COMMENT SE CONSTRUISENT ET S’ECROU- LENT LES FORTUNES
Raphaël était fils d’Antonette Morinval et de Mare Emile Desarceaux.
Antoinette Morinval, on sait à peu près tout cé qu’il est nécessaire de savoir; c’est qu’elle était fille de Morinval avocat et hommes d’affaires, et sœur d'Alfred Morinval.
Il suffira done de remonter sommairement jusqu’au
père de Marc-Emile Desarceaux pour s'expliquer quels liens l’unissaient au feu baron de Savenay.
Après la révolution de 1830 et l’inutile tentative de soulèvement en Vendée à laquelle il avait pris part, le gentilhomme, gravement compromis, alla nous l'avons dit, demander à la Suisse une hospitalité qu’elle accorde généreusement à tous les malheurs. Ce fut à Vevey que le conduisit le hasard.
Vevey est une forte jolie ville du canton de Vaud, et occupe sur le lac de Genève une ravissante situation.
Le baron se mit en quête d’une maison et en trouva une à son gré, qui appartenait à un habitant du pays, nommé Desarceaux.
Il se rendit chez le propriétaire. C'était un commissionnaire de l’endroit. Il s’occupait de transit des marehandises entre la Suisse, la France et l'Italie.
Le gentilhomme trouva en lui un personnage fort bien élevé, fort obligeant surtout. Grâce à lui, il put
lues
ALAS D à
— 108 — È meubler presque instantanément la maison qu'il venait de louer et s’y créer un intérieur confortable.
M. de Savenay fut très reconnaissant, se lia avec son propriétaire, noua grâce à lui quelques relations, de sorte qu'au bout de deux années de séjour il était auesi à läise dans cette patrie d'adoption que s'il y avait toujours vécu.
Le baron et son propriétaire étaient dans la même situation, non pas de fortune, mais de famille.
Tous deux avaient une femme et un fils. Ces enfants avaient peu près la même âge. Hector, le fils du baron, avait dix ans; Emile, le fils de M. Desarceaux, venait d’avoir #reize ans,
Ce fut principalement ce qui rapprocha les deux familles. Les deux garçons devinrent si bons camarades qu'au bout de quelques mois ils étaient inséparables.
Pendant sept ans aucun nuage ne vint troubler cette amitié. Alors surgit cette époque critique où l'adolescent se fait homme et doit songer à l'avenir.
Pour Hector de Savenay, cet avenir était momentanément bien dessiné. Il aurait un jour 25,000 francs de rentes.
Quant à Emile, l'avenir ne s'offrait pas à lui sous d'aussi riantes couleurs. Tout en jouissant d’une peute aisance, son père était resté dans les affaires et ne pouvait rien distraire de son modeste avoir pour créer à son fils une position immédiate,
Il faisait bien travailler Emile avee lui ; il lui aurait laissé même à la rigueur sa clientèle de commissionnaire, mais ce n'était pas une fortune: c'était juste de quoi vivre, Or, Emile avait d’autres ambitions. Paris était son point de mire. Il l'avoua franchement à son père, qui ne erut pas devoir le retenir.
Emile partit donc à l’âge de vingt ans, muni de lettres de recommandation pour les quelques clients que
M. Desarceaux avait à Paris; le baron de Savanay voulut y joindre la sienne, et l’adressa à son homme d’affaires, de qui jusqu’à présent il n’avait eu qu’à se louer.
Hector et Emile furent bien contraints de se séparer. Ils s’embrassèrent, et Desarceaux se mit en route.
Autant pour faire honneur au baron que confiant dans l'expérience d’un homme qu’on lui avait tant vanté, il se présenta tout d’abord chez Morinval.
La lettre de M. de Savenay était conçue en termes tels que l'avocat fit le meilleur accueil au jeune étranger.
— Parbleu! s’écria-t-il, cela se trouve à merveille.
Je vais vous donner l'adresse d’un client, qui précisément, hier, me suppliait de lui déterrer quelque part un commis bien élevé, honnête, exact, laborieux; bref, le phénix des employés. ‘Serez-vous ce pnénix ?
— Je le serai pourvu qu’on me donne quinze jours tous les ans pour aller embrasser mon pére et ma mère.
— Vous dicterez vous-même vos conditions, dit Morinval.
À ces mots, il traça quelques lignes, les glissa sous enveloppe et écrivit: “A Monsieur Lermineux, marchand de fers, 237, faubourg St-Martin, Paris. é
— Voici