HISTOIRE D'UN FAUTEUIL
Le matin de cette même journée, Adolphe rentra chez lui. Quand il revit cette chambre où sa mère était morte, quelques jours avant, il se sentit pris d’un remords déchirant. Il se jeta à genoux devant le lit vide et se prit à pleurer. Alors, le cœur pour ainsi dire rafraîchi par la rosée des larmes, il se releva pour mettre un peu d'ordre dans cette pièce qu’il avait abandonnée depuis huit jours.
Presque au même instant, on frappa à sa porte.
— Entrez! cria-t-il avec un étonnement mêlé de crainte.
Mais son visage se dérida lorsqu'il vit entrer Raphaël.
— Vous? s’écria-t-il, en lui tendant les deux mains à la fois, c’est vous!
Il prononça ces mots d’un ton singulier. On aurait dit qu’il éprouvait une joie ineffable à se trouver enfin en présence d’un honnête homme,
— Sans doute, c’est moi, fit Raphaël. Mais d’où ve-
nez-vous done ? Voilà huit jours que je ne vous ai pas vu. —Je viens de faire un voyage, répondit Adolphe qui s’attendait à cette question.
— Un voyage! vous! Où donc?
— Aux Mureaux, près Meulan, chez un parent de ma pauvre mère, et comme je ne suis pas très-riche, j'ai fait le voyage à pied.
— Ah! je ne savais pas que vous eussiez des parents
ait
de ce côté. Etes-vous satisfait du résultat de votre oyage ?
— vui, je vous remercie.
— Alors, vous allez reprendre votre état ?
— Dès demain. Pour aujourd’hui, je me repose.
— Vraiment! fit Raphaël. Et vous n’avez rien à faire ? :
— Absolument rien.
— En ce cas, vous allez m'aider.
— Je ne demande pas mieux. A quoi?
— À recouvrir le fauteuil que vous m'avez cédé.
— Je suis tout à votre service.
— J’ai acheté ce matin la quantité de velours dont j'avais besoin ; j'ai déjà arraché celui qui le recouvrait, battu le meuble à tour de bras; il ne me reste plus qu’à tendre et à clouer mon étoffe. Or, comme je ne suis pas un tapissier émerite, j'était fort embarrassé, lorsque je vous ai entendu marcher au-dessus de ma tête. L'idée m'est venue de vous demander votre concours.
— Et vous avez bien fait, dit chaleureusement Adol- Phe. Bien plus, comme le bruit que nous ferons en plantant nos clous Pourrait incommoder Mme Desar- Ceaux, transformons ma chambre, et mettons-nous à
— Eh bien! j'accepte.
À ces mots, les deux jeunes gens descendirent. Pendant que Raphaël chargeait le lourd fauteuil sur sa tête, Adolphe faisait un paquet de l’étoffe, des clous et des outils indispensables,
Dix minutes après, ils étaient installés dans la chambre du bossu.
— Mais j’y pense! fit tout à coup Adolphe, comment se fait-il que vous, monsieur Raphaël, vous, le modèle de lexactitude par excellence, vous ne $0yez pas à l’ateler aujourd’hui ?
— Pour une raison bien simple, c’est que M. Carmelet m’a donné congé.
— Congé! en l’honneur de quel saint ?
— Ce n’est pas en honneur d’un saint, c’est en l’honneur d’un ancien ami de mon père.
— Qui l’a sollicité pour vous?
— Pas le moins du monde. Seulement, ce monsieur est devenu, grâce à moi, le client de la maison Carmelet.
Eh bien? fit Adolphe, qui ne comprenait pas encore.
— Oh! mon cher, c’est toute une histoire, dit Raphaël en souriant. Faut-il vous la raconter ?
, — Racontez, sil n’y a pas d’indiscrétion de ma part à insister. Cela nous fera passer le temps.
— Eh bien! commença Raphaël, en disposant son velours qui était taillé d’avance, figurez-vous que j'ai pour ami un monsieur à qui il est arrivé un grand malheur. Son père avait confié toute sa fortune, en° échange d’un reçu, à un homme d’affaires qu’il avait chargé de la faire valoir. Pour des raisons politiques, il fut forcé de s’expatrier et mourut en Suisse, sans avoir eu le temps de recouvrer cette fortune. Son fils héritait naturellement de lui, 11 ressembla donc tous les titres, tous les papiers que lui laissait le féfunt; mais il eut beau se livrer aux recherches les plus minutieuses, il lui fut impossible de trouver le reçu, qu’il avait eu maintes fois sous les yeux, que son père lui avait montré, qui constituait son unique recours contre le dépositaire. Or, le dépôt ne se montait pas à moins de quatre cent mille francs. Vous voyez que cela en valait la peine.
