‹ Les Écumeurs de rivières [microforme]Chapitre 16 sur 17 · FE CET · texte numérisé non relu

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— Et madame Desarceaux, crois-tu qu’elle soit levée à pareille heure? Peux-tu décemment aller réveiller cette pauvre dame à cinq heures et demie ?

—- Tu as raison, j'irai à onze heures, quand il rentrera pour déjeuner.

— À la bonne heure! dit Berthe. Et encore.

Elle avait déjà gagné huit heures. Peut-être d'ici 1À Raphaël viendrait-il.

Berthe ignorait quel événement imprévu avait détruit les espérances qu’elle nourrissait. Elle trouvait que Raphaël tardait beaucoup.

Quant à lui, le pauvre garçon! à quelque heure du jour ou de la nuit qu’on fût venu pour frapper à sa porte, on aurait été certain de le trouver debont, on tout au moins les yeux ouverts. Depuis deux nuits il n’avait pas dormi, depuis deux jours il ne vivait plus.

Quand se leva l'aurore du troisième jour, il était exténué. Et il n'avait reçu aucune nouvelle!... Le bossu aurait-il échoué?... Le reçu était-il anéanti?... Et Berthe... que devait-elle penser! .

Il se rendit à son atelier à l'heure ordinaire, mais ce fut plutôt pour faire acte de présence que pour travailler. M. Carmelet fut effrayé du changement qu’il remarqua chez son-contre-maître.

— Ah ça! qu'avez-vous? dit-il. Je vous trouve le teint enflammé, les yeux rouges, la main brûlante...

— Je n'ai pas dormi, répondit Raphaël.

— Alors vous êtes malade, il faut vous soigner, mon cher.

— Bah! cela ne sera rien. Demain j'irai mieux, fit le jeune ouvrier avee un singulier accent.

M. Carmelet ne put pas en obtenir davantage: Vexs onze heures, Raphaël rentra chez lui selon sa coutume.

Son étonnement fut grand de trouver le baron de Savenay dans la chambre de sa mère.

Il eut un pressentiment de la vérité

— Mon cher ami, lui dit le gentilhomme, je suis sur des charbons ardents. Ma fille m’a bâti hier un conte de fées, dans lequel il est question d’un jeune homme qui l'aime, qu'elle aime — nous traiterons cette question là plus tard — mais où il est aussi question d’un certain reçu que ce jeune homme aurait retrouvé. Or, ceci m’intéresse particulièrement, Avez-vous connaissance de quelque chose de semblable ?

— Non monsieur, balbutia Raphaël avec effort.

— Cependant, à certains indices, j'avais lieu de croire que c'était de vous qu'il s'agissait.

— Vous vous êtes trompé, monsieur, répondit le malheureux garçon, qui soutenait aussi maladroitement que possible le combat que se livraient en lui le mensonge et la vérité.

Le baron s’en aperçnt.

— Pourtant, reprit-il d’une voix sévère, je m'étais fiæuré qu'en réparant le cabinet que je vous avais confié, vous aviez retrouvé le document important dont Berthe me révélait l’existence,

— Dans le cabinet! fit Raphaël avec vivacité. Oh! non, monsieur, je vous en donne ma parole d'honneur!

— Enfin, fit le baron à bout de patience, jurez-moi que ce n’est pas de vous qu’il s’agit et que ce titre n’est pas entre vos mains!

Devant cet appel décisif fait à sa loyauté ,Raphaël était sans armes.

— Vous avez raison. monsieur, dit-il d’une voix rauque, je suis un misérable !

Madame Desarceaux n“avait pas fait un mouvement pendant le cours de cette conversation; mais en voyant son fils s’humilier ainsi devant le gentilhomme, tout son orgueil de mère se révolta. Elle bondit de sa chaise, s’élança aupres de lui, le prit dans ses bras.

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— Par exemple! s’écria-t-elle indignée.

Et debout, fière, hautaine, elle fit de son corps un rampart à Raphaël, et toisa le baron d’un air de défi.

— Eh bien! dit-elle. Quand ce serait lui ?

M. de Savenay comprit quel sentiment il venait de froisser et devina que madame Desarceaux s’opposait à toute explication sur un semblable terrain.

— Calmez-vous de grâce, madame! reprit-il d’un ton plus doux. Je ne suis venu ici que dans le but d'obtenir des éclaircissements. Aucune mauvaise pensée ne m’anime, croyez-le bien; meis vous sentez que rien ne peut m'’intéresser davantage que le bonheur de mon enfant et l'espoir de recouvrer ma fortune.

