LE GENTILHOMME ET L’OUVRIER
Adolphe passa donc fort mal cette journée, trop longue au gré de son impatience.
Le lendemain matin, après une nuit d’insomnie, se rappelant le rendez-vous qu’il avait donné à ses camarades il glissa dans un sac une chemise, une paire de chaussettes, partit à six heures et se dirigea vers la gare de la rue Saint-Lazare, pour y prendre le premier train en destination d'Argenteuil.
A la même heure que lui, Raphaël se 1endait à l’atelier. La veille, il avait instruit son patton de l’absence qu’il comptait faire et du motif qui la néccssitait. Celui-ci lui avait donné carte blanche.
Ce digne homme se nommait Carmelet. Depuis plus de vingt-cinq ans, il s’était établi dans le quartier du Marais et habitait la rue Saint-Louis. Ses ateliers, situés dans la même maison, ocupaient dans une cour immense un vaste emplacement. Lui-même avait fait les frais de ce léger bâtiment et l'avait disposé à sa fantaisie.
Il jouissait d’une réputation intacte. Son habileté n’était pas moins connue que sa probité. En outre, il était le fils de se$ œuvres, adroit ouvrier lui-même, ce qui lui donnait sur ses employés une indiscutable autorité.
Aujourd’hui, M. Carmelet avait dépassé la cinquantaine. Il avait atteint l’âge où le corps est moins sou-
ple, l'esprit plus Paresseux, où le besoin du repos se fait
généralement sentir et devient le complément tout na-
turel d’une carrière laboricusement employée.
Malheureusement, il n'avait pas d'enfants. Or, c’était dans sa spécialité un véritable artiste que M. Carmelet. Dix fois il aurait pu vendre son fonds, dix fois il avait refusé, Parce que l’acquéreur ne lui présentait pas les garanties suffisantes.
Il mettait un certain amour-propre à ce dans les mains de son successeur, l’ancienne “ Maison Carmelet ” ne périclitât pas. Longtemps il avait cherché quelqu'un qui fût digne et capable, ou de lui succéder ou de le remplacer en cas d'absence, et d’alléger pour lui le fardeau pesant de la directio
Il n'avait Pas encore trouvé vriers, quand son attention fu homme qui était entré qdhez lui sez peu ordinaires.
Un beau matin, M. Carmelot vit pénétrer dans son bureau un grand beau 8arçon de dix-huit ans environ, élégamment mis, doué de manières exquises.
— Monsieur, dit-il, je me nomme Raphaël Desar- Caux, j'ai dix-huit ans et une bonne volonté que vous Pourrez mettre à lépreuve sans la lasser jamais, J'ai entendu beaucoup parler de votis. On m'a cité votre maison comme tenant la tête du Commerce dont vous VOUS ocCupez; on m'a dit aussi que vous étiez bon et généreux, que vous aviez conquis par l’unique fruit de votre travail la Position que vous occupez, c’est ce qui m’a enhardi à me présenter chez vous.
— Je suis infiniment flatté, monsieur de cette préférence, dit M. Carmelet. Avez-vous déjà quelques notions de l’art que vous désirez étudier ?
— Oui, monsieur.
que, même
n suprême,
ce merle blanc des out attirée par un jeune dans des conditions as-
suis di âié J
— Pourtant, vous n’avez jamais fait partie d’aucun atelier ?
— C’est vrai, monsieur, je ne suis encore qu’un apprenti. .
— Dans tous les cas, permettez-moi de vous le dire, monsieur, reprit M. Carmelet, vous avez là un goût étrange, et qui jure singulièrement avec l’homme que vous représentez! Comment diable ce goût vous est-il venu ?
— De la façon la plus simple du monde, monsieur, dit Raphaël en rougissant. Tout enfant, j'ai trouvé chez mon père un tour parfaitement installé, qui n’était pour lui qu’un meuble purement accessoire, et dont il ne se servait que'comme distraction. Je l’ai d’abord regardé faire, puis j’ai voulu faire comme lui. Guidé par son expérience, j’ai promptement atteint et presque dépassé mon maître. Alors, j’ai observé, j'ai étudié, j'ai lu...