“Ce monsieur vint à Paris, s’adressa à l’homme d’affaires, qui avait cédé à son fils la direction de son cabinet; mais, pas plus de l’un que de l'autre, il ne put obtenir le remboursement de son argent.
— Et quel est cet impudent escroc ? demanda Adolphe.
— Le nom ne fait rien à l'affaire, répondit évasivement Raphaël. D’ailleurs, nous n’avons pas à nous occuper de cet individu, mais uniquement du client de la maison Carmelet. Vous comprenez que ce pauvre et digne homme ne s’est pas résigné facilement à perdre cette fortune. Aussi n’a-t-il Pas renoncé encore à l’espoir de mettre la main sur cet introuvable reçu. Il a lintime persuasion que ce papier doit avoir été caché Par son père dans quelque coin mymstérieux d’un meuble de la maison. Dernièrement encore, il avait un cabinet à réparer. Il me fit appeler par sa fille, m’expliqua ce dont il s’agissait et me recommanda bien expressément d’examiner ce cabinet dans ses moindres détils Je n’y ai pas manqué, comme bien vous pensez; mais en dépit des plus conciencieuses recherches, je ne trouvai rien,
“Aujourd’hui, je devais lui rapporter ce meuble que j'avais mis moi-même en état. Aussi, B. Carmelet, désireux de me mettre àl’aise, m’annonça qu’il n’avait pas besoin de moi et que je pouvais disposer de ma journée.
— Eh bien! demanda le bossu, vous n’êtes donc pas allé chez ce monsieur ?
— Si fait, mais j'ai eu soin de my présenter si matin qu’il lui aurait été aussi imposible de me retenir qu’à moi de me laisser faire. Aussi, suis-je revenu ici vers dix heures et me suis-je décidé à consacrer ma journée au travail que nous exécutons en ce moment.
Adolphe, tout en aidant Raphaël, était excessivement intrigué. Cet homme d’a aires dont lui avait parlé son voisin, le faisait songer à Morinval à son père !
Bien qu’ils ne fussent Pas plus tapissiers l’un que l’autre, les deux Ouvriers s’acquittaient assez habilement de la besogne qu’ils avaient entreprise. Déjà le
dossier était si bien garni et si bien tendu que l’étoffe, ne faisait pas un pli. Après le dossier vint le siège du fauteuil, qu’il recouvrirent avec plus d’habileté. La lézarde était posée, les clous dorés reluisaient de tout leur éclat. Ils admiraient naïvement leur œuvre. Le plus difficile était fait. 11 ne restait plus à recouvrir que les deux accoudoirs qui garnissaient les bras de ce meuble gigantesque. =
Ces accoudoirs, proportionnés à la dimension du fauteuil, étaient relativement grands. Le premier, celui de la gauche, était terminé, Raphaël avait commencé le second. Il était en train d’épingler le velours qu’il y avait posé, lorsque, sur.un coup de marteau un peu plus fort que les autres, le dessus de l’accoudoir tourna sur luimême et mit à découvert une sorte de cavité soigneusesement plaquée d’accajou, large d’environ vingt centimètres et longue du double au moins.
Raphaël demeura stupéfait.
Au fond de cette espèce de boîte, on apercevait une feuille de papier, et sur un coin de la feuille bien qu’elle fût pliée à l’envers, on voyait se dessiner distinctement en rond l’empreinte noire et l’empreinte sèche qui figurent en tête du papier timbré,
A la stupéfaction du premier succéda bientôt la plus ardente curiosité. Raphaël prit le papier dans la boîte et le tendit au bossu.
— Ceci doit être à vous, dit-il.
— Du tout, se défendit Adolphe. Je ne soupçonnais même pas l’existence de ce secret.
— Alors cela doit êtes à votre mère. Ne m’avez-vous pas dit qu’elle avait acheté ce fauteuil depuis longtemps ?
— Sans doute; mais je ne crois pas que ma mère connût plus que moi cette cachette mystérieuse. Elle me l'aurait dit.
