‹ Les écrivains normands au XVIIe siècleChapitre 7 sur 8 · VIII AVANT- PROPOS · texte numérisé non relu

VIII AVANT- PROPOS

assez de bruit pour que Pascal y revienne à plusieurs reprises dans ses immortelles Provinciales; et tandis que le plus éloquent des ministres protestants, Pierre Dubosg, défend ses coreligionnaires» objet d'une tolérance équivoque^ en attendant le moment où les frappera une persécution ouverte, les solitaires de Port-Royal-des-Cbamps , défendus à Rome par le célèbre prédicateur Toussaint Desmares, reçoivent avec empressement dans leur pieuse retraite Brun Desmarets, Guilbert, Bamon, qui sera leur médecin, et Thomas Dufossê^ leur savant et respectable historien.

Pendant la Régence et pendant la Fronde^ temps où le rôle politique de la Normandie fut considérable , avaient fleuri, dans des conditions plus favorables encore, les grands hommes qui portèrent sa pensée dans cette capiule privilégiée, considérée, dès-lors, comme le cerveau de la France : auprès d*Anne d'Autriche^ la nièce de Bertaut, madame de Motteville ; auprès du faible et irrésolu Gaston d'Orléans et de sa femme Marguerite de Lorraine, le poète Patrix, serviteur toujours dévoué ; auprès de la romanesque mademoiselle de Montpensier , le poète Segrais ; dans la famille de Coudé, auprès du prince de Gonti et de la duchesse de Longueville, le gai et spirituel Sarasin, Tami de Scarron; près de madame de Nemours, Glie du premier mariage du duc de Longueville, le gazetier Loret^ auteur de la JUuse hisiorique, qui écrit

A^YANT-PROPOSk IX

en vers burlesques ce qu'il voit ou ce qu'on lui raconte, tandis qu'un poète plus énergique, François Ferramd» l'auteur de la Muse nortnande retrace dans ses vers pU" rins les événements dont la ville de Rouen est le théâtre. C'est encore un Normand , François-Eudes de Mézeray, que la France saluera comme ayant suie premier raconter éloqûenmient son histoire, abandonnée avant lui aux annalistes, aux chroniqueurs ou aux biographes ; et d'autres normands du même siècle, Louis Legendbe , Yertot et le père Daniel marcheront noblement sur ses traces.

Ajoutons à cette liste nombreuse et plaçons dans un rang distingué deux hommes que l'on peut considérer , il me semble, comme la plus brillante expression de cette sagacité raisonneuse et volontiers sceptique qui caractérise le génie normand. Le premier est le spirituel Saint-Evremono. Du sein de l'exil où le retint pendant quarante années la jalouse susceptibilité de Louis XIV , Saint- Evremond jugea avec une raison supérieure les hommes de son époque. Nul n'était mieux placé que lui pour prononcer entre Ricfielieu et Mazarin, entre Balzac et Malherbe, entre les sectateurs de Jansénius et les disciples de Loyola, entre la Cour et la Fronde , entre Gassendi et Descartes , entre Corneille et Racine.

. Le second est Fontenbile, appartenant à la fois au XVIP siècle et au XVIIP. Par l'élégance et la lucidité de son exposition, il a contribué à donner aux études scien-^

1 AYAflT^PROPOS*

ûêqaoÊ' cette popolarité qoi à fini ptr km assurer Tempire. Au liea de donner reasor à ces hardiesses pbiiosO'* pUqiies d(Hit Teiploaion a ea après kii un si vaste retentiafleneat» U les contînt avec une babikté analogne à celle de Saiftt^EvrcniQiid, dans une laesore dont ofl lut a bit un crime et doat on aurait dft peol-etre faire boniieur à ttM prudence bien entendmi

à dater de la mort de Masarin » et lorsque ^'oavre la période qui doit sabir réellement rinfieence personveOe de Louis XIV» le» écrirtîna norurands ataient cessé d*étre prépondérant»» ils n'y étaient plo« en majorité, et le premier rang, d'aiUeurs, fut occupé par des génies ^enua d'aotres points de la France» comme Racine, La Fomaîney Bossuet et Fénehm , o« nés à Paris même , comme Boileau et Molière;

Il m'a periA mtércssant de snvre ces pcrsonnai^ Uh meux à tant de titres, au miUeu des sodétéa dans le»queHea ib brillèrent En les groapant auteur de» centres divers dont Tensemble forme la société (irançaise , fat cherché à saisir les traita distittctifs de leur caractère el de leur talent , à reconnallre la part d'action qu'ils ont eue dans les éfènements et dans la marche des idée», en* fm à apprécier l'influence utile ou funeste qu'a exercée sur eux, sur ceux même qui, par le droit du génie, sem- Meraient avoir eu le privilège de marcher seuls , Tesprit de leurs contemporains.

LES

AU XVIP SIECLE.

iE CIlNIlIkL DU KRRM,

Le cardinal Du Perron a pris une part considérable à quatre des grands faits qui ont signalé la fia des luttes sanglantes du XYI» siède et ooYert au XTII^ de nourelies destinées : l'abjuration de Henri lY et sa réconciliation avec le Saint-Siège ; l'introduction de la eontroTeise p»- «âfiqoe» qui, selon l'e^ît de l'édlt de Nantes, chercha à ramener par la persuasion les floguenots, devenus libres d'exercer ouvertement lau* culte ; la naissance du nouveau droit public, qui, malgré ses efforts obstinés, a rendu le pouvoir temporel des rois indépendant de l'autoriié spirituelle représentée par les papes ; et enfin, le travail de res-

uuration littéraire^ ^oe le prélat normand aida de son influence, et qa'acbeva le génie de son compatriote Malherbe. Suivant l'opinion qui nous parait la plus vraisemblable, Jacques Davy Du Perron naquit en Tannée 1555, à Saint-* Lo, dans le faubourg de Belle-Croix (1). Son père, Julien Davy, écuyer (2], sieur Du Perron^ exerçait la profession de médecin. Sa mère était Ursine Lecointe, fille de Guillaume Lecointe, seigneur de Tôt et de Héranville, en Gotentin. D'après V Histoire des grands Officiers de la Couronne, ils se rattachaient par la naissance à deux nobles et anciennes familles de la Basse-Normandie, celle des Du Perron et celle de LanguerviUe. .Julien Du Perron (3) , qui avait embrassé la religion réformée, quitta , vers l'an 1560, la ville de Saint-Lo, au moment où Mati-

(1) C'est l'opinion de Toastain de Billy, curé de MesuilOpac, qui se fonde sur Tautorité de M De La Haule et du poète GuU* laume Ybert. Quelques écrivains cependant le font nattre en la paroisse de Saint-Aubin-de'îa'Pierre, au cbflleau Du Perron, appartenant aujourd'hui à M. d'Auxais.

(3) C'est le nom que lui donne Roissy. Recherche du 9 novempre 1598.

(3) Marie Da^y. une des filles de Jean Davy, l'un des fils de Sébastien Du Perron, épousa Michel Lcmennicier, sieur de Martigsy, lieutenant-général de Saint-Lo, qui possédait la terre Du Perron à l'époque où Toustaio de Billy écrivait son histoire, encore maouscrite, de la ville de Saint-Lo. (La Bibliothèque publique de Caen possède une copie de cette histoire.)

Lt CARDINAL DU PERRON. 8

gnon, envoyé dans le Cotenlin par la Reine mère, assurait dans celte ville le Iriomphe du parti catholique et contraignait ceux des protestants qui s'y étaient'le plus compromis à prendre la fuite. Sébastien Davy, sa femme et son fils quittèrent la France- et allèrent s'établir, d'abord à Genève, puis à Berne.

Là, si Ton eu croit Jules Savy, d'Aubigné, Jean de Serre et Scaliger , il remplit pendant deux ans les fonctions de ministre.

Ce séjour de Sébastien Davy à Berne a donné lieu de croire que le cardinal Du Perron était né en Suisse , et celte opinion fut naturellement accréditée par ses ennemis, malgré ses dénégations réitérées : « Je suis Français et fils de Français j » dit-il dans son discours aux Etals- Généraux de 161^. Etant né, d'ailleurs, en 1555, comme Tatteste l'inscription gravée sur son tombeau , à Sens, et les protestants ayant été les maîtres de Saint -Lo jusqu'à l'arrivée de Matignon, en 1560, il n'est pas vraisemblable que sa famille ait été forcée de quitter la Basse-Normandie avant cette époque. Il devait donc avoir cinq ans lorsqu'il fut emmené par son père à Genève et ensuite à Berne. Ceux qui le virent quelques années plus tard rentrer avec ses parents dans sa ville natale purent croire qu'il était né dans l'exil. Il eut deux frères, Jacques, qui fut depuis archevêque de Sens, et Jean, devenu plus tard secrétaTe

du Roi.

k LES ÉCRIVAINS KORVÂNDS AU XVIl* SlkCLE.

S('i)a8tien Davy crut pouvoir » à la majorité de Charles IX , rentrer dans le pays avec sa famille , et il arrivait k Rouen, en 1562, quelques jours avant la prise de cette ville par le roi de France. Il y courut de grands dangers : les protestants furent poursuivis avec rigueur. Marlorat, un de leurs plus savants minisires, fut pendu, et Sébastien Davy retenu prisonnier dans le château. Sa femme se sauva à la faveur d*un déguisement, emmenant avec elle ses fils à travers Farmée royale, et se retira dans la Basse- Normandie, où son mari put la rejoindre plus tard. La crainte d'une nouvelle persécution les obligea de se réfagier dans Die de Jersey, où ils restèrent trois ans, après lesquels ils purent rentrer à Saint -Lo.

Dix ans plus tard , le duc d'Alençon trouva le moyen d'attacher à sa cause les protestants de Normandie. Ils prirent les armes; et la reine Catherine de Médecis envoya encore contre eux des troupes commandées par Matignon. Celui-ci prit à Domfront le malheureux Montgommery livré à la vengeance implacable de la veuve de Henri II (Ij, et à Saint-Lo, le brave Colombières, qu'immortalisa son héroïque défense. Une compagnie de soldats s'empara de la maison de Languerville, où s'était réfugiée tonte la famille Du Perron, que ce désastre acheva de ruiner.

Ce fut pourtant au milieu de ces tristes circonstances

(1) 27 mal 1574. — Décapité le samedi 36 Jaio.

qae la fortune, toujours si favorable depuis au jeune Du Perron, commença à lui sourire. Fils d'un père très-iustruit et pourvu lui-même d'une puissante intelligence, il avait pu, malgré les cruelles épreuves subies par sa famille, se livrer à Tétude avec une passion que rien n'avait découragée. Un gentilhomme, nommé de Lancosme, fut frappé de son mérite extraordinaire ; il parla de lui à Matignon comme d'une espèce de prodige, et le maréchal ne put le voir et l'entendre sans partager son admiration. Il voulut le présenter lui-même au roi Henri III» qui serait, disait-il, charmé de le connaître. C'était yen la On de Tannée 1576. Du Perron avait alors vingt-et-un ans à peine: Matignon l'emmena' avec lui à Blois, où se rassemblaient les premiers Etats. Le Roi fut curieux de voir le jeune homme dont on lui avait parlé avec tant d'éloges, et Du Perron lui fut amené à l'heure de son diner. On adressa les questions les plus diverses -au nouveau Pic de la Mi* randole. Il répondit à toutes avec une confiance et un esprit d'à-propos qui frappèrent de surprise tous les assistants. Quelques-uns cherchèrent à Teôibarrasser, et il se tira avec une rare facilité des objections les plus fortes et des questions les plus captieuses. Dès le premier jour de son apparition à la cour, il avait pris possession de cette haute réputation de savoir et d'éloquence, qui devait être désormais son partage. Les circonstances l'ont mis sur la voie de la fortune ; son habileté l'y maintiendra.

6 LES ÉCRIVAINS KORMANDS AU XYII* SIÈCLE.

Accueilli avec amitié par Desportes et par Tou* ctiard, abbé de Bellosanc, qui avait un grand crédit sur Tesprit du cardinal de Vendôme, il gagna bientôt les bon* nés grftces du duc de Joyeuse, à qui le roi, dans sa capricieuse faveur, devait, quelques années après, donner, avec le titre de duc et pair, sa propre sœur en mariage. Glorieux de ses succès à la cour, Du Perron aspira à briller sur un plus vaste théâtre. Il se rendit à Paris. Quoique laïque et portant Tépée, il ouvrit dans la grande salle des Augustins des conférences sur la philosophie et les ma* thématiques, et attira autour de sa chaire un nombreux auditoire. Ses succès dépassèrent toutes ses eBpérances.

Ce fut alors que Desportes rengagea, dans l'intérêt de sa fortune, à abandonner une religion qui ne lui concilierait ni la faveur populaire, ni les bonnes grâces du Prince. Il se prépara avec éclat à une conversion qu'il eut à cœur de présenter, non comme le résullat d'un calcul politique, mais comme l'effet d'une conviction fondée sur de profondes méditations et de sérieuses études. Non-seulcmont il s'appliqua à connaître à fond TEcrilure et les Pères, mab il appela hautement les ministres de la religion réformée à des conférences, dans lesquelles il les invita à combattre les raisons qui l'engageaient à embrasser le culte catholique. Alors se développèrent les dispositions pour la controverse religieuse, qui devaient plus tard lui faire tant d'honneur. Quelques-uns des thtolo-

gicns protestants^ venus pour le raffermir dans sa foi, s'exposèrent à voir ébranler leurs propres principes par la force ou la subtilité de sa dialectique. Il convertit un gentilhomme nommé De Gbaumont, def la maison de La Rochefoucauld. Celui-ci étant venu le voir pour jouer avec lui aux échecs, trouva sur la table un ouvrage de Duplessis Mornay (le Traité de V Église). On causa de ce livre, que Du Perron dit être plein d'inexactitudes et de fausses allégations ; la discussion s'engagea et Ghaumont se fît catholique. Le duc de Retz voulut que Du Perron exposât les principes sur lesquels se fonde la reUgion orthodoxe en présence de plusieurs membres de sa famille attachés au calvinisme, et cette conférence fut l'occasion d'un nouveau triomphe pour l'orateur. Enfin l'ambassadeur d'Angleterre ayant essayé de mettre aux prises avec le terrible jouteur lexhapelain de sa maison, crut devoir faire quitter précipitamment la France au pauvre ministre, pour empêcher qu'il n'embrassât lui-même le catholicisme.

Aussitôt après son abjuration. Du Perron fut, sur la recommandation de Desportes, nommé lecteur du Roi et gratifié d'une pension de 1,200 écus. Le talent avec lequel il sut se ménager la protection des hommes en crédit, le soin qu'il mit à faire valoir toutes les ressources que pouvait lui fournir son esprit souple et délié, son empressement à profiter de tous les moyens de séduction dont l'avait pourvu la nature, et dont l'étude avait accru

8 LES ÉCRIVAINS NOBMA?iDS AU XVII* SIÈCLE.

la puissance, ont été critiqués assez aigrement par les nombreux ennemis que ne pouvait manquer de lui attirer sa haute fortune. Gui-Patin emprunte arec plaisir I Scaliger, qui n*aimait pas Du Perron, les traits les plus malins; le caustique érudit le représente comme tentrete* nant, à cette époque, les dames de la cour de Henri III De levi et grave, et de Ente metapht/iico, sujets propres à faire briller devant elles toute son érudition. »

Henri III était devenu le plus méprisable des princes. Plongé dans la mollesse, gouverné par ses mignons, objet d^horreur pour ses sujets, qu'il. accablait d'impOts afin de subvenir à ses monstrueuses prodigalités, il crut pouvoir imposer à la crédulité publique par les dehors hypocrites d'une dévotion qui ne ûdsalt illusion à personne.

On publia, en 1576, le pasquil suivant, que nous trouvons dans le Journal de l'Estoile :

Le Roji poor avoir de Targenti A fait le paovre et l'indigent.

Et rhipocritei Le grand pardon il a gagné :

Au pain à Tean il a Jeûné,

Comme un bermite;

Mais Paris 9 qni le connoUt bien, Ne voudra plus lui prester rien

Asarequette; Car n en a jà laot preste»

Qu'il a de lui dire arresté :

« Allexenqnestel •

Henri III s*était fait une retraite dans le couvent qu'il avait établi au bois de Yincenne?) où il allait quelquefois passer les fêtes et où il prêchait lui-même. Voici ce que rapporte sur ce point le Journal de VEstoile :

< Le dernier jour d'octobre 1583 , le roi s en alla à » Yincennes pour passer les fêtes de Toussaint et faire les > pénitences et prières avec ses confrères Hiéroninûtes, D auxquels le dernier jour du mois de septembre pré- )> cèdent il avoit fait , \ et de sa bouche , le prêche ou » exhortation, en leur couvent du bois de Yincennes, et » quelques jours auparavant auroit fait faire pareille ex- » hortation auxdits confrères et audit lieu, par PhiUppe » Desportes, abbé de Tyron, et de Josaphat, son bien^ aimé et favori poète. »

Du Perron , quoique encore laïque , y prêcha aussi. Nous avons le discours dédié par lui au Roi, et dans le* quel nous apprenons que cette confrérie royale était appelée la Confrérie de l'Oratoire de Noire-Dame de vie saine»

Du Perron , dans Tépltre dédicatoire qui accompagne son discours, parle du Roi en termes magnifiques : il félicite la France d'être gouvernée par ce prince, « non- 3> seulement le plus valeureux , mais le plus saint et le » plus religieux qui ait jamais porté la couronne. » Henri III l'engagea à composer pour sa congrégation d'autres discours que nous trouvons parmi ses œuvres et

10 LES ÉCRIVAINS ISOAliANDS AU XYII» SIÈCLE.

dont le meilleur est celai qui a pour objet la Comparaison des vertus morales et des vertus théologales.

Le poète Ronsard mourut dans la môme année. Du Perron, qui avait déjà composé un grand nombre de vers, fut invité par Desportes à faire l'éloge du grand homme que la France venait de perdre. Il prononça l'oraison funèbre du célèbre poète vendomois dans la chapeUe du collège de Boncour (2^ février 1586). Il n'avait eu, à ce qu'il assure, pour travailler à son discours, que quatre jours : ce qui ne l'empêcha pas d'y jeter avec profusion toutes les fleurs de cette rhétorique luxuriante qui était alors à la mode, et d'y entasser une multitude de citations propres à faire ressortir l'étendue de son érudition» ou briller sa mémoire. Il y louait, du reste, le grand Ronsard, moins encore pour la beauté de ses œuvres poétiques que « pour son courage et la pieuse rudesse avec laquelle il avait impugné l'hérésie (1). »

L*année suivante, il faisait l'oraison funèbre de Marie

(i) La sordité de son héros lai inspirait cette exclamaUoA qui peut suffire pour donner une idée du goût dans lequel est écrite cette pièce d'éloquence :

« Bienheureux sourd 1 qui a donné des oreilles aux Français pour

• entendre les oracles et les mystères de la poésie 1 Bienheureux » aoord! qui a tiré notre langue de renfanee, qui lui a formé la

• panle, qui lui a appris à se faire entendre des natiwis étran- » gèresl •

LE CARDINAL O PERRON. il

Stuarr, dont la reine d'Angleterre venait de faire tomber la tête dans sa prison de Fotheringay (18 février 1587).

Henri III, précisément parce qu*il était soupçonné, non sans raison, de n'avoir été touché que très-médiocrement du soit de cette malbeureureuse princesse, nièce de ses plus grands ennemis, fit célébrer à Paris, en son honneur, un service funèbre; et Du Perron composa, indépendamment de son discours, une pièce de vers dans laquelle il insulta grossièrement sa rirale. Yolci un échantillon de celte violente satire :

Ce f icax monstre, coqç'j d'inceste et d'ailullère. Qui sa dent acharnée au meurtre va souillant Et le sacré respect des sceptres dépouillant. Vomit contre le ciel son fiel et sa colère ;

L'impie Elisabeth, furie inexorable.

Consacre aux ans futurs ce sanglant monument. Et da chef d'une Reine occie innocemment Dresse à sa cruauté un trophée exécrable.

Le duc de Joyeuse fut tué h même année, à la bataille de Contras. Du Perron, confident des plaisirs de ce grand seigneur , lui avait écrit , sur la mort d'une de ses maîtresses, une lettre de consolation, dont la morale consistait à lui faire entendre qu'il était pourvu de tous les moyens de trouver, aussitôt qu'il le désirerait, beaucoup mieux encore que ce qu*il avait perdu. Le Roi, consterné de' la mort de son beau-frère , ordonna à Du Perron de

12 LES ÉCRIVAINS NORMANDS AU IVU« SIËGLE.

composer un poème en son honneur. Dans cette pièce de vers qui a pour titre : r Ombre de Sîonsieur l'amiral de Joyeuse t Du Perron fait parler son héros sous le nom de Daphnis et met dans sa bouche l'éloge le plus emphatique et le plas oulré du Roi :

D'un Roi si géoéreax, si grand, si renommé, Qu'il se Tolt adoré de la terre et de l'onde, Et qui sert de lumière aux autres Rois du monde ; Prince égal à lui seul, dont l'éclat mérité, A pour lieu l'uniTers, pour temps l'éternité !

Ce fut dans ce temps que Du Perron décida sa mère à abjurer le protestantisme. La lettre pathétique qu*il lui adressa la décida à suivre l'exemple qu'il lui avait donné. Il n'oubliait pas, du reste, de lui signaler, indépendamment des raisons tirées de la religion , les avantages réels qu'elle devait en retirer « sous un Prince jaloux de combattre sévèrement l'hérésie. » Un de ses oncles entra aussi par ses conseils dans le sein de Torthodoxie, et nous avons la lettre de félicitations que Du Perron lu! adressa.

Nous parlerons plus tard du talent poétique de Du Perron. Ce qui le distinguait le plus à cette époque, c'était cette ardeur pour les discussions publiques, qui étaient autant d'occasions de triomphe pour son amour -propre, et dans lesquelles il attachait plus de prix au combat luimême qu'au résultat moral qu il pourrait amener. Cette

disposition rend assez vraisemblable le récit emprunté par d*Aubigné au Journal de VEsioile, qui rapporte qu'un jour le subtil orateur ayant, en présence de Henri III et de sa cour, admirablement démontré l'existence de Dieu par des arguments jugés irréfragables, offrit de prouver d'une manière tout aussi invincible que Dieu n'existe pas. C'est à ce discours que faisait plus tard allusion l'avocat-générai Servin, lorsqu'il répondit à Du Perron, qui l'accusait d'ignorance : « Il est vrai. Monsieur, que je ne suis pas, » comme vous, assez savant pour prouver qu'il n'y a point » de Dieu. » VEsioile prétend que le Roi, irrité de cette plaisanterie fort déplacée , chassa Du Perron de sa pré* sence et lui défendit de jamais reparaître devant lui. Il est plus que probable que la chose ne fut pas prise aussi sérieusement par un Prince au fond peu scrupuleux. Ce qu'il y a de certain du moins, c'est que la faveur de Du Perron ne cessa de s'accroître, et que ce fut à lui que s'adressa encore le Roi pour la com[5osition du discours qu'il voulut prononcer lui-même aux Etats de Blois. Du Perron ne manqua pas d'y déployer les mailresses voiles de l'éloquence, comme on le disait alors, et de rivaliser d'emphase et de pédantisme avec les orateurs du temps.

Bien que le Roi eût eu le bon goût de faire disparaître quelques-unes des fleurs de rhétorique dont le discours était surchargé, il en.resta néanmoins assez pour que l'on admirât fort cette belle liarangue, quoiqu'on eût trouvé

\U us ÉCRIVAINS NORMANDS AU XVI1« SIÈCLE. '

g^^nérdlcmcnt, dit d*Aubigné, qu'elle était trop mendiante et trop longue pour un roi.

On ne connaît que trop les tragiques événements qui ensanglantèrent le château de Blois, Thorreur générale qu'ils inspirèrent, et la révolte de Paris contre le Prince, qui ne fut désigné par les prédicateurs de la Ligue, plus furieux que jamaiit, que sous le nom de Vilain-Hérodes, l*anagramme de Henri de Valois. Son alliance avec le roi de Navarre pouvait le sauver. Les Seize virent en frémissant les deux Princes pousser ensemble avec vigueur le siège de Paris. Le poignard de Jacques Clément retarda leur chute. Henri de Bourbon ne put retenir auprès de lui les chefs de Tarmée catholique, et le petit nombre des amis qui lui restaient fidèles ne lui permettait pas de continuer le siège d'une ville prête à subir toutes les hor^reurs de la famine plutôt que d'ouvrir ses portes à un prince hérétique.

Du Perron était alors à Tours, où le Parlement de Pa* ris avait été transféré par Henri III, au moment môme où il avait soutenu la cause de ce Prince avec le plus grand zèle, et sa mort le mil dans un embarras qu'il est facile de concevoir. II ne pouvait se jeter dans le parti de la Ligue, contre laquelle il venait de se déclarer ; il était trop prudent pour s'attacher ouvertement à la cause du nouveau Roi, dont la fortune était encore bien douteuse ; il entra, par les soins de l'abbé de Bellosane, dans la mai-

LE CABDmàL DU PBBROIf. 15

son da cardinal de Vendôme, se proposant bien de saisir toutes les occasions qui se (Hrésenteraient de jouer le rôle important que rêvait son ambition, et assez habile d'ailleurs pour savoir préparer d'avance les moyens propres à seconder sa fortune (1).

Le cardinal de Vendôme, fils de Louis, prince de Gondé, et d'Eléonore de Roîe, était assez ambitieux pour tenter les entreprises les plus ))asardeuses, et assez médiocre pour devenir l'instrument de la grandeur de ceux-là même qui semblaient ne travailler que pour assurer la sienne. Du Perron n'eut pas de peine à lui peri^uader que les circonstances pourraient le mener au trône de France, s'il voulait en profiter.

H lui représenta d'un côté le clergé et tous les Françai3 attachés à la religion de leurs pères, bien résolus à ne jamais reconnaître comme Roi un Prince qui rejetait avec opiniâtreté les conseils tendant à lui faire embrasser la religion catholique, de l'autre les obstacles qui s'opposeraient au triomphe du duc de Mayenne, objet de défiance pour les ligueurs les plus exaltés , que la politique de Philippe II ne soutenait d'ailleurs que pour arriver à imposer à la France une infante d'Espagqe. Le cardinal,

(1) Il était de ces hommes qui prennent pour devise : inviniam viam, OUI faciam.

16 LES ÊCRITAUfS KOBVANDS AIT lYU^ SIÈCLE.

persuadé par Du Perroii et par l'abbé de BeHosaoe, de** viDt donc le chef d'un Tters-Parii, dont les projets ne tardèrent pas il causer à Henri lY d'assez vives inquiétudes^ Une requête rédigée par Du Perron, « habile, dit d'Aubigné, dans la philosophie péripatéticienne et dans la théologie scolastique, • fut adressée an Roi, au nom du clergé. On le menaçait d'abandonner son parti , s'il con* tinuait à refuser d'embrasser la religion de la majorité des Français. Des bruits adroitement propagés accrurent peu à peu l'importance du Tiers-Parti, Henri IV crut devoir écrire à Tours, à Du Perron lui-même pour lui reprocher d*être contraire à ses intérêts. C'était ce qu'attendait le conseiller du cardinal de Vendôme. Il se hâte de Répondre au Prince : qu'on le calomnie, et qu'il le supplie d^ vouloir bien l'entendre avant de le condamner. Le duc de Bellcgarde, ami de Du Perron, prend sa défense, et l'appelle auprès de Henri IV. Il fait concevoir, dès sa première entrevue avec ce Prince, une haute idée de son mérite et de la pureté de ses intentions. Cependant le cardinal de Vendôme, devenu cardinal de Bourbon par la mort du Prince qui, sous le nom de Charles X, avait été reconnu comme roi de la Ligue, appuie ses prétentions par de nouvelles intrigues. Son parti noue des relations avec les ligueurs, et leur union peut devenir fatale à la cause royale. Des papiers sont interceptés ; le Roi ordonne au cardinal de se rendre à Chartres, dont il s*éuit emparé )e

LE CABDINAL 0U PEBRON. 17

19 avril 1591. Toochard et Du Perrou l'y accompagnent.

Le moment favorable était arrivé. Du Perron le saisit. Dans un entretien secret avec Henri lY , il lui fait connaître toutes les prétentions et toutes les ressources du Tiers* Parti. Il se donne ainsi le mérite de servir utilement la cause du Roi, en mettant entre ses mains tous les fils d'un complot qui cessait d'être dangereux du moment où il était dévoilé. Il avait profité de l'occasicui pour engager fortement Henri lY à enlever tout prétexte à l'opposition formidable soulevée contre lui, en renonçant à la religion réformée. Ce grand Prince n'avait déjà compris que trop bien la nécessité de prendre cette résolution. Les calvinistes eux-mêmes considéraient sa conversion comme inévitable, et un de leurs ministres les plus distingués, François Rothan, c pins attaché au Roi qu'à sa religion, » dit d'Aubignéy avait parlé comme Du Perron. Mais placé entre deux partis également exigeants, le Roi ne voyait pas sans appréhension le moment où s'accomplirait un acte qui ne donnerait satisfaction à l'un que pour provoquer les justes récriminations de l'autre. Tandis que les parlements, la noblesse, le clergé, faisaient auprès de lui les phis vives instances , les protesUnts le menaçaient de l'abandonner s'il ne les assurait du moins d'avance contre la persécuiion dont son abjuration deviendrait le signal.

Henri IV rassembla à Mantes, le 4 juillet 159/ , les princes, les évêques et les se^neurs de son parti, et leur fit

i8 LES tCRITAIlfS MORMANDS AXS ZVU« SIÈCLE.

approorer un décret qui rétablissait les édits de pacification publiés par Henri III, abolissant tout ce qui avait été fait en 1585 et en ISSS, en faveur de la Ligue. Le cardinal de Bourbon , qui croyait encore h Texistence du Tiers-Parti, essaya de faire déclarer une opposition contre Tédit : il se leva , comme pour se retirer , après avoir engagé ceux des prélats sur lesquels il comptait, à le suivre. Touchard et Du Perron demeurèrent immobUes; Henri IV se borna à ordonner au Prince de reprendre sa place, et il obéit : le Tiers-Parti venait d'abdiquer.