— Et vous désirez vous perfectionner dans cet art difficile, acheva M. Carmelet. Eh bient monsieur, je n'ai pas de raisons pour refuser à un jeune homme de votre rang une faveur si minime. Il est rare qu’il ne se trouve pas chez moi un tour vacant. Venez, allez tant qu’il vous plaira dans mon atelier. Vous y trouverez, j'ose le dire, des modèles d’une façon irréprochable, que j’ai relevés moi-même avec le plus grand soin sur les originaux qui me sont passés par les mains. Car ce n’est pas comme concurrent que vous vous présentez, n’est-ce pas? Vous ne vous destinez pas à l’industrie, au commerce ?
— Hélas! no:, monsieur. Pas encore, du moins.
— Alors, monsieur, je me fie à votre parole. Vous êtes ici chez vous, continua M. Carmelet. Il va sans dire que je n’accepterai pour cette espèce d’apprentissage aucune rétribution. Si vous êtes satisfait de vos
relations avec mes ouvriers, des conseils que vous aurez reçus, Vous ferez largesse à l'atelier, selon que vous jugerez convenable...
— Mais monsieur, vous ne imavez donc pas compris ? fit Raphaël. C’est en qualité d’ouvrie que je sollicite l’honneur d’entrer chez vous, à
— Comme simple ouvrier! s'écria je négociant décontenancé,
— Monsieur, il ne faut pas trop se fier aux apparences. Je comprends votre étonnement, et je m’aperçois que j'ai commis involontairement une grosse faute, en me présentant sous le costume dont je suis revêtu, Cependant ce n’est Pas une raison pour vous d’en induire que je serais incapable de faire mon métier.
Assurément... non. -. balbutia le négociant.
— Mettez de côté tout respect humain, dit Raphaël, ne voyez en moi que le plus humble des solliciteurs. Je sais bien que je ne suis pas en état de figurer dignement dans votre atelier, mais j'ai le désir, l'ambition, le besoin d’y occuper Promptement une place honorable, et tout ce qu’il sera humainement possible de faire, vous le verrez, monsieur, je le ferai.
— Mon Dieu! monsieur, fit M, Carmelet fort ébran-
i rt gêné, je ne demande Pas mieux de vous rendre service: mais est-ce réellinent pour gagner votre vie que vous désirez tant entrer chez moi ?
— Pas, pour autre chose, monsieur,
— Vous espérez done faire fortune, un jour? demanda M. Carmelet, émerveillé.
— Pourquoi non? fit Raphaël. N’y êtes-vous pas arrivé ?
— Sans doute, mais au prix de quelle peine!
— Oh! je suis prêt à tout, monsieur, ne craignez rien, s’il ne s'agissait que de moi, peut-être aurais-je
moins de + et serais-je moins pressant; mais j'ai une mère...
— Que vous êtes forcé de faire vivre aussi, sans doute? fit l’honnête industriel, définitivement gagné par tant de résolution. Eh bien! monsieur, je ne suis pas homme à repousser semblable demande, quand il mest possible de le faire. Voilà qui est convenu. Vous entrerez chez moi quand bon vous semblera.
— Demain, monsieur, proposa immédiatement Raphaël.
— Demain, soit! Mais ne vous faites pas illusion! Je ne saurais vous alloucer d'avance telle ou telle paie. Je suis même matériellement obligé de la subordonner à votre savoir faire.
— C’est bien ainsi que je l’entends, monsieur.
— Puisque nous sommes daccord sur ce point épineux, continua M. Carmelet, venez vous mettre à l’œuvre dès demain. Je serai là, je vous installerai moimême. À la fin de la semaine, j'aurai jugé ce que vous savez faire et ce que vous pourrez gagner. Seulement, un simple conseil: ne vous présentez pas dans cette tenue. Elle est trop élégante, elle chequerait mes ouvriers.
— Oh! soyez tranquille, monsieur. J’ai déjà mes vêtements de travail, je les endosserai.
Ils se séparèrent.
Telles furent les étranges circonstances dans lesquelles M. Carmelet engagea son nouvel ouvrier.
Le lendemain Raphaël arriva, fort simplement vêtu, et, portant sous son bras un tablier de serge sojgneusement roulé. Sans plus tarder, son patron le mit à l’œuvre et le regarda travailler.
I1 fut excessivement surpris de ce qu’il voyait. Sans doute Raphaël n’avait pas l’expérience que donne seule une pratique assidue, mais il avait l’habileté et le goût.