— Vous avez raison, monsieur, dit Raphaël avec une étrange surexcitation. Mon premier devoir était de vous éclairer à cet égard. J’ai manqué à ce devoir, et Dieu men punit amèrement, car aujourd’hui ce n’est plus un misérable homme d’affaire, c’est moi qui vous ai dépouillé de votre fortune.

— Que dites-vous ? fit le baron d’une voix étrangiée.

— Oui, monsieur, ce document que j’avais retrouvé, je me le suis laissé voler!

Ce dernier coup était au-dessus des forces du gentilhomme. Il étendit les bras, chancela et tomba foudroyé.

Cet accident n’était pas fait pour calmer la surexcitation à laquelle Raphaël et sa mère elle-même étaient en en proie.

Maïs déjà madame Desarceaux s'était empressée autour du baron, avait dénoué sa cravate, et imprégnait de vinaigre ses mains, ses tempes, son visage. M. de Savenay ne faisait pas un mouvement. Par un singulier retour des choses d’ici-bas, il gisait dans ce même fauteuil sur lequel son père était mort dix-neuf ans plus tôt. Ce meuble était-il donc prédestiné ?

Raphaël n’eut pas la patience d’assister immobile à

cette scène. Malgré les soins que sa mère prodiguait au baron, il se précipita hors de la chambre pour aller chercher un médecin.

Un quart d’heure après, lorsqu”il revint accompagné du docteur, M. de Savenay avait ouvert les yeux et reprenait connaissance. Grâce à l'intervention du médecin, à l’activité de Raphaël, le gentilhomme recouvra enfin l’usage de ses facultés.

Il congédia le docteur et demeura silencieux, comme pour mieux rentrer en possession de Ini-même.

Raphaël l’observait d’un œil inquiet.

Madame Desarceaux se taisait. Elle paraissait insensible à l’accident dont le baron avait été victime et, maintenant qu’il avait repris ses sens, s'était assise à Vautre bout de la chambre.

— Pardon, dit enfin M. de Savenay. Excusez le spectacle ridicule que je vous ai donné, et causons sans aigreur, comme il convient entre gens que les mêmes revers ont éprouvés, qui se comprennent, et surtout qui s’estiment.

Ce début eut pour effet immédiat de désarmer la colère de madame Desarceaux. Elle comprit en effet, ca que le baron avait dû souffrir !

Quant à Raphaël, qui s’attendait à des récriminations, il fut touché de la résignation avec laquelle le gentilhomme acceptait cette seconde ruine.

— Mais tout n’est pas perdu, mon cher monsieur, s’empressat-il de répondre. C’est aujourd’hui, ce soir même, qu’expire le délai qu’on m’a demandé.

Le baron tressaillit.

— Allons, dit-il avec incrédulité, n’essayez plus de me donner le change, mon ami. Vous avez vu leffet qu’une fausse joie a produit sur moi.

— Aussi serais-je désolé de provoquer une nouvelle crise, répondit Raphaël, mais il faut bien que je vous

fasse part de ce qui est arrivé et que je justifie le silence que jai gardé.

A ces mots, avec une grande lucidité, il raconta à M. de Savenay comment, pour respecter l’honneur et les susceptibilité de madame Desarceaux, il avait tenté auprès de Morinval une démarche conciliatrice, et de quelle façon Morinval y avait répondu. Enfin, il lui apprit ce qu'était Adolphe Martin, et comment le bossu s’était engagé à lui rapporter le reçu ou à déposer contre son père.

Le gentilhomme était atterré.

— Non, dit-il, en secouant tristement la tête, ne nous berçons plus de chimériques espérances. Déjà ma ruine a amené la vôtre, je ne veux pas vous ruiner une fois de plus pour essayer de recouvrer une fortune illusoire.

— Quant à cela, mon cher monsieur, répliqua vivement Raphaël, vous me permettrez d’être le seul juge de ma conduite. D’ailleurs, nous n’en sommes pas encore là. Nous avons encore douze heures avant l'expiration du délai que j’ai accordé. Peut-être d’ici-là qu’Adolphe aura tenu sa promesse.

— Vous y croyez donc ? fit le baron avec amertume.

— Pourquoi pas ?

— Mais de quels moyens voulez-vous que dispose ce pauvre diable ?

— Je l’ignore, mais je ne désespère pas encore.

Le gentilhomme allait répliquer, quand madame Desarceaux lui imposa silence d’un geste et prêta l'oreille.

