COMMENT MORINVAL SE TIRA D'AFFAIRE
Madame Desarceaux prit à peine le temps de tirer sur elle la porte de son logement et s’élança dans l'escalier avec unë’agilité qu'on n'aurait pas attendue de ses cinquante-cinq ans.
— Venez, ve.cz, disait-elle en même temps à celui qui était venu la prévenir de ce fatal accident.
Quand ils furent arrivés dans la rue:
— Vous allez me conduire auprès de Raphaël, lui dit-elle, en essayant de l’entraîner.
L'inconnu ne put réprimer un geste de vive contrariété.
— Je le voudrais, répondit-il, mais cela ne m’est pas possible, ma bonne dame, Je guis un pauvre ouvrier; j'ai déjà perdu une bonne heure de mon temps pour venir vous avertir, je vais en perdre une seconde pour retourner à mon chantier, c'est tout ce que je peux faire ; aussi puisque je vous ai donné l'adresse et le numéro de la maison...
— Ah! c’est juste, dit la pauvre femme.
À ces mots, elle tira son porte-monnaie, ÿ prit une pièce de deux francs, et la mit dans la main de l’ouvrier. Elle se dirigea vers le boulevard Sébastopol, où elle espérait trouver une voiture.
Malheureusement, aucun fiacre n’était libre. Elle fut obligée de gagner la place du Châtelet et les quais,
avant de rencontrer une station. Aussitôt elle s’élança dans un coupé.
— Avenue de l’Impératrice, no 42, dit-elle au cocher. Et bon train! Il y aura bon pourboire,
Celui-ci sauta sur son siège et s’escrima de son fouct sur les flancs de son cheval. Malgré les impatiences de sa cliente, le cocher mit près de trois quarts d’heure à gagner l'adresse qu’on lui avait indiquée. Avant qu'il eût arrêté son cheval, madame Désarceaux avait déjà mis pied à terre.
Elle aperçut devant elle un très joli petit hôtel, orné d’une grille garnie de volets peints en vert. La plus grande tranquilité semblait régner daps cette“maison. Elle s’en étonna un peu d’abord, puis se décida à son-
ner.
Une jeune et coquette femme de chambre vint lui
ouvrir.
— Que demandez-vous, madame? fit-elle gracieeusement.
— C’est moi, répondit madame Desarceaux, qui suis la mère de ce jeune homme... vous Savez bien...
— Quel jeune homme? fit la camériste étonnée.
— Celui qui vient d'être renversé par une voiture devan: votre porte... il y a deux heures...
A L'expression de surprise croissante qui se peignait sur le visage de la femme de chambre, madame Desarceaux crut s'être trompée de maison.
Ce n’est done pas ici le numéro 42? interrogea-telle. =
— Pardon, madame; mais je ne comprends pas...
— Comment! vous n’avez pas receuilli chez vous un jeune homme qui a été assez grièvement blessé ?
— Non, madame.
— Alors le commissionnaire aura confondu les numéros... supposa la malheureuse femme.
— C’est possible, dit la camériste, Cependant, si l'accident était survenu dans les environs, j'en auarais été instruite par l’un ou par l’autre. Du reste, ajouta-telle, voici un domestique qui depuis ce matin nettoie les vitres de cette serre, s'il est réellement arrivé quelque chose, il nous le dira.
À ces mots, la camériste s’avança complaisamment vers la maison voisine ct questionna le domestique,
Il répondit qu’il ne savait rien, et que, bien certainement, aucun accident fâcheux ne s'était produit dans l'avenue, de toute la matinée, 3
— Car, dit-il en finissant, je suis assez haut perché Pour voir tout ce qui se passe, et je n'ai rien vu.
Madame Desarceaux s’excusa et se retira, mais, plus inquiète encore qu’elle ne l'était auparavant, et ne s’arrêtant pas à l’idée qu'elle était le jouet d’une cruelle, mystification, elle résolut de s'assurer de la vérité.
Elle remonta donc en voiture et se fit conduire chez M. Carmelet. Cette seconde course dépensa de nouveau trois quarts d'heure. Enfin elle arriva.
Sa stupéfaction fut grande, lorsqu'elle pénétra dans l'atelier, de voir Raphaël, sain et sauf, venir à sa rencontre et s’informer anxieusement des motifs qui l’amenaient, É
Elle lui raconta ce qui s'était passé.
— Je ne suis même par sorti! s'écria Raphaël, non moins étonné qu’elle.
— Alors, que signifie cette sinistre plaisanterie? demanda-t-elle.
Sur ces entrefaites, M. Carmelet, qui l'avait aperçut, s’approcha d’elle pour la saluer, Raphaël le mit au Courant de ce qui venait d'arriver.
— Etes-vous retournée chez vous avant de venir ici? dit-il.
— Non, monsieur. Je voulais savoir avant tout si mon fils était blessé.
— Je conçois votre inquiétude, madame; mais vous avez eu tort, car, ou je me trompe beaucoup, ce ne peut être qu’un prétexte pour vous éloigner,
— M’éloigner ? dans quel but?
— Mais... ne serait-ce que pour vous voler...
— Nous voler! répliqua Raphaël en souriant. Ce n’est guère admissible. Nous ne sommes pas assez riches... .
N'importe. Allez-y voir, fit M. Carmelet en le poussant par les épaules.
Raphaël prit sa mère par la main et se précipita dans la rue.
Dix minutes plus tard, le coupé les descendait au coin du boulevard Sébastopol et de la rue de Venise. Après avoir payé le cocher, ils gagnèrent en courant la maison qu’ils habitaient.
Ces allées et venues avaient pris deux bonnes heures.
Arrives devant la porte de leur appartement, ils s’arrêtèrent. La porte était hermétiquement fermée et ne portait la trace d’aucune violence. Ils écoutèrent... auun bruit ne se faisait entendre à l’intérieur.
— Allons! c’est une fausse alerte, dit Raphaël, qui respira plus librement.
Il introduisit sa clef dans la serrure, qui céda au premier effort.
— Tu n’avais done pas fermé la porte à double tour ? damanda-t-il à sa mère.
__ Non... Je ne crois pas... J'étais tellement bouleversée que j'ai tirée sur moi et que j'ai bondi dans la rue.
Raphaël fronça les sourcils et poussa vivement la porte. Un spectacle inouï s’offrit à ses regards,
La commode et le secrétaire avaient été forcés; tous
les tiroirs étaient ouverts. A terre, foulés aux pieds, maculés de boue et de poussière, gisaient dans un pêlemêle indescriptible, tous les objets dont les meubles étaient garnis.
Le secrétaire avait été particulièrement fouillé, Le tablier en était abaissé; sur le cuir dont il était intérieurement garni étaient étalés et dépliés tous les papiers que madame Desarceaux y enfermait. Cependant il n’y manquait rien, pas même les six obligations de chemin de fer que Raphaël avait achetées sur ses économies. En revanche, cinq ou six louis avaient disparu.
Que signifiait ce mystère. Evidemment les voleurs avaient été dérangés! Ils n'avaient vidé les tiroirs que pour faire un paquet du linge qu’ils contenaient. Quelle alerte les avait empêchés de l'emporter ?
En efft, à mesure que madame Desarceaux mettait les choses en place, elle constatait qu’on n’avait rien pris. C'était bizarre, assurément. Pourtant, quels motifs avaient poussé les misérables à faire un si soigneux inventaire des papiers? Raphaël ne se l’expliquait pas.
Tout à coup, rapide comme l'éclair, une pensée vint traverser son esprit.
