‹ Les écrivains normands au XVIIe siècleChapitre 8 sur 8 · SONNET, A II. DE GHABXEVAL · texte numérisé non relu

SONNET, A II. DE GHABXEVAL

Lmqa'Adi» vil oMIei Jmm beavfér Faite peiMT lui A'aae main iomortsUei,

SABÂSIN. 165

S'il Tvima fort, elle, de son côté,

(Dont bien nous prit) ne lui fût point crnelle.

Cher ClmrleYai» «lors en Yjérite-

Je crois qu'il (ut une femme, fidèle*.

Mais comme quoi ne 1 aurait-elle été?

£Ue. n'avait qp'un seul homme avec elle.

Or en cela nous nous trompons tous deux :

Car, bien qu'Adam fût jeune et vigoureux, Bien fait de corps et d'esprit agréable.

Elle aima mieux, pour sV» fàips' conter.

Prêter l'oreille aux fleuiettea du Diable, Que d'être femme et ne pas coqueter (1).

Mais ce qui devait flatter le plus Mme de Longueville, c*étaient ces stances sur le sonoet de Benserade, qui sont ceitainement ce que Ton a composé de plus spirituel, lors de la fameuse querelle survenue à l'occasion des deux sonnets de Job et d'Uranie (2).

C'est après le retour de Mnnster,, où Mme.de Longueville avait accompagné son éponvr qit'elle avait eu lieu. Sarasin avait naturellement pour le sonnet de Voiture les

(1) Ménage a tradait ce MBielenvers lâttns. V^ Menagiana, 1 1, p. 228.

(2} C'est un çea trop outrer les choses que de voira. ÇQQUPji l'abbé Arnauld, dans cette gueire littéraire» qne descmi^e^^-d^ 1» gUftcre de la Fronde (&lémQice& d'Â(uanld« p«. a30]t* ^^ W^^ avec rûsQ» les chosea d'ua pftn yilua haut (Voie la^ma^fûfiqim/ introduQtlQQ tiistociq^ae dont il i]aU [;(«c44Qr Ici c^eU d^8.éiÂ9«WK&plPf 1. 1**, collection de Petitot).

yeux de Mme de Longueville, et il p3uvait d*ailiears s'antoriser da jugement de l'Académie de Gaen, solennellement consultée sor ce grave sujet (1).

GLOSE A M. ESPniT, SUE LE SONNET DE BENSEBADE (2).

Monsieur Esprit, de TOratoire, Vous agissez en homme saiot, De courouoer avecque gloire Job de mille todbmchts atteoit.

L'ombre de Voiture en fait bruit.

Et, s'étant enfin réMlue De TOUS aller voir cette nuit.

Vous RENDRA 8A DOULEUR COIfffUE.

C^est une assez fâcheuse vue,

La nuit, qu'une ombre qui se plaint ;

Votre esprit craint cette venue.

Et RAISONNABLEMENT IL CRAJNT*

Pour l'apaiser, d^un ton fort doux Dites : < J'ai fait une bévue, Et je vous conjure à genoux.

QBE vous n'EN SOYEZ POINT âiCE. »

< Meitez, mettez votre bonnet, Répondra l'ombre, et sans berlae Siaminez ce beau soooet,

Vous VERREZ SA MISÈRE HUE.

(1) Voir plus loin la Notice sur Saint.Évremond.

(3) Tontes les particularités relatives à la guerre des deux sonnets ont ité recueillies par M. E. de Beanrepaire dans ooe ttude tur le XV tt Hède, publiée dans la Revue de Rouen et de Normandie. Mars 1852.

SàBàSIM. *^7

« DiriezvoaSy Toyant Job malade», fit Benserade en son bean teint, Ces vers sont Taits pour Benserade, , Il s'est loi-mêhe ici Dépuirr^

« Qaoil VoQs tremblez, Mocsieitr Esprit ?

Avezevous pfittr qae- jj& ▼oos tœ?

De Voiture, qui vous chérit,

ÂQC«)XllHEZ-TOU8 k hk ITVB.

« QQ*aijé dit qui irons peot surprendre.

Et faire. pAlir voira terni?

£t que deviez-Yous moins attendre

D^ON HOMME Qfl SOUFFRE ET SE PLAIITT?

« Un aiiienr qui. dans son écrite Comme moi reçoit une offense , Souffre plus que Job ne soufn'it, BiEH qu'il eut n'EXTBÊMEB sooiniAiices.

m Âve(^me8 vers une- antre fois Me mette» plus dans tos balance»

I>es vers, efù' sur des palefrois On- Ton ALLER nés patiencbS'

« L'Herty, le roi des gens qu'on lié, Ko son temps aurait dit cela ; Me pousi^ez pas votre folie Plds loin qce L4 sienne n*alla. »

Alors l'ombre tous quittera Pour aller voir tous tos semblables, Et puis chaque Job tous dira S'il souffrtt ocs maci.incbotables.

Mais à propos, hier,. au Parnasse, Des sonnets Pbœbus se mêla.

168 LES ÊCRITAINS KORUANDS AU XVUP SIÈCLE. |

Et Too dit que de boone grâce I

Il s'en plaignit, il en parla. i

« J^aime les Yen des UraDÎos, Dit-il ; mais je loe doooe aaz Diables, Si pour les vers des Jobelios

J'EH COdHAlS DB PLUS MtSlÙUBLES. >

£a écrivant à la suite les uns des aatres les derniers vers de chacane des stances, on avait le sonnet de Benserade, dont il était difficile de faire une pins charmante critique.

Citons encore, comme offrant un modèle de grâce facile et enjouée, quelques-uns des vers qu'il adressait sur cet admirable séjour de Ghantillyy à Blme de Montansier (Julie d'Angennes), par ordre de la princesse de Gondé :

Quand l'aurore, sortant des portes d*Oilent, Fait voir aa\ Indiens son visage riant.

Que des petits oiseaux les troupes évrillées Renouvellent leur cbaut, sous les vertes feoillées, Que partout le travail commence avec effort, A Cbantiily Ton dort.

Aussi, lorsque (a nuit étend ses sombres voiles, Que la lune brillante, au milieu des étoiles. D'une beure l'Our le moios a passé la mi*nuit.

Que le caltne a cbassé le bruit.

Que dans tout l'univers tout le monde sommeille, A Cbantiily Ton veille.

Entre cep deux extrémités.

Que nous passons bien notre vie, Et que la maison do Sylvie A d'aimables diversités 1

Les sens y sont enchantés*

Les bois, les étangs el les sources.

Et les ruîsseanx qai, dans lenrs courses,

D^QD pas bruyant et diligent.

Font rouler leurs ondes d'argent ; Les jardins, les forêts, les coteaux, les prairies, Le superbe bâtiment Paré de tapisseries, 06 la matière et Part combattent noblement, Et que TOUS connaissez particulièrement.

Peuvent-ils point passer pour un encbantement ?

Ici nous avons la musiqae

De luths, de tîoIoos et de yoix,

Nous goûtons les plaisirs des bois.

Et des chiens, et du cor, et du veneur qui pique j

Tantôt à cheval noas volons,

Et brusquement nous enfilons

La bague an bout de la carrière ;

Nous combattons à la barrièie,

Noos faisons de jolis tournoif , Nous allons tons à courre à Tombrage des tK>ij, Et nous donnons le bal tons les soirs une fois, Joignant l'homenr galante avec Thumear guerrière, Et quant à nos festins, iU valent beaucoup mieux Que le festin des Dieux.

Ni le nectar, ni Pambroisie, Qui sont mets fort légers, selon ma fantaisie, N'égalent pas nos bons perdreauxi Ni les gros poissons de nos eauf , Ni nos fruits très-bons et très-beaux,

Ni nos melons, qu'on croirait dltalie.

Conterai-je dans cet écrit.

Les plaisirs innocents que donne notre esprit t Dirai -je qo'AbUneourt, Calprenède el Corneillei

4 70 LES ÉCBIVAIN5 NOBMAHHS AU XVU^ SllSCLE.

C'ett-à'dire «rigtirtoMftl Les veri» rbittoirtt le «omiOt Hoi» dlf«rtbieiit k -merf eiile»

Et que DOf entrettene s'ont rlan qoe 4e<binnaDt f etc.

Gomment Sarasin n'anrait-il pas été le bienrenu dan» cette société incomparable, dont il était Tâmet et dont 11 célébrait si dignement les plaisira ? Son esprit te prêtait à tout ce qu'on pouvait exiger de lui. Mme de Longucville lui disait: c Sarasln, prêches comme un eordelier. Et Sarasin précliait comme un eordelier, c'est-^-dire, en parlant avec une éloquence pleine de noblesse» qui ravissait son auditoire. Maintenant pi^ehez' commeva capucin. Et Sarasin précl^jiit comme un capucin, de manière à faire rire à gorge déployée. Il eit prêché comme Bourdaloue, dit Segrais, si Bourdaloue avait ahirs existé, hi

Un jour le prince de Contiqu^il accompagne, est harangué par les échevins d'une viUc. L'orateur reste court à sa seconde période, et Sarasin s*élançant du carosse, reprend gravement le discours au point où il venait d'être laissé, le continue en l'assaisonnant de plaisanteries et de louanges délicates, en style si original, que le prince a beaucoup de peine à contenir son sérieux. On ajoute que les échevins, pleins de reconnaissance, lui oilrirentv comme au prince, le vin de la ville.

Cet esprit flexible et toujours en verve, est bien celui qu'a saisi MHe de Scudéry, dans le portrait qu'elle fidt de

SARAStN. 471

Sarasin, désigné par elle, sons les noms ffAmilcar (1) et de Polyandre : c Ami dévoué, négociateur habile et adroit, hardi avec grâce, et d'une galanterie vive et enjouée. > Livré tout entier à ce mondé brillant, le poète ne pouvait être qu'un de ces improvisateurs qui plaisent trop h leurs contemporains, pour composer des œuvres dignes de l'admiration de la postérité, c II y â dans Sarasin, dit Boileau, la matière d'un grand esprit, mais la forme n'y est pas. > La forme, le travail seul peut la donner; et Sarasin n'était pas homme à se mettre l'esprit à la torture pour cadencer une période harmonieuse, ou chercher à donner un tour inattendu à une fin de lettre. < J'envie, disait-il, le sort de mon procureur,, qui commence toutes ses lettres par J*ai reçu la vôtre, sans qu'on y trouve à redire. » H au-, rait pu cependant, s'il l'avait voulu, ajouter de nouveUes formules à celles dont l'invention avait coûté tant de peine à Balzac et à Voiture, c Je ne suis pas encore si endermi, écrit-il, à la fin de sa lettre à Mme de Montausier, que je ne sache bien qu'une lettre qui commence par Madame doit aussi finir par je suis, etc. (2), »

(1) C'est un Âmilcar, dit uoe des Précieuses de Molière, qui connaissait bien sa déUe^ pour caractériser le genre d'esprit du marquis de Mascarille ou éa marquis de Jodelet.

(2) Ménage a exprimé heureusement le caracfère des composi-

Je voudrais pouvoir m'arrêter plus longtemps sur cette heureuse période de la vie du poète d'Hermanville; mtis, dans reiisteuce des individus comme dans celle des nations, elles passent vite, ces belles et brillantes années de la jeonesse» bientôt attristées parles déceptions et les mécomptes de Tâge mûri La joyeuse société qu'animait Sarasin» se dispersa aux bruits précurseurs des orages. Dans une épitrc en style de Marot, adressée au comte de Fiesqve, le poète, presque sérieux malgré lui, écrivait, sous l'influence dés préoccupations sinistré qui pesaient sur la cour, sur la ville, sur la France entière, lorsque Mme de Longueville revenait de son ambassade à Munster, oU se négociait

une paix douteuse encore :

Pas bien ne sais comme ira la besogne, £t moult en crains, car les gens déclarés Pour faire paix, sont aux couteaux tirés.

La paix se fit cependant ; mais, tandis qu'elle se signait, éclataient à Paris les premiers symptômes de la guerre civile.

11 ne nous est pas aisé de suivre Sarasin pendant ces

tiens de Sarasin, dans les vers qu'il lui adressa au sujet de son fiellum parasiUcum:

Lcporum pater et bcetlaruin....

Rapilm scribere nec laboriose, Q te, talia qui potes, beatumt

quatre désastreuse» années, qui couronnèrent si tristement la régence d'Anne d*A.utriche. Mis à la Bastille pour des couplets contre le roi, il en sortit, se promettant bien de ne plus s'exposer à y retourner. Mais engagé comme il l'était dans le parli des princes, lié avec le fameux coadjuteur, ami de Marigny et du burlesque auteur de la MazarU nade, il lui aarait été bien difGcile de ne pas prendre part à cette guerre de pamphlets, de bons-mots et de chansons qui accompagnait une autre guerre beaucoup plus sérieuse, ce semble, que ne l'ont cru quelques-uns des historiens de la Fronde; guerre plaisante, sans doute, pour un grand nombre, terrible pour plusieurs, et, comme toutes les guerres civiles, désastreuse pour tous.

Parmi ceux qui assistent en riant à cette tragi-comédie, il faut compter Sarasin* Même au milieu des circonstances les plus graves, il semble qu'écrivant à ses illustres protecteurs, il se croie encore à Chantilly.

La duchesse de Longueville est proscrite par un édit royal, vérifié par le Parlement de Paris, le 7 mai 1650. Sarasin lui écrit, lorsqu'après avoir couru à Dieppe les plus grands dangers, elle est arrivée à Rotterdam (\) :

Objet en toas lieax adoré, Et la reine et son fils ont dit et déclaré Que TOUS étiez une rebelle;

(i) MémcÀves de la duchesse de Nemours, p. 37.

Vénos et Cupidon en ont bien dit autant :

Avec Anne et Louis yidez votre querelle.

Mais au moins contentez VéDos et son enfant.

Lorsque les princes de Gondé» de Longaevillè et de Conti sont mis en liberté par Mazarin partant pour Brubl, le Parlement^ toutes les chambres assemblées, absout la duchesse ; et Sarasin lui écrit encore, dans ce style galant et leste qui montre à la fois l'esprit de la société de Chantilly, et le degré de liberté qu'elle avait laissé prendre au poète :

AojourdTmi le Parlement Vous absout d'être rebelle ; Recevez le compliment Que je vous en fais, la belle.

Tous n*étea f)las criminelle.

Si ce n^eat de lèse-amour» ; Mais, ma foi 1 vous êtes telle Que vous le serez toujours.

Sarasin, on le TOit, n'était nullement disposé à prendre les choses sur un ton tragique. Il y a lieu de croire qu'il rit plus d'une fois, avec son voisin Scarroo, et de» hommes et des événements, dans ces joyeuses causeries .qui faisaient oublier au malade de la reine Anne ses atroces souffrances. C'est pour se plaindre de son absence, que l'auteur de la JUazarinade adressait & Sarasin ces vers Irissyllablcs, admirés de quelques-uns de nos poètes romantiques, à l'époque déjà éloignée où Ton avait la

SABASIN.

prétention de renouveler notre poésie, en affectant des formes surannées, qui n'ont d'autre mérite que celui de la difficulté vaincue :

Sarasln, Mon voisin, Cher ami, Qo*à demi Je ne Toi, Dont, ma foi!

J% dépit.

Un petit; N'es-tu pas Barrabas, Basiris, Phalaris, Ganelon, Le félon.

De savoir Mon manoir Peu distant, Et pourtant, De ne pas De ton pas Ou de ceux De tw denx Chevaux gris.

Mal nourris, Y venir Réjouir, Par tes dits Ébaudits»

Un pauvret Très-malgret,

Au col tors , Dont le corps Tout tortu, Tout bossu.

Suranné, Décharné, Est réduit, Jour et nuit, A souffrir, Sans gémir, Des tourments Yéhémenti?

Si Dieu veut, Qui tout peut, Dès demaiu Mai Sainl-Main, Sur ta peau, Bon et beau, S'étendra, £t fera Tout ton cuir, Convertir, En farcin.

Lors^ mal sain Et pourri^ Bien marri Tu seras^ Et verras Si j'ai tort D'être fort

176 LES ÊCai VAINS NOnMANDS AU XVIP SIÈCLE.

En émoi Un momout

Oontfe toi. Seulement

Mais» pourUot, Avec ooiii »

nep«'nUn(, Mon cotirroax

Si tu fiettff Finira,

Et te tient Et coetera.

Vers Tanoée 1651 Je paovre Scarron, toujours logé à l'hôtel de VimpécunionUé, écrivait encore li Sarasin, qu'il était décidé b aller chercher co Amérique la santé et la ^ fortune :

c Mon chien de destin m'cmmèiie dans un mois aux Indes-Occidentales* Je me suis mis pour mille écus dans la nouvelle Compagnie, qui va faire une colonie à trois degrés de la Ligne et sur les bords deTOrénoque. Adieu, France ! adieu, Paris I adieu, tigresses déguisées en anges 1 Adieu, Ménage, Sarasin, Marigny I Je renonce aux vers burlesques, aux romans comiques et aux comédies, pour aller dans un pays oà il n'y aura ni faux béats, oi filous de dévolioui ni inquisition, ni hiver qui m'assassine, ni fluxion qui m'estropie, ni guerre qui me fasse mourir de faim ! »

Ce voyage, que Segrais devait faire avec Scarron^ n'eut pas lieu, comme on sait ; mais ce fut à cette occasion que Tautcur de X Enéide travestie ni pour la première fois cette jeune et belle Françoise Agrippa d'Aubigné, dont il fit sa femme, et qui, devenue veuve de cdui qui se disait

SABASIN. 177

un misérable raccourci des misères humaines (i), de?ait épouser un roi de France !

Cependant Mazarin ne succomba point sous le poids d'une haine dont quelques mots de La Rochefoucauld, qui s'y connaissait, nous donnent tout le secret :

< La haine pour les favoris n'est autre chose que l'amour pour la faveur. Le dépit de ne pas la posséder se console et s'adoucit par le mépris qu*on témoigne de ceux qui la possèdent, et nous leur refusons nos hommages, ne pouvant leur ôter ce qui leur attire ceux de tout le monde. •

Mazarin acheta un à un les chefs de partie qui n'avaient conspiré, pour la plupart, que pour se faire acheter.

Et le combat finit faute de combattants.

Sarasin était alors attaché, en qualité de secrétaire des commandements, au prince de Gonii, dont le rôle parmi les Frondeurs n'avait pas été le moins ridicule, et il ne le quitta plus.

Ici commence pour lui une nouvelle histoire, dont les détails n'ont été révélés que depuis peu de temps. La première partie de sa vie nous a fait assister aux faciles triomphes d'un esprit dont personne n'a contesté la supériorité.

(1) Voir, sor le courage avec lequel Scarroa supportait s^s dooleurs, la lettre de Balzac à Costar, et le passage de Cyraoo de Bergerac que die M. Gérasez, dans ses Bssais littéraires.

478 LES ÊGRIVAmS NORMANDS AU XVU« SIÈCLE.

Nous verrons maintenant se dessiner son caractère, dont ies indiscrétions de Tallemant des Réaux ne nous avaient déjà pas fait augurer très-favorablement, et dont les événements qoe j*ai à raconter dévoileront toutes les faiblesses. Triste récit, dans lequel on voit ce qu'ont à gagner les hommes d'esprit et de cœur qui descendent au rôle de domestiques des princes, et les princes qui se mettent à la merci d'hommes intéressés à flatter leurs passions, afin d'en tirer parti pour eux-mêmes.

En s'attachant au prince de Gonti, dont il devint, bientôt après, l'intendant (1), Sarasin s'imposait l'obligation de mettre en pratique tout ce que la nature lui avait donné d'esprit, d'habileté et d'adresse, pour ménager sa fortune et tirer parti de sa position. Il n'était pas homme à perdre de vue les avantages qu'elle lui offrait. Mais la cour du prince servait de point de mire ou de centre à un certain nombre de personnages^ dont l'ambition était au moins égale à la sienne ; et il lui fallut à la fois lutter contre des intérêts rivaux, et se tenir en garde contre la capricieuse inconstance d'un maître, auprès duquel il ne put se maintenir que par la connaissance approfondie qu'il avait ac-

(1) « iQtendant des affaires de uotre cher et bien*aimé cousia, le prince de Conti,» est-il dit dans le privilège accordé, en 1655, à Ménage, pour l'impression des OEovres de Sarasin.

uise de son caractère, de ses bonnes et de ses mauvaises qualités, de ses passions et de ses faiblesses.

Armand de Bourbon, prince de Gonti, destiné d*abord à Tétat ecclésiastique, s*était jeté dans le parti de la Fronde, à Tiastigation de la duchesse de Longue?i]le« Elle avait opposé ce singulier généralissime (I) à son frère, le grand Gondé» qu*elle avait essayé vainement de détacher du parti de la Gour. Brave, mais dépourvu de talents militaires, il s'était adonné au métier des armes avec d'autant plus d'obstination que son organisation physique semblait l'y rendre moins propre. Il avait, sur un corps difforme, une belle tête» ornée d'une longue chevelure ; sa figure était pleine d'amabilité et de grâce. Il se distinguait^ comme tous les princes de sa maison, par un goût prononcé pour les Lettres, qu'il avait cultivées avec succès. G'était un des côtés par lesquels Sarasin, le vif et spirituel poète, était entré dans sa faveur, et il aurait trouvé dans la faiblesse et l'indécision de son caractère les condiiions les plus propres à assurer son crédit, si ces dé-

(1) On sait que le Prince de Condé présentant à la Reine un petit bossu, lui dit : Voilà le géoéraiissime de l'armée de Paris. Le cardinal de Refz le traite rndement : « Ce chef de parti était un lérOf qui ne se multipliait qoe parce qu'il était prince du sang. La méchanceté fai8«it en lui ce que la faiblesse faisait en M. le duc d'Orléans. Elle inondait toutes ses autres quahtés, qui n'étaient d^aillears qoe médiocres et toutes semées de faiblesses (Mémoireê ie Heti, p. 312» collection Petitot).

180 LES ÉCRIVAINS NORMANDS AU XYIl» SIÈCLE.

fauts n*eo8seiit pas eu pour résultat de mettre le prince à la merci de tous ceux qui pourraient prendre de rascen* dant sur lui.

Sarasin eut à disputer les bonnes grâces du prince de Conti à BarbeziëreSy à Ghémeraut, à d*Angenrille, comme lui gentilhomme de Gaen, et à Tabbé Daniel de Cosnac, depuis archevêque d*Aix, dont les importants Mémoires^ récemment publiés par la Société de THistoire de France, permettent de pénétrer, plus intimement qu'on ne Tavak fait jusqu'ici, dans l'appréciation du caractère de notre poète et dans l'histoire des dernières années de sa vie.

Ils avaient tous suivi le prince à Bordeaux, lorsqu'après la rentrée triomphante de Mazarin à Paris, la Guienne, où s'était réfugiée la femme du prince de Gondé, était devenue le rendez-vous des derniers défenseurs de la *' cause des princes. Il n'était pas aisé de gouverner les affaires du prince de Gonti, au milieu de tous les intérêts que le hasard avait réunis sur le même point, pour continuer une lutte entreprise dans des vues si diverses. Tandis que la duchesse de Longueville et son frère, la princesse de Gondé et le jeune duc d'Enghien, son 61s, * le Parlement de Bordeaux et les bourgeois, poursuivaient

leurs projets, à travers des lâchetés et des trahisons mutuelles, une armée, plus redoutable pour eux que ne l'était celle du duc de Gandale, s'était organisée et n'avait pas tardé à effrayer les imprudents qui avaient voulu faire

SABASIN. 181

servir au profit de leur cause les passions populaires. Les Ormistes (1), commandés par le boucher Duretéte et raventarler Las Fioridès^ ne songeaient pas moins que les princes à faire la guerre pour leur propre compte, bien que le prince de Conti eût cru faire acte de bonne politique en se déclarant leur chef, et ils annonçaient hautement qu*il s'agissait pour eux de tout autre chose que de renverser le Mazarin (2).

Je n'ai pas à raconter ici cette dernière phase de la guerre de la Fronde, trop imparfaitement étudiée par les historiens; je suivrai seulement Sarasin au milieu des basses et misérables intrigues qui se croisaient au sein de 1 a petite cour qu'il dirigeait, et où il travaillait à ses propres affaires, sous prétexte de faire celles du prince. En complétant ainsi sa biographie, grâce aux révélations de son ami Gosnac, je trouverai l'occasion de montrer jus-

(1) Lorsqu'en 1650 le roi fit grâce aux Bordelais révoltés et leur promit de remplacer le duc d'Éperoon par on autre gouverneur, le peuple, voyant que Ton tardait à donner un successeur au duc, se révolta de nouve^iu, et voulut contraindre les Jurais à se soulever contre l'autorité royale. Les mutins se réunirent près des ruines du château du Hâ, sur une vaste esplanade plantée d'ormes, ce qui fit donner à leur assemblée le nom d'ùrmée. Le roi se bâta de substîtuer le prince de Conde au duc d^Épemon, qui eut en échange le gouvernement de la Bourgogne (Mémoires du P. Berthod).

(2) Villars, un des officiers qui commandaient à Bordeaux peu* dant cette époque d'anarchie, demanda à la cour 30,000 écus pour avoir, dit- il, empêché la ville de se républiquer.

qifà quel point les personnages qui occupent les premiers rangs de la scène, serrent souvent d'instruments à lears subalternes. En étydiant de cette manière les particularités de la petite histoire qui se fait toujours à Tombrc de la grande» on apprend que certaines actions, considérées comme le résultat d'inspirations personnelles ou la suite de grands desseins, n*ont en quelquefois pour mobiles que des volontés étrangères, conduites ellesmêmes par des motifs fort peu respectables.

Quelque temps après Tarrivée à Bordeaux de Tabbé de Gosnac, il prit au prince de Conti un de ses accès de dévotion, qui succédèrent plus d'une fois aux excès dans lesquels le faisaient tomber son goût pour les plaisirs et sa passion désordonnée pour les femmes. Sarasin comprit que le crédit du secrétaire allait être amoindri de tout ce que devait gagner celui du confesseur. Il essaie d'abord,

avec Barbezières, d'enlever le prince à ses préoccupations religieuses, en lui procurant les divertissements auxquels

il le sait être le plus sensible; mais l'esprit de pénitence et de dévotion persévérant, les deux courtisans s'empressent de suivre l'exemple du maître et de blâmer hautement la vie qu'ils pratiquent eu secret Us servent chaque jour publiquement la messe à M. le Prince, avec une piété exemplaire, dont lui seul ne suspecte pas la sincérité, maintiennent ainsi leur crédit, et, lorsque les choses ont repris leur cours ordinaire, ils recommencent,

SÀRASIN. 183

en compagnie du prince du Gonti, la irie de dissipation et d'intrigues à laquelle celui ci ne pouvait jamais renoncer bien longtemps.