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Au bout d’un mois, il était au courant de la besogne dont il était chargé et gagnait quatre francs par jour.
M. Carmelct n’était pas médiocrement étonné, Il avait la conviction que le Courage de ce jeune homme faiblirait devant l’aridité de sa tâche. Pas du tout. Un an ne s'était pas écoulé que Raphaël était devenu un des meilleurs ouvriers de l'atelier.
Accucilli d’abord avec défiance par ses camarades, il avait su répondre spirituellement à toutes les plaisanteries, mettre les ricars de son côté, se préier à ces infiniment petits services que comportent les devoirs de bonne camaraderie. En un mot, il s'élevait peu à peu, par le double effet de son activité et de sa supériorité intellectuelle.
Deux ans après, il gagnait ses six francs par jour et tenait la corde sur tous ses camarade, Ses connaissances variées, sa science du dessin, étaient Pour son patron des ressources précieuses. Déjà l’industriel ne dédaignait pas de le consulter. Plus d’une fois il avait reconnu la justesse des observations de Raphaël.
D’année en année, s’accrurent l’influence et l’habileté de cette précieuse recrue.
Après six ans d’un labeur opiniâtre, d’une vie exemplaire et qui ne s’était pas démentie un seul instant, M. Carmelet disait à qui voulait l'entendre qu’il possédait le meilleur ouvrier de Paris, si bon quil en remontrerait à lui-même, Carmelet !
Ce fut alors, et après des augmentations successives de salaire, qu’il songea à se reposer sur Raphaël du soin de diriger son atelier. Mais il était trop prudent pour abandonner d’un seul coup les rênes d’une autorité si étendue. Il voulait s’assurer par une longue épreuve que sa confiance était bien placée,
Il en arriva donc insensiblement et systématiquement à laisser à Raphaël la responsabilité de certaines affai-
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res, à lui confier la surveillance de l'atelier. 11 poussa la minutie de l'épreuve jusqu’à lui soumettre des projets absurdes, qu’il se scrait bien gardé de réaliser, mais qui offraient des apparences tentatives de bénéfices considérables.
Sans soupçonner qu’on le tâtait, Raphaël sortit sain et sauf de toutes ces épreuves, échappa à tous ces pièges.
Depuis plus d’un an, il était contre-maître de fait, lorsque M. Carmelet se décida enfin à lui confier officiellement ce titre en présence de tous ses ouvriers.
Ce n’était pas le comble de la fortune pour Raphaël, mais c’était une juste, douce et fructueuse récompénse de son travail, puisque son patron lui avait assuré le jour même de cette nomination un dixième dans les bénéfices.
Le lendemain du jour où il avati reçu la visite de Berthe, Raphaël se rendit à l’atelier comme à l’ordinaire: Sa mise était plus soignée que de coutume; les ouvriers le remarquèrent ct l’en raillèrent doucement.
A ces plainsanteries il ne répondit rien, tant il avait peur de trahir sa joie.
Vers neuf heures, il donna l’ordre à un ouvrier de prendre une charrette à bras et de le suivre. L'atelier crut comprendre alors pourquoi le contre-maître était si bien mis; il allait “en ville.” On supposa dès lors qu’il se rendait chez quelque riche personnage.
À dix heures précises, Raphaël s’arrêtait devant le numéro 82 de la rue Sainte-Anne, montait au troisième étage et sonnait à la porte de M. de Savenay.…
Marguerite l’introduisit auprès de son maître.
C’était un homme de cinquante ans, dont les épais cheveux grisonnants étaient séparés par une raie bien fournie. Il portait la moustache ct les longs favoris à PAnglaise. Son visage clair, osseux, sillonné de quelques rides, indiquait une santé robuste que l’âge n’avait
pas altérée. Le regard franc, mais un peu fier et dédaigneux, se posait froidement sur les personnes en face desquelles il se trouvait. Le nez, légèrement aquilin, fin et correct, retombait sur une bouche aux lèvres un peu minces, qui surmontait un merion carré, fortement accusé,
L'ensemble de ce visage, on le voit, rväait une DAre faite tranquillité de cœur ct d'esprit, inv volonté froide et bien arrêtée, et une certaine {4rt6 bien cv ral plus cée : on en jugera par les événeni:
La tenue de ce personnage repondai: x vett: physionomie calme et sérieuse ; elle était sa ore, vropre, exempte de toute recherche, mais non pas de tonte élégance.