D'un autre côté , pour se conserver l'appui des catholiques royalistes, Henri lY publia un autre édit qui déclarait nettement son intention de maintenir en France « l'Eglise et la religion catholique et apostolique, ensemble les droits et anciennes libertés de l'Eglise gallicane. »

Du Perron, dans cette circonstance, rendit an Roi un nouveau service, en signant et en faisant signer par le cardinal de Bourbon lui-même, la décision prise par les prélats attachés ï la cause royale, rassemblés à Chartres, le 25 septembre 1591. Ils y déclarèrent nulles les bulles fulminées par le pape Grégoire XIY , en faveur de la Ligue, dans les termes les plus injurieux pour le Roi et pour ceux qui soutenaient sa cause. Cette opposition du Saint- Siège fut sur le point, si l'on en croit De Thou, de provoquer une mesure décisive contre la cour de Rome ; il fut question d'établir un patriarcbie en France. Le cardinal

LB GAHDINAL DU PBRRai^. 19

de Sourbon» qui n'était pas dans les ordres, s'opposa à une mesure qui élèverait un autre que lai à ce poste éminent, et Du Perron, pour la faire rejeter, unit ses efforts aux siens. Il saisit avec son habileté ordinaire cette occasion de se concilier b faveur du Saint-Siège, qui seul pourrait plus tard lui assurer, en les consacrant, les hautes dignités qui devaient être le prix des services rendus au Roi de France. Il se hâta de profiter des dispositions favorables qu'il avait déjà inspirées an Roi, auprès duquel il s'était montré de plus en plus empressé, à mesure que ses affaires semblaient devenir plus prospères. Il avait eu soin de se tenir le plus qu'il le pouvait auprès de sa personne. Il l'accompagna au siège de Rouen, et sut se rendre nécessaire au Prince, qu'il charma par les mêmes qualités qui l'avaient fait admettre dans la familiarité de Henri III. « Dès ce moment, il l'entretenoit familièrc'ment, dit d^ubigné, tantôt de vers françois, en quoy il ne cédoirà aucun homme du siècle, tantôt en beaux contes qu'il faisait fort plaisamment » Mais ses gracieuses com« plaisances pour la belle Gabrieile d'£strêes firent plus pour sa fortune que tout le reste. Il n'était pas difficile d'acquérir une protection que les tendres faiblesses du Roi rendaient toute-puissante, et le siège épiscopald'Evreux étant devenu vacant par la mort du fameux Claude de Sainctes, Gabrieile décida son royal amant à choisir Du Perron pour lui succéder.

20 LES ÊCBIVAIlfS NORMANDS AU XYn« SIÈCLE.

Le diocèse d'Efreux était depuis près de dix ans sans pasteur. Claude de Sainctes s'était signalé parmi les plus furieux prédicateurs de la Ligue. Retiré à Louviers, dont le Roi se rendit maître au mois de septembre 1591, il fut pris, et on découTrit chez lui des écrits de sa propre

main^ composés dans le but de justifier l'assassinat de

Henri III. Déclaré à Gaen coupable du crime de Jèze-majesté, et jugé digne du dernier supplice, il dut la vie aux sollicitations du cardinal de Bourbon , et surtout au ca« ractère sacré dont il était re?êtu. Condamné à une prison perpétuelle, il fut envoyé par Henri IV au château de Crèf ecœur, dans le diocèse de Lisieux, où il mourut quelque temps après.

Le nouvel évêque d'Evreux, parvenu à une dignité qui allait lui permettre de déployer ses éminentes qualités, était enfin sorti de cette première période de la vie pendant laquelle les ambitieux sont forcés, 4)our arriver à leur bpt, de se traîner tristement dans les voies tortueuses de Tintrigue. Il pouvait désormais agir et parler avec Fautorité que lui donnait son titre de prince de TEglise, et il continua à presser Henri IV avec plus d'instances que jamais à renverser par son abjuration les obstacles dont sa valeur brillante et ses victoires n'avaient pu triompher. Il était temps que Henri IV se décidât ; les Etats de la Ligue se rassemblaient ; ils annoncèrent la résolution de procéder à l'élection d'un Roi, c II ne fout plus

tortigner, lui avait dit avec une brasque franchise le marquis d*0, vous aurez dans huit jours un roi de France» si vous n& prenez une prompte et galante résolution (!)• *»

Henri IV voulut donner à Tacte important qu'il allait consommer un éclat et un appareil qui pussent inspirer quelque conBance dans la sincérité de sa conversion. Il fut décidé, dans son conseil, qu*on assemblerait quelques doctes prélats, en présence desquels les grandes questions religieuses seraient débattues.

Une autre assemblée, plus solennelle encore, eut lieu à Saint-Denis, le 23 juillet suivant. Là, pendant cinq heures, le Roi sembla écouter avec la plus grande attention les £scours qui lui furent adressés par les évêques, parmi les-

(1) Les instances de Gabrielle d'Esfrées ne forent pas moins puissantes, selon les auteurs protestants, naturellement disposés à ne voir que des motifs intéressés et purement humains, dans une conversion à laquelle Henri IV s'efforçait de donner un tout autie caractère. Un pasteur protestant, Gabriel d'Amours, avait pris i'babitude de parler au Roi avec une assez rude francliise. 11 lui écrivait à cette époque une lettre dans laquelle il loi adressait ce jeu de mots, plus hardi que spirituel : « Je vois bien que votre amour pour Gabrielle l'emporte sur votre Gabriel d'Amours. » Quoi qu'il en soit, les plus sincères admirateurs de Henri IV ne peuvent s'empêcher de condamner sévèrement l'extrême inconve* nance avec laquelle ce Prince caractérisait on acte aussi solennel : « Paris vaut bien une messe ! — C'est demain que je fais le saot périlleux 1 »

22 LES ËGRITAINS NORMANDS AU ZVII« SIÈCLE.

quels se distingua surtout Du Perron. « 11 était là, cUt

» Sully, comme dans le lien de sa gloire ; il y brilloit

> avec cet entretien doux, cette éloquence forte et per- » suasive, ce fonds inépuisable d*érudiiion, toujoura exac-

> terne nt servi par une mémoire prodigieuse, qu*on ne I pouvoit ni terrasser, ni convaincre de faux, qu'à Taide I de toute une bibliothèque, i

Deux jours après. Du Perron assistait, tout auprès du Roi, à Tabjuraiion solennellement prononcée à Saint-Denis, en présence d'une foule de Parisiens accourus à ce touchant spectacle, malgré les défenses des chefs de la Ligue. G*est à dater de ce jour que Henri IV put se dire véritablement Roi de France.

Après avoir, par sa participation à ce grand acte, servi les intérêts du Prince et ceux do TEtat, Du Perron ne pouvait laisser les siens en souffrance. Il avait à se faire pardonner par la cour de Rome la liberté qu'il avait prise d'ouvrir les portes de l'Eglise au Prince hérétique que le Pape seul pouvait relever de son excommunication. Une lettre habile et respectueuse, signée par lui et par les prélats qui avaient accompagné le Roi à Saint-Denis, expliqua ks raisons qui les avaient déterminés à reconnaître pour catholique « un grand Prince, qui se repentoit sincèrement d*avoir professé une autre religion que celle du Saint-Pèret » En même temps la Sorbonne, livrée à toutes les passions dont les plus forcenés ligueurs étaient animési

écrÎTait, le 2 septembre, au pape Clément VIII, pour protester contre Tabjuration de Saint-Denis, etsurtont contre Du Perron, qui, t revêtu de Tépiscopat par les mains d'un hérétique, Gis d'un ministre et autrefois calviniste comme son père, philosophe et conseiller de Henri III , instigateur d'une théologie nouvelle, coupable d'un homi-' cide (1), étoit le principal auteur de l'abjuration de Saint- Denis. »

Malgré les efforts des Sorbonnistes, des curés de Paris et du cardinal légat, une trêve générale, présage d'une heureuse conclusion, fut enfin arrêtée entre le Roi et le duc de Mayenne.

Pendant cette trêve, le Roi jugea à propos de convo-quer à Mantes les notables du parti calviniste. Quatorze minisires s'y rendirent. Parmi eux se trouvait Rothan de la Rochelle, qui s'était vanté que, s'il y avait une conférence sur les matières de religion, il n'y aurait pas un docteur catholique qu'il ne pût confondre. Le maréchal

(1) Tallemeot desRéaux raconte ainsi révènementanqnelil est fait allusion : « Da Perron étoit colère et vindicatif. Etant an joar en nn cabaret, il prit qa^relle avfc an homme, et, quelque temps après, ayant rencontré celui ci, il le fit tenir par troi» ou quatre hommes qu'il avoit avec lui et le poignarda. Le voilà en prison. Mais Desportes, aloTi en grand crédit, composa avec les parents da mort poor 2,000 écas, qa*il prêta à Do Perron. *

2& LES tCBIVAItfS NOBMAIIDS AQ lYU* AlËCLB.

de Boaillon fat d'aTis que l'on accepUt le défi, et uni ne parut plus propre que l'évéque d'E?reux à aouteoir cette lutte.

Il fot convenu, entre autres choses, que la conférence aurait lieu chez le seigneur Salomon de Béihune, goaveruenr de Mantes (c'était le frère de Sully), f que tout « se feroit par syllogismes, avec modestie, sans invectives, » et en ne proposant rien qui ne s'appuyât sur la parole > de Dieu, et quo l'on écrirait au Roi tout ce qui se di- » roit de part et d'autre. >

La conférence s ouvrit le 7 décembre 1595. Les principaux seigneurs de la Cour y assistèrent. La question posée et développée par Rothan consistait à examiner « si la doctrine nécessaire an chrétien se trouve contenue dans

les Saintes-Ecritures. » Les partisans de Du Perron prétendent que Rotbao, ne pouvant répondre aux arguments de l'évéque d'Evreux, abandonna la discussion, prétextant un violent mal de tête ; c que Béraut, évéque de Montaaban, nommé pour le remplacer, ayant encore été plus faible, s'excusa sur ce qu'il n'avoit pas eu le temps de se préparer; et qu'enfin, après deux jours, les minisires représentèrent que leurs affaires exigeoient leur retour dans leurs provinces, et demandèrent à partir. » Ainsi se termina une conférence qui avait fait autant d'honneur auprès des catholiques à l'évéque d'Evreux qu'elle avait causé de chagrin aux réformés. Ils accusèrent Rothan d'avoir

trahi leor cause de dessein prémédité. Quant à Du Perron, les ministres expliquèrent un triomphe, qui n'était que le prélude de ceux qu*il devait obtenir dans la suite, par le secret qu'il possédait d'embarrasser exprès ses discours de paroles obscures, « d'entasser, comme le dit l'auteur de la Confession de Sancy^ une pile de distinctions en termes philosophiques, et d'y répandre un nuage 4^ poussière avec un style capricieux et imposteur, lorsqu'il se trou- Toit empestré et pressé par l'évidence de la vérité. >

Le Roi, qui voyait sans peine ces victoires remportées sur un parti qui le tourmentait de ses reproches et de ses exigences, allait demander à l'éloquence de Du Perron un service plus signalé I L'ann4e 159^ avait enfin amené d'heureux résultats pour la cause royale. Paris s'était soumis, et Henri IV, en faisant son entrée dans la capitale, vit se retirer les derniers restes de la garnison espagnole, les plus fougueux ligueurs, et le cardinal légat, son irréconciliable ennemL Le Prince s'était hâté d'envoyer k ce dernier l'évêque d'Evreux, pour l'assurer qu'il le recevrait honorablement, s*il voulait venir le voir, et que, dans le cas où il ne jugerait pas à propos de le faire, il pourrait se retirer en tonte sûreté où il voudrait. Du Perron eut l'ordre de l'accompagner, et de veiller à ce qu'il fût traité partout avec les égards dos à sa haute dignité.

Les négociations entamées sans succès jusqu'alors avec )e pape Clément VII|, pour l'engager à reconnaître le Roi

Jt6 LES ÊCRITAI1I8 NORMANDS AU XYU* SIËCLX.

de France, furent reprises, lorsqu'à Texeoiple de Paris, les villes les plus importantes se forent soumises à leur légitime souTorain* Du Perron, qui menait de recevoir les titres de conseiller d'Etat et de premier aumônier du Roi, fut chargé d'aller à Rome avec d'Ossat, aussitôt qu'on fut averti par le cardinal de Gondi que Clément VIII était prêt à recevoir les mandataires que le Roi voudrait lui envoyer pour obtenir sa réconciliation avec TEglise. L'évêque d'Evreux arriva à Rome le 12 juillet 1595. Le soir même, il fut admis à baiser les pieds du Pape et les mains de ses deux neveux. Le 16, il eut une audience du Saint- Père, et il lui peignit d'une manière si vive et si pathétique le tableau des misères qu'avait souffertes la France pendant les guerres civiles, qu*il lui arracha des larmes* C'est ainsi qu'il entrait, dès la première entrevue, en possession du crédit dont il devait jouir auprès de ce Pape et de ses successeurs.

Ce fut cependant au bout de deux mois seulement (le i 7 septembre 1595) qu'après bien des obstacles^ contre lesquels il iallut déployer toutes les ressources de la pins habile diplomatie, l'absolution fut donnée an Roi, représenté par d'Ossat et par Du Perron. Il fut inséré dans Facte f que le Roi, à moins d'un empêchement légi- » time, diroit toos les jours le chapelet de Notre-Dame ,

» tous les mercredis les Litanies, et tous les samedis le w Rosaire, en rhonnenr de la Vierge, qu'il prendrait

VB ChBOmikL DO PERBOEf^ 27

» piMur asD avocate* dans le del; qa^il obsciTeroit les » jeânes prescrits par TEgËse-; qa*àu moins il seeoDie9>^ » ssroit quatre fois^ pac an* et commiUHeroit poUiqiie* » florait ; «pi'ii enlendroît' la messe tsas ks jouva de fêtesv » et le dimanche une> grande- messci • Aussitôt après » l'absoliitieQt révêqae d'Evreux adressa ces paroles an pape^: c Yotre Sainteté* vient d'oavrtr k nwa Roi les »> pertes de régUse militante^ et j'iatssnre votre Béatitude » qv^avec la foi et le» bomMS oBHTre»^ il s'oomn» à bii^ » nême œMe de la triomphante. 9.

Om avait adroicemeiH suggéré aux deux commissaires i<'idée de déposer aux pieds du pape lacoaronneds France que le souverain pontife devait remettre ensuite entre leurs^ mains ; mais ils s'y refusèrent avec fermeté, en déclarant que le Roi ne reconnaissait point de siqsérieur pouE'le tempove); el que jamais les^ Français n'obéinûent kunprifice qoi OMisentirait à^tenir la couronne de* towte autre: auterité que celle de Dieu.

Du Perron, qui plus tard devait se monirer si complais sant pour les prétentions ultramontaînes, ne faisait .que se conformer sur ce point au^ instructions expressesque lui avait donnces^ le Roi, dont la conduite, en- ce»- circons^ tances, fut aussi ferme qu'habile. Yoicî ce que noosll- 8ons« en effet, dans une Instruction donnée au sieur Du Perron allant à Rome, par le commandement, de Sa Majesté :

28 LES ÊCRIYAINS NORMANDS AU XVU« SIÈCLE.

« Et d'aatant que Notre Saiot-Père le pape pourrait » prétendre sa ditte Majesté estre incapable de la succès- 4 sioD de cette couronne et de l'administration du royaume»

• à cause des interdictions, censures et excommunications » jetées contre sa personne par les autres papes, et mesme a par Sixte V, et sur ce astreindre sa ditte Majesté à re-

• cevoir de luy une réhabilitation ou chose éqnipolente à » cela, sa ditte Majesté a commandé ans dits Du Perron i et d*Ossat de s*en défendre et parer le plus qu*ib » pourront, comme de chose contraire à la nature, qui a

• investy Sa Majesté de ceste couronne et aux loix du 9 royaume, lequel ne doit recognoislre après Dieu nulle 9 obéissance en ce qui regarde et concerne le temporel > d'iceluy que à son Roi et souverain prince et seie u gneur (1). »

Le procès-Terbal de la cérémonie fut rédigé cependant en termes bumilianis pour le prince et pour ses procureurs; il y était dit que, tandis que les chantres entonnaient le psaume Miserere^ le pape, à chaque verset, frappait tour à tour les épaules des représentants du Roi avec une verge qu'il tenait i la main : Verberabat et perçutiebal humeros procuraiorum^ et cujuslibet ipsorum^ eum virga quant in manibus l^bebat.

(1) Les ambassades et négociations de ViUustrUslme et rêvérendiKSime cardinal Du Perron, etc., etc. ParU . 1633*

Lfi CARDINAL DtJ PERRON. 29

D'Ossat fait remarquer, dans une de ses lettres, que ces expressions étaient plus qu'hyperboliques . f Nous

> n'avons pas' été frappés, dit-il; nous ne sentions non 1 plus la baguette remise au souverain pontife par le » grand-maître des cérémonies, que si une mouche eut

> passé par dessus nos vêtements, tandis qu*à voir cette 1 écriture, vous diriez que nous en dusmes demeurer tout

> épaulés. 1

C'est bien en effet ce que s'empressèrent de répéter les écrivains protestants, trop intéressés à saisir toutes les circonstances propres à jeter du ridicule sur leurs adversaires. L'Estoile, qui représente l'esprit railleur et les opinions sceptiques de la bourgeoisie parisienne à cette époque, apprécie de la manière suivante les événements que nous venons de retracer :

c MM. d'Ossat et Du Perron aidèrent fort à moyenner * > du Pape cette absolution dont, pour ses bons services,

> gagna d'Ossat un chapeau de cardinal. Du Perron fut » renvoyé avec espérance du chapeau qu'il briguait , 1 moyennant qu'il cootinuast de s'opposer fermement à

> ceux de la religion, et de faire révolter à son exemple

> tous ceux qu'il pourroit^ combattant en ses sermons et 1 écrits la vocation des ministres. De quoi il a été fort 1 soigneux, attendant que le Pape eust égard à lui; lequel

> les Ou^enots blasonnèrent plaisanunent, publians entre » autres libelles les vers qui suivent :

20 LES ÊCEIYAUIS NOBMANM ÀSJ XVU* SlfeCLE.

'Eftifier de ma ooor paiMle« Ça, dit. le Pape à Du Perron, De cette mitlre épiacopale Dèi i présent Je te liU don.

l2oe si ta Cscoode impoetoie Peult accroistre nostre tronppeau, En foi de Pape, Je te Jure De cliang^r ta mtttre en cbappeao.

s Et Rur ce que le dit Du Perron prosterné aux pieds

> du Pape receust quelques coups de houssine de lui pour

> pénitence (ainsi qu'on disoit) de Fliérésie du Roy son s maistre, furent semés par les dits Huguenots les vers s suivants : >

D*iin ai léger baston ne doit estre battu Le Perron à vos pieds laschemeot abattu.

. 'Sa eonipe ^ers son Koy est f artrop crlinfffene : Si la Terge de fer que Dieu tient en sa mtin Vous tené4 en la TOfttre, ô vicaire roiunnainy Romp<'Z-Iui toot d*un coup les reins et la cerrellc. (1)

(1) « E-tant de retour ÀRon», rontinne TEstoilei il envoya ea « France des indulgeucea singulières qu'il fit imprimer en une

• féuHle de papier chez M' Pâtisson , desquelles les plus grands m CatboUqnes se moquoient. :Ellea portoient ee titre : lodalgeoees « octroiées par Nostre Saint-Père le Pape Clément YIII aux cbape- » lets, grains, croisettes, rosaires, croix, crucifix, médailles et imagée

• Moites, à l^oetence du R.P. en Dieu, Jacques Dari, Eresqoe d'E- 9 vrenx, conêelller du JUsy en ses eoaeeila d'Etat et privé et êom 9 premier aumosnier,

« iV. "B. Les grains bénits sont seulement pour le roiaume de » France. »

IiE GAROUfAI. BD PERRON. 31

Telies étaient les améiités aiWG lesquelles lurent accoeiltis les deux ^cemunssaires, et surtout Du Perit)B, par les Protestnts ^ les iiourgeds mal eontenisAe Paris. Si l'on ea croit LoDgoarue, très-faostîle à Têfôfue d'E?reux, riiMUgaalimi aui*»it •été.^éuéFafe contre les deux négociateurs. < ^'Ossat et Du Pen>oiii-écbappèrenttelie, dit- il; 9 iet je ne saîs^ce^lui leur seroit airivé, sans M' de ¥IDe- • rûy, 'qui ^tok ttn ^and |>apimane. Le chaaeeâîer de 9 Ohdvernycrîoît coimuè tti aigle : On s-est lant déchaisné 1 >conti«e Henri Hl^moa èon ifiaistre I fa*a-t'il4onc fait > d'approchant ;7 Tous les gens de robe, tous lesvgeasd'é- » pée cnoient-demôffie. Henri lY, fofiat <qne r>affaîre 9 éloit'ieîte^'lapritf>ariebon«o6té, »

Henri W^ ^ comprenait «oieux que personne tonte rûapertaace «de ^ i>éixHieitiation avec le Sakt-^ége, «auifesta haof^oent la satisfaclÎM ^'elte ioi et épi^^iHwr. U était a iknàeasy ok Du 'Benron^ '^rit^ant en Enaaee, s^ampressa d'alto te bwiter {5 joMlet iM6). fienri kmçQttavet tes )pte:gi^nds faonaemrs et lui témoigna k fftns rilW'rècfonliaîssMice. U d'earbraste cinq on six fois «t dédlsa^ «devant tous aeux qui «étaient ptiéBents^ ^e f évdqi^e d'Âïd&x l'huait bH bien serw, ^ «a'Jl ^6taît toès-cotftent deisa^jOndaita.

C'est en lisant la correspondance de Db fîeivon et -d'^Ossat 'avec te IM> jMndant te -durée de te aégaeîalion qu'ils vo^aiont tde •feraiMr .beurevMMiti qu*«ea noo^^te

cAté sérieux d'une affaire qu'il faut bien se garder de juger d*aprè8 les railleries plus ou moins spirituelles échappées alors aux protestants et aux bourgeois de Paris, dont Voltaire a recueilli la tradition. On doit reconnaître que les deux commissaires justifièrent pleinement la conGance de leur maître. C'est à tort qu'on a considéré quelquefois d'Ossat comme ayant eu la plus grande part à un succès que lui-même attribue à l'extrême habileté de son collè« gne. c M. l'érêque d'Evreux^ dit-il dans une autre lettre»

> adressée à Henri IV, laisse un grand regret à tonte sa » cour, pour les rares qualités que Dieu a mises en lui, con-

> nues de Votre Majesté longtemps y a. Outre la prudence^

> fidélité^ zèle et le bonheur qu'il a portés au service de

> V. M. , il a encore, par son savoir, fait honneur à notre » nation en toutes les compagnies des grands et savants 1 personnages où il s'est trouvé. Aussi a-t-il fait une gran-

> de et honorable dépense, recevant et appelant ordinal-

> rement à sa table tout ce qu'il y a en de plus docte et » de plus poli ; et, pour mon regard, de plusieurs faveurs

> et honneurs qu'il a plu à V« M. me faire. Je lui suis

> principalement obligé m'avoir associé en si grande afn faire avec un si grand personnage, duquel Je confesse

> avoir beaucoup appris^ non-seulement en matière de

> science, mais d'affaires. >

Bien que depuis longtemps nommé à Tévêché d'Evreux, Du Perron n'avait pu Jusqu'à cette époque être mis régu-

liërement en possession de son diocèse. Le Roi n'était reconnu à Rome, ni comme catholique, ni comme roi de France, et les bulles d'investiture n'avaient pas même pu être demandées. Après l'absolution, le pape Clément YIII se hâta de les lui faire délivrer, en lui faisant pressentir qu'il serait très-disposé à lui accorder le chapeau de cardinal, aussitôt que le roi de France en aurait fait la demande. Du Perron fut sacré évêque d'Evreux, le 27 décembre 1595, dans l'église de St-Louis, par le cardinal de Joyeuse ; et ce ne fut que le 9 juillet 1596 qu'il prit possession de son évéché, au moyen d'une procuration donnée à Jean 'Deschamps.

Mais Henri lY, dans son désir de travailler au rétablissement de l'unité religieqse qu'il avait combattue comme prétendant, et dont, comme Roi, il comprenait toute l'importance, avait trop de confiance en l'éloquence persuar sive de Du Perron pour ne pas le retenir à Paris, où il devait trouver plus d'une occasion d'exercer son grand talent pour la controverse. Ses sermons attiraient plus que jamais la foule. On devait admirer, en effet, le nouveau genre d'éloquence que Du Perron introduisait dans là chaire, la gravité avec laquelle étaient traitées les questions religieuses, enfin l'inauguration d'une polémique fondée sur la discussion et le raisonnement, remplaçant les déclamations furibondes et grossières dont le3 églises avaient pendant si longtemps retenti. C'est à Saint-Méry,

Zh LES ÊCaiVAINS NORMANDS M XVU« SIÈCLE.

le dinaoche 26 avril 1597, que Da Perroa commença ses prédications 9 d'après on journal manuscrit d*OIter (!)• c Le sujet étoît de prouver que ce qui est nécessaire au

> salut ii*est pas seulement dans la Saiote-Ecriuire, mais t que la tradition apostolique et «elle des Pères (ait partie

> de notre croyance et ont autant de force, de -crédit «t

> d'autorité que le Vieux et le Nouveau Testament. II traita

> ce«ujet en deux sermons; le troisième étoit ^u*il n*y 1 avait <[u'ujie Eglise, et le quatrième, que celte Eglise

> est visible. «

Ge n'est certainement {as une 'gloire médiocre pour le cardinal Du Perron que d*avolr contribué puissamment par «sa parole «t ipar ses écrits, à faire entrer la prédication et la oontroverse 4aas une voie toute nouvelle. C'était seconder merveilleusement les intentions du grand Prince qui, se plaçant résolument outre tous les partis,' était décidé à mettiie fin aux luttes années, aux passions iurieuses, et 4i demander la conciliation des cœurs et des esprits au tentps ti à la libre discussion. Personne n'était miem (H-éparé ^ue Du Perron à ces luttes pacifiques, dans Jesqselles on ne pouvait s'empêcher de rendre bommiige à l'étendue de ses coinaîssanoes et à son habileté. £n sor-

(i) Bibl. 4mp., d« 9S21^ cité par M. Cbérael» dans soa MU^. de

• Hfi'G^ADmàL OT PClTfiON. 35

tant, na jour, de Tégllse de Saint-Méfy, où il ye&ah de prêcher, Tavocattgéoéral Marion, le beau père d'Araauld et de Le Maistre, s'écriait : t Ce n'est pas un homme' qne * je viens d'entendre, c'est un ange! (I) »

L'influence exercée par Du Perron se manifesta par â%dâtanteis convensions , et notamment par celte He PsUma-Gayet et des deux frères 7ean et Henri de Sponde, fils d'an secrétaire «t conseiller de Jeanne d*Albret, reine de !Na^afrre.

Jean de Spobdeavtdt été déjà ébranlé par quelques ^» tretiéas qu'il avait eus «vec Du Perron. Les réflextoUs qu'il "fit en prison (on ne sait pour quel motif il y avait été «lifermé} le déterminèreut. Ost«e que irons apprend le passage simanl d'un poème de Laugier, sieur de Porchères, ayant pour titre : l5/«na^ funètr^ ^ur 'la vie^ la fnort et les écrites de tt.^e Sponde:

•A«iHk<*M«i*a^

(1) C*e8(, sans doute, pour ne pas demeurer en reste avec le célèbre avocat, que Du Perron composa potfr lui l*épi(aphe soi-

VAttf A •

vante :

Sons ce fombeau, «onv^rl en mainte sorte D'honneurs muefe, gistréloqoence morte ; Car Marion, dn "Sénat Tornement , fit du Palais le miracle aupresme, Wt&i pas te nom d'un liomme geulement , Mais cV^l le nom de l'éloquence tnesnrf .

JUfois, irréiola, d'uD et d'uotre cosié, Par direries raisons ma foy conlrepoussée .... Quand le grand Do Perbon affermit à l'instant. Da poids de ses raisons ma légère inconstance : Je le roj, je l'escoute, et vis en Tetcoutant La nature du vrsy en Turt de l'éloquence.

Une dame de Picardie, Madame de Bayncs, ayant Toala se convertir, fit intervenir, dans ses conférences avec Da Perron, Daniel Tilenus, allemand, précepteur du comte de Laval (1). Celui ci avait désiré que la discussion se fit en latin. Ce n*était pas le compte de Tévéque d'Evrenx, la conférence devant avoir, lieu devant des dames. Le ministre allemand fut obligé de discoter en français, et, quelque facile qu'eût été la victoire remportée par le controversiste français sur le ministre allemand, dans une langue que celui-ci ne maniait pas avec toute la dextérité possible , sans doute , elle produisit un grand effet sur Tassistance. Parmi les personnes qui l'avaient entendu, dhc-sept abandonnèrent la religion réformée, au grand mécontentement des protestants, qui s'en vengèrent par leurs mordantes satires :

(1) Daniel Tilenus avait été professeur k Sedan. En publiant une réfutation des doctrines de Du Perron, qui voulait que Ton ajoutât à l'Ecriture saiote les ouvrages des Pères de l'Eglise, il flt imprimer à la Rouelle, en 1598^ le traité que l'évéque d^Evreux avait composé, en lui donnant malicieusement le titre : De Vlniuffi$anc9 et imper/eclion de V Ecriture-Sainte,

Celui qui hautement caquette, Blasmaot noire vocation, Parloit plus bas sur la aellette»

Quand il reçut l'absolution I

On répétait aussi cet autre pasquin» dirigé contre l'é^ Têque d'£vreux :

De fait, si le pape Clément

Eût eu bon aTertissement ,

11 n'eût donné la pénitence

Au fils d'un ministre de France,

Assassin de ses créanciers,

Au jeu de paume : les papiers

De lui et de son jeune frère

En sont encore chez maistre Pierre, (i)

Le tiers parti et ce péclié

Lui ont donné son évèché

Et des Rois la miséricorde.

Au lieu de Tordre d*uue corde.

Mais de tontes les conversions opérées par son éloquence, celles qui firent le plus de bruit et qui loi attirèrent à la fois le plus de partisans et d*ennemis, furent celle de Sancy, pour laquelle il composa son traité sur l'Eucharistie, publié en 1597, et surtout celle de Sainte- Marie, qui devint l'occasion de la fameuse controverse soutenue

(1) O'est toujours la même allusion à cette accusation de meurtre êùnX a parlé Talleniant. C'était une calomnie sans doute ; mais d^une calomnie, quelle quelle soit, il reste toujours quelque chose»

SA LES ÊCRIVAUI0 HORHAHM AU XYU« SIÈCLE.

par Da Perron à FontaineUcau» en: lôOOi contre le célèbre Duplessis-Momay.

L'histoire de la Confession de Sancy est un des écrits les plus mordants d' Agrippa d*Âabigné. Nicolas de Harlay, appeM M. de Saiicy, qm était de la seconde branche de la maison de Harlay, avait, en 1588, levé 12,008^ hommes qu*il amena au service de Henri III. Il obtint par sa conversion, par son humeur enjouée, et. ses complaisances pour les faiblesses de Henri lY, les bonnes grâces de ce prince, qui rabandonna plus tard sans beaucoup de difficultés, avec cette ingratitude qu*oa lui reproche juslement à l'égard de ses plus dévoué» serviteur», parce qu'il s'était attiré rinimitié de Gabrlelie d'£strées. A la mort du marquis d*0 , Sancy s'attendait à être nommé surintendant des finances. Henri IV lui préféra Rosny.