Il courut droit au grand fauteuil, poussa l’accoudoir de droite et s’aperçut qu’il avait été brisé à coups de ciscau.+ On avait replacé à la hâte le crin et le velours qui le recouvraient. Enfin, l’accoudoir tourna sur luimême.
Raphaël devint livide et poussa un cri déchirant.
Madame Desarceaux se retourna, effrayée. Elle le vit, immobile, pétrifié, les cheveux hérissés montrant du doigt la petite boîte vide.
— Et le reçu? demanda-t-il d’une voix rauque. Tu l'as pris ?
— Non. Tu ne las donc pas?
Raphaël se couvrit le visage de ses deux mains et se laissa tomber accablé sur le fauteuil.
— Mais parle donc, lui dit madame Desarecaux. Parle, tu me fais mourir. Qu’as-tu ?
— J'ai, répondit le jeune homme, d’une voix rauque, j'ai que c’est ton frère qui nous a volés.
— Qui? Morinval!
— Oui, lui. Tout s'explique, à présent. Ainsi que l’a pensé M. Carmelet, le prétendu accident dont j’étais victime est le prétexte dont on s’est servi pour L’éloigner, et pendant que, désolée, tu courais à ma recherche, Morinval, ou plutôt des scélérats payés par lui, car il est trop adroit pour se compromettre, s’introduisaient ici pour s'emparer de ce papier.
— Allons donc! Est-ce que c’est possible.
— Tu doutes encore? fit Raphaël. Mais regarde donc autour de toi! C’est dans les tirors qu’on a commencé de fouiller, c’est le secrétaire qu’on a plus spécialement visité. Vois cette liasse de papiers épars, tout grands ouverts... -
— Mais, pour chercher dans ce fauteuil il a fallu...
— Parbleu! N’ai-je pas eu la sottise de raconter à Morinval comment ce reçu était tombé entre mes mains, dans quel meuble et à quel endroit précis je l’avais trouvé?
Soudain il se redressa.
— Oh! mais il ne sera pas dit que je me laisserai dépouiller ainsi, s’écria-t-il avec une sourde colère, et ‘je vais...
Il se dirigea vers la porte:
— Où vas-tu? demanda sa mère effrayée.
— Chez le commissaire de police.
— Et tu accuseras ton oncle, mon propre frère!
— Je l’accuserai, répondit résôlument Raphaël.
— Non, tu ne feras pas cela ! s’écria la pauvre femme
épouvantée, en se jetant devant la porte pour lui barrer le passage.
— Et non seulement je l’accüserai, mais j'invoquerai le témoignange d’Adolphe Martin. C'est en sa présence que j'ai trouvé ce papier; il m'xidera à confondre le misérable,
— Mon fils! mon enfant! je à :n conjure! supplia sa mère en se traînant à ses genoux.
— Rien, je n'écoute rien, dit Raphaël, qui voulut passer outre. ,
Au même moment, on frappa à la porte de la chambre.
Raphaël brusquement et reconnut Adolphe.
— Ah! c'est le ciel qui vous envoie, mon ami, s’éria-t-il. ;
— Tiens! fit le bossu, à qui le désordre de cette pièce sauta aux yeux. Qu'est-ce que vous faites donc? Vous déménagez ?
Sans lui rien expuquer, Raphaël prit Adolphe par la main et l’amena en face du fauteuil. Naturellement les regards du bossu se portèrent immédiatement sur le compartiment secret qu’ils avaient découvert l’avantveille.
— Tiens! vous l’avez brisé! fit-il. Vous n’avez donc pas pu retrouver le bouton du ressort ?
— Ce n’est pas moi qui l’ai brisé, répondit Raphaël.
— Qui donc ?
— Ah! si je le savais!..….
— Mais le reçu, vous l'avez? demanda Adolphe, très intrigué.
— Le reçu, on me l’a volé! dit Raphaël avec véhémence. Oui, reprit-il, en voyant que le bossu l’interrogeait des yeux et paraissait douter de ce qu’il disait, oui, volé, mon cher!
Puis, s’interrompant brusquement :
— Etiez-vous chez vous, il y a une ou deux heures ?
— Non, je rentre à l'instant pour déjeuner.
— Alors, vous ne poufez me fournir aucun indice, dit Raphaël avec découragement; mais vous ne refuserez pas, je l’espère, de témoigner devant le commissaire de police que vous avez vu, tenu, lu, le papier qu'on m’a dérobé,
Adolphe hésita un instant.
— Vous ne répondez pas? fit le jeune ouvrier.
— J'en témoignerai, répondit enfin le bossu. Mais, un mot, je vous prie: vous venez de dire que ce vol est l’œuvre d'un misérable ; vous le connaissez donc ?
— Sans doute,
— Et c'est?..,
— Que vous importe le nom? dit Raphaël avec colère. Mais au fait, reprit-il aussitôt, vous le connaissez également ; vous êtés connu de lui!
— Moi?
— J'en suis sûr. Déjà, l’autre jour, j'avais cru remarquer en Vous quelque chose comme du trouble et du malaise, quand la signature qui figurait sur ce papier vous est tombée sous les yeux, et hier, lorsque je suis allé sottement chez cet homme, que je voulais épargner, lorsque je lui ai raconté par quel enchaînement de hasards ce recu était en mon pouvoir, lorsqu’enfin
j'ai prononcé le nom de Marianne Martin, le vôtre, je l'ai vu, de son côté, se troubler, pâlir.
11 m’a adressé sur votre mère, sur vous-même
, des questions...
— C’est done Morinval ? demanda vivement Adolphe. — Vous voyez bien que vous le connaissez! s’écria Raphaël triomphant.
— De nom, c’est vrai; mais je ne lai jamais vu, je vous le jure!
— Tant mieux, alors! car vous n'aurez pas pour l’ac-
cuser les scrupules que ma mère éprouve et cherche à me faire partager.
— Madame votre mère a done des raisons pour le ménager ?
— Si elleena!... C’est son propre frère.
— Et moi, fit le bossu avec une excessive agitation, c’est mon père !
— Que dites-vous ?
— Oh! reprit Adolphe avec un accent de profonde amertume, je sais ce que je dis. C'est bien du même misérable qu'il s'agit. Celui qui tompe une pauvre fille et qui l’abandonne avec son enfant, celui que refuse de rendre le dépôt qu'on lui a confié est bien homme à commettre le crime dont vous l’accusez.
— Mais alors, vous ne pouvez pas témoigner contre lui! Ce serait un sacrilège! fit observer madame Desarceaux.
— Un sacrilège! ricana le Lossu: mais ne savez donc pas que, sans une ruse qui pèse à ma conscience comme un remords, je n’aurais jamais su son nom ?
— Comment !
— Ah! c’est qu'en voyant souffrir et dépérir lentement ma pauvre mère, en remarquant avec lequel soin elle évitait de me parler de mon père, j'avais deviné que cet honyme, dont elle me cachait même le nom, était la cause de toutes ses souffrances, et je l'avais pris en haine. Je voulais venger la sainte femme: mais elle, pieuse et clémente jusqu’au bout, refusa, même à son lit de mort, de me nommer ce Morinval. Bien plus, comce par un reste de fétichisme, elle avait conservé sept ou huit lettres de lui, et comme elle ne voulait pas que ces lettres m’apprissent plus tard ce qu’elle m'avait laissé ignorer. elle m’ordonna de les prendre et de les brûler. Je profitai de sa faiblesse pour y substituer un vieux journal auquel je mis le feu, et je conservai ces
lettres. Je les ai là, sur moi, depuis ce jour, elles ne me quittent pas. Si vous doutez de ma parole, je puis vous les montrer...