Il adorait sa fille, la trouvait belle, boune, distinguée, et ne lui reprochait qu’une chose: c'était l'éduaction qu’elle avait reçue,
Par suite des revers qui l’avaient dépouillé lde sa fortune, il avait été obligé de la mettre dans un pensionnat —- pensionnat qu’il avait choisi du reste avec le plus grand soin, mais enfin hanté par les jeunes filles de la petite bourgeoisie, en raison de l’honnête modicité de ses prix.
Là, Berthe avait puisé des idées tout autres que celles dont son père l'aurait imbue, s’il avait été en son pouvoir de la diriger. Aussi reprochaït-il à cette enfant d’avoir trop oublié qu’elle était fille d’une race qui, à toutes les époques, avait défendu de son épée et de son sang les droits de la légitimité, de confondre un pen trop dans une estime uniforme les différentes classes qui composent forcément l'élément social, mais, qui selon lui, ne devaient précisément se confondre jamais. ï
< Pour faire une salade, disait-il, il faut de Vhuile et du vinaigre, je le reconnais; mais l'huile et le vinaigre
ne se mélangeront jamais. Il en est de même de la société. ?”
Berthe prétendait que la distinction est le fruit de l'éducation bien plus que de la naissance, et affirmait avoir rencontré des gentilsommes qui étaient de vrais goujats, et des manants qui étaient de vrais gentilshommes.
À part ce terrain glissant, sur lequel l’un et l’autre évitaient de se rencontrer, le père avait pour la fille une adoration sans bornes. Elle était son dernier et unique amour, le seul lien qui le rattachât à la vie. Pour elle, il aurait tout fait, excepté trahir ses croyances ou compromettre son nom dans une industrie quelconque.
Lorsqu'il vit entrer Raphaël, il ge leva, et sans la moindre hésitation, lui tendit la main.
— Entrez donc, mon cher, dit-il avee un sourire, je vous attendais. Berthe m'avait prévenu de votre visite.
Après un moment de silence, pendant lequel il offrit un chaise au jeune ouvrier, il porusuivit avec un peu d’embarras ;
— Figurez-vous, mon cher, que je n'aurais jamais songé à vous déranger, si ma fille et mon tapissier ne m'avait conseillé de m'adresser à vous. Il ne s’agit que d’un pied de table à tourner, vous le savez déjà, mais il paraît qu’il n’y a au monde que la maison Carmelet pour en faire un semblable, et que la dépense dé- ‘passera de beaucoup ce que je croyais. Or, je ne suis pas riche, vous le savez mieux que personne,
— Que la question de prix ne vous préoccupe pas, mon cher monsieur, interrompit Raphaël. Rien ne presse, n'est-ce pas? je vous demanderai donc la faveur de faire moi-même cette besogne, à mes moments perdus.
Le gentilhomme rougit légèrement.
— C’est vrai! s’écria-t-il d’un air dégagé. Vous
êtes passé maître! La maison Carmelet, c’est vous. N’êtes-vous pas quelque chose comme associé là-dedans ?
— Associé, non. Intéressé, je ne dis pas.
— Bref, je me souviens que ma fille m’a touché deux mots à cet égard. Eh bien! mon cher ami, je vous en félicite. Vous avez fait preuve d’un courage que beaucoup de jeunes gens à votre place n’auraient pas eu, dont j'ai manqué, moi tout le premier, quand votre coquin d’oncle m’a volé.
Raphaël fit un mouvement ct fronça le sourcil.
— Oh! pardon, reprit M. de Savenay. Je viens de manquer à toutes les convenances. Je ne puis pas oublier, en effet que M. Desarceaux, votre père, a pris mon parti contre Morinval, que sa sœur, votre mère, l'a renié, et que, peut-être, vous-même êtes dans la situation déplorable où je vous vois pour avoir embrussé ma cause; mais que voulez-vous?.,. (Cest plus fort que moi. Toutes les fois que je pense à ce miséra... à ce monsieur, je perds même le sang-froid, qui est pourtant ce que je possède -au suprême degré.