Entre les divers partis qui s'agitaient à Bordeaux, celui que dirigeaient la duchesse de Longueville et le prince de Conti était loin d'être le plus fort, et les efforts tentés pour diviser le frère et la sœur diminuaient encore la faible part d'influence qui leur était dévolue.

Sarasin s'attacha d'abord à les maintenir en bonne intelligence, non qu'il cherchât dans leur union le moyen d'être utile à l'un ou à l'autre, mais parce qu'en homme prévoyant, il ne se souciait nullement de se brouiller luimême avec la duchesse. Il avait eu déjà l'adresse de la soustraire à l'ascendant du duc de La Rochefoucauld, et de la rai^rocher, par conséquent, du prince de Conti. Lié avec Mlle de La Verpillière, fiUe de la duchesse, il s'était concerté avec le marquis de Jarzai, pour introduire auprès de Mme de Longueville le beau duc de Nemours, et comme celle-ci détestait la duchesse de Ghâtillon, sa rivale, elle avait cru obtenir un grand triomphe en lui enlevant son amaot. Blessé dans son orgueil, La Rochefoucauld avait rompu avec la duchesse, à laquelle il fit payer cher son infidélité. Mais,au moment où Sarasin s'applaudissait d'avoir éloigné La Rochefoucauld, le prince de Conti, excité par Chémerant, rompit violemment avec

sa sœur. Comme il voulait que ceux qui l'entouraient

18& LES ÉCRIVAINS NORMANDS AU XVilo SIÈCLE.

entrassent dans tous ses intérêts et épousassent toute ses passions^ Sarasin se trouva dans un assez grand embarras.

Son esprit souple et délié lui permit, pendant quelque

temps, de se maintenir au milieu de cette position difG* cile. En présence du prince de Gonti, il applaudissait à ses emportements, et, persuadé d'un antre côté que Mme de Longueville reprendrait tout son ascendant sur son frère» aussitôt qu'elle le voudrait, il lui donnait avis de tout ce qui pouvait être dit ou tramé contre elle, sacrifiant ainsi, dit Gosnac, le plus adroitement quMl pouvait» son l)on maître et son cher ami Cbémerant.

Le prince ayant tout découvert, s'emporta, comme il le faisait souvent, contre Sarasin, et commanda à Gosoac de

lui porter l'ordre de se retirer. Mais les agréments de son esprit étaient trop nécessaires au prince ponr que sa dis- . grâce pût être de longue durée ; et Tabbé Gotnac asswe qu'il le réconcilia lui«méme avec son màttre, toujours disposé à pardonner.

Quelque temps après, â*Angerville trouvait le moyen de supplanter ses rivaux dans la faveur du prince, en lui présentant Mme de Galvimont. Mais comme Famour ne pouvait entrer d»ns son tme sans y être accompagné d*une violente jalousie, d'Angerville n'avait pas tardé à lui donner de l'ombrage, et, pour pris du service qui lui avait été rendu , le prince , ^nt fous les sentiment

étaient extrêmes, lui a¥ait ordonné de s'éloigner de Bordeaux.

Bien que Mme de Gàlvimont fût dépourvue des qualités propres à lui assurer une influence durable snr l'esprit du prince de Gontî, c'était pour Sârasin une concurrence trop redoutable pour qu'il ne cherchât pas à en prévenir les effets. Le moyen le pins sûr était de se concilier les bonnes grâces de cette dame et de la mettre dans ses intétérêts. Mais pour ne pas éprouver le sort de d'Angerville, il voulait que ce fût le prince lui-même qui l'introduisît auprès d'elle. Celui-ci resta sourd à ces insinuations Ou â ses prières ; il résista même longtemps à Mnre de Gàlvimont, qui, d'après les instructions données par Sâràsin lui-^mème, manifesta le plus grand désir de voir celui qn*on lui avait dépeint comme le plus enjoué et le pins divertissant des hommes. A la fin, ce fut Sarasin qui, sous prétexte de communiquer au prince une affaire importante, alla loi parler, lorsqu'il se trouvait chez sa maltresse. Après qu'il eut exposé au prince en particulier l'objet de sa visite, il entra en conversation avec les deux amants, et comme il s'était d'avance sans doute préparé à les divertir, il y réussit si admirablement bien, que le prince ne fut pas moins émerveillé que Mme de Gàlvimont, en entendant les folles plaisanteries et les spirituelles saillies de son secrétaire. Le succès de la première entrevue en amena d'autres, et Sarasin crut pendant quel-

186 LES ÉCRIVAINS NOnHANDS AU XVIK SIÈCLE.

que temps pouvoir, par le moyen de la maîtresse, rétablir SCS affaires, compromises par f>a conduite à i*égard de Mme de Longueyille, et travailler efficacement à Tagraodissement de sa fortune.

Pendant que le temps se perdait au milieu de ces inirigucâ, l'armée royale, commandée par le duc de Candale, K*approcbait de Bordeaux, et la ville, gagnée secrètement par les émissaires de la cour, ne songeait qu'au moyen de se sou.«traire à l'autorité des princes (f )• Ceux-ci, fatigués eux-mêmes d'une guerre sans résultat^ ne demandaient pas mieux que de traiter a\cc Mazarin, devenu maître de la situation. La duchesse de Longueville et son frère quittèrent la ville : la première, pour s'abandonner entièrement aux sentiments d'un pieux et sincère repentir; le prince, pour se rendre dans son petit gouvernement de Pézénas.

C'était tomber bien bas, après de si ambitieuses espérances t Une profonde mélancolie s'empara du prince de Conti, lorsqu'il put comparer la glorieuse réception que fit Bordeaux au duc de Caudale, à la retraite honteme et

(1) Beaumoflt de PéréHxe et d'Artagnan, tnvoyéê parMazfirin, s'étaient inufnuéa aoprès dei cUtd do Tarniëo et faisaient connaître tons leura plans à Tarmée royale (Viilefore). Les corieu» mémoires do P. Berthod donnent une idée exacte de l'état dans lequel se trouvaient les divers partis k Bordeaux ei dans le reste de la Gutenne,

SAAASIK. 487

furtive k laquelle il s*était soumiSy d'après les termes de la capitiilatioii. Gosnac et Sarasln seuls l'avaient accompagne à sa sortie de la ville. Ce fut le deroier qui releva son courage abattu. ËDteodaQt le prince exalter le triomphe du doc de Candale et le bonheur de commander, comme lui, à une armée victorieuse : c II ne tiendra qu'a vous, Prince, loi dit-il, d'être bientôt dans un poste glorieux, et de vous faire envoyer même à la tête de l'armée que commande le duc de Candale. — Comment l'entendez -vous, demanda le prince ? — Faites, dit Sarasin, ce que va faire M* de Candale. >

iM. de Candale était sur le point d'épouser Mlle de Martinozzi, une des nièces du cardinal Mazarin (1),

Ainsi fut jetée la première idée d'un mariage qui devait se conclure, en effet, quelques mois après.

Cosnac ne partagea pas les espérances que Saraûn paraissait avoir fondées sur l'alliance du prince de Conti avec la nièce du riche et poissant cardinal : c'était abandonner cent mille écus de bénéfices^ pour s'attacher à la fortune d'un homme qui, déjà chassé deux fois du royaume, pouvait bien Têtre encore. Tous les efforts de Cosnac pour dissuader le prince furent inutiles. Sarasin, qui avait reçu de Paris des instructions précises^ ne pouvait manquer

(1) Voir la Conversation avec le due de Candale dan» les QSuvtes choisies de Saint-Évremond que doqs avons publiées dieif DMM; l^am, iBB*t (p. 2&i).

488 LES ÉCRIVAINS NOBMANDS AU XVn« SIËCLE.

de réussir, en lai faisant entrevoir comme conséquence de cet liymen, la souveraineté de Brouage et l'épée de Connétable. Il fut chargé d'aller trouver le Cardinal, afin de traiter directement avec lut cette importante affaire*

Four s'assurer, pendant son absence, l'appui de Mme de Calvimont, Sarasin engagea le prince de Conti à installer sa maîtresse dans son château de la Grange. Lorsqu'elle y fut, elle eut la fantaisie d'y faire appeler des comédiens. Deux troupes se trouvaient alors dans le voisinage : l'une avait pour chef Cormier, et l'autre Molière, dont le nom était alors Inconnu. On a raconté que le prince de Gonti s'était empressé d'accueillir le futur auteur du Misanthrope^ qu'il avait connu autrefois à Paris. Les choses ne se passèrent pas tout-à-fait ainsi. La troupe de Molière, à laquelle s'était adressé Cosnac, ayant tardé à arriver à la Grange, celle de Cormier se fit agréer par Mme de Calvimont, au moyen d'on riche présent qui lui fut fail par le directeur ; et lorsque Cosnac représenta aa prince qu'il avait, par ses ordres, pris des engagements avec Molière, il répondit qu'il venait lui-même de s'engager avec Cormier, i II est plus juste que vous manquiez à votre parole que moi à la mienne, > ajouta-t-il sèchement Cependant Molière arrive ; il demande qu'au moins on lui paie ses frais de voyage ; le prince refuse, et Cosnac lui donne mille écus de sa bourse, pour qu'il puisse donner des rq)résentations à Pézénas* Le prince, piqué

SARÂSm. 489

d*hoDDeur, consent à ce que sa troupe vienne jouer une fois par mois à la Grange. Il se décida enfin à trouver du talent au grand comédien et aux sujets distingués qu'il dirigeait, lorsque Sarasin, devenu amoureux de la Duparc, eut gagné leur cause auprès de Mme de Calvimont. Alors seulement, le prince congédia la troupe de Cormier et fit donner une pension à celle de Molière.

Plus tard, le prince de Gonti, lorsqu*eurent lieu les États de Languedoc, se souvint de Molière et de ses succès au château de la Grange, et voilà comment il accorda à Molière une faveur exclusivement attribuée, par Grimarest, à la pénétration avec laquelle le prince avait deviné, dans Tacteur de Pézénas, un homme de génie.

Le hasard et l'intrigue y ont eu, comme on le voit, Sarasin aidant, au moins autant de part que le bon goût et le discernement du prince.

Le prince de Gonti letrouva Molière à Montpellier, où fut appelé j vers la fin de Tannée 165^, le grand acteurpoète, qui venait de donner à Lyon V Étourdi et le Dépit amoureur (1). 11 est peu probable que le prince lui ait alors sérieusement offert la place de secrétaire, laissée

(t) On montre encore, à Pézénas, le fanteuU oii Molière Tenait s'asseoir les jonrs de marclié, chez le barbier Gély, cont la boiitique était le rendez-vous des oisifs, des campagnards et dei beaux espiits de l'endroit.

490 L£S ÊCniVAINS NORMANDS AO XYIP SIÈCLE.

▼acante par Sarasin» comme lo prétend Segrais^ G*est on fait rapporté néanmoios dans toutes les biographies ; et s'il était vrai, j'admettrais difficilement, avec Grimarest, qne Molière eût refusé, c parce qu'il aimait à parler en public, et que cela lui aurait manqué chez M. le prince de Gonti. >) Les raisons que M. J. Tascbereau donne de son refus me sembl^aient beaucoup plus probables et plus dignes de Molière (1). Qcbi qu'il en soit, si le prince de Gonti encouragea les débuts de Molière, on sait qu'il expia plus tard ce qu'il dot considérer comme une faute, lorsqu'ayant abjuré à son tour tous les goûts profanes, il écrivit un gros livre contre la Comédie, t 11 aurait mieux fait, dit Voltaire, d'en écrire un contre la guerre civile. > Il fallait que le prince de Gonti comptât beaucoup sur l'habileté de Sarasin, pour le charger de la délicate mission qu'il lui avait conGée, en l'envoyant à Taris n^oder son mariage. Il savait, par expérience, à quoi s'en tenir sur l'affection qu'avait pour lui son intendant, et sttr l'étendue de son dévouement Lorsqull était parti de Bordeaux, il avait eu beaucoup de peine à se débsfrrasser des fournisseurs et des marchands, qui réclamaient le paiement de leurs avances. La caisse du prince éuit vide, et Sarasin avait déclaré qu'il était lui-même dans Tim-

(1) BUtairedela VIeetdet Ouvrages de Molière, 3» éditioii. Parii, Hetzel, p. 20.

possibilité de lui venir ea aide. Il fut obligé d'avoir recours à la bourse de ses amis^ qui parvinrent à le tirer d'embarras. Grande fut la colère du prince lorsqu'il apprit, quelques mois après, que Sarasin aurait pu mettre à sa disposition une somme de 20,000 écus, fruit de ses économies. Mme de Bacalan, maîtresse de Sarasin, s'étant vue, en effet, à l'article de la mort, avoua que celui-ci avait déposé cette somme entre ses mains, avant de quitter Bordeaux; l'on ne manqua pas de faire connaître ces détails au prince.

Pendant que Sarasin, chargé de porter au cardinal Mazarin la demande de son maître et de débattre ses intérêts, voyait chaque jour le rusé ministre retrancher quelque chose des avantages qu'il avait d'abord promis de faire à sa nièce, le prince de Conti quittait Mme de Galvimont pour Mme de Galvière, par les conseils d'un nouveau favori, M. d'Aubijoux, et se laissait entraîner ensuite, pnr ce même gentilhomme, dans les honteux excès, qui eurent pour sa future épouse, la belle et vertueuse Martihozzi, et pour toute la race des Gonti, de si déplorables conséquences (1).

Toute l'habileté de Sarasin ne put triompher de la résolution, prise par le ministre, de n'accorder la main

( ) Voir les Mémoires de Cosnac.

192 LES ÉCRIVAINS NOBMANDS AU XTII« SIÈCLE.

de sa nièce an prince de Cooti« que s'il se contentait d*une dot de 200,000 écus. Ce fut dans ces conditions que se conclut un mariage qui avait fait concevoir au frère du grand Condé de si brillantes espérances, heureux encore de rentrer à ce prix dans les bonnes grâces du Roi. Sarasio, du reste, n*eut pas plus k so louer de la générosité du mi* nistre qae de celle de son maître, qui, dans les niomeots surtout où 11 manquait d'argent, lui reprocha plus d*one fois de lui avoir conseillé ce qu'il appelait une ba»$eMe.

On a même cru, jusqu'à présent, sur la foi de Tailemant des Réanx et de Segrais, que Sarasin était mort par suite d'une Oèvrechaude, occasionnée par les mauvais traitements qu*il avait reçus du prince de Conti, qui s'était emporté Jusqu'à le frapper d'un coupde pinceite à la temiie. Cosnac, mieux à même de savoir la vérité, nie le fait, c Le prince, ditril, était incapable d'une telle violence, même envers te moindre de ses domestiques* »

Le conte n'en a pas moins passé pour une histoire. Sur l'autorité de Segrais, Perrault l'a accueilli comme un fait réel dans ses Hommei illmiren, ainsi que Catien des Courtils, dans ses Ulémoire» d^Ariagnan^ et Bonaventure d'Argonne, dans ses Mélangée de littérature. Un Journal de la Haye (\) rapporte l'épigramme suivante, qui y fait allusion :

(1) Journal litlératre de la Haye, t. IX, i" part*, p. 127,

Deux charmaDts et fameux puèted.

Disciples de Marot, Du Cerceau, Sarasin,

Ont éterniaé les piseettes.

Le premier par ses vers, et l'autre par »a fin.

Ce qa'il y a de certain, c'est que depuis longtemps les marques de contiance ou d'affection que Sarasin pouvait recevoir, ne le trompaient nullement sur les véritables sentiments du prince. On avait recours à lui, parce que Ton croyait pouvoir tirer un parti avantageux de sa capacité ; et lui-même ne se montrait empressé et serviable que dans la mesure de son intérêt particulier.

Après la campagne de Catalogne, le prince de Conti le présenta au Cardinal, comme il le lui avait promis, aûn qu'il fût désigné, avec M. de Besocs, pour assister, en qualité d'homme du Roi, aux Etats de Languedoc. Mais il avait écrit secrètement à Cosnac pour lui ordonner de faire tous ses efforts auprès du ministre afin d'empêcher qu'on accordât à son secrétaire la faveur qu'il avait sollicitée pour lui.

Sarasin n'aurait pu, lors même que le prince lui aurait tenu parole, prendre place à cette assemblée des Etats du Languedoc, dont il avait désiré faire partie.

La veille du jour fixé pour la tenue des Etats, le prince de Conti apprit que Sarasin, qui était alors à Pézénas, se trouvait à l'extrémité (t). Le lendemain, se promenant au

(1) Les Etats de Languedoc B'ouTrirent vers le milieu du mois

194 LES ÉCBIVAINS NOBliANDS AU XYII» SIÈCLE.

mail, à Montpellier, a?cc Tabbé Cosnac, il aperçut un vieillard qui se dirigeait de son cAiié. c Voilà, dit-ii, un homme qui nous apporte des nouvelles de Sarasin. > C'était, en effet, un ecclésiastiqae qui lui remit une lettre du P. Talon, son confesseur. Elle commençait par ces mots : Frater noster mortuus est»,

« Le prince, dit Cosnac^ parut plutôt surpris qu'affligé de cette mort. Il rentra dans la ville et monta à la chambre delà princesse pour lui faire part de cette nouvelle. Je me retirai dans la mienne, d*où, une heure après, il m'envoya quérir. Je trouvai autour de lui beaucoup de gens devant lesquels il faisait le triste : il me prit même à témoin des pleurs qu'il n'avait pas versés, et je lui en fis crédir. Mais, dès le même soir, ne sachant à quel moyen recourir pour se consoler^ il fit jouer chez lui la comédie. Pour moi, je fus bien éloigné d'y vouloir assister, et je reconnus que

de décembre 1654 C'est donc à tort que Baillet fait mourir Sarasio vers l'année 1658.

Loret écrivait, à la date do 5 décembie 1654, dans sa Gazette :

Saraiinf cet aimable esprit, Dont on voit maint sublime écrit, £stf à PésEénaa, ai malade, Qu'il n'use plus que de panade.

Et le 19 du même mois:

linfln la rigoureuse Parque A rari cet bomme de marque, Ce monsieur Sarasin, normand, pont resprit était si ebarmant.

SAQASiN. i^^

J'aimais Saïasin l)eauooiip plus que je a*«ud8c pensé. Je dois 1«Q rendre cette justice, qu'il mourut dans les plus cbrétîeAnes dispositions du inonde, s'écriant 2i tous mofoenta^ les yeux baignés de iarœes :

« Discite justitlam moniti, et non temoere DiTo«l •

C'est encore Gosnac qui nous apprend la Téritable cause d*une mort si triste et si préaiaiprée« Sarasin avait été empoisonné, à Peipignan, i)ar un mari dont il courtisait la femme. Victime elle-même de la jalousie qui le faisait périr à Tâge de U3 ans, celle-ci était morte quelques jours avant lui.

Montreuily qui vit sou tombeau è Pézeoas, écrivait à une

demoiselle qu'il n*y avait aucune différence entre la pierre

qui le couvrait et celle que Ton avait placée sur la tombe

'd'un cor4onaier. c £t cependant, ajoute-t-il, je gage que

le cordonnier n'a jamais fait d'aussi bons sonnets que celui

« Que d'être femme et ne pas coqueter» > Pélisson, qui

visita aussi, eu lt)55, le ton»beau de l'ami dont il pleurait

la perte, ûtcél^rer un service pour lui, et, tout Protestant

qu'il était alors« lui fonda un anniversaire. Il fit aussi cette

épitaphe:

Pour écrire ea styles divers. Ce rare esprit surpassa tous les autres ; ià n'eu dis plus rieo, car ses vers Lui font plus d^honoeur que les nôtres (1)

0) Bistéire d$ l'Académie franfcnse, par Pabbé d'Olive t.

196 LE) ÉGBl VAINS NORMANDS AU Xyil« SIÈCLE.

Sarasin n'oublia jamais qa*il était Normand ; il saisit toutes les occasions qui se présentaient de louer le pays qui Tairait vu nattre. La charmante rivière de Dive lai fournit, dans son Ode sur la bataille de Lens» la comparaison suivante :

Comme dans le gras herbage, Od la Dive étend soq cours, Deux taureaux pleins de courage Combattent pour leurs amoura; Le moindre, prenant la fuite.

Se dérobe à la poursuite De son superbe vainqueur, Qui, dans la vaste prairie.

Mugissant avec furie.

Le chasse, et glace son cœur.

Il parle avec amour des beaux villages, des coteaux verdoyants, des prés, des bois qu'il parcourt, dans son Embarquement de Poissy :

Nous passons sous les ponts de Meulan et de Mantes,

Et nous voyons enfin, après cent tournoiements.

Le pays à pommiers des fidèles Normands.

Je ne décrirai point la beauté de^ v ijlages.

Ni les coteaux tout verts, ni les roches sauvages.

Ni les prés, ni les bois, ni tant d*aimables lieux,

Que les rives partoqt présentent à nos yeux.

N'oublions pas la chanson dans lacfuelle il yante le pays de Gaux :

Je le dirai, disant pays en Normand, l^e pays de Caux est le pays de Cocagne.

SABASm. 497

Et citons aa moins un couplet de cette joyense ballade :

Tons les mardis y sont de gras-mardis.

De ces mariiis Tannée est composée :

Cailles y yodI dans le plat dix à dix.

Et les perdreaux tendres comme rosée ; Le fruit y pleut, si que c'est chose aisée De le cueillir, se baissaut seulement ; Poissons en beurre y nagent largement, Fleuf es y sont du meilleur Tin d'Espagne, Et tout cela fait dire bardinrient :

Lb pats ds Cadx est lb pats nB Cocagne.

Sarasin avait, dans la dernière année de sa vie, composé un petit poème, qui atteste qu'an milieu d'une existence malheureusement en proie aux habitudes de la plus déplorable dissipation, et absorbée par des préoccupations propres à abaisser de plus en plus la dignité du caractère, il avait conservé tout son enjouement. U avait écrit, avec sa facUité et sa verve ordinaires, son Dulot vaincu^ ou la défaite des bouts-rimés, poème héroï-comique en quatre chants, composé, dit Pélisson, en cinq ou six jours (1).

Un mauvais poète normand, nommé Dnlot^ se plaignit un jour (c'était en 1639), en présence de plusieurs personnes, qu'on lui avait dérobé quelques 4)apiers, et particulièrement trois cents sonnets^ qu^l regrettait plus que tout le reste. Quelqu'un s'étonnant qu'il en eût un si

(I) Préface de Dtdot vaincu, dans les Œuvres de Sarasin, p. 117.

408 LES ÉCRIVAINS NORMANDS AU XYIl® SIÈCLE.

grand nombre, il répliqua que e^étaient des soMeU en ])lanc, c'cst-à-dirc les bouts-rimés de tous ces sonnets, qu'il avait dessein de remplir. Cela sembla plaisant ; et de ce que Dulot avait fait sérieusement, quelques gens d'esprit essayèrent de faire un objet d*amufement. Pendant quelque temps, on ne s'occupa dans les cercles que d'imaginer les rimes les plus bizarres, que l'on tâchait de remplir aussi heureusement et aussi facilement qu'il était possible.

On avait fini néanmoins par renoncer à ce jea frirole, lorsqu'on 1654, un sonnet composé sor la mort d*ùn perroquet, par un homme bien moins Mhistre^ dit encore Pélissott, par ses grandes charges qtte par ses grandes qualités (Fouqnet), vint ranimer jusque la fureur cette passion pour les bouts-rimés, que Ton pouvait croire éteinte. Sarasin fit, comme tous les beaux esprits du temps» son sonnet sur le perroquet; mais, comme ^'il eût été honteux d'avoir payé son tribut au mauvais godt, Il tourna on ridicule et Dulot et le genre misérable dont il était Tinvcntcur.

Il suppose que Dulot, auquel il donne pour père on fou, dont on parlait alors beaucoup, nommé Le HeMy (f).

(1) Dulot lui-même aurait pa, sans injustice, éire mis, contme

Le Heriy, aox PetHes-Maisons, 11 était prêtre et précepteor do fiU

de M. deTiliières. On s^aperçnt, dit Tdllemant, qu'il était fon»

fait révolter contre les bons vers la nation des Boutsrimes. Il les amène sous les murs de Paris conduits par quatorze chefs, qui sont les quatorze rimes que le sonnet sur le Perroquet rendait alors si célèbres. II décrit l'armée des bons vers auxquels la bataille est livrée dans les plaines de Grenelle, la défaite des Bouts rimes, les peines imposées aui vaincus, et enfin la mort deDulot, TÂcbillc ou le Turnus de cette plaisante épopée.

11 y aurait de l'injustice à examiner de trop près et à juger avec rigueur cette ingénieuse composition. Semblable aux brillants et spirituels entretiens qui faisaient rechercher avec tant d'empressement la société de l'auteur, elle n'avait aucune prétention littéraire, et n'était destinée qu'à l'amusement de quelques gens d'esprit

La Bruyère dit, avec raison, que Sarasin et Voiture (il 1^ met tous deux sur la même ligne) ont été précisément ce qu'ils devaient être pour l'époque dans laquelle ils ont brillé l'un et l'autre, c Ils ont paru, dit-il, dans un temps où il semble qu'ils aient été attendus. S'ils s'étaient moins pressés de venu:, ils arrivaient trop tard; et j'ose douter qu'ils fussent tels aujourd'hui qu'ils ont été alors. Les con-

Itrsqa'im jour qu'il était à Taotel à dire la messe^ il dit, en se retoarnant vers l'assistaDcie, ao liea de Dtminm vobiscumf « M. de TiUières, vous êtes un sot >. « La profonde méditation, dit CoUetet (IHscaurs du ionnei, p. 13), loi avait fait évaporer Tesprit. »

200 LES ÊGRlTAmS KORVANDS AU XVII^ SikCLE.

Tcrsationt légères, les contes, la fine plaisanterie, les lettre» enjouées et familières, tes petites parties oJ!i Ton était admis seulement avec Tcsprit, font a disparu ; et qu^en ne AUe point qu'ils les feraient revivre : ee que je puis faire en faveur de leur esprit, est de convenir que peut-être ils eicelteraientdans un autre genre. Mais les femmes sont de nos jours ou dévotes, ou coquettes, ou sérieuses, ou ambitieuses, quelques-unes même tout cela à la fois. Le goût de la faveur, le jeu, les galants, les directeurs ont pris la place et la défendent contre les gens d'esprit. >

Ijù célèbre écrivain semble considérer la société de son temps comme inférieure il celle qui appfaudbsait auxsail* lies et à T enjouement de Sarasin et de Voiture. Il paraît croire que Tesprit n'était plus qu^ine puissance déchue, 9r laquelle échappaient sans retour ramtorité et l'empire. Il se trompait : le temps n'était pas éloigné où un homme, qui, pendant un demi-siècle, tint entre ses mains le soep^ tre de Tesprit, prouvait que h Fhmce n'avait pas perd^ son goût pour ces vives et charmantes productions, qut avaient vafu tant d'admirateurs aux deux héros de rfiAtel Rambouillet,

PIEBfi£ Dii MSC.