Henri Robert-aux-Epaules, baron de Saiate-Marîe-da- Mont (2), capitaine de cbevau-légev» du roi em Nanaandie« aiRait, en 158^, rejoint HearilT à: Dieppe, et: Eavak

(2> H^nri Robert-attsEpaoie», btroB^^Saiiiie-Maiiié?dii Mdat, iQOarot à Fontainebleau le 30 noTembre 1607. II. m Iaiita.9i6 4l4is filles, et la plas grande parlie de ses biens passa il Jean-Fraoçois de la Guicbe. seigneur r'e Saint Géran, maréchal de France, qui avait épousé Suzanne Anx-Epaiiles, sa fille aînée. (Recherches hist, $WP Vordre du Saint Sêprii, t I, p. 233-234.) Saia(eAIarie*da- Mpptest situé dans le pays de Ca«x» près da Tréport. Cette nmisoo portait i?« gmuUi à uneflsur de ly%d^or*

tE GAEDWAL DU PEB1K)1I. 39

aOQOnpigné aa si^e d'Andely. U a?ait toujours bit profosîon de la religioa protesUinte. Hais, eu 1600, il songea, CQiame tant d'antres, à changer de religioa. La princesse d'Orange, fille de ramiral de Ghâtilion, avertie de. son dessein, pria Duplessis d'entrer, à ce sujet, en conférence avec Ini, et offrit pour cela sa maison, ce qoi fut accepté par tous les deux. Mais lorsque, dans les conf^ne^, Duplessis voulut entreprendre de le convaincre, en Ipi aUégnant le témoignage des Pères, sur lequel il s'appuyait avec force, de Sainte-*Marie ne voulut rien écouter, ni rien vérifier, se contentant de dire que tout ce/que l|« Duplessis avait .ijlégué des Pères dans son Traitii de r£ucharistieét»t.ïmx, et que l'évêque d'Évnçiix le lui avait fait voir. Quelque ten^ps après, il alla, en C4Ki|pagnie de M. Du Pont-jCourlay, son ami, trouver Duplessi^, ^ l'occasion d'un ouvrage .dans.lequel un ministre protestant converti, Je docteur Galûer, citait pfai^ mvm 9mV^ de YInsHiuliùn de la Si^i^ie^^Euckiiifistiç qu'il sont^alt avoir été falsifiés. Bslui ^montrèrent. qu'il était de> son. honneur et de celui de. la. cause qu'il. défendait d'y répondre ; que le puUîc était sorgm qu'il eût laissé passer sans rien dire les écrij^s dis Bu)eng?r, .de Dupuy, 4e Fronto-Leduc, de révèle .4*JÈîfeux et de beaucoup d'autres. Après plusieurs, défis rédpcpques, il fut décidé qu'une dispute solennelle aurait lieu, entre lui et Davy Pu Perron, le & mars i(00.

AO LES ÉCRIVAINS NORMANDS AV XYII* SttCLB.

Le Roi, qui attachait une grande importance I cette conférence, nomma les commissairles chargés d'y présider. Ce furent, poar les catholiques, de Thou, président en la Cour du Parlement; Lefèvre, précepteur du prince de Gondé ; Pilbou^ avocat à la Goor ; pour les protestants, le président de Golignon, chancelier de Navarre, et Gasaobon, lecteur de Sa Majesté. Du Perron avait assuré qu'il relèverait dnq cents passages falsifiés dans le livre de Dnplessis. Il se contenta d'en choisir soixante, sur lesquels devait porter la discussion. Mais, oomme Homay n'avait en le temps que d'en examiner dhc-neuf, ce fut seulement sur cenx-là que s'ouvrit le débat La discussion eut lieu dans la salle dn conseil, an milieu de laquelle on avait placé une taUe longue. Le Roi s'assit à Pone des extrémités de cette table, ayant è sa droite l'év^ue d'Évreux et à sa gauche Duplessis ; à l'antre extrémité les secrétaires nommés par le Roi, savoir : les sieurs Pasquier et Taillant pour Pévêque d'JËvreux, et les sieurs Desbordes et Mercier pour Dnplessb, plus haut, à main droite du Rd; derrière le Roi avaient pris place l'archevêque de Lyon, les évèques de Nevers, de Beauvais et de Gastres, et, I main gauche, les quatre sécrétant d'État. Derrière les conférants, de chaque côté, les princes de Taudemont, de Nevers» d'Elbeuf, d'Aiguiflon, de Joinville ; les officiers de la couronne, les conseillers d*État et antres seigneurs de l'une pu l'autre religion ; enfin, parmi les autres spectateurs, au

LE CABDINAt O0 PERRON. Ui

nombre de plus de deux cents, se troavaient plusieurs mi* nistres et docteurs catholiques, séculiers et r^uliers.

Le chancelier parla le premier, pour recommamder la modération aux deux partis» Le Roi leur adressa quelques paroles conçues dans le même esprit. L'évêqne et le mi* nistre protestant exposèrent chacun à leur tour Tobjet de la conffirence ; les secrétaires écriyirent tout ce qui se dit de part et d'autre. Après la discussion, dont on peut voir le procès-verbal dans le journal de VEitoile^ le cbancelier prononça, du consentement unanime des commissaires, un jugement défavorable à Du[dessis-Momaj. La conférence devait reconmiencer le lendemain ; mais, peu fait à ces discussions solennelles et à ces luttes de parole, auxquelles il n'apportait ni la fiidlité d'élocution, ni la vaste mémoire, ni la connaissance des textes (1), qui distinguaient Du Perron, Duplessis avait été pris pendant la nuit d'un violent accès de fièvre, et il se trouva hors d'état de continuer un débat, dans lequel, eût-il en cent fols raison, il se réconnaissait incapable de lutter contre l'éloquence et l'habileté de son adversaire.

Sully avoue que l'orateur du protestantisme se défendit assez mal Eh bien ! lui demanda Henri IV, que vous

(1) n Bravait la, dU Tabbé de Loogaeroe, aucaB des auteurs qu'il avait cités, et il oe les eitait que sur des recueils qu'on lui avait founiis.

M LES ÉCRiVAlilS KORHINM AU XVU« SIÈCLE.

semble de votre pape T (1) *- Mais il me semble, répondit Sally, qn41 est plos pape que tods ne pensez, palsqof*!! Yient de donner le bonnet rouge à M« d*Ëvreax«

Dans nne lettre écrite an doc d'Épernon, le lendemain de la conférence, dont le rét^nhat valut à Du Perron les félicitations do Pape, Henri IV exposait dans qnds senti-» meots il l'avait provoqnée, et manifestait des espérancen dont les Protestants devaient Ini savoir fort peu de gr6» I/e diocèse d^Évreux^ dit«il, s gagné ceini de Sanmnr ; et la doaceor dont on y a procédé a osté oecask» à quelqnes Hngnenots qoe ce soit, de dire que rien y ait eu f6rce, que la vérité. Ce porteor y étoit, qnl ^om contera comme j'y ay fait merveilles» Certes c*est na des grands coups pour TÉglise de Dieu , qui se soit fait il y a tongtemps. Snivant ces erres, noua ramd* nerons pUis de séparés de l'Église en un an, qoe par vné antre voye en cinquante^ » (3) Quinae jtnvs après, d'AnUgné se trouvant I Paris, le Roi voulut mettre aux prises un dca plus céièkreB et

(1) Le bon et vsrtiMoi DapUssiU-Momaj était appelé le iVips des Mu^uenoU.

(2) On pent voir dans l'on? rafe de ■• Read, cbel dfi ser- ▼ice des esltes non catboliqaet an mlnlitère de riostrodion publique, par qnelt moyens Henri IV efsayn de gagner Daniel Charnier, ministre du Dtophlné, d'après la relation inédite d*un voyage à la Coar fait par cetul'Ci en 1607.

LB GARKKAt DU FSBRON. UZ

des pios fermes cbanpions de FÉglise refermée a?ec oelui qa!il se ptiisait à considérer comme un apôtre des* tlaé à faire r^trer les dissidents an sdn de l'unité catiio-» liqaa Neos ne connaissons cette conftrence, acceptée très Toloniiers par Taotenr de la Confession de Sanctf^ qne par ceipie nous en apprend le mordant et splritud- écrivain. Si nous nous en rapportcms à lui» il aundt h\t une dé. monstralkft en forme, dont tes deux premières proposi^tiens étalent tipées en termes formels des argmnents de l'Éréque d'Évrenx ; ce ce q'ut mit, dft-il, le prélat dans » un si grand embarras que les gouttes d*eau lui tom- 9 boient du Tisage. » D'Aulngné assure qu'^l termina là dispute par ce syHogisme ; Quiconque est faux dans une matik« nVst pas juge, compétent ; or, les Pères sont fiux dans^ les minières de oontroverse ; puisqu'ils se contredisent souvent IrÉvêqueâ'Éneux ecmvint de k majeure. 0*AnUgné prouva la mineure par un traité Dediesidiis Bakmmf auquel Bu Perron promit de répondre; ce qu*il ne fit cependant pas» quoique le Roi» suivant encore d'Auhigné» s'en fût rendu garant. Il avait besoin pour sa réplique, de certains manuscrita qu'il devait Cake venir de R,Qa)ie. (1)

(1) Ces maoQScrit^ n'anivèrent jan>^ et» |4m d*ime fois, Henri IV se fit un maliii plaialr de^dlre à Da Perron : Sh bien ! M. d'Énenx» quand donc reeevsei-veQS vos nanoscdU de Rome f

kli CES ÊCaiYADIS NORHANDS AD XTU* SIÈCLE.

Le 7 mai 1601, le prélat eut encore une oonfireaoe avec Madame Catherine» sœor da Roi, an aajet de qaelqoes diiBcultés sur la messe. Cette princesse le chargea de mettre ses réponses par écrit, afln de les montrer à ses ministres. Ce n'était pas là l'affidre de Dn Perroni qui, confiaat dans son ulent pour la oontroYerse, demanda en vain de dispater oralement avec enz. La sœor de Henri IV tint bon» et conserra des convictions qae ne purent ébranler ni les arguments dn prélat, ni les sollicitations du monarque.

Les Protestants ne pouvaient être infiniment flattés de toutes ees tentatives faites par le Prince qu'ils avaient eu si longtemps à leur tête, pour les réduire àWmpuissance en leur enlevant successivement tous leurs soutiens. Les laveurs et les titres étaient devenus presque exclusivement le partage des chefs du parti catholique, si longtemps hostile au Roi , qui ne croyait jamais pouvoir acheter trop cher les abjurations ; et l'on conçoit une indignation dont l'énergique d'Aub^é se fit si souvent l'interprète, dans ses écrits ou dans les vertes et libres paroles qu'il adressait à son makre. (1) .

(1) Ob a dfé souTcat le soanet que d'Anbigné avait fait graver sur le collier d'un épagneul (le fidèle Citron), abandonné par le Roi, et qoi se terminait ainsi :

Conrfisani, qoi jetez vos dédaigneuses vues Sur ce chien délaissé, mort de faim par les rues. Attendes ce loyer de la fidélité.

LE GABDINAL DU PEBBOIf. 65

Il est Utile de bien comprendre l'esprit dans leqael furent conçus les édits de pacification^ résumés dans la célèbre Déclaration de Nantes. Les mots de liberté des cultes et de tolérance étaient loin d'aroir alors le sens que leur donnèrent plus tard les philosophes du XTIII* siècle, et celui ffat nous leur attribuons aujourd'hui. Henri lY, croyant l'unité pditique de la France inséparable de l'unité religieuse» n'était passé dans le camp de la majorité qu'avec l'intention formelle de combattre le calvinisme et de chercher I le détruire. Ce qui le distinguait de ses prédécesseurs» c'est qu'ayant pu juger par lui-même de l'inefficacité de la persécution et des moyens rigoureux, il était formellement décidé à employer contre le culte qu'il avait abandonné, les moyens de persuasion eu les séductions de la faveur. C'est ce qui rend important le rMe de Du Perron, et assigne une place distinguée parmi les orateurs français à l'homme que les Protestants appelaient Mùnsieur le Convertisseur. Ut politique de Henri IT devint celle de Richelieu et de Ma^n, et pendant longtemps cdle de Louis XIY, jusqu'au jour où, regardant comme accomplie une révolution à laqudle on travaillait depuis un siècle, le monarque crut n'avoir plus qu'à proclamer cette unité de la M religieuse, que les pins iliostres et les plus sages de ses contemporains appelaient conuneluide tous leurs vœux. Il se trompait:le calvinisme était tout-puissant encore, malgré les apparences. Eure-*

&6 USS ÊCaiYAIUS MORMANOS AO XfUP SIËCLB.

coouneoçaat roQfre de la penteatioa^ dans laquelle il eut tpataon sièole pour complioe, il troon partoai dea rMitances sur ksqpidles personne ne cxMnptaiu Vainqoenn des catholiques, les protestants, selon tonle probaliilité» n'auraient pas procédé d*une autre manière à leur ^ard« Vei^istence simultanée de plusieurs ouïtes relig^a» au sein d*une ipêivie nation, 4evaii sembler une monstruesilét et leji édits de piicification, de ^pMlque parti qu'ils émnmusent, ne pouvaient être qu'une suspensioa d'armes, pendaiNt liiqudle chaque parti trafaiUerait à supprimer le culte rival» par la persuasion ou la ruse» en amendant qu'il fût asseï fort pour le supprioier par la Tiolence» Il n'a faUu rien moins que l'état florissant dans lequel ou a pu voir les peuples sortis de l'u^Hé calhoUque, l'Augieterreft la Vmm ^t l'Allemagne } il n'a frilf rien moinii que le speclM^ des progrès accomplis par eux 4uis l'^>^ ^* di)» ijOMHfe) e^ politique; 9, n*a ftfurieii moins qoe I4 vw ^des nppevls d'affection qpi pevTont unir en ma mftiqie oorps M ni^ les hommi^ de tontes les cqpnmunions et de UMH les euhes, ppw difsip^ des itpréjk^nskm qnî n'^ent qi|e tifop naturelles auiç hoounes du XVIlai^àii^ si piès^neoiedes ajBreux déioidres duXTI^ Cette libefVi des cultes* cens Uherté de oonscieniee. les nhilenonlifin du

xvme ai^ euxHAémes ne les praclamiipeot » le ploa souient, que pour anéantir la M leligieuse au profit du pur letionalisme. Noua eesipimons «ijowd'hn^ la toM-

nnce cbos un sens plnspUiofloplikine et ptiu< chrétien k la fois ; et le catholique le plus ferme daUft ses coavictiona» toutien plaigoant ceux de ses fitres ^(arésqui se tleiiBent séparés de TÉglise, se:COBtealie derprier pour eux. Il peut bien essayer de les convainere: par ses discours ou par ses écrits, mais il obéit sans nraramier aux desseins de^ la- Provideace, qui« en permettant -les dissîdeiices religieusest ne fait qu'attester la suprême indépendance de la liberté humaine*

Du Perron fut, le 9 juin, jMromu par le Bape à la> dignité de Gardittid. Il jouissait d^à.d*uji grand crédit auprès du SttinC^Père, ec il le dleyait à un déTonement pour le Sainte Siège qui :1e conduisit k devenir le champion le plus pro* noBoé des dactrints ultramoutaines » précisément à une époqnet où« par un retour de. l'esprit public , la France semblait aspker à ces libertés gailîcaBcs dent: TiHaatre Bossnet aplus tard assuré le triomphe défiaitiL On rtfxù^ chaitk Du Perron d'avoir composé^ indépendamment d'un brériaire assez défectueux, un rituel dans lequel il ddnnaic comme devant servir de règle la: fameuse bûUe In eanck Domini^ qui consacrait les prétentions de la cour de Rome, juridiction temporelle sur les Princes, ^ puissance absolue sur r%Use. Mais nous le verrons bientôt développer hardiment lui-même les théories dans lesquelles seo aecoud séjour en Italie le raffermit encore,

ij>rè8 lui avoir donné la barette à FoBtaineUcwii Benri

48 LES ÉCRIVAINS ROBllAroS AU XTU* SIÈCLE.

IV loi annonça qn*il allait partir ponr Rome afin d'y les aflEsdres de la France.

Reçn à Rome avec des bonneors ettraordinaires, U fit nonmier saccessivement pour Papes le Cardinal de Flo* rence (Léon XI) qni movut vingt-cinq jonrs après » et Camille Borghèse (Panl Y), U était question d'amener à eml)ra8ser le catholicisme le roi d'Angleterre Jacques l^, qui y paraissait en effet très-disposé alors.

La congrégation dite De Auxiliis avait été appelée par Clément YIII à juger l'ouvrage de Molina accusé par les Dominicains d'avoir renouvelé les erreurs des Seml^Pélagiens sur la Grâce ; Du Perron en fit partie. Henri lY, cédant aux instances du père Cotton, avait désiré que le Cardinal fût favorable aux Jésuites. La chose était diffidk. Le jésuite Yalentin« accusé d'avoûr dlé, en l'altérant, un texte de Saint-Augustin» avait été l'objet d'une sévère réprimande de la part de Clément YIII, et le chagrin l'avait bit mourir. Quelques jours après la mort de Clément YIII, Paul Y voulut faire continuer l'examen de Molina. Du Perron, opposé aux doctrines des Jésuites sur ce point, fit tous ses efforts néanmoins pour que la Commission ne se prononçât pas sur le fond de la question. Il se lia alors avec le cardinal Bellarmin, avec lequel on essaya en vain de le brouiller.

L'interdit de Venise, qui fut si avanugeux aux Jésuites, donna beaucoup d'occupation au cardinal Du Perron.

Paul V, mécontent des actes de souveraineté exercés par la république de Venise sur les biens et sur les personnes ecclésiastiques, fulmina contre elle, le 17 avril 1606» une bulk terrible qui frappait d'interdit tous lés États de cette seigneurie. Henri IT songea à éteindre une étincelle qui pourrait metUre en feu toute TEurqie. Il offrit sa médiation, qui fut acceptée, et le cardinal Da Perron fut choisi par lui avec le cûdinal de Joyeuse pour essayer de réconcilier le Pape avec les Vénitiens. Il était difficile que Du Perron ne réussit pas dans cette mission délicate auprès d'un Pape qui avait eu si souvent lieu d'admirer son éloquence, c Prions Dieu» dit un jour celui-ci, qu'il inspire bien le cardinal Du Perron ; car il nous persuadera ce qu'il vou* dra I » Il réussit en effet ; mais le Pape exigeait que les Vénitiens rétablissent les Jésuites qu'ils avaient bannis de leur République. Il fallut que Du Perron triomphât encore de son obstination. U fut question» pendant qu'il était à Rome, de condamner le cardinal Baronius, qui avait osé mettre au nombre des pièces apocryphes la prétendue donation de la ville de Rome faite au pape Sylvestre par l'empereur Gonsuntin. Du Perron demanda une audience au Pape» et sa remontrance, dit-il» empêcha cette condamnation. Henri récompensa son ambassadeur en le nommant archevêque de Sens et son grand aumônier; il le décora aussi de la dignité d^ commandeur de

l'ordre du Saint-Esprit.

50 LES ÉCBIVAlHft mWàJO» AU ITil* SIËGUL

ATanl de rentrer ea Fnnee, vere ramomao de 1407, il piSM {Myr Florence, où le grand^doc le reçut avec les plas grai)df honneurs ; par Bdogne, où il vit le cardinal Jastiniani; par Yeniie, où il roTii BeUini, depois éféqoe de Bellone, et rilhisM moine Fra Paoh. Geloi-^d, qa*il avait jQgé comme on trtetgrand homme k son preoiier voyage» l'étant bromllé depoisavec la coar de Rome, pov avoir critiqué sans ménagement Baronias et Bellarmin, ne lai parot plas i qu'on hommede bon jugement et de bon seul» mais n'ayant rien que de commun, et ne pouvant être considéré que comme un peu plus qu'un moine, p

Après avoir pris posseanon de son archevêché de 3ens» Du Perron f se livrant avec zèle \ Taccomplissement de «es devoirs de pasteur, se concilia l'estime et l'aOection générales. Son séjour à ïlome avait, comme nous l'avons .dit, singfiKèrement augmenté son attachement aux doctrines nltramontaines. n souffrit que George Créton, prole^senr royal, lui dâdiêt une tbôse, dans laquelle les décisions de la cour de Rome étaient déclarées snpérieuies k celles des conçil^. JU Parlement nepermit pas que cette thèse fût soutenue.

En sa qualité de grand aumônier, Du Perron avait sous s^ direction le Collège royal, . et, d'après ses avis, il f ilt d^ifli qu'on ferait construire un grand édifice qd porterait le nom de Collège royal de France, qu'on y attacherait trente mille livres de rente, et qu'on y placeiiait b

bibliothèque du Roi, qui pour lors était à Fontainebleau. Les travaux allaient commencer lorsque, pour le malheur de la France, Henri IV fut assassiné.

Dans le lit de justice, tenu le 15 mai 161 0, le lénde-' main de ce fatal éYènementi la régence fut donnée à Marie de Médicis. Les cardinaux de Joyeuse, de Gondi et Du Perron y assistèrent, et furent placés au-dessus des pairs ecclésiastiques.

Le 28 août| Louis XIII, sur la proposition de Du Perron, posa la première pierre du Collège royal.

La lutte entre le pouvoir civil et Tautorité ecclésiastique allait continuer. Le 26 novembre 1610, le Parlement condamna le livre publié contre Guillaume Bardai par le cardinal Bellarmin, sur le pouvoir du Pape, et dont Du Perron avait pris la défense dans le Conseil du Roi.

En 1611 9 Webert Rozembach, lecteur du couvent de Cologne, devait soutenir une thèse, où se trouvaient trois propositions condamnées hautement par Richer, syndic de Sorbdnne. La première était que le Pape ne peut errer ni dans la foi, ni dans les mœurs ; la deuxième, que le Concile ne peut, en aucun cas, être au-dessus du Pape ; et la troisième, qu'il appartient au Pape seul de proposer au Concile tout ce qui doit y être décidé , de confirmer ou de casser tout ce qu'on y aura résolu, et d'imposer silence pour jamais aux parties.

Cette aflaire, dans laquelle Du Perron prit hautement

50 LES ÉCBIVAlHft mWAMBS AU ITil* SIËGUL

ATanl de rentrer ea Frinee, vei» ramomao de 1407, il piSM {Myr Florence» où le grand^doc le reçut avec ki plus graqdf honneurs ; par Bdogne, oft il vit le cardinal Jostiniani; par Yeniae» où il revit BeUini, depois évéqoe de Bellnne, et nihiaire moine Fra Puoh. Geliii-»d, qa*il avait jugé comme on trte^grand homme k son preader voyage» i*étant bromllé depuis avec la cour de Rome, pour avoir critiqué sans ménagement Barooius et Bettarmin, ne loi parut plus i qu'un homme de bon jugement et de bon aeuf » mab n'ayant rien que de commun, et ne ponvant être considéré que comme un peu plus qu'un moine, p

Après avoir pris posseaiion de son archevêché de Sens, Du Perron, se livrant avec zèle k raccompliasement de ses devoirs de pasteur, se concilia l'estime et raflection génévalek Son séjour k ïlome avait, comme nous Taveos .dit, singpUérement augmenté son attachement aux doc* trines nltramontaines. n souffrit que George Créton, prolesseur royal, lui dédiât une thèse, dans h^pielle les décisions de la cour de Rome étaient dédarées supérieures k celles des concile* JU Farlement ne permit pas que cette thèse fût Qootenue.

En sa qualité de grand aumônier, Du Perron avait sous s^ directipn le Collège royal, et, d'après ses avb, il fift déifié qu'on ferait construire un grand édifice qui porterait le nom de Collège royal de France, qu'on y atta* cherait trente mille livres de rente, et qu'on y placeiiait b

LE GARDINAt PU PERRON. 51

bibliothèque du Roi, qui pour lors était à Fontainebleau. Les travaux allaient commencer lorsque, pour le malheur de la France, Henri IV fut assassiné.

Dans le lit de justice, tenu le 15 mai 1610, le lendemain de ce fatal événement, la régence fut donnée à Marie de Médicis. Les cardinaux de Joyeuse, de Gondi et Du Perron y assistèrent, et furent placés au-dessus des pairs ecclésiastiques.

Le 28 août, Louis XIII, sur la proposition de Du Perron, posa la première pierre du Collège royal.

La lutte entre le pouvoir civil et Fautorlté ecclésiastique allait continuer. Le 26 novembre 1610, le Parlement condamna le livre publié contre Guillaume Bardai par le cardinal Bellarmin, sur le pouvoir du Pape, et dont Du Perron avait pris la défense dans le Conseil du Roi.

En 1611, Webert Rozembach, lecteur du couvent de Cologne, devait soutenir une thèse, où se trouvaient trois propositions condamnées hautement par Richer, syndic de Sorbônne. La première était que le Pape ne peut errer ni dans la foi, ni dans les mœurs ; la deuxième, que le Concile ne peut, en aucun cas, être au-dessus du Pape ; et la troisième, qu'il appartient au Pape seul de proposer au Concile tout ce qui doit y être décidé , de confirmer ou de casser tout ce qu'on y aura résolu, et d'imposer silence pour jamais aux parties.

Cette alTaire, dans laquelle Du Perron prit hautement

54 LES ÊCEIYAINS NORMANDS A0 XVU* SIÈCLE.

treax dont le souvenir était encore présent à toutes les mémoires.

c Pour arrêter, disaient les Députés, le cours de la per* » nicieuse doctrine qui s'introduit depuis quelques années » contre les rois et les puissances souveraines, établies de

> Dieu, par esprits séditieux qui ne tendent qu*à les trou- » bler et subvertir, le Roi sera supplié de faire arrêter en » l'assemblée de ses États, pour loi fondamentale de son

> royaume, que comme il est reconnu souverain de son 9 État, ne tenant sa couronne que de Dieu seul, il n'y a

> puissance en terre,, quelle qu'elle soit, spirituelle ou

> temporelle, qui ait aucun droit sur son royaume, pour » en priver les personnes sacrées do nos rois, ni dispenser ^ ou absoudre leurs sujets de la fidélité et obéissance qu'ils

> doivent pour quelque prétexte que ce soit.

« Que l'opinion contraire, aussi bien que celle qui t permet de tuer et de déposer les rois et de se révolter y> contre eux, pour quelque raison que ce soit, est impie, » détestable , contre vérité, et contraire à l'établissement * de la monarchie françoise. »

Du Perron combattu, au nom de l'épiscopat, cette déclaration, reconnue plus tard comme loi de l'État, par l'assemblée générale du Clergé en 1682, et résumée dans les quatre articles fameux que rédigea Bossuet. Il se rendit d'abord, avec les archevêques de Lyon et d'Aix, dans la chambre de la Noblesse, où^ dans un discours qui ne dura

tE CARDINAL DU PERRON. ^5

pas moins de trois heures, il parla avec lant de force et d'éloquence qu'il décida les Députés de cet ordre à refuser leur assentiment à Farlicle proposé par le Tiers-État.

Le discours qu'il prononça devant le Tiers-État luimême, et que nous retrouvons parmi ses Œuvres, fut loin de produire l'effet qu'il en attendait*

Allant droit au fond des choses, avec une franchise dont nous devons lui savoir gré, il déclarait qu'il y avait un cas spécial dans lequel les sujets d'un Prince pouvaient être relevés du serment de fidélité : c'était le cas où celuici voudrait les forcer à changer de religion. Tous les catholiques, disait-il, étaient pour l'affirmative, voire même toute relise gallicane, depuis l'institution des écoles théologiques jusqu'à la venue de Calvin. Dans ce cas, c'était aux Papes et aux Conciles qu'il appartenait de délier les peuples du serment de fidélité. Le sentiment * contraire était tout au plus problématique. Le Pape voulait bien consentir à le tolérer, à ne point le frapper d'anathème, mais à condition qu'on ne le proclamerait pas comme une bi de l'État, et qu'on ne s'aviserait pas surtout de condamner les doctrines adoptées sur ce point par l'Église. Dans tous les temps, on avait reconnu que les Princes apostats et persécuteurs pouvaient être déliés du serment de fidélité. D'ailleurs, il n'appartenait nullement k la puissance civile de prendre l'initiative en pareille matière ; et il fallait auendre la décision de l'Église elle-même.

56 LES ÊGRITAIIIS NORMANDS AO XYII* SIÈCLE.

Le prérident de TassemUée, Miron, répondit au Cardinal qae les Dépotés du Tiers-Éut ne prétendaient nul- Jemeat toucher à la puissance spirituelle du Pape» et que leur intention était de maintenir l'indépendance de la Coaronne» et d'obliger Vom les sujets à la reconnaître.

Le Parlement fut de cet avis : un arrêt, conforme à la déclaration du Tiers-État^ fut rendu, le 2 janvier 1615, au grand mécontentement de Du Perron et du Clergé, qui, dans l'impossibilité de faire revenir sur leur décision les députés, jaloux de consacrer le droit de la nation daas celui de la royauté, comprirent alors qu'il était prudent de suspendre toutes les discussioos relatives à un point si délicat. Louis XIII, cédant aux avis du Cardinal, embrassa avec empressement une idée qui tranchait les inextricables difficultés dans lesquelles il se voyait engagé ; et il évoqua la cause par devant son Conseil,, faisant défense aux États d'entrer dans aucune délibération sur cette matière.

La carrière politique de Du Perron se termina k rassemblée des Notables, convoquée à Rouen» en 1617 ; il pot y foire encore admirer son éloquence, dans les de» harangues qu'il adressa au Roi.

Il se livra, pendant ses dernières années, à la cultne des lettres, qu'il n'avait jamais abandonnées. Retiré dans sa belle maison de campagne de Bagoolet, il y faisait ink- ^ primer ses ouvrages, comme l'archevêque Barlay le fil à

son chiteaa de Gadllon ; il avait chez lai deux presses» et était lai-même son correcteur. C'est là qu*il acheva sa Réplique ao Roi d'Angleterre, qu'il engageait, par les raisons les plus fortes, à rentrer dans l'unité catholique. Il assurait, comme le pensa plus tard Bossuet (Voir sa lettre à Uabillon), que l'Église ne refuserait pas de rendre aux fidèles l'usage de la coupe, si, par celte condescendance, on pouvait mettre un terme au schisme ou à l'hérésie.

c U n'épargooit ni peine, ni soin, ni dépense, dit Pélissott, pour la publication de ses livres, qu'il faisoit toujours imprimer deux fois : la première fois pour en distribuer seulement quelques copies à des amis particuliers, sur lesquelles ils pussent faire leurs observations ; la seconde, pour les donner au public en la dernière forme oà il avoit résolu de les mettre. 9

Du Perron se recommande beaucoup moins à nos yettx par la perfection de ses œuvres littéraires que par la proteclîoa éclairée que reçurent de lui les Lettres et les Arts. m G*étaity dit Longuerue, le colonel-général de la littéra- IMre. t Ses conseils, en ce point, ne furent pas inutâes à Henri lY, dont ils stimulèrent le zèle. Ce lut lui qui sigiuda le premier au Roi la supériorité poétique de Malherbe, ce qui n'est pas un petit mérite pour un homme qui s*étaic toujours piqué de poésie. Un grand lèle pour l'enseignement public l'animait; c'est une justice que Itti rend le cardinal de Richelieo, dan» k chapitre dt wm

Testament politique^ qai est consacré anx Lettres, c Le cardinal Du Perron, dit-il, si ami de la belle littératare, auroit voulu voir établir en France un moindre nombre de collèges, à condition qu'ils fussent meilleurs, manis de professeurs excellents, et qu'ils ne se remplissent que de dignes sujets, propres k conserver dans sa pureté le feu du Temple. »

Yaugelas, dans la préface de ses Remarques sur la langue française^ se félicite d'avoir pu, dans sa jeunesse, faire son apprentissage dans les Lettres, sous la direction du savant Cardinal.