— Croyez, dit Raphaël, que, de mon côté, ce souvemir est un des plus douloureux que j’ai conservés.
— Je n’en doute pas, fit le gentilhomme. ixcusezmoi donc de l’avoir ravivé et revenons à notre table.
—dJe vais la faire enlever, proposa Raphaël; jai amené un ouvrier qui attend vos ordres.
— Merci, répondit M. Savenay après un instant d’hésitation; mais jai autre chose encore à vous demander.
— Je vous écoute, dit Raphaël avec surprise.
— Vous avez, n’est-ce pas, une grande habitude de tous ces meubles-là ?
— En effet, il m’en passe beaucoup par les mains.
— Et vous en connaissez les moindres secrets, les plus industrieuses combinaisons ?
— Moins peut-être qu’un ébéniste, mais assez bien.
— Alors, en même temps que vous emporterez la table, emportez donc aussi le cabinet.
— À-t-il également besoin de quelque réparation urgente ? :
— Non, mais je désirerais que vous l’étudiassez dans ses moindres recoins.
— Volontiers. Croyez-vous donc qu’il renferme quelque compartiment qui aurait échappé à vos recherches ?
— Je n’en sais rien, mais j'espère toujours...
— Quoi? demanda Raphaël, de plus en plus étonné,
— Retrouver mon reçu.
— Quel reçu ?
— Celui de Morinval, parbleu !
— Ah! oui, fit Raphaël avec incrédulité.
— Vous comprenez, mon cher, reprit le gentilhomme sans se déconcerter, que mon père n’a pu ni déchirer, ni brûler, ni perdre un reçu de 400,000 francs! Donc ce reçu doit se trouver quelque part.
Raphaël sourit imperceptiblement,
— Vous ne me croyez pas, continua M. de Savenay. Qui sait? Vous me Prenez peut-être pour un monomane. Eh bien! monomane, soit! Savez-vous ce qui développe de jour en jour en moi cette monomanie, ce qui fait que je recherche ce reçu avec une nouvelle ardur ?
— Pas encore, répondit doucement le jeune ouvrier.
— C’est que je suis père, mon cher ami: c’est que ma fille a dix-huit ans, c’est qu’elle est belle, que je songe à la marier et que je n’ai pas de dot à lui donner.
— Ah! fit Raphaël en pâlissant.
— Oui, mon cher. Comprenez-vous à présent? Si je retrouvais ce reçu, il me serait loisible d'attendre et de marier Berthe à son goût, tandis que, si je ne le retrouve pas, je serai forcé de la donner...
— À qui done? interrogea Raphaël avec un horrible serrement de cœur et d’une voix trembiante.
Le gentilhomme releva la tête ct regarda fixement l’ouvrier. Son trouble ne Jui avait-il pas échappé? 1] n’en laissa rien paraître, mais au lieu de répondre directement à la question de Raphaël, il continua plus froidement :
— 11 serait possible que mon père eût serré ce papier précieux dans un tiroir invisible de quelque meuble, peut-être de ce cabinet. Ayez donc la bonté de Je bien examiner et de vous assurer que mes conjectures ne sont pas fondées, au moins en ce qui le concerne.
— Je ne munquerai pas, mon cher monsieur, dit Raphaël en se levant.
Au même instant la Porte s’ouvrit, et Berthe montra sa jolie tête blonde ébourifrée,
— Le déjeuner de ces messieurs est servi, dit-elle,
Raphaëi croyait avoir mal entendu. Il regardait alternativement Bertlie et son père, comme pour attendre de lun ou de l’autre la confirmation de ces paroles.
Il y eut, en effet, chez Ie gentilhomme. un moment d'hésitation, assez long pour que Raphaël continut vers là porte son mouvement de retraite.
M. de Savenay sentit alors qu’il fallait se tirer le plus galemmant possible de cette situation embarrassante.
— Eh bien! où allez-vous donc? dernanda-t-il à Ra- Phaël. N’avez-vous Pas entendu ce que ma fille vient de “ous annoncer? Notre déjeuner est prêt.
— Je vous remercie, monsieur, et je remercie plus particulièrement mademoiselle Berthe 1e cette bonne pensée, Elle me rappelle qu’il fut un temps où je m’asseyais fréquemment À votre table; mais aujourhui il me serait impossible de le faire avec la même liberté d'esprit.