LaTi&de Pierre Du fiosc» ministre du Saint-Evangile, à Caèn» de 4645 k ^iiS^f devr» occuper une place dans rUstoire dti pcoteslancismeeo NonnaDdieao XYII^ »icle. Je me propose de omsidérer sealOBseat kt rébquent minisUie de Gaen» dans ses rapports avec qiielques^ans de ses «anteioporainsu

PiemeDtt Bosc est né \ Bayeux^ le 21 février 4613. Il était Ib wiiqne: de aMtoe GuiUaiime Dn Bosc^ woM, au parlemesl! de- Rouen, mert^ en 1 65a;, et de Mvie L'Oôtetier, déeédée en i66^ Son^ pèie, maiiè deux iioisi avait e« treize enfiaiits. Pierre^ était le d.rnier te secoad Mt il se distingua; dan» les académies de Mootaninn et de SaoBnm De retenir à €ae% à mg^trois sns^ et demandé par rsglisar de Leodon^ il prêtera a» séjenr de cette viHe celui de son pays natal, où il fut eovoyâdéfiûitivtlneBit, apptele cuMoqMdef fVévièrest tent le «8^ nofembre f 615.

L' figHse d» CâMft était àov^ me dis^ ^m eMM^Mes dtt'iioyaumeb Elle ooflfq>trii an^nonbre^ de s^Ai^ Pilbts-

treBochart, alors dans tonte la Tigaeor de l'âge. Da Boscprit immédiatement une place distinguée dans cette cité , dont rUniversité était florissante et où abondaient les hommes de mérite. On reconnut en lai, aussitôt qu*il se fit entendre dans la chaire Evangélique, les qualités qui constituent l'orateur, une physionomie pleine de noblesse et d'éclat, une taille avantageuse, un organe sonore, une Toix pleine de douceur. Ses manières aimables , polies, engageantes, lui gagnaient les cœurs des grands et des petits. En le choisissant peur être leur représentant dans toutes les solennités, et Torgane de leurs grieis ou de leurs doléances auprès de l'autorité, les Protestants n'auraient pu trouver un interprète plus éloquent, ni plus habile. Sa renommée ne tarda pas à se répandre parmi les chefs les plus distingués de la religion réformée, soit à Paris, soit dans les autres parties de la France. Obligés de se concerter entre eux pour soutenir leurs droits, toujours contestés, et souvent menacés, les Protestants des diverses provinces se considéraient alors comme les membres d'une même famille, unis par les liens d'une même solidarité. Ils s'accoutumèrent de bonne heure à compter sur les talents et sur le dévouement sans bornes du pasteur de l'Eglise de Caen.

Il remplissait depuis trois ans ses fonctions, de manière à se concilier ki bienveillance des Catholiques, aussi bien que ceUe des Protestants, lorsque la ville fit, le 1 2 juin

16^8, au doc de LoagneYîUe, fiomaié goavcrnear de la Normandie» et k la belle et trop célèbre ABoe-Gene¥iè?e de BottrhoOf (KBur do grand Gondé« qu'il venait d'épooser en secondes noces, la magnifique réception dont les vers du poète Halley ont conservé le souvenir. Ce fut Pierre Du Bosc qui, au nom de ceux de sa religion, harangua la dudiesse» Bile était alors dans tout Téclat de cette beauté à laqaeHe ses contemporains ont rendu homraage^ et qui a été récemment l'objet d*one admiration rétrospective de la part d*un philosophe qui est surtout un émincnt artiste et un grand écrivain.

c Le portrait que la renommée a fait de vous, Madame, lui disait Db Bosc, est connu par toute la terre ; chacun y trouve tant de merveilles, qu'on ne peot croire qu'il ne flatte pas l'original, que quand on a le bonheur de vons voir et d'être téoMÛn de vos vertus. Alors on reconnaît que tout ce que la voix publique dit de Votre Allesse n'est qu'un petit crayon de ce que vous êtes ; et que Les plus vives couleurs donl on tâche de vous portraire, ne sont que des ombres et des obscurcissements. On ne sanrott jamais assex bien dépeindre cet agréable mélange de douceur et de majesté qui tempère' votre visage et qui donne de la hardiesse et de la crainte en même temps à ceux qui ont l'honneur d'approcher de votre personne. On ne sauroit exprimer cette adresse inimitable qui parait dans toutes vos actions ; cette brillante vivacité qu'on

admire dans vos paroles, cet air grave, pompeuXf qui fait respecter même votre silence. Surtout, de quel pinceau pourrolt-on représenter ccl esprit formé de la main des Grâces et cultivé de celle des Muses, qui né produit rien en vous que de judicieux, de délicat, d'éclatant, qui vous acquiert l'admiration du siècle, les ravissements de la Gour, les applaudissements des provinces, et qui a mérité les hommages des ennemis même, à Munsier, et les a soumis à vos pieds^ pendant qu'ils refusoient la paix à toute TEuropc* >

Ces délicates flatteries ne pouvaient déplaire à la priacesse qui, après avoir brillé parmi les. graves signaaires du traité de Westphalie, allait jouer un rôle plus éclatant, mais moins honorable, dans la guerre de la Fronde.

Les œuvres de Pierre Du Bosc contiennent deux autres discours adressés pareillement à la duchesse de Longueville, lorsqu'après quatre années de désastres, la France fut sortie enfln delà crise dans laquelle l'avaient plongée des cheis ambitieux, qui avaient couvert d'un faux semblant de dévoùment aux intérêts de la nation, les calculs de l'égolsme et de la cupidité. L'héroïne de la Fronde dut sourire plus d'une fois, en entendant les éloges prodigués par l'oruteur protestant à sa prudence et à sa haute sagesse, c L'on peut dire véritablement, s'écriait-il, que dans cette grande inondation de maux et de troubles qui

DU BOSG. 205

ont ravagé la France, en ces dernières années, monseigneur le Duc, votre illustre époux et notre sage héros, a été le Noequi a sauvé notre Arche, et conduit notre vaisseau si sûrement, qu'il a vu le péril sans le ressentir. Mais Ton peut dire aussi, Madame, que votre Altesse est cette agréable colombe qui est venue de loin nous assurer que le déluge est tout-^à-fait passé, qu'il n'y a plus rien à

craindre désormais, que tout est calme et serein dans le royaume, etc. »

Ces brillantes comparaisons et ces mensonges métaphoriques, qui sont la loi du genre, ne pouvaient avoir d'autre résultat que de faire valoir l'éloquence de Du Bosc, chargé de haranguer successivement tous les gouverneurs, lorsqu'ils vinrent, comme la duchesse, visiter leur bonne ville de Caen, le duc de Montansicr,en 1663, le doc de Roquelaure, en 167A, MJ^. de Matignon et de Tborigny, en 1675 et 1676. Le digne pasteur sut échapper quelquefois à la banalité des éloges qu'il était obligé de donner, en sa qualité. d'orateur officiel, en saisissant av^c finesse les cir* constances propres à caractériser heureusement le ipérite spécial de chacun de ces illustres représentants du pouvoir royal. Lorsqu après cette singulière Retraite du duc de Longueville^ dont saint Evremond s'est moqué d'une manière si spirituelle,, le comte d'Harcourt vint à Gaen s'assurer de la soumission de la Basse-Normandie, une circonsMince asse^ futile excita le courroux de l'irascible

206 LES ÉCRIVAINS NORMàNOS Ht XVU« SIÈCLE.

goavernenr et Du Boec fat obngè do reconrir, pour le calmer, à tontes les ressources de sofl éloquence.

Le Comte avait vonla doaner un bal chez les deaH>lselles de Boiigy, dont il occopail ThÔlel ; mais fl se vh arrêté dans son projet par Topposition qn'y apportèrent les ministres protestants, conseillés par ces dames. A ta nouvelle du refas des pasteurs, le comte s'était écrié : qw sHls le vmlaient traiter en Guisard, il agiraii de même à itùr égard, et les ferait périr.

Do Bosc, auquel se réunit le savant Bochart , alla le trouver et désarma cette vicèente colère; U se fit m^me un protecteur du gouverneur charmé de réloquence de sa parole et de l'aménité de son caractère.

On s'était iiafoitué à considérer le minisire de Caen comme un parfait orateur, ainsi que Is M disait, darns un poème latin composé en son honneur, en 1656, Lesaeur de Petiviile un des fondateurs de l'Académie de Caen, et membre de la Chambre de l'édit du pariement de aormandie.

Bn 1658 l'Eglise de Cbarenton voulut appeler dans son sein un homme qu'on jugeait digne de figurer^ sur un l^s grand théâtre, et dont les talents pouvaient rendre de grands services à la cause des religlonnaires. Bile lui députa M. Gâches un de ses pasteurs et M. de Massannes, pour rengager à accq>ter la place apn lui était offerte. Des lettres pressantes hil furent adressées, ii ce sujet, par Tqrenne et par sa femme, par mesdan^ de La Forco^ deU

DU BOSC. â07

Trémonille et de Roban. On lira aiec intérêt celle que loi écrifit Turenne :

c MonâeDry

r Cette lettre est pour tous témoigner combien je souhaite que vous ne tous opposiez pas à la prière que l'Eglise de Paris envoie faire au synode de Normandie et au Tôtre, afin qu'il tous accorde pour y Tenir exercer Totre ministère, lequd a été jusques id si approuTé de ceux qui tous connaissent, que j'esp ère que Dieu le bénira encore, à on accorde la prière que les députés de cette ^lise Tont faire. Gomme on n*a qu'à demander Totre consentement, je m'assure que tous aurez la bonté de ne pas le refuser, sachant très-bien que l'Eglise de Paris a besoin d'être soutenue. Je pense que la Tôtre et le synode de Normandie ont besoin d'être persuadés aTec bien du soin, pour TOUS laisser Tenir. Mais s'ils tous l'accordent, je ne toîs pas que tous puissiez trouTer de raisons Talables pour TODB en empêcher. Je tous assure qu'outre la joie que l'on en auroit icy, en mon particulier j'en receTrois une très grande satisfaction, et de tous faire connaître par toutes mes actions l'estime que je fais de Totre piété et de Totre mérite et combien je suis. Monsieur, TOtre affectionné serTiteur,

» TUBEItlVE. »

208 LES ÊGEIVAINS NOBMANDS AU XYII» SIÈCLE.

Pélisson, qoi l-aTait conoa à Montauban, lui écri?it, de son côté, et lai témoigna josqa'à qael point sou mé* rite était partout en honneur, c Quand je compare, lai

disait-il, tos actions éloquentes, où vous acquérez tant d*amis à Dieu el tant de gloire à votre nom, avec ces

autres petits ouvrages qui m*ont fait connajure depuis quelques années, il me semble que je voy en vous Alexandre au milieu de ses conquêtes, et en moi cet homme qu'on lui présenta un jour, et dont il récompensa l'inutile et ridicule industrie, d'une mesure de millet. >

Dans une autre lettre, plus pressante encore, Pélisson employait les termes les plus pathétiques pour Tarracher à la ville de Gaen et l'engager, disait^il, à se dévouer à la sainte cause, qui avait besoin de défenseurs comme lui :

c Je vous dirai sans façon, et comme un homme qui vous écrit à la bâte, ce que je ferois si j'étois à votre place. »

c Premièrement, je louerois Dieu d'avoir béni mon wlr nistère et de m'en donner des preuves, non-seulement par l'affection de mon église, mais aussi par la recherche de celle de Paris. Après cela je regarderois avec quelque ressentiment (reconnaissance) les témoignages que celte dernière m'auroit donnez de son estime. Je ne dis pas que je voulusse oublier ce que je devrois à la première, ou conce^ voir d'abord le désir de l'abandonner, mais au moins je penseroisque quelque chose qu'il plût ^ pieu d'ordonner

de ma ¥Ocation« il me feroit la grâce sans doute de trouver partout ma patrie, partout la même douceur et la même satisfaction. J'attendrois donc avec patience, et, si je le puis dire, avec une ipdifférence chrétienne, ce que mon Eglise et ce que le synode, son supérieur, résoudroient de moy, sans favoriser par mes actions ni par mes discours, ni Pun ni l'autre des deux partis. Mais si l'affaire se réduisoità ce point que mes propres juges me fissent juge moimême de ce que je devrois devenir, alors je me dépouillerois autant qu'il me seroit possible de toutes mes affections et de toutes mes inclinations naturelles. Je n'aurois plus ni père ni mère, ni frère, ni sœur, ni femme. Je ne pense« rois plus du tout, ni à tout ce qui pourroit me plaire à Gaen, ni à tout ce qui pourroit me toucher à Paris. Je regarderois donc auquel des deux ces talents, que les uns désirent et que les autres veulent retenir, pourroient être les plus utiles à la gloire de Dieu et de son service. »

S'il ne s'était agi que de faire le sacrifice des affections de famille et des préférences naturelles données à la patrie, comme le réclamait Pélisson, alors aussi zélé pour -la cause des Protestants, qu'il devait l'être plus tard pour ceUe du Catholicisme, Pierre Du Bosc, non moins fervent dans sa foi, n'aurait pas résisté. Mais le sentiment du devoir l'attachait au troupeau confié à sa garde, et il refusa de se séparer de son Eglise. Le séjour de Gaen devait d'ailleurs lui être cher et précieux à plus d'un titre.

2i0 LES ÉCBIYAINS KORMARDS Â0 XVIl« SIÈCLE.

Il avait épousé, en premières noces, mademoiselle Marie Mojsant, fiUe de Gaillanme Mojsant, boargeois de Gaen ; et, en secondes, mademoiselle Anne de Gahaignes, fille de M. Etienne de Gahaignes, écuyiyr, sienr de Verrières, docteur et professeur en médecine dans l'unifersité de Gaen. La première était morte en 1656, laissant nn fils mourut en 4676, lieutenant de la mestre de camp du régiment de Schomberg , et une fille mariée en Normandie à Micnel Néel, écnyer, sieur de la Bouillonnière, dont elle a eu plusieurs enfants. La seconde femme de Pierre Du Bosc ne lui donna qu'une fille, mariée en Hol* lande à Philippe Legendre, dont elle eut trois enfants. Hais tous ces liens, quelque puissants qu'ils fussent, n'étaient pour lui^ comme il l'écrivit à Pélisson, que des considérations de la terre ; il obéissait, en restant à son poste, à des sentiments d'un ordre plus élevé.

Le premier sermon que Du Bosc fit imprimer, à la sollicitation de la duchesse de la Trémouille, et dont le titre était: lès larmes de Saint Pierre ^\ui attira une persécution dont le crédit du duc de Longueville eut bien de la peine à le garantir. Il faut avouer que l'irritation causée par ce sermon n'était que trop légitime. Il prouve jusqu'à quel degré d'inconvenance l'ardeur de la lutte entraînait les plus modérés. Du Bosc, attaquant le mystère de l'Eucharistie, reprochait aux Catholiques d'adorer un morceau de pain en la place de Notre Sauveur, et de ré-

DU BOSG. 211

duire ce divin Rédempteur soys une hostie, oU it est au plus bas degré de Vignominie, et où d^un Dieu souverainement adorable on fait un objet de scandale et de mépris qui ne peut se défendre seulement de la vermine.

Le rétablissement de Charles II snr le trône d'Angleterre, en 1 660, fut, ponr Du Bosc, Toccasion d'une lettre écrite à M. Bré?in, chapelain du roi. Il témoigne un profond respect pour les puissances de la terre. Il regarde les rois comme les images vivantes de la Divinité et comme marqués du sceau de Finviolabilité. Le quatrain suivant^ que je trouve parmi ses poésies latines, atteste les sentiments dont il était animé, à Tégard des auteurs de la révolution, qui fit monter le malheureux Charles I«r sur Téchafaud.Ilest dirigé contre l'auteur An Paradis perdu,

Nil mirum, rabido si reges impetit ore

MUto : vocat reges pagina sacra Deos :

Est Atkeus MUto , regam hinc acerrimus hoitis ;

Vailet quippe omnes loUere posse Deos.

Cependant plusieurs signes précursenns des orages que devait fsiire éclater plus Urd la révocation de ledit de Nantes commençaient à se manifester sur tous les points de la France, où Ton professait la religion réformée. Un sermon sur la Grâee^ prononcé par Pien^e Du Bosc, en 1661, servit de prétexte aux ennemis qu'il s'était attirés

212 LES ÊGRl VAINS NOBMANDS AU XVn« SIËGLE.

par son mérite et son Inflaence, et, il faut bien le dire aussi, par la hardiesse de ses attaques. Par une lettre de cachet, envoyée par M. Du Gué^ intendant de Gaen, il lui fut enjoint de se rendre à ChAlons. Dans le mémo temps, on exilait M. de Jussau de Castres à Cahors ; M. de Fautras il Loudun. c Je crains bien, lui écrivit alors le marquis de Ruvigny, député générai des Eglises réformées, et défenseur intiitigable de ses coreligionnatres, que votre mérite ne soit tout votre crime, et qu'ainsi votre peine ne finisse pas de si tût. > Turenne écrivait, de son côté, à M. Gâches : c Qu'il connaissoit le mérite et Tinnocettce du pasteur de Gaen, mais qu'il craignoit bien que les Jésuites de cette ville ne travaillassent à le faire changer d'Eglise. L'on n'en vonloit au berger, ajoutait<-il, que pour dissiper le troupeau* »

Du Bosc reçut à Ghàlons le plus honorable accueil ; l'évéque lui-même, de la maison du Herse-Vialart, loi témoigna beaucoup d'estime, le fit souvent manger à sa ubie et l'admit dans son intinâté. U lui faisait visiter un jour son palais, dont les appartements étaient superbesi et l'ameublement somptueux^ et U le pria en souriant, de lui dire si toute cette magnificence et ce luxe lui parais* saient bien apostoliques. Du Bosc, qui ne vonlot ni désobliger son hôte, ni renier ses principes, hil répondit pnr nn diêtingno que n'aurait pas désavoué le P* BiHe, ce jésuite de Gaen, dont a parlé l'auteur des Proffindaleê :

« qa*en sa double qualité de comte et d*évèqne dé Châlons, le prélat avoit des droits et des privilèges tout antres que ceux de TEpiscopat^ et qu'il ne Toyoit rien dans sa maison qui fût au-dessus de la magnificence convenable à un pair de France. >

Pendant son séjour dans la même ville, Pierre Du Bosc eut la douleur de voir mourir entre ses bras Perrot d'Âblancourty l'auteur de ces élégantes traductions que les contemporains nommaient de belles infidèles, avec lequel il s'était lié de la manière la {dus intime. On rapr porta à Louis XIY, qui avait refusé autrefois d'accorder à d'Âblancourt une laveur que l'on sollicitait pour lui, « ne pouvant s'intéresser, disait-il, à un homme qui professait une autre religion que la sienne i , que cet écrivain distingué était mort en désespéré. C'était dans de pareilles diqxMsitions, ajoutait-on, que mouraient tous les protes^ iants. Du Bosc, dans uae lettre écrite écrite à Gonrart« avec lequel il demeura lié pendant tout le reste de sa vie,

réfnta victorieusement cette caloomie.

L'exil de Pierre Du Bosc se prolongea pendant sept ^mois, malgré les démardies 6ites en sa faveur auprès du roi par le duc de Montausier, par Turenne, par Béringhen, premier écuyer du roi, et par Euvigny. Ce ne fut qu'après avoir In une lettre adressée à M. de la YrilUère, par le pasteur de Gaen^ i|ue Louis XIY consentit à sou retour en Normandie; et même par une faveur qui prouve tout

214 tE8 ÉCRIVAINS ROBHANDS AU XVUe SIÈCLE.

le cas qu'il faisait de loi» il lui fit expédier une lettre de Cachet doot la rascription portait : A notre cher et bienaimé Du Bosc, ministre de Gaen; elle était ainsi conçue :

< Cher et bien aimé,

9 Nous TOUS avions cy-devant ordonné d'aller en notre ville de Cbâlons en Champagne, et y demeurer jusqu'à nouvel ordre* Maintenant, ayant été informé, non seulement de votre obéissance, et de la maladie qui vous est survenue, mais aussi reçu de votre part des assurances de votre fidélité et affection, nous vous faisons cette lettre pour vous dire que, pour toutes ces raisons, nous vous permettons de retourner en notre ville de Caen, et d'y reprendre vos fonctions de ministre, à la charge que vous vous contiendrez dans le devoir et dans le respect que vous nous devez ; et tiendrez à l'avenir une si bonne conduite, que nous en ayons tonte satisfaction ; à quoy nous vous exhortons. Donné à Versailles le 15 d'octobre 166ft. Signé Louis, et plus loin Pheuppeaux. »

Sa rentrée à Caen donna lieu à des fêtes et des réjouissances publiques. Il témoigna, la première fois qu'il monta en chaire, sa reconnaissance pour le Roi, et, le bonheur de se retrouver au milieu de son troupeau, dans un sermon dont le texte était : c He voici. Seigneur, avec les enfanu que tu m'as donnés. »

DU BOSG. 215

Un événement tragique, dont ce retour fnt Toccasion, dat cependant altérer sa joie et Taffecter fort désa^éablement. « Un gentilhomme normand de la religion romaine, dit Philippe Legendre, voulant prouver combien était grand son zèle pour les pasteurs de la religion réformée^ et solenniser le retour de Du Bosc par une débauche, prit deux cordeliers qu'il fit tant boire, qu'il y en eut un qui monrut sur le champ. Il alla voir M. Du Bosc le lendemain, et luy dit qu'il avait cru devoir immoler un bouc à la joie puUiqne; que le sacrifice aurait été plus raisonnable, s'il 9Tait été d'un jésuite, mais que son [offrande ne lui devait pas déplaire, quoy-Hju'elle ne fût ^que d'un cordelier. »

Le biographe de Du Bosc ne nous dit pas comment le pasteur de Gaen accueillit ce singuler témoignage de dévouement à sa personne. Lui-même paraît avoir trouvé la plaisanterie de bon goût. Le ton leste et dégagé avec lequel il la raconte, atteste combien était profonde Tlnimitié qui existait entre les protestants de Caen et les défenseurs de la religion romaine.

Ces inimitiés réciproques se manifestèrent par de nouveaux faits. Du Bosc fut accusé, en pleine chaire, par un prédicateur du Collège des jésuites, dans L'église cathédrale, d'avoir mal parié contre l'honneur de la Vierge. Nous ne savpns pas jusqu'à quel point cette attaque était fondée. L'intendant de Gaen fit venir le .prédicateur chez

216 LES ÊGRIYAINS ROailANDS AU XYI1« SIËCtE.

lui, et, en présence de Bochart et de Du Bosc lui adressa une irive mercuriale. Un nouvel intendant vint rendre la position des pasteurs protestants beaucoup plus difficile. Il seconda de tout son pouvoir les efforts du clergé pour renverser leur église, et Ou Boscfnt forcé de faire de fréquents voyages à Bayeux pour aller répondre devant révéquct de tous les griefs dont ses coreligionnaires étaient l'objet

En 1666 mourut la princesse de Tnrenne, et Du Bosc déplora une perte à laquelle tous les Protestants furent sensibles, dans les lettres pleines de cœur qu'il écrivit à Turenne et au duc de la Force, père de la duchesse* Les cenvres de Du Bosc contiennent une longue lettre, due à la plume de cette femme distinguée par ses vertus autant que par l'élévation de son esprit ; elle mériterait d'être publiée. Le commerce épistolaire qu'entretenait Da Bosc avec Gonrart continuait toujours ; leurs lettres roulent sur des sujets purement théologiques. Le père de l'Académie française, dont Boileau a vanté le silence prudent, et que Sarasin appelait le goutteux sans pareil, était aussi eo correspondance avec des personnes de Gaen, pour lesquelles Du Bosc professait la plus grande estime, Mmes de Saint-Gontest et de TiUy, qae nous trouverons plus tard fidèles à leur religion et à leur amitié pour Du Bosc. C'est pour répondre aux observations faites, soit par Gonrart, soit par Mme de Saint-Gontest, que le ministre caennait composa de très-remarquables dissertations sur certains

DU BOSG. 217

textes obscnrs de l'ancien et dn nouveau Testament. Une des meilleures est celle qu'il adressa à Mlle de la Snze, Taimable fiDe de cette belle Henriette de Goligny, qui airait changé de religion, afin de ne voir son mari ni dans ce monde ni dans Foutre. Il est difficile de rien imaginer de pins sensé que les conseils que le Pasteur de Gaen donne à la jeune fille qui, sur la hante réputation dont il jouissait parmi les Protestants, lui avait écrit pour se placer sous sa direction spirituelle.

Les temps approchaient où les Églises réformées allaient plus que jamais avoir besoin de l'active intervention de P. Du Bosc, et où son éloquence, grandissant avec le danger, dut lui mériter la reconnaissance de ses corréli" glonnaires et faire l'admiration de ceuxrià mêmes qui étaient bien déterminés à n'en tenir aucun compte.