Il était plus savant, en effet, qu'homme de goût, plus universel que profond (1). Il avoue lui-même (2) qa'il n'avait jamais été porté k une science plus qu'à une antre. c À toutes, dit-il, je me suis mis de même air. » U avait toujours eu une grande passion pour l'étude. « Je n*avais que dix-huit ans, dit-il ailleurs, que je lisois VAlmagesie de Ptolémée. Je le lus en treize jours; alors j'étadiois jusqu'à la pâmoison. Si je me fusse adonné à une science seule, j'y eusse fait quelque chose. » Il parait s'être sof-

(1) Il était plni bavard qoe lavant, diiait oependant Seali^er ; Jfon est doctus, sed loculuteius,

(2) Voir le Perroniana, recueil formé par ChriitopheDa Poy, et publié à La Haye par leaae Yottitis, en IMO.

fisamment adonné à Fétade de l'hébreu, puisqu'il lisait son service dans cette langue, et qu'il pensait même, du moins à ce qu'il prétend, en hébreu.

Il se distingue donc principalement par la souplesse et la flexibilité de son esprit, image assez exacte de son caractère. En même temps qu'il étudiait les ouvrages des Pères de l'Église, dont il faisait un grand usage dans les controverses, il lisait à Henri III le roman à*Amadis et à Henri IV celui d'Astrée, ou faisait, comme Bertaut et Malherbe» des vers pour les maîtresses (1) de ce dernjer prince.

Sa conversation était au^si piquante que variée. Il s'exprimait assez librement sur toutes sortes de sujets, critiquant vivement le style de l'historien Mathieu, trop vanté de nos jours ; condamnant le livre de Mariana et ses maximes sur le tyrannicide, et conseillant aux Jésuites de désavouer cet ouvrage, en vertu duquel, disait-il, Saint- Louis aurait pu être tué comme tyran. Le père Cotton, le confesseur de Henri IV, si favorablement écouté, de son

(1) Bertant versifiait pour la dachesse dd Verneuil, Malherbe pour Charlette de Moatmoreney (voir les vers pour le Grand Alcaodre) et Du Perron pour Gabrielle d'Ëstrées. On dit même que tantôt il écrivait au nom du Roi pour Gabrielle, et tantôt au nom de celle-ci pour son royal amant. C'est ainsi que Benserade fit depuis des lettres pour Louis XIV et les réponses de B&'^* de la Vallière,

60 LES ÉGBITAIlfS KORHANl^S AU XYII« SIÈCLE.

royal pénitent, an grand scandale des Protestants (1), n'était pas pins favorablement traité. Il se moquait de la bassesse et de la trivialité de son style. (3).

Ses auteurs favoris étaient Rabelais et Montaigne. Il appelait Touvrage de ce dernier le Bréviaire des honnêtes gens.

Entre l'admiration exagérée qu'ont professée pour Du Perron quelques-uns de ses prôneurs, et le dénigrement systématique dont il a été l'objet de la part de ses nombreux ennemis, il y a place pour une appréciation im-

(I) On fit courir en 1604, entre autres pièces de vers contre le P. CottoD^le quatrain suivant :

Autant que le Roy fait de pas»

- Le père Cotton l*aceompagoe ; Mais le bon Roy ne songe pas Que le fin Coton vient d'Espagne t

On disait encore, lorsque le Roi se montrait soord aox avertta* sements que les Protestants lui donnaient, qu'il n'entendait rien, parce qu'il avait du colon dans les oreilles.

(a) Il en donnait pour exemple le passage suivant, dans lequel le P. Cotton signale le fatal penchant qui porte plutdt les hommes vers le vice que vers la yertu : « Voyez le ponreeaa ; s'il y a un beau ruisseau d'eau claire d'un eosié, et un bourbier de l'autre, il se vautrera plutost dans la boue et ira prendre là sa diemiae blanche ! » Le même père disait à inadame Simier, pour l'engager à quitter les pensées du monde, « qu'elle devait se coiffer du soleil et se chausser de la lune. »

LE GABDINAL DU PBEBON. 61

partiale. Il ne faul pas chercber dans sa vie, pas plus que dans celle de la plupart des hommes célèbres» cette unité de doctrioes et cette perfectioa morale que ne comporte guère la faiblesse humaine. Que les considérations poUiiqnes et les calculs de rintérêt personnd aient pris plaee quelquefois à côté des conTictions religieuses, à une époque assez généralement portée vers le scepticisme, nous ne le contestons nullement; mais nous n'avons pu accueillir les reproches amers et les accusations haineuses qui Font assailli pendant sa vie, et qui ont mis dans un parei[ doute sa moralité et sa foL

Poète médiocre, supérieur cependant, comme écrtrain^ à la plupart de ses contemporains, ambassadeur habile, négociateur heureux, orateur éloquent, il s*est surtout distingué par son talent dans la controverse.

c Je conseille la lecture de ses œuvres, dit Pélisson, à t tous ceux qui veulent savoir au vrai ce que c'est que nos 1 controverses. 9

Dn Perron était occupé, dans sa retraite de Bagnolet, à corriger les dernières épreuves de sa Réplique au Rai d'Angleterre^ lorsqu'il fut attaqué d'un mal dont la gra* vite l'obligea de revenir à Paris, où, après avoir souffert avec beaucoup de patience les plus atroces douleurs, il expira, le 5 septembre 1518. Son cœur et ses entrailles furent déposés à Paris, dans l'église de Saint-Louis des Jésuites, et son corps fut porté à Sens et enterré dans la

62 LES ÊCBIVA1N8 liOftHANM AU XTII« SIËCLE."^

cathédrale. On y voyait antrefois rar sa tombe, érigée dans une chapelle, à gauche de Tégliae, Tépitaphe recoeillie par Pope«BlouDt (1). Un antre mausolée, en très-beaa marbre blanc, fut construit, en 1630, dans la même ca-thédrale, par les soins de Jacques Du Perron, ion neveti, évéque d'Angouiéme. Jean Davy Du Perron, son frère, qui lui succéda dans rarcberéché de Sens, fut iohnmé dans le même lieu, et son tombeau fut placé ï c6té de celui du cardinal (2).

(1) Cent. aat. cceK, p. 6)S (1S04).

(2) 00 peut lire diDi la Menagiana les plaiiânteries dont Jean Da PerroD, que Ton inrnomma V Ambigu, a élé Tobjet, et que Jiliemaot dei Réaux n'a pas manqué de recueillir.

FRANÇOIS MILHEBBE.

La vie et le caractère de Malherbe sont connus et appréciés depuis longtemps. On a recueilli les molndreis pariticularités propres à mettre eu lumière rbomme auquel a été attribué Tbonneur non seulement d'avoir inauguré le plus grand siècle littéraire de la France, mais de lui avoir imprimé sa direction et imposé son esprit. Des travaux récents sont encore venus préciser les plus importantes cir« constances des différents séjours que le poète a faits en Proveoccj en Normandie et à Paris (1). Rien ne manque

(1) Heeherekes biographiques sur MaUi«rbe et sa fsmiUe, par M. ftoux AlpUéran, dans lea Bférooires d6 rAcadémie d'Alx, ea 1840; Instruction de Malherbe à son fils, publiée en 1846» par M. Ph. de Gliennevières; Lettres inédites de Malherbe^ mises en ordre par G. Maocel, cooserTateur de la Bibliothèque de Caen.

Malherbe f sa vie et ses œuvres, par M. de Gournay, 1852, dans les Mémoires de TAcadémie de Caen ; Malherbe, Maynard et Racan, dans le viii« volume des Causeries du Lundi, de M. Sainte-Beavct 1855.

5/^ LES ÉCRIYAIIIS NORMANDS AU XYll» SIÈCLE.

enfin an Biographe désireax de noter avec exacatode et de meure en ordre tons les faits de sa vie.

Ce travail n'est plus k faire f mais , même après les nombreux écrivains qui »e sont occupés de cette sèche, altière et maîtresse figure (1) , il y a lieu de rechercher encore quelle place doit décidément être accordée dans la littérature du XVII« siècle au poète dont la critiqoe a tour-k-tour exalté et rabaisaé le mérite.

Rien ne nous paraît phis facile que de rtndre S Malherbe la justice qui lui est due, à nous qui sommes «nssi éloigné k Sun égard d'un enthousiasme exagévé que d'an dénigrement systématique, et qui pensons pouvoir apprécier son ceuvre en nous reportant consdendeusement h l'époque où cHe s'est accomplie, et nous prononcer sans réticence sur les qualités qu*ll posséda comme sur celles dont il fut dépourvu. Nous croyons que Malherbe a rempli une tâche utite et importante ; nous c^yons qu'il a purfaitement fait ce qu'il a voulu faire; nous croyons que la nature de son génie éuit précisément ce qu'il fallait pour

qu'il l'aecompilt

Né k Caen en 1555, François Malherbe, aîné de neuf enfants, était le fils de Françds Malherbe, conseiller au

(0 Expresiioos de M. Sainte-Beuve.

ITRANÇQIS HÀLHERBE. 65

baillia{|e et préçidi^J de Gaea (1). Après avoir fait ses pre^ inidres études dans l'Université de cette vijle , sous la direction denses précepteurs Lamy et Dinot, il fut envoyé dans une peosiqn de Paris, puis à Bâle et à Hj^idelberg, où il acheva prebiiblQineiit ses études; (2)«

Il avait 21 ans, en 1576, lorsqu'il fut attaché au service du ducrd'AngoulÂme, fils naturel de Henri II, grand prieur de Fcance et coomî^ndaiït en Provenqe, ei^ ral)sence du maréchal de Retz, fraj^ dç paralysie. Il y resta dxx, ans sansfelpuroer^nlSorm^die. Il épousa le 1" octobre 1581, Madeleine de GarrloUs,. i)ée du mark^ de Louis de Carriolis, président am. parlement d(Q Provence,, et d'Honorée d'Escafo, Elle éttf t v/çuvq déjà pour la seçondje fois. Ce mauria^e fut hçnreai^; Bli^hcHÇ'be sçmhie avpir étjé sinçècer méat attaché à, sji: ^vm^f U lui a écrit plixsieuça l^çs empreiotes d'une 4^9iûbilité. que Von rencontre rarement dana ses oiiwragea ea proge ete^i vers,

Wlm heureux oo plp^ eiMJLujrant avec ses parents de Provence^ qu'avec c^l^ de Normandie, il ii'eut pointa soutenir contre lea prenûera cesiattes d'intérêt qui plu5 d'une

(1) Il vràii époiué le 13 jalUet 15H, I^uîse Le VaUoi$« fille de Benry, aiear dlf», et de Çatliedne Le Joly« II. rnonfat qd 1606.

(2) Le P. Miurtii), 4ant «es. notes m^Qoécrites sur lias littérateurs Normands, assnre saos preave qoe Malherbe fit sa rhétoriqae à Caeo, sons le pr^f^sMor Roussel, en même temps que Çjsrtaat et Du Perron. Malherbe n^en. dit rU»^, d^os. son I^frtipdon à son fils.

fois le forcèrent à plaider contre les seconds (i). Il perdit, le 2 Juin 1686, le Grand-Prieur, tué par Alto?iti, capi* taine des galères; et ce fut à cette époque qu'il revint à Caen, où sa femme le rejoignit quelques mois après.

Les premières productions de Malherbe sont peu con* nues.

Les huit odes réunies sous le titre de Bouquet de fleurs de Sénèque n*ontété recueillies par aucun des éditeors de ses œuvres (2). Composées antérieurement à l'époque où le poète chercha, comme un grand nombre de ses contemporains, des modèles en Italie, et était encore plein des souvenirs de ses études classiques, ces odes ne peuvent être passées sous silence dans une notice où il s'agit d'indiquer les développements successifs de son talent poétique. Elles datent des dernières années du règne de Henri IIL L'âme de Malherbe parait avour été profondément attristée alors par le spectacle des malheurs causés par les guerres civiles, et s'être ouverte k des senthnents religieux que nous ne trouvons exprimés plus tard, ni avec la même vivacité, ni d'une manière aussi touchante.

(1) Quand on lui reprochait ICI procèi avec ses roniinsoti areo •ei frèrei : « Et avec qni vontez-voni donc que ]*al6 des proeè«, s'écriatt'il, eit'Ce avec lei Turcs etlesMoieovItes? Je n'ai rien à partager avec eux. •

(1). On les trouve à la fin do 3* volnme de roovrage de Pabbé de La Rue. Bttaii sur la Bardeê, etc.

Il voulait, disait-il en s'adressant au lecteur, montrer à

ceux qui blâmaient son train de vie, « qne la solitude lui

> plaisoit bien, et qne^ fuyant les compagnies, il aimoit trop

9 mieux Tivreen son particulier, povre et en paix, qu'avec

» les autres, riche et sans repos» et toujours en quel-

t que doolc sur sa conscience, i (1)

On n'a guère cité que les quatre premiers vers de la première ode :

Je mears, Gronlart, d'ooîr sortir des hommes Tant de mépris de la Divloitë, Et ne puis croire, en voyant fa bonté, Qoe ta sois fait da liaioD qae noas sommes.

L'ode, qui contient 22 strophes, est dirigée contre les athées du temps :

Nier un Dieu ! nier sa propre essence t S« dire fait, et nier son farteur !

Voir l'anivers, et nier son auteur !

O trop maligne et trop lourde impudence !

Malherbe emprunte à Sénèque quelques-uns de ses arguments en bveur de la Providence ; mais les dogmes

(1) Les vers sont adressés à Claude Gronlart, président du 'Parlement de Rouen, et à d'autres magistrats, tels que : François ABserej, M. de Couronne, Daniel de Laplace, Nicolas de Trois- Monts» et de Galevllle* Les derniers sont dédiés à Uichel Despres, professeur royal d'éloquence et recteur de n^oiveisité de Caen> en 1579.

du christianisme foornissent k 8a foi tout un autre ordre de considérations , lorsqu'il dit à l'incrédale , par exemple:

Songe à ca joar, jour affreux et terrible»

Que Dieu tonoanti ardant et mgistant, Prendra les bons, et t'itt maudissant Avec Us tiens de cet arrêt horrible:

Sortez dehors de vos tombes poudreuses »

Sortez au jour» les os cousus de nerfs ; Et dévalez pour jamais aux enfers»

Malheureux corps des âmes malheureuses !

Dans ces premiers essais de sa muse, Malherbe a déjà la hardiesse du mouvement et l'accent lyrique. La langue lui (ait souvent défaut; mais ses strophes tombent a¥ec grâce et harmonie. Il fait usage déjà, dans son ode à M. de Couronne, du rhythme qu'il emploiera avec bonheur dans ses stances à Du Perrier.

Si mes parents sont morts» ils ont payé la dette Qu'on doit en ce séjour ;

L'homme vit tout ainsi qu'une fleur vermelllette Qtti vU le cours d'un jour.

SI Fortune m'ostoit le peu que je tiens d'elle

II le faudroft souffrir. U vaut mfenx voir périr une chose mortelle,

Que par elle péilr.

Quand ta voudras enfin, 6 Sefgne«r»qiieîe weore. Donne moi le trépas ;

FRANÇOIS MAiHBRBB. 69

Je sçaii 4|a'il faut mourir, et qae rien ne deiçeore Etemel ici-bas n)l

Nous ne trouvons pas dans les vers qui composent ce Bouquet de fleurs de Sénèque ces formes ingénieusement emphatiques, et ces jeux de mots puérils, empruntés par Malherbe au poème de Tansille (2), et dont abonde son poème sur les Larmes de Saint-Pierre. Il le dédiait, en 1587, à Henri lU.

Il adressait au roi de France, dans la première partie de ce poètiae, des éloges outrés, qu'il désavoua plus tard, et auxquels on peut opposer les strophes énergiques dans lesquelles il a flétri ce prince méprisable et les infamies de sa cour,

Malherbe montra enfin ce qu'il serait un jour, dans son ode adressée, en 1596, à Henri IV, sar la prise de Mar-

<1) Oo remirqaen qae les motifs de eensotatioa qi^il eipose ici seront les mtees qa'il emploiera dsns se9 «tanças h Do Perrier et dans ses lettres de condoléances : la courte dorée de la vie, et la nécessité de raoniir. Malherbe ne se distingné, comme nous le verionttttl fêt t^boadanoa^ni par la variété da aee îdéca.

(7) LndoTico TanaiUot ni$ ttn WO, d'une faini^le |)Atrifiienne de Noie, dans le royaume de Naples, avait, dans sa jeunesse, composé, tntr'aotres pièces, un poème intitulé le Vendangeur (U Vendemiatore) (Naples 1534 et Venise 1549, iQ-4*).43eleiiviaged9nBa uoe idée asses peu a? antageuse de sa moralité. Pour ae rébal^liter auprès do pape Paul lY, il composa son poème des Larmes de Sakt^^iem, qoe la nsort.ia lai permit pas d'achever.

70 LES ÂCBIVAIlfS NOBMASIDS AU XHie SlfeCLE.

seille par le dac de G aise, et sor la chate du consol Cafaux, qui, pendant cinq ans, avait été maître de cette TUIe.

Il était en Normandie, en 1598, et il y perdait» l'année suivante, une fille sor laquelle, plus tendre en prose qa*en vers, il pleurait avec une sensibilité touchante, dans une lettre adressée à sa femme. Ce fut précisément dans la même année, en 1599, qu'il écrivit à Du Perrier ces stances si souvent citées, et qui prouvent plus son talent poétique que l'abondance de ses idées et la richesse de sa sensibilité.

En l'année 1600, Malherbe, de retour en Provence, put offrir à Marie de Médicis, passant à Aix, pour devenir l'épouse de Henri IV, les belles strophes, qui attestaient en lui la maturité du talent et l'édosion du génie. Ge fut alors que Du Perron et des Yveteaux le recommandèrent à Henri IV. Ge Prince avait demandé au premier pourquoi il ne faisait plus de vers 7 c Je n'en fais plus, ré- 9 pondit-il, depuis que Votre Majesté m'emploie pour ses » affaires. D'ailleurs, il ne faut pas que qui que ce soit » s'en mesle, après un gentilhomme de Normandie, éUtbli « en Provence, nommé Malherbe, qui a porté la poésie a françoise à un si haut point, que personne n'en pour- > roit approcher. »

n n'en fallait pas davantage. Le Roi retint ce nom, et lorsque Malherbe vint, sur les promesses de ses protec-

teurs, s'établir à Paris, en 1605, Henri lY loi ordonna de se tenir près de lui, en rassurant qu'il lui ferait du bien. Ce ne fnt cependant pas le Roi lui-même qui donna au poète les moyens de se fixer à Paris et de vivre à la cour. Le duc de Bellegarde le prit dans sa maison , en lui offrant une pension de mille livres, l'admit à sa table, et loi entretint un domestique et un cheval Malherbe fit, chez le grand écuyer, la connaissance de Racan, jeune encore, auquel il s'attacha avec une affection constante, et qui fut son premier disciple.

Dès ce moment Malherbe prit sa place parmi les prosateurs et les poètes de cette époque, et cette place fut la première. Ce fut sans hésitation que lui-même entra dans ce rôle de maître et de réformateur qu'il conserva jusqu'à la fin de sa vie. Il sut donner à ses préceptes une autorité d'autant plus grande, qu'ils semblèrent recevoir une consécration définitive dans les œuvres destinées par lui à servir de modèles (1). Impitoyable critique, il atuqua résolument les expressions et les tournures provinciales qu'apportaient à la cour les représentants des diverses parties de la France, réunis autour du Prince qui allait con-

(1) Oq loi demandait plus tard ane grammaire. « Lisfz, dit-il, ma tradocUoo do 33' li? re de Tite-Life. La langue françoite est là. \ Cf. Sorel, Bibl. franc, p. 2ô9.

72 LES ÉCRITAIN8 HOBIIAIID» M XTIl* SIÈCLE.

flominer le grand trafail de Panité française, et il se fit gloire d'avoir digoêconni la cour.

Il ne composa depoia cette époqaequ*an petit nombre de Tera, inspirés par les événements, on devenns pour lai antant de moyens de se rappeler an souvenir des grands personnages qai s'étaient chargés de sa fortune.

Quelques belles strophes sur l'attentat du 19 décembre 1 605 contre la vie de Henri lY ; les stances an même partant pour le Limousin ; une autre ode sur l'heuseas succès de son voyage à Sedan ; me autre, pleine de sen» slbillté, sur la; mort de ce prince ; les deux odes à Marie de Médtcls sur rheoreoi succès de sa régence *r enfin rode à Louis XIII partant, en iôST, pour aller &ioe le siège de la Rochelte : telles furent les principales oeuvres poétiques de Malherbe.

Ge Alt précisément pendant ce siège JbsMui qu'il pesdk son fils, tué dans un gue&4hpens, selon tonte probabililé, par Fortia de Files, contre lequel 'à vookit se battre, et qu'il poursuivit, pour venger

« es Sli 4iA Alt •! bnsve et. qu'ii staiolt, s| fart •

devant la justice et devant le Roi lui-même.

La mort l'atteignit, avant qu'il eût pu obtenir satisfaction, le 16 octobre 1628.

Il témoigna, jusqu'au milieu des préoccupations les pins

FBANÇOIS BtALHBBBB. "à S .

grates «et au moment même de sa mort, sa constante préocoopatlon pour la pureté delà langue française (1).

Malherbe eût pins qo'attcun de ses contemporains le sentûn^t du génie de notre langae. Formée du latin, sons rinflaeace d'un impérieux et irrésistible besoin dîmdre etde clarté, elle élait, dès avant la Renaissance, riche, abondante, flexible, variée, et rien ne lui manquait pour exprimer les noances les; plus délicates de la pensée.

An XYP siède, Fétude plus réfléchie et plus raisonnée des cheb^^œane de l'antiquité, la comparaison de 4xs çheCs-d'œuvre avec nos poèmes narratifs, eu nos chants lyriques, firent découvrir entre les productions du génie national et celle» qui étaient dues an génie grec. et. à l'imitation romaine, tine infériorité ipi*avec une généreuse ardeur nos ^écrivains s'elforeèrent de faire di^rattre. Tel avait été le. but du manifeste de Dubeïay et des tentatives lûtes par {Ronsard, pour composer en français des poèmes dignes .de soatettir la comparaison avec ceux d'Homère et de Pindare. : La traduction de Plutatque par An^yot, fut. une sorte d'inventaire des ressources de notre idiome, qui ne

(1) On sait quWe beereêTaDt de {mourir, apfèft une «spèce d'agonie, il se ré? oilla brusquement, pour reprendre sa garde sur un mot qui choquait son oreille. Son confesseur lui ayant reproché fta vivacité. « laonsiiur, ' lui répondtt^l, je défendrai )aaqu'à la » mort la; pureté de la langue françàiae. »

7/i LBS ÉCRIYAINS ROBIIANDS AU XTU* SIÈCLE.

soutint pas avec trop de déMTantage cette sorte de latte avec la ploa belle langue de l'antiquité. On se bâta beaucoup trop; avec une langue fa(onnée selon le génie du peuple pour lequel elle était faite et dont elle était l'image» on chercha à imiter, à traduire ou à copier servilement les ceuvres grecques et latines, et à refaire sur le patron d'idiomes à constructions savantes et fondées sur rinversion, une langue essentiellement analytique. Eblouis par l'esprit italien, les savants de ce temps cberchèrent aussi des modèles dans Le Tasse, l'Arioste, Pétrarque ; et on visa à la fois à la majesté de l'épopée homérique et à l'ingénieuse subtilité des sonnets de l'Italie,

Malherbe fit ses études dans le temps où ce besoin d'enrichir, d'éleveri d'ennoblir la langue française, agitait tous les esprits. L'excès de la rénovation avait, par une réaction naturelle, rappelé l'attention sur l'ancien idiome français, et Ronsard, cessant lui-même de parler grec et latin, répétait h ses admirateurs : c Revenez à la vieille langue fninçoisel a Un poète plein de verve, le satû*jque Régnier puisait avec bonheur à cette source puissante du génie nationaL

On dirait que le poète de Caen, après avoir pendant trente ans entendu et jugé d'après leurs œuvres, les partisans de l'imitation des anciens et les défenseurs de l'originalité française, ait conclu avec une justesse et un bonheur admirables, que les uns et les autres faisaient fausse

FfiAKÇOlS MALHERBE. 75

route, en se laissant aller à leurs préférences exelôsives. H pensa qu'il n'y avait d'avenir pour la langue et pour la poésie que si, tout en maintenant avec fermeié et Gdélité, les traditions du génie national, c'est-à-dire en demeurant profondément français, Ton s'efforçait de faire passer dans la langue cette perfection de la forme, ces qualités de styla qui disUnguent les œuvres léguées par rAnliquilé.

On a dit d'une manière assez piquante : « que k Poésie française, au temps d'Henri IV, était comme une demoiselle de trente ans qui avait déjà manqué deux ou trois mariages, lorsque, pour ne pas rester OUe, elle se décîda à faire un mariage de raison avec M. de Malherbe, lequel avait la cinquantaine. »

Ce mariage de raison n'était pas trop mal imaginé. C'était aussi, on peut l'affirmer, un vrai mariage d'inclinaUon : car c'était l'union de deux principes qui ont enlr'cux beaucoup plus d'affinité qu'on ne pense : le génie français et le génie de l'antiquité. De cette riliance devait sortir tout entier le siècle qui porta, à son éternel honneur, la glorieuse empreinte de sa double origine!

Remarquons que Malherbe achevait, ^consolidait, et comirfétait l'œuvre commencée par le XVIe siècle, dont il était le continuateur, quoiqu'il parût en être h coutradicteur universel. Ronsanl ne voulait pas autre chose. A la grdce, à b vivacité, au naturel, à la clarté, qui disi linguem les œuvres de Villon, de Chartes d'Orléans et

76 LES ÉCRIVAINS NOBHANDS AU XYI1« SIÈCLE.

de GlémcBt Marot, Roniiard et les poètes de son école voalorent ajouter la dignité, Télévation, Ténergie» la noblesse, Fédat et Pbarmonie qui leur manquaient et dont les œuvres de Tantiquité leur offraient de subUmes modèles. Ronsard arrivait trop tôt et son entreprise échooa, Malherbe vint à propos et réussit

En quoi consistait son œuvre, comment l'a-t-il accomplie, de quelles facultés était-il doué pour l'entreprendre et la mener à bonne fin ?

Partant de ce principe, que ia véritable langue française se trouve dans le langage du peuple, où n*ont pu péné* trcr les innovations exagérées de Técole savante, et dans les écrits de ces hommes d'action qui, poor parler à la foule, se servent, comme les auteurs de la Satire Ménippée, on comme Henri IV, des expressions et des tours les plus intelligibles et les plus populaires, Malherbe fit la guerre au néologisme barbare et inintelligent» attaqué déjà par Henri Esticnne, et condamné par Ronsard lai-méme, comme nous Favons déjà dit, dans la dernière période de sa vie.

La publication des lettres missives et des discours d*Henri lY, esprit fin, pratique et étranger aux préoccu* pations littéraires, peut nous faire apprécier ce qu'étaient cette saveur française, cette propriété d'expressions, qni di&Unguaient alors le langage de la conversation et qni étaient le caractère de cette langue courante, nécessaire*

ment beaucoup plus française que le langage écrit (1). Ce fut pour Malherbe la langue de prédilection (2). Instrument admirable, mais fortement endommagé, il pouvait être réparé et remis en état, s*il était débarrassé des éléments étrangers qui l'encombraient

Il n'était pas seulement nécessaire de réparer la langue, il fallait l'épurer. Elle avait eu, dès son origine, une syntaxe, une grammaire, un ensemble de lois conformes au génie même du peuple qui l'avait créée. Le temps les avait développées et perfectionnées. Malherbe donna la chasse à toutes les incorrections, qu'y avaient introduites les représentants des dialectes provinciaux. Verbes neutres trai* tés comme des verbes actifs, confusion dans les genres, dans les modes, dans l'emploi et la valeur des conjonctions et des prépositions, pléonasmes ridicules, ellipses ibrcé^, voilà pour la correction grammaticale.

(1) Voir la tbèse de M. E. Jang, ayant pour titre : Henri IV, ÉCRIVAIN. Paris, 1855.

(2) De même que Molière préférait la chanson populaire Si le roi m*avait donné, etc. aux poésies rafioéesdes précieux et des précieuses de son temps, de même, Malherbe mettait au-dessus des œuvres de Ronsard la chanson que Chapelain lui entendit fredonner un jour:

D*où venez-vous, Jeanne ?

Jeanne, d'oit venez-vous?

78 LES ÊCBIVAINS NORMANDS A0 XTII* SIECLE.

Mais ce qai manquait sartont à la langue» ce qoe Malherbe chercha à loi donner, c*est nne finalité sans laquelle toutes les autres sont inutiles , la propriété des expressions. Il ne faut pas que le sens des mots dépende du hasard et du caprice, demeure dans le vague et dans l'indécision ; il faut que chaque mot ait un sens précis, clair et déterminé ; il faut que chaque idée, chaque nuance d'idée ait son signe spécial : et alors il n*y a plus dans aoe langue de confusion on de méprise possible, et la darté jaillit. La propriété des expressions est, pour ainsi parler, leflal lux d'une langue.

Mais que laut-il pour que chaque pensée ait son signe, pour qu'il n'y ait aucun signe exprimant plusieurs pensées? Un grand esprit d'observation, le besoin de la netteté, nne habitude constante d'analyse. Gomme ce sont des qualités qui appartiennent essentiellement à l'esprit firançais, la langue devait être avant tout analytique. C*est à l'analyse qu'elle doit sa lumière et sa clarté :

La proie la demande aoisi Usa que les vers.

Tous les défauts que Malherbe signale sans ménagement dans les œuvres de ses devanciers ou de ses contemporains sont contraires à ce principe fondamental de la langue, à cette loi primitive du génie français. Sa poétique sera celle de Boileau. Ce qui sent la recherche et TaiTectation le choque. Régnier peint la France, à la

FBÂNÇOtS MALHERBE. 7d

mort d'Henri IV, s*élevant dans les airs et allant porter ses plaintes jusqu'au trône de Jupiter. « Il y a cinquante ans ique je suis en France, dit-il, et je n*ai pas vu la France changer de place. »

Il proscrit tout ce qui est inutile. Il trouve que tout ce qu*on dit de trop est fade et rebutant. Il avait effacé les litanies, prétendant qu*au lieu de la longue kyrielle que récitent les dévots on pourrait se contenter du dernier verset qui résume tout ce qui précède. Les épiihètes surchargent les vers des poètes médiocres ; il les proscrit impitoyablement II dirait volontiers, comme le dira. Voltaire, et avec le même bon sens : « Ne ]eur fera-t-on jamais comprendre que Tadjectif est l'ennemi du substantif, quoiqu'ils s'accordent en genre, en nombre et en cas? » Les vers insignifiants, les banalités, les répétitions dont sont semées les œuvres des rimeurs qui abusent de leur facilité, justiâent le soin qu'il met à travailler et à polir ses ouvrages ; et, si l'on se moque de sa lenteur, il pourra dire avec un juste orgueil :

Ce qae Malherbe écrit dore éternellement.

Je crois qu'il faut attacher une grande importance à cette partie toute négative et eritique de son œuvre.