I] lui semblait entendre dans la rue le roulement d’une voiture qui s’arrêtait devant la maison. Elle s’était approchée de la porte de l'escalier et avait prêté l’oreille.

— Mais oui, fit-elle, je ne me trompe pas... on monte...

Raphaël et M. de Savenay écoutèrent à leur tour.

En effet, on entendait distinctement dans l’escalier

des pas lourds, semblables au piétinement d’hommes qui portent un fardeau. Ces pas se rapprochaient. Bientôt ils résonnèrent sur le palier.

Curieuse d’en connaître la cause, madame Desarceaux ouvrit la porte.

Un spectacle étrange frappa les yeux üu baron et de Raphaël.

Deux hommes vêtus de blouses, la casquette et le chapeau profondément enfoncées sur les yeux, tenaient dans leurs bras l‘un par la tête, l’autre par les pieds, le corps inerte d’un homme qu’ils portaient avec de grandes précautions.

— Adolphe! s’écria Raphaël. C’est Adolphe!

Mais madame Desarceaux, qui était près de la porte, n'avait vu qu’une chose, ou plutôt qu’un homme. C’était un de ceux qui portaient le bossu.

Elle se précipita sur lui et le saisit au colle.

— C’est lui! s’écria-t-elle de son côté. C’est mon voleur d’avant -hier.

À son tour, Raphaël allait se jeter sur lui, quand Adolphe se redressa. Il était d’une pâleur effrayante.

— De grâce, taisez-vous! fit-il d’une voix affaiblie.

À ces mots, il tira de sa poche un papier qu’il tendit à Raphaël.

— Voici votre reçu, dit-il.

Et pendant que le jeune ouvrier courait vers la fenêtre pour le voir au grand jour et s’assurer que le bossu ne Pavait pas trompé, celui-ci s’adressa à ceux qui le soutenaient.

— Encore un étage, dit-il avec effort. Fermez cette porte et montons.

Ginglard, car c’était bien lui que madame Desarceaux avait pris au collet, tira la porte. Aussitôt, aidé de son camarade Bouteleux, il escalada les degrés avec une surprenante agilité.

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La mère de Raphaël, moins préoccupée que son fils et M. de Savenay du papier que le bossu venait de leur remettre, ne perdait rien de ce qui se passait au dessus d'elle. Elle distingua donc le grincement de la porte qui s’ouvrait et entendit les hommes qui accompagnaient Adolphe se diriger vers le lit. Un nouveau piétinement parvint à son oreille. Elle pensa qu’on déshabillait et qu’on couchait le bossu. Puis, presque aussitôt, retentit dans escalier un fracas épouvantable. (C’étaient ces deux hommes qui redescendaient, ou plutôt qui dégringolaient les marches avec une rapidité vertigineuse. .

Au bout d’une minute ils étaient dans la rue, et un profond silence régna dans la maison.

Alors elle se rapprocha du baron, dont les yeux étincelaient d’une joie immense .

— C’est bien lui, disait-il d’une voie etranglée, tandis que le papier tremblait entre ses mains fiévreuses, je le reconnais! C’est mon reçu!

Raphaël était enchanté, mais il était encore plus préoccupé.

— De quelle façon ce diable d’Adolphe a-t-il pu reprendre ce titre à Morinval ? pensait-il.

— Vous m’excuserez, mes amis, fit le gentilhomme ; mais vous sentez combien j'ai hâte d'apprendre à Berthe cette heureuse nouvelle! Ce soir nous nous reverrons. Vous me ferez bien l'honneur, j'espère, de venir dîner tous les deux à la maison. Quant à ce pauvre garçon, je reviendrai le voir, assurément et le remercier de ce qu’il a fait pour moi. En attendant, ayez la bonté de lui annoncer qu’à dater de ce jour il peut compter sur une pension viagère de douze cents francs.

En prononçant ces phrases décousues, M. de Savenay pressait les mains de Raphaël et de a mère, tenait toujours ouvert le titre qu’il ne se lassait pas de contembler.

— Ah! mon Dieu! s’écria tout à coup Raphaël.

— Quoi donc ? demanda madame Desarceaux.

Il étendit le bras, et du doigt, montra le papier que le baron tenait à la main. Dans les mouvements de joie désordonnée du gentilhomme, le papier s'était replié, ct on distinguait à l’envers une tache d’un rouge vif, large comme une pièce de deux francs.

— Mais, c’est du sang! fit Raphaël épouvanté, après l'avoir examinée avec attention.

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