‹ Les Écumeurs de rivières [microforme]Chapitre 7 sur 17 · LE LS · texte numérisé non relu

LE LS

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son père, avait achetée à Paris en revenant de l’émigr: tion.

Ces ventes étaient effectuées ;le prix venait d’en êtr versé dans les mains de Morinval, quand éclata la rvolution de 1830.

En voyant entrer chez lui le baron Henri de Savenay, Morinval ouvrit sa caisse; mais le gentilhomme l’arrêta d’un geste.

— Non, dit-il, je n’ai pas besoin de mon argent pour le moment. Il se prépare un mouvement en Vendée en faveur de la duchesse de Berry; mon devoir est d' prendre part. Déjà je viens de faire partir pour (i+nève ma femme et mon fils Hector; je leur ai confié mes titres de rentes, je ne garde sur moi qu’une somme de cent mille francs, dont j'espère même n’avoir pas besoin. Placez done de la façon la plus avantageuse les quatre cent mille francs que vous avez encaissés pour moi, touchez-en les revenus, et faites-les moi parvenir à l’endroit que je vous indiquerai. Dans quelques temps, nous aviserons à une destination quelconque de mes capitaux.

Morinval écoutait silencieusement, approuvant de la tête et recueillant les instructions qu’il recevait.

— Tout ce que je vous demande, ajouta le baron. c’est de me faire un reçu semblable à celui-ci.

A ces mots, il tendit à l’homme d’affaires un papier, sur lequel était griffonné le brouillon dont celui-ci prit lecture à haute voix. Il était ainsi conçu:

“Je soussigné, Charles-Amédée Morinval, avocat, reconnais avoir reçu à titre de dépôt, du baron Henri de Savenay, la somme de quatre cent mille francs, dont le placement est confié à mon expérience, Je m’engage à restituer cette somme dans le courant de l’année qui suivra la première réclamation, soit à lui-même, soit à ses héritiers, sans que de ma part il puisse être aroné

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d'aucun délai de prescription, pour le cas où des cçirconstances imprévues empêcheraient ces réclamations de se produire en temps utile. ”

Morinval avait fait cette lecture lentement, en pesant Pun après l’autre chacun des engagements qui lui étaient imposés, comme un homme qui veut bien se pénétrer des obligations qu’il contracte.

Sans doute ce reçu lui parut fort bien conçu, car, sans la moindre observation, il prit une feuille de papier timbré, saisit sa plume, et copia avec une scrupuleuse exactitude le brouillon qui lui était soumis. Enfin, après avoir collationné, il data, signa, et remit au baron cet écrit non moins clair qu’explicite.

Contre son habitude en matières d’affaires, le gentilhomme le relut d’un bout à l’autre avec al même religicuse attention que l'avocat y avait apportée, et le glissa dans son portefeuille.

Cela fait, il salua, sortit et se rendit ep Vendée. Il n'entre pas dans le cadre de ce récit de le suivre dans toutes les phases de cette inutile expédition. En 1831, il était installé en Suisse, à Vevey, où il avait rejoint sa femme, son fils et trois ou quatre émigrés qui, comme lui, avaient fui la France, pour ne pas assister au tricruphe de la branche cadette.

Il écrivit à Morinval. Celui-ci fit mieux que répondre; il vint rendre visite à son client, lui mit sous les veux les titres qui représentaient le capital employé. Ces quatre cent mille francs avaient été placés par lui à des conditons si avantageuses, le baron fut si satisfait de lintelligence de avocat, qu’il ne voulut rien changer à ce qui avait été fait. Il continua donc sa confiance à Morinval, qu’il chargea d’administrer comme par le passé, et qui lui fit toujours très régulièrement parvenir les arrérages et les revenus.

Quant au baron, il ne voulut pas rentrer en France,

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attendit des temps meilleurs, et se montra à Frosldorff, dont il était peu éloigné, avec la régularité d'un courtisan de l’ancien régime.

Il atteignit ainsi l’année 1848. Sa joie fut immen.r en voyant tomber la branche usurpatrice des droits de son aînée. Il n’avait pas prévu la République.

Aussi, effrayé par ce mot de République, qui avai dévoré une première fois tout lavoir de sa famille. : s’aventura à venir jusqu'à Paris, pour réaliser les qui tre cent mille francs qu’il y avait laissés.