Qne lui failail-il pour l'accomplir 7 Cette confiance imperturbable en lui-même et cette conscience de sa supériorité qui éclatent dans les briUMiueries et les libres

80 LES ÉCRIVAINS NORMANDS AD XVU« SIËCLE.

allures de sa critique. Il ne compose jamais avec ce qo*il croit contraire an bon goût

Le Prieur d'Angoulème lui montre des vers qu'il attribue à un poète en renom. — Non, répond Malherbe: « ces vers sont de vous et ils ne valent rien. »

Il demande à je ne sais quel président, qui loi montre des vers de sa foçon sll avait eu Falternative d'6tre pendo ou de faire ces vers-là.

Il n'est pas moins libre avec Henri IV, qui lui montre un jour ce quatrain^ de sa façon ;

Toujoori rbeor et la gloire Soient à Totre c6té:

De f oi faits U mémoire Dore à réteroité I

Malherbe riposte sur le champ par cet autre quatrain :

Que répée et la dague Soient à votre cMé :

Ne coures point la iuigiie Si ? ons n'êtes boité.

Il but le voir dans sa petite chambre, qui contient juste assez de chaises pour les sept auditeurs ou disciples devant lesquels il porte ses arrêts, Golomby, Racan, Maynard, Touvant, Yvrande, Du Moustier et Arbaud de Porchères, son cousin.

Si dans ce petit cénacle quelqu'un ose désigner May^

FBANÇOIS MALHERBE. * ' 81

nard par son titre de Président. — a II n'y a, s'écrie Malherbe, d'autre président ici qoe moi ! »

Il faut être bien sûr de soi pour parler sur un ton aussi tranchant et s'arroger une autorité aussi despotique. C'est à ce prix cependant que l'on devient chef d'école.

Que dans cette guerre faite aux mots déclarés par Malherbe impropres, inutiles, étrangers au caractère de la langue, ou jugés trop bas et indignes de la poésie, il y ait eu un grand nombre d'expressions, indigènes ou importées, que les hommes de goût auront à regretter; que la réforme ait sur ce point dépassé plus d'une fois le but, personne ne peut le nier. Malherbe avait le senti ment des qualités fondamentales de la langue française ; il était loin d'en avoir compris la richesse et l'abondance. Mais, s'il a trop émondé l'arbre, il n*en a pas tari la sève, comme on l'a dit plus d'une fois. Rien n'a empêché ses successeurs d'élargir les limites dans lesquelles il avait circonscrit la langue et il n'a arrêté ni l'essor de Pascal, ni l'originalité de La Fontaine et de Molière, ni les hardiesses bibliques de Bossuet. Les grands écrivains qui loi ont succédé ont enrichi la langue qu'il avait créée, en lui conservant le caractère que lui avait donné son bon sens ferme et éclairé.

Si Malherbe, en se montrant ainsi difficile et minutieux, en fixant avec tant de soin les limites du gérondif et du participe» en les traitant, selon l'expression de

Balzac» comme des peuples limitrophes, a donné définiti- Tcment à la langue ses propriétés essentielles, les vers qu*il a composés sont des modèles sur lesquels la poésie a dû se régler, et dont elle ne pourrait s*écarter, sans cesser d*étre la véritable poésie française.

Ici le rôle de Malherbe s'agrandit et s*élève. Pour créer la poésie lyrique, il fallait plus que du bon sens et de la ténacité ; il fallait la puissance qui fonde et le goût qui choisit. Or, le vers français, tel qu*il est conçu, et pour ainsi dire ciselé par Malherbe, est h la fois clair, noble, harmonieux, expressif, et comme sa conversation , • ne disant mot qui ne porte coup (1) ». Rimes riches et neuves, mots bien choisis et surtout admirablement placés, coupes savantes, images vives et hardies, mouvement et chaleur, tels sont les caractères que nous offrent quelquesunes de ces odes ou de ces stances qui ont valu à notre poète les titres de noblesse que lui a décernés Boileau, dans les vers pleins de sens, de précision et d*éclat dont Fauteur de l'art poétique a trouvé chez lui le premier modèle.

Tout le XVII« siècle a partagé sur Malherbe l'opinion exprimée par Boileao.

« Malherbe apprit à la France, dit Balzac, ce que c'était

(1) C'est aioii que Boileau diiait des siens : Et mon Tcrs, bien au mal, dit toaioars qoeiqae choie.

que la poésie, et panrint à contenter l'oreille , ce juge délicat et sévère. Il inventa l'art d'écrire avec pureté et bienséance, montra que l'éloquence prend sa source dans le choix des pensées et des paroles, et prouva que souvent l'heureux arrangement des choses et des mots est préférable aux choses et aux mots eux-mêmes.

» Doué d'un goût pur et délicat, difficile pour luimême, un peu trop sévère peut-être pour les autres, il réforma et dirigea l'esprit de ses contemporains avec tant de bonheur, qu'on peut le regarder comme le mattre de cette foule d'auteurs distingués qui font aujourd'hui l'honneur de la France. A considérer la beauté de ses ouvrages et non leur étendue, personne n'a rendu plus de services que lui aux lettres françaises; et tandis que les grands écrivains de Tantiquité n'ont brillé que dans un genre, puisque Virgile est abandonné de son heureux génie lorsqu'il écrit en prose, et Gicéron de son éloquence lorsqu'il fait des vers, Malherbe a obtenu le titre d'excellent poète et d'habile prosateur. »

«( Il ne paraîtra pas avoir plus d'esprit qu'un autre, dit Mllo de Scudéry (1), mais la beauté de ses expressions le mettra au-dessus de tout. Il n'aura pourtant pas l'âme délicate pour l'amour quoiqu'il ait une délicatesse d'esprit

(1) Roman de Clélie, songe d'Hésiode.

SA LES ËCniVAINS NORMANDS AU XTU* SIËCLE.

admirable dans ses vers. Mais eoGn, il sera universelle* ment reconnu pour on bomme digne de toutes les louan* ges que la belle poésie peut faire : aussi sera-t-il loué généralement de tout le monde, quoiqu'il soit destiné h ne louer presque jamais les ouvrages de personne. »

Malgré tant d'imposants témoignages (1), on peut se demander si Malherbe est un bomme de génie, si Malherbe est un véritable poète, dans toute l'acception du mot.

Reconnaissons tout d'abord en lui un vif sentiment de l'harmonie, un sens musical très-sûr, une connaissance approfondie du vrai caractère de notre langue, un goût délicat et pur, une intelligence ferme et forte, un art plein d'habileté et de ressoarces. Avec ces qualités, Malherbe, sans être un bomme de génie, a fait plus pour la langue et pour la poésie que n'aurait pu le faire un homme de génie qui ne les aurait pas possédées au même degré. Ces qualités, Malherbe les tenait de la nature et il les avait

(i) Nou« ne mentlooDoot que pour mémoire les éloges empb«* tiqiiei qol lui ont élé prodignén par quelques uni àè ses contem* porains, et eotr^aalres par Godeao, qui, dans le Discours préU* minaire placé par loi en tète de réditioo des œuvres de notre poète (1606), t 'écrie :

« Malherbe, t'honocor de son siècle, les délices des rois, Tamour des mases, et l'un de leurs plus accomplis chef-â*œuvre, est Tauteur de ce volume. Reiirez*vou9 , profanes , chaque ligne sacrée, vous n'y porteriez la main sans commettre un saerilége I

François maiherbb« 85

fortifiées par le trafail. Il n*est pas le poète inspiré, il est le poète patient Son e^rit est plus ferme que souple, plus sensé qu'élevé, plus juste que sensible. Il arrive au noble et au majestueux plutôt par la force de la volonté qui le soutient dans sa lutte avec les grands modèles qu'il imite, que par cette hauteur de vues et cette pufssance de conception , qui arrivent naturellement à l'eipression poétique.

Il est poète, sans doute, mais il n'estime que médiocrement la poésie. Il n'en comprend ni l'utilité, ni la puissance morale et civilisatrice. Il y voit souvent un métier dont il doit vivre. Un poète, dit-il à Racan^ n'est goère plus nécessaire à l'État qu'un joueur de quilles (1).

Si l'élévation morale lui fait défaut, on cher chorait encore plus vainement chez lui cette sensibilité profonde, qui donne à tout le mouvement et la vie, qui touche, frappe, attendrit et charme tour à tour, parce que l'âme qui crée les vers est elle-même émue et vivement impressîbnnée. Il a une ou deux fois seulement tremUé en

(1) Il disait à Rican : « Voyez- voos, mon cher Monsteor, si dos ▼ers flTent après nous, toute la gloire que nous en pouvons espérer, c'est qu'on dira que nous avons été deux excellents arrongeurs de syliabes, et que nous avons été tous deux bien fous de passer toute notre vie à un exercice si peu utile et au public et à nous, au lieu de l'employer à nous donner du bon temps et è penser à rétablissement de notre fortune. »

86 LES ÉCRIYAINS K0RlfAf(D5 AU XTII« SIÈCLB.

éeri?ant, et trahi par des yen partis da cœar noe véritable émotion. Mais rien de plus déclamatoire que les consolations dans k goût de Sénèque qn*il adresse à ses amis affligés de quelqae malheur on désolés de quelque perte ; rien de plus insignifiant et de plus froid que ses xexs d*amour. Toute sa sensibilité est si bien dans sa tête que ses meilleurs vers d'amour sont ceux qu'il compose pour Henri IV, le grand Alcandre, et qu'il adresse à cette princesse de Gondé, pour laquelle le roi ressentit une passion dont le poète ne comprit ni le ridicule, ni l'infamie, puisqu'il y prêta complaisamment sa plume. Son sonnet sur l'absence de Galiste, vanté par André Ghénier, ne s'élève guère au-dessus de ceux de Desportes et de Bertaut. Dans un temps où la lassitude des esprits, au lendemain des guerres de religion, ouvrait naturellement la porte à l'invasion du scepticisme, Malherbe ne pouvait posséder à un degré très-élevé cette foi profonde, qui lait remonter l'âme vers Dieu, e'est-à-dire vers l'idéal, qui peut seul achever et illuminer toute poésie. Ses odes religieuses sont supérieures, sans doute, à tout ce qu'il a écrit (1);

(1) Lancelot STait ôé'jk fait cette remarque, à propos de la traduction do psaume cxlv. « Ce qui fait voir, dit-il, qu'on travaille plus benreusemeot sur de beaux sujets que fur des niaiseries et des choses toutes païennes et toutes profanes. » (Les Mègles de la poésie française, à la «n de la ^ouvelle méthode.)

FR/IKÇOIS MALUERDE. 87

mais, s'il traduit admirablement le texte s^crô qa*it paraphrase, on ne peut attribuer à Tinspiration des qualités de style qui n'attestent que le talent. Dans tout ce qui porte l'empreinte de ses sentiments personnels, Témotion religieuse est absente (I).

Les idées chez Malherbe sont aussi pauvres que les sentiments* Son esprit, si fécond pour inventer ou trouver des formes nouvelles pour la poésie ou pour la prose, esc sur ce point d'une stérilité désolante. Toutes ses odes, même les plus belles, sont trop loilgues de moitié ; non que les vers en soient faibles, mais parce qu'ib sont renfermés dans un cercle trop étroit Les Gctions empruntées ï la mythologie en font le plus souvent les frais ; et soit qu'il chante un triomphe ou qu'il pleure sur une mort, ce n'est pas de son cœur que jaillit la pensée. Il demande à Horace, ou à tout autre auteur ancien, des pensées et des sentiments qu'il traduit en beaux vers.

c Ce n'étoit qu'en veillant beaucoup et à force de se

(f ) Bayle n'a pas manqué de tirer parti des réTéiations faites par Bacan, pour attirer dans les rang» des seepliqoes le poète ^e Co!oroby décida à se confesser, en loi disant : « Qu*it devait fUre comme les antres et aller où allaient les autres. » On mpporte cependant qu'affligé de voir sa femme en proie à onsr dangereuse maladie, il fit viBu d!aller tète nue faire Je pèletioage do Saintf-Beaome, pour obtenir sa guérison.

88 LES ÉCRlVÂIlfS NORMANDS AU XYII* SIËCLE.

tourmenter, dit Vigneul-Marvillc (1 ), que Malherbe produisit ses divines poésies* t — » c Le bonhomme Malherbe m'a dit plusieurs fois qu'après avoir fait un poëme de cent vers, il falloit se reposer dix ans entiers, t (2)

En général, ce qui se dessine le plus fortement dans les productions du poète normand, c'est cet esprit positif qui forme aussi le trait distinctif de son caractère. Ses actes et les paroles attestent rexpérience des choses de la vie, qui enlève à l'enthousiasme ce qu'elle donne à la sagesse raisonneuse. Cet esprit droit et sensé, cette circonspection prudente dont il est doué et que Ton retrouve dans sa correspondance avec Peircsc, ne se montrent nulle part d'une manière plus remarquable que dans la lettre qu'il écrivait à JRacan à propos d'un mariage sur kquel le disciple consultait le maître (3).

Avec les qualités qui lui manquent, il aurait élevé sans doute un monument plus majestueux et plus éclatant : il n'aurait pas accompli une œuvre plus utile. La sécheresse

(1) Mélange» de Vlgneul*MarvilIe (BoDaveotare d'Argooo«}y p. ass; éd. deRouen«

(2) Ulfrei de Bilzac, livre XII, lettre 16%

(3) Les lectc.nrt de La Fontaine ne sauraient oublier que Raca^* rayant coB«uHé nue antre fois sur le genre de vie qn'U devali ehoiftir, -Malherbe, au lien de lui répondre directement, lui racontac^t ingénieux conte du Pogge, dont le rabniiite a fait sa faUe éw Meunferi son Fils et l'Ane.

FBANCOIS MàLHEBQE. 69

dont Taccnsait le cavalier Marin vaat mieux que la (tèrile abondance de Tanteor de YAdone; et Hionnenr d*aToir bissé qndqnes morceaux achevés , d'avoir signé une vingtaine de strophes pleines de vigueur, de noblesse et d*barmonie» dignes de figurer parmi les modèles étemels de la beauté poétique, suffit à la gloire de Malherbe.

A quel autre pourrait-on attribuer le mérite d'avoir ouvert la liste de nos poètes classiques? A Desportes, à Bertaut, à Régnier, comme on Ta essayé plus d'une fois (I)? S'il s'agissait de comparer les hommes et non d'estimer les œuvres et leur résultat définitif, on pourrait trouver, avant Malherbe ou parmi ses contemporains, des natures plus riches, des tempéraments poétiques, si l'on peut s'exprimer ainsi, plus énergiques ou plus puissants. On pourrait remonter jusqu'à Ronsard, et opposer avec avantage le poète de Vendôme au poète de Cacn. A*t-0 h verve incisive et mordante d'Agrippad*Aubigné7 Ne peuton pas citer telles pièces de Desportes, de Bertaut ou de Régnier, empreintes d*nne grâce plus exquise ou d'une sensibilité plus vraie, d'une touche plus faci'e, plus naturelle, et rappelant plus heureusement les vieilles traditions de l'esprit français ?

(I) Voir, dans les Mémoires de VAcadémiede Caen (1840 , une Etode de M. Martio, aujoard'hui dojes de la FacoUé des lettres de Rennes.

90 LES ÉCRIVAINS NORMANDS AO IVII* SlfcClB.

. Là n'est paA b question, li s'agit de tafoir si c'est k Malherbe seul que doivent s'appiiqaer les vers de Boileao^ et si c'est véritablement de lui qu'il faut dater l'une de ces rares périodes de l'histoire littéraire, c hors dcsquellc» tout est dans l'imperfection de ce qui commence ou dans la corruption de ce qui finit (1). »

Philippe DeMportes qui, sur sa lyre moitié italienne et moitié française, chanta d'abord se:4 amours, comme Dubellay, Balf et Ronsard, et qui reçut du duc de JoyeuM pour un sonnet une abi>aye et pour sa traduction de Rodomont, les 8»000 écu4. que Balzac eut toujours sor le cœur (2), avait commencé par faire^ dans le genre pédantesqucment maniéré, des vers bien au-dessous des Larmes de iainl Pierre (3). Il a mieux réussi dans le genre élégîaque. Mais à l'exception de sa jolie villaneU<^ de Rosette, on ne citerait aucune pièce exempte de cette

(i) Kxprfsiloos de Balzac. Les Paaages défendui, 3* défense, ()) Ces 10,000 é«us donné! I Deiperten, dans le momeot mêoe

oti le Tasse te trojYsnt k Paria «mpruotalt uo écu^ nous ont valu,

dit Bjl/ac, 10,000 mauY.ila poètes.

(3) U dit dana an de aea cantiques apfrftiieU .

Sfflgneurf d'un de tei cloua Je veux faire na plume, Mon encre de um aang, mon papier de ta crois*

Une de ^ es plècea fçalantes contient ce passage, qui eat le subliora dtt geore : L'Amour flt, dit-il.

De mon cœur ion fourneau, lei eharboni do mei reinei , llei poumoni aei fotiflleu , de mc« yeux lea fonialnea, Qui aaoa Jamala tarir coulent Ineeiiaminent.

FRANÇOIS MALHEREB. (^1

fadeur, de ce faux bel-esprit et de cette affectation puérile dont Malherbe a su se garantir.

Il serait facile de citer, dans le recueil des poésies de Bertaut, un plus grand nombre de morceaux presqu'irréprochables. Il y a plus de sentiment dans ses élégies que dans les vers d*amour écrits par Malherbe, et plus d'onction dans ses cantiques religieux. On n*a pas oublié celui qui se termine par cette strophe harmonieuse :

Fidélité passée Qui ne peux reveDir, Tourment de ma pensée, Que n'ai-je, en te perdant, perdu le son? enir t

Mais si dans ce passage et dans quelques autres Bertaut brille par une certaine élégance, qui n'est pas sans grâces, y trouve-t'On cette ampleur d*accent et cette solennité magistrale que nous ofirent les stances religieuses de Malherbe (1)?

Régnier a, dans un genre déterminé, dans la satire, emprunté à Horace ces tons francs et ces libres allures, qu'il a su rendre heureusement dans un langage ferme et haut en couleur. Il a la main légère et la verve facile. Il a, dans le développement du génie national, sa place marquée, et

(I) Moysant Ce Brienx, appliquant à Bertaut une locution do pays, signalait dans ses vers Tabsence des transitions, en disant pi^it esMt bon couturier, mais mauvais ren(rayêHr, (ItMtteft âe Pièces en vers et en prose ; Caen, 1 67 1 .)

celte place n'est nullement à dédaigner. Mais c'est dans les ouvrages de Malherbe el non dans les siens que noos irons chercher ces types achevés de régularité, de noblesse, de clarté et d'élégance, sur lesquels se sont réglés les grands écrivains qui ont fixé la langue et créé les chefs-d'œuvre qui, malgré deux siècles de progrès, n'ont point encore été surpassés.

Ses disciples et ses successeurs immédiats, Racan, Maynard, Gombaut, Malieville, ont marché sur ses traces, sans réussir à l'égaler.

Malherbe reconnaissait que, de tous ses disciples, Blaynard était celui qui faisait les meilleurs vers, mab qa'il n'avait pas de force. II ajoutait que Racan avait de la force, mais ne travaillait pas assez ses vers; que, le plus souvent, pour s'aider d'une bonne pensée, il prenait de trop grandes licences; et qu'enfin, de Maynard et de Racan on ferait un grand poète.

Quel éuit ce grand poète, sinon Malherbe lui-même, dans lequel il faut bien reconnaître les deux qualités essentielles, qu'il regrettait avec raison de ne pas trouver réunies chez ses deux disciples préférés? Ils n'avaient pas, eux, ce bon sens altier et cette sûreté de goût qui caractérisent les rares esprits auxquels jl a été donné de dominer leur époque, et de tracer en quelque sorte le cercle dans lequel doit se circonscrire son évolution et s'accomplir son progrès.

FRftNCOIS LE MÉTEL DE BOIS-ROBERT

Quelques historiens ont fait naître Bois-Robert à Rouen; mais les témoigoagc? de Huet (I), de Halley (2), de Patrix (3) et de plusieurs autres écrivains normands con~ temporains, ne permettent pas de douter que la Tille de Caen n'ait été sa patrie.

(1) Origines de Caen^ 2*. édition, p. 379.

(2) Voici des \erè latins composés par HalIey sur Boi8*Rol>€rt, dont ils résument l'hlsloire:

I'.sl quoqae Carsaiea generatus in urbo Metellui; Ingcnii Vaies peramœni ; Academicus una ; Murice romano radians ; rcgni ille minister Dilexil qttem Bichelias ; lacroque merenUm Dona?it lituo, medicis qni docUor œgrum Ssnare alloquioque ipsum recreare faceto Qui noràt, curis dum respiraret ab aliis.

(ÂnU Hallsi Opusc. Miscel., p. 19).

(3) Patry, Patris oa Palrix» né à Caen en 1683, et mort en 1671, igé de 88 ans. 11 est l'auteur des vers si souTcnt cîftés :

Je songeois celle nuit que, do mal consumé, Gôle à côle d'un pauvre on m'avoii inbumé, etc.

et. leMfrétHPàtttàiif Histoire du thédire/rançoUfPuU, 1745, I. V., p, 10.

François Le Mélel de Bois-Robert, ce célèbre abbé d« Châtillon, qui dut à son humeur joviale et h ses bons oiots la faveur d'un grand ministre et des avantages que ne lui auraient pas procurés ses vertus canoniques, naqait à Gaen, vers Tannée 1592, dans la paroisse de Froide-Rue.

L'évéque d*Avranclies, Fabbé d'Olîvct, et les auteurs de Y Histoire du théâtre français assurent que son père était procureur à la Cour des aides de Rouen. Bois-Robert dit seulement dans ses épitrcs,où nous puiserons des renseignements précieux pour sa biographie, qu*ii exerçait la profession d*avocat, et qu'il s'y distingua. C'est à Rouea qu'habitait la plus grande partie de sa famille ; il nous entretient bien plus souvent du lieu où résidaient ses jrères et neveux^ que de la ville qui l'avait vu naître. 11 avait existé anciennement, et il existait encore à Caen, en 1745, si Ton en croit les frères Parfait, des familles du nom de Le Métel. Dans un sonnet qui porte la date de 1616 (1), Bois-Robert prend lui-même le titre d'avocat en cour. Il est probable qu'il ne se montra pas bien assidu an barreau. Il faisait déjà trop de vers pour qu'il lui restât assez de temps pour travailler ses plaidoyers. Nous le

(1) Ce sonnet est Imprimé dans nn recneil de quatorze sermons prêches è Rouen par frère Martin Le Sloir, relifsieox angustin, el imprimé à Ronen soui ce titre singulier: VOranoplée, ùu naviga^ tien du Uct de mort au port de ta vkt utile pour osâêter Us malades.

]K)IS-B0BE1iT. 95

trouvons dès cette époque an milieu des joyeuses compa* gnies, ne songeant qu'à jouer et à faire bonne chère, passionné pour le théâtre, enrichissant les recueils du temps des produits de sa muse enjouée et facile, et déjà en pos« session d'une grande réputation d'honime d'esprit, de bon convive et de plaisant conteur. Nous le voyons aussi à la même époque à Paris, à Blois, à Londres, à Rome, partout ailleurs enfin qu'à son barreau de Rouen (1). Pour

suffire à cette existence vagabonde et dissipée, Bois-Robert fut obligé de se mettre à la solde des grands seigneurs

dont les poêles achetaient le patronage par jeurs sonnets,

leurs madrigaux, leurs épîtres et leurs pompeuses dédi^

caces (2). Parmi tant de muses pensionnées, celle de Bois*

(1) Tallemaot des Réanx se donne le malin plaisir de raconter «06 ayenlure passablement scandaleuse qui Tavait, dit*il, forcé de quitter U ville de Rouen. De toutes les anecdotes de ce genre, noot nous contenterons de ne croire que la moitié : ce sera malheurea* sèment pour BoU-Robert beaucoup trop encore.

(2) Corneille dédia Cinna au riche partisan Montaaron qu'il comparait à Auguste ; par la raison qu'Auguste ayant nul la clémence à la libéralité, M. de Montauroa, libéral comme Auguste, devait, comme lui, réunir les deux vertus. On assure qne la dédicace avait valu à Corneille mille pistoles. On ajoute qu'il avait éù d'abord dédier cette pièce au cardinal Mazario, mus qu'il préféra M. de Montauron qui payait mieux. Ce Montauron s'étant ruiné, Scarron disait :

Ce n'ffsi que maroquin perdu Que les H?res que l'on dédie.

Depuis que Montauron mendie.

M LES ÉCRIVAINS NORUANDS AU XYII^ SIÈCLB.

Robert ne fut pas la moins féconde. Piuiieurs de ses èfrt* très ne sont que des placete riinés (1). Vivre à la cour et s*y maintenir sans trop faire rougir les grands personnages qui voulaient bien Tadmcttre en leur compagnie, n'était pas chose facile; et il ne lui fallut que trop souvent recourir à des eipédients peu compatibles avec Tindépendance et la dignité. de l'homme de lettres. Mous doutons que le jeo, qu'il aima avec fureur, lui ait éié jamais d'un bien grand secours. 11 était trop honnête homme, sans doute, pour ne pas perdre plus souvent qu'il gagnait. Nous n'ac^ ceptons non plus qu'avec réserve plusieurs anecdotes qui sembleraient indiquer qu'il ne portait pas trôs-Ioin la délicatesse sur ce point, et entr'autres celle qui lui fait demander à tous les hauts et puissants seigneurs de sa connaissance des volumes destinés, disait-il, à composer sa bibliothèque, et qu'il vendait immédiatement aux libraires. Dans tous les cas, ses dépenses auraient absorbé bien vite les produits d'une aussi pauvre industrie (2)

(1) Let Épures en vers et les autres œuvres poétiques de Boit- Robert forment deux vulumei, doat le premier a été imprimé ea 1547, et le second eu 16û9.

(2) Sorel, dans le V* livre de son Franclon^ fait porter celle boDDéle spéculation non sur les livrer, mais sur des in ^troments de musique, luths, violes, mandores, épinettes, guitares, qui Mélibée (c'esl-l-dire Bois-Robert) arrachiit par ses importunités aux grands teigaeart pour les leur revendre < nsuile à un prix ciorbltant.

BOiS-BOBEBT. 97

Il fut attaché d*abord au cardinal Do Perron, puis à la reine Marie de Médicids qu'il suivit à sa petite cour de BloiSy rimant des vers en Thonncur de la reiae-mère, présidant aux comédies qu'elle faisait jouer pour donner à penser au duc de Luynes qu'elle ne songeait qu'à ses plaisirs, et commençant une traduction du Pastor fido qu'il termina plus lard (1). £n 1623, on représenta an Louvre un ballet composé par lui, en compagnie de Théophile, de Saint-Amant, de Ou Ryer et de SoreL Ce baUei avait pour titre les Bacchanales; Bois-Robert avait com« posé pour sa part le récit des esclaves qui conduisaient le triomphe de Baccbus, le récit de Bacchus, des vers pour le Grand-Prieur, représentant un coureur de nuit, pour MM. de Longueville et M. d'Elbenf, représentant des donneurs de sérénades, etenûn pour M. le duc de Montmorency, représentant un débauché dans les mascarades» Il accompagna, en 1625, la duchesse à^ Gbevreuse en Angleterre, lors du mariage de Henriette de France avec Charles I^r. s*il y recueillît quelques-uns des avantages que ses spiriiuelles saillies lui procuraient auprès des grands, il y éprouva aussi quelques-uns des inconvénienis

(1) C'est de cette époque que data sa liaison avec Balsae, (qui lui conserf a tonjottrs son estime et son sfTection, et dat se trouver en même temps que lui à Blois, où t'avait çooduit le dsç 4'Epernon.

M LES ÊGRITAINS NORUANDS AU XVIL* SIÈCLE.

attachés à sa profession d*bomme d'esprit Lord HoUand ne put lai pardonner d*avoir appelé TAngleterre vn pays barbare»

Bois- Robert avait été malade en arrivant à Londres, et il croyait avoir le droit de se plaindre, sans offenser Forgueii britannique. Une gratlGcation de 300 jacobus Tayant réconcilié avec le climat, il voulut faire sa paix avec le noble lord, en le priant de remarquer qu'il appellerait barbare tout pays où il serait malade, fût-ce même le paradis terrestre ; mais qu*il ne pouvait dire que du bien de ceux où les rois se montraient si généreux à son égard. n eut beau faire; ni prose, ni vers ne .purent calmer la colère du noble lord ; et la duchesse de Chevreuse loi apprit trop tard que ce n'était pas uniquement par amour-propre national que le comte Holland s'était irrité contre loi. Bois-Robert sCétait amusé un jour à le contrefaire pendant que le roi d'Angleterre et le comte loi-même étaient cachés derrière une tapisserie (1). On se fen^t à tnoirs un ennemi mortel.

En 1630, le pape Urbain VIII lui faisait à Rome l'accueil le plus distingué. Charmé des grâces piquantes de sa conversation (nous aimerions mieux dire de ses vertus), le S«Qveratii-Pontife lui ouvrit la carrière ecclésiastique, en

(1) TcUemant des R^aox.

Ini donnant le prieuré de Nozay en Bretagne (!]. Les motifs qui lui yalnrent cet{e faveur, malgré des antécédents qui ne faisaient guère présager un homme d*égiise, doivent être rapportés dans les termes mêmes qu'emploie Bois- Robert pour rappeler cette importante circonstance de sa vie :

En six cent trente, étant en cour de Rome, Le pape Urbain, ce saint et savant homme, ' Sar quelque bruit dont il fut abubé.

Que d'Apollon j'étois f jTorisé, Me Yonliit voir; et me fut s! propice, Qu'un mci& après, raquant un bénéfice Dans la Bretagne, il me le cou fera; Et ce levain d'autres biens m'attira ; Car pour TÊglise il me falloit un titre.

Je n'aurois eu sans Fui crosse ni mitre ; L'épée encore en toute sûreté Dans son fourreau pendroit à mon costé, S'il ne m'eust point inspiré la pensée De la soutane en trois mois endossée.

Auprès du pape Urbain YIII, la recommandation

(1) Bois-Robert nous apprend, dans une épltrc adressée au prince de Conti (Recueil de 1659, p. 16), qu'après avoir joui pendant dix ans de ce prieuré, situé aux environs de Châteaubriant, et affermé par M cent soixante et dix livres, il le vendit à un sieur du Bot, dit Launé, qui mourut avant d^avoir signé le contrat. Le père du prince de Conti s'en était alors emparé et l'avait affermé trois cents Hvres. Mais le fils faisant droit à la requête versifiée par le bénéficiaire dépossédé, lui restitua généreusement son prieuré.

iOO LES ÊCRIYAIR? NOBMAHM AU XYIIO SIÈCLE.

d'Apollon deTait être toatc-pai88tnte« on Je conçoit (1) ; et Bois-Robert n'eut jamais h jnétentioa de faire croire qu'il eût pris au sérieux des fonctions assez légèrement acceptées^ et conférées aussi pour des raisons bien peo graves. Lorsque, (le retour en France ^ il entra déteitivement dans les ordres sacrés, il n'obéit ni à des motifs sérieux ni à une conviction bien puissante. Il ne se piqna jamais d'être dévot. U s'en exi^iqna franchement plus d'une fois, et principalement dans une de ses épltres à ^. On Pin !

Du Pin qui m*as caDooisé, Mais bien |[>lotdt ironisé Dedans ton bel adieu de Forge, Tu n'aa paa menti par la gorge, Mais par ta main, en ce seul mot 0(1 to m'as traité de dévot; Car in ne m*as pas fait connoisfre Qui je suis, mais qui je dois estre (2).