— N'importe. Ce fauteuil était à vous, c’est à vous de prendre connaissance de ce document, quel qu’il soit.
— Vous le voulez, fit le bossu. Eh bien, j’y consens.
A ces mots, il prit cette feuille, l’ouvrit, et jeta immédiatement les yeux sur la signature,
Aussitôt il devint pâle.
— Je ne saurais encore l’affirmer, répondit Adolphe, quoïiqu’elle soit signée d’un nom qui, en effet, ne m’est pas inconnu.
Sa soix tremblait légèrement en prononçant ces paroles. Cependant il se remit et Int à voix basse, mais assez haut pour que Raphaël pût l'entendre :
“ Je soussigné. (Il passa les noms, prénoms et qualités qui suivaient ces deux mots) ..., reconnais avoir reçu à titre de dépôt, du baron Henri de Savenay la somme. . .”
— Plaît-il ? interrompit brusquement Raphaël. Vous avez lu: Baron Henri de Savenay ! ”
— Oui.
— Alors, continuez ; Mais, auparavant écoutez-moi bien, dit Raphaël, en proie à une excessive agitation : le reçu doit être de quatre cent mille francs et signé: “Charles Amédée Morinval.”
— C’est vrai: fit Adolphe confondu, après s’en être assuré d’un coup d’œil: rapide,
— Lisez, lisez, insista Rapraël, comme s’il craignait encore d’être l’objet d’une erreur.
Aussitôt le bossu reprit d’une voix grave et posée.
“Je soussigné, Charles-Amédée Morinval, avocat, reconnais avoir reçu à titre de dépôt, du baron Henri de Savenay, la somme de quatre cent mille francs, dont le placement est confié à mon expérience. Je m'engage
à restituer cette somme dans le courant de l’année qui suivra la première réclamation, soit à lui-même, soit à ses héritiers, sans que de ma part il puisse jamais être argué d’aucun délai de prescription, pour le cas où des circonstances imprévues empêcheraient ces réclamations de se produire en temps utile. < Paris, le 5 août, 1830.
“Signé: “ MORINVAL”
Et plus bas:
“Enrégistré à Paris le 6 août...”
— C’est bien cela ! s’écria Rapahël, sans se donner la peine de dissumuler la joie dont son cœur débordait.
— Quoi donc? interrogea Adolphe confondu.
— Cet ami dont je vous racontais l'histoire, il n’y a qu’un instant, ce dépositaire infidèle, ce reçu égaré depuis dix-huit ans, tout est là, dans vos mains.
— Que dites-vous ! s’écria le bossu, qui devint affreusement pâle ! le père de Mlle Berthe est...
— Je dis que nous venons peut-être de trouver, vous votre fortune, moi mon bonheur.
— Comment! vous avez pour ami le baron de Savenay! Et cette délicieuse jeune fille qui, l’autre jour...
— Oui, mon cher, je vous conterai cela plus tard, répondit Raphaël; mais d’abord, je vous en conjure, ayez la bonté de me rendre ce papier.
— Très-volontiers, fit Adolphe. D'ailleurs, il n’est pas à moi; il appartient à ce fauteuil, et, puisque je vous lai vendu, vous avez le droit d’en disposer,
En même temps, il remit à Raphaël ce précieux autographe . Celui-ci y jeta vivement les yeux, le relut d’un bout à l’autre, comme pour dissiper toute incertitude, puis le glissa dans son portefeuille,
— Merci, dit-il joyeusement. A présent, combien y a-t-il de temps que votre mère a acheté ce fauteuil ?
— Je n’en sais rien, mais j'ei retrouvé l’autre jour le bordereau d’achat dans les papiers de ma mère, Il doit porter la date de lu vente et le nom du commissairepriseur.
— C’est juste. Si vous l'avez, voulez-vous me le donner?
— Le voici, dit Adolphe en tirant un papier d’une liasse de factures,
Raphaël y jeta les yeux.
— Février 1852! s’écria-til, Cest bien l'époque où M. de Savenay a vendu son mobilier! Je cours chez le le commissaire-priseur pour m'en assurer et de là chez le baron... Vous permettez, n'est-ce pas ?
— Hâtez-vous alors, fit tristement Adolphe. J'achèverai Le travail que nous avions commencé.
— Vraiment! vous aurez cette complaisance ?