Les Eglises de Normandie choisirent Du Bosc, en 1668, pour être auprès dn Roi, l'interprète de leurs plaintes, au sujet de la déclaration de 1666. Il était à Paris pour s'ac* quitter de cette haute mission, lorsqu'il apprit que le Roi se disposait à supprimer les chambres de l'Edit de Paris et de Rouen. Le consistoire de Gharenton se réunit aux députés de Normandie et demanda, comme eux, une audience au Roi. Mais Louis XIY déclara qu'il n'entendrait que Pierre Du Bosc. Gelui-ci se rendit, le 27 novembre, au palais des Tuileries, avec M. de Ruvigny. Les détails de cette entrevue de Pierre Du Bosc méritent d'être rap«

216 LES ÊCRIYAIMS NOBIIANDS AU XVUP SIÈCLE.

lui, et, en présence de Bochart et de Da Bosc lui adressa une vive mercariale. Un nouvel intendant vint rendre la position des pasteurs protestants beaucoup plus difficile. Il seconda de tout son pouvoir les efforts du clergé pour renverser leur église, et Ou Bosc fut forcé de (aire de fréquents voyages à Bayeux pour aller répondre devant Tévéque, de tous les griefs dont ses coreligionnaires étaient l'objet

En 1666 mourut la princesse de Turenne, et Du Bosc déplora une perle à laquelle tous les Protestants furent sensibles, dans les lettres pleines de cœur qu'il écrivit à Turenne et au duc de la Force, père de la duchesse. Les enivres de Du Bosc contiennent une longue lettre, due à la plume de cette femme distinguée par ses vertus autant que par l'élévation de son esprit ; elle mériterait d'être publiée. Le commerce épistolaire qu'entretenait Du Boec avec Gonrart continuait toujours ; leurs lettres roulent snr des sujets purement théologiques. Le père de l'Académie française, dont Boileau a vanté le silence prudent, et que Sarasin appelait le goutteux sans pareil^ était aussi eu correspondance avec des personnes de Gaen, pour les* quelles Du Bosc professait la plus grande estime, SImes de Saint-Gontest et de Tilly, qae nous trouverons plus tard fidèles à leur religion et à leur amitié pour Du Bosc C'est pour répondre aux observations faites, soit par Gonrart, soit par Mme de Saint-Gontest, que le ministre caenoais composa de très*remarquables dissertations sur certains

DU BOSG. 217

textes obscurs de randen et da nouveau Testament. Une des meilleures est celle qu'il adressa à Mlle de la Suze, Taimable fille de cette belle Henriette de Goligny, qui avait changé de religion, afin de ne voir son mari ni dans ce monde ni dans f autre. Il est difficile de rien imaginer de plus sensé que les conseils que le Pasteur de Gaen donne à la jeune fille qui, sur la haute réputation dont il jouissait parmi les Protestants, lui avait écrit pour se placer sous sa direction spirituelle.

Les temps approchaient où les Églises réformées allaient plus que jamais avoir besoin de l'active intervention de P. Du Bosc, et où son éloquence, grandissant avec le danger, dut lui mériter la reconnaissance de ses corréli" gîonnaires et faire l'admiration de ceuxrlà mêmes qui étaient bien déterminés à n'en tenir aucun compte.

Les Eglises de Normandie choisirent Du Bosc, en 1668, pour être auprès du Roi, l'interprète de leurs plaintes, au sujet de la déclaration de 1666. Il était à Paris pour s'ac* quitter de cette haute mission, lorsqu'il apprit que le Roi se disposait à supprimer les chambres de l'Edit de Paris et de Rouen. Le consistoire de Gharenton se réunit aux députés de Normandie et demanda, comme eux, une audience au Roi. Mais Louis XIY déclara qu'il n'entendrait que Pierre Du Bosc. Gelui-ci se rendit, le 27 novembre, au palais des Tuileries, avec M. de Ruvigny. Les détails de cette entrevue de Pierre Du Bosc méritent d'être rap«

220 LES ÊGRIYAINS NORMANDS AU XYIP SIÈCLE.

que la prudence et la justice de Henri-Ie-tirand avoieut voulu prévenir. >

« Quelle jqslice, après cette suppressiou,pouYoiertt-ils attendre des parlements? si, pendant que les chambres de TEdit subsistent, ils se donnent tant de licence , s'ils frappent de si grands et de si rudes coups, que sera-ce quand il n*y aura plus rien à leurs côtés pour leur retenir lebras?... Gominent pourroit-on espérer qu'ils gardassent TEdit, puisqu'ils ne seront entrés dans la connaissance des affaires des Réformés que par une grande brèche faite à cet Edit? Entrer dans un lieu parla brèche, ce n'est pas le moyen de le respecter, n^ais de s'y permettre toutes choses. >

Ce qui paraissait à Du Bosc le plus grave, dans l'annonce de cette suppression, c'est que les Protestants y verraient l'anéantissement de la seule garantie qui leur restftt encore.

« Au nom de Dieu, Sire, écoutez en cette occasion nos gémissements et nos plaintes ; écoutez les derniers mots de notre liberté mourante ; ayez pitié de vos pauvres sujets qui, depuis un long temps, ne vivent presque plus que de leurs larmes. Ce sont des sujets qui ont pour vous un zèle ardent et une fidélité inviolable. Ce sont des sujets qui ont autant d'amour* que de respect pour Votre Auguste Personne, en qui te Ciel, par une largesse incomparable, a répandu ou plutôt rassemblé ce qu'il a de plus rare, de

plus majestaeux et de plus aimable. > — t C'est Hcnrile-Grand lui-même, ajoutait-il en terminant, qui vous sollicite en notre faveur. Il vous demande la conservation d'un édit qui est le plus grand ouvrage de son exquise sagesse^ le doux fruit de ses travaux, le principal fondement de Tunion et de la concorde de ses sujets et du rétablissement de son état, comme lui-même s'est exprimé dans le préambule de cette loi solennelle. Nous n'ajouterons rien, Sire, à cette recommandation si puissante, et nous finirons en priant Dieu qu'il donne 4U petit-fils encore plus de vertus et plus de gloire qu'au grand-père, et que prolongeant ses années bien au-delà de celles de son invincible aïeul,, il ne le retire 4u monde que quand les dernières bornes de la vie humaine lui feront souhaiter d'aller dans le Ciel posséder une meilleure couronne que celles de la terre. >

Louis XIV^ qui l'avait écouté aviK^ nue grande 9tteu- ^Qn,lai fit la réponse 1^ pluç bienveillante; et Du Dose ^yapt obtenu la peripission d'appuyer par de npuvelles raisons la req^ête qu'il venait de lui adresser» tçrn^iina par quelques mots parti? du cœuft do^t le monarque fut vivement touclté^ c Faites-moi la grâce, Sjre, de crpire que je ne dis point ceci comme ministre'; je ne donne rien à mon caractère ni à ma religion. Je dis les choses comme ejles sont. Vous tenez la place de Dieu, et j'agis devant Yojlre Majesté cçmme si je voyais Dieu lui-mênae, dont

222 LES ÉCBIYAINS NORMANDS AU XYII^ SIÈCLE.

VOUS êtes l'image. Je proteste saintement en votre présence que je dis la vérité telle qu'elle est. — c Eh bien ! j'y penserai; oui, je vous promets que j'y penserai, > dit le Roi, avançant d'un pas pour faire connaître à Du Bosc qu'il pouvait se retirer. Celui-ci le fît en marchant toujours à reculons jusqu'à h porte du cabinet, où il fit une profonde révérence. Louis XIV y répondit par une inclinaison de tête, considérée par le ministre de Caen comme une grande faveur et comme de boà augure.

( Madame, dit Louis XIY en entrant quelques instants après chez la Reine, je viens d'entendre l'homme de mon royaume qui parle le mieux. >

Cependant, malgré l'admiration témoignée par le Roi à l'homme qui parlait si bien, la suppression des Chambres mi-parties fut prononcée comme nous allons bientôt le voir. Louis XIV était alors, sauf en de rares exceptions, grâce aux sages avis de Golbert, fidèle aux traditions d'Henri IV et de Richelieu. 11 fut bientôt entraîné par Louvois, son mauvais génie, dans celte série de mesures fatales qui firent de la dernière période de son règne la conlre-pariie de ces glorieuses années, pendant lesquelles il avait rendu la France aussi florissante à l'intérieur qu'elle était redoutée et admirée des différenles nations de l'Europe.

Devenu l'objet d'une attention particulière, en raison même de l'importance de la mission qu'il venait d'accom-

piir, Du BoaQ ei^t à latter çontpe leis iostanq^ qui fareut ÙleB poor le retenir k Fari^ Les Réformés comprenaient eoaibieiu poavait être ntUe 4 leur cause la prése^;^ du BQÙoiBtre éloquent et zélé qui avait su se faire auprès des hwimes <fai poqvaif me pteee si lipnorablQ, Ji'arçbevéque de PariK supplia lie Bol de s*Qpposer à ce qu'un homme aussi dangereux pqr lis crédit dont il imi9$aii vint s*é|«iblir dajQ^ la métropole, Vais Du Bosc était fermement féji^ ^ rester ^ Ca$o Qt à ne poiut abandoniier la direction dfi troupf^^n fi#le qnj, dés qu'on parlai^ àf^ 1^ possibilité # son départ, s'empressait de lui adresser pour le retenir 1^ plus pnessaniçs et les fdqs aOèctueuses requêtes, lie prpj/et 4'9lMtttFe 4éfiiûMvement une religion qui» d'aftf!^ r«stima,ti/9a 4^ Pu Bptpc lulTmâme» ponvait compter alons 3^0pQ,(K>Q 0'^4bârents en Fxapcj^, preA9^ de plus en plus faveur parmi les conseiller^. 4^ la jÇQUr

r9P9(^ Pè8 r^lW^ ifi73. Pu ^ fitf ipform^ m ¥ne pefsonne ^uî le Um^ 4e^ Pmeesse d^ tirent^ < .tpe llMeutioA 4u &m élMt de WA^r Ha j^gîpn pipteiyuMe piiilwi 0* il la iMinm^t. p H* 4e Vsiii^teti m ^vib d<HH»i^ riimnpa^ # r^^fiteiir /^ 9r»ni^bwret

Jl i»',en r^^din; w» pQJw4f^<^Q^ jlM!q?»>o 4eriiier mm9t^ tes 4dpiII9 4« «!P fiWel^giwwSç», fit o^ ^ y^t, >

1«9 me^ iipr^ i^ aq^i)^, }|^^ )#f «^fi^Mie^ ^«4^ ^P

22/t LES ÉCRIVAINS NORMANDS Al] XYII» SIÈCLE.

et réclamer instamment, an nom de la justice et de l'humanité, contre les mesures iniques dont ils étaient l'objet.

Pendant les dix années qui précédèrent la révocation de l'édit de Nantes, il fit quinze fois le même voyage, sans se laisser jamais décourager par l'insuccès de ses démarches et l'inutilité de ses efforts. Ce qui ressort le plus clairement du récit de ces voyages en cour, c'est la vive et respectueuse sympathie que lui valut sa courageuse persistance, non-seulement de la part des délégués des divers synodes de France, mais de la part des hauts fonctionnaires auxquels il venait apporter ses doléances. Charmés de son éloquence noUe et persuasive, et de la parfaite convenance de ses discours, ceux-même qui étaient le plus fermement décidés d'avance à n'en tenir aucun compte^ ne cessèrent de l'accueillir honorablement et de l'écouter avec déférence.

Plus d'une fois il eut à se défendre contre les sollicitations les plus vives et è repousser les offres brillantes que lui firent les Ministres, pour l'engager à changer de religion. On comprend tout le prix qu'on aurait attaché à la conquête d'un tel homme, c Le Roi, lui disait le chancelier de Ghftteauneuf, éprouverait la plus grande joie s'il consentait à lui donner ce témoignage de respect pour ses volontés. L'intérêt bien entendu de la Emilie, la certitude de voir ses enfiints comblés plus tard, comme lui^ d'honneurs et de dignités, ne devaient-ils pas le faire sérieuse-

ment réfléchir sur les propositions qai lui étaient faites ? N'était -il pas dommage qu'un orateur illustre, qu'un grand homme comme lui, demeurât dans un état si audessous de son mérile» tandis qu'il pouvait aspirer à tout? »

Le Ministre ajoutait qu'il pouvait disposer de ZiOO,000 écus pour dédommager ceux des pasteurs qui voudraient se soumettre. L'âme de Du Bosc était trop élevée pour qu'il y eût de sa part beaucoup de mérite à ne pas se

vendre. Il répondit avec fermeté que le Gouvernement

lui-même savait bien qu'il .ne gagnerait par l'emploi de ces moyens de corruption qu'un petit nombre d'hommes méprisables.

Les discours, les requêtes et les placets successivement présentés par Du Bosc an conseil du Roi ou aux ministres signalent chacun des pas faits par Li volonté immnable qui avait résolu l'abolition de la religion réformée pour arriver au but définitif.

Sa première requête avait pour objet la suppression des Chambres de l'Edit de Paris et de Rouen. Celle de Rouen, d'après l'édit de Nantes, devait se composer de douze conseillers, au nombre desquels était un membre de la religion réformée.

Cette sappression éiait une infraction faite à un point clair, formel et absolu de l'édit : c'était l'abolition de l'édit lui-même, dont cette clause essentidle pouvait être consi-

326 LES ÉCRITAIRS KOBU^MDS AU XTIi« SIÈCLE.

dirét comoM rftme. Les ordonnaQces, disait Du Base (1), sQiit des lois mortes, «fins le niag;istnit chargé de les faire exécuter, L'étabUsseiaeot de ces Chambres règne si fort dans redit, qu*U s'étead à tOQS ses arUdes ; de sorte qpe, s'il n'y a plus de Chambres, il n*y aura plus de sûreté pour ceux de la religion reformée. Des 9? articles qui composent r£dit de Nantes, il y en 9 38 qui concernent expressément les Chambres qu'il a ordonnées. Les Protestants se trouveront donc livrés i la rigueur des juges ceclésiastiques« qui sont leqrs parties formelles et leurs ennemis déclarés T Parmi ces ecclésiastiques, il y a des archevêques et des évêques ayant séance 2m Parlement, quand il leur plaît d'y prendre place. Et parmi ceux qui y Mistent ordinairemeiU et qpi sont pooseillers-clercs, la phypart août ou çiirés, pp cbwp^i^i on doyens, pfir coiii^ séqœot engagés pêx tour opraciére ^ leur pro^îon i

nm^ aitx penovnes et §«x aiCf^s de oiiux 4oQ|^ h niinp passe dans leur esprit pour un sacrifice agréiJble à Dteli- P

* U r^^lement fût par S^nrii Jiv, f^ t$99, pour TiâtahHmw9X 4e h Qr^nde Gbftfobr^ d^ Ji*édit 4e IVi>mei^ pç^- UHtque ipand «eux é^ b ffffUgM>4 r^^m^o TOfidrojent

alkr à ta Qrv9^ i;bmbf^4 Mw toa ^c^i^mtiiqf^f ^w

exception et sans expression de cause, s'ahstii^i^iitovit 4e

(1) Reeoeli desœnn^ de Do Bosc, l*'T<yiaine, puMié i Itot- Ustimf Om Bmisr Mmi, eai«M« v^ têh

DU fiOSC. 227

la connaissance de leurs affaires. Pourroit-on espérer que des ecclésiastiques dans le préjugé de leur zèle conservassent ceux des temples dont la légitinie existence seroit contestée» puisqu'ils en jegardent l'érection avec horreur? La suppression de la Chambre rendroit la position des réformés pire aujourd'hui qu'elle ne l'étoit dailsles temps les plus difficiles, puisque dès l'année 1570» sous le règne de Charles IX, ils pouvoient récuser quatre officiers, soit présidents, soit conseillers, dans chaque Chambre du Parlement de Paris, et six dans celui de Rouen et dans les autres, à raison de trois pour chaque Chambre^ Par suite de cette suppression, enfin, les réformés devront se croire bannis du royaume, puisqu'ils n'y trouvent ni liberté de conscience, ni sécurité. >

La requête fut lue; un semblant de discussion eut lieu devant le délégué général, M. de Ruvigny, et les Chambres de l'édit furent supprimées. On laissa seulement aux Protestants la faculté de récuser deux ecclésiastiques.

Dans le dessein de fermer les temples et de dissoudre les assemblées des Protestants,* le gouvernement fit rechercher par des commissaires départis dans les diverses provinces, les titres de toutes les églises et le Conseil du roi dut prononcer sur le sort de celles qui devraient être supprimées.

<( Mais, dit Du Bosc, dans une nouvelle requête, ces commissaires sont catholiqu?s; ils peuvent contester les-

228 LES ÉGRIYAINS NORMANDS AU XtU« SIÈCLB.

titres le8pli]9 aathenUqnes ; ils s'en rapporteat, pdor prononcer, aux témoignages des parties les plus iniércs* sées i la démolition de nos teofiples. Sar soixaote-et-nae ^^lises qui étoient dans le Ppitoa, le commisaire catho* Uqoe n'en avoit conservé qu'une seule. Le Conseil du roi ¥oiil«t bien étendre cette ia?enr i trei^, mais soixante , mille personnes b'qu furent pas moins privées de Texer^ ôee de l^ur religion, Daos le Pays de Gex, sur vingt-deai^ temples, on n'en a épargné que deux ; dans la Guyenne, sur qaatre-*Tingts lieux consaerés à l'exercice du culte, trois ool été exceptés de la rigueur du portage. En Bretagne, il ne reste plus que le temple de Vitrée L'édit de Nantes 9 dans son article 29, fait une mention expresse de l'église de GbauTîgny, en Poitou : on Ta supprimée comme contraire \ Fédit méfne qui éUblissoit ^onr titre de bi manière b plus formelle. Des CQmnûasaires, successivement enviées en 1599t eo 1611 » et en 1620, avoient déjà pnHsédé à des enquêtes sur les tem^des. Tous ceox qui avoient été cqnservés |ie l'avoieiit-ils pas été légitimement? »

Du Bosc rappdait enfin les termes mômes de la déclaration donnée par Louis XIV en 1630 et qui portfi que ceux de la H, P. R. ne pourront être troublés en l'exercice de leur religion, en la possession de Icars temples, ni en toutes les autres concessions à eux accordées, et qu'ils en jouiront tont ainsi et en la même forme qu'ils faisoient lors

du décès du feu roi, saûs qu"û y âoit rien iàtiôvé I leur préjudice.

Cette requête eut le inédàé sort que h préGédeiite« Trois cents temples protestants furent démolis en dit an$.

Du Bosc et ses coréUgionâdires ne forent ptà plus heureux dans les tentatives qti'Sis firent pour conserver les écoles de Puy-Laurens et de Samnur. £n snj^^rhnanl les académies, on rendait impossible l'enseignement de la Théologie et pat conséquent la formation de nouveaux ministres. Les înléiréts teniporels des Protestants h'ëtaiem pas en tin moinis gratod péHl que )enrs intérêts intdlettuels et moraiix. Ils avaient des cônsnis châirgés dans un grand nombre de villes de défendre léttrs droits. On seilgea à les supprimer.

« Queire sûreté poiirroit-it y avoir pont notis, dit Du 3o6C, si nous perdons cette garantie? Né serons-noifê pas désormais à là merci d^ nos ennemi», lorsque! s^agirià de la

répartition des tailles et des charges publique! Qnel sek'â noire recours contre les vexations de tout genre auxquelles hoo^ allons nous trouver exposés ? »

Les l^arlements, et en particulier, celui de Rôtfen, nbh contents d'appliquer dans toute leur rigueur les règlements conçus dans le but de mettre à néant les gak'àïîtîës consacrées par YéHt de Nanteâï, ne cessaient de provoquer contre les Réformés les mesurés les plus acerbes. En vertu d*une déclaration de Louis XIV, lès enfant» «pt>>ârtei$« ii

230 LES ÊCBIYAIKS N0BMAMD8 AU XT1I« SIÈCLE.

I3 religion réformée poUTaient être admis aux arts et métiers, dans les formes établies pour les apprentissages et les chcb-d'œuvre. Mais le Parlement décida que nul maître de ladite religion ne pourrait être admis comme garde des métiers. C'était fermer la porte aux jeunes apprentis de la communion protestante, puisque tous les gardes des métiers étant catholiques ne manqueraient pas d'en exclure tous ceux d'une religion contraire à la lenr.

|Le Parlement de Rouen ne fut pas moins séyère, en ce qui concernait les médecins et les avocats. Il décida que le nombre des médecins de la religion réformée serait réduit à deux, pour chaque grande ?ille, et celui des avocats à deux, ponr chaque bailliage. Il ne devait y en avoir qu'un seul dans chaque vicomte.

Toutes ces rigueurs donnèrent lieu ii autant de réclamations éloquentes de la part du Pasteur de Gaen.

Une arme terrible fut donnée, bientôt après, contre les Protestants aux ennemis de leur culte. Ceux d'entre eux qui, après avoir abjuré, reviendraient à leur ancienne croyance, devaient être déclarés relaps et punis comme tels. Ceux qui auraient été convaincus d'avoir mal parlé de la religion catholique devaient être punis comme blasphémateurs.

a. £h quoi I dit P. Du Bosc, appeler du nom de blasphèmes et d'impiétés ce qu'on peut dire d'uoe religion qu'on ne croit pas et qu'on est l^bre de n^ p^s suivre ;

condamner aux plas rigoureuses peines ceux qui en parlent selon leur sentiment ; les livrer aux Parlements» avec défense aux Chambres de TÉdit de connaître des procès qui leur sont intentés, n'est-ce pas exposer leurs biens, leur honneur et leur vie à des périls dont la seule pensée fait frémir 7 Car il sera au pouvoir des premiers qui voudront, de perdre un homme de la religion réformée ; ils n'auront qu'à l'accuser d'avoir proféré des blasphème» contre la religion catholique I >

Un autre arrêt du 9 février 1674 ordonna qu'à l'avenir aucun ministre des seigneurs de la religion, possédan^ fiefs, ne pourrait être admis dans les synodes» C'était encore contraire à l'audit de Nantes, qui n'avait établi aucune différence entre les ministres des fieiis et les autres» Ce n'était pas moins contraire à la discipline de la religion, qui obligeait les ministres des fiefs, aussi bien que ceux des autres Églises, de se trouver aux synodes provinciaux et nationaux.

Nouvelle protestation de Du Bosc, et nouvel échec. Ses

plaintes ne furent pas plus favorablement écoutées, quand,

à l'occasion des condamnations portées par le Parlement

de Rouen contre les Protestants qui ne s'agenouilleraient

pas devant le saint Sacrement, lorsqu'ils se trouveraient

sur son passage, il prouvait qu'elles étaient contraires à

une déclaration de Louis XIV, qui n'astreignait, en ce

cas, ceux de la religion réformée qu'à ôter leurs chapeaux.

Le flot qui devait submerger le Protestantisme français montait sans cesse. Les Réformés se virent successivement enlever leurs pensions et leurs droits de noblesse. Ce fut sur eux que pesa la plus lourde charge des impôts. Exclos de la maison du Roi, de TUniversité, des fonctions publiques, ils se virent enQn attaqués dans le sanctuaire de la famille, où Tintolérance vint leur enlever le droit sacré de disposer de leurs enfants.

On les obligea d'abord à n'employer que des chirurgiens et des sages-femmes faisant profession de la religion Catholique, afin que cenx*ci pussent, lorsqu'ils le jugeraient à propos, ondoyer les enfants. Du Bosc, en signalant 9vec force tout ce qu'une pareille exigence avait de contalre aux lois existantes, montra, par une foule d'exemples recueillis dans le pays, quelques-uns des effets désastreux qu'avait entraînés cette mesure. Des mères accouchées malgré elles par des sages-femmes catholiques, étaient mortes de saisissement. Mme de Longuevat, de la paroisse de Gerlangue, avait été prise des douleurs de rcnfoniement. Son mari envoie chercher un chirurgien de Bolbec, M. Jean de Lessart, qui, en sa qualité de protestant, n'ose prêter son ministère et braver l'interdiction dont l'ordon-* nance de 1680 frappait ceux de sa religion. La mère et rènfant meurent, et M. de Longueval désespéré, refusant obstinément de prendre des aliments^ succombe quelques jours après.

Un dernier oatn^e à la nature, une dernière violation de l'autorité paternelle, fut encore l'objet, de la part de Pierre Du Bosc, d'une requête chaleureuse présentée à Louis XIY. Il s'agissait de la liberté accordée aux enfants de sept ans, d'opter entre la religion de leurs pères et le Catholicisme. Une ordonnance de 1669 portait, en termes exprès, qu'il était fait défense à toutes personnes, nonseulement d'enlever les enfants de la religion réformée, mais de les induire à changer de religion, avant l'âge de quatorze ans pour les garçons^ et de douze pour les Glies. « Cette loi, disait Du Bosc, laisse à la nature ses privilèges, à la conscience ses mouvements, aux Parlements leurs règles, aux droits civil et canonique leurs principes, aux nations étrangères un exemple, à la religion Catholique Apostolique et Romaine la gloire de garder des mesures d'équité conformes à la pratique de l'ancienne Église. U n'en est plus ainsi du nouvel arrêt. La nature gémit de voù: ôter les enfants à leurs pères à sept ans, précisément à l'âge où ils leur appartiennent encore plus qu'auparavant, puisque c'est proprement à cet âge que commence l'éducation et que les pères entrent véritablement en possession de leurs droits, c Vos Parlements, Sire, ajoutait-il, qui n'ont jamais soumis les enfants aux peines capitales, se trouvent obligés d'abolir cet usage de tous les peuples et de tous les siècles. Car en rendant les enfants de sep( ans capables de changer dç religion, on les rend capables

234 LE5 ÉCRIVAINS NOnilANDS AU XTU« SlkCLE.

en même temps de tomber dans le crime de ceux qu'on appelle relaps, et on les soumet aux peines capiules por* tées par vos ordonnances. Les nations étrangères, les infi* dèlcs même, se croiront autorisés, par cet exemple, contre ceux qui professent une religion contraire à la leur. EnGn la religion Catholique Apostolique et Romaine ne se trouvera pas honorée, quand on dira qu'elle reçoit des conversions il sept ans, c*est-à-dire dans un âge où la raison n'a rien de fixe, ni jugement, ni règle ; où par conséquent le changement de religion ne sauroit procéder d'un choix légitime. Il est inouï enfin, non-seulement parmi les Chrétiens, mais encore dans toutes les nations du monde, qu*on ait limité b sept ans l'autorité paternelle, principalement pour la religion I (1) »

Du Bosc put encore présider, en 1082, le synode de Rouen, auquel assistèrent pour la première fois deux commitfsaires du Roi, d <mt l'un était catholique. On avait pris scinde faire fermer le temple; mais plusieurs personnes purent y pénétrer et furent touchées de la manière dont park le pasteur de Caen, qui tout en témoignant de son respect sincère et de son admiration pour le grand Roi, ne put s'empêcher de se livrer aux tristes pressentiments que faisaient nattre en lui toutes les restrictions apportées aux

0) OEovrss de P. Du Bosc, t. l, p. )91.