En 1634, pourvu d'un canonicat à Rouen (3), il se

(1) Urbain VIII, Mathieu Barber ini, avait la prétention d'être on granci poète : ses vers latins et italiens ont été imprimés à Paris, en 1642.

(2) Recueil de 1647, p. 137.

(3) Chapelain lui écrivant, le 3 août de la même année, l'exhortait « à vivre avec sagesse et retenue dans le lieu de son canonicat > et surtout à ne point y avoir de familiarité avec les femmes, de • peur qu'il n'oubliflt sa condition présente et qu'il ne fût tenté de o chanter autre chose que des psaumes et des leçons. »

BOIS-BOBERT» 4 01

montra boaneoap moins toaché de cet honneur qa'il ne fat effrayé par la pensée qoe sa nouvelle dignité le condamnait à la résidence. Une seqle ville ponvait lui con*venir ; c'était Paris : une seule existence lui paraissait digne d'envie ; c'était celle que l'on mène à la cour* Aussi ent-ii bien soin de n'avoir à Rouen , autant qu'il le put, que son domicile légal, comme nous le dirions aujourd'hui : il avait ailleurs son domicile réel Toutes les fois qu'il fut obligé de s'exiler dans son canonicat, il ne s'éloigna pas des joyeuses sociétés dont il était Tftme » sans exprimer les plus vifs regrets* Il se vengeait de l'ennui qu'il venait trouver au milieu de ses confrères, en leur jouant plus d'un mauvais tour; et s'il partageait leurs travaux, c'était d'une façon assez peu édifiante, si nous nous en rapportons à ses propres aveux :

$f'il ûmt parfois que je sontieBoe Oa le répons oq bien l'antienne»

Je n'en saiirois Tenir à bout :

Je mets le désordre parlont, Zi, psr un ton pîaissnt et rsre« Je leur suis brutal et barbare (1).

Il n'était pas néanmoins brutal et barbare avec tout le monde. Pendant un séjour forcé qu'il fit à Rouen, mademoiselle de Toussy, qui depuis fut la maréchale de la

(1) Recueil de 1659, p. 37.

Motte, était tombée malade dans l'abbaye de Saiat^-Amaud, dont sa sœur était abbesse. Bois-Robert, consultant plus les règles de la galanterie que les exigences de la discipline, promit assez légèrement à la malade que l'on ne sonnerait point les cloches de la cathédrale, le jour de la Nativité de la Vierge. 11 s'empresse d'adresser à ce sujet une requête en vers à MM. du Chapitre, pour les prier de vou* loir bien décréter :

Qn'oD n^eotendra plus Haos la fille Gtorgei d'Ambolse, SêtouteviUe, Et RigatU qui nous étoordit»

Que tout l'office ne soit dit, Puisque leur son fâche et réTeille Une incomparable merreille (1).

Ces raisons étaient excellentes sans doute ; mais , le jour de la Nativité, les cloches sonnèrent aussi bruyamment que jamais Le lendemain paraît une longue épltre de Bois-Robert à mademoiselle de Toussy : il assure que c'est une rivale en beauté, mademoiselle de Beuvron, qui par son crédit a empêché que le Chapitre ne lui donnât un témoignage de bienveillance, dans l'espoir que la contrariété qu'elle éprouverait deviendrait fatale à ses charmes. Là-dessus grande rumeur : le Chapitre pense que si la poésie a ses licences, Bois-Robert a dépassé les bornes

^ {\) Ibid , p. 61.

BOIS-ROBERT. i03

qa'il convient d'y mettre. On prend ses plaisanteries an sérieux ; son interdiction est prononcée ; il en appelle comme d'abas, les rieurs se mettent de son côté, et le Chapitre mieux inspiré a le bon esprit de lerer Tinterdiction.

Bois-Robert ne demanderait pas mieux que d'abandonner des fonctions qu'il remplit de si mauvaise grâce ; mais une raison supérieure lui rend l'exactitude obligatoire. Autrement^ dit-il lui-même, adieu mes pauvres droits !

C'est ce qu'il répond mélancoliquement toutes les fois qu'il s'excuse de ne pas accepter aussi souvent qu'il le désirerait les agréables passe-temps que lui procureraient ses amis du grand monde :

Car je ne gagne pas la maiUe, Si dans le ehceor je ne travaille,

écrivait-il à M. Du Pin qui l'engageait à venir à Forge, où l'attendait une société ^ amie conmie lui dn plaisir:

Le dUtribotenr à fobU Yienl faire son petit 4iébit; .

Sons le sarplia, on aoos la chape Toujours quelque mérean j'attrape.

Et portant jannif je ne dis lÂbera ni De profiiMdis.

Dis donc à nos chers paladins A BOf damesi à nés Uondins,

104 LES ÊCBIYAIKS NORMANDS AU XVIl« SIËCLB.

Bref à tous eeox qai me demandent, Qae e'est vainement qo'iU m'attendent.

Que Forge iait toat mon sooci, Mais qnUl faut qoe je ylve ici Jotqaes an qalczième d'octobre, Et qae je vire en homme sobri!

Dure nécessité dont il se dédommage dans les fréquentes échappées qu'il fait à Paris*

Ce fat a?ec une satisfaction facile à concevoir, que le chanoine de Rouen saisit Toccasion de s'établir enfin à Parb d'une manière définitive. Présenté au cardinal de Richelieu, bientôt après admis dans son intimité, il snt se concilier si bien sa faveur qu'il lui devint tout-à-fait nécessaire. Le grand homme qui gouverna pendant vingt ans le monarque jaloux du ministre dont sa seule gloire est d'avoir compris le génie, avait besoin de se soustraire de temps en temps aux sombres préoccupations de la politique. Il lui fallait des courtisans qui, comme Bois- Robert, toujours en fonds de galté, d'esprit et de malice, pussent dissiper par leur seule présence la profonde mélancolie, qui est le partage de ceux que l'ambition condamne an triste honneur de gouverner les hommes. Dans cette tâche, où déjà excellait le comte de Bautm, Bois- Robert déploya un- talent incomparable. Richelieu l'en récompensa maguifiqnement. Il lui donna la riche abbaye

de Ghâtilion-sur-Seine, le prieuré de la Ferté-sur-Aube et plusieurs bénéfices ; il le décora da titre de grand-

BOISrBOBERT. 105

aumoDier duRoi,et voulat enfin qu'il fût conseiller d*Etat. Il obtint plus tard du chancelier Séguier des lettres d'anoblissement pour son père. C'est ce qu'il nous apprend dans une épître adressée par lui au chancelier, pour lui demander une abolition pour ses neveux qui avaient tué un brave ( un duelliste de profession ) :

Quand tu me fis mon père gentilhomme^ A mon retoar du voyage de Rome»

Avec l'honneur tu glissas un poison Très-dangereux, qui gâta ma maison.

Non sans chagrin j'oyois souvent ma 'mère, Noble de sang, reprocher à mon père Qu*il n'étoit pas de mesme qualité, Et je me rois enfin de son costé.

Je te pressai, tu me fus fafortble; D'un avocat tu fis un écuyer.-

Ne nous irritons pas trop de cette accumulation de faveurs jetées avec tant de complaisance sur la tête du poète qui rendait des services, en songeant à la noble indigence d'un autre poète contemporain qui se contentait de faire des vers sublimes. La postérité saura bien remettre à leur place le bouffon de Richelieu et l'auteur de Cinna. Contentons-nous d'en rire, comme le fait Malleyille dans le rondeau bien connu que le P. Rapin regardait comme lé chef-d'œuvre du genre :

Coiffé d'un froc bien raffiné Et revéta d'un doyenné

106 LES ÉCRIT AUfS MORMANDS AXJ XTII* SliSGU,

Qui loi rapporte do ^ool frirez Frère René devient mef i(re Et tH comme on déterminé.

Un préfet riche et fortuoé Roue ion boBBOt illomiaé Ko eit, l'il feot tlul le dire»

CoIffTé.

Ce ii*ett pff que frère Rcoé D'aucun mérite foU orné, Qu*il soit docte^ qoM! Mclie écriret Ni qu'il difo le mot poor rire; Mali aenlement, c'rat qu'il eit Bé CoKfé.

Il y a toujours un peu d'exagération, même dans leg critiquea les mieux méritées : malgré rassertion de Malle« villei frère René savait tnmTer mieux que persoane le mot pour rire* C'était là sa spécialité auprès du cardinal, qu'il accompagnait à la ville, à la cour, à Euel, à Paris, à la guerre même (1) ; et tout en convenant qu'il y avait de l'exagération dans le traitement affecté à l'emploi, on doit reconnaître que Bois-Robert s'en acquitta consciendeose* ment* Toujours en verve d'esprit et de bonne humeur, il égayait son Éminence par les mille contes qoe lui suggérait sa léconde inugination } il recueillait avec soin, pour les lui rapporter, les anecdotes piquantes ou scandaleuses (celles-ci de préférence, bien entendu) ; c'était un admi-

(1) Lettres manoicrites de CbapelaiB.

rable conteur* Le ministre aimait surtout en lui, dit-on, ceile niaiserie affectée, familière aux habitants de Gaen, que Patrix se vantait d'avoir enseignée à Voiture (1) ; raillerie d'un effet d'autant plus sûr qu'elle semble écbap* pée à la bonhomie, et que la malice de l'expression contraste avec le ton grave et sérieux de celui qui parle.

C'est sans doute une qualité précieuse que l'esprit. Dans cette heureuse disposition à saisir en tout le côté plaisant ou ridicule, à donner à sa pensée une expression vive et originale, il y a quelque chose qui séduit et qui entraîne irrésistiblement. Au contact des hommes tourmentés, pour ainsi dire^ de cet incessant besoin, nous recevons une excitation qui nous fait participer à leur exubérance de vie, et nous ne pouvons nous empêcher d'éprouver pour ceux dont la vive intelligence agit si puissamment sur la nôtre, un sentiment qui ressemble à de la reconnaissance. Que sera-ce si le caractère le plus habituel de l'homme qui possède ce rare avantage est une franche et intarissable gaîté^ une humeur libre et communicalive, dont l'influence n'est pas seulement l'étincelle qui réveille^ mais encore le rayon qui réchauffe, une joie expansive qui, comme le vin généreux^ précipite le mou-

Ci) Hoet, Origines de Caen, p. 379. Cf. Histoire de V Académie française, t. II, p. 99.

108 LES ÉGRIYAINS S0RMAHD8 AU JTOP SIÈCLE.

vement de h vie et chasse bien loin tmite préoccupation importane?

Bois*Robert était an des pririlégiés de cette iamyie de joyeax et libres, esprits à qai la fortune a donné le poomr de dérider les fronts les pins soacieax» d'épanoair les cœurs les plus austères* Gomment n'aurait- il pas fût for«tune dans une région où Ton est plus disposé à récompenser les talents agréables qu'à encourager les vertus solides?

Il n'est guère permis cependant de se faire iUusion sur la nature du rôle, peu digne d'envie» qu'eut à remplir Bois-Robert auprès du ministre qui, pour récréer son imagination assombrie, l'avait choisi comme d'autres avaient pris Triboulet ou l'Angéli. Triste condition que celle de ces hommes qui s'engagent à être gais et spirituels par ordre, et qui, semblables au pauvre esclave du cbassenr» se btiguant sans fin pour le plaisir d'un autre, ont été dressés en quelque sorte à ra^iKNrtery sur un signe dn maître, la saillie et le mot pour rire !

Pour ne pas avoir trop à souffrir de cette nécessité de paraître toujours avec le sourire sur les lèvres, il faudrait pouvoir se détacher de tout ce qui tient au côté sérieux de l'existence : c'est ce que fit Bois -Robert. Nul ne marcha dans la vie d'un pied plus leste et plus cavalier. Nous avons vu déjà qu'il avait fait bon marché des obligations que lui imposaient ses fonctions cléricales. Dans

BOU^ROBBRT. A 09

cette disCribudon de bénéfices , de prieorés et d'abbàyes , à laquelle, depuis l'opulent abbé de Tyron, personne it^avait eu une plus riche part qpie lal^ il n'avidt jamais enTÎKq^é que Favantage d'aroîr amplement, comme le dit Malleville, de qmi frire, et de vifte comme un déierminé. Il s'était dégagé avec la môme facilité de tontes les préoccupations assujettissantes qu'entraîne l'accomplissement des devoirs de la société et de la famille. Hâtonsnous d'ajouter (car il est juste de noter tout ce qui peut recommander l'homme auquel nous aurons occasion d'adresser plus d'un grave reproche), qtie cette insouciance et cette légèreté» nécessaires peut-être à l'empfei dont il s'était chargé^ ne prenaient leur source ni dans l'insensibilité» ni dans l'égoi^e. Si fiois-Robert ne se distingua pas précisément par les vertus que les fonctions ecclésiastiques devraient rendre obligatoires, il se montra du moins toujours affectueux, indulgent et serviable.

Dans lé poste qu'il occupait au Palais-Càrdinal , son crédit était pour le moim aussi (considérable que celui du médecin Gitois, ou de Bantru, l'introducteur des àmbàâsàdeuns. On abusa souvent jusqu'à l'excès de son désir d'obliger. Si Richelieu n'accordait pas toujours ses faveurs aux plus dignes, il eut h gloire néanmoins d'àvbii*, avant Louis XIY et Golbeit, hautement encouragé les arts et les letti'es, en accordant avec une générosité toute royale des gratifications et des pensions que Louis XIII

110 LES ÊGRIYAINS MORMAIIDS AU XYU« SIÈCLE.

fit disparaître d'oo trait de plame, après la mort de son

ministre.

Bois-Robert s'était appliqué surtout à faire arrirer les faveurs du cardinal aux pauvres honteux de la république des lettres. Il s'éuit mis sur le pied d'être toujours, ainsi qu'il le disait lui-même , le êoUieileur da muses affligées.

he grtod Anntod, Je le eonfesiet M'a témoigné quelque tendrei se»

Comme II crut voir en mon et prit Quelque clisrme» qui le i urprtt ; J^en eut dei fafeuri ilogulières»

Aux beuree le» plue famlllère« ( J'en répaodii §ur maint autenr»

Kt me Si le solllcitenr Des pauvret mutes affligées Qu'un dur siècle avait négligées (i).

Cette bienveiliancet auuot que l'enjouement de son esprit, ne pouvait manquer de rendre Bois-Robert agréaUe et cher à tons les gens de letures. 11 n'est pas un seul des beaux esprits de son temps qui n'ait fait l'éloge de ses aimables qualités, célébré son esprit et vanté ses produc* tions poétiques. Il les eut tous pour amis, même ceux qu'il avait obligés, ce qui n'est pas commun. On ferait un volume des compliments en vers et en prose qui lui sont

(1) ÉpUre à M. Lager. Recueil de 1669, p, 62

adressés par les plus célèbres aotears, et comme il ne comptât pas au' nombre de ses vertus la modestie et Thamiiité chrétiennes, A nous fournit lui-même le moyen d'en compléter la liste. Il en a imprimé une bonne partie dans les différents ouvrages qu'il a publiés. Nous y trouvons les noms de Corneille» de Mascaron, de Sarrazin, de Balzac, de Voiture, de Mayuard, de Gomband, de Gonrart, de Chapelain, de Ménage et de bien d'autres.

Ifairet, Tauteur de Sylvie et de Sophonisbef lui avait rendu toutes sortes de mauvais o£Bces auprès du duc de Montmorency dont il était secrétaire ; la catastrophe qui coûta la vie à son puissant protecteur, ruina le malheureux poète; Bois-Robert apprit qu'il était presque réduit à mourir de faim. Lui seul osa insister auprès de l'implacable Richelieu en faveur de Mairet* « Ab I monseigneur, lui avait-il dit, quand ce ne serait qu'à cause de Sylvie, toutes les dames vous béniront d'avoir fait du bien au pauvre Mairet; » et il avait obtenu pour lui une pension. C'était se venger noblement

Gombaut, que Mme de Rambouillet appelait le beau ténébreux, avait été bien plus coupable : il avait amèrement critiqué les vers de Bois-Robert, et cela en sa présence et en parlant à sa personne^ « Vers détestables t Voilà de mauvaises expressions! Je n'y suis point accoutumé. » — « Ah ! mon cher monsieur Gombaut, s'était

écrié Bois-Robert, en se mettant comiquement à genoux

442 LES ÊGIUVA1198 KOBUANDS AU XVU« SIÈCLE.

devant lui, accoatiimez*vou»-y, jo vous en prie, poor l'amour de moi ! > Le farouche critique n'avait pu été déaarmé par tant de soumission. Bois-Robert loi fit néanmmns obtenir une pension. C'était ainri qu'il se faisait pardonner sa haute fortune et l'avantage d'être né coiffé.

Il critiquait, il raillait, il éclatait même plus d'une fois en boutades assaisonnées d'un sel assez grossier; mais enfin il obligeait On ne cite guère que Desmarets qui se soit plaint d'avoir été desservi auprès du cardinal par Bois- Robert { il prétendait que celui-ci avait récité, comme étant de lui, d'assez méchants vers dans lesquels Richdieu était rudement attaqué*

Placé si près de la source des bveurs et des grSces, il ne pouvait manquer de parents. Plus d'un cousin, « abusant d'un fâcheux parentage, » vint frapper ft sa porte. Il s'en plaint d'une manière plaisante dans quelques-unes de ses épttres et particulièrement dans celle qu'il adressait, en i^klf au chancelier Séguier :

Poor mes pécliéi Dleo m'a donné des frères Et des neveux dont Je sais accablé.

Sans ton appoi J'aurais l'eeprU troublé, Oir tous les Jours ces bourreaux domestiques Auprès de toi me donnent cent pratiques, Et ta bonté pour leurs seuls Intérêts Prodigue en vain sa dre et ses arrêts.

De Jour en Jour ces légères cervelles Par le courrier font demande! nouvelles :

S'ils étaient morts, Je vivrais trop beureu!(,

Car je D*ai peine au monde qoe par eux.

Mais ne crAina pas qoe le ciel m^en délivre ; Poar mes péchés il veut les laisser vivre ; Ils n*ont chagrin ni peine, ni souci, Et je les trouve en tous lieux comme ici.

Ces malheureux, qui sentent leur ressource, Tendent toujours quelque piège à ma bourse, Et la rendraient légère comme vent.

Sans les gratis que j'escroque souvent, Et qui feraient ensemble grosse somme.

Melchisedech était on heureux homme.

Et son bonheur est Tobjet de mes vœux.

Car il n'avait ni frères, ni neveux.

Bois-Robert avait, en effet, un frère, Antoine Le Métel, auteur d'un livre très-licencieux connu sous le titre de Contes de d'Ouville, Cet ouvrage ne Pavait pas enrichi; il n'avait pas tiré non plus de bien grands bénéfices de% dix comédies qu'il avait composées (de 1637 à 1650).

Bois-Robert ( auquel on a quelquefois attribué à tort les contes de d'Ouville) avait eu plus d'une fois à se plaindre de ses procédés, et il aurait pu dire de son frère ce que Boilean a dit du sien :

Je trouve en lui cent bonnes qualités, Mais je n'y trouve point un frère.

Il le soulagea néanmoins tant qu'il put :

Le pauvre d'Ouville est mon frère ; Il a le titre d'hydrographe, D*ingénieur, de géographe; Mais, avec ces trois qualités,

il/!| LES ÊCRITAINS NOBHANDS AU XVIie SIÈCLE.

Il est gaeox de toas les côtés ; Bref, Il n't pins d'aotra ressource Que l'argent qnll tronfe en ma bonne.

Toat en doaaant son argent an pauvre d'OuvilUf il peste souvent contre lui ; mais ces emportements de boarro bienfaisant nous font moins de mal que certaine épitapbe dans laquelle Malherbe joue assez tristement sur le nom de M. d*Is. Bois-Robert du moins se contentait

d'envoyer poétiquement son frère à tous les je crois

n'avoir pas besoin de citer textuellement Bois-Robert pour expliquer où, dans ses moments de mauvaise humeur, il envoyait son frère d'Ouville.

La part active qu'il prit à la fondation de TAcadémie française, est pour lui un titre sérieux à la reconnaissance des hommes de lettres. Il avait fait partie de celte société des cinq auteurs (1), qui seconda Richelieu dans

(1) Ces doq anienrs étaient L'SioOê, ColUUt, JMs-^Robertp Botrou et CcmeiUt. Voltaire pense qoe ce dernier était assez subordonné anx antres, qni l'emportaient sur loi par la fortune ou par la faveur. Leur talent aussi devait se montrer plus docile à un travail oti il fallait se garder da porter de l'originalité et de l'indépendance.

On peut rappeler ici qu'à cette époque, la Normandie qui avait donné le jour à Corneille, à Bertaut, à Mallierbe, à Bois-Robert, à Rotroo, à Scudé>i, à St-Amaut» etc , était regardée comme i^ province la plus Uttéraire de la France. La Piochère, Angevin, auteur d'une tragédie d'Hippolyte (1635) s^excuse, dans sa préface, d'avoir osé mettre le nom de son pays en gros caractère au

BOtS-ROBERT. 115

ses louables efforts poar hâter les progrès deTart théâtral.

On sait que le grand ministre, an milieu de ses graves

occupations, trouvait encore assez de loisir pour prendre

part à tous les débats littéraires agités à cette époque.

II faisait lui-même des vers, il se plaisait à fournir des

sujets aux poètes qu'il s'était donnés pour collaborateurs,

il corrigeait leur travail, et faisait représenter dans son

palais avec une grande magnificence les pièces auxquelles

il avait mis la main. Les vers du cardinal n*avaient d'autre

mérite (si c'en est un), que celui d'être faits avec beau-

coup de facilité. Bois-Robert lui avait adressé pour ses

étrennes des stances dans lesquelles, après de grands

éloges donnés à la merveille' du siècle, au plus grand

des hommes^ éionnement de l'univers, il le priait de

faire en sorte que d'Arbaut, le trésorier de l'épargne, lui

donnât un peu de sa prose. Richelieu lui improvisa cette

réponse :

Bois-Robert, en vain to Tamoses A chercher du secours chez moi :

Si ta veai enrichir tes muses, Il te faut adresser an roi.

Si pourtant ton esprit s'étonne

frontispice de son onvrage : « Car, dit-il, comme autrefois poar être estimé dans la Grèce, il ne fallait qne se dire d'Athènes, et ponr avoir la répatation de vaillant, il fallait être de Lacédémone, maintenant poar se faire croire excellent poète, il faut être né ditns U.Ronoandie. »

il6 LES tCRIVAINS NORMANDS AU XTU« SIÈCLE.

Do grand éclat qnt Teof fronna»

J0 coDient à parler pour toi.

Après avoir attendu pendant quelques semaines les effets d'une protection qu'il avait de bonnes raisons pour croire toute-puissante, Dois-Robert revint à la charge en adressant au ministre les vers suivants :

On dit que ma fortune est faite;

Mes envieux lont étonoéi

Depuis qu'ainsi l'on interprète

hn fers que tous m'avez donnés ;

Chacun me flatte et me salue^

On me montre au doigt par la rue,

Mon nom court Jusque dans les champs ;

Mais, 6 seul homme que J'implore,

Sur ce nom, Je ne puis encore

Trouver crédit chez les marchands.

Achevez des faveurs si grandes i

Considérez, esprit parfait,

QMt sur le sujet des demandes,

Je suis épuisé tout-Mait;

Je ne ferais plus rien qui vaille.

Permettez donc que Je travaille

Bientôt sur un remerclment ;

Car c'est un champ où rarement

Les muses se sont ezercées.

Ce fut en i635, que TAcadémie française fut définitivement constituée. Déjà depuis plusieurs années Bois- Robert faisait partie de la réunion qui se tenait chez Conrarty et qui se composait de Godeau» de Gombant, ds Giry, de Habert, de Gerisy, de Malleville et de Serisay :

ii parla de cette société an cardinal» et lui fit naître la pensée d'en former un corps qui pût s'assembler régulièrement sons la protection de l'autorité publique. Pétisson n'a pas oublié de faire connaître la part qne prit Bois- Robert à l'établissement oificlel de T Académie, soit en faisant adopter ses statuts par le ministre, soit en les faisant plus tard enregistrer au Parlement par le président Séguier. Du reste, Bois-Robert n'était pas homme à passer sous silence un fait auquel il devait attacher une juste importance :

Je suis abbé mitre :

Plas grands rimeurs ont plus mal rencontré ; £t j'eus encor fortune assez amie.

Quand je formai l'illustre Académie, Et fis qu*Armand en fut le protecteur.

Après sa mort, qui fut notre disgrâce, Le grand Séguier prit dignement sa place ; Il m'honora de la même amitié, Qui par le temps s'accrut de la moitié.

Ce rare esprit, ce mer?eilleux génie.

Dans son repos aimait ma compagnie, Et de mes yers, pleins de naïveté.

Il chérissait la douce liberté.

Il ne fut pas le dernier à lancer contre la docte Compagnie les épigrammes dont fut saluée sa naissance (!)•

(1) c Uy avait fait entrer, dit Tallemant, bien des pcuse-volants : on I6B appelait les enfants de la pitié de Bois-Robeit. » On sait qae l'on donnait le nom de passe-volanis^ à des comparses em* ployés par les capitaines poor grossir leurs compagnies, dans les jobrs de reiue.

H 8 LES ÊCaiYAIMS NORMANDS AU XVII« SIÈCLE.

Avant qac Saint-Evreinond eût mis eR scène les aateors du fameux Dictionnaire» Bots-Robert avait ainsi caractérisé leurs travaux :

L*Aca4émie eit comme qd Tral chapitre :

Cliacan à part promet d'y faire bleD ;

Mala tous eoiemble iU ne tienneat plus rien.

Depuia six aoi deiiaa l'F on travaille,

Et le dettlD m'aurait lort obligé

S*il m'avait dit : tu vivras jusqu^au 6«

Le second historien de l'Académie, Tabbé d*01ivet, moins sévère que Bois-Robert, reconnaît que si les académiciens n'allaient pas très-vite pour leur Dictionnaire, ils pouvaient du moins recueillir de salutaires avis sur les mérites ou les défauts de leurs œuvres, dont ibse donnaient mutuellement communication. Bois-Robert appelait cela $e divertir»

Voilà comment nous noos divertissons, £o beaux dlicoors, en sonnets, en chansons; Et ia noit vient qu'à peine on a su faire Le tien d*uo mot pour le Vocabulaire.

yen ai tu tel aux ATents commencé Qui vers les Rois n'était guère avancé*

A l'Académie, comme ailleurs, il ne pouvait être un homme sérieux i l'érudition n'avait jamais été son fort, et il n'aurait pas voulu, même à l'Académie, •

D'nn divertissement te Aire nne fatigue.

BOIS-HOBERT. 119

L'épître dans laquelle Bois-Robert rend ainsi compte des occupations de FAcadémie, est adressée à Balzac,

DiïiQ Balzac, prihce de Téloquence.

Il lui donne de la lenteur de FAcadémie une raison que nous ne saurions accepter ; c*est que ses travaux ne sont pas sufBsamment payés : c Sans cela, dit-il, nous ferions bientôt la nique à FAcadémie de La Grusca. » Nous trouvons dans la même épître, sur Balzac et ses amis, quelque^ jugements que nous croyons utile de recueillir :

Oq ne Yoit plus l'agréable Voiturb

Dont tu m'as fait une riche peinture,

Dans ces beaux vers qui, de majesté pleins,

Font bonté aux vers des plus doctes Romains.

11 cherche ailleurs de p'us doux exercices :

C'est sous un dais quMI trouve ses délices.

Là son débit n'est jamais contrôlé,

On Fapplaudit sitôt qu'il a parlé.

Ton Tieux Matnard, ce merveilleux génie,

Nous y fait voir la muse rajeunie.

Qui sous la presse augmente sa vigueur.

Et qui des ans méprise la rigueur.

Ton CBAPEL4IN, dont le bel art excelle,

Nous y fait voir sa guerrière Pucelle,

Et des hauts faits qu'on n'eût jamais poussés

Si fortement dans les siècles passés.

Là chaque auteur sa marchandise étale.

Ton nom surtout remplit toute la salle ;

Quand de la poche on tire quelqu'écrit

Frais émoulu qui part de ton esprit, .

A ce grand nom on porte révérence ;

Chacun s'approche, on fait un grand silence ;

120 LES ÉCRIVAINS NORMANDS AU XVIK SIËGLB.

Mais on le rompt par excUmaUcot , Tant ce bf ao style émeut ooa paêêiona t Et n'eat aoteur ai diaeret, qui ne faïae, En découlant, grimace aur grimace (!)•

En signalant les causes de la faveur singulière dont Bois-Robert jouissait auprès du cardinal de Richelieu (qui le traita comme un cnbnt gâté que l'on punit quelquefois, mais à qui Ton pardonne toujours), j*ai signalé son talent de conteur. Il n'avait pas de rivaux dans Tart de composer ses récits, de se mettre lui-même en scène, d*lmiter la voix et de contrefaire les gestes des personnages qu'il faisait parler. Tel conte, plaisant dans sa bouche, aurait perdu tout son sel dans la bouche d*un autre. Il ne le savait que trop bien :

J*ai, ce dit'on, on charme liogulier Dana Tentrelien, qui m'eit particulier; Je aaia ranger lea clioaea dana leur place ; Je raille et conte af ee certaine grâce, Qui fait qu'on n'ose après moi répéter Ce que j*ai dit, de peur de le gâter.

Son triomphe était V Histoire des troii Raeanif rapportée par Tallemant des Réaux d'une manière trop pi* quante pour qu'on ne voie pas clairement qu'il l'avait écrite après l'avoir souvent entendu raconter par Bois- Robert lui-même. Il est question, dans cette histoire,

(1) Épitre à M. de Balzac. Recueil de 1647, p. 30.

BOIS-ROBEET. i 21

de Mlle de Govrnay, la fille adoptiye de Montaigne/ si célèbre par son attachement à la langae du XYI« siècle, qu'elle défendait avec beaucoup de yenre contre 1^ épurations excessives apportées par l'école de Malherbe. Le chevalier de Bueil et Yvrande, sachant que le poète Racan devait aller faire une visite à cette vieille demoiselle, qui lui avait fait hommage d'un de ses ouvrages, s'avisèrent de se présenter l'un après l'autre chez elle, sous le nom de Racan. Le premier était accueilli avec beaucoup d'empressement et de courtoisie ; la visite du second paraissait étrange à Mlle de Gournay, qui cependant finissait par lui adresser quelques paroles agréables; mais quand un troisième visiteur, qui était le véritable Racan, se faisait annoncer sous ce nom, la pauvre demoiselle, toute décon^ certée, le recevait fort mal, trouvait sa conversation en<nuyeuse, ses manières sans distinction^ sa prononciation détestable, et peu s'en fallut qu'elle ne le mtt à la porte de sa maison. Bois-Robèrt faisait rire anx larmes en racontant les tribulations du pauvre Racan, dont il contrefaisait la prononciation, quelquefois en présence de Racan lui-^êmc, qui s'écriait : il dit v'iai! il dit v'iai!