Quand il s’informa de Morinval, il apprit que son ancien homme d’affaires était archi-millionnaire, qu'il labitait dans le quartier Beaujon un hôtel à lui, qu'il avait chevaux, voitures, domestiques, qu'enfin il menu un train d’ambassadeur.

Cela n’imposa pas au baron, qui se rendit chez Morinval.

Il ne trouva point chez l’avocat enrichi Paccuil plein de déférence qu’il recevait autrefois. Morinval fut poli. Il pria le baron de vouloir bien s’adresser à son fils, qui était avocat comme lui, à qui il avait cédé son cabinet et sa elientèle, ct qui était tout disposé, disait-il, à remplir les engagements que son père avait pris.

Cela suffisait à M. de Savenay. Il se présenta chez Morinval fils, en qui il rencontra uu homme oh:équeux, tout farci de protestations serviles.

Le gentilhomme réclama durement et simplement -es quatre cent mille francs; mais le fils avait été enctriné par le père, dans l’intervalle. Après avoir déclaré d’abord que les Mornival n’avaient qu’une parole, il ouvrit son cartonnier à la lettre S et en tira un dossier, qu’il feuilleta jusqu’à ce qu’il eut mis la main sur un morceau de papier blanc, jauni par le temps, et insignifiant en apparence.

— Voici, dit-il alors, le brouillon du reçu que vous avez rédigé vous-même il y a vingt ans. Ayez l’extrême bonté d’en vrendre connaissance.

Et il s’inclina avec une politesse légèrement ironique.

Le baron se rappelait parfaitement la teneur du reçu qu'il avait préparé. D'ailleurs il avait en poche celui que Morinval père avait copié sur le modèle,

Il ne daigna done pas jeter les veux sur la fouille de paier que lui tendait l’homme d'affaires,

— Eh bien! fit-il en se croisant les bras.

— Puisque monsieur le baron a si bonne mémoire, il y a une clause du reçu qu'il ne peut pas avoir oubliée, dit Morinval.

— Laquelle, je vous prie ?

— C’est celle dans laquelle il est dit que cette somme de quatre cent mille francs - sera restituée dans le courant de l’année qui suivra ia première réclamation.

— En effet, je me souviens.

— À la bonne heure! Alors, monsieur le baron a certainement voulu prévoir, par cette clause, le cas où mon père ”’*urait pas quatre cent mille francs à lui verser du : : an lendemain. Or, c’est précisément ce qui arrive. Nous n“avons pas, nous n'avons jamais, et il est rare même que personne ait pareille somme en caisse,

— Mais vous en avez les titres en valeurs mobilières, fit observer le baron. Votre père me les a montrés jadis.

— Sans doute, monsieur, mais si nous vendions ces valèurs pour vous rembourser, nous perdrions près de moitié sur le chiffre de l'obligation, et vous ne voulez pas nous ruiner .

— Eh! je ne vous demande pas de vendre, répliqua le gentilhomme, que la colère commençait à gagner.

Remettez-moi ces titres avec leur bordereaux d'achat, et je vous les reprends au prix que vous les avez payés. C’est, done moi qui perdra la différence entre le prix d'acquisition et celui qui est coté à la Bourse.

— Je vous comprends, monsieur, dit Morinval en se redressant fièrement; mais une semblable opération serait en contradiction choquante avec notre manière d’agir habituelle. Nous vous devons quatre cent mille francs, monsieur, nous vous rendrons quatre cent mille francs.

-- Malgré moi? C’est trop fort! s’écria le baron à bout de patience.

— Malgré vous, sil le faut, oui, monsieur, répondit l’homme d’affaires sans se déconcerter. Il me semble, continua-t-il d’un air pincé, que vous devriez nous savoir gré de notre délicatesse.

— Je ne vous ai aucun gré de quoi que ce soit, dit le gentilhomme qui se contenait à grand’peine. Je vous ai confié ma ‘ortune; vous l’avez administrée, c’est vrai, mais vous avez prélevé, tous les semestres, sur mes revenus, les honoraires qui vous étaient utis. Par conséquent, je ne vous ai pas d'obligation. Rendez-moi mes titres et que tout soit dit.