DU BOSG. 235

droits, de ses coreligiomutires. Il satisfit si pleinement ses auditeurs, que le père Du Breuil, de roratoire, qBe ses dooffk'ances pour la cause du Jansénisnie ont rendu célèl»re, ne put s'empêcher die l'embrasser avec effusion pour lui tiSmoJgner le plaisir qti'ii lui a?ait (ait. *

L'Avertissement pastoral adressé à tout le royaume par le clergé français mt mettre le condile aux appréhen^nb des Protestants; Dn Boise fut encore ilnterprète de leurs sentiments auprès de l'Intettdant de Gtien, H. de Iftolrangis.

Peu de temps après, parut h déclaration qui asiiljétissait les Réforniés à donner, dans cbacan de leurs temi^lés, un banc aux Catholiques. Le banc du tem^^le de Gaen fut auteitôl entahi pat un grand nombre de personnes ààsez dispoèées à interpréter peu favôrâbleàielit tout ce qû'elleiB )r eatendhiient^ L'ordre ftat plus d'une fois m>ubl6 pir kn «MhreauxauditeurB, et riâtërrèniidu de PautoHtéfutsoiiveat ÉéeMak«4 Dés libritos atuqnèftdtit l«k dttbtHneB exposé» par te intËâsk^, et paitietiièheâieAt tin ^ttittei sût b Ofûeê proniiincé paùr Du BoM^ qid ^^ttdit \ ses critiques vffdc sa vérire ordinalfe*

mais h mort de Gôben, 6n i^t, tfint rftddM Irate puissBiite ta piiéfiondârattcë dé Lbâifbis M précipiter icB évènanentBi On ?oiâtt en ftilr tn^ le PfottttatotisÉie. fitl ilélonÉéee#nimebçattdm li n'imfdr âe F^ianee. L'émvfpultoÉ fut MfendM Mod pdms des p^m. IM rMeaûSt»- «leois du Languod^e et de» Céieaxu» tàfm sukit de

236 LES ÉCRlViinS MOfttfANDS AU XVU« 51ËCLB.

MOglantet exécations. Des miMionDaires, accompagnés de dragoos, fareot chaiigés d'opérer par la violeoce des coaverrions que Toa désespérait d*obteoir par la persuasbo. Les dragios s'installaient chez les Réformés et y resuient jusqu'à ce qu'ils se décidassent à abjurer, c Cela va si ^ite, dit dans ses mémoires, le grand directeur de ces missions bottées, Noailles, que tout ce que peuvent (aire les troupes est de coucher une nuit dans les lieux où je les envoie. Dans un mois tout sera expédié. >

Chaque jour des conversions en masse étaient annon* cées à Louis XIV. En trois jours il y en avait eu 60,000 dans le Languedoc.

On crut qu'il ne s'agissait plus que de consacrer par une ordonnance la destruction d'une secte qui ne*comptait phis, disait-on, qu'un petit nombre d'adhérents, et qu'il n'y avait qu'à achever tout d'un coup ce qu'une lon« gue série d'iniquités, ce que la tyrannie la plus ingénieose avaient préparé depuis cinquante ans. Le 22 octobre 1686 parut le célèbre édit qui révoquait tous les privilèges accor dés aux Réformés par Henri IV et par Louis XIII, inter* disait leur culte par tout le royaume, poursuivait les ministres, supprimait les écoles et détruisait les temples.

Dès le milieu de l'année précédente. Du Bosc avait été arraché à l'église de Gaen soos les prétextes les plus liri* voles. Il fat accusé ainsi que ses collègues, Morin et Gail* bert, d'avok admis des relaps à la c(wimtuiion. U fut trans-

porlé de viilc en ville avec ses compagnons d'infortune, au cœur de l'hiver, pour y sabir de nombreux interrogatoires. Arrêtés et conduits dans les prisons d'Argentan, ils n'en sortirent que pour aller 5 Rouen, où ils furent retenus jusqu'à la conclusion de leur procès.

L'arrêt porté contre eux ordonna la démolition du temple de Caen (4 juin 1685). Ils étaient condamnés à quatre cents écus d'amende, et obligés de se tenir éloignés de vingt lieues de cette ville, avec défense de demeurer dans aucune des villes de la province où Texercice du culte protestant avait été interdit.

Malgré les témoignages d'intérêt qni de tous côtés furent envoyés à Du Bosc, malgré les pressantes instances, faites en sa faveor par le Duc de Montausier auprès du Pailement, le Procureur-Général avait conclu à ce qu'il fît amende honorable et qu'il fût banni à perpétuité. Du Bosc plaida lai-même sa cause : Ce fut le dernier triomphe de cette éloquence si longtemps admirée. Il parla avec tant de force et d'émotion que pltisienrs des conseillers ne purent retenir leors larmes. ^

On se contenta de l'arracher à son troupeau et à sa patrie. Ses collègues et lui n'obtinrent que 15 jours pour aller régler leurs affaires à Gaen. Du Bosc ne recueillit partout que des marques de sympathie pour sa personne Plusieurs ecclésiastiques, et entre autres le curé de Saint* Pierre, allèrent lai faire visite, el saos croire* ainsi que

238 LES ÉCRIVAINS NOBMAUDS AU XVII« SIËCLE.

le prélead gon biographe Legeadre, que les bénédictions de toac le peuple catholique l'aient accompagné jusqu'il sa aortie de k ville, on peat affirmer qu'il emporta dans l'exil l'affection de les coreligionnaires et Testime de ses ennemis.

Dans le même temps, M. Néel de la Bouillonnièret un de ses gendres, menacé de la visite des dragons du Roi, quittait ses propriétés de Busly et de Verson pour se réfagier en ilngleterre. Une note publiée par M. L Lacoar, dans le Bulletin de la Société du Proteetmtisme fran^ çaiSf nous fournit des renseignements curieux sur le séjour que firent à Gaen MML Bourgongne, prév6t du régiment du Roi» et Chanlejr, lieutenant» logés et nourris tm frais du fugitif. III. de la BouiUonniêre avait 5^000 Unes de rentes, et, par conséquent» de quoi payer la pension de9 deux dragons, qui trouvant fermées les portes de sa maison, me et paroisse Saint^Pierre, allèrent s'iostalier, d'après les instructions qu'ils avaient reçues, chez la veuve Dvrouart, è l'auberge de l'Aigle^d'Or, dans la rue des Teinturiers. Le mémoire de leurs dépenses, pendant trois mois» s'élevait k 1,100 livres.

/e ItfMe à péDsar fa vi6 Qu'y finit les dsM àmls (I).

J«*iMHMite.«M<

^i) Le ibeott de leurs dlnéri nbui iltaife qo6 les mets, comme es la dit ebfls les rislaur4siiiid'aeJottr4li(il,^tdM^Ms'Sa«iM^.

DU BOSG. 239

J*ai raconlé ailleurs (1) les diverses circonstances qui ont précédé et accompagné la démolition du temple de Caen, construit dans le Bonrg4'Abbé sur nu terrain dépendant de l'Abbaye de Saint- Etienne et que dès Tannée 1651, Mgr de Nesmond, évéque de Bayeux, avait résolu de renverser. Du Bosc le sauva une première fois de la destruction, en 1681, en plaidant éioquemment sa cause devant le Parlement de Rouen. II fut enQn démoli le 25 juin 1685 au bruit des trompettes et des fan-^ farcs, et les habitants déterrèrent les morts ensevelis dans le cimetière du temple, pour jouer aux boules avec leurs crânes, et faire subir toutes sortes d'indignités à leurs os. On n'épargna pas ceux de plusieurs seigneurs étrangers qui reposaient dans le même lieu.

Pendant ce temps, Du Bosc et sa famille prenaient tristement le chemin de l'exil

Parmi les Protestants de Gaen qui s'exposèrent à la persécution en demeurant fidèles à leurs croyances, ou qui

Oo y \oil figurerez gibier, plouviers, bécasses, sarcelles, alouettes, vigDOos, lapios de garenne, etc. ; en volailles , dindes, poulardes, Gtnardsi chapons, pigeons, etc ; en poissons, saumons, soles, barbues, merlans, plies, raies et harengs ; en coquillages, crev*'(tcs, ]H)uparls, moules, etc. ; salades de champignons, de concombres, de céleii ; desserCs de noix confites, des biscuits, des macarons. Ces messieurs ne buvaieut que du vin. On ne voit indiquer daas la carte à payer ni cidre, ni tripes à la mode de Caen. (1) fliitoire de l'Abbaye de Saini-Stienne de Caen,

ihO LES ÉCRIVAINS NORMAMDS AU XV1I« SIÈCLE.

se soiHBirent aax rigttears d'an exil folontaire, à Texem* pie de leur pasteur, on elle Mme de la Luzerne, âgée alors de 90 ans; M. de Gagny-Hénage ; M. Garbonoel, secrétaire do Roi ; Mlle de l'iatemeot; M. Dnclos et sa sœur; M. des Sablons, et, avant tous, Mmes de Tilly et de Saint Conlest^ qui allèrent le rejoindre à Rotterdam, où il avait été appelé par les magistrats de cette ville. Il y avait accepté la chaire de TEglise Française, qu'il préféra à la brillante position que voulait lui (aire la reine de Danemark, et au riche bénéfice que lui offrait l'évéque de Londres.

II arriva à Rotterdam à la fin du mois d'août \ 685, fut installé dans son église le 28 octobre, et prêcha à la Haye, en présence du Roi et de la Reine, le 2 décembre de la même année.

Les cruels traitements qu'éprotfvèrent ses coreligiottaaircs, en France et partioulièrement en Normandie, Taffligérent profondément. Par une exception fort boooraUe pour luij les biens qu'il laissait en Normandie furent conservés à ses enfants. Un de ses parents s'étant présenté au Garde des sceaux, pour en demander la confiscation à son profit, M. de Châteauneuf répondit que Du Bosc était un trop honnête homme et un ministre trop distingué pour n'être pas l'objet d'un traitement tout particulier.

Il vit arriver successivement en Hollande une multitude de fugitifs auxquels il fut enfin permis de sortir du royau-

DU BOSG. 2Ui

me. Du Bosc vécut sept ans à Rotterdam, au milieu de sa famille, entouré d*amis dévoués et accomplissant, avec un calme et une sérénité qui lui conciliaient tous les cœurs, les devoirs de son ministère. La maladie qui l'emporta fut courte. Une goutte remontée lui prit le cerveau. Luimême ût connaître à une de ses filles, qui lui prodiguait ses soins, quMl était arrivé au terme de sa carrière. Cette nouvelle se répandit promptement dans la ville ; ses amis vinre&t se presser autour de lui et il eut^ la consolation de voir, av^nt de fermer les yeux» Mlle de Saiat-Contest, si fidèle amie, accourue de Harlem pour necevoir sademière >()énédiGtioD, Il était midi ^giandelle arriva. U put enteoidre enccxre les prières des assistant», efc comme. on faisait passer une chandelle devant ses yeux pour savinr s'ilexis-» tait encore, il les ouvrit, puis les referma doucement, en rendant le dernier soupir.

Ainsi mourut le l.'i juiUot 1692, dans la 69» année de son âge, et la 47« de son ministère, un des homme» dont les talents et le» vertv» ont le plus honoré la ville de Gaen et dont il m*a paru juste de ne pas laisser entièrement s'effacer le souvemr.

SliNTEVREHOND (>}.

Les écriyains qui, par le droit du génie et le concours de drconslances favorables, ont la gloire de représenter pins particulièrement l'esprit de tonte nne époque, sont ordinairement précédés de quelques hommes moins émi-. nents ou moins heureux, brillant aux regards de la postérité de Téclat à demi effiicé d'une douteuse renommée.

(1) C'est ainsi qoe MM. Silfestre et Desmaizeaax, amis particuliers de Saint-E? remond, écrifent son nom. Comme la notioi biograpbiqae qae uons devons an dernier a été composée snr des renseignements foornis par i'anteor ini-mème, auxquels ont été. ajoutés des détails sur sa famille, fournis par l'abbé Fragnier, on peut assurer que c*est là la ? éritable orthographe. Plusieurs, et entr'autres M. Desessarts, qui a publié en 1604 un choix de ses «tuvres, assez insignifiant et fort incomplet du reste, écrivent Saint- Evremont Ce nom est te même que celui de Sanetus Evermundus on Sanetus Ebermundtu, abbé Fontenay-sur-Orne en Bessln, qui Tivait au YII* si^le, et dont les reliques ont été transportées à Creil. Le village de Saint-Ebremont, situé à quelques kilomètres de St-Lo, est probablement le lieu d'où StEvremond a iré le nom, qu'il ajouta à ceux de Charles de Saint Denis.

SÂINT-BVBEMOND. 2^3

Ces précarsears des grands hommes se soutiennent rarement à la hauteur où les ayait placés l'admiration contemporaine* Le côté original et profond qui les distingue cesse de frapper les yeux, aussitôt que d'autres ouvriers de la peosée, entrant avec autorité dans la voie qu'ils ont ouverte, élèvent d*unc main plus hardie le monument dont ils n'avaient fait que poser les premières assises.

C'est ainsi que les découvertes philosophiques de Descartes ont relégué dans Tombre les travaux des penseurs qui, avant lui, avaient combattu pour débarrasser l*esprit humain des entraves de la scholastique ; c'est ainsi que les noms de Montesquieu, de Voltaire, de Rousseau, ont fait pâlir ceux des Saint-Evremond, des la Motte, des Fontenelle, des Pierre Bayle et de plusieurs autres, qui sans^ux se seraient maintenus au premier rang.

Parmi ces écrivains trop Tantes peut-être pendant leur vie» mais trop injustement oubliés après leur mort, nui ne mériterait mieux que Saint-Evremond cette sorte de réparation qoe la critique littéraire doit aux hommes supérieurs, dont le tort principal est d'avoir eu des successeurs trop illustres.

Saint-Evremond appartenait à l'une des familles les plus considérables de Normandie. Gilles de Marguetel, châtelain on baron de Saînt-Denis-le-Gaast, entre Cou* tances et Villedien, avait épousé Madeleine Martel, sœnr

d'Etienne Martel, évêque de Gouunces, de la branche de

2kti Lia ECRIVAINS NORMAffDS AU XV11« 5IËCLE.

Bacqucville-Martcl. Jean« soo fils, qui prit le nom el k» armes de Saiiu-Denifi, épousa Catherine Martel, de la branche de Fonuine Mattel. Il eut six fiilet (1) et deux fils, Henri, qui maunit sans avoir été marié, et Chariei. Charles de Saint-Deois épousa Charlotte de Rouville, de la famille des comtes do Rouvilie-Delacoor. Elle était sœur du comte de nouville qui avait été nommé k la sariniendance des finances» tnais qui mourut avant d*avoir pa prendre possession de cet emploi. La mère de Gkarlotte était de la Tamille de Levenenr, comte de TiUi^res, ilaé de cette famille, et avait pour sœur l'héritière de cet atoé, la comtesse de Yaudemaut, d'où sont sortis les dues de Lorraine.

Charles de Saint-Denis eut sept enfante : «ne fiHe ipii mourut jeune, et six fils : François^ dit de Hollmide ; Jean, dit de la Beloutière^ abbé; Charles, dit de Saùêi- Evremond, celui dont il est question dans cette netîoe ; Pierre, dit de Grimetnil ; Henri,, dit de La FkuviUe et Philippe, dit le Tamu^ Qntre cette diatinetien fbaiée sur des terres qui relejiraient de la baiennii de Saint- Deni»-le-Guast, on donna encore Si ces six frères

(1) L«>A rtnq Mnéen époi^èrent le» «ieuri ^a Ykrville, de Savi gny^GambièreJ, de Tanville, an Mesnil-PoiinoD, H de Ponteoajr Haubert. Viervllte, Hu Ileiail'PoissMl, et' l^tefity éUMi proxt$' tants.

s AINT-E VREMOTÎD . 2 Z» 5

pèce de surooffl de famille, tiré de leur caractère particulier ; ou appelait Taîné Saint-Denis VHonnête-Eomme ; Tabbé le Fin; Saint-Evretnond C Esprit ; Crimcsnil le Soldat ; La Neuville le Dament, et le Tauus le Chasseur.

Charles de Saint-Dents, sieur de Sainl-Evrcmond, naquit à St-Denis-le-Guasty le l«r avril 1613. Sa famille était encore assez distinguée un siècle après, pour que le Père Anselme im parlât avec honneur dans son Histoire généalogique et ehronologique de la Maison royale de France tt des grands Officiers de la Couronne. Nous ^wons si die a encore de nos jonrs quelque représen*tant dans U Normandie. Tout ce que nous en savons, c*€^ que M. de Fontette, intendant de la génèrtUté de Caen en 1755^ et vice^recteur de l'Académie, répondant au discours de réception de M. de'Rocbefort, élu membre honoraire, lui rappelait avec courtoisie qu'il était le petitneveu de Saint-Evremond.

Comme il n'avait eu de sa famille, pour toute fortune, que dix mille livres en argent et une renie de deux cents écus, somme médiocre, même pour un cadet de Normandie^ il fut d'abord destiné à la magistrature. On l'envoya donc dès l'âge de neuf ans à Paris pour y faire ses éludes (1622). Entré en cinquième chez les Jésuites du collège de Clermont (aujourd'hui Louis-le-Grand), il y ût sa rhétorique sous le père Canaye. Il alla ensuite, en 1626, à

246 LE5 ÉCBIVAINS NOBIf ANDS AU XVII» SIËGLE.

l'Université de Caen pour y suiTrc le cours de Philosophie. Il n'y resta qu'une année (!]• De retour à Paris pour y étudier le Droit, il mena de front les plaisirs, la littérature, la jurisprudence et une science d'une tonte autre nature, l'escrime, dans laquelle il réussit peut-être aussi bien que dans Tétude des lois et du droit coutumier, si Ton en juge par la renommée que consen'a longtemps dans les salles d'armes la botte de Saint- Evremond, Ce qu'il y a de certain, c'est qu'une passion plus forte l'entraîna vers ic noble métier des armes, comme on disait alors, et qne. dès l'âge de 16 ans (en 1629), il était entré au service ; qu'après deux ou trois campagnes il obtenait une lientenance (1632), qu'il se trouvait 6n 1635 à la tète d'une compagnie, au siège de Landrecies, et enûn, en 16^0» an siège d'Arras. Il avait pendant tout ce temps assez bien fait son chemin dans la carrière militaire, pour que le jeune héros que devaient immortaliser les victoires de Aocrol, de Fribourg et de Nordlingue lui confiât le comman« dément de ses gardes.

En prenant ainsi une part active aux campagnes qui terminaient d'une manière brillante la période française

(1) MM. Silfe^tre et Deiimatz^aùx De sont pasd'accoM sur ce point. Selon le premier, Salnt-Ë? remond Tint à Caen pour faire rob droit et D*y séjouroa que quelques mois ; d'après le second, U y fit sa philosophie et y demeura une année.

SAtNT-EVREMOND. 247

de la Guerre de trente ans, dernier legs de la politique extérieure de Richelieu, Saint-Evremond s'était fait connaître par les heureuses qualités dont la nature l'avait doué. Son sang-*froid intrépide au milieu des dangers, sa vive intelligence, son activité et son zèle, auraient suffi pour attirer sur lui les regards du prince de Condé, alors duc d'Enghicn, habile, comme tons les hommes supérieurs, k distinguer le vrai mérite. Mais d'autres avantages plus rares lui avaient assigné une place à part au milieu de tant de brillants gentilshommes, l'élite de la noblesse de France, qu'il charmait par son esprit, son savoir, son amabilité et les grâces piquantes de sa conversation.

Les maréchaux de Turenne, d*£strées, d*Âlbret, de Glérambault et de Gréqui, les comtes de Grammont et d'Olônne , tout ce que les camps possédaient d'hommes distingués, s'étaient intimement liés avec lui, et n'avaient cessé de lui témoigner une considération que tous lui conservèrent dans les diverses phases de sa vie.

Un goût parfait, un jugement droit, une connaissance des hommes assez profonde pour lui faire découvrir les moyens les plus propres à se concilier leur faveur, nne sociabiUté, une facilité de vivre, une pohtessc, une élégance de manières vraiment remarquables lui attachèrent 1« Prince de Gondé* qui le chargea de présidera ses lectures, et se délassa plus d'une fois, entre deux batailles, h l'entendre converser sur toutes choses, et principalement sur

â&8 LES ÊCKIVAINS NORMANDS AU XVI(« SIÈCLE.

les ouvrages anciens ou modernes qu'il appréciait arec une rare sagacité (1). Histoire* philosophie, art miliuire, sciences, questions politiques et religieuses étaiem tourà-tour passés en revue ; et ces études diverses, faites au milieu de l'agitation de la vie des camps, dans la société d'hommes éminents qui lui découvraient les secrets ressorts des affaires humaines, donnaient à son esprit une sûreté de jugement et un tact que ne peuvent acquérir les écrivains de profession, condamnés à parler de toutes ceii choses du fond de leur cabinet, loin des événements et des hommes, ilucun théâtre ne pouvait être plus favorable an développement de ce génie d'observation, de cette circonspection prudente, de ce bon sens mêlé de finesse, qui sod^ les qualités les plus remarquables du sol où Saint-Evremond avait reça le jour. Heureux, s'il n'eût pas acquis à ses dépens et payé beaucoup trop cher la connaissance du cœur humain et l'expérience des choses de la vie t

(1) Aptes avoir ewayé iDutilemeot de lire au prioce de Condé les (BUfret de Rabelais, il lut fit agréer celles de Pétrone, doDt les écrits et la personne sont de sa part l'objet d'une admiratloe singulièrement exagérée. C'est avec raison que BoUeau prend contre lui la défense de Sénèqne, injustement immolé par Saitfl* IvrenoDd au satirique latin :

Quoi qu'en ses beaux discours SalntrEvremond nous prône, Aujourdlitti j'en croirai Sénèque arant Pétrone.

(Saiirê XleO

SAINT-EVREMONO. 249

La première leçon personnelle qu'il reçut lai vint de son illustre protecteur le prince deCondé. Admis avec Miossens, connu depuis sous le nom de maréchal d*Aibret, dans la familiarité du jeune général, qui se plaisait à encourager sa verve satirique, il avait plus d'une fois remarqué l'em* pressement de celui-ci à rechercher les moindres défauts de ses amis. 11 s'avisa de demander un jour à Miossens s'il ne croyait pas que Son Altesse, qui aimait si fort à découvrir les ridicules des autres, n'avait pas elle-même son ridi-' cule. Après un examen fait avec la conscience que nous apportons lorsqu'il s'agit de juger les défauts de nos amis, ces messieurs convinrent que cette affectation de rechercher les travers des autres, était un travers d'une espèce toute particulière, dont il était permis de rire un peu : ce qu'ils Grcnt en toute liberté, M. de Gondé le sut; et dès ce moment cet esprit qu'il avait trouvé si charmant dans Saint-Etremond, lorsqu'il s'étudiait à le divertir aux dépens du prochain, lui parut d'un très-mauvais goût lorsqu'il s'appliquait à lui-même. Il donna aussitôt aux deux amis des marques de son impétueuse colère. Miossens fut disgracié, et Saint-Evremond perdit à la fois la faveur du prince et le commandement de ses gardes.

La guerre de la Fronde éclata. Saint-Evremond demeura fidèle à la cause royale, trop circonspect pour prendre part à cette lutte des ambitieux et des intrigants, dont il a saisi et fait ressortir le caractère et l'esprit avec une sagacité

merveilleuse. Du reste, pendant ces longues années de troubles et de folies entreprises, il fut du petic nombre de ceux qui surent asbez habilement gouverner leur fortune . En 1652, il reçut le brevet de tnaréchaUde-camp des armées du Roi, avec une pension de mille écus : de .plus» il utilisa divers commandements qu'il eut dans la Guioane. Mettant adroitement à profit son crédit auprès du duc de Gandaic qui commandait une petite armée dans cette province, et s'aidantde la faveur toute-paissanie du surintendant Fouquet, il avait pu ajouter plus de cinquante mille francs à la modique fortune qu'il possédait au moment où il quittait la Normandie pour aller faire ses premières

Mais tout en remplissant avec tant de distinction ses devoirs de soldat; tout en guerroyant aux Pyrénées, en Alsace et en Flandre ; tout en ménageant les intérêts de sa fortune, Saint-Evremond n'avait cessé do se livrer à son goût pour la méditation et Tétude : plusieurs écrits étiacelants de verve, de goût et de finesse, lui avaient déjà assi* gné une place distinguée parmi les beaux esprits du temps (1).

(1) Saiat-Evremoiul a écrit une fw\t de petites iMèces, BOit ea ¥6», soit en prose : moD inteotion n'est pas de les passer toutes «a refue. Je fie puis même sigoaier un grand nomhre de compositions dont la lecture serait encore anjourd'liui aussi iostructlT«

SAINT-EYREMOND, 251

C'était quelque temps avant la campagne de Rocroi, en 46/i3, qu'avait paru sa comédie des Académistes (4). Cet ouvrage, ainsi que ceux qui déjà étaient sortis de sa plume, circulant dans les sociétés qui donnaient le ton aux autres» acquit bientôt, comme le dit fort bien I^ Harpe, cette sorte de renommée c la plus facile et la moinsdaogereuse, ) qui s'augmente par la curiosité d'avcic ce que tout le

> monde n'a pas, par l'indulgence que l'on a toujours

> pour les manuscrits, et par la disposition à juger ce 9 qu'on appelle un homme du monde d'autant plus favo* ) rablement qu'on lui suppose moins de prétentions et

> qu'on exige moins de lui. >

L'Académie française, alors dans toute l'ardeur du zèle qui caractérise une société naissante, cherchait à com-

qu'agréable. Od ferait ud frèft-beau volume, si l'on 8O0:;eait à faire un ciioix di:;cret parmi ses œitvres littéraires, pliilosopliiqnet et historiques. Pourquoi quelque Barbiu de notre temps n'aurait-il pas cette bonne i lée? {*)

(1) Voici ce que dit Pélissoo de cette comédie des Académistes: c Quelques-uns ont voulu l'attribuer à un des académiciens s même, parce que cet ouvrage ne se rapporte pas mal à son style, > à son esprit et à son liumeur, et qu'il y est parlé de lui comme » d'un homme qui ne fait guère d'état de ces conférences (Pélisson « déi^igne ici faint-Amand); mais quelques autres m'ont assuré » qu'elle était d'un gentilhomme Normand nommé monsieur de

(*) Depuis que celte note est écrite, M. Didot a publié les OEuvrei choiiiei de St-E%remond, t vol. in-i8, en tête desquelles se trouve, avec quelques retranchemenls, la présente Notice.

