L. LETELLIER
Partout nous retrouvons cette verve facile et heureuse, enjouée et piquante, cette fantaisie imprévue, qui étonne et ravit le lecteur. Son esprit se révèle parfois curieux, avide de science :
(( Que savez-vous de neuf ? Tel est le premier mot (( Que, dès qu'on se rencontre, on échange aussitôt ! » (I) Il évite de traiter les sujets âpres et rebattus, tels que l'amour, les mystères de l'au-delà, les beautés de la nature. Sa muse se fait de plus en plus familière et bourgeoise.
Estimant avec raison que la forme, autant que l'idée, doit concourir à la beauté du poëme, il recherche le vocable sonore :
« Au prix exhorbitant que coûtent les ténors, (( Quand il faut ajouter la danse et les décors, (( L'opéra maintenant devient plaisir de prince ! (( L'opérette à sa place a conquis la province... (( Seule elle anime un peu ses théâtres déserts « Et n'a d'autre rival que les cafés-concerts ! » (2)
Il se plaît à soigner particulièrement la rime :
(( Je remarque au surplus, parlant du mariage,
(( Qu'il n'est point de sujet qui soit plus en usage.
(( C'est dans l'intimité, comme dans les salons ;
(( Le texte tout trouvé des conversations ! » (3)
La technique proprement dite de Decorde se résume
(i). a La Conversation », pièce de vers (1865). (2). « Un bonrg en progrès », conte (1867). (3). « La Conversation », op. cit.
Ï74 LES ÉCRJVAINS NORMANDS
ainsi : Forme personnelle, absence de parti-pris d'école, connaissance de toutes les règles de la poésie. Notre auteur étonne souvent par un artifice littéraire : l'énumération. Et, fait remarquable, celle-ci n'est jamais monotone sous sa plume :
a Saint-Tard est un gros bourg, dont le nom peu connu (( Sans doute jusqu'à vous, n'était jamais venu. (( Il possédait pourtant; choses dignes d'envie, {( Un bureau de police et la gendarmerie, (( La justice de paix et l'enregistrement, (( Un hospice assez grand, légué par testament, (( Un garde-général, deux huissiers, un notaire... (( Mais rien de tout ceU n'a pu le satisfaire ! » (1) De façon très heureuse, il abandonne parfois l'alexandrin pour donner à l'expression de sa pensée une forme légère et agréable :
(( Nos bons aïeux, de friande mémoire,
(( Autrefois avaient eu la gloire
(( — Le Satyrique nous l'a dit —
(( D'inventer le citron confit ! » (2)
Tous ces poëmes sont d'un technicien expérimenté. On pourrait répéter de lui ce que Flaubert écrivait de Louis Bouilhet : a Les rejets, les entrelacements, les rimes, tous les secrets de la métrique, il les possède... Il n'enivre du rythme des vers. »
(i). « Un bourg en progrès », op. cit. (2). « Un cours de cuisine », poème.