— Puisque monsieur le baron le prend sur ce ton-là, fit doucement Morinval, je me sens plus à l’aise pour lui répondre. C’est aujourd’hui le 30 avril 1851, je ne rendrai les quatre cent mille francs que le 29 avril 1852. J’ai un an de répit pour faire cette restiution, je le réclame.

Le baron se leva, pâle de courroux, jeta sur Morinval un regard menaçant, et s’éloigna sans prononcer un mot.

Il revint à Vevey, bien décidé à y passer l’année qui allait s’écouler avant l’époque du remboursement de sa créance.

— Je

Son fils Hector était marié depuis deux ans à une jeune fille de noblesse française, émigrée comme lui, fort jolie, très distinguée, admirablement élevée, mais qui ne lui avait guère apporté plus de quarante mille francs de dot.

Le baron raconta à son fils comment Morinval avait accueilli ses réclamations et le mit au courant de ce qu'il avait fait.

Il était évident pour lui que l’homme d’affaires n°avait plus en portefeuille les titres qu’on lui demandait. Sans doute, pressentant la Révolution, il les avait convertis en espèces, ct, avec cet argent, trafiquait à la Bourse,

— Décidément, conclut le gentilhomme, ce Morinval est un plat coquin. Je me tiendrai sur mes gardes.

Il ne se trompait pas dans ses conjectures.

Alfred Morinval, fils et successeur de Charles-Amédée Morinval, avait eu une jeunesse passablement accidentée.

D'une intelligence médiocre, pazesseux à l'excès, gourmand, sensuel, pourvu richement de la plupart des péchés capitaux, Alfred sut longtemps dissimuler, mais la bombe éclata enfin. Ses créanciers assaillirent sa porte. Tailleurs, marchands de nouveautés, bijoutiers, restaurateurs, se présentèrent tous à la fois chez Morinval.

Le père paya tout, mais il résolut de couper le mal dans sa racine.

Après avoir expressément défendu à ses fournisseurs de ne rien livrer à crédit à M. Alfred, il se mit en quête, loua, rue des Postes, une petite chambre qu’il meubla, ct fit comparaître son fils à la barre de son bureau d’acajou.

— Mon cher ami, lui dit-il, tu es seul de mes enfants dont j'aie encore à m'occuper. Ta sœur aînée est ma-

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riée, et bien mariée depuis six ans; mais toi, tu n’es rien encre. Or, tu as abusé de ma confiance, tu as fait semblant de travailler ton droit, et tu n’as pas encore passé un seul examen, ça ne peut pas durer; ou si cela dure, cela sera tant pis pour toi.

Alfred écoutait, tout contrit, l’arrêt que son père allait prononcer.

— À dater d'aujourd'hui, reprit le père, je ne veux plus te voir. Tu habiteras rue des Postes une chambre que j’ai louée et meublée pour toi, et tu viendras chercher tous les jours, chez le concierge, cinq francs, qu’il reeevra l’ordre de te donner. Maintenant, n’essaie par aucun moyen de m'attendrir, ce serait peine perdue. Ma porte ne te sera ouverte que le jour où tu n’apporteras ton diplôme de docteur en droit. Ce jour-là je te cède ma clientèle, ce qui représente au bas mot quarante mille francs de revenu par an, qu’il dépendra de toi d'augmenter.

Pour conquérir ce titre de docteur, je t’accorde cinq années, pas une de plus. Passé ce délai je te préviens que je vends mon cabinet à qui voudra me l’acheter.

À ces mots, Morinval sonna son domestique.

— Avez-vous préparé la malle de M. Alfred ? demanda-t-il.

— Oui, monsieur.

— Très bign. Conduisez M. Alfred à l’adresse que vous connaissez. Installez-le dans sa chambre, et revenez promptement. J’aurai besoin de vous dans une heure.

Il fit un geste. Le domestique s’éloigna.

Alfred le suivit, la tête basse. Il savait bien qu’il n’y avait rien à répliquer.

Une demi-heure après ,il arrivait rue des Postes .

La vue de cette mansarde lui donna le frisson. Il} avait bien de quoi, vraiment.