— C’est inutile, répondit Raphaël, je vous crois mon ami.
— Donc, continua Adolphe, c’est grâce à ces lettres, déloyalement acquises, il est vrai, que j'ai su le nom d’un homme que je rougirais d'appeler mon père. Aussi en présence du cadavre de ma mère, je ne renonçai pas à mes idées de vengeance. Je m'étais promis, au contraire, de châtier cet homme, si sa vie n’avait pas racheté la cruauté dont il était coupable envers Marianne. Et ce projet était si profondément ancré dans mon esprit, que, sur le champ, je me suis mis à sa recherche. Oui, je vous ai dit que j'étais allé chez un parent pendant cette absence de huit jours que j’ai faite. Je vous ai menti. Je m’informai de lui à son ancienne adresse et j’appris qu’il s’était retiré dans les environs de Paris. Le hasard me mit sur sa trace; je le découvris à Croissy. Le premier individu que j’interrogeai était précisément un ouvrier qui travaillait chez lui. A l’entendre Morinval était le meilleur et le plus généreux de tous les maîtres! Je poursuivis mon enquéie, je me rendis chez tous les entrepreneurs, chez tous les marchands. . partout la même réponse:
— M. Morinval? Oh! quel homme! Comme il est riche! Comme il paye!
Au dire de ces gens-là, Morinval éts', la crème de toutes les vertus, le phénix de la considération. J’avoue que ces renseignements, non seulement me surprirent, mais me firent momentanément renoncer à la vengeance que je nourrissais. (Cependant j'avais peine à les croire, je me promettais de fouiller plus avant dans sa vie.
> me vous
mon
tres, nom Ausnçai , au
pas ianmon che.
penvous ‘esse aris.
roisiséidre tous ndis
Je.
L ri-
» de joue ent, an-
les s sa
— Et vous la connaissez à présent? demanda Raphaël.
— Je la connais pas toute entière, mais j’en sais assez pour que ma haine s’augmente de toutes des infamies que je vois amoncelées sur son chemin.
Y pensez-vous! fit vivement madame Desarceaux.
— Est-ce vous qui prendrez sa défense, madame? Vous, que, depuis sept ans, je vois reléguée dans ce bouge, sans autre ressource que le travail de votre fils? Et ce Morinval est votre frère! Et il possède des millions! Et il vous laisse croupir dans cette indigence, quand il n’avait qu’à vous tendre la main pour vous rendre la position que vous occupiez autrefois! Allons donc! J’y vois clair à présent dans le passé de cet homme. L'histoire du baron de Savenay que m’a contée Raphaël, l'intérêt que m'inspire sa fille, la reconnaissance que j'ai pour vous, tout m’autorise à vous dire ceci: Comptez sur moi.
— Merci, fit Raphaël en lui serrant les mains avec effusion.
Puis il raconta alors dans tous ses détails la démarche qu’il avait tentée la veille à Croissy, et la singulière visite que sa mère avait reçue le matin.
— C’est clair, fit Adolphe. On a éloigné madame Desarceaux, et c’est pendant son absence que le vole a été commis. 2
A ces mots, il s’approcha du fauteuil et en visita l’accoudoir avee une minutieuse attention.
— C'est avec un ciseau que le ressort a été forcé, ditil. Et remarquez que l'indication était bien précise, car l’accoudoir de gauche n’est pas même effleuré. Ah! ajouta-t-il en continuant ses investigations, le ciseau s’est cassé, en voici la pointe... Tiens! qu'est-ce que cela ?
H venait de pousser du pied un corps dur, qu’il ra-
massa et qu’il montra à Raphaël. C’était un méchant couteau de poche, dont la lame était ébréchée en plusieurs endroits, dont le manche, en os jadis blanc, avait revêtu une teinte jaunûtre et témoignait d’un long usage.
Raphaël et sa mère se sapprochèrent curieusement.
— Ce couteau est-il à vous? demanda Adolphe.
— Non, répondit Raphaël.
— Alors, il est sans doute à l’un des coquins qui se sont faufilés chez vous.
— En effet, dit madame Desarceaux très-intriguée, c’est probable.
— Et il a certainement servi à remplacer le ciseau brisé, puisque la lame est ébrèchée dans toute sa longueur, fit observer le bossu.
Pendant ce cemps Raphaël examinait cet outil vulgaire, le tournait et le retournait dans tous les sens.
— Tiens! s’écria-t-il, il y a.un nom sur le manche.
Ce fut au tour d’Adolphe de se rapprocher.
— Oui, dit-il ce nom a été gravé avec la pointe d’un canif ou d’un autre couteau, car les lettres sont d’une irrégularité, presque indéchiffrable.
— C’est égal, grâce à la poussière qui remplit les creux, je crois qu’il serait posible... Voyez, fit Raphaël épelant, B-o-u, b-o-u te,te, l-e.….
Il s'arrêta.
— Les deux dernières lettres sont illisibles, dit-il. Cependant lavant-derrière paraît être un n ou un « ; quant à la dernière, est-ce un +, est-ce une croix ? Je ne sais pas trop...
Adolphe était devenue pâle et tremblait légèrement.
Fort heureusement pour lui, le jeune ouvrier était tellement absorbé par l'examen auquel il se livrait, qu’il ne s’en aperçut pas.
— Décidément, fit-il, je crois que l’avant-dernière est
échant n plu- , avait n long
nent.
qui se
riguée,
ciseau a lon-
il vulens.
che.
> d’un d’une
lit les iphaël
dit-il.
an w; Je ne
ment.
était
qu’il
re est
u et la dernière un x, car de cette façon le nom me paraît complet: Bou-te-leux, lut-il en appuyant sur chaque syllabe.
En même temps, il montrait du doigt au bossu les lettres gravées sur le manche du couteau.
— Enfin! soupira-t-il joyeusement voilà un indice, une pièce de conviction! Nous connaissons à présent le nom d’un des misérables qui se sont introduits ici! Espérons que, quand nous aurons déposé cette preuve entr. les mains du commissaire de police, il n'aura pas de peine à découvrir le coupable.
On juge de l’état dans lequel se trouvait Adolphe. Comment! c'était Bouteleux qui avait volé le reçu! Et il serait arrêté! Et ïil ferait des révélations! A tout prix, 1l fallait écarter ce danger.
Aussi, comme il avait eu le temps de se remettre un peu de sa surprise, il affecta, à partir de ce moment, la plus grande indifférence.
— Ainsi, dit Adolphe, vous avez toujours l'intention de vous rendre chez le commissaire de police ?
— Sans doute. Ne venez-vous pas de promettre trèsformellement de m’y accompagner ?
— Et je suis toujours prêt à tenir ma parole; mais, en toutes choses, il faut agir avec discernement. Vous pourriez regretter plus tard la trop grande précipitation avec laquelle...
— Que voulez-vous dire? interrompit le jeune homme, étonné de ce brusque changement.
— Ecoute, conseilla sa mère, enchantée de cet incident, M. Martin a peut-être quelque heureuse inspiration.
— Je ne prétends pas cela, fit le bossu. Cenpendant, je vous avoue qu’à votre place j'y regarderais à deux fois. Laissez-moi d’abord vous faire remarquer que Morinval est votre oncle.
—?14 — — Eh! il s’agit bien de cela! répliqua vivement Raphaël.