Bois-Robert voulut que Richelieu pût connaître par lui« même l'héroïne du conte : il la lui amena, et le cardinal, qui était dans un de sesi)eaux jours, lui fit un compliment composé en entier de vieux mots pris dans son Ombre. Elle vit bien que le cardinal voulait rire, c Tous riez de la

122 LES ÉCRIVAINS NORMANDS AD XVIIO SlfeCLE.

pauvre vieille, dit-elle ; mais riez, grand génie, riez ! Ne faut^il pas que tout le monde contribue à votre divertissement ? » Surpris de sa présence d'esprit, Richelieu lui demanda pardon et la combla de politesses. Lorsqu'elle fut partie, il dit à Mlle de Goumay : c Je lui donne deux cents écus.-— Slais, ajouta Bois- Robert, qui ne laissait jamais échapper de semblables occasions sans en tirer tout le parti possible, Sllle de Gournay a auprès d'elle Aille Jamyn, bâtarde d*Amadis Jamyn, qui fut page de Ronsard* — Ajoutez 50 livres pour Mlle Jamyn, dit en riant le cardinal — Mais ne donncriezrvous rien pour Mme Paillon, sa chatte? — • Eh bien ! 25 fr. pour Aime Paillon.— Alais elle a chatonné. — Une pistole donc pour les chatons, »

Tel était, lorsqu'il avait été mis en joyeuse humeur par les contes de Bois^Robert, le redoutable ministre dont la main signa les arrêts de mort de Chalais, de Mariilae, de Montmorency, de Cinq-Alars et de l'infortuné de Thoul

Dans Tobligation où Bois-Robert se croyait être de chercher sans cesse de nouveaux amusements pour le cardinal, on conçoit qu'il n'observa pas toujours avec un respect scrupuleux les règles de la convenance et du boa goût. Comment aurait-il eu le courage de retenir une épi* gramme qu'il était sûr de voir applaudir et une plaisan* terie qui devait.faire rire 7 II s'attira l'inimitié de Maugars, grand musicien plein d'amour-propre, en l'engageant k

B0I5-H0fi£BT. 123

demander au cardinal le priearé Cranétroit, vacant, disait-^il, dans le diocèse de Vannes* Richelieu, s'ai^sociant lui-même à celte bouiïcHinerje, en fit expédier les provivisions à Maugars, et Ton peut juger de la colère de celuici, lorsqu'il connut la vérité.

Il n'avait pas rendu moins furieux contre'loi un aumônier du cardinal, nommé Mulot Un jour que Richelieu, n*étant encore qu*évêqne de Luçon, lui montrait un cha- |)eaa .de castor qu*jl essayait : « Me sied il bien, Bois- Robert, .ditoil? — Pas mal, Monsdgaeur ; mais il vous irait encore mieux s'il était de la couleur du nez de voite aumônier. * M* Mulot était présent, et \& rouge qui loi monta au visage dut rendre encore plus frappante la comjtaraison mal^icontfeuse < I ).

La plupartdes contes faits par .Boîs*liobert sont devenus des comédifSt Ce li'est pas un petit honneur pour loi d'av4)ir fourni au .{^rand ;bomi»e qui se vantait de prendre

(t) Noos pardooneribDS à Boig-Robert toates ces plaisanteries plusoy «oins heu reoses.; mais.il aucaft déptaaé lonteft les iiraltes que nous pouvons mettre à notre indulgence sur ce point, s'il était vrai que, pour flatter le cardinal dans un des sentiments qu'il ef t triste de voir associés en lui à tant de grandeur et de génie, il (ût fait jouer en sa présence aoe parodie à^Cid, par les laïquais et les marmitons. Dans cette pièce, D. Diègue aurait dit à son fils :

Rodrigue, as-tu du cœur 7 Et Rodrigue aurait répondu :

Je n'ai que du carreau.

12^ LES ÉCRIVAINS NORUANDS AU XVIie SIÈCLE.

feon bien partout où ii lo trouvait, deus des scènes de e Avare. Molière avait sans doute entendu Boifl-Robert raconter comment le président de Bercy avait rencontré chez un usurier son fils venant y emprunter de l'argent à gros intérêts. — c Ahl débauché I c'est toi I s*écriaitlc |)ère* — Ah I vieux usurier f c'est vous I répliquait le Gis. »

Il avait rois en scène une certaine comtesse d'Ortie^ sans s'imaginer qu'il existât une famille de ce nom. Lors* que son histoire fut devenue une comédie, un gentiU homme se présenta chez lui; il venait le remercier d'avoir bien voulu donner son nom à un des personnages de sa pièce, attirant ainsi sur lui, disait-il» l'attention du roi et de la cour qui, jusqu'à ce moment, n'avaient jamais pris garde h sa personne. — c Si je l'avais su, disait Bois^ Robert, en racontant la visite du comte d'Ortie, j'aurais appelé mon héroïne la comtesse de la Ronce. — Il y a une famille de ce nom, lui répondit^n, et c'eût été bien pis! •

Il était difficile d'entendre sans rire une autre anecdote racontée par Bois-Robert, et dont M. de Beuvron et M. de Croisy, son frère, faisaient les frais. Un jour qu'ils étaient h la campagne, il vint une plaie qui dura cinq heures ; c'était au mois d'avril. Ils se promenèrent pendant tout ce temps dans une salle, en s'approchant de temps en temps de la fenêtre, et sans se dire autre chose l'un à l'autre que ces mots: Mon frère, que de foin! -r- Mon frère, que d'avoine 1

BOIS-ROBIRT. 125

Il vint un jour trouver la célèbre Ninon de TEnclos (1); il était tout hors de lui. Ma divine^ lui dit-il, je vais me mettre au noviciat des Jésuites : je ne sais plus que ce moyen-là de faire taire les méchants. J'y veux demeurer trois semaines, au bout desquelles je sortirai sans qu'on le sache, et Ton m'y croira encore. Tout ce qui me fâche, c'est que ces Alessieurslà (Bois-Bobert employait un autre mot) me donneront de la viande lardée de lard rance, et pour tous petits-pieds, des lapins de grenier. Je ne m'y saurais résoudre.

Il revint chez Ninon le lendemain, c J'y ai pensé, lui dit-il, ce sera assez de trois jours; cela produira le même effet. > Ninon le voit revenir encore le surlendemain : c Ma divine^ j'ai trouvé plus à propos d'aller aux Jésuites; je les assemblés, je leur ai fait jnon apologie; nous sommes le mieux du monde ensemble. Je leur plais fort, et, en sortant, un petit frère m'a tiré par ma robe en me disant: Monsieur, venez nous voir quelquefois; il n'y a*^ personne qui réjouisse plus les Pères que vous. »

Dans une autre pièce ayant pour titre la Belle plaideuse, il avait introduit une conversation qu'avait eue Ninon avec Mme Pagct. Cette dame se plaignait à elle-

(t) C'était à l'époque où il était en botte à de graves accusatioQS dont nous parlerons plus tard, et que nous aimons àconsidérer comme calomnieuses.

môme de ce que Bois-Robert voulait quitter son quartier pour aller au faubourg St-Germain, par amour, disaiteile, pour une je ne sais qui de Ninon. Et Ninon lui répondait: c II ne faut pas croire tout ce qu'on dit, madame ; on pourrait en dire autant de vous et de moi. » Bois-Robert lisait et récitait les vers avec un talent égal au moins à celui qu'il déployait en faisant ses contes, si spirituellement amusants. Il se Tante d^avoir été un grand dupeur d'oreilles» En répondant à Conrart et à à Sarasin, qui l'engageaient à publier ses œuvres, il leur disait que ses vers perdraient tout l'agrément qu'il savait leur donner en les lisant lui-même (1 ] :

On embellii la cadetico et la phrase, Quand on prononce un vers avec emphase, Qui, sans justice honorant aon auteur, "Dupe Toreille et corrompt l'auditeur.

Quelqu'un dira de moi la même chost ; Bt que mes ters, qui semblent de la prose, Par leur naïve et nette liberté, De mon récil prenaient force et beauté.

En récitant, de vrai. Je fais menreilles ; Je suis, Conrart, un grand dupeur d'oreilles : Par ce talent j'aurais de Blondori, Comme d'Armand, été le favori.

(1) On disait an contraire de Coroeille, qu'il dê fallait l'eutecdre qu'A l'hôtel de Bourgogne.

Dans un billet à Pélisson, Coropiile disait de lai-méme :

Et Von peut rarement m'écouler sans ennui, Que quand je me produis par la bouche d'autrui.

Ce Mondori, dont je sois encore obligé de rapprocher le nom de celui de l'abbé de Ghâtillon, n'était autre que le célèbre comédien dont la déclamation, à la fois naturelle et savante» était, à cette époque, Tobjet de Tadmlration générale. Tristan l'Hermite, dans la préface de sa tragédie de Penthée, dit de lui :

« Jamais homme ne parut avec plus d*bonneur sur la scène. Il 8*y fait voir tout plein de la grandeur des passions qu'il représente; et comme il est préoccupé luimême, il imprime fortement dans les esprits tous les sentiments qu'il exprime. »

Vigneul-Marville lui rend le même témoignage.

Or, Bois-Robert que nous avons déjà montré plus assidu au théâtre qu'à l'église, réunissant les talents de l'acteur et du poète, excellait, sinon à écrire, du moins à déclamer la tragédie et la comédie.

« Le ton de sa voix, dit le Ménagiana^ était doux et agréable; il avait le geste beau et beaucoup de feu. Il entrait si bien dans la passion qu'il voulait représenter, qu'on en était charmé, i Le cardinal ayant voulu entendre Alondori, ce comédien poussa si bien une passion^ suivant l'expression du temps, en présence du ministre, que celui-ci ne put retenir ses larmes, Bois-Robert dit qu'il ferait encore mieux, et même en présence de Mon^ dori. Le jour fut pris. Mondori s'étant rendu chez le cardinal, Bois-Robert déclama avec tant de force, que

128 LES ÉCBIVAINS NORMANDS AU XVIie SifcCLE.

Mondori, tout bon comédien qu'il était, versa des larmes en entendant le même morceau qu'il avait précédemment

déclamé.

Ce talent lut Ht donner le nom de Mondori.

On raconte qu'un jour, aux Minimes de la place Royale, où il entendait la messe^ à genoux sur un prie-Dieu fort propre, se faisant remarquer par sa bonne mine et par un grand bréviaire qu'il tenait ouvert devant lui, quelqu'un demanda à H. de Gouppeauville, abbé de la Victoire, qui était cet abbé?— C'est, répondit M. de Gouppeauville, Tabbé Mondori, qui doit prêcher celte après-midi à l'hôtel de Bourgogne.

Ce môme M. de Gouppeauville rencontrant une autre fois Bois-Robert qui s'en revenait à pied de la comédie, lui demanda où était son carrosse 7 — On me Ta saisi et enlevé, répondit celui-ci, pendant que j^étais à la comédie. — Quoil s'écria M. de Gouppeauville, à la porte de votre cathédrale! L'affront n'est pas supportable!

Bois-Robert acceptait assez volontiers ce nom d'abbé Mondori, qui lui fut souvent donné et qu'il trouvait tout naturel, s'inquiétant fort peu de mettre la dignité de sa vie au niveau du caractère sacré dont il était revêtu. Mais quoique l'on ne portât pas bien loin alors le sentiment des convenances, il lui arriva quelquefois de les violer avec assez d'éclat pour s*attirer de fâcheuses affaires. Son puissant protecteur pouvait bien, en faveur

BOIS-ROBERT. i29

(le son esprit et de sa joyeuse humeur, lui permettre de grandes ]M)ertés dans le tête-à-tête : mais entouré luimême d*un nombreux cortège d'ennemis et d'envieux, il se croyait obligé de sévir contre les scandales qui pouvaient avoir au«debors quelque retentissement. C'est ce qui arriva dans la circonstance suivante.

C'était le jour de la première représentation de Mirante (1), pour laquelle le cardinal avait dépensé plus de cent mille écus et dont il faisait les honneurs, dans le magnifique théâtre qu'il venait de faire construire. Toute la cour y avait éié appelée, et les illustres invités, introduits par les ecclésiastiques et les évêques (2) dont Richelieu faisait ses grands mattres des cérémonies, avaient rempli la salle. Le cardinal avait eu soin de dresser lui-même la liste des personnes qui devaient y être admises. Bois-Robert cependant y fit entrer deux femmes d'une réputation équivoque. La duchesse d'Aiguillon, qui lui portait cette haine que les parents des grands ont ordinairement pour les favoris, profita de cette occasion

(1) V Aveugle de Smyme et la Comédie des Tkuileries avaient été lepréftentéés en 1633.

(2) Le célèbre Jean de Wertli assistait à Tuoe de ces représeofatioDS, en 1641, au moment où le directear de Port-Royal, Saint- Cyrao, était enfermé aa chàtean de Vincennet. Interrogé snr la beauté du epectacle, il répondit que cela était trèa-beau; mais que ce qu'il trouvait le plus étonnant^ c'était de voir dans le royaume trè&rchréticn les éviques à la comédie et les saints en prison.

130 LES ÉGBITAIN6 MORMilNDS AU XVIl« SIËCLE.

pour le , perdre. Elle représenta aa cardinal combien Bois-Robert aYait été coupable en profanant son palais, sans respect pour la présence de la reine et de toute la cour. Le roi qui en fut informé, lui dit, avec le petit air de triomphe qu*il prenait toujours lorsqu'il avait le bonheur de trouTcr son ministre en faute ^ que Bois- Robert déshonorait sa maison. Richelieu se vit donc forcé, malgré les larmes et les supplications de Bois- Roberti de lui interdire sa présence.

— Si vous connaissiez^ dit celui-ci à Bautrui les personnes au sujet desquelles on m*accuse , vous en seriez surpris : il ne faut que voir leur figure pour être persuadé de mon innocence* — Comment I répliqua Bautra ; cst^c que leur laideur peut être pour vous un motif d*excuse ? Vous n*en êtes que plus coupable !

Cette disgrâce n'était pas la première qui eût frappé Tabbé de Cbfltillon , et les moyens employés pour lai faire encourir la défaveur du ministre font honneur ao génie inventif des courtisans, contre lesquels l'expérience ne l'avait pas encore suffisamment prémuni.

Richelieu ayant composé une tragédie assez ridicule, la duchesse d'Aiguillon et le maréchal de la Meilleraye engagèrent Bois-Robert à essayer de faire comprendre au ministre que cette pièce n'était pas digne de son génie, et qu'il ferait Uen de ne pas en permettre la représentation. Bois-Robert donna dans le piège, et l'évéque de

Luçon (j'allais dire rarchevêqae de Greiiade)^ le prenam par les épaules, l'avait assez radeinent dms h la porte*

Mais cette première disgrâce D'araît duré que quinze jours. Richelieii était à Ruel; fot^ué d*oiie longue et ennuyeuse couYersation qu'il avait eue à subir: Qui est là, demanda-t-U à son médecin Gitois? -— Monseigaeur, il n'y a que ce pauvre Bois-Robert, que j'at rencontré tantôt dans le parc^ et qui allait se jeter dans Teau, si j^ ne Ten cusseempêebé. — Allons, attooSt faites*le entrer. Bois-Robert ne se le fit pas dire deux fois, et n'eut besoin pour bire sa paix que de deux ou trois bons contes dont il régala son ISnineuce^

Mais il ne lui bA pas aussi aisé d'effacer le souvenir de son incartade au théâtre du Palais*GardiiiaL Ce n'esl pas que ses nombreux amis l'eussent abandonné dans son malheur. Il fut, au contraire, l'objet des plus pressantes sollicitations; el nous pouvons considérer comme fort honorables pour luj^ les nombreuses sympathies cpi'ii sut inspirer dans cette occasion. L'Académie française crut devoir demander par une députation la grâce du coupable, après quelques mois d'exil. Le cardinal reçut fort bien les députés, et «iprès leur avoir dit qu'ils méritaient d*avoir un confrère moins étourdi, il ajouta que l'heure du pardon n'était pas encore venue. Une épitre en vers, dans laquelle, au milieu d'éloges délicats donnés au ministre, Bûis-Robert plaisantait avec son esprit et 3a malice

ordinaires sar les coartisans, et sor les manières embarrassées avec lesquelles ils rabordaicnt depoîs qo*il avait cessé d*étre en faveur, les sollicitations de Bautrn, et surtout les instances de Citois, qui savait apprécier mieux que personne Tinfluence favorable qu'exerçait sur la santé de son illustre malade (i) la gatté de Bois^Robert, finirent par faire céder une colère qui ne demandait pas mieux que de se laisser désarmer. L'absence avait été bien longue» Voilà Bois-Robert introduit enfin dans le cabinet du ministre: celui-ci Tembrasseen sanglottant; Bois-Robert ne peut, contre sa coutomc, trouver une larme; il prend le parti de se trouver mal. 51azarin présent à Tentrevue fuit venir un chirurgien, et Ton tire à Bois-Robert trois palettes de sang. C'était le seul bien, disait celaici plus tard^ que lai eût fuit le successeur de Richelieu (2).

Mais 11 ne put jouir longtemps de sa rentrée en grâce : c'était en 1642, et ce fut précisément dans le courant de cette année que mourut le cardinal.

(1) Oa tait que ce médecio avait coatnme de dire a<i cardiDal : « Monseigneur, tons nos drogues seront inutiles si vous n'y môle/, un peu de Bois-Robert. » Plus d'une fois pendant le cours di cite dernière, disgrâce, Il avait ajouté kêtê ordonnances litor. muie : « Reclpe BoiS'Robert ; prenez deux dragmes de Bois- Robert. •

(2) Tallemant des Réaux.

La mort du cardina], suî\ic de près de celle de Louis XIII, apporta un grand changement dans l'existence de Bois-Robert. Ce n'est pas que, grâce à la munificence de son illustre protecteur, il ne possédât le moyen de vivre encore assez agréablement, au milieu des grands personnages dont il s'était concilié les bonnes grâces pendant qu'il était en faveur. Il eût pu même être considéré comme très-riche, s*il ne fallait pas évaluer la richesse d*après ce que Ton dépense et non d'après ce que Ton reçoit. Les premières années de la bonne régence, célébrées par Saint -Ëvremond, convenaient parfaitement à ses goûts , tout mondains , et aux habitudes de dissipation qu*il avait contractées ; mais Mazarin n'avait recueilli la succession de son prédécesseur que sous bénéfice d'inventaire, et Bois-Robert n'y ayant pas été compris, ses libres entrées à la cour, dont il avait si longtemps joui comme d'un droit, durent être sollicitées par lui comme une faveur. Le temps était arrivé où, du métier de courtisan, jadis pour lui si doux et si facile, il ne connaîtrait plus que les charges et les déceptions. Une nouvelle carrière venait de s'ouvrir aux ambitieux, dont la foule s'empressait autour des personnages qui allaient occuper la scène politique : Bois-Robert ne dut prétendre qu'à l'honneur de n'être pas tout-à-fait oublié.

La famille du ministre qui l'avait si longtemps couvert de sa puissante protection, n'avait jamais eu pour lui,

iZk LE) ÉCRIVAINS 1X0RIIAIU>S AU XYII» SIÈCLE.

nous l'avoDS tq, une bien vive affecdon ; et, bien qu'il eût, en homme habile^ fliit ta cour â h dncbesse d'Aiguillon avec une ponctualité d'autant {>liis:rlgoureuse qu'il se savait moins aimé, il n'avait reçu de la nièce de Richelieu que ces protestations «haleQMiQses et œs promesses multipliées, qui se prodiguent aux hommes que l'en ménage en apparence, parce qu'on les craint, mais qu'on est bien décidé à ne jamais servir, parce ^u'on n'a pas besoin d'eux.

€ L'abbé de Harmoutiers, mon neveu, lui avait dit

> plusieurs fois Mme d'Aiguillon, peut disposer de plu-

> sieurs prieurés^ vous en aurez un. »

Donc, aussitôt que Bois^Roiiert apprenait qu'il vaquait un de ces prieurés, il acooulnit chez la duchesse.; mais toujours aussi il arrivait une demi^faeure après que le prieuré avait été donné à un autre. Xni seul pouvait dire combien de fois il fat leurré de vaines espétrances ; il s'en lassa enfin. Il n'était pas encore aussi aguerri qu'il le fut phis tard contre ce supplice de l'attente, que l'orgueS des grands se^nekirs se plsdt à infliger À ceux qui les impor-tunent de leurs soUiciuitîons.

Il s'avise un jour d'aller dire à Slme d'Aiguillon, qu'elle peut lui faire obtenir le prieuré de Kermassonnet, vacant, dit-il, depuis peu de jours. «^ « Qod malhetir, mon

> pauvre Boi»-R6bert, s'écrie h duchesse, un rival trop » heureux sort à l'insiant d'ici, eôqKNrtant sa jotominailon

BOIS-BOBEBT. 135

» à ce prieuré de Kermassonnet ! ^ En êtes-vons bien » sûre» Madame la duchesse? — Certainement; mais i» consolez-voos ; je tous promets le premier bénéfice » vacant. — Madame, dit alors Boiis-Robert» justement

> irrité, si c'est celui-là qui doit enfin m'écbeoir, je prie • Dieu que ce ne soit pas un prieuré en Tair comme » celui de Kermassonnet, que vous n'avez pas plus-donné » à un autre que refusé à moi.; car ce prieuré n'existe » pas, » La duchesse se mordit les lèvres, détesta plus que jamais l'ancien favori de son oncle, mais du moins ne lui promit plus rien.

Plus tard, Bois-Robert eut le bonheur de se venger à sa manière. En 1659, le roi et la cour quittaient la ville de Lyon, et le marquis de Richelieu n'avait pas un teston pour continuer son voyage ; i'aUié de Gbâtillon vient généreusement à son secours en lui prêtant 300 pistoles. Le grand-maître sachant qu'il avait donné cet argent dont la restitution lui semblait plus que problématique (1), se moqua de lui : — c Je fais, lui répondit Bois-Robert,

> ce que vous devriez faire. Pour moi je me souviendrai

> toujours qu'il est le neveu du cardinal de Richelieu. > Il ne fut pas plus heureux auprès de Mazarin, malgré

les épitres €n vers et les éloges emphatiques dont il acca-

(1) Bois-Robert Déanmoins fat payé, contre son attente.

136 LES ÊGRIVAIKS NOBIlANDS AU XYII* SIÈCLE.

bla 80D Einineace. C'est en vain qu'il lui disait, en lui adressant une de ses requêtes versifiées :

Gracd cardinal» qui seul sur tes épaules, Plus fort qu'Atlas, portes ie faix der Gaules;

il parYenait rarement, après TaToir attendu plusieurs heures au passage, à obtenir du ministre toot-^paissant un regard ou une parole. Aucune des années qui allaient s'écouler ne devait plus ressembler à cette aniiée 1640, qu'il regrettait tant, et à laquelle il aurait volontiers demandé que l'on s'adressât pour avoir de ses nouvelles, ainsi que Balzac le faisait pour Tan 1^24.

Tout était changé aussi dans ses rapports avec les grands, toujours habitués â mesurer le degré d'estime qu'ils accordent, sur le crédit que l'on parait avoir. Ils avaient fait la cour à Thomme en faveur; ils se contentèrent d'accueillir gi'acieusement l'homme d'<esprit Ge contraste entre son bonheur du passé et îles déceptions du présent, fait plus d'une fois l'objet de ses plaintes ; il oppose souvent, dans ses épltres, le temps où il pouvait tout pour les autres, à celui où il ne peut plus rien pour |ui*méme. Il parle de la cour en homme expérimenté. C'est ainsi qu'il écrit au comte de Noaille8.(l) :

(1) Recueil de 1647, p- 17.

BOIS-ROBEHT. i37

La faveur de tout temps, comme au siècle où nous sommes,

A toujours déguisé les visages des hommes;

Di ce venin siibtil on est souvent gâté ;

J*en parle en homme expert, Comte, j'en ai tflté.

Tu sais que ma faveur, aux provinces connue,

A fait quelque embarras autrefois dans ma rue,

Je ne fais que partir d'où tu viens d'arriver ;

J'ai TU, comme tu vois, des grands à, mon lever;

Plusieurs de tes suivants ont même été les nôtres,

Et je pense avoir fait le fat comme les autres.

Mais c'est surtout dans les épîtres qu'il adresse à Mazarin lui*méme qq'il exprime avec le [dus d*énei^ie tes sentiments que proToc[ue en lui Famertume de sa vie présente, comparée aux douceurs, de sa Tie passée :

Ta me plaindrais,, toi qui i^'as va paraître Au cabinet d*uQ grajad. et puissani^ maître,^ D'être rédjiitt à vtenir dèa midi, Chaquji lui^ijt coDjme chaque jeudi»

Retenir place en vain dans un passage Commode à ceax qui dierchent ton visage :

Je di^ en vai.p«, cas tu. passes aiUeucs.

Dans une autre épître, il expose d'une manière assez vive et assez plaisante jusqu'à quel point tout e^t changé poui' lui dans sa ville natale, où il était accueilli autrefois avec tant d'empressement et d'égard&:

Tous les matins on voyait arriver,

Drus comme auteurs. Normands à mon lever;

Et, pour servir cette race importune,

J*ai bien souvent hasardé ma fortune.

138 LES £CB1 VAINS NOftMAUDS AU XVIl» SliSCLE.

Tant qo'ils ont to qné faf etir m'a doré»

Dieti mH eomUrp lit m'ont tout lionorét Si qaf Iqoefolt J'allais dans la proflnre.

J'étais par eux régalé comnia on prioee; Lca préaidenUy qui jamaH m aortalent Pour f ialler, d'abord ma ▼Uitalent ; * Un mois datant on aafait ma ▼enoo.

On mo tirait la eliapeau dans la roe # On m'adortit, et laa plus apparenta Payaient d'Hoseler poor être mn parents • J'ai fa tel noble, itlo9tre de naissance, Qui se fantalt d'être en mon alliance, Et me disait, vensnt m'entretenir :

« L'honneur qne J'ai de toqs appartenir* • Maia aojoord'hoi qu'on me sent inotllef On me regarde, en notre bonne Tille, Comme un autre homme; et ces gens ai soomis, Tons ces flatteors, aoi-dliant mes amis.

Tons ees sélés qui me faisaient paraître Un ceenr si franc, ont peine à me connaître* Ceux qui portaient ma gloire Jasqa'aox deux Sont dêfenoa médisante, envieux (l), etc«

On se rappelle ce courtisan qui s'étant aperça de la baisse de son crédit aaprès des Grands, STait prié le roi de lai frapper familièrement snr l'épaale, espérant ainsi avec raison se relever toat d*an coup dans Tesprit de ceai que Ufontaine a nommés

Peuple caméléon, peuple singe do maître.

Bois-Rol)ert demande à Mazarin un service du même

(1) Recoell de 1659, p« l'«.

BOlS-BCaSHT. 139

genre. Qa'il lut adresse^ ou môme qu'il fasse semblant de lui adresser la parole» en présence de cea Normands qni ini tournent le dos depuis qu'ils le croient sans crédit; et cela sulfîra pour qu'ils se remettent à le saluer comme par le passé, et (ce qui Tandraît encore mieux) à le régaler comme nn 'grince. Ses prétentions» du reste, sont loin d*être exagérées; il ne demande an ministre que de l'admettre à l'honneur de Ini faire la cour,

A tout le moins ona ou deox lois Cbaqae semaine et chaque mois.

Le vent de la faveur était décidément tourné d'un antre côté. Il faut dire auissi que Bois-Robert jouait de malheur. Il se crut un jour sur le point d'entrer tout à fait dans les bonnes grâces du premier ministre. On lui avait parlé avec le sourire de la bjenveitlanec sur les lèvres, on lui avait adressé des compliments sur ses vers, on avait promis qu'on lui ferait du bien ; mais, au moment où le pauvre Bois-Robert avait besoin, pour réussir, de se montrer plus pressant et de (aire une cour plus assidue, il fut obligé de partir pour son prieœ'é de la.Ferté-sur- Aube» où des désastres multipliés réclamaient sa présence.

Jamais il n'avait éprouvé une contrariété plus vive en quittant Paris : ,

Ce doox Paria, ce Paria adorable»

Ce aeal séjoar de rbomme raisonnable ; (Car, sans mentir, je ne vob ni ne sens Partout aîUeari ni raison ni bon 9^s}.

êUO LES ÉCRIVAINS KORMAMDS AU XYII^ SIÈCLE.

li ne se coiuoh qa'en fainot rire ses bons amis de la conr aax dépens de ses moines :

Coloinb n'a jamaU déeooTert Liea plus taoT»ge et plos déiert :

Tout me dépblt et toot me dKMiae Dans cette maudite bicoque.

Rot plos boDDètee officiers Poitent des doua à leora sonliert, Et ces coqoiot, pleins de misère, . Oot pourtant on monêUur le m^t^ Avec dnq oo six échefins, Aossi goeoi qoe des Qoloie-Vingts ; Chaqoe ntoment me dore one beore ; Dans cette importone deroeore.

Je ne fois ponr me consoler» Pas on seol homme à qoi parler.

Mei moines sont cinq paof rea diables, Portraits d'aoiroaox raisonnables, Mab qoi n'ont pu plos de raison Qu'en poorrait avoir nn oison.

Ils ont eoorte et maigre pitance; Mais ils ont grosse et large panse, Et par leor rentre je connol Qu'ils ont moins de sood qoe mol.

Stns livre, ils cbantent par footioe Un jargon qu'à peine on derine On connaît moins dans leur canton Le latin qoe le baa-brelon ; Mais ils boivent, comme il me semble, Mieox qoe toos les Cantons ensemble.

J'entends braire, matin et soir.

Ces dnq paysans f êtos de ndr (I).

(1) Epitre à H. Citda. Becodl de 1047, p. ao.

Nous concevons que Bois-Robert ne se plaise que médiocrement au milieu de ses moines champenois; mais il ne se trouve pas mieux dans son charmant prieuré de Ghâtillon-sur-Seine, et nous avons tu déjà qu'il ne visitait ses chanoines de Rouen que lorsqu'il n'avait rien de mieux à faire. L'amour du pays, si puissant chez les habitants de sa province, n'avait jamais jeté chez lui de bien profondes racines; il avait un grand grief contre la Normandie :

C'est nu pays que le soleil Ne peut regarder de bon œil.

Où nul fruit n'honore sa sève Que celai qoi fit pécher Bto (3).

Il aurait mieux aimé sans doute y trouver celui qui fit pécher Noé.

Autre symptôme de son changement de fortune : il ne peut être payé de ses pensions ; mille obstacles s'opposent toujours à ce qu'il les touche exactement. C'est ce que nous apprennent se» lettres à l'abbé Fouquet, tout puissant auprès de son frère ; à M. Gitois, fils du médecin son ami, et premier commis du surintendant des finances ; à Mme de Ghalais; à M. de Gastille, trésorier de l'épargne ; à tous ceux enfin dont l'intervention peut lui faire obtenir un peu de cet aident, dont il a si grand besoin et qu'il a presque toujours dépensé d'avance.

(2) Epitfe à M. de Césy. Recaell de 16S9| p. 47.

IÙ2 LES ÉCRIVAINS MOaifAtf06 AU XVIie SIÈCLE.