Pourtant il connaissait le caractère inflexible de son père. Il fallait se résigner, vivre à ne rien faire des cinq francs per jour qui lui avaient été promis, ou conquérir le cabinet d’affaires et les revenus énormes- qu’il rapportait.

Assurément cette perspective était tentante et méritait bien ce douloureux effort. Mais pendant ces cinq années, quelle vie de privations!

Alfred, rêveur, ac ablé, ouvrit machinalement sa croisée, et contempla tristement l'horizon de toits et de tuyaux de cheminées qui s’étendait devant lui. Il allait se retirer avec dégoût, lorsqu’à dix mètres de lui, par la fenêtre d’une mansarde coquettement encadrée de gobéas, de capucines et de pois de senteur, il aperçut un frais visage de jeune fille.

Au lieu de refermer sa croisée, Alfred la laissa ouverte. Cette jeune fille avait les cheveux châtains, les yeux noirs bordés de longs cils, le nez fin, la bouche rose, les lèvres rouges comme une cerise, la taille bien prise, les mains blanches et le teint éblouissant de frafcheur.

— Tiens! tiens! pensa Alfred, voilà de quoi passer moins seu] ma vie d'étudiant.

Par le concierge, qui faisait son ménage, Alfred apprit que cette jeune fille se nommait Marianne Martin, quelle était lingère et qu’elle ne recevait personne. Donc elle avait résolu ce problème si difficile: elle vivait de son travail.

Comme elle demeurait sur le même carré que lui, il la rencontrait souvent, Il Ja saluait, échangeait avec elle quelques phrases banales, guettant sans cesse l’occasion qui ne se présentait pas d’entrer avec elle en relations plus amicales.

Pendant ce temps, Pour se désennuyer, il travaillait, profitait des inscriptions qu’il avait prises pour passer

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ses premiers examens. Enfin le moment arriva de passer sa thèse.

Il choisit pour sujet la propriété immobilière. C’était en effet ce qui l’intéressait le plus au monde. Après l'avoir rédigée, il la soumit à l'approbation paternelle.

Morinval qui était devenu riche qu’à force de travail, qui était instruit, qui savait, et qui, en dehors de cette ronerie toute spéciale aux hommes d’affaires, avaît réellement quelque chose dans la tête, lui renvoya sa thèse revue, corrigée et considérablement modifiée.

Alfred fut enchanté. De l’œuvre filandreuse qu'il avait rédigée à grand’peine surgissait, grâce à ces Corrections, une brochure lumineuse, claire, pleine d’aperçus nouveaux, d'interprétations inattendues. Cette thèse imprimée distribuée, fit quelque bruit à l’Ecole de droit.

On ne pouvait pas supposer qu’Alfred se fût adressé à son père, puisqu'on les savait brouillés ensemble. L'honneur lui en revint done tout entier.

Morinval n'avait pas manqué d'assister à cette épreuve définitive.

En sortant de l'Ecole, il prit son fils par le bras.

__Eh bien! dit-il, je ne regrette rien. Le moyen que j'ai employé était dur, mais souverain. Maintenant, il dépend de toi de satisfaire à toutes tes fantaisies. Dès demain, tu prends possession de mon cabinet. Pendant un an ou deux, je resterai près de toi, pour te présenter les clients, pour les empêcher d'aller porter ailleurs leur confiance. Dès qu'on aura pris l’habitude de ton visage, dès qu’on aura reçu deux ou trois fois de ta main les mêmes revenus qu’on recevait de la mienne, cela ira comme sur des roulettes.

L'œil d'Alfred étincelait d’une joie contre laquelle, cette fois, ne put tenir son hypocrisie.

— Alons! fit Morinval, je vois que cette perspective te sourit assez; tant mieux! Je t’ammènerai dîner ce

soir au cabaret pour te décarêmer un peu. Rentre chez toi donne congé de ta mansarde, fais de tout ce qu’elle contient ce que tu voudras, et viens me prendre à six heures, rut ‘ Moulins, Tu Y trouveras des habits et du linge que ‘'ai commandés pour toi.

Pour la première fois de sa vie, Alfred serra cordialement la main de son père.

Au moment où il rentrait chez lui, il vit reluire des casques de pompier, il sentit une odeur âcre et aperçut une épaisse fumée,

— Qu'est-ce que cela ? demanda-t-il à un curieux.