— Pourquoi donc? demanda Berthe, que ce tergiversations poussaient à bout.
— Parce que je ne dépens pas absoluynent de moi, répondit Raphaël, parce que je n’ai pas prévenu M. Carmelet et...
— Bon! fit Berthe. Pour une fois M. Carmelet se passera bien de vous pendant une heure.
— Certainement, dit M. de Savenay qui avait pris la main de Raphaël. Nous ne changerons donc rien, quoi que vous fassiez, à ce dont nous sommes convenus.
À ces mots, il se dirigea vers lantichambre, où se trouvait l’ouvrier que Raphaël avait amené.
— Mon ami, fit-il, vous direz à votre patron que j’ai retenu M. Desarceaux à déjeuner, malgré lui et malgré toutes les bonnes raisons qu’il m'a données pour s’en dispenser. N’y manquez pas, je vous prie.
Puis il referma la porte.
— Allons! à table, reprit-il en frappant familièrement sur l’épaule de Raphaël.
Celui-ci avait bie nenvie de s’en défendre ; mais Berthe, pendant que son père donnait ses instructions à louvrier, lui avait adressé un regard tellement suppliant qu’il n’eut plus le courage de résister .
Il prit place entre le gentilhomme et sa fille.
Sa vue éveilla mille souvenirs enfouis dans la mémoire un peu oublieuse de M. de Savenay.
— Ah! soupira-t-il. Qu'il y a longtemps que nous ne nous sommes assis à la même table! Vous rappelezvous? Votre père se mettait ici, votre mère ge plaçait là, près de moi, tandis que vous et Berthe, enfants espiègles et joueurs, vous dévoriez les fria:dises que Marguerite préparait pour vous...
Il étreignit dans sa main son front brûlant.
— Oui, il y a longtemps, reprit-il. ]1 y a au moins.
— Huit ans, fit Raphaël en hochant la tête.
— Déjà! dit le gentilhomme devenu soucieux, C’est
vrai. Vous étiez Presque un jeume homme quand ma fille vint au monde: vous aviez, je crois...
— Huit ans, dit encore Raphaël.
— Vous avez done vingt-six ans? interrogea M. de Savenay avec um peu d’étonnement.
— Mon Dieu! oui, monsieur.
— Est-ce possible! Et moi qui vous ai presque vu naître! Je vous vois toujours enfant, tel que vous étiez quand mon père renoue avec Je vôtre des relations depuis longtemps interromipues, quand ce gredin de Morinval me joua le tour gme vous savez... Vous ne vous rappelez pas vous, mon cher ami, le désespoir qui s’empara de moi, lorsque je vis ma ruine consommée sans espoir.
— Je m'en souviens au contraire parfaitement, monsieur. “On ne prenait pas garde à moi à cette époque, On éausait impunément de tout devant moi. C’est en ma présence que men père eut avec Morinval, son beaufrère, cette explication qu’il vous a sans doute racontée. Je vois encore le visage indigné de M. Desarceaux, le sourire froid et cynique de Morinval.
— Je dés rendre à vos parents cette justice qu’ils ont sacrifié à ma cause leurs affections, leurs liens de famille même. S'ils avaient réussi encore... s'ils avaient attendri ce cœur de roche... mais non! Au mépris de la justice, le scélérat garda traîteusement le dépôt confié à sa loyauté.
M. de Savenay était ému. À mesure qu’il retraçait à grands traits cette histoire du passé, il reportait sur Raphaël un regard plus doux, plus paternel.
- Il y a des instants, reprit-il, où l’on doute de ses lus fermes croyances, où l’on se demande à quoi songe 1 justice de Dieu. Ainsi, voilà deux hommes: l’un, votre père, la probité incarnée, lc laborieux commer-
Gañt; l'autre, Morinval, le louche agent d’affaires, la mauvaise foi personnifiée. Ils ont le même âge, ils ont devant eux l'avenir, qui doit récompenser l’homme honnête, qui doit châtier le coupable. Eh bien! non. Le Premier est ruiné par un de ces coups imprévus qui foudroyent les âmes les plus vigoureusement trempées, il meurt de désespoir, de chagrin, de honte; le second, au contraire, voit fructifier entre ses mains le fruit de ses rapines, i! prospère, il se retire en paix dans une élégante villa, il vit entouré de flatteurs, au sein de l’abondance et de la quiétude. C’est étrange, n’est-ce pas ?