La Tentô de ses oufrageSt au la repréaenuiioii de ses pièces» aurait |m loi procarer quelques ressources dans un autre temps; car il pouvait, comme Tabbé Pellegrin,

Dé|60Der de raotel et sooper du tbMtre*

Mais les droits d'auteur éuient bien loin de valoir ce qu'ils ont rapporté depuis, et les dix-neuf pièces de Bois- Robert, comédies, tragédies ou tragi-comédies, ne valaient pas mieux que celles de Hardy, de Glaveret ou de TEtoile, dont la représentation rapportait net trois écus à leurs auteurs (1), La publication de ses deux vdumes d'épttres

(1) Hotti nous can(ent«roo8 de donner ici la liste des pièces de BoiS'Robert; elles ne réotitrent goères qu'auprès de son patron, dit Veltaire. Neuf nous proposent d'en parler plus loagoeMeot dans un antre onvrage.

1633. Pjrrandre et Lyslmène, ou l'henreuie tromperie, tragicomédie.— ie3S« Les rivaux amis. — 1640. Les deux Alcsudres .

— 1A40. Patène* — 1S41. Le Couronnement de Darie. — t64a. La fraie Didon, on DidoA-la-Ciiasta ;i tragédie»— 1649. — La jalouse d'elle-même i comédie. — 1653. La folle gageure, ou les di- VertissemenU de ta comtesse de Pembrock ; comédie. — 1653. Les trois Orontes, oo les troia semblables; eMoédle.— - 1654. Cas. sandre» comtesse de Barcelone ; tragi-comédie* — 1654* La beJle plaideuse; comédie. — 1664. Les généreux ennemis; idem.—

1655. L'inconnne; idem. — 1665. L'Amant ridicule; idem. —

1656. Les coups d'Amour et de Fortune, ou l'henreux infortuné.

— 1656f La belle Infisibie, on la constance éprourée; tragi-comédie.— 1657. Tbéodore, reine. de Hongrie; tragi^seasédie. Voir

en vers ne lui rapporta qae des compliments. L'abbé Bourdelot le place sans façon an-dessus de Catulle :

Legi versicolo) taos, Metelle, Urbanos, faciles et élégantes :

Hioc sordet mibi durior Catuilus Versu dlfficili et laborioso.

Ce distique de Ménage n'est pas moins flatteur :

Sermones patrio scripsit termoDe Mefellus Parcere vult famœ dum, Venusioe, tuœ.

c II ne se fera point de débit de mon latin, lui écrit < Balzac, que Metellus n*y prenne son droit et que ( TOUS ne vous trouviez chez Bahsac en aussi grosses ( lettres que chez Horace, où vous avez vu plusieurs > fois :

Motam ex Metello consale dvicuin.

« Le prélat vaut bien le consul (1). »

Nous faisons grâce à nos lecteurs de la prose emphatique de Mascaron, qui a composé la préface du premier

les tomes V et suifants. de VHistoire du Théâtre-Français, par les frères Parfait, qui ont donné une courte analyse de chacune de ces pièces. Cf. le Catalogue du duc de LavalUère.

(1) C'est sans doute en voyant son nom ainsi latinisé que Bois- Robert disait qu'il a?ait envie de se faire descendre de la famille romaine des Metellus. — Ce ne sera toujours point, lui dit quelqu'un des Melellus-Pius,

IkU LES £CBIVAIN8 NORMANDS AU XVU« SIÈCLE.

volamo des orafres de Bois*Robert en style d'oraison funèbre ; mais noos ne derons pes oublier qoe Corneille a pu écrire, en parlant des vers de Tabbé Châtillon :

Le (empi respectera (aot de oaXveté, Kt pour un teul eodroft où tu me donnée place, Tu m'aieuref bien mieux de rimmortatit^ Que Clnna» Rodogune, et le Cid, et Tiioraee.

Le bon Corneille ne croyait pas un root de cela, sans doute ; et d'ailleurs tous ces éloges s'adressaient beaucoup moins au poète qu'à l'homuio obligeant et serviable, qui n'aiait usé de son crédit que pour se rendre utile à ses confrères» 11 méritait qu'on s'en souvint (1). Son invariable attachement au parti de la cour pendant

(1 Les deux TOlumes d'épltres, dont noue avons ^rlé pins haut, ne renferment pae toutes let productions poétique^i de BoU^Robert. On trouve des vers de Ini dsns deux reeuells qn\ psrurent en 1619, Le Temple d*honnmr sur U mort du baron d'Ardre«f et le Cabînet det MuiBi, On en voit ausil dant le Recueil des plue beaux vers de Halherbe eiautresp Imprimé 1020, et dsnseelul de ie3S. E9 Tannétt 1627, il avait Imprimé une Paraphrate sur les sept psaumes de la pénitence. Il est réditeur d*un ouvrage intitulé: Lô Parnasse royal, au Us immortelles actions du roi trèS'Chrétien et irèt'tielorUux monarque Uuis XI II, in'4*,, imprimé en 1635. Il y a Inséré une é(>Ure dédicatofre en proie, et dnq petites pièces en vers» Un autre volume, aunsl io'4*., publié sous ce titre : U Sa' criflce des Muses f au grand cardinal HichelieUt contient qusiorze plècei de vers de lui. 0>i peut enfin en lire quelqu^es autres dans V élite dis bouts rimes de ce temps, ouvrage publié en 165 1.

BOIS**BOBEfti:. 4/l5

toute la dorée de la Fronde, aurak dû, bien mieux encore que ses veis à la reiue, au roi •et au cardinal» le maintenir en faveur et même lai faire obtenir de nouvelles grâces. Il avait dirigé contre la Fronde et les seigneurs qui, par ambition, avaient abandonné la cause royale, d'aâsez vives attaques, dans un sonnet dont le cardinal de Retz n'avait que trop ûdèlementgardé le souvenir (1)»

Il accompagna, en 1653, la petite cour de la régente à Poitiers, où il aBfnonçaît à ses amis, qui croyaiettt le Maearin perdu, le retour du ministre triomphant et le rétablissement de l'autorité royale (2).

Pendant tout le temps qui s-écoola depuis la mort de Richelieu, ce qui manqua le moins à Bois-Robert ce fut l'affection de ses amis. Il avait grand besoin de leurs bons offices pour se soutenir à la cour et continuer à y faire quelque figure. Malheureusement il fut obligé d'employer, pour conserver sa position, les^moyens peu honorables

(1) Comme il m trowraif, après le rétaUUsemeiil de l'ordre» dans le salon même da fameax coadjatenr, celui-ci Tiovifa à réciter son sonnet. Bois-Robert s'approcha de la fenêtre, regarda dans la rue et revint au coadjutear en disant : « Je le ferais Toloûlters, Monseigneur^ m«s votre fenêtre est trop-haute. »

(2) L'épltre dans laquelle Bois-Robert donne ainsi la preuve de 8a sagacité politique^ estéciite à Scarron, sous le nom de Mlle de NenUlan ; on y trouverait des itétails assM piquants sur le séjour de la cour à Poitierd. Recueil de 1659, p. 87.

4 46 LES ÉCRIVAINS NORMANDS AC IVUe SIÈCLE.

dont il avait usé pour y arriver. Il lui Mut toujours continuer le r6Ie qu'il avait accepté auprès du cardinal de Richelieu :

Faire le badin tout le jour

Sur le coffre d'une anhcbanobre.

Telle était, ainsi qu'il l'avoue lui-même, sa principale occupation à la cour.

Une existence à laquelle avaient toujours manqué la gravité et la tenue ne pouvait être couronnée par une vieillesse digne et honorée ; l'âge lui avait d'ailleurs fait perdre la vivacité qui avait pu lui faire pardonner des saillies qui ne se distinguèrent jamais par leur délicatesse. Ses plaisanteries et ses contes satiriques continuaient à amuser ; mais, comme il s'était habitué peu à peu à ne ménager personne, il avait uni par se rendre redoutable par des indiscrétions qui^ n'avaient pas même respecté la reine ; et malheureusement il avait cessé d*être assez puissant pour qu'il pût impunément se faire craindre.

Une lettre écrite à Spon par Gui-Patin à la date du 18 mai 1655, nous apprend qu'une nouvelle disgrâce vint encore le frapper :

« Avant que de partir, le roi a fait commandement à a l'abbé de Bois-Robert, âgé de soixante-trois ans, dç t sortir de Paris, pour divers jurements qu'il avait prof férés du nom de Dieu, après avoir perdu son argent

BOIS-KOBCRT. 147

c ooatre les nièces da cardinal Mazam. On dit aossi que <( le Père Annat, jésoite, confesseur da roi, daqud il c s'était moqaé en le contrefaisant (I), a bien aidé à Ini c procurer cet exil qu'il a mérité d'aUleurs. €'est on « prêtre qui vit en goinfre, fort déréglé et fort dissolu. > Tel est le jug^nent que Goi-Patin porte sur Bois- Robert, parvenu alors à un âge où il aurait dâ être plus sage, et nous sommes malbeorensement forcé d'y souscrire. Nous n'insisterons pas d'ailleurs trop fortement sur la question de sesmoears^ de peur d'y trouver la confirmation d'accusations tout autrement graves que nous roudrions pouvoir attribuer exclusivement à l'exagération de ses envieux et de ses ennemis. Nous ne voulons point prendre à la lettre les anecdotes que rapporte le Mena-giana, et nous ne considérerons point comme des vérités démontrées les médisances de Tallemant des Réaux, ou celles de Fauteur de C Ecolier de Salamanque (7). Nous ayons bien assez de sa passion effrénée pour le jeu, qui lui faisait perdre quelquefois des sommes énormes (3), de

(1) Son aveoture avec lord Holiand ne l'avait pas corrigé, comme on le voit.

(2) Scarron.

(3) Il perdit en une seule fois dix mille écns en jouant contre le duc de Roquelaure, qui aimait Targent et Toulut être payé. Bois- Robert, en vendant tont ce qu'il avait, ne pot réunir que 14,000 Jivres ; il les donna au duc de Roquelaure en lui offrant pour

lAS LES ÉCBIVAINS KORMARDS A0 XYU* SIÈCLE.

iM>n amoar pour la bonne chère et de ses goûts toot-ft-(aic profanes pour les diverlissements et les (daisirs da monde, sans qne nous ayons besoin de surcharger le catalogue déjà si long de ses iiaiiblesses.

Quoi qu'il en soit, la disgrâce dont parle Gui-Patin parut beaucoup trop sévère ; de généreux protecteurs, et entr'autres Mlle de Mancini (1) et le duc d'Ayen qui prit chaudement son parti sans le connaître (2), sollicitèrent et obtinrent sa grâce. Il avait rappelé à la reinemère, dans un sonnet qui est bien moins une justification qu'une humble prière, les droits qu'il croyait avoir à son indulgence :

Pour six mois entiers me banoir (3) !

C^est trop souffrir, belle EoDemoode.

Je D'en mnrmure ol d'«d gronde ; Oo nra cro Jostement puoir.

Si Ton a? ait fait foo? enif La meilleore reiae do nioDde

appoint ooe pièce de vers, qu'il ae put faire accepter qu'avec Tloterreotloo de Bautrn.

(1) Tout eu témoigoaut hautement sa recoonaissaoce fc Mlle de MancioU Bois-Robert prétendait qu'eUe n'avait sollicité son retour que pour être payée de 40 pUtoles qu'elle lui avait gagnéei au Jeu. Il s^aglt Id dé Marie de BlanciDi qui, devenue ducbesie de Boullfoo, fut, comme on le tait, la protectrice de La Fontaine.

(3) Voir l'épltre de remsrdment que Bols-Robert loi adressa h ce «ujet.

(3) Son e%il dors deux ani .

De ma figuear contre la Froode»

Ma disgrftce aurait dû fioir.

Quand tout Paris l'a déchirée.

Je Taî coDgfamment adorée ; Sa gloire a fait tont moo soaci.

Cela n'a poiol de répartie :

Je croia qu^elle m'en aime aosai ;

Mais qai bien aime, bien châtie.

La DoaTeile de sa rentrée à la cour fat presque un événement. Son retour eut lieu en 1658, et le gazetier Lorety en consignant le fait dans son journal versifié, prouve incontestaUement combien on s'intéressait à Tincorrigible abbé de Ghâtillon :

Monsienr l'abbé de Boia-Roberty Aotear bien parlant et disert, Leqael, depuis mainte semaine.

N'était Yu de Roi ni de Reine, D'aafant qu'auprès leurs Majestés, Oo lui prêtait des diarités; Enfin lundi son Eminence, Présupposant son innocence, Obtint Ters elles son retour.

Au gré des grands et de la cour, Où Ton chérit cet homme rare.

Qui fait des rers comme un Pindare Et qu'on aime de toua cétés.

Pour ses aimables qualités.

Fut-ii plus sage après son retour et sut-il mettre à profit la leçon qui venait de lui être donnée? On ne se hasarderait pas beaucoup en assurant qu'il mourut dans Tim-

150 LES ÊCBIVAINS RORMARM AU XYIP SIÈCLE.

pénilence finale (1). On Tavait obligé après son retour de

dire la messe quelquefois (2) ; ou ajoute môme que Mme de

Châiillon, sa voisine, le porta à faire une fin cbrétieone (3).

Si nous nous en rapportons à une notice manuscriie qui

fait partie d'un ouvrage composé par le frère Martin et

conservé à la bibliothèque de Caen, sous le titre à*Alhenœ

I^ormannorum, Bois-Robert aurait passé les dernières années de sa vie dans les sentiments les plus religieux.

(t) Il était déjà victtx lenque, te reodaat 00 jonr à on grand dloer, il fat appelé dans la rue St.-Anaitase» aoprè4 d'an bomme bleiié à mort, qae quelques perionoes entoorafent. Il t'approcha, et tout entier à ses préoccupations, il se contenta de dire an mori* bond pour tonte exhortation ; « Mon camaradoi pense» b Dieu et dites Totre Benedidte, » Et puis 11 s^en alla*

(3) « Voilà toute ma dévotion éTanoule I » dit on Jour Mme de Cornufl en apercoTant BoU-Bobert % Tautel. « Il me sembla, flls8it*elle un autre Jour, qu'après avoir trouvé Bots-Bobeit disant la mette, je retrouverai Tiercelin en chaire. Je crois que sa dis. «uble est faite d'noe Jupe de Ninon. •

(3) Les anecdotes rapportées par TsUeroant des Réaux prouvent que celni<ci ne croyait guère à sa conversion : « Gomme son con* fesseur loi disait que Dieu avait pardonné à de plus grands cou* pablfs que lui. — Ooi, mon père, dit Bois- Robert, il en est de plus grands; l'abbé de Villarcesun notre hôte, par exemple (il lui en voulait p^rce qu'il lui avait gagné de l'argent an Jeu), est sanfi doute un plus grand pécheur que moi, et cependant je ne déscApère pas que Dleo ne lui fasse miséricorde. »

« Je me contenterais, loi f<.lt encore dire Tallemaot, d'ftre Ausfti bien avec Notre'Seigneur que Je l'ai été avec le cardinal de Richelieu.

BOIS-EOBEKT. 151

plein de repentir pour ses erreurs, sa vie licencieuse et les nombreux scandales qu*il avait donnés. Sa mort arriva le 30 mars 1662, et fut annoncée à la ville et à la cour par Fauteur de la Mnse historique, qui se crut obligé de composer son épitaphe ; l'échantillon qae nous venons de donner du talent poétique de Loret nous dispense de la rapporter (1).

Ce que le bon Loret ne savait pas, c*est qu'au moment où mourait Tancien favori de Richelieu» une ère toute nouvelle venait de s'ouvrir ; c'est que pendant toute la dcu-ée de ce règne, que Louis XIY avait, aussitôt après la mort de Mazarin (2), inauguré d'une manière si brillante, il eût été difficile que Bols-Robert et ses ouvrages pussent trouver leur, place. Sous un prince plein de feu et amoureux de la solide gloire, une vive impulsion devait être donnée au génie de la nation. L'ordre

(1) Jean Loret, né à Carentan rers Tan 1600 et mort à Paris an mois de mai 1665, a écrit à Mlle de Lobgoeville, depuis duchesse de Nemours, des lettres en vers, contenant les nouvelles du temps, depuis le 26 octobre 1653, jusqu'au 29 mars 166â inclusivement. Les années 1650 et 1651, adressées, la première au roi, et la seconde à la reine, forment un recueil à part, que Loret publia en

On lira avec plaisir Tintéressante notice que M. Pezet a consacrée à Loret dans le dernier volume des Mémoires de la Société académique de Bayeux,

(2) Mazarin était mort le 9 mars 1 66 1 .

152 LES iCBIYAINS MOMIAMI» AU XVn« 81ËCLE.

était d^à rétabli dans les fioaocea et dans toutes les branches de Tadministration. A défaut de cette moralité sévère qu'il ne faut point demander h la vie dissipée des courSt le Jeune monarque avait imposé du moins cette observation des convenances, cette décence extérieure et ce respect de soi-mâmot que Tabbé de Cbâtillon n*avait pu ni connaître^ ni mettre en pratique pendant sa longue carrière. Quant à ses ouvrages, ils étaient destinés, comme toutes les productions médiocres dont s'était contenté le goût encore bien peu sûr de ses contemporains, k tomber dans un profond ouUii aussitfit qu'apparaîtraient les chefs^'oeuvre dont allait Justement s'enorgoeiUir la France du grand siècle.

JEINFRINCOIS SIRASIN.

S'il s'agissait seulement ici d'écrire la biographie ou d'apprécier les œuvres de ce spirituel écrivain normand, plusieurs travaux estimables auraient d'avance rendu le mien inutile. Mais je me propose de le suivre dans ses rapports avec les personnages au milieu desquels il a vécu, afin d'étudier la part d'influence qu'il a exercée sur eux> et celle qu'ils ont eue eux-mêmes sur son caractère et sur son génie. Envisagé sons ce point de vue, mon sujet est loin d'être épuisé.

Jean-François Sarasin était né en i60/i, comme l'attestent Huet et Segrais, à Hermanville-sur-Mer, près de Caen. Tallemant des Réaux qui, à tout ce qu'il sait de désobligeant sur ceux de ses contemporains qui figurent dans ses Bisioriettes, ajoute volontiers des particularités, qu'il trouve toujours assez autlientiques lorsqu'elles lui semblent piquantes, fait du père de Sarasin une sorte de parasite de M. Foucault, trésorier des finances, à Caen,

qai le logea chez lui et lui vendit sa charge, dont il ne tira que 7 h 8,000 livres. Après la mort de M. Foucault, Sarasin épousa la veuve de ce vieux garçon ; et comme le roi, Il cette époque, obligea les trésoriers de Gaen de se faire conseillers à la Cour des aides de Rouen, notre poète se trouva être le fils d'un trésorier de Gaen, qui était en même temps conseiller à la Cour des aides de Rouen.

Aussitôt qu'il eut terminé ses études, en TUniversité de Caen, il courut à Paris, où rappelaient à la fois le désir de faire fortune et le besoin de donner l'essor aux brillantes facultés dont il était pourvu. Il avait alors pour tout bien sa terre d*Hermanville, qui valait 30,000 livres ; car il ne pouvait compter comme lui appartenant sa chaire de trésorier, dont il devait le prix.

Mlle Paulet le présenta, comme un homme de bonne maison, à la marquise de Rambouillet, chez laquelle il devint en peu de temps le rival de Voiture et de Benserade. C'est là qu'il vit pour la première fois la belle Anne de Bourbon, la future duchesse He Longneviile, qui ne pouvait manquer d'être distinguée, dit son biographe (1), dans une pareille académie, quelque matière que l'on y traitât, c Tout s'embellissait entre ses mains, et les propos les plus communs, en passant par une imagination

(1) Vilicfore, Histoire de Mme de Longneviile, t. ï", p. 31,

aussi flearie que la sienne, y prenaient une teinture de délicatesse, mais sans l'étalage d'érudition qu'elle abaad(Hinait à Sarasin et )i Veituie, comme en étant les dispensateurs, dans celte société charmante. >

Il s'y lia avec Ménage, qui Taima toujours ; avec Ckarleval, autre Normand no& moins spirituel qae lui, auquel il a adressé quelques-unes de ses poésies; avec Seudéry qu'il avait loué avec une eiagération, qui n'était, pour l'auteur dM/aric, qu'une justice rendue à son mérite, dans ses Réfl^û^ians adressées à l'Académie française^ sur sa tragédie de VJmour iyrannique; avec Balzac, empressé d'écrire à un homme dont il se hâta de «amer l'esprit, dans une de ces belles lettres qu'il composait si bien; avec Madeleine Seudéry (i>, et par suite avec Pélisson, dont Tamitié honorait ceux qui en étaient l'objet (2) ; avec Chapelain, auquel il a adressé one épttre

(1) « Cette fille, dît Taliemant, était persuadée de Sarasin, et croyait mal à propos qu'il ferait beaucoup pour elle. C'était un chien de Normand^ qui avait été dix ans sans la .voir, quand il revint ici pour négocier le mariage de son maître. Cette vision est cause que PélissoD Ta tant loué dans sa Préface, »

(2) La première édition des Œuvres de Sarai'in (Courbé, 16S6), dont les écrits avaient été recueillis avec un soin affectueux, par Ménage et Mlle de Seudéry, est précédée d'un long et, il faut bien l'avouer, fort ennuyeux panégyrique, dd à la plume de Péiisson. Cette préface est une très-belle chose, dit cependant le P. Boohours, dans son Entretiemur la langtie française. On a réuni plus tard en 2 volumes (Paris 1675) d'autres ouvrages de Sarasin et, entre

1 56 LES ÉCRIVAINS NORMiNDS AO XY II» SIÈCLE.

versifiée, qui ne méritait pas le nom pompeax d'ode, que lui ont donné les éditeurs de ses Œuvres.

Il ne pouvait devenir Tami de Chapelain et de Ménage, sans s'éprendre de passion pour ces belles dissertations savantes, si chères à ces deux érudils. C'est d'après leur inspiration, sans doute, qu'il composa son Dialogue sur la question de savoir s il faut qu'un jeune homme soit amoureux. Sarasin y a pour interlocuteurs ses deux amis et M. de Trilport, qui, dans la conversation la plus pédantesque, hérissée de citations empruntées aux auteurs

anciens, après avoir rapporté lourdement tout ce que peuvent leur offrir sur l'amour, les poètes, les philosophes ou les romanciers de tous les temps, concluent avec Platon, Âristote, Lucrèce, Sénèque, Épictète, saint Augustin, Arioste et le Tasse, que < rien n'est si nécessaire à un jeune homme, pour devenir accompli^ que de servir une honnête femme. >

Il y a beaucoup moins de prétention et plus de -mérite dans sa dissertation sur le nom et sur l'origine du jeu d'échecs. L'auleu^ y démontre, contre l'opinion de quelques savants, que ce n'est pas le jeu désigné par les Romains sous le nom de Lafruncules ou Larrons, et qui

aatres, une Apologie de la morale d'Épicure, attribuée à Safnt- KvremoDd; Myrlil, imité du Myrtillus d*Hugo Grotius; la Guerre espagnole et Rollon-Conquérant (Mémoires de littérature du marquis de Sallengre, t. I,p. 442.)

SARASJN. 157

semblerait plutôt être notre jeu de Oamep. Il soutient» en s'appuyant sur Tautorité de son compatriote Bochart» que le nom et le jeu d'échecs ont une orig^ine orientale. Le mot schah a toujours eu chez les Persans la signification de roi^ et le terme échec et mat a évidemment le même sens que Texpression schah-mat (en italien scacco-matto), qui signifie le roi est mort (I).

On pourrait encore considérer, comme le résultat de rinfluence exercée sur lui par ses savants amis, ses vers latins et son Bellum parasiticum (2), satire dans laquelle il avait employé tout son latin, si Ton en croit Ménage, Son Histoire du siège de Dunkerque annonçait un véritable talent d'historien, et donnait des espérances pleinement justifiées par sa Conspiration de Valstein, considérée, avec raison, comme un des plus beaux fragments historiques que possède notre littérature. Ce style sobre» ferme et rapide, rappelant la manière des grands écrivains de Tantiquité, annonce ce qu'aurait pu faire Sarasin, s'il eût employé à la composition de quelqu'œuvre sérieuse, les rares facultés qu'il possédait.

(1) opinion du nom et du jeu des eschets, à M. Aroaad» mestre de camp général des Carabins de France.

(2) Aitici secundi G, OrbUiiu Musca^ sive Bellum parasUi- % cum^ Satira. Cet ouvrage, ainsi que le Testament de Gq^/lIu, fat

composé par Sarasin en faveur de Ménage, dans la guerre suscitée par Tirascible érudit contre le parasite Montmaur.

Son Discùuri sur la tragédie ou Remarques sur l'A^ mour tyrannique^ de M. de Scodéry, n'est pas ane oratre de critique bien remarquable, et ne yaut pas mieux que b dissertation de Balzac sur VHerodes infanticidaf d*Beinsius ; mais ce n'est pas, comme le dit un spirituel écrivain (1), une mauvaise action^ quoiqu'il y adresse des éloges outrés au rifal ridicule du grand Corneille, et qu'il y ait quelques flatteries aussi ampoulées à l'adresse du cardinal de Richelieu. Les exagérations dans lesquelles entraîne l'esprit de camaraderie affectaient presque partoiit la forme hyperbolique employée par Sarasin.

c V Amour (yrannique de RL de Scudéry, disait-il, est un poème si parlait et si achevé, que si le temps n'eût point envié au siècle de Louis^'le-Jnste la naissance d' Aristote, ou que M. de Scndéry eût écrit sons l'empire d'Alexandre, je pense avec raison que ce philosophe aurait réglé une partie de sa Poétique sur cette excellente tragédie, et qu'il en aurait tiré d'aussi beaux exemples que de celle d'OEdipe, qu'il estimait singulièrement. »

On croirait entendre Balzac, on plutôt Scudéry luimême vantant les Œuvres de Scudéry,

Sarasin écrivit enfin pour Gonrart, le père de l'Académie française^ sa Ballade du goutteux sans pareil, production assez médiocre, dont les trois couplets, l'Envoi

(1) M. Géra§e2, Essais ShisttAre littéraire^ p. 131.

Sàrasin. 461

et l'Apostille obtinrent de Gonrart, sortant de son silence prndent, une réponse composée snr le même plan, pour plaindre la misère du panvre goutteux. Sarasin terminait ainsi sa ballade :

si tu f e plaU à ces Ters-cl Que pour te plaire je TeuToie, Crois que fen aurai de la joie ; Mais s^ils ne ie plaisent aussi.

Fais d*eux, saos aucune merci. Ce que les Grecs firent de Troie.

Conrart répondait:

Depuis que j'ai lu ta ballade, Je ne sais quasi plus malade ; Par là, tu peux voir à quel prix Je mets les vers que tu m'écris.

Quant à ceux-ci, que je fenyoîe, Tu n'en recevras paa de joie»

Je le confesse et le maintiens :

Fais-en donc avecque justice Ce que tu voulais que je fisse, A tort et sans cause, des tiens (1).

11 plut à M. de Ghavigny, secrétaire d*État, qui, comptant sur une finesse et une habileté généralement vantées, voulut renvoyer auprès du pape Urbain YIII, certain qu'il trouverait les moyens de se concilier les bonnes

(1) ValentîD Conrart, né en 1603, fut le premier secrétaire de l'Académie française. Il mourut le 23 septembre 1675.

162 LES ÉCRIT AIKS KQBIIANI» LV XYIl* SIÈCLE. .

grâces du SonyeratiirPoBtife, homme éclairé, savant et toujours disposé à aicGaeiUir les liOHunes de lettres qoe loi députait la France.

Sarasin reçut, pour se mettre eu éqmpage, noesomoie de (i,000 livres, qu'il alla manger, dit toujours Tallemant, avec une dame de la rue Quincampoix. Cette première faute, qui devait être suivie d'un assez grand nooibre d'autres du même genre, ne lui fit pas perdre la faveur de M. de Chavîgny, s'accoutumant déjà à traiter Sarasin comme un bel esprit qui amuse, plutôt que comme un homme qu'on estime.

Quelques années de séjour à Paris avaient miné Sarasin. n crut pouvoir réparer les désastres de la fortune en épousant (triste ressource I ) une femme riche, mais laide, vieille et du caractère le |ilu5 détestable, Mme de Plies, veuve d'un Maître des comptes. Il eut lieu de se . repentir de cette union si mal assortie. Raillé par ses anus, il voulut d'abord alléger ses infortunes conjugales, en se raillant lui-même. Il y fait ainsi aUusion, dans an poème intitulé : Le Voyage^ dont il n'est resté qu'an fragment :

Ji» disais, quand Vtymm me tenait dans srnasM, Qo*il n'étuit plus saison de songer av Pariiassa ; Et qae je De savais rien de plus décrié Parmi les gea» d'espriti qu'on rimenr marié'

TaUemant parie de je ne sais quels articles de mariage.

saràsin. i63

écrits en prose, dans lesquels il établissait, entre antres clauses plaisantes, que sa femme ne le laisserait plus désormais sans croix ni pile. Mauvais jeu da mots, dont son biographe conteste même la justesse : il n*était pas sans croix^ car sa femme le tourmentait sans cesse ; mais il était sans pile^ car elle ne lui donnait pas un sou.

Dans ces conditions, le mariage ne pouvait convenir longtemps h Sarasin ; il se sépara de sa femme.

Il retourna donc au sein de cette société qui, avide de tous les plaisirs, mettait du moins au premier rang les jouissances de l'esprit, et à laquelle l'avaient déjà rendu cher les grâces de sa conversation, sa gaîté, ses impromptus, ses couplets et ses vives saillies. Admis dans la brillante cour que réunissait, tantôt k Paris, et tantôt à Chantilly, la mère du prince qui allait être le grand Condé, du prince de Gonti et de la duchesse de Longue» ville, Sarasin, convié à toutes les fêtes, homme de tous les plaisirs, beau, bien fait, spirituel, devint le poète en titre, et bientôt l'hôte indispensable de cette illustre maison.

Ce fut le plus beau temps de sa vie, que celui pendant lequel, profitant des jours de la bonne régence, célébrés par Saint-Evremond, il put prendre sa part des plaisirs de Chantilly, au milieu des personnages si distingués qui y accouraient. Là, ils se dédommageaient de la contrainte qui avait pesé sur eux pendant les dernières années du

164 LES ÉCRIYAIRS HORMÂROS AU XVW SIÈCLE.

règne de Richelieu ^ sans prévoir les malbeurtf qu'allait entraîner la guerre ridicule, termioée par le triomphe de la monarchie absolue..

Sarasin était sûr de se (aire écouter dans les salons de rhôtel de Gondé, ou sous les frais ombrages de Chantilly, lorsqu'il lisait son ode sur la. prise de Dunkerque (16ft7)» loi»qne« plus heureux encore et plus véritablement poêle,, il célébrait, en beaux vers, la victoire de Lens (20 août I6/18); ]or8qu*au>si^ au risque de faire rougir la jeune et belle du Yig^an, la seule femme que le prince de Gondé ait vJ'ritablsraent aimée, il disait, en s'adressant au héros dont il célébrait les exploits :

EagbfeD, diSHces de la Cour, Sur toB diaf éclatoat dé slo^r», Viens mêler le myrte d'amour A la palme de la victoire.

Une autre fois , il faisait applaudir, pev cette; sociM d'élitet, son poème mAlé de vers et de prose, U P0np0 funèbn de VoUunê, ua petit cbeM'cwvTe» et ce toeM sonnet adressé à Gharleval, sur la première femme CQQr pabk de coquetterie» dont le ton u peu leste vteUumcbait Mrilemeiit im auditoire: de demoi, e» yanafe IQM.

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