— J'aurai, si je le puis, toutes celles que vous avez eues pour moi, répliqua le bossu avec effusion.
— Alors, merçi d'avance, je vous laisse.
À ces mots, Raphaël se dirigea vers la porte, descendiv l'escalier et entre chez lui comme l’ouragan.
Madame Desarceaux ne fut pas médiocrement étonnée à son tour de voir son fils radieux, presque fou de joie,
Tout en s’habillant à la hâte, il lui raconta la découverte qu’il venait de faire.
— Prends bien garde, mon enfant! lui dit doucement sa mère, De quelque façon que Morinval » .t agi envers nous, il ne faut pas cenpendant oublier que son honneur est un peu le nôtre.
Raphaël leva sur sa mère un regard surpris.
— Oh! rassure-toi, reprit-elle.. Je n’ai pas lu prétention d’entraver ta volonté ; Mais s’il est possible de te souvenir que Morinval est ton oncle, que surtout il est mon frère, je te supplie en grâce de ne rien brusquer et
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de faire à ce sentiment bien naturel toutes les concessions que te permettra ta conscience!
— Sois tranquille, ma bonne mère, dit-il, je ferai non-seulement le possible, mais l'impossible.
Il scella cette promesse de deux bons baisers, se rendit aussitôt chez le commissaire-priseur, présenta le bordereau d’Adolphe lui avait remis, et acquit la certitude qu’il ne s'était égaré dans aucune de ses conjectures. Le fauteuil acheté par Marianne Martin provenait bien de la vente faite autrefois par le baron.
Fort de cette nouvelle preuve, Raphaël se dirigea vers la rue Sainte-Anne, dont il était peu éloigné, Il était quatre heures et demie lorsqu'il sonna à la porte du baron de Savenay.
Ce n’était pas sans une légère appréhension, car les sages recommandations de sa mère lui revenaient en mémoire, au moment de remplir la mission épineuse dont il s’était chargé.
Ce fut la vieille Marguerite qui vint lui ouvrir la porte. e
— À la bonne heure! fit-elle. (Cette fois, Vous vous présentez à une heure raisonnable.
— Tant mieux! dit vivement Raphaël, M. de Savenay est là?
— Non, monsieur, est sorti. S'agit-il de quelque chose de pressé ?
— Pas précisément, dit Raphaël avec embarras. Seulement, comme je passais dans le quartier...
— Vous avez bien fait; entrez donc, je vais vous conduire auprès de mademoiselle,
— Mais ne craignez-vous pas de la déranger ? interrogea timidement Raphaël.
— La déranger! cetrainement non. Je la quitte à l'instant; elle fait de la tapisserie,
Pendant ce temps, Marguerite se rapprochait de plus en plus de la porte de la salle à manger.
Elle louvrit brusquement.
— Tenez, mademoiselle, dit-elle d'une voix railleuse, je vous amène un monsieur qui ne voulait pas entrer.
Berthe était assise dans l’embrasure d’une fenêtre. Elle avait entend: |» bruit de la sonnette, les longs pourparlers de lantichir bre, et jrtlnit curieusement l’oreille. Au bruit la vorts qui ivrait, elle leva la tête et se trouva 61 présence de Rip aël, à qui Marguerite avançait une «aise,
La jeune fille sdresa où vis eur inattendu sa plus gracieuse révérence 01, d'un geste affable, lui fit signe de s’asscoir.
Marguerite aporonça «un léger signe de tête et retourna à ses fouruiu.
— Comment, monsieur, dit Berthe d’un ton de reproche, vous ne vouliez pas entrer!
— Je craignais d'être importun, mademoiselle.
— Vous! vous qui étiez jadis l'unique familier de la maison, vous qui connaissez aussi bien que moi cet appartement, qui y avez été presque élevé ?
— Vous vous en souvenez donc, mademoiselle ?
— Et vous, vous l’avez donc oublié?
— Oh! non, répliqua Raphaël, avec vivacité; mais, ajouta-t-il avec un peu de tristesse, tant de temps s’est écoulé, tant d'événements se sont accomplis depuis cette époque...
— Eh bien! qu'ont-ils changé à l'estime et à l'amitié que vous nous portiez autrefois ?
— Oh! rien, je vous le jure! protesta chaleureusc- ment Raphaël. Et cependant, mademoiselle, vous avez beau dire, de grands changements sont survenus dans notre position, dans la mienne surtout.