— C’est cruellement vrai, dit Raphaël, Que de fois cette même pensée m’est venue !
— Heureusément, continua le gentilhomme, que l’adversité vous a trouvé debout et tout armé ; Sans cela, que serait devenue votre pauvre mère? Ah! écoutez: je l’ai dit assez de fois à Berthe pour pouvoir le répéter devant vous, mon cher Raphaël, vous avez donné la mesure d’un admirable courage! Quand je vous ai vu dépouiller l’élégant jeune homme que vous étiez alors Pour ceindre le tablier de tourneur, je vous ai envié cette force d'âme. Oui, sur lhonneur! tout gentilhomme de vieille souche que je sois, vous m’avez fait rougir. Je sentais que la véritable grandeur, la véritable noblesse, devrais-je dire, était en VOUS, qui vous releviez pour la lutte, quand moi, je m'étais drapé stérilement dans mon malherr.
Raphaël haissa les Yeux. Rien ne pouvait le fatter davantage cependant que cet éloge désintéressé prononcé par le père en présence de sa fille, qui l’écoutait dans un muet ravissement.
— J'avais cru d’aberd, je me vous le cache pas, que cette résolution serait au-dessus de vos forces, poursuivit M. de Savenay. Ce n’est dons pas sans une allé. gresse profonde que j'ai appris hier par ma fille la nou-
cula tren
aux
de M
bénéf
dix-h1
vorte
velle positon que vous avez conquise dans la maison Carmelet. Vous voilà Pour jamais à l'abri du besoin.
— Je l'espère! fit Raphaël.
— Ÿ at-il indiscrétion à vous demander ce que vous rapporte cette position ?
— Aucune, mon cher monsieur. Mon titre de contre-maître et mon travail personnel me rapportent dix francs par jour. Quant au dixième que M. Carmelet m'a spontanément attribué dans les bénéfices, je ne saurais rien préciser avant la fin de l’année : mais, en cal- Glant sur le dernier inventaire, ces bénéfices sont de trente-cinq mille francs environ. .
— C'est-à-dire trois mille cinq cents francs à ajouter aux trois mille six cents que vous gagnez! s’écria le zentilhomme au comble de la surprise,
— Oui, monsieur.
— Mais alors vous voilà plus riche que moi! fit M. de Savenay stupéfait.
— Moins le capital, fit observer Raphaël en souriant. Ur. si je l’avais, ce capital, je pourrais acheter le fonds de M. Carmelet, qui ne demande qu'à le vendre, et Jes bénéfices seraient pour moi tout entiers.
— Est-ce que vous y songez ?
— Moi? répondit Raphaël. J'ai à peine quinze ou dix-huit cents francs déconomie.
— Et combien faudrait-il pour acheter le fonds de vorie Carmelet ?
— Cent mille francs, peut-être... plus vingt ou “ingt-cinq mille francs davance pour solder les ouvri- ®. pour attendre les rentrées...
— Ainsi, avec cent vingt mille francs, vous croyez fe l’on pourrait faire face à tous les besoins ?
— Et haut la main, répondit Raphaël.
Eh bien!. je vous disais tout à l’heure que vous &tiez un homme, fit brusquement M. de Savenay, je vais
. à iuv
vous prouver que cette opinion est profondement ancrée dans mon esprit.
Raphaël et Berthe levèrent sur le gentilhomme 1n regard surpris.
— Je suis las, reprit M. de Savenay, de vivre chichement comme je le fais depuis plus de dix-huit an: Jusqu’ici je m’étais contenté mesquinement de mes cin ou six mille francs de rentes. Aujourd’hui, pour je raisons « « je vous exposais avant que ma fille vint nous cherche. je voudrai accroître ce soi-disant bien-êt::, qui nt en somme qu’une série de privations incessantes. Eh bien! je finis par croire qu'avec un capital r»lativement inférieur, de la bonne volonté et de Panteiligence, le commerce peut, en effet, rapporter de gros «ividendes.