C’est vne mansarde de la maison qui brûle, répondit le voisin, mais le feu est éteint, il n’y a plus de danger.

— Tiens! pensa Alfred. Serait-ce mon pauvre petit bazar ?

Et il entra.

Il respira plus à l'aise en apprenant que l’incendie s’était déclaré chez Marianne qui n’était pas là, qui ne se doutait pas en ce moment qu’elle était ruinée!

Alfred sourit.

— Lu voilà done, pensait-il, cette occasion que je ne pouvais pas pincer!...

En effet, ce fut ainsi qu’Alfred Morinval, l’homme d’affaires, devint l'amant de Marianne Martin, et le père d’Adolphe.

Après avoir séduit Marianne. renié sa paternité, abandonné Ja mère et l'enfant, Morinval songea aux affaires sérieuses.

À mesure que son père le mettait en relations avec les anciens -lients, à mesure qu’il sentait s’arrondir sa caisse des revenus faciles que lui rrocurait son cabinet, Alfred, ainsi que Morinva! s’y attendait, prit goût à la chose et s’occupa plus consciencieusement de son métier.

Seulement, à certains indices imperceptibles pour d’autres, l’ex-avocat reconnut que son fils n’apporterait

pas, dans l’admniistration des biens qu’il gérait, la même honnêteté dont lui, Morinval, avait fait preuve, et qui précisément lui avait valu la confiance de tant de riches familles.

Au bout de deux années, cependant Alfred n'avait pas perdu un seul client. Son père ,le jugeant assez bien posé, le quitta définitivement pour jouir en paix de la fortune qu’il avait amassée,

Il y avait quatre ans que Morinval fils volait de ses propres ailes, lorsqu'il reçut la visite du baron de Savenay. Assurément, il lui aurait été facile alors de restituer au gentilhomme les quatre cent mille francs dont il était dépositaire, puisque avec cet argent il avait gagné plus de cent mille francs de 1848 à 1851, rien qu’en gardant en caisse les titres achetés par lui quelques jours après la révolution de février; mais il prévoyait que la hausse ne s’en tiendrait pas là. Pourquoi donc, puisque le reçu du baron lui accordait une année, aurait-il perdu le bénéfice que cette année de hausse lui procurerait infailliblement ?

I1 perdrait un client, soit! mais il y gagnerait cent cinquante mille francs. D'ailleurs, qu’avait-il besoin de se tant préoccuper de Vavenir? Son père s'était retiré avec soixante mille livres de rentes; il se constituait déjà à lui-même une fortune personnelle; il avait une clientèle assurée; enfin, il pouvait vendre son cabinet. C’était un avenir fort rassurant.

Quant à M. de Savenay, l’insuccès de son voyage à Paris l'avait profondément attristé. Eprouvé déjà par vingt et un ans d’exil, il tomba dans une mélancolie noire, à laquelle les soins de son fils Hector et les aitentions de sa bru ne purent l’arracler.

Il restait presque toujours étendu dans un fauteui', qu’il avait commandé, dont il avait donné lui-même les

dimensions, et Qu'il faisait rouler Je plus souvent devant la fenêtre ouverte,

Enfin, un beau soir, en sortant de table, il chancela Comme un homme jvro, C'était une congestion cérébrale qui se déclarait,

La paralysie envahit instantanément Je corps et lui euleva la parole,

Le lendemain, on dépit de saignées abondantes et de Sinapismes violents, il CXpira sans avoir repris connaissance,

Son fils Hector héritait done, naturellement, du titre et de la fortune du baron de Savenay. Aussi s’occupat-il très activement de recueillir tous les Papiers de son père,

[y trouva un titre c: rente française, représentant un revenu de quatre mi cinq cents francs, des lettres, des notes, une lettre “utographe du comte de Chambord ; mais il ne trouva point le reçu signé par Morinval!

Le nouveau baron de Savenay fou. 1 les tiroirs de tous les meubles, interrogea toutes les i0isons, se livra Pendant un mois dans ln chambre paternelle aux plus actives et aux plus patientes recherches... 11 ne découvrit rien,

Pourtant le moment de la restitution approchait. La sommation adressée par huissier à Morinval, sommation dont le baron retrouva l'original, portait la date du 29 avril comme un dernier délai. Or, le défunt avait rendu l'âme le 17 Mars ; quinze jours de minutieuses investigations n’avaient amené aucun résultat, le mois d'avril était commencé, il fallait bien prendre un parti.