252 LES ÉCRIVAINS KOBHANDS AU XYIl* SIÈCLE.

piéter l'œavre dn poète*gntinœaiiiea qui avait eotrepris de dégascoDoer la Coor (1). Sar les raines des dialectes proviiiciaaXf elle travaillait à consthoer Tanitéde la langue française, à pe«i près comme son illustre fondateur avait constitué Tniiîté monarchique en portant les derniers coups au fntciionaement féodal. Les arrêts de ce tribunal suprtoie devaient naturellement trouver de l'opposition, soit parmi ceux qui n'en faisaient pas partie (usage toujours conservé depuis), soit surtout chez les esprits indépendants qui, comme Saiot-Evremond, ne reconnaissent, en matière de langage et de goût, ni la tyrannie de l'usage, ni l'autorité du nombre, ni môme le privilège du génie. La plupart des juges qui siégaient au fauteuil académique ne lui inspiraient pas, il faut le dire, une entière confiance. S'il s'inclinait devant le mâle génie de Corneille, il devançait la justice de JUoileau à l'égard des autres immortels. C'était

» Samt-Kvrfinond ... Cette pièce, quoique sans art et sans règl<>8, • «t plutôt digue «lu nom dtd farce qoede comédie, ire4 pa4 sans. > c»|uit et a des «ndroits fort plaidants. • (Hist. de l'Académie françttii»e, p. 47 et 4 S.)

(1) M. Saiute*Beafe a donné, d'après uo ouvrage maouscrit de Cotlelet, dans sou Histoire de ta poé:>ie française au XVI' (p. 420 éd. Ctiarpentier), quelques détails sur une Académie française, antérieure à ceila qui^ reconnaît Rictielicu pour son fondateur. Etablie par Baïf, qui eu avait dressé les htatuts, approuvée par Ctiarlea IX, cette Académie des Valois ii^était qu'un essai, dont les désastres du temps devaient néces^aireuifut eqtraver le succès.

d*abord Chapelain (1)» doot la renommée poétique, fondée pendant vingt ans sur sa PoceUe inédite, tomba le jour oà parut son poème Cameox par Je ridicole; pois

(t) Jean Cbapelaio, né le 4 décembre 1695, mort le 22 féTrier 1674, mauvais poète, saos donte, mais critique «avant et plt'io de §dùif tontes les fois qu'il ne méritait pas, par si fadlité trop bi<*a* Teillaote, ks reproches que lui adressait souvent Voitare, qui l'appelait Vexcuseur de rouies les fautes. Tons ceux de ses ooo. lemporMis qui se sont oceapés de Ini, t'acC4M*dettt pour se plaindre He son extrême avarice. Celte mauvaise langue de Tailemant des Réaux ne tarit pas sur ce sujet « Lors de sa présentation à rbètel de Rambouillet, en 1618, il avait un habit de satin colombio, doublé <le panne verte, et pussementé de petits passements colombin et verls, à œil de perdrix. Il avait toujours les pins ridieul<-s bottes dit monde et les plus ridicules bas de bottes. Je pense qn^il n'a jamaia rien en de neuf. Q«eli|ae vieille qne soit ta perraqne^ il en. a pourtant encore nne plos vl(*llle pour la chambre, et un chapeau encore phis vieux. — Je Ini ai vn en crêpe, à I» mort de sa mère, qui, à Airce d'être porté, était devenu fouine morte.

— On lui a vu un justaucorps de taffetas noir moucheté ; je pense que c'était d^nn vieux cotillon de sa sœur, avec qui iV demeure.

— On meurt de froid dans sa ehaml>re, il ne fait quasi point de ' fen. — Ménage, racontant nne visite qu'il lui fit, prétend qu'it vi^ dans la clieaiinée les mêmes tisons qu'il f avait vus doufe ans auparavant. Après qu'il eut publié ra PiiceHe, comme le livre était cher, il Issodaii deux, personnes, pour ne donner i|n'nn aenl exemplaire, aa lies de deux : souvent ks dest^ataires dëOMuraîen» à deax extrémités: opposées de Paris. La: Pmcttt» avait 34 chants.

/ I II n'en parut du vivant de l'auteur qu«. !)• Os en a fmMM 8 do ' ^ plus dans l'éditioa d« 17U. h^A 4 detniers n'oirt^ jaante m imprimés. M. de Moomerqoé possède une vie nMooaerila de C|ia* pelaio, que Ton dit intéressante.

25b LES ÉCRIVAINS NORIlANDS AO XYIie SIËCLE.

Godeau (l)« petit poète musqaé de Técolc de Yoitare, sanctiGé plus tard par des compositions plus gra?es sans d lUte, mais tout aussi peu poétiques ; Coulomhy (2), et son compatriote de Gaen, Fabbé de BoiS'fiobert, qui chargé^ par ordonnance de médecin» de la difficile tâche de faire rire la terrible Eminence, au sortir du conseil où venait de se signer Tarrèt de mort de Montmorency, de Marillac ou de Chalais, s*en acquittait sans doute de manière à faire envie aux bouffons de Gour, mais n'avait pas

(1) Go<1eaii était né à Dreax, en 160â. — Poète médiocre, tint qu'il fut le favori de Tliètel de Ramboaillet, il y était conna soos le aoni de Nain de Julie. Sea snccès dans la carrière êccléaiaatifie commencèreot au momeot où il fut pris ea afTeelion par le cardioai de Richelieu, auquel H avait dédié une paraphrase eo vers du psaume BenedieUe. Vous me donnex Benedidte, et moi je tobs donne Groite, lui avait dit le Ministre, qui ne laissait éctiapper aucune occasion de faire voir que lui aussi avait le droit d'être ^is au rang des beaux esprits. Il avait dit è Vaiigelas, à qui il ▼enalt d'accorder nue peoaion» lorsqu'il vint le remercier au nem de l'Académie : Vooa n'oublierex pas dana votre Dictionnaire le not Pension — Non, monseigneur, répondit PAcadémieien, ni celui de BÊConncA$»ance,

(2) François Cauvigoy» sieur de Culomby, né à Caen vers Tannée iSSS, pareot de Malherbe, qui ae plaignait avec raison de ne lui avoir pas communiqné le génie poétique. Il n'en était pu Moins parvenu à se faire donner une peoaion de doute cents éens, avec le titre ponpenx d'Ora/evr du Moi pour iet dUeourg d'Etat. Citait beaneoop, pour sa tradocUon de Justin et du 1" livre des Annales de Tacite.

SAINT-EYBEUOND. â5«^

conquis par ses succès douteux au théâtre le droit de juger Tautenr du Cid.

C'était encore Co//«M (I), qui» honteux lui-même de la générosité a?ec laquelle le fondateur de l'Académie, plus grand ministre que littérateur habile, avait payé quelques-uns de ses mauvais vers^ s*écrialt naïvement :

Armand, qui pour six vers m'as donné six cents livres, Puissé-je au même prix te Tendre tous mes Uvres I

Celait enfin, Saint^Amand (2) ,auteur du 3Êoise sauvé que Foretière avait raison d'appeler Jtloise noyé.

Saint-Evremond ne se lait aucun scrupule de mettre en scène ces académiciens illustres. li n'approuve nullement leur prétendu travail d'épuration qui chasse du langage de la bonne compagnie les vieux mots gaulois que

(t) Guillaume CoUetet, né à Paris en 1598, époux de la célè* bre Claudine, immortali&ée par Lafontaine, qui ne fit des vers que pendant la vie de son mari, dont elle avait commencé par être la serrante. Oo Ta confondu quelquefois avec François Colletet, 8«n fils, dont Boileau avait raison de critiquer les ouvrages peu estimables, mais dont il n'avait pas le droit dMojurier la misère, dans les vers où il le représente durement :

Crolté jusqu'à Téchine, Allant chercher loo pain de cuisine en cuiataie.

(3) Euoore une des vîcUmes de Boileau, dont le caractère et les œuvres ont été l'objet d'une appréciation ingénieuse de la part de M. Philarète Chastes, dans le volume intitulé : Etudes

sur VEspagne, publié en 1847.

256 ],£S ÉGftlYAUiS. NÔRlf ÂnDS' Aé XVW SIÈCLE.

regretteront FéH^loiï et La âniyèî>e '; il lear oppose eetté vieille demoiselle de Gonroay (1) (esprit original qui attend un biographe), prenant en main la défense de cette admirable langue de Montaigne, son père adoptif, contre les mutilations auxquelles procède le célèbre aréopage, sur radtorhé de Vaogelas ou de M. de Coeffeteau (3). Voir

(1) ICathmoiselfe (le ^ourna^, famma extrêmemeot disHogaée et qai mériterait d*ètre plos connue. Son respect pour la mémoire (le Montaigne, qui l'a Tait appelée sa JUle d*aUkmcet l'engagea h mettre au jour éèi tft96 une édition des Estaii, qu'elle pubUa une seconde foie avec beaucoup plus de soin eocoro, en 1635« La vie de mademoiselle de Gournay, écrite par elle*mème tt imprimée' k la ftuite du recueil de ses œuvres, publié en lA'te, sous le titre de ïOmbtre de la demoiêeUe de Gùurnayt renferme des faits intéressants et fait aimer ce^e excellente fille, qui, si elle ne trouva pas la pUrre phUosopiate, qu'elle avait, dU-on, longtemps cherchée* «•ut du moin» l'avantage do Tifre jusqu'-è l'Age de 79 ans, aimée et estimée, malgré quelques bizarreries de caractère, par les hommes dfsilngtiés qui véénreiot "dans Son ifitimUé.*

(iftèêRèmarqui^ de Vaugelat sur la langue ftmçaiêêi Ui àhs^dtions de V Académie françaUe sur les remarquer d^ Vàogelâf>;']es ààèervalkmt de Ménage, les Doutes do père Boahoi^rp , téoft les écrits de la même époque, ne reconnaissent pour autorité souTéraiûe; en matière de langue, que Tusage: Façon de parler, dit Yaugqlas, <ie laphts- saluée partie de la tour, eonforf mément à lafaçen d^^çrire de la plus saine partie des auteurs. Aucun d'eux m songe à élever, an^de^sua àe ct^tlo tyrannie de l'usage, l'autorité de la raison e^ de la logique* Sous ce point 4e Tuc, ils sont moins instructifs et moins profonds que ne l'étaient, au XVJ* siècle, les fauchet, les P'asquier, les l>u Bellay, et lea Henri Estienne, qui avaient mieux étudié les origines et peut*être miebx apprécié le génie de notre langue.

SAÏNT-JSVREMOND. . 25"

Uire avait appliqué au travail interminable de rAcadépoie l'4pigramme de Martial contre le barbier Ëutrapelus (1). Ménage n'avait pas été moins vif dans ses attaques et rcdi:

(1) La lenteur avec laquelle 1* Académie travaillait à son Dictionnaire, justifiait assez cette Application du distique de Martial» que citait Voiture, en substituai t-lil/t^ua' à Barba :•

Etttrapekis Ibnsor dam cÎFcvitora Lupèrci, • '..... Êxpungitque gênas, -altéra barba subit. . , . , .''

Lambin, mon barbier et le vôtre, Rase avec tant de gravité^ Que, tandis qu'il coupe un côté, La barbe rejK)u8se de l'autre.

C'était le temps des travaux consciencieux : on se piquait moins

de faire beaucoup que de bien faire. Yaugelas mettait vingt ans

à traduire son Quinte-Crnce, et recevait U prix de son'^ labeur

dans ce complinieat d'an contemporain : « L'Alexandre de Quipté-

Cvrce est invincible, celui de M. de Vaugçlas est inimitable. »

Le célèbre Patru, qui, au dire du P. Boubou rs, était Tbomme de

France qui connaissait le mieux notre langue, employait quatre

années pour traduire la première période du discours de Gicéron

pour le poète Ârcliias ; encore n'avait-il pas rendu les mots ;

quod sentU) qttam sit exiguum. A Id bonne heure; mais c'était

véritablement perdre un temps qui aurait pu être mieux employé,

que de discuter pendaut huit jours, comme le fit l'Académie, pour

savoir si ses membres mettraient au bas d'une lettre adressée au

président Séguier, vos irhs-affecHohnés, où vos Uès-humbles, ou

vos irhS'passionnés serviteurs. Bois-Robert avait quelque rafson lîb

dire, en parlant de rioterminable Dictionnaire :

Depuis six mois dessus F. on travaille ; • '

El le destin m'aurait fort obligé,

S'il m'avait dit : Tn vivfas jusqu'au G.

258 LES ÉCRIVAINS NORUAMDS AU XVII« SIÈGLB.

geaitsa Requête des Dictionnaires (i). Le vieox poète Maynard répondait mélancoliqueineD ta ceux qai iui répétaient sans cesse : Tel mot n'est plas en usage,

En cbefeux blancs il me faut donc aller , Comme no enfant, ton^ les jours à l'école : Que je suis fou d'apprendre à bien parler Lorsque la mort vient m'ôter la parole I

Saint-Evreoiond ne prend pas les choses sur un ton aussi sérieux, et après maintes plaisnnicries sur les travaux de la docte assemblée, il en résume ainsi les décisions :

Grâce à Dieu, compagnons, la divine assemblée A si bien trafaillé, que la langue est réglée. Nous avons retrancht^ ces durs et rudes mots Qui semblent introduits par les barbares Goths ; Et s*ii en reste aucun en faveur de Tusage, Il fera désormais un mauvais personnage.

(1) Gilles Ménage, que Bayle appelle le Varron du XVII» tièeUt avait plus d'érudition que de sagacité et de goût. II avait été le concurrent du savant Hnet, pour les fonctions de sous-précepteur du Dauphin. Avant d'être membre de l'Académie, il en avait dit beaucoup de mal ; et Montmor prétendait à cette occasion que l'Académie devait l'adopter, comme on force un mauvais sujet à *épouser la tille qu'il a déshonorée. Ce sera un mariage in extremis f dit Méaag<>. Quant à ses rapports avec l'hôtel de Rambouillet, dont l'influence a été appréciée avec plus d'originalité que de vérité, dans le piquant mémoire de M. Rœderer, on peut lire avec intérêt les détails que donne M, Walkenaér dans son histoire un peu trop volumineuse de madame de Sévigoé.

Or qui iaii rim^rtant, déebtt de tous honneurs,

Ne pourra plus servir qu*à de fieux raisonneurs.

ConUnen que, pour ce que font un son iocommode/

Et â^autant ti parfois ne sont plus à la nnode.

Il consiej il nous ftpperti sont termes de barreau ;

Mais le plaideur français aime un air pins ooufeau.

il appert était bon pour Cujas et Barlhole,

Il conslé iratroaTer le parlemeot de Dole»

Où, malgré sa vieillesse^ il se rendra commun

Par de graves discours de Tprateur Le Urun. .

Du pieux Chapelain la bonté. paternelle '" '•■ ^ - - ■

Peut garder MA tomfeott ' (mut sa propre Pocelle. r'', \ '

Aux stériles esprits, dans leurfade entretif>D,

On permet à ravir 9 lequel n'exprime rien.

Den vers heureux, des détails iiâbifementtraGés.vdfi fré-: qa^Dtes alUisîcMis k des.iiaits connus» des-tcaitç clé cdrac-^ tère mis en scène ayéc nUe venre milicieuBey une scène piquante où Molière devait trouver et prendre sa dispute si hautement comique entre Tnssotin et Yadius» ne constituaient pas sans doute une véritable comédie : c'était tout au plus, comme on Ta fah; jostement remarqueri une satire dialoguée. Mais c'était une marque de bon goât et de bon sens .que. cette protesta^n. çoQtre )es proçp8t(3^4ft l'Académie e)t les beaux esprits deJ'bôtel ^ JBUunlMHiiUet»; a'icbamant h l'envi sur celte pavyre langue, dç Eabdais,^ de.Braalûme et de Montaigiiei à; laquelle ilsjsnlevaient ckiqn^.îouir quq^nes débris de sqb grâces et de sa naiveté gauloise. .

D*aulres écrits s«r dn siqets bien différents avaient

contribué à donner au nom de Saiat-Evremond cette sorte d'autorité et de prépondérance que Topinion publique accorde assez volontiers, en France, à l'esprit qui se met aux ordres du bon sens, et n'est alors, selon l'expression de Voltaire, que la raison assaisonnée. On avait lu avec un grand plaisir la relation d'un voyage en Normandie^ dans laquelle l'impitoyable railleur mettait à nu les égoïstes prétentions des principaux chefs de la révolte contre l'autorité du premier ministre d'Anne d'Autriche. 11 y montrait ces illustres vengeurs des droits méconnus, ces prétendus défenseurs des libertés publiques contre les usurpations du pouvoir royal, occupés de se partager les charges, les dignités, les gouvernements, et empressés de se payer d'avance par leurs propres mains de leur problématique dévouement.

Toute cette relation, qui courut sous le titre de Retraite de M, le duc de Longueville en Normandie, ne pouvait manquer de lui concilier la faveur du cardinal de Mazarin. Celui-ci en fut tellement enchanté que, pendant sa dernière maladie, il voulut que Saint-Evremond lui en fît plusieurs fois la lecture. Gela n*empêcha pas néanmoins l'excellent ministre de faire enfermer son cher ami à la Bastille, lorsque le malicieux narrateur osa 8*attaquerà quelques-uns de ces ridicules dont on sait que son Emi-* nence était assez abondamment pourvue. Trois mois passés àf la Bastille pour un bon mot I C'était encore une leçon

SAlltT-EVREMOND. 261

de prudence qui ne pouvait manquer de produire beaucoup d'effet sur l'esprit de Saint-Evremond. Mais ses rela* lions avec le cardinal, qui du reste le reçut à sa sortie de prison avec une bénignité toute parternellc et en lui demandant presque pardon de la liberté grande, devaient entraîner pour notre aimable écrivain de bien plus graves conséquences.

Lorsqu'on 1659 fut conclu le traité des Pyrénées, qui^ pendant quinze ans, avait été le rêve du Cardinal, Saint- Evremond fit partie de la suite brillante qui accompagna la Cour de France à cette Ile des Faisans, où b génie de Tintrigue, personnifié dans l'itaKen Julio Alazarini, eut à lutter contre la morgue espagnole représentée par Don Luis de Haro. Tandis que le vulgaire, qu'éblouit toujours l'apparence, célébrait sur tous les tons ce traité fameux d'où devait sortir, trente ans après, la désastreuse guerre de la snccesi^on d'£spagne, l'observateur philosophe, qui avait suivi de près les négociations, ne pouvait manquer de prendre sur le fait l'insatiable avidité avec laquelle le Cardinal sacrifiait à un vil intérêt la grandeur et la sûreté de la France. Il consigna dans une lettre au duc de Créqui le résultat de ses études.

Cette appréciation n'est pas toujours juste, dans sa mordante sévérité ; mais on ne peut y mettre plus d'esprit et d'habileté, et il est impossible de manier avec plus de supé« riorité l'arme terrible de l'ironie.

262 LES ÊCRiVAINSKORMANDS AD XVIP SIÈCLE.

Il se garda bi60 de commaoiquer à ses amis ce jugement dont la libre hardiesse ne poHvait manquer de lui rouvrir les portes de la Bastille, qu'il se souciait fort peu de revoir. Deux années après, Mazurin descendait au tombeau, etSaint^Evremondâut se croire à Tabri de toute espèce de péril. Il n!ea fut psis ainsi : une cpqplication d'événements rendit inutiles toutes les précautions qu'il avait pfisf» pour soustraire son écrit h l'édat d'une dangereuse publicité. Lorsque Louis XIY eut décidé la perte de Fouquet, les ministres Golbert et Le Tellier firent rechercher avec le plus grand soin tout ce qui pouvait accroître les charges qui pesaient sur le malheureux 4i9gracié. On misit chez Unie Dupleteis^Bellièvre, amie 4u surintendant, une çasseMe qqe Saint-Evremond. partant pour on voyage, avait, remise entre les mains de cette dame. BUe fut ouverte» en vertu de cette raison d'Etat devant laquelle tom^ beat tous les scrupules du pouvoir^ et Pon y trouva, avec de l'argent, des billets et qodques lettres, le manuscrit de cette iameuie relation de la Paix des fyrénéeê. Il semblerait qa'nn écrit, qui di^ic de plusieurs années et qui n'attiiquait qae Mazarie décédé» ne dût pas être traité avec une sévérité bien rigoureuse. Les oiinistces» 4'^idiAaire« sont peu empressés de teoger les injures faites à lem» prédécesseurs; mais, sous un frinoe.qni porta Juscfu'à la^auperstitionle respect de l'autûricé^la maUee rétrospective de Saint-Evremond fut considérée cpmme un crime abemi*

SAINT-BYRBIIOND. 263

nable. Le Tellîer et Golbert tonlurent faire un exemple. L'anteur, obligé de se tenir caché pendant qaelqne temps au fond de la Normandie, poursuivi à outi'ance, passa d'àl)ord en Hollande, en 1661, puis en Angleterre, en 1662, payant ainsi, par un exil qui dura plus de quarante an»,

L'impardonnable tort d'avoir eu trop raison.

C'est ainsi que i*on comprenait, sous le gouvernement du grand rdi, cette liberté de parler et d'écrire dont il semble que la destinée soit d*être toujours contestée et toujours reconquise. Les deux ministres étaient en cette circonstance plus sévères que ne Teût été Mazarin lui-même, qui, du moins, laissait chanter les mécontents, pourvu qu'en fin de compte ils se décidassent à payer. Le rusé ministre^ sans doute^ se serait contenté de faire saisir le terrible pamphlet ; et, comme la saisie en aurait décuplé la valeur, peut-être, en le faisant revendre sous main à un prix exhorbitant, n'eût-il pas été fâché de trouver ce moyen, dont il usa plus d'une fois, dit-on, de satisfaire son amour pour l'argent.

Suivons de Tautre côté du détroit le malicieux et spirituel exilé, qui, du reste, accueilli sur la terre étrangère par d'illustres amitiés, y trouva plus d'une consolation, si quelque chose pouvait consoler un cœur bien né. de la patrie absente. Le roi Charles II, les ducs de Buckingham et

26ti LES ÉGBITAIN8 IfORlIANM AU XTII« SIÈCLE.

d'Onnond/ les Comtes de StiaMlbans et d'Arlington» M. d'Anblgny, oocle da dac de RicbeœoDd (1), Aiilord f^roft, remplacèrent auprès de SainC-Eirremond les grandi» personnages qa'il avait eus en France pour amis et pour protecteurs» et parmi lesquels son esprit ne cessa d'être présent. A dater de ce moment, je talent de récrivain« du philosophe et du morialistei mûri par le naiiheur et par les années, se . manifestera par des écrits qui porteront le caohet'de son esprit et de son caractère, et seront accueillis commis autant d'oracles de bon goOt et de savoir. Plus d'une fois le libraire Barbin lui écrira, pour lui demander quelquelque ouvrage nouveau ; et| sàr le refus du gentilhomme, qui n'écrit qu'à ses heures et rejette toute espèce de travaQ assiqettissantt il s'idressera.aut plumes mercenaires qui, tanibieâ qde mal, HvfenM du SainUEvremond.