— Je sais bien que cette parenté n’excuse rien, se hâta d’ajouter Adolphe, et je le comprends si bien que je suis disposé à vous seconder. Mais ce n’est pas sans arrière-pensée, je ne vous le cache pas. Depuis que j'ai réfléchi à la gravité de la déposition que nous allons faire; je sens que mon courage a faibli. A quoi faut-il attribuer ce changement? Quelle influence inexplicable exerce sur moi ce titre de père, qu’en dépit de re que cet homme a fait, je ne saurais lui contester? Je ne m’en rends pas parfaitement compte, mais cela est, ie ne m'en défends pas. Mais ce n’est pas de moi qu'ii est question, c’est de vous. Songez-y bien, mon cher, vous êtes sans fortune, sans avenir, dirai-je presque, puisque vous n’aurez pas économisé avant dix ou quinze ans la somme nécessaire pour fonder une maison. Ainsi vous êtes condamné à vivre de votre travail, c’est-à-dire que vous vous fermez irrévocablement toute autre carrière que celle de tourneur.
— Ce n’est que trop vrai! gémit madame Desarceaux.
— Vous n’avez qu'un moyen de vous arracher à cette galère, poursuivivt Adolphe, fort de cet encouragement, c’est votre oncle. Oh! je vois bien que ces considérations répugnent à vos instincts généreux, mais croyezvous qu’en ce monde on fasse toujours ce qu’on veut ?
— C’est ce que je jui disais, monsieur! fit madame Desarceaux, ravie de son côté de trouver un appui.
— Eh! je ne l’ignore pas plus que vous, répondit Raphaël avec humeur, mais en la circonstance actuelle il m'est impossible d'écouter la voix de l'intérêt Quoi que vous disiez, quoi que vous fassiez, nous nq pouvons pas sortir de là: nous avons été volés, ou plutôt c’est le baron qui à été volé. S'il ne s'agissait que de nous, je consentirais peut-être à ne pas porter plainte; mais il
ent Ra-
rien, se ien que AS sans que j'ai allons faut-il plicable que cet le m'en
ie ne u ii est Tr, VOUS Juisque ans la si vous re que arrière
'CeaUx.
à cette ement, sidéraroyezeut ?
adame pondit 1elle il oi que ns pas le baus, je iais il
s’agit de M. de Savenay, et, en pareil cas, silence équivaut à complicité.
— Non, répliqua vivement le bossu, si l’on parvient par un moyen quelconque à rentré en possession de l’objet volé.
— Un moyen quelconque? fit Raphaël avec mépris. Me croyez-vous done capable de recourir aux mêmes expédients que Morinval ?
__ Certainement non. Vous savez bien que telle n’est pas ma pensée, mais répondez-moi franchement : si vous étiez chez Morinval, et si vous trouviez sur son bureau le titre qu’il vous a dérobé, le prendriez-vous ?
— Assurément, dit Raphaël.
-Eh bien! mon cher, ce n’est pas autre chose que je vous propose. Oui, je ferais de cette affaire, une
affaire d’amour-propre, je ne voudrais pas m'être laissé joué si maïadroitement, je n’aurais ni repos ni joie avant
d’être rentée en possession de mon reçu.
—Oui; mais il faudrait employer des moyens qui répugneront toujours à mon caractère, à ma loyauté.
— Qu’à cela ne tienne, proposa Adolphe; voulez-vous que je m'en charge?
— Vous?
Oui. Accordez-moi trois jours, pas davantage.
Madame Desarceaux commençait à bien augurer du dénoûment de cette affaire. Raphaël n’était pas convaineu, mais il était ébranlé.
— Ecoutez, reprit le bossu. De deux choses l'une: ou Morinval a gardé le reçu, et dans ce cas il ya moyen de le lui reprendre, ou il l'a déchiré, et dans ce cas, l’action que vous intentée n’aboutira qu'à un déshonneur stérile. Est-il vrai?
— Je ne dis pas le contraire, mais...
__ Eh bien! laissez-moi la chance de la première hypothèse; voulez-vous? Si le reçu a été anéanti ou si
j'échoue, vous avez toujours la ressource de te. Trois jours, pensez donc!
trois jours! M. de Savenay atte trois jours.
— Voyons, supplia madame Desarceaux, ce que t’offre M. Adolphe est bien raisonnable...
— Eh bien soit! consentit Raphaël, vaincu par tant dinsistance ;
; Mais je vous préviens que, passé ce délai. . — Je viens me mettre à vos ordres, dit le bossu.
— Et je te rends ta liberté, ajouta madame Desarceaux.
porter plainje ne vous demande que ndra bien dix-huit ans et
— Maintenant que nous sommes d° soulagé d’un poids énorme répondre aux deux ou troi poser.
— Je vous écoute, dit-elle avec
— C'est vers sept heure senté chez vous ?
— Oui, monsieur.
— Le trouble où vous a jeté la fe apportait vous a-t-i] permis de r taille, son costume ?
— Certes, c'est un homme de quarante ans environ, pas de barbe, cheveux châtains, yeux noirs, nez mince, bouche pincée, menton pointu, taille moyenne. Il portait un panttalon de drap gris, une -blouse bleue, un
chapeau de feutre et des souliers couverts de poussière.
— C’est Ginglard! pensa le bossu.
Puis il répondit à haute Voix :
— Merci, madame, Ces renseignements peuvent nous êtes utiles, quoique pour le moment ils n’aient pas grande valeur. En efft, rien ne prouve que le nom inscrit sur le manche du couteau soit celui de l'individu qui s’est présenté: ce n’est même pas probable; erisuite
le reçu n’est plus, ou ne sera plus dans quelques minu-
accord, fit Adolphe , ayez la bonté, madame, de S questions que je vais vous
attention.
S que cet inconnu s’est pré-
ausse nouvlle qu’il emarquer ses traits, sa
tes entre les mains de ces gens-là. Si je ne me trompe, ils ont dû s'arranger de manière à prendre le train de neuf heures et demie. Or, il est dix heures passées, donc ils sont irrivés à Croissy et entrent à l'instant même, ou vont entrer chez Morinval.
— Oh! fit involontairement Raphaël, s’il était possible...
— Ainsi, donnez-moi carte blanche, continua Adolphe. Demain, aujourd'hui, peut-être, je vous rapporterai ce titre, ou je mourrai à la peine; je vous en donne ma parole d'honneur! Mais de votre côté, n'oubliez pas que vous m'avez accordé trois jours !
Sur cette dernière recommandation, il sortit.
Maintenant qu'il était seul, il ne pouvait se faire illusion: ses camarades avaient été mécontents des résultats négatifs de leur dernière expédition. Il avait remarqué l’arrière-pensée avec laquelle on avait accueilli ses dénégations, en présence de l'assertion formulée par l’Amadou. Dès lors, n’était-il pas possible que Bouteleux, et Ginglard eussent pris la résolution de contrôler par euxmêmes les affirmations de leur président ?
Non seulement c'était possible, mais c'était probable, puisqu'ils étaient allés à Croissy. Mais comment, après avoir trouvé la demeure de Morinval, étaient-ils entrés en relations avec lui et s’étaient-ils faits ses alliés ?
Préoceupé de cette question, le bossu se rendit en courant à la gare Saint-Lazare, et partit à dix heures trente-cinq minutes pour Croissy. A onze heures, il était arrivé.
Il longea l'avenue de tilleuls, et atteignit bientôt l’angle du mur qui entourait la propriété de Morinval.
Là, il se blottit derrière une haie d’épines, car il venait d’apercevoir deux hommes qui se promenaient de long en large sur le chemin de hâlage. Une fois abrité
derrière ce retranchement, il s’avança la tête et risqua un œil.