— Lesquels? Vous étiez riche et vous êtes pauvre,
n'est-ce pas? Et nous? N ’avons-nous pas éprouvé les mêmes revers ?
— Sans doute; mais je suis ouvrier, moi.
— Et moi, repartit Berthe, que suis-je donc? Quel nom donnez-vous à la femme qui, touic la journée, fait “œuvre de ses dix doigts ? Que ferait de plus que moi une ouvrière? N'est-ce pas moi qui entretiens le linge de la maison, qui taille, qui couds, qui reprise ?
— C'est égal, fit Raphaël en secouant la tête, vous: n'êtes pas ouvrière, mademoiselle.
— Que suis-je donc ?
— Une fée.
Berthe rougit imperceptiblement,
— Le mot est joli, dit-elle en souriant, mais je ne l’accepte pas. Les fées sont de belles paresseuses qui font, il est vrai, beaucoup de besogne, mais qui ne se don+ nent pas beaucoup de mal. Ah! je ne nierai pas que bien souvent je leur ai envié leur baguette magique.
— Vous n’avez rien à leur envier, mademoiselle. Vous avez comme vil 3, toutes les beautés, toutes les bontés, toutes les induigences. Et la Preuve, c'est que vous essayez de me persuader que nous sommes encore ce que nous étions autrefois, des enfants liés dune étroite amitié. Mais non, nous ne sommes plus des enfants, et notre amitié est tellement déchne que, depuis huit ans, nous nous sommes pas vus dix fois. Vous le voyez donc bien, ce temps-là n’est plus...
— C’est que votre cœur a changé, Raphaël.
— Oh ! n’accusez pas mon cœur. Mademoiselle, Quand je vous parle, votre doux nom de Berthe me vient aux lèvres, comme autrefois, et j'ai toutes les peines du monde à ne pas le laisser tomber ?
— Pourquoi vous‘donner tant de mal.
— Parce que la raison et l'expérience m’ont démontré que ce beau passé n’était qu’un rêve, parce que la for-
tune a creusé davantage l’abîme qui nous sépare. Oh! je ne me fais pas illusion! Je vois bien que votre père lui-même ne me reçoit plus avec la même cordialité. Qu'il ait conservé pour moi de l'estime, je l'espère, car si je suis déchu, je ne crois pas avoir démérité; mais, quent à son amitié, il faut bien avouer qu’elle subsiste uniquement dans les souvenirs et nullement dans les relations.
— C’est votre faute, répliqua vivement la jeune fille. Pourquoi avez-vous déserté la maison ? 2
— Parce que ces reïations étaient devenues impossibles, et que le baron de Savenay lui-même n'avait rien fait pour les continuer.
— Vous calomniez mon père, Raphaël, ou, du moins, vous le jugez mal. S'il n’est pas allé vous relancer plus souvent dans le refuge que vous vous êtes choiei, C’est par discrétion plutôt que par fierté, croyez le bien, Il a toujours, et pour votre mère et pour vous, la même affection qu’il vous témoignait jadis. . Combien de fois m’a-t-il exprimé le remords qu’il éprouvait de vous avoir vu prendre fait et cause pour lui dans l’affaire Morinval!
Il se considère comme l’auteur de votre ruine, et il en souffre cruellement, je vous l'atteste. S’il pouvait, au prix de ce qui lui reste, racheter cette douleur, ré concillier madame Désarceaux avec son frère, vous aveq votre oncle, il le ferait, n’en doutez pas. Demandez-lui tous les services en son pouvoir, il vous les rendra. A quel autre que vous pensez-vous qu’il aurait fait les propositions qu’il vous a soumises l’autre jour? À personne, vous le savez bien. La vérité, je vais vous la dire: il y a dans les âmes comme les nôtres une amertume ct une fierté qui s’augmentent des souffrances qu’elles endurent, et qui les rendent injustes parfois. Vous imaginez-vous aussi que j'aie changée moi? Ma
SuPposez-vous assez vile pour faire moins de cas d’une famille que la ruine a atteinte? Vous figurez-vous que mon amitié est un thermomètre qui s’abaisse où s’élève avec la fortne ?
— Ah! taisez-vous, de grâce, supplia Raphaël. Si c’est une erreur que j'ai commise, n’assavez pas de la dissiper, je vous en conjure !