(1) D'Aobigny wAi été envoyé en France à Tâge de 5 ans, et il avait été élevé à Poii-Royat. Il entra dans la clériratare et fnt fait chanoine de Notre-Dame de Paris. Aprèi le rétabRaseroeot de Cliarlei II, fl retourna en Angleterre et reçnt la charge de grand aumônier de la Reine. C'était un liommede beaocoop d*eaprit; mais quelle que fût la franchise de son caracfèr<*, on peut douter qu'il se soit exprimé sur ses amis \wJanténlsies avec foote fe liberté qui cafAetérise la conversation qne rapporte Saint-Evremoad. Le due de Bocfcingham et d'Aubigny étudièrent a?ec celoi-ci les théâtres ;élrangers : ils loi expliquaient les pièces anglaises, et c'est' en sôiifété avec eux qn'it composa sa conédiede Sir PoUliek Would pe. . : -,

L*6xtfé is^ Londies, osant * en * privilège que doniie ilne disgrâce immérUée, aurait po cioser plnsd'jin repeatitrian pouvoir ombrageux qni Tarait inaai. Mais ce qni distin^ goe Saiat-EvreuioQd, c'est une modération et une mesure qui vont bien jusqu'à foire nahre sur les lèf res du ^entiU homme normand le sourire malin de l'ironie ; mais qui ne comportent nullement ces haines vigoureuses, résultat des fortes, convictions, et propres aux caractères véritablement indépendants et libres. Son style n'aura ni rftpretédocehû des réfugiés que les persécutions retigieuses relégueront, après la révocation de TËdit de Nantes» en HoUande et eu Angleterre; et ses censures n'atteindront pas la hauteur philosophique i laquelle parviendront les écrîvaîns jdu XyiII^^écle, qui après lu visiteront f Angleterre ir^ nérée par sa rèvolntibn'de* 1688,' ' : • ? v »

G6 h'eft pas qu'il fût insensible ai» avantages qu'if fcnm^ vait dans un pays régi par les lois, au momeot où il échappait à œ régime du bon plaisir monarcfawpie qui loi avait vain la Bastille et TexiL II avait pu surtout comprendre, b diQérence de» deux 4iysièBies, lors du séjour qu'il fit à JU Baye, pendant les premières aiinées de cet bxâ (AU

(1) O^est pendant un aocès de mélanoolie qui Tawit saisi an lft66, quatre ans après ton Arâfée ea Angleterra, qM Saint- Ef teowDd s'était décidé à alter s'établir en fioHande, d'où Jes tftUiciU- (ious des ministres de Ohiiits U ie op^^atèreat A Iiondraa. Ce s^r

f Après avoir vécu dans la contrainte des cours, écrivait- » il à ses amis, il me parait bien donx d'achever ma vie » dans la liberté d'une république, dans un pays où les » lois mettent à couvert des volontés des hommes» et où, > pour être sûrs de tout, il suffit que nous soyons sûrs de » nous-mêmes. » Mais Tbabitude de ne considérer la vie que par son côté extérieur, ne lui faisait goûter que médiocrement le bonheur de vivre an sein d'une république (cela s'est vu quelquefois) : il quitta donc sans regret La Haye, après un séjour de quatre années, pour retourner à Londres, où il se félicita de trouver c un milieu entre les courtisans français et les bourgmestres de Hollande. >

Celte absence d'enthousiasme et de foi que je viens de signaler dans SainlTËvremond, s'explique aisément par les circonstances au milieu desquelles s'était écoulée la première partie de sa vie, et surtout par son caractère. Il n'y avait nullement en lui l'étoffe d'un novateur; et il n'était point d'humeur à braver le martyre pour quelque eause que ce fût N'ayant vu, comme le duc de La Rochefôucault, dans les agitations de la guerre de la Fronde, que la lutte des intérêts et des ambitions personnelles, il n'était

jour en Hollande ne loi fot pas inutile. H s'y lia d'amitié avec Neinsius, Vossius et Spitioia» C^est par suite de ses rapports avec Vossius, qu'il composa ses deux meiUeors ou? rages liistoriqoes : ses RéûexîonB sur les divers GérUes du peuplé romaifi, et ses 'pbservattdns sur Tîte-IÀve, Saliuste et faciie. .

que trop bien disposé à pratiquer la morale dont l'auteur des Maximes a exposé la théorie. La plus importante occupation, le soin le plus cher, le devoir le plus impérieux de lliomme, c'était, selon Saint-Evremond, de conduire avec le plus de prudence, de calme, et en réunissant la plus grande somme possible de bien-être, cette existence trop courte, et trop souvent consumée sans résultat et sans fruit Si poursuivre des chimères, c La sagesse ne nous a été donnée, dit-il quelque part, que pour ménager nos plaisirs. »

En vertu de ses principes, Saint*Evremond ayant à 8*expliquer sur les sciences auxquelles peut s'appliquer un honnête homrne^ écarte tout d'abord, comme trop compromettantes sans doute, la Théologie^ la Philosophie et les Mathématiques. Gdies-ci sont d'un accès trop difficile et d'une étude trop compliquée . « J'admire, dit-il, les » inventions des mathématiciens et les ouvrages qu'ils » produisent ; mais je pense que c'est assez aux personnes » de bon sens de les savoir bien employer ; car, à parler » sagement, nous avons plus d'intérêt à jouir du monde » qu'à le connaître. » Quant à la théologie, il s'en écarte avec un respect mêlé de crainte, et ne cesse de s'étonner de l'imprudence avec laquelle on se joue avec les redoutables problèmes qu'elle soulève, c On brûle un homme » assez malheureux pour ne pas croire en Dieu, dit-il, et

t cependant on demande publiquement dans les écoles

268 LBS ÉGRIYAmS ROHNAIIDS AU XYII* SIÈCLE.

> 8*U y en a un. Ce serai! assez pour nous, ajoole t-il» 9 d'avoir de la docilité et de la somnission ; bissons de côté » cette doctrine toute entière à nos snpérlesrs, et snivoii» » avec respect ceux qui ont le soin de nous conduire* >

La soumission de Saiot^Evremond à l'autoritéi dont il reconnaît la toute^puissance^ prenait sa source dans la faussé idée qu'il s*éuit faite de la philosophie spéculative, qoi ne présentait k son sœpUcisoïe qu'une série de contra* dictions et d'erreurs. Ecoutons*lelui-4néme :

c Vous voulez savoir ce que vous êtes et ce que voii^

> serez un Jour, quand vous cesserez d'être ici. Biais, ditea-

> moi, je vous prie, vous peut-il tomber dans l'esprit q«e

> ces philosophes, dont vous lisez les écrits avec tant de » soin, aient trouvé ce que vous cherchez 7 Ils l'ont cherché

> comme vous, Monsieur, et ils Tout cberohé vainemenL » Votre curiosilé a été de tous les siècles, aussi bien que

* vos réflexions et l'incertilude de vos oonoaissances. Le » plus dévot ne peut venir k bout de croire toujours, ni le a plHS impie de ne croire jamais; et c'est un des malbeura » de notre vie de ne pouvoir naturellement nous assurer

> s'il y en a une autre, ou a'il n'y en a point. >

Il n'épargne ni Platon, ni Socraie, ni Aristote, ni Sé<» néque; il ne respecte pas même Descartes t f Qu'a fait Oescartes par h démonstratioB prétendue

• d'une substance puren^nt sphilttelle, d'une substance » qui doit penser éternellement 1 Qu'a-Vil fait par desapér

SAINT'BVBBMOND. 369

» cubiioutsi époréest II a fut croire que la religion ne le » persuadait pas, sans pooToir persuader ni loi ni les autres.

> par ses raisons. *

C'est absolument le même scepticisme qui dictera à Pascal contre Ocscartes ce reproche aussi injuste qu'amer : « Descartes aurait bien voulu se passer de Dieu ; mais il » n'a pu s'empêcher de lui faire donner une chiquenaude

> au monde, pour le mettre en mouYement. »

Pascal et Saint-Evremond 6nt confondu deux choses bien distinctes, à saroir, certaines questions ardues dans lesquelles s'égare quelquefois le génie des systèmes rnéta^ physiques, et la philosophie elle-même, qui, renfermée dans un cercle de vérités incontestables, n'est autre chose qu'une science positive, nue science d'observation et d'ex* périence. Certes, Saint-Evremond avait raison de se sépa« rer hautement de certains libres-penseurs du XTIJ^siècle, de ces prétendus esprits-farts de l'école de Ded>arreaux» l'athée, c qui ne croyait en Dieu que lorsqu'il était ma* • kde, > et dont toute h philosophie n'était qu'une hardie négaUon de toat ce qui bit le fond de la conscience humaine, niais la vraie philosophie est essentiellement religieuse; et comme il y aura toujours deux sortes d'esprits, ceux qui croient et ceux qui raisonnent^ il eût dans ses écrits combattu plus efûcacement l'incrédulité, s'il avait pris au sérieux cette philosophie tant calomniée, et qui offre cependant un fondement solide et aux principes reli*

gieax et aux lois morales. L'iadépendance de Saint- Etreinond tenait plutôt au caractère de son esprit qu'à ses confictions et à la solidité de ses principes ; de même qoe sa tolérance provenait bien moins de son respect pour le droit, que de la facilité de ^es mœurs et de sa bonté nalorelie.

L'homme véritablement indépendant ne laisse pas flotter les principes qui dirigent sa conduite et commandent k ses convictions, au gré des événements, et surtout selon le g besoins de son intérêt personneL Guidé par une philosophie calme et tolérante, il ne renonce pas plus à ses convictions quand la mobilité des Jugements humains semble les frapper de discrédit, qu'il n*abuse de leur triomphe pour condamner avec rigueur chez les autres un droit qu'il considère comme sacré pour lui-même.

En dépit de son scepticisme, c'est à la philosophie, c'est au libre examen de sa raison que Saint-Evremond a re*> cours pour se tenir éloigné de toute exagération , au milieu des querelles qui mettent aux prises les plus nobles intelligences de son époque. S'agit-il, par exemple, de décider entre les Solitaires de Port-Royal et les Gasuitcs d'une société fameuse, il ne prend parti ni pour les soutiens de la morale relâchée, ni pour les rudes champions de la moraie rigide : il ne voit dans ce débat célèbre qu'une guerre d'amours propres et une lutte d'influence. Tel est l'esprit dans lequel il écrit sa Convenatim entre le père Canaye

€i le maréchal éTHocquincourt, et soa Entretien avec M* d'Aubigny. On ne sera peat*être pas f&ché de lire ici un fragment de cette Conv^rsa^'on, qui est sans contredit un des écrits les plus spirituels de Sain^Evremond, et que La Harpe a bussement attriliuée à Charie?la :

a C(xnnie je dînais un jour chez monsieur le maréchal » d'flocquincourt« le père Ganaye^ qui y dînais aussi, fit 9 tomber le discours insensiblement sur la soumi^ton » d'esprit que 1« religion exige de nous; et,>près nous avoir conté plusieurs miracles nouveaux* et quelques révélations modernes, il conclut qu^il fallait éviter phis que la peste ces esprits-forts qui veulent examiner toutes choses par la raison.

•««» » A qui parlea-vous des esprits-forts, dit le Maréchal, et qui les a connus mieux que moi? Bardouville et SainMbal ont été mes meilleurs amis. Ce furent eux qui m'engagèrent dans le parti de monsieur le Comte (de Soissons) contre le cardinal de Richelieu. Si j*ai œnnn les esfnrits-fiMrts 1 Je ferais un livre de tout ce qn'iii ont dit« BardouviBe mort, et Saint-Ibal retiré en Holtande, je fis amitié avec La lYette et Sanve-Bcenf. Ce m'étaient pas des espritt-lorti, ma^ de bniviis gens. La'Frette était im brave hoinme et fort mén amL Je pense «roir assex témoigné que j'étais le rien dans la mabdiedottt fl moonit. Je le voyids mourir d'ttse petite fièvre, cxupde anrait pu firin une feoame ; et j^enrageais

272 LES ÉCRIVAINS NORMANDS A0 XVI(« SifcCLE.

» de voir La Frette, ce La Frette qui 8*éuit battu contre

> Bouteville, s'éteindre ni plus ni naoins qa*nne chan-

> délie. Nous étions en peine, Sauve-Bœuf et moi de san-

> ver riionneur k notre ami ; ce qui me fit prendre la n résolution de le toer d'un coup de pistolet, pour le faire

> périr en homme de cœur. Je loi appuyais le pistolet k

> la tête, quand un jinuite^ qui était dans la cbam-

> bre, me pouisa le bras et détourna le coup. Gela me

> mit en si grande colère contre lui que je me fis janié"

» — Remarquez-vous, monseigneur, dit le père Canaye,

> remarquez-vous comme Satan est toujours aux aguets : » circuit quœrenê quem devorct. Vous concevez un petil » dépit contre nos Pères ; il se teri de l'occasion pour » vous surprendre, pour vous dévorer, pis que vous dévo-

> rer, pour tous (aire janséniste ! vigilate^ vigilaie ; on

> ne saurait être trop en garde contre l'ennemi du genre » humain.

> — Le Père a raison, dit le Maréchal; j'ai oui dire s que le diable ne dort jamais. Il faut faire de même ;

> bonne garde, bon pied, bon œil. Mais quittons le dias ble, et parlons de mes amitiés. J'ai aimé la guerre de- » vaut toutes choses, madame de Montbazon après la 9 guerre, et, tel que vous me voyez, la philosophie aprèe

> madame de Montbazon* — Vous avez raison, reprit le » Père, d'aimer la guerre, monseigneur ; la guerre voue

> aime bien aussi; elle vous a comblé d'honneurs. Savez -

> vous que je suis homme de guerre aussi, moi ? Le Roi » m'a donné la directicn de Thôpital de son armée de » Flandre : n'est-ce pas être homme de guerre ? Qui eût

> jamais cru que le père Canaye eût dû devenir soldat ?

> Je le suis, monseigneur, et pe rends pas moins de ser-' » vices à Dieu dans le camp, que je lui en rendais au » collège de Glermont Vous pouvez donc aimer la guerre N innocemment. Aller à la guerre, c'est servir Dieu. Mais

> pour ce qui regarde madame de Montbazon...,.

> — Savez-vous, s'écria le Maréchal, à quel point je.

> Taimais?

> — IJsque ad aras ! monseigneur.

> — Point d'aras / mon père ! Voyez-vous, ajouta t-ily » en prenant un couteau dont il serrait le manche, voyez^

> vous, si elle m'avait commandé de vous tuer, je vous » aurais enfoncé le couteau dans le cœur !

» Le Père, effirayé du transport, eut recours à l'oraison y> mentale, et pria Dieu secrètement qu'il le délivrât du » danger où il se trouvait : mais ne se fiant pas tont-à-fait » à la prière^ il s'âoignait insensiblement du Maréchal par

> un mouvement de fesses imperceptible. Le Maréchal 9 le suivait par un antre tout semblable, et, à lui voir

> le couteau toujours levé, on eût dit qu'il allait mettre

> son ordre à exécution.

» La malignité de la nature me fit prendre plaisfa* quel*

» qae temps aux frsyears de Sa Révérence ; mais craignant

> à la 6n que le Maréchal, dans son transport, ne rendît

> funeste ce qui n'avait été qoe plaisant, je le fis souvenir

• que madame de MontlMzon était morte, et lui dis

> qn'iieureosement le père Canaye n'avait rien à craindre » d'une personne qui n'était plus.

» Pnis.je demandai au maréchal, si l'amour de la philo* » Sophie n'avait pas soccédé k la pasrion qu'il avait eue » pour madame de Montbazon« •

— c Je ne l'ai que trop aimée» la philosophie, dit le p 5]aréchaU je ne l'ai que trop aimée ! mais j'en suis re- » venu, et je n'y retourne plus. Un diable de philosophe » m'avait tellement embronilié la cervelle de Premiers » Parenii, de Pomme^ de Serpent, de Paradis ierreetre

• et de Chérubinâ, que j'étais sur le point de ne rien

• crohre. Le diable m'emporte si je croyais rien 1 Depuis

> ce tcmps-làf je me fef'ais crucifier pour la religion. Ce 9 n'est pas que j'y vole phis de raison; au contraire, » moins que jamais ; mais je ne saurais que vous dire 2 je

> me ferais cmdflersans savoir pourquoi.*^ Tant mieàx« s monseigneur^ reprit le Père d*ttfl ton de liez fort dévot, » ttnt mientl ée ne sont point mouvements bomsins; % cela iiént de Dieu. Po/nf de raieon I c*est la vraie re* ù llgion cèlat PoM de ntéaml que Dieu vous a fait,

monseigneur, une belle grâce I EsMe tient infaniee, » soyex comme des enlttts. Imê enflini^ ont eooore leur

SAINT-SYREMOND* S75

innocence ! et pourquoi 7 parce qu'ils n'ont point de raison. Beaii pauperes spiritu, heureux les pauvres d*esprit ! ils ne pèchent point : la raison ? c'est qu'ils n'ont point de raison I Point de raison! Je ne saurai» QUE vous dire I Je ne sais pourquoi 1 Les beaux mots I Ils devaient être écrits en lettres d'or. Ce n'est PAS que j'y voie plus de raison ; au contraire, moins que jamais. En vérité cela est divin pour ceux qui ont le goût des choses du ciel. Point de raison ! que Dieu vous a fait« monseigneur, une belle grâce ! > Aussi mordant et aussi incisif que le sera deux ans après l'illustre auteur des Provinciales, aussi habile à mettre en scène ses personnages, il a de plus le mérite de nous faire rire à leurs dépens, sans joindre la passion du sectaire à la fine raillerie du moraliste. L'autorité de Fénelon ne l'engage pas non plus à se reposer an sein de ce Quiéiisme (i) qui cependant semblerait si bien convenir à son humeur douce et tendre; et le spectacle des conversions éclatantes qui servent de dénouement à l'aventureuse existence de la plupart des femmes célèbres du XVII« siècle» depuis mademoiselle de La Yallière jusqu'à madame de Longueville^ n'est pour lui qu'une occasion d'écrire les

(1) Sor ce sujet, voir trois fort médiocres pièces de vers dsns le y* volume de ses œu? res, psge 433.

276 LES ÊCBIVAUffl NORMANDS AU XHie SIÈCLE*

pages ingénieuses dans lesquelles il s'attache à déaiontrcr que la dévotion fCe$t souvent que le dernier de nos

amours.

c La détotion est le dernier de nos amours, où l'âme

> qui croit aspirer seulement à la félicité de l'autre Tie,

> cherche, sans y penser, à*8e faire quelque douceur nou- » Telle en celle-ci. L'habitude dans la TÎe est un vieil a(ta-* • chement qui ne fournit plus que des dégoûts ; d'où 9 vient d'ordinaire qu'on se tourne à Dieu par esprit de » changement, pour former en son âme de nouveaux dé- » sirs, et lui faire sentir les mouvements d'une passion » naissante. La dévotion fera retrouver quelquefois â une » vieille femme des délicatesses et des tendresses de cœur

> que les Jeunes n'auraient pas dans le mariage, ou dans

> une galanterie usée. Une dévotion nouvelle plali en % tout, jusqu'à parler des vieux péchés dont on se repent ; •

> car il y a une douceur secrète â détester ce qui en a dé*

> plu, et à rappeler ce qu'ils ont eu d'agréable. »

c A bien examiner un vieux converti, on trouvera fort » souvent qu'il ne s'est défait de son péché que par l'en* 9 nui et le chagrin de sa vie passée. En effet, â qui voyons- » nous quitter le vice dans le temps qu'il se montre avec » des agréments et qu*il fait goûter ses d«^llces? On le 9 quitte lorsque ses charmes sont usés et qu'une habitude 9 ennuyeuse nous a fait tomber insensiblement dans la 9 langueur. Ce n'est donc point ce qui plaisait qu'on

8AmT-£VBEM0MD. 377

» quitte eo changeant de yie, c'est ce qa'oii lie poaTait » plus souffrir ; et alors le sacrifice qu*oa fait h Dieu« < c'est de lui offrir des dégoûts, dont ou cberche» ï queU » que prix que ce soit, à se défaire. »

Ce bon sens superficiel et moqueur, qui garantit des escagéraiions de Tesprit de système, mais qui permet rare* ment de pénétrer jusqu'au fond des choses* Saint-Evre^ moud l'applique avec un bien plus grand succès aux ma^ tières littérairesr Tandis que la critique du temps repose exclusivement sur certaines lois fixes et invariâblesj» au lieu de remonter aux principes, de chercher la raison pilmordiale et philosophique des choses, soit dans les règles de la logique, soit dans l'étude du cœur humain, Saint-Evremond demande à la raison, aux témoignages de l'histoire, à la comparaison des littératures des différents peuples, à l'analyse des lois de la pensée, les principes sur lesquels reposent la science du grammairien et les appréciations de Thomme de goût La dissertation sur le mot Vaste est un exemple remarquable de cette lai^e méthode, qui, appliquée avec plus de rigueur plus tard, distinguera la philologie moderne. Il connaît mieux qu'au*' eun de ses contemporains le genre.de mérite quepossjèdent les écrivains anciens, la nature du merveiUeux sur lequel travaille l'imagination des poètes, l'influence que le culte national exerce sur le dévdoi^ment des arts. Quelque» pages lui suffisent pour dégager de ses obscurités la ques-?

278 LES ÊCBIVAINS NORMANDS AU XVIl« SIÈCLE.

tion embrouillée par Perrault, La Motte, Mme Dacier et Oespréaux lui-même, qui, supposant dans les écrivains grecs et romains des beautés qui ne s'y trouvent pas, passent à côté des beautés réelles qui s'y trouvent, et qu'un sentiment plus juste du génie de l'antiquité lui fait découvrir. D'ailleurs la circonstance qui le tient éloigné de ia France, ouvre à ses regards ui) horizon plus étendu. Les littératures Anglaise, Espagnole et Italienne, lui fournissent des termes de comparaison, qui lui permettent d'élargir le cercle des poétiques officielles. Aussi rien de plus sensé et de plus juste que les Jugements qu'il porte sur la tragédie de Corneille opposée à celle de son rival, et que les considérations dans lesquelles il apprécie la valeur poétique de Malherbe, de Voiture, de Sarasin, de Benserade, de Molière, de La Fontaine, de Boileau (i).

j(l) Oa ne peut apprécier plus conveuablement qae le fait Salot-ETremond, quelques-uns de ses plus illustres contemporains, dans l'écrit intitulé : Jugement sur quelques auteurs français : (Malherbe^ Voiture, Sarasin, Benserade, Corneille, Racine, Molière, Despréaux, La Fontaine, Perrault et Bayle), t. V, p. 247.

Sur la littérature ancienne : Poèmes des Anciens, Merveilleux qui s'y Ircuve, t. IV, p. 300. — Tragédie ancienne et moderne, — Caractère de la Tragédie, t. III, p. 106 et s. Sur les disputes des anciens et des modernes, t. V, p. 249.

Sur les littératures étrangères : La Comédie anglaise, la Comédie italienne. — UQpéra et La Musique des Italiens comparée à celle des Français. Peu prévenu en faveur de Topera naissant « Saint-£?remond le définissait ainsi : « Un travail bizarre de poésie

SArat-ÉVBÉMOND'. ^79

lilans i*àî fâte d^ar'rivef h ce ^ni assure i Sàiht-Évreûiond une place réellement inrpotfa:nte dans l^hîstôîi^e littéraire de la France : je Veux parlek* dé ^és' oeuvres hi^toriquè]^. tc's mêrtieà (ïiiaKtés qui l'auraient mis au premier rang dè'^éHticïuerfdu Xtll« siècle, si lé sort Teût fait naîïre datis uiie de ces positions sociales où là ilécessîtiS sert Je ^mtilànt au génie, l'aiii^àient certainement placé à la tête des historiens de soii ^pioqae', s'il eût appliqué à la composition' de ^Qclque œuvre sérieuse, les brillantes facultés qu*îV dissipa' dans cette foulé d^écrits, nés du caprice où fiis^iyéé par les circonstànèei^, cjb'îf dtctaît en se' jotià'nt, përir la i^atisfaction de ses aniis, et saïis' aucun souci de sa gloire littéraire. L'homme' qui avait indiqué d'une manière sr riëtté et si précisé' tout 6e qui manquait aux historiens français pour égaler ôés" grands écrivains. Salluste, Tite- Live, Tacite, dont il avait sondé les génies éminents, quoique divers ; le spirituel appréciateur de la Fronde et de la pOtÂi^'né de I^lazàrin ; le profond observateur qui peint la cour et les courtisans, avec des traits que n'eût pas désa<> voilés La* Bfuyère, mtà a^ montré hr peiné ce dtofit il était capable, dànâ les pages qùM a laissées siir les divers Génies

ëtdé musîqaé, où le pdète et fè masTciéD, également gênés l'an par fÀotfè, se donnent beaacoop de mal pour faire on maafais'oiitngë. > C'est à' cette occasioo que Voitore disait : SaintElvremond B'a prouvé qa*ane seale chose, c^est qu'il avait l'oreUle dure,

280 LUS ÉCRIVAINS NORMANDS AU XVI1« SlkCLB.

du peuple romain. Avant Bossuet et Montesquieu, la politique romaineavait trouvé eu lui un historien philosophe, qui en avait démêlé les ressorts secrets et énuméré les résultats, avec la profondeur de Machiavel. Sans doute, en analysant l'œuvre de Saint-Evremond, nous n'y trouverons ni cette royale majesté du style de Bossuet, planant au-' dessus des empires et marquant d'un trait lumineux la place immense qu'occupe Rome dans les destinées humai'^ nés, ni citlc érudition variée qui se condense en apborismes si profonds, dans le chef-d'œuvre de Montesquieu : n^aisce n'est pas une petite gloire pour notre Saint-Evremond, que de pouvoir se faire lire encore avec intérêt et profit, même après les deux hommes de génie qui ne Tont fait oublier qu'en s'inspirant de lui, et en empruntapt 1^ cadre dont il avait tracé le contour (1).

(1) ludépendammeot de sa lettre sor la Paix' dei Pyrénéêit et de sa relation de la Retraite du duc de LongueviUe en Normandie, Salnt-EvreiDOod a laissé des travaux liistoriqaes d^une grande importance. Ses Réflexions sur les divers Génies du peuple Romain, son Jugement sur César et sur Alexandre t son Jugement sur Sénèque, Plularque et Pétrone, ses Observations sur Salluste et Titelsivet prouvent qu'il afait étudié et compris le génie de Faotiquité noieux qu'aucun de ses contemporains, et son Discours sur les Historiens français, son Eloge de Turenne, ton Parallèle de Turenne et de Condé, attestent que sou esprit lumineux ne Jugeait pas avec moins de sagacité les événements et les hommes des temps modernes.

saint-eVremond. . 281

Ptos conno comme moraliste que comme critique et comme historien^ Saint-Evremond se distingue plus par la finesse de ses observations que par la rigidité de ses principes. La nécessité de la lutte, du dévouement et du sacrifice, qui entre essentiellement dans le plan de vie que propose le stoïcisme, dérangerait un peu trop ce calme et ce désir de bien-être que recherchent avant tout les hommes aimables, pour qui la morale n*est autre chose que Tart d'être heureux. On peut voir le résumé de la morale de Saint-Evremond dans sa' lettre au maréchal de Gréqui c qui l'avait prié de lui faire connaître la situation où était son esprit et ce qu'il pensait de toutes choses pendant sa vieillesse. > La sagesse qu*ii se vante de posséder et qu'il préconise, n'est ni la constance^ qui n'est qu'une plus longue attention à nos maux, qui parait la plus belle vertu du monde à ceux qui n'ont rien à souffrir et n'est qu'une nouvelle gêne à ceux qui souffrent ; ni la verlUf car l'état de la vertu n*est pas un état sans peine ; on y souffre une contestation éternelle de l'inclination et du devoir ; et tout ce qui sent la contrainte et

M. OUéris, dans les Dotes dont il a accompagné son éditloo de l'ooTrage de Mootesqaiea aor la grandeur et la décadence des Romains, 91 trouvé daoales réOexiocs de Saint- EYremond aor lea divers génies da peuple ftoraaio, une foale de remarqoes jodideuses, qa*il a rapprochées a?ec bonliear des observations de Montesquieu.

282 LE5 ÉCRIVAINS KOfilf^r^DS AU XVU« SlbCLE*

le gêne ne saurait lui coQyeair. T/sl est le texte le plu» ordinaire de ses QQ^iversaiioiu ,et de ses lettres. C'esi ^yx^i qii'll écrit, en ver$ ou ^n prose, h se? <^is d'Oloaoe et de Candale, et & ce comte de Gramu^OQt doi^t Hamiltoa retracera Thistoire, aprë^ avoir puisé k Técolc de Saiatr Eyremond cet art de bien dire qui fait de lui }e plus amusant des conteurs. }l prend soin de noi^s faire çonnatire lui-inôme sous quelle inQueoce s'étaient développés les principes de cette morale indulgente et (acile qu'il ayait savamment érigée en système :

4'»i .vu le ti}ippi fi<i h fjoo.ne f{é%fi^c$f Tempi où régpait une lieiir«it«H a'jomiancé.