C'était Ginglard et l’Amadou. Ils attendaient Bouteleux, qui était allé porter à Morinval le précieux reçu.
En effet, au bout de dix minutes, Adolphe vit Bouteleux sortir et rejoindre ses camarades. Il tenait à la main des papiers qu’il agitait triomphalement.
— Ah! mes enfants, quelle noce! disait Bouteleux de sa voix enrouée. Regardez-moi un peu ces chiffons de papier-là! Et nous qui n’en avions jamais vu de semblables que derrière la”vitrine des changeurs.
— Donne, fit Gingfard, qui tendit avidement la main.
Ils s’arrêtèrent à dix pas du bossu, Bouteleux mouilla son doigt et se mit à feuilleter les billets de banque.
— Un, deux, trois, compta Bouteleux en remettant les billets à Ginglard.
Il en remit un nombre égal à Amadou, en glissa autant dans sa poche.
— Quant à celui-ci, dit-il, nor le partegerons quand nous aurons payé le déjeuner que nous allons faire. Ah! mes enfants, quelle culotte! ajouta-t-il.
— Et vite, filons sur Paris, fit Ginglard, qui prit les devants.
Adolphe fut sur le point de se montrer; msis à quoi l’aurait avancé une pareille démontration à présent que ke reçu était entre les mains de Morinval? Pour le moment, il savait tout ce qu’il voulait savoir: c’est que les trois écumeurs avaient touché dix mille francs pour extcuter ce coup hardi.
— Les imbéciles! murmura-t-il en haussant les épaules.
Dès qu’il les vit s’engager sous l’avenue de tilleul: qui conduit au chemin de fer, il s’esquiva par une autre route, gagna la station, y arriva avant eux et put facilement se cacher dans les dépendances du bâtiment.
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Bientôt après, le train entra en gare. Il laissa monter les trois écumeurs et se placa dans un autre wagon. Puis la locomotive siffla et se mit en route vers Paris. Cette fois il n’était pas difficile au bossu de se perdre dans la foule. T1 suivit done sans être vu ceux aux pas de qui il s’attachait. Ils remontèrent la rue d'Amsterdam, entrèrent chez un marchand de vin traiteur qui fait le coin de la grande rue des Batignolles et du boulevard. Adolphe s'arrêta et se gratta l'oreille.
Que devrait-il ture à présent? Il hésitait. Sûr que les trois coquins s’attablaient devant un copieux déjeuner et qu’ils ne quitteraient pas de sitôt la maison, il réfléchit longuement avant de prendre un parti. Enfin il entra chez le traiteur.
Au milieu des tables encombrées, il n’eut pas de peine à découvrir Bouteleux, Ginglard et l’Amadou, qui déjà faisaient honneur à une très appétissante entre-côte.
Il s’avança vers eux, sans affectation, en ayant l'air de chercher une place vide.
— Tiens! vous ici! s’écria-t-il en frappant sur l’épaule de Bouteleux. En voilà un hasard! Et moi qui allais chez vous!
Bouteleux et Ginglard habitaient, en effet, un garni de la rue Sainte-Thérèse.
En apercevant Adolphe, ils échangèrent un coup d'œil significatif, mais ils disshnulèrent leur surprise derrière une joie admirablement imitée.
— Tiens! te voilà! Ah bien! en voilà une sévère! Qu'est-ce que tu viens faire ici? s’écria Bouteleux.
— Mais je viens faire comme vous, je viens déjeuner.
— Ah! comme ça se trouve! Alors, mets-toi là; quend il y en a pour trois, il y en a pour quatre. D'ailleurs, ne t'inquiète pas, c’est moi qui régale.
Sans se faire prier davantage, le bossu s’assit à la table de ses camarades.
Quand il eut donné au déjeuner une accolade sérieuse, Bouteleux reprit d’un air défiant, qu’il s'efforçait en vain de cacher sous une indifférence dédaigneuse :
— Tu disais donc que tu allais chez nous ?
— Oui.
— Pourquoi faire ?
— Tour vous annoncer que demain, à dix heures, il y aura réunion des écumeurs.
— Ah! fit Ginglard en relevant la tête. Pourquoi demain? Ce n’est pas le jour.
— Je le sais, mais j'aurai prévenu ce soir tous les écumeurs présents à Paris, et il faut absolument que la réunion ait lieu demain.
— Et de quoi s'agit-il, sans indiscrétion? demanda Bouteleux.
— Ah! tu es trop curieux, mon cher. Cependant je ne te cacherai pas que c’est d’une affaire magnifique.
— Et qui concerne encore cet introuvable Morinval ? ricana Bouteleux avec impudence.
— Lui ou un autre qu'importe? répondit évasivement le bossu, pourvu que l'affaire soit bonne.
— Bah! fit Ginglard affriandé. A quel chiffre se monte-t-elle donc à peu près ?
— À cinquante mille francs ou moins.
— Et elle est sûre? demanda l’Amadou.
— Infaillible.
— Diable! mais c’est alors splendide! s’écria Ginglard.
— Aussi je puis compter sur vous? fit Adolphe en se levant de table.
— Comment si nous y étions déjà, répondit l’Amadou. ji
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Et le lieu du rendez-vous? toujours le même? interrogea Bouteleux.
— Non, il est prudent d’en changer. Ce sera, si vous le voulez bien, à la demi-lune de Courbevoie. .….,
— Au bout de l'avenue ct du pont de Neuilly, bon! je vois ça d'ici, dit Ginglard. A dix heures, nous y serons.
— Si par aasard vous rencontrez les camarades, recommanda Adolphe, ne manquez pas de les en prévenir. Moi, je vais me mettre à leur recherche et si j'ai autant de chance avec eux qu'avec vous, ma tournée sera bientôt faite. ;
A ces mots, il s’éloigna. Il arpenta Paris dans tous les sens ce jour-là. Décidément la fortune lui souriait, car il trouva successivement chez eux tous ceux qu’il voulait voir.
Le lendemain, il était le premier au rendez-vous.
Depuis un quart d’heure, il avait vu se grouper autour de lui six écumeurs. Seuls, Bouteleux, Ginglard et PAmadou manquaient à l'appel. Pourtant dix heures venaient de sonner. Aussi Adolphe commençait à trembler. Il connaissait assez ces trois drôles pour savoir que tant qu’ils auareint de l'argent en poche, il serait difficile de les utiliser. C’est précisément pour triompher de cette insouciance, qu’il leur avait fait entrevoir la certitude de gagner sans danger une somme plus considérable encore que celle dont ils étaient possesseurs.
Ce procédé lui réussit. A dix heures un quart, les trois retardataires firent sur la demi-lune une entrée bruyante. On voyait qu’ils avaient bien déjeuné.
Adolphe se leva et se dirigea vers la gauche, c’est-àdire vers la route qui conduit à Rueil, Bougival et Marly. Les écumeurs le suivirent à distance.
Enfin il aperçut sur la droite un bouquet d'arbres dont l’ombre épaisse se projetait sur un champ de lu-
zerne. I! descendit le talus de la route, et s'étendit paresseusement sous les ; oupliers.
Au bout de dix minutes, les écumeurs l'avaient rejoint. La réunion était au complet.
— Messieurs, commença le bossu, je vous ai parlé hier d'une magnifique opération à exéciter, je vous la développerai tout à l'heure; mais auparavant, j'ai à vous entretenir d'une affaire plus grave. 11 s'agit d’une infraction à nos règlements, d’une désobéissance formelle aux volontés et aux ordres de votre président. Eh bien! je vous le demande, est-ce d’une autorité illusoire que vous m'avez affublé, ou voulez-vous toujours me continuer la direction de la Société ?