— Au contraire, jy tiens. Le dernier reproche qua je veuille encourir est celui d’ingratitude. Or, non seulement je ne suis Pas ingrate, mais encore à l’estime et à l'amitié que j'avais Pour vous à succédé l’admiration, Oui, je ne le vous cache pas, vous êtes à mes yeux un vrai grand courage, un des hommes les plus méritants que je conniasse.
— Ah! si cela était vrai... soupira Raphaël
— Vous en doutez?
— Oui, j'en doute encore, je l’avoue ; car, si je vous croyais, toutes les chimères que J'ai caressées dans ma solitude prendraient un Corps et deviendraient une réalité. C’est que, voyez-vous, Berthe, et tenez, voici le nom dont je vous appelais autrefois qui vient de méchapper; on n’a pas impunément grandi l’un près de l’autre, comme nous l’avons fait pendant dix ans, sans qu’il en reste quelque chose. On à beau appeler la raison à son aide, la raison ne peut rien sur l’imagination, et l'imagination est folle vous ne lignorez pas. Alors, dans les heures de lassitude, de découragement, dans les fièvres d’insomnie, on revoit ce gracieux visage qui vous souriait autrefois, on sent le contact de cette chère main qui se posait dans la vôtre.
“Et le nom de Berthe qu'on étouffait, vous revient à la bouche avec un flot de tendresse qu’on éprouve et qu’on ne peut pas rendre : on est plus accablé de son bonheur qu’on ne l'était du fardeau de ses souffrances.
“Oui, Berthe, tout ce que j’exprime si mal, je le
ressens mille fois plus vivement, quand vous me rappelez ce passé, quand vous essayez de me relever à mes propres yeux, quand vous ravivez ces souvenirs que je m’efforçais d'effacer. Et non seulement vous ranimez mon courage, mais vous me donnez celui, dunt je ne me serais jamais cru capable, de vous confier mes espérasces, ma folie...
Il s'arrêta, éperdu, tremblant, jetant sur la jeune fille émue, rougissante, troublée, un regard hésitant,
— Quoi! s’écria-t-il. Vous ne me chassez pas! Vous écoutez mes divagations insensées, vous ne me retirez pas cette main que je presse, vous me permettez de vous dire que je vous aime, vous m'aim...; mais alors c’est; bien vrai? Je n’ai donc pas rêvé? Je ne suis donc pas fou ?
Non, Raphaël, vous n'avez pas rêvé, répondit gravement la jeune fille, et si c’est réellement folie que notre amour, gardons-le précieusement, de peur que iæ raison nous tue. Et, maintenant que vous avez lu dans mon âme comme j'ai lu dans la vôtre, allez! D'esprit et de cœur je suis et serai avec vous toujours et partout.
— Eh bien! alors, écoutez-moi, Berthe. Je ne puis plus, je ne dois plus avoir de secret pour vous, dit Raphaël, qui n’avait plus sa raison. Je vous apporte une grande nouvelle!
— Vraiment! fit joyeusement la jeune fille.
— Ce reçu, vous savez bien... ce fameux reçu de quatre cent mille francs...
— Oui. Eh bien?
— Je l’ai trouvé!
— Est-il possible! s’écria Berthe transportée.
Raphaël lui raconta comment il avait fait cette miraculeuse découverte
— Oh! mais alors, nous sommes sauvés, fit Berthe en
frappant bruyamment l'une contre autre ses mains mignonnes.
La belle jeune fille rayonnait de joie. Quant à Raphaël, il savourait délicieusement 1a récompense inattendue qui couronnait ses huit années de labeur et de privations.
— La seule chose que je vous demande, c’est de me laisser absolument juge de la fa j'apprendrai cette nouvelle à votre père et du moment que je devrai choisir. Dans aucun cas cela ne saurait tarder; mais vous le comprenez, ma chère Berthe, il importe de savoir avant tout ce que le baron compte faire de cette arme redoutable. Ma mère éprouve, à livrer son frère, des scrupules que je ne partage pas entièrement, mais que je suis forcé de respecter jusqu’à un certain point.
— C’est tout natuerl, fit Berthe radieuse,
— Âinsi, vous me promettez bien de n’en rién dire à votre père avant que j'ai lui en aie parlé?
— Je vous le Promets, à une condition.