Tempi où U ville aua«>i bien qiio la cour Qs resplrsieot que le* jeux et ramour* Uoe politique Inaut^nti^ De notre nature ionocente Faforiiait tous le* désira :

Tout $ifiùi pAraistait légitime ; La douce erreur ne a'appelalt polot crime.

Les vices délicats se nommaleot des plaisirs.

Ce bon temps de la Régence que regrette si fort Saint- Evremond, il en avait retrouvé Timage en Angleterre, dans cette cour voluptueuse de Charles II, copiste peu délicat des brillantes fi^blesses de la cour de Versailles* Uami et radmirateur de la trop célèbre Binon, cette no«derne Léontium, dont il a osé dire :

SlINT-BTREMOKD. 283

L'indulgente et sage Nature A formé l'Ame de Ninon De la volupté d'Epicare Et de la vertu de Caton,

s'était formé, il faut bien en convenir, une singulière idée de la vertu, et les traditions de sa jeunesse l'avaient préparé à assister, sans sourciller, aux événements passablement scandaleux dont la cour d'Angleterre était le théâtre.

Les lecteurs initiés à la partie anecdotique de l'histoire, si chère aux romanciers de notre temps, n'ignorent pas le sujet d'un voyage fait en Angleterre par mademoiselle de Kéroualles, à l'époque où $aint-£vremond, déjà en possession d'une brillante renommée d'homme d'esprit et de bonne compiagnie, y jouissait de la faveur de Charles II, qui lui avait accordé une pension.

La politique monarchique, désireuse de maintenir entre l'Angleterre et la France cette entente cordiale, pour hquelle on a fait à tontes les époques de si grands sacrifices, s'était avisée d'un de ces moyens qui ont henreusement cessé de servir de principal ressort aux relations internationales. Mademoiselle de Kéronalles avait été chaînée de là mission de resserrer l'alliance entre les deux peuples, et Charles II avait attesté l'influence toute-puissante qu'elle exerça dès son arrivée sur son esprit et ses sentiments, en lui donnant le titre de duchesse de Portsmonth. On souffre de voir Saint«£vremond prendre part à cette intrigue

281 LES ÊCaiTAINS 9A9WAMDS Aq XVII« SIËCLE.

de Goar, en écri?ant ï U futorc favorite, atteinte sans doute de qnelqoe scrupule, pour faire briller i ses regards l'importance du rôle politique auquel elle était appelée. La morale étrange qu'il lai enseigne est tout-à-fait digne de celle de cellfii de fifinqn, « rendant grftce à Dieu cb^que Jour de son esprit* ^ U) priant de la préserver 4es stftiies desonc<«ur. » (1)

9if$atèt apr^^ un? çirconst«gtce qui exerça sur ht reit^ de la m qq? ii^fluenc^ diçiw^f loi offrit une seconde occMion de développée les. principes, si accommodants et M facjlest àe f» p^il^pbie épicy^ienn^ Popr cQi^battre Tinr ilnençe de l? 4ocbai^ d;? Portsmoath» devenue odi^iiso ap^ Anglais, les nMnbtres. d« Charles II spogèrent à ej^ p^l^r ÇA Angleterre une femme célèbre p^ sa bwilé, qu'à une autre époque ce priocç avait aimée, et dont il avilit m^n^e d^imandé in^tilemeQt ta msin^ C'était une d^ nitpes do c4r4iosi Mazario, Hoi^tenie de Uancini^ wf^kr n^Wif comm? s^ mm, an tempt de la minoritfi d» Lonis XIV.» et devenue depuis, i»ur wa malhear et celui

(25) Problème à, Viniltation du BupççnoU àmadmokélie de KérouaUet, SaibtpETremood j ioppô«e que la futare dochesie de nNSlni9Dtli SA dliipese à entrer, dans ua eoevent, et U loi éeiii

dans lu tout aatre bat que les profonds politiqaei, qai dirigealeDt alors la condulie de mademodelle dé Kércoalles, la^ avaient ibtl

aATNT-BYREllOllD. SaS

de soa époux, duchesse de Maiarin. IVfais celle-ci, tpomr pant toutes les espéraaces de la politique, et en dépit des conseils de Saint-Evremoud, tourna le dos à la fortnae, aimant mieux, cette fois» se lai&ser emporteF par les sottises de son cœur, qu'obéir aux calculs intéressés de son esprit (i). »

La duchesse n^en recul pas moins de Charles II, avec le palaia de Saint rrJaœea pour résidence, une pensm qui lui permit de TÎTre avec splendeur, et d'y devenir le centre d'une société brillante, menant de front les piaisirs et l'étude, la dissipation et la culture des arts. Saint- Evremon4 devint IHume de cette espèce d^académie toute mondain^, à laquelle il cfonna le ton, e\ qui, servant d^ak

(i) Une grande partie de Tbistoire de la dochesse deMazarin se retroave dans les nombreux écrite en proae et en vers qne Kii

connaître le genre d'esprit, le caractère, les trsTers, les manies, les l)onne3 qualités et les défauts de cette femme célèbre. Le mémoire justificatif qu'il composa pour elle, et qui fut imprimé en 109.6, qi réponse au^ plaidoyer d*Erard en faveqr di^<iqf ^l^ Mais* rin (qui paya si cher i-'s Tingt millions de dot qn^lui sTait api^ft^. la^ni^^ du Cfardipal-Ministre), est i^n çbef-d'ççuvre d.e disci|ssj(qi^ et de bonne plaisanteri<^ Par une sin||ulièra nf^éprise, ^a. ^|^(^ attribue à Erard, avocat du mari, le méq^oir^ ?érifa.^leaient CQm; poié'jwSai^t.Evremo^d.ç^ fa?eqr de la (^vf^ {*).

(*> Tout a élé dit deiwls et très-Wen dit sur Hortense de Haneini, ' parMk ^ Renée, dans le Iftvr» inlécessanl qui a pour titre- : fo iiiisu âê Ma%airin*

' guillon à un esprit dont Tflge n'altérait ni la vif acité ni la grâce, lui inspira quelqoes-nnes de ses plus agréables compositions.

C'était le salon de la marquise de Rambouillet transporté au milieu de la société anglaise, jalouse alors de se modeler sur la cour de Louis XIV. Mais il régnait chez madame de Mazarin^ine aisance, un naturel et une délicatesse de goût qui faisaient un parfait contraste avec le raffinement et Taffectation que les beaui esprits avaient mis à la mode dans ce Cercle des Précieuses, appelées par Ninon les Jansénistes de l'amour, Saint^E? remond, avant Molière, les avait caractérisées en quelques mots bien spirituels, mais un peu trop énergiques (1). Ce n'est pas que Saiot-Evremond, dont la jeunesse correspond à l'époque la plus florissante du règne des Précieuses, n'eût payé d'abord son tribut au mauvais goût du temps. Il s'était rendu coupable de madrigaux, tout aussi fades et aussi pré-

Ci) U cercle, épttre en vere à M. ***, 1. 1, p. lOS.— C'est k la fief ne Christine de Suède, qol demandait ce que c'étaient que lee Précieuse!, que Ninon répondit qu*ellef étaient les Janténitles dt Vamour. Le nom de Christine rappeiie on des plus agréables écrits de Saint-Evremond. C'est nne lettre adressée par lui au comte d'Olonne, sur nne dispute dont 11 avait été témoin, entre leeomte de Bautrn, le commandeur de Jars et l'évèqua du Mans, au sajet de l'abdication de la reine de Snède. C'est nne bonne scène de comédie.

teAjtienx f pe 1^ deu^c pQnjfi^ saf I^cpiels madwe 4^ Li>^-' gi)ip?me s'en r^pori^iit au jugement ^ littéraieiyr? die Qfken, c les priant .d*as$pupif ^n Sjçbifiae qui, disait-eUe^ avait plu$ troublé le royaume que jfnd rayajeat fait \e^ der~ nièfes guerres » j(1). Afa^ il s'était bientôt dégagé d» l'ip-^ fljifiape de ce mauyais goût importé d'ijUlie, jet il ^yait pf is Fh^biUi^e de cette ais^fice ^t^relle et par<pi§ flégUg^ç q^i ne )ç guictèrent p^us. G|b ii*est pas qu^ œs Yer$ soient bQ|)3 ;,et je ne rappelle ici, ^i^ passant, que poi^r mémoirp ceitq partie de ses .œuvre», aii|4 ([u'^o^ poqoiédie dans le

(0 .Cpiti^ lettre de ina^fiiBi^ f^p jl^^ngae^Hie |pr If^p /doux sofinets qoi partageaient les beaux esprits de la copr ep Ifraniens et fin Jobelins, se trouve rapportée daos les Mémoires de rAcadémie de Caeu (année 1760, page 37). Madame de Loogneville, qui tenait pour le sonnet de Voiture sur Uranie contre celui de Benserade sur Job, fournit à Mademoiselle de Scudéry, Toccasion de lui adresser ce quatrain;

A TOUS dire )a yérité, Le destin de Job fut étrange, P'éue tou](>^^^ persécuti^, Tantôt par un démon, et tantôt par un ange.

Aoge soit... mais après la conversion.

La lettre est adressée par l^abbé Aubert, aumônier de la duchesse de f«oi)gueYil|e, ^ M. Balley, professeur rçiyç^l él^élogueace à Çqen. On peut lire toqs les détails relatif^ k ^P faif iii^éressant de potre Imtpire littéraire, d^ns (^ recueil des oeuvre» 4e pe savant. (Antonii Hallaei opuscule miscellanea, p. 287 et s«iv.)

288 LES ÉCB1YAIN8 NOBMANDS AU XVU« SIÈCLE.

genre anglais (1), et certaines compositions musicales, destinées aux fêtes données par la duchesse de Mazarin. Elles ne s*élef aient probablement pas au-dessus du mérite que l'on s*attend à trouver dans la musique d'amateur. N'oublions pas qu'il faut avec Lémontey ranger Saint-E?remond parmi ces gens de Cour et gens d'esprit qui, dans leurs moments de loisir, c daiguent faire des vers détestables, i L'inQuence des salons de la belle duchesse mit fin pareillement à son penchant pour la satire. Il y renonça même si complètement, qu'il prit le parti, dans les derniers temps, de tout louer et de tout approuver sans dis tinction, ainsi qu'il nous l'apprend dans les vers suivants» que je cite comme un échantillon de cette prose rimée, qu'il avait la bonhomie de prendre pour de la poésie :

Je perdg le goût de la satire ; L'irt de louer maUgaemeiit Cède au secret de pouToir dire Des vérités obligeamment. •

Fidèle, pendant sa longue vieillessp, au culte de la beauté, Saint-Evremond, par un privilège qui n'appartient qu'à lui, put, sans paraître rîàicule, laisser éclater son

(f) Indépeodamment de la comédie de Sir politick Would he, ou le Prétendu politique^ les œuvres de Saint- EvremondcontieDuent une pièce ayant pour titre Ut Opéras, médiocre, même pour un théâtre de société.

SAINT- EYREUONO. 289

admiration et son amour pour la belle Hortense. Il est im-» possible, d'ailleurs, de se justifier avec plus d'amabilité et de grâce qu'il ne le fait.

c Vous TOUS étonnez mal à propos que les vieilles gens » aiment encore; car leur ridicule n'est pas de se laisser » toucher; c'est de prétendre îmbécillement à pouvoir » plaire. Pour moi, j'aime le commerce des belles person* • nés autant que jamais ; mais je les trouve aimables, sans » dessein de m'en faire aimer. Je ne compte que sur mes » sentiments, et cherche moins avec elles la tendresse de >' leur cœur que celle du mien. Le plus grand pkisir qui » reste aux vieillards, c'est de vivre; et rien ne les assuré

> si bien de leur ?ie que leur amour. Je pense^ donc je V suis^ sur quoi roule toute la philosophie de DescartQS,

> est une conclusion pour eux bien froide et bien languis-i » saute. J'aime f donc je suitt^ est une conséquence toute » vive, toute animée, par où l'on rappelle les désirs de » la jeunesse, jusqu'à s'itnaginer quelquefois d'être jeunç » encore. »

On conçoit aisément que les femmes, dont il reconnaît ainsi le pouvoir, aient trouvé bien des charmes dans le conversation du spirituel vieillard, qui semble du reste avoir fait une étude particulière des moyens les plus proprès à se concilier leurs bonnes grâces.

c Le premier mérite auprès des dames, écrit-il dans

> une lettre où il expose ses principes sur la Manière de

390 LES tCRlVAlN^ fNMltA<ID9r AU XVW 81ËCLK.

t amverser àveà leifémihei, est d'rfmér ; Té MCond est d'entrer dtnt la eonGdence de leart incHnitioM; te troisième, de faire valoir ingénien^ment tout ee (jàCeWes ont d'aimable. Si tien ne rou» nfènc au teeret do eceur, il faut gagner au moine leur esprit par les louangea ; car, h défaut des amante à ^ui tout cède, ceRrt-tir plaît le mieux ({ul donne aful femmes les moyens dé plaire datâritage. Dans leur conversation, songez lnei< à ne les teni^ jamais indifférentes : leur âme est eiiile'' mie de cette langueur : ou faites^'vou^ aimer, ou flattez^ les: gur ce qu'elleé aiment, ou faites-leur trouver ed elles de cfudi s'aimer mieut ; oit enfin il leur faut de Tamour, de quelque nature qu'il puisse être, if Cependant Saint'*Evrémond continuait à vieiHlr; et cette philosopin'e pratique, qui l'avait lîabiiué k se rendre compte de toutes les U^odiflcations que les progrès de l'âgé hUMcût subir à ses idées et â ses sentiments, lui pràeotait dhos un prochain avenir fe tenue dé sa longue et benreuse existence; et il exprimait avec un gmùà Beû%^ dans les lignes suivantes, la disposition d'esprit où il se trouvait :

t Quand nous sommes jeunes, l'opinion du monde > nous gouverne, et noas nous étudions pfus & être bien » avec les autres qu'avec nous* Arrivés à la vieillesse, 9 nous trouvons moins précieut ce qui nous est étranger, t Rien ne nous occupe tant que nous-m^mes, qui som-

SAINT-EVRBMOND. 291

> mes sur le point de nous manquer» Il en est de h vie 9 comme des autres biens : tout se dissipe quand on ) pense en avoir un grand fonds ; l'économie ne devient » exacte que pour ménager le peu qui nous reste. C'est

> par là qu'on voit faire aux jeunes gens comme une » profusion de leur être, quand ils croient avoir long-

> temps à le posséder. Nous nous devenons plus cbers,

> à mesure que nous sommes plus près de nous perdre. » Autrefois mon imagination errante et vagabonde se » portait à toutes les choses étrangères : aujourd'hui mon » esprit se ramène au corps, et s'y réunit davantage, »

Différence admirablement saisie par l'ingénieux moraliste, entre les jeunes gens qui courent après ce qu'ils veulent acquérir, et les vieillards qui s'attachent à ce qu'ils craignent de perdre !

Il s'arrange donc de manière à retenir autant que possible les biens qui vont lui échapper. Je suis bien obligé d'avouer que les soins relatifs à la vie matérielle occupent une grande place dans ses études sur lui-même. L'ancien convive du commandeur de Souvré, du comte d'Olonne et du marquis de Bois-Dauphin, profès comme eux dans l'prdre des Coteaux (1), se rappelant trop bien le temp»

(I) Void, ulou Desmaixeaai, l'origine de ce bom de Coteaux «tonné à Saiat-Evremond, au CMste d'Olonne, et ao marquU de Bdte-Daapbin : « Il y avait cotre cet. ipciB^leiin et d'eutr^ seigaeiiri

t9i L£S ÊCRIVAU» liOftlIàSiM âU XV11« SIÈCLE.

OÙ M. De Larinlia le raillait de «oo raffincmaiit fiour les doucettn delà tabke^ et d« i'^xcaearife délicalem de aes goûts, toit |ar se livrer aaag «crapule k la recherche de ce oonforudile an peu Irop eickiiivcnent gafltroDoaiî- <tw, dflst les Lords d'AngIclerre, ses illuatnis ainli» loi doanaieat Texen^iie. .Ses lenres sont remplies >de détails pareils à oeoi^ci ; « Si vmtB avec quelque «io de k délicatesse da votre

• goût «t de IHntérft de volit asnié, Y9m m nangerez » qie des iriandes naturelles sans mélasBe anoMt «uîs > exquises par leur bomé prepre «t fiar la carioaM de

• votre «diOft. >

« LesiliisdeCliattipoineioiitlesiDeiilean^iieposB* n sez pas iroplolo eras dMritiecoainiiMR ptsisop

p»nni letqaeti se trouvait M. de LiTardln, évdqae da Mioi, niM •oitc d'étnolatton à qui ferait paraître un goât plinihi vt fflot Mirât. Osas nadtoar anqwliUasditaieotatrocALAe I>avarâie««AiH ci les i>rit à partie : « Ces meitleari» dit-il» lootrcal toet« à (orce de Yoaloir raffiner lar tout. Ils ne isaraleut manger que do ?eao de ritfère ; il faut que lenn perdrix tteaneaft ^e ràvrerKoe, qae levrt iApiosfaoleaA de la lle«lie Gk»|Oii ira de Vepiioe. ik oe «wt fas moins dlfficilsi sur le fruii; et pour le lin, ili o*ea taoraienl iMiire que des trois eôleaux, de HautTifllen, d'Aï et d'ÀTensy. > M. de 5iiBl'£Tremoa4 ne maaaaa jias de faire part à ses amis de cette convenation, et de tourner en ridicule un prélat dont Ils n'est! • maient pasSMSoeoep la^Séti c a t eise. Enfla Us sépéièreatai Ma^eiit ce qa'fl «TaH dit 4eaeeieant, •etélS'ea plaissatèreot en iantdlnç* catioDS, qdV« les appelâtes 7HNfMMi0Nar. »

^ tôt ceux de Reims. Le froid ooDserre les esprits des

> vins de rivière ; les chalears emportent le goût de ter-

» roir des vins de montagae. i « Vous ne sauriez arar tropd'attentioB pour le régime,

» trop de précaution contre les remèdes; fe régime en*

» tretient la santé et les plaisirs ; les remèdes sont des

» mttix pr6saii8| dan» une vue assca incertaine du bien

n avenir^ i

c Les plaisiis ci le cégmie doivent aivoir aae espèce ée V concett et «ne proportion asbesjaste. »

c iii88 ans, je nmngt des holtrei ton» les matinSy jie « dtaie Uen, je ne8oiiqK:pos mal : oa faîidea béimpoor 9 uamoindire mérite que knien*. »

Dn reste, il ne aè pique p» d!mie sagiKSse anstèie» comme on le sait» et il se garde Mettde se draper 4a«si le MMKtean: da sioïcismev eu vo3rant approcbeir le flanee ittal r € La meHleaie de tontes les raisons poer se liaeiip » die à la Bsort, ^i-^ c'est qn^oa ne sant ait TMler. A. » ftgei sainemeat dei cheses» la sagesse coBstste pl«s l » nons frire vivre tranqaiUemeat qv'à mniS' laice mowc

> a3Kc conalance. Lte beUes morts foondasesit de beaux

> discaon au vivaiil»et peu de conaolatioa à eeuK qui » meoreftt. »

XoBtes eee maiiraes aboutisseat à une professioa de foi qae ne désavouerait pas le poite, qui, de nos jom% a chanté le Dieu des bonnes gens i

2M LES ÊCBIYAIRS RORMAlfDS AU XVIH SIËCtK.

* De Jostiee et de charité

Beaucoup ptoa que de péuiteoce.

Il compose M piété; Mettant en Dieu ra confiance, Espérant tout de m ï)oo\é, Dana ie ecin de la Pro? idence Il trosTe eon repoi et ta félicité

Les conridérations qui précèdent suffisent, nous le croyons du moins, pour faire apprécier le caractère et la toornare d'esprit babitoelle de Saint-Evremond. Bayle et Voltaire après loi, se sont trop bâtés de placer son nom sur la liste des incrédules et des esprits forts, se fondant sur quelques passages qui peu? ent en effet se prêter k l'interprétation qu'ils leur donnent^ mais en forçant le sens, et en faisant \ ranteor ce qne nons appellerions an- Joard'bui un procès de tendance. L'extrême bcilité de ta morale ne peut permettre non plus de faire de lui, comme le Toudraient les auteurs de la Biographie universelle un chrétien bien orthodoxe. En religi<m comme en poli* tique, Saiiit-Efremond tient le milieu entre le respect scrupuleux des écri? ains de son époque, pour les formes établies et les dogmes officiels, et cette indépendance hardie, cette fièf re d'innoration qui caractériseront le XYIII* siècle. Si son esprit a osé plus que sa plume, si, sur les grandes questions qui sans aucun doute se sont présentées \ sa pensée, il a été plus circonspect que containcu, s*il a tenu la main fermée, c^est un trait de ressemblance

SAIMT-EYBEMOND. 295

de plus avec son compatriote Footenelle, auquel il pourrait être comparé sous de nombreux rapports.

Quant à ses œuvres, dont la valeur littéraire a été systématiquement rabaissée par Yohairc et par La Harpe, il serait injuste de ne pas en reconnaître hautement le mérite. Dans ceux de ses ouvrages de critique, de philt)sophie morale et d'histoire, qui sont dignes d*être conservés» il se distingue par un style vif et animé, une expression juste et pittoresque^ des pensées fines, délicates, et cachant souvent beaucoup de profondeur sous le laisser-aller et la négligence de la forme.

Ses dernières années furent attristées par la mort dé la duchesse de Mazarin, survenue en 1699 ; il ne lui survé^ eut que de quatre années. Il conserva jusqu'au moment suprême tontes les grâces de son esprit, toute la bonté de son âme, sa douce et sereine philosophie. A la prière de quelques amis, il s'occupa de rassembler les dive» ouvrages qu'avait produits sa plume élégante et facile, moins pour transmettre officiellement à la postérité ceux dont il était véritablement l'auteur, que pour les distinguer d'une foule d'autres, que la spéculation lui avait faussement attribués (1).

(I) L'édition complète des œuvres de Saint-Evremond, f«ite sêtt» ses yeux par Desmaizeaux, 8ou8 la directioa de M. Silvestre, renferme dans les cinq premiers volumes tous les écrits réellement

296 LES ÉGBIVAINS NMMAIIM AO XVII« SIËCLE.

II s'éteigQit entre Ie« bras de le» ami» le 3a septembre 1703» après aroir distribué sa fortane, en partie aux indigents tf de (pielqae religion qa^Ue fnsieaty diiaitril dans son testament, et en partie aux panvres Fraoça» exilés comme Ini. $

Pendant les qnarante-denx ans qo'ataik doré cet exil» les efforts de ses amis les plus pofasafirts n'avaient pa adoocir en sa faveur l'inflexible rigueur de Louis XIV (t>« La

composéf par lui. On en afaU pobiré pendant is longue earrfère un trèi'grand nombre qal Ini étaient attrHuiëiu CMnnie|l«Mla'aa« tcnr ne M fine iadinéreni que Ssiat^Evremond pour lea oof rages sortia de la plume» U ne a'était occupé ni de réclamer contre les auteurs qui lui folaient son propre bien» ni contre lei epécvlifevrt qtrf proflifaieal de la vogoe attachée à aeii no«i| paar mettia aar son eonpf » pLua d'une oeuvre médiocre. On aurait pu fadlement augmenter du double le nombre des volumes publiés par ses éditeurs. Ifs y ont» par scmpnle âê eonteièiice» ajoef^devx t^tmoM^ reaAnafaiit des mroeaax qai^ bi«i que* eempaaéa pas d^antres». n'étaUat paa cependant Jugés trop indignes de Saint-E? remond.

(1) Soyons Juste : Louis XIV ne fui garda rancune que peadaot trente aii<. Lorsqn'en 1689^ dut éelafer la goerreeaftra l*AB{^e(8rra et la f rancei le» prekotencs de Safait-Evremoiid obtinrent enfin pour Iiil du. grand Roi la permission de rentrer dans sa patrie» mais II éfaft afors ftgé de TS ans, et par conséquent» tftnm» U l'écrivait au comte de Grammont» trop vieux pour se tfaniplarter> « D'ailleurs» a]ontait*ll, il aimait mieux rester par choix h Londrei, » où fl éisft connu dé tout ce qti'll y avait d'honnêtes gens» aU Von « était aeroutumé à sa loupe et à $es cheveux bkmett que de re* • tourner en France» ob il avoit perdu toufes ses babtttfdes» oh II » serait comme étranger» et oh à peine connrsffrait'ff un antre eevr- » tisan que le comte de Grammont Inl-roéme. *

teire hospitalière tpd Ftfait reçu, et où irm rw J'avaient couMéiieleara hienn, aembla protester coatre le moaar** que français, en ouvrant les portes de WesHoioater à «elvi qui Ji'aTaitpu trouver un tombeau dans son propre pays. (^*est dans cette célèbre abbaye que l'illustre écrivain normand rcipose. Il est enterré dans la nef et non lohi du cloître, aupvès de Gasanboiif «de Gaittbden, 4e Barrow, de Chaucer, de Spencer et de Gowley. Son buste, placé aut dessus d'un marbre blanc» sur lequel est gravée une élégante épitaphe (1), bonmage Toadu à sa mémoire sur la

■«•«•«•MViWV^

(1) Voici cette épitaphe :

Cardus de Saint-Denis, dominus de Saint-Evremond,

NobUi génère in Normannia ortus,

A prima juventute

MUitiœ namen dedU^

Et per varia munera^

Ad ca^trontm Marescalii gradum eveetus^

CondcBOf TurenniOt

AUUque Claris beUi Dueibiu

Fidem siiam et fortitudinem

Non semel probavit.

Selicta patria, HoUandiam,

Deinde, a Carolo II accUus ^ AngUam

Venit.

PhOosophiam et hutnantores Utteras

FelicUer excoluit.

GatUcam Unguam

CuM soULta, tum numeris astricta aratione

Es pe li v U , A4ema9itj Loeupletavit.

terre étrangère, existe encore, pour rappeler qne l'homme, que recommandent son génie ou ses vertus, trouve partout une patrie.

ilptid potenieê AngUœ Reget, Benevolenliam et Favorem,

Àpiud Begni procerei, Graiiam et FamUiarUatemf

Apud.amnes Laudemet Appkmtum

Mentit,

Nonaginta annis major oMi/,

Die IX Septembfis MDCCÎL

Vifo clariuimo,

inter prcestantiores

j^vi JttI memorando ,

Amici mœrentei

Ca«B, inp. d« BUHOtm.

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