— Comment! mais certainement! Qui a done désobéi à vos ordres? Nommez-le. Vous êtes notre président.
Toutes ces interpellations se croisèrent à la fois avec une vivacité qui témoignait de la bonne volonté dont les écumeurs étaient animés, et de la confiance qu'ils avaient dans celui qu’ils avaient choi.1
— Ainsi, reprit Adolphe, sans dissimuler la joie que ces protestations lui causaient, vous promettez encore de m’obéir, d'exécuter mes ordres, quels qu’ils soient.
— Nous le jurons! Comptez sur nous!
— Alors même, insista le bossu, que tout le monde ici ne serait pas de mon vis et qu’une minorité rebelle essayerait de résister...
— Faudrait voir ça, dit Clef-des-Cœurs, en retroussant ses manches.
— On leur ferait leur affaire, fit Gringalet.
— Eh bien! Vous vous souvenez de la campagne que nous avons faite, ces jours derniers...
— À la poursuite d’un introuvable Morinval, dit Clef-des-Cœurs avee humeur. Je crcis bien!
— Je vous avais annoncé que je n’avais rien décou-
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lé hier \ déve- \ vous ne inormeltk. Eh lusoire rs me
lésobéi lent.
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vert, malgré le renseignement que l'Amadou avait re ceuilli à Bougival.
— C'était pourtant bien vrai, affirma Gingalet ; jy étais.
— C'était si vrai que l'Amadou avait raison ct que Morinval demeure à Croissy, fit le bossu. Vous vous demandez pourquoi je ne vous l'ai pas annoncé, l'autre jour, n'est-ce pas? Je vais vous le dire: c'est que Morinval est une riche proie, et que je craignais d'exciter les appétits des plus gourmands, avant d’avoir entièrement préparé le coup que je cherchais à exécuter, Oui, je vous ai menti, car si quelques-uns d'entre vous avaient agi pour leur propre compte, et s’ils n’avaient tiré de Morinval qu'une dizaine de mille francs, ils auraient été dupes d’un coquin encore plus roué qu'eux. Done si je vous cachais la demeure de Morinval, c'était par mesure de prudence,
Bouteleux, Ginglard et l'Amadou se regardèrent,. Comment! Ils auraient été joués par Morinval.
— J'avais sagement fait, continua le hi ssu, Car, SAVCZvous ce qui est arrivé ?
— Non, fit curieusement Clef-des-Cœurs.
— Îl est arrivé ceci: c’est qu’à mon insu, sans votre coopération, contre toutes les lois de la Société, trois d’entre vous ont tenté le coup de main que j'avais projeté, et qu'ils en ont etiré une misérable somme de dix mille francs qu'ils se sont partagés. Ainsi, non seulement ils ont désobéi à mes ordres, mais ils vous ont frustrés de la part qui vous revenait dans cette affaire.
— Par exemple! s'écrièrent à la fois tous les écumeurs.
Seuls, Bouteleux, Ginglard et Amadou courbèrent la tête. Mais il était facile de voir sur leur visage la stupéfaction à laquelle ils étaient en proie. Comment ce diable de bossu était-il si bien au courant de ce qu’ils avaient fait?
Adolphe jouissait de son triomphe.
— Oui, messieurs, poursuivit-il en s’adressant à ses camarades indignés, vous avez été volés par des membres de la Société! Ah! vous ne me croyez pas encore? ajouta-t-il, en désignant du geste le groupe formé par les trois coupables. Eh bien! regardez de ce côté. Voyez la surprise de Bouteleux, la fureur de l’Amadou, l’ahurissement de Ginglard, et demandez-leur si je vous ai menti.
— Qu'est-ce que cette blague-là ? essaya de nier Bouteleux, quand il se vit si brusquement démasqué.
— Surveillez-moi bien ces trois hommes-là, ordonna sévèrement Adolphe. Ils ont sur eux dix mille francs qui vous appartiennent.
t à ses embres ? ajoupar les Voyez , l’ahuvous ai
er Bourdonna francs
LA R£éVAaNOHE DU BOSSU
Les écumeurs ne se firent pas prier. Bouteleux, Ginglard et l’Amadou furent promptement entourés.
— Bouteleux essaye encore de nier, fit le bossu en souriant avec pitié. Demandez-lui doné où il a ébréché et perdu ce couteau, sur ie manche duquel son nom est inscrit en toutes lettres ?
Et il montra le couteau qu’il avait ramassé chez Raphaël.
Cette fois, Bouteleux demeura pétrifié.
— Demandez-lui, continua le président, ce qu’il faisait hier matin, en compagnie de Ginglard, rue de Venise, numéro ?, au troisième étage. Demandez-lui encore ce qu’il faisait à onze heures, à Croissy, chez Morinval, d’où il sortait avec dix billets de mille francs? Il les a partagés, c’est vrai, avec Ginglard et PAmadou, et sur-le-champ, je le reconnais; mais avec vous, ces trois hommes on t-ilspartagés ?
Pour le coup, les trois coupables étaient anéantis.
— Vous le voyez, fit Adolphe, ils n’essayent plus de nier, cette fois. Eh bien! messieurs, prononcez : le sort de ces trois hommes est entre vos mains. Quelle peine ont-ils méritée ?
© — Mais, d’abord la restitution des dix mille francs, se hâta de proposer Gringalet.
— Et l'exclusion de la Société, ajouta Clef-des-Cœurs.
— À moins qu’ils ne veuillent jouer du couteau, fit résolument PEcureuil, en sortant de sa poche un véritable yatagan.
Aussitôt les autres écumeurs imitèrent ce mouvement et se mirent sur la défensive.
Mais, effrayés par le nombre.et redoutant la fureur de leurs camarades, les trois coupables n’apposèrent aucune résistance.
— Allons! ordonna brièvement le président, la main à la poche, si vous ne voulez pas qu’on vous fouille!
— Mais nous aurons notre part tout de même... hasarda Ginglard qui, le premier, fit acte d’obéissance.
— Non-seulement vous aurez votre part, répondit le bossu, mais j’obtiendrai de ces messieurs un pardon complet, si vous faites preuve de bonne volonté.
— Et nous serons de l’expédition que vous nous avez annoncée? demanda lAmadou qui se reprit à espérer.
— Oui, mais à une condition.
— Laquelle? dit Bouteleux.
— C'est que vous me direz comment vous êtes entré en relations avec Morinval. Dame! se défendit Adolphe, je ne puis pas être partout. Et cependant je vous défie de m’accuser de négligence, car je vous en ai sauvé d’une belle!... Savez-vous que M. Desarceaux se rendait déjà chez le commissaire de police? Savez-vous qu’avez le couteau de Bouteleux, le signalement de Ginglard, les dépenses que vous commenciez à faire,-il n’aurait pas fallu plus de quarante-huit heures pour vous arrêter, pour arrêter tous ceux qui m’écoutent? Eh bien! j'ai empêché tout cela moi! Il me semble que cela mérite bien un peu de confiance.
Cette rapide énumération avait fait frissonner les écumeurs. À dater de ce moment, le bossu était réellement leur maître.
— Eh! mon Dieu! c’est bon, grogna Bouteleux, on va le partager, cet argent.
A ces mots, ainsi que l'avait fait Ginglard, il remit au président la somme dont il était porteur,
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L’Amadou s’exécuta à son tour en scupirant.