— Laquelle ?
parti possi bien convaincue.
— Soit; je m’abandonne à vous,
— Alors, je vous laisse, fit Berthe. Mon père ne va Pas tarder à rentrer ; Vaut mieux qwil ne nous trouve Pas ensemble. Surtout ne me faites pas garder trop longtemps ma parole !
À ces mots, elle se dirigea en riant vers la porte de sa Chambre, lui envoya un baiser et disparut.
À peine la porte s était-t-elle refermée depuis deux se. condes que le baron de Savenay entra.
— Vous ici! A pareille heure! s’écria-t-il. Quel bon vemt vous amène ?
— Kien, dit Raphaël avec une négligence affectée; seulement en passant dans le quartier, je me suis souvenu que je vous avais pas rendu compte des recherches auxquelles je me suis livré sur le cabinet que vous n’aviez confié.
— Ah! c’est juste. Eh bien! vous n’avez rien trouvé, n'est-ce pas ?
— Absolument rien.
— C’est ineroyable! s’écria le baron avec véhémence. Comment ce reçu a-t-il pu disparaître? Je l'ai vu, de mes Jeux vu, trois jours encore avant la mort de mon père. Nécessairement il est quelque part. Mais où? Vous l'avez dit, mon pauvre Raphaël, je suis un monomane.
Il s'arrêta, et son œil brilla d’un éclair de haine.
— C’est que j'aurais été si heureux de me venger de - Morinval! ajouta-t-il avec une sourde colère.
— Quelle autre vengeance Pouvez-vous tirer de lui que la restitution des quatre cent mille francs qu’il a gardés ?
— Je ne sais; mais jen rêve une éclatante, répondit ie gentilhomme. Si je retrouvais ce reçu par exemple, je me ferais un malin plaisir de ne le dire à personne ; j'irais trouver ce Morinval; j'essayerais de l’attendrir À je lui renouvellerais les propositions que je lui ai faites, et, comme il les a déjà refusées, il est probable qu’il les refuserait encore. Alors je lui intenterais une action devant les tribunaux, je le pousserais dans ses derniers retranchements, je le forcerais à mentir, à se parjurer, si je le pouvais. Et ce n’est qu’au dernier moment, quand le procès aurait fait scandale et attiré l’attenon publique, quand il se croirait sûr de la victoire,
que je démasquerais mes batteries, que je produirais ce titre écrasant.
Raphaël tressaillit imperciblement.
Comment concilier son devoir, non pas avec ses sentiments ou ses sympathies, mais avec les liens de parenté qui l’unissaient à Morinval ? C'était embarrassant. Maintenant qu'il avait tout dit à Berthe, il ne pouvait pas cacher Plus longtemps au baron que ce reçu tant regretté était en son Pouvoir, et, d’un autre côté, il ne voulait pas le lui rendre avant d’avoir tout fait pour l'empêcher de recourir aux moyens extrêmes que celui-ci paraissait décidé à employer.
Pour le moment, il se tira de ce mauvais pas par une phrase banale qui n’engageait à rien.
— Espérons, dit le jeune homme, que vous finirez par recouvrer ce titre précieux et que votre débiteur s’exécutera de bonne grâce.
M. de Savenay ne répondit pas. Il cut un sourire triste et leva les yeux au ciel.
Revenu auprès de sa mère, il lui raconta mot pour mot ce qui venait de se Passer, tout en se gardant bien de lui apprendre que Berthe était de moitié dans le secret.
La pauvre Mme Desarceaux n’était guère moins hésitante que lui. Elle sentait que rendre au baron le signalé service de lui restituer sa fortune, c'était aider singulièrement à la réussite du mariage de Raphaël... et pour tant elle avait beau se raisonner, elle ne pouvait pas oublier que c'était le même Sang qui coulait dans ses veines et dans celles de Morinval. Aussi n’osaitelle pas émettre un avis.
— Fais ce que tu voudras, dit-elle enfin après un
long silence. Tu es meilleur juge que moi de la situation.
— Eh bien! écoute, mère, proposa Raphaël, Je vais tenter une démarche décisive.
— Laquelle? interroge la malheureuse femme.
— Demain, après le déjeuner, je solliciterai de M. Carmelet un nouveau congé, et j'irai voir... mon oncle.
ux paroles.
T1 avait eu quelque peine à prononcer ces de