etendra son manteau sombre... Eh ! bien, qu'elle vienne Oui, sans crainte mon cœur la désire et l'attend ! Oui, je l'accueillerai souriant... Et pourtant, Quand je m'endormirai dans l'éternelle couche. Dans ce monde, qui donc, quelle main, quelle bouche A tous rappelleront mes succès triomphants ?
{Neuf formes apparaissent)
Les Neuf Apparitions Nous !
Offenbach Qui donc êtes-vous, vous autres ?
Les Neuf Apparitions
Tes enfants La Belle Hélène
A te suivre, à t'aimer nous sommes toujours prêtes !
RENÉ FAUCHOIS 1 07
Offenbach Ah ! je vous reconnais, mes chères opérettes !
La Fille du Tambour-Major
Nous venons t'apporter nos cœurs reconnaissants Et, père, t'égayer de nos joyeux accents !
Offenbach Que vous m'avez coûté de veille et d'insommie !
Monsieur Choufleuri Qu* importe ! Nous restons pour prouver ton génie !
Offenbach O, de pieux enfants, le généreux élan !
(A Vune des apparitions :) Approche ! Qu'es-tu donc ?
La Fille du Tambour-Major
Ran plan plan, rataplan !
Je suis Gfelle qui, par sa verve militaire. Réveillerait les morts de leur sommeil sous terre ! Par naissance, je suis fille des Mont-Thabor, Et par adoption, du vieux tambour-major I
Offenbach (à une autre apparition) Et toi ?
Barbe-Bleue
Barbe-Bleue I
Offenbach Ah !
Barbe-Bleue
J*eus la sotte constance De prendie mainte femme en ma longue existence, Alors qu'une suffit à lasser un mari !...
Offenbach (à une troisième) Et quel est ce Monsieur ?
Monsieur Choufleury
C'est Monsieur Choufleury !
Offenbach (à une quatrième :) Et cette jeune femme en costume d'Hellène ?
La Belle Hélène .
Ne me reconnais-tu ? Je suis la Belle Hélène, Qui, maîtresse du cœui du beau berger Paris. Conquit par sa gaieté le peuple de Paris.
Offenbach
Pour Ménélas, tu fus une épouse cruelle !
La Belle Hélène
Mais, père, à vous je garde une amitié fidèle !
Offenbach (à la cinquième apparition) Et toi qui donc es-tu, qui te tiens à l'écart ?
RENÉFAUCHOIS l09
Madame Favart
Ta fille la meilleure !
La Belle Hélène (protestant)
Hum !
Madame Favart
Madame Favart, Qui, pour te venir voir, prit congé temporaire Du Maréchal de Saxe !
Offenbach (à une autre :) Et toi, la belle ?
Madame l'Archiduc
O père, Ne retrouvez-vous pas en moi Marietta 7
Offenbach Oui !
Madame l'Archiduc
Pour laquelle un cœur d'archiduc palpita ! Offenbach
Et toi, front couronné, qu'es-tu ? Cruel despote Ou bon prince, dis-moi ?
Le Roi Carotte
Je suis le roi Carotte, Qui choisit pour théâtre à ses fameux exploits Les Boufîes-Parisiens !
Offenbach
Est-ce un rêve ? Je vois Une bohémienne, enjouée et frivole !
La Périchole Non, vous ne rêvez pas ! Voici la Périchole !
Offenbach
Et toi, qui n'as rien dit, autour de qui je sens Monter de doux parfums, de capiteux encens, Eclaire de ton nom ma mémoire brumeuse ! Quel est-il donc ?
La jolie Parfumeuse
Je suis la belle Parfumeuse !
Offenbach
Vous voici, mes enfants, tout près de moi, ce soir !
La Fille du Tambour-Major
Vous ne restez plus seul dans votre désespoir !
La Périchole Compte sur l'avenir ! En notre sort, espère !
Le Roi Carotte
Père, ne pleure plus !
Offenbach Enfants, je meurs !
RENÉ FAUCHOIS I 1 1
Madame Favart
Vis, père !
Offenbach
Que m*importe la mort, puisqu'à présent je sais Que vous perpétuerez mon nom et mes succès ?
Barbe-Bleue
Tous ceux pour qui la vie est faite de souffrance, Nous aycint entendus, reprendront espérance !
Monsieur Choufleury Père, tu nous créas, immortels et joyeux !
Madame l'Archiduc La gloire, dont tu luis, se reflète en nos yeux !
La jolie Parfumeuse
L'odeur, que je répands, a pris son origine Dans l'enivrant parfum de ta vertu divine !
Madame Favart
Le soleil sourira, quand nous aurons chanté !
La Périchole
Dans les plus noirs taudis, nous mettrons la clarté !
La Belle Hélène
Pas d'enfants, disais-tu ? Si ! La race future Connaîtra ton talent par ta progéniture !
Offenbach
Oh ! venez, venez tous, l'instant est solennel,
Que je vous presse fort sur mon cœur paternel !
Je souffrais d*être seul ! O l'insensé blasphème !
Vous, à qui j'ai cédé le meilleur de moi-même.
Vous, qui de vos blancheurs parez mon noir caveau.
Vous, pour qui j'ai donné mon cœur et mon cerveau,
Je vous tiens, près de moi, mes enfants, tous ensemble !
Et, dans ma pauvre tête, en cette heure, il me semble
Entendre les accents d'un chœur de mille voix
Entonnant tous vos airs, tous vos chants à la fois !
Ecoutez ! Ecoutez !
(Au dehors souffle la rafale)
Par-dessus les tempêtes,
Ecoutez retentir toutes mes opérettes !...
(Un coup de vent ouvre la fenêtre et souffle la lampe. Obscurité complète. Un temps. La porte du fond s*ouvre. Entrent Arthur et Guiraud. Les neuf formes ont disparu).