— Maintenant, parlez, dit le bossu. Comment avezvous engagé l’affaire avec Morinval ?
Ce fut Ginglard qui prit la parole et qui raconta ce qui s’était passé.
— Ainsi, fit Adolphe avec mépris, vous vous êtes courbés tous les trois devant le canon d’un pistolet qui n°6tait peut-être pas chargé! Eh bien! non-seuleme:t vous êtes des lâches, mais vous êtes des imbéciles. Oui des imbéciles. Quoi! on vous signale un reçu de quatre cent mille francs, vous avez la peine de le prendre, vous risquez votre liberté, la nôtre, et vous cédez ce reçu pour dix mille francs à un homme qui est deux fois millionnaire!
Les trois coupables se taisaient. Ils commençaient à comprendre que le bossu avait raison.
— Eh bien! continua Adolphe, j'y mettrai de la-
mour-propre pour nous. Il ne sera pas dit que dix hom-
mes comme nous ont été joués Par un coquin. Je veux réparer vos malaüresses. Voyons, dit-il à B'uteleux,
c’est toi, qui es allé chez Morinval hier matin en arrivant de Paris, n’est-ce pas ?
— Oui, c’est moi.
— C’est toi qui lui a remis Je reçu que tu rapportais ?
— C’est encore moi.
— Eh bien! qu’en at-il fait de ce reçu? L’a-t-il déchiré? L’a-t-il brûlé?
— Ni l’un, ni l’autre.
— Ah! dit vivement Adolphe, soulagé d’un grand poids; tu as donc vu ce qu’il en faisait ?
— Parbleu! je ne suis pas si bête que tu veux bien le dire. Jai des Yeux, c’est pour m’en servir.
— Alors qu’a tu vu?
— Quand je lui ai donné son reçu, à cet homme, il a sauté dessus comme la misère sur le Pauvre monde. Il
a tiré de sa poche un trousseau de clefs et il est allé ouvrir un curtonnier qui se trouvait là. Alors il a pris un carton sur lequel il y avait un S, il en a sorti un dossier, sur la couverture duquel il y avait écrit en grosses lettres : “le baron de Savenay contre Morinval ; il a ouvert le dossier, il a percé un petit trou avec un poinçon dans le coin- du reçx, et il l’a enfilé dans une petite ficelle rouge qui attachait déjà d’autres papiers. Après ça, il a glissé le dossier dans le carton, a remis le carton dans le meuble, J’a rerermé à clef, et est revenu à moi frédonnant un petit air.
— Eh bien! que faites-vous là? m’a-t-il demandé. Vous êtes payé, allez-vous-en !
— Le fait est, continus Bouteleux, que je ne sais pas trop ce que je faisais là. Je lui ai donné un grand coup de casquette et je suis parti.
— Alors, tout n’est pas perdu! s’écria Adolphe, nous pouvons encore nous sortir de ce mauvais pas, reprendre à Morinval le reçu qu’il possède, et pour le punir de nous avoir joués, nous ne lui faisons grâce de la vie qu’en échange de cinquante mille francs.
— Et quanû exécuterons-nous ce plan-là? interrogea PEcureuil.
— Répondez vous-mêmes. J’ai obtenu trois jours de Raphaël Desarceaux. Hier, le premier jour, j'ai perdu mon temps à vous chercher; aujourd’hui, second jour, nous discutons; demain, troisième jour, il faut que je tienne ma parole ou nous sommes perdus.
— Diable! mais c’est cette nuit même, qu’il faut nous mettre en campagne! s’écria Ginglard.
— Soit! ce sera pour cette nuit, dit le bossu. Du reste, cela se trouve à merveille; nous sommes à moitié chemin de Chatou et par conséquent de Croissy. Done, gagnons Bougival, passons le reste de la journée dans l'île, mangeons tranquitlement une matelotte à Vheure
é ou- | pris | dosrOSSeS a ouinçon te fi- A près arton | moi
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Du noitié Donc,
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du dîner, et ce soir, nous prendrons d'assaut, si c’est né-
Bouteleux, Ginglard ils nous serviront de
cesssire, la maison de Morinval.
et l’Amadou connaissent les êtres ; guides
Les écumeurs se divisèrent en &roupes de deux ou trois Personnages et s’espacèrent le long de la route, Au bout de trois quarts d'heure ils étaient à Rueil, au bout d’une autre demi-lieure ils avaient atteint Bougival. Une fois abrités par les arbres touffus qui couvrent l’île de Croissy, les uns noursuivirent leur promenade, les autres se livrèrent aux douceurs du repos.
Enfin; vers dix heures du &
leux et Ginglard, qui i is les devants, les écu-
devant la petite porté qui parc de la propriété.
Pendant qu’Adolphe déployait tant d'activité pour échapper à la dénonciation dont la bande des Ecumeurs était menacée, Raphaël vivait au milieu des transes les plus cruelles. Il tremblait que Berthe ne livrât à son père le secret qu’il lui avait confié dans un moment d’ex- Pansion pour ainsi dire involontaire.
Quant à M. de Savenay, il ignorait tout. Il était toujours aussi triste, et en apparence, aussi froid ; mais l’avenir de sa fille le tourmentait chaque jour davantage, Cependant, depuis la veille, il voyait sa fille gaie, si franchement heureuse, que, sans s’expliquer ce changement, il crut devoir le mettre à profit.
Un peu avant de se metre à table, i! donna l’ordre à Marguerite de mettre trois couverts.
Berthe se trouvait là.
— Trois couverts! répéta-t-elle. Vous attendez donc quelqu’un à dîner?
— Oui.
— Et vous ne n'avez pes prévenu !
—- Oh! ce quelqu’un-là n’est personne... Il est de mes meilleurs amis.
— Qui est-ce donc? interrogea-t-elle le front couvert d’un léger nuage.
— C’est M. de Tallerin.
Ah! fit Berthe, qui devint pensive. Vous avez invité M. de Tallerin..….
— Oui... N'est-ce pas tout simple ?
— Assurément, répondit la jeune fille; mais je tiens à ce qu’il soit bien convenu d’avance que la présence de M. de Tallerin ne cache aucun piège.
— Et quel piège veux-Lu qu’elle cache? De Tallerin ne s’est mis sur Jes rangs d’épouseur que par amitié pour toi et moi. Quel autre grief as-tu donc à lui reprocher ? Prends-y bien garde, mon enfant! À force de témoigner tant d’hostilité au plus loyal gentilhomme qui existe, tu pourrais me faire croire...
I1 s'arrêta et hocha gravement la tête.
— Quoi donc? demanda Berthe avec vivacité.
— Que tu as pour un autre un peu plus d’indulgence qu’il ne conviendrait à ton âge.
— À mon âge! fit Berthe avec impatience. Oh! tous les pères sont bien les mêmes. Quel âge croyez-vous donc que j'aie? Ne m’avez-vous pas dit vous-même que j'étais bonne à marier?
— Tu y songes donc ? demanda le baron étonné.
— Dame!... vous y songez bien, vous.
— Ah! fit le baron dont la voix parcourut toute la gamme de la surprise. Et tu as fixé ton choix?
La jeune fille sourit et cligna de l’œil avec espieglerie. é
— Et tu l’aimes?
— Je crois que oui, répondit-elle en baissant les yeux.
Le rouge de la colère monta au front du gentilhomme. Il eut pourtant la force de se contenir.
tiens ice de
llerin ; pour cher ?
pigner te, tu
Igence
| tous Z-VOUS ne que
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piegle-
s yeux.
omme.