Il est vrai qu’il faut des aptitudes toutes spéciale:, qu’on ne les acquiert qu’à la suite d’une longue exhirience, et que cette expérience représente par elle-même un second capital. Or, j'ai le capital, mais je n'ai pas l'expérience ; vous, vous avez l'expérience et vous n'avez pas le capital.
Unissons ensemble ces deux forces, et partageons le: bénéfices qui résulteront de ces deux forces combinés,
— Mais c’est une association que vous me propo:e! se récria Raphaël stupéfait.
— Pas autre chose, dit froidement le gentilhomnie.
— Coment, mon cher monsieur, vous voulez vous mettre dans le commerce, vous!
— Un instant ! fit vivement M. de Savenay. Je veux me mettre dans le commerce, oui, mais à la condition que je n’y serai pas intéressé autrement que comme bailleur de fends, que mon nom ne figurera aucunement dans la raison sociale, que je ne serai pas aticint dans mon honneur par une de ces Catastrophes imprévues dont votre père a été si malheureusement victime.
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— Je comprends, dit Raphaël, vous ne voulez aventurer que votre argent. ,
— Vous l’avez dit, mon cher ami. Voyez si ces conditions vous conviennent, ct jugez de la confiance que j'ai en vous. Je vous laisse carte blanche pour débattre le prix d’achat, pour determiner le mode de payement, pour manier le fonds de réserve. Etes-vous content ?
L’œil de Raphaël s’anima d’une lueur d’espérance, mais cette lueur :'éteignit presque aussitôt.
Le gentilhomme croyait franchement que le jeune ouvrier allait bondir de joie. Aussi fut-il très étonné de le voir hésiter d’abord, puis se rembrunir, puis hocher gravement la tête.
— Comment ? demanda-t-il d’un ton de dignité bles-sée, Ma proposition ne vous séduit done pas ?
— Au contraire, mon cher monsieur, elle me séduit si fort que je me fais violence pour la repousser, alors que je l’accepterais peut-être de tout autre que vous.
— Ah! Et pourquoi cette singulière préférence ?
— Parce que je vous connais, répondit Raphaël, parce que je sais que le capital que vous mettez à ma disposition est votre unique ressource, et que je ne voudrais as vous le faire perdre et en dépouiller votre fille.
— Comment? balbutia M. de Savenay qui ne comrrenait plus.
— Oui, mon cher monsieur, fit gravement Raphaël, j'ai des pressentiments effrayants. Sur quoi reposent récisément ces appréhensions? Je serais fort en peine de le dire, mais il me semble que cette année de grâce 1870 sera témoin de choses néfastes.
- Allons donc! s’écria le gentilhomme en haussant es épaules.
— Oh! je n’ignore pas que je vais passer à vos yeux Pour un trembleur; mais, mon cher monsieur, je vis
dans une sphère que vous ne connaissez pas, je suis en contact. quotidien avec des ouvriers, je .es entends cuuser, je les vois agir, et je suis épouvanté de ce que j'entends, de ce que je vois.
Cela vous paraît singulier, mon cher monsieur, que je vous entretienne de choses semblables au sein du calme le plus grand, du règne le plus prospère en app. rence. Je conviens, en effet, que c’est un langage lizarre, Mais vous savez bien à quoi tiennent les de:ti. nées humaines.
Vous avez des rentes, monsieur de Savenay, gardez vos rentes: Elles sont restreintes, tant inieux pour vous! Vous avez plus de chance d’être respecté par l'ouragan. Si, lorsque ce vent de tempête aura soufili, nous sommes encore debout, si vous me témoignez la même confiance, nous reprendrons cette conversation oi nous l’avons laissée, à moins que, séduit par d’autres industriels, plus confiants que moi dans l’avenir, vous n'ayez disposé déjà de ce qui constitue aujourd’hui le patrimoine de votre enfant.
Raphaël se tut et jeta un regard sur le gentilhomme.
M. de Savenay était absourdi. Pour que le jeune ouvrier eût refusé les offres avantageuses qui venaient de lui être faites, il fallait, en effet, que sa conviction [üt bien profonde. Sans doute Raphaël exagérait ses terreurs, mais il Y avait nécessairement du vrai dans ce qu'il avait lit. Aussi le gentilhomme était-il ébranlé.
— Eh bin! soit! fit-il. Nous en reparlerons. ..
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