Le baron fit soigneusement emballer tout son mobilier, arriva à Paris et loua un appartement.

À Paris, pensait-il, je ‘rouverai Lien un ébéniste au mettra la main sur cet impénétrable cachette.

Les recherches recommencèrent donc avec plus de soin, s’il est possible, qu’on ne VPavait fait jusqu'alors. On. pourrait dire de chaque meuble qu’il fut disséqué par le plus habile ouvrier de la capitale.

Hélas! tant d’argent, de peines, de journées furent dépensés en pure perte. Le 29 avril, à midi, le baron n’avait pas trouvé ce qu’il cherchait.

Il se rendit rue des Moulins, chez Murinval.

— Monsieur, fit le gentilhomme avec embarras... je viens...

__ Vous venez cherchez vos quatre cent mille frane, monsieur, interrompit Morinval; j'attendais votre visite. Vos titres sont là, je vais vous les remettre, tt non pas au cours Où mon père vous les a achetés jadis. mais au cours de la Bourse d'hier. dJ’ai fait votre] compte; c’est soixante mille francs que vous y gagnerez.

A ces mots, il se dirigea vers Sa caisse, l’ouvrit et y prit une liasse de papiers qu’il avait préparés d'avance.

— Voici vos titres, monsieur, dit-il, en les plaçant sur son bureau.

Et il tendit-la main vers le gentilhomme.

— C’est bien, fit le baron, je vais vous en donner un reçu.

© Oh! c’est inutile, répondit l’avocat. Il suffit que vous me rendiez celui que mon père vous a signé.

Et comme M. de Savenay courbait lu tête, ne faisait aucun mouvement pour atteindre son portefeuille, l’homme d’affaires posa la main sur les papiers qu’il venait de déposer devant lui.

—"Wavez-vous point ce reçu? demanda-t-il avec défiance.

Mon Dieu! monsieur, je vais vous dire la vérité

balbutia M. de Savenay. Il n’y a pas longtemps que mon père est mort, vous le savez, et, dans les complice-

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tions de toute espèce que son décès a amenées, ce reçu s’est égaré.

L’homme d’affaires se redressa avec un imperceptible clignement des paupières, et recula sa sasse de titres hors de la portée du gentilhomme.

— Pardon, dit-il Vous prétendez que je vous dois quatre cent mille francs ; je ne dis pas le contraire, seulément prouvez-le moi, rendez-moi mon reçu.

— Ce n’est qu’un retard momentané qui m’en empêche, monsieur, répliqua le gentilhomme. Dès, que j'aurai retrouvé ce reçu, et cela ne tardera pas, je l’échangerai contre celui que je vais vous signer provisoirement....

— Non pas, s’exclama Morinval avec vivacité. Puisque vous êtes sûr de ne pas l'avoir égaré, ce n’est qu’une question de temps; il est bien plus simple d’attendre quelques jours.

À ces mots, il se leva, saisit la liasse et lenferma dans sa caisse.

— De sorte fit nettement le gentilhomme, que si j'ai définitivement perdu ce reçu, vous ne me payerez pas ?

— Je ne dis pas cela, répondit l’avocat. Seulement en affaires tout doit être irréprochablement régulier. S'il s’agissait d’un autre que vous, monsieur le baron, je serais en droit de lui dire ceci: Qui me prouve que mon père ne vous a pas remboursé ?

— Plaît-il? fit M. de Savenay avec hauteur. Me supposez-vous capable...

— À Dieu ne plaise! interrompit Morinval, en protstant contre cette pensée coupable avec un geste éloent; mais enfin je suis dans mon droit. Apporteznoi mon reçu et tout sera dit, je ne sors pas de là.

Le baron comprit cette fois qu’il était en face d’un feffé coquin. Il n’avait rien à répliquer. Il se leva, ‘inclina à peine et sortit.

Décidément, cette fortune était à jamais perdue pour lui. Comment, en effet, retrouver cet insaisissable papier, qui, depuis plus de deux mois, s’était soustrait aux plus minutieuses investigations ?

Il accepta douloureusement, mais courageusement sa ruine, quitta l'appartement qu’il occupait, vendit, à son grand regret, la moitié des meubles qu’il avait apportés. Parmi ceux-là figurait le vaste fauteuil que son père affectionnait, mais ce fauteuil était si grand qu'il n’était pas possbile de le garder.

M. de Savenay installa done sa femme dans un modeste logement de la rue Sainte-Anne.

La baronne était dans un état de grossesse très avancé. Quinze jours après, c’est-à-dire vets la fin de mai 1852, elle mit au monde une fille jolie, fraîche, blonde, à qui l’on donna le nom de Berthe.

Quant à la pauvre mère, fatiguée de tant de déplaccments successifs, sensiblement affectée de la perte matérielle que son mari venait de faire, elle ne se releva point du lit sur lequel elle s’était couchée. Après deux mois de souffrances atroces, elle fut emportée par une péritonite aiguë.

C’était une nouvelle épreuve pour le baron. Après sa fortune, sa femme. Il ne lui aurait plus manqué de perdre son enfant. Fort heureusement, le ciel lui épargna cette douleur. Mais il ne sortit pas sain et sauf des malheurs multipliés dont le sort l’accablait. Ses cheveux et sa barbe grisonnèrent, le moral s’affecta, le dicouragement s’empara de lui. — Un homme à la mer'.…

Dans le principe, il nes’occupa de sa fille que par devoir. Mais, à mesure que l’enfant grandit en grâces, en beauté, en esprit, il se prit à l’aimer de toute la force des affections qui lui manquaient. Tout ce qu’il pouvait distraire des besoins de la maison, c’était à sa fille qu’il l’appliquais.

Il fut sérieusement secondé dans cette tâche par Marguerite, une Suissesse que le feu baron avait autrefois prise à son service et qui resta inébranlablement fidèle à la mauvaise fortune de son maître,

L'éducation de Berthe fut une des plus lourdes charges que le baron eut à subir; mais il ne tésina pas, Sans vouloir faire de sa fille un prodige, il ne pouvait pas permettre qu’elle déchût de son Tang et qu’elle ne portât pas bien haut jusqu’au bout le nom de Savenay qui s'éteignait avec elle.

Avec les quatre mille cinq cént francs de rente quil avait trouvés dans le secrétaire de son père, et les quarante mille francs de dot que lui avait apportés sa femme, c’est-à-dire avec six mille francs de revenu, il sut pendant dix-huit ans suffire à tous les besoins, et non-seulement faire vivre trois personnes, payer un loyer onéreux, élever Berthe, mais encore la conduire dans le monde et y tenir dignement sa place.

C'était un tour de force assurément. Peut-être lui aurait-il été impossible de l’exécuter si la fidèle Marguerite ne l’avait pas secondé.

L'éducation de ia jeune fille, toute bourgeoise que la trouvât le baron, avait eu cela de bon qu’elle l’avait préparée sans effort à la vie qu’elle devait mener, une fois sortie du pensionnat. Grâce à son habileté, jamais note de couturière, de modiste ou de lingère ne fit sa brèche formidable dans la caisse aride du gentilhomme. Marguerite et Berthe suffisaient à tout, se multipliaient.

Seulement le baron sentait chaque jour plus atrocement combien ses ressources étaient insuffisantes. Et il rêvait au moyen de les augmenter. En outre, Berthe venait d’avoir dix-huit ans, elle était jeune et jolie, elle pouvait plaire, être aimée, aimer... Cette seule pensée faisait dresser les cheveux du malheureux père.

C’est, poursuivi par ce cauchemar, c’est dans l'espoir de constituer une dot à sa fille, que, surmontant ses antipathies pour le négoce, il avait offert à Raphaël de le commanditer.

Le baron de Savenay tourneur en bois!

Certes, il lui avait fallu un grand courage pour en venir là, et Raphaël était assurément le seul homme à qui il aurait osé faire de telles ouvertures.

Quels liens les unissaient l’un à l'autre? Quelles circonstances avaient rapproché ces deux antipodes de la société: le gentilhomme et l’ouvrier ?

C’est ce qu’il reste à expliquer, avant d’entrer dans l’action de ce drame émouvant.

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