— Décidément, je ne comprends plus, fit-il. Explique-toi plus clairement.
— Clairement... ce sera peut-être un peu difficile ; mais si vous voulez, faisons un conte de fée.
Elle commença :
— Îl y avait une fois un grand-vizir riche, qui avait confié sa fortune à un célèbre banquier de Samarcande. Le banquier avait donné un reçu au grand-vizir; mais le jour où celui-ci voulut réclamer ce qui lui était dû, il lui fut impossible de présenter le titre qu’il avait eu vingt fois entre les mains. Le banquier, qui était un malhonnête homme, garda l'argent et le grand-vizir fut ruiné.
Pendant longtemps il fut peu sensible à cette perte et s’en serait consolé tout à fait s’il n’avait pas eu une fille, nommée Fathma, belle comme le jour — c’est le comte des fées qui parle —et sage comme Minerve en personne. Malheureusement, avec tant de qualités, Ia belle et sage jeune fille ne parvenait pas à trouver ‘un mari, et, bien qu’elle n’eut que dix-huit ans, le grandvizir se désolait...
— Oui, je connais cette histoire-là, dit le baron avec impatience. Où veux-tu en venir ?
Berthe continua sans s’émouvoir,
— Près du grand-vizir et de la jeune fille, vivait un jeune homme nommé Mohammed, qui, lui aussi, avait occupé jadis dans le commerce de Samarcande une belle position. Il aimait en secret la belle Fathma ; mais comme il ne possédait plus rien, il n’osait pas lui avouer son amour. De sorte qu’un beau jour, sans chercher une occasion, par le plus grand des hasards, tout naturellement, presque à leur insu, ils s’aperçurent qu’ils n’étaient pas indifférents l’un à l’autre.
— Par exemple! s’écria M, de Savenay, pâle de colère.
— Attendez! je n’ai pas fini, fit Berthe avec malice.
— Alors, reprit-elle, les deux jeunes gens invoquèrent la bonne fée et la bonne fée leur apparut.
— Il ya longtemps que vous souffrez, dit-elle, rais vos épreuves vont cesser. Ce reçu, cet introuvable reçu que le grand-vizir a tant cherché, je me charge de le découvrir et de le remettre à celui que fathma a choisi. Alors Mohammed ira trouver son père, il se jettera à ses genoux, et lui dira: “ Depuis de longues années, j’aime votre fille et j’en suis aimé. Je suis pauvre comme vous, mais je vous rapporte la fortune que vous avez perdue, et je ne vous demande pour récompense que la main de celle que j’aime. ”
A ces mots, la bonne fée disparut dans un nuage.
— Qu'est-ce que tu me chantes-là? fit le baron en proie à une excessive agitation.
— La vérité, mon père.
— Comment! ce reçu, quelqu’un l’a donc trouvé?
— C’est la bonne fée qui le prétend.
— Et ce Mohammed, c’est...
— Vous le saurez le jour où ce conte deviendra une réalité, répondit Berthe avec le même sourire confiant.
Quant au baron, il était littéralement pétrifié.
Son impatience, sa colère, s’étaient évanouies. L’indignation qu’il avait éprouvée d’abord, en entendant tomber des lèvres de Berthe l’aveu de son amour, avait fait place à la stupéfaction, et plus encore à la curiosité.
— Voyons, fit-il avec ce geste familier aux gens qui se trouvent en face d’un mystère inexplicable, il est impossible que tu m’aies bâti ce conte sans avoir des données certaines. Tu ne te joues pas impunément de ma crédulité. Tout cela est vrai?
— Est ou sera vrai, répondit Berthe, vous verrez... — Mais qui te l’a dit? — Ah! j'ai promis le secret, fit-elle nettement.
quèrent
e, mais le reçu e le déchoisi.
ra à 868 , j'aime le VOUS, perdue, nain de
age.
ron en
ré ?
ira une fiant.
. Lintendant r, avait iriosité.
s qui se imposdonnées ma cré-
rez...
— Le secret! Mais combien de temps vas-tu me laisser dans cette horrible incertitude ?
— Cela ne dépend pas de moi, mais je sais que ce ne sera pes long.
— Au moins, di-:moi le nom de ce jeune homme.
— Je m’en garderai bien! se défendit Berthe. Ce serait couper la moitié de l’effet qu’il doit produire,
Tout à cou » le gentilhomme se frappa le front comme illuminé d’une idée subite.
— J’y suis! s’écria-t-il. C’est Raphaël.
Berthe pâlit, mais elle eut la force de garder une immobilité absolue.
— N'est-ce pas? fit le baron. C’est lui.
Même silence de la jeune fille.
— Oui, c’est lui, reprit le baron, en se levant et en marchant à grands pas. C’est dans le Cabinet que je lui ai donné à réparer qu’il a trouvé ce reçu. Il n’y a pas à dire, il faut que je m’assure à l'instant... j
Berthe allait s’élancer pour le retenir, lorsque le timbre de l’antichambre fit entendre un vibrement sonore. Le baron, qui avait déjà pris son chapeau, s’arrêta :
— Cest lui, murmura-t-il, je distingue un pas d’homme... C’est Raphaël qui vient me rapporter...
Au même instant la porte s’ouvrit et... M. de Tallerin parut.
Le baron avait complètement oublié l'invitation qu'il lui avait faite. Berthe respira. Elle regrettait ce qu’elle avait fait, mais elle était trop fille d’Eve pour garder le secret qu’elle avait promis à Raphaël. Elle n’en avait livré que la moitié, c’est vrai, mais le baron avait deviné lautre. Que dirait Raphaël? Cette indiscrétion allait peut-être tout gâter...
Aussi fut-elle très aimable avec M. de Tallerin. Elle lui fit les honneurs de la maison avec une grâce que le gentilhomme ne lui connaissait bas encore, Son but
était évidemment de le retenir le plus longtemps possible.
— Ce sera toujours autant de gagné, pensait-elle.
En effet, il était près de dix heures du soir, quand M. de Tallerin parla de se retirer.
Quant au baron, il endura stoïquement ce long supplice, et fit tous ces efforts pour calmer l’impatience fiévreuse qui le dévorait. Mais il ne put la contenir assez longtemps pour qu’elle passât inaperçue aux yeux de son invité.
— Mais qu’as-tu donc aujourd’hui? lui demanda M. de Tallerin, je te trouve tout... tout chose.
— C’est vrai, répondit M. de Savenay, qui sourit à grand’peine, je ne me sens pas bien.
Enfin, vers dix heures un quart, M. de Tallerin prit convé de son hôtes.
Le Laron accompagna son ami jusqu’à la porte.
— Sais-tu que ta fille est adorable ? lui dit M. de Tallerin enthousiasmé. Ah! pour peu qu’elle soit toujours ainsi, j’en deviendrai fou, parole d’honneur!
Dès qu’il se fut éloigné, M. de Savenay prit son chapeau.
— Tu sors ? lui demanda Berthe avec une indifférence parfaitement jouée.
—- Sans doute.
— Où vas-tu donc ?
— Chez Raphaël.
— À dix heures et demie du soir! mais il ÿ a plus d’une heure que madame Desarceaux et M. Raphaël sont couchés !
— C’est juste! fit le baron qui se laissa tomber sur son siège avec accablement, mais demain, dès le matin.
— Dès le matin, fit observer Berthe, Est-ce que c’est possible? M. Raphaël sort de chez lui avant six heures.
— Eh bien! j'irai à cinq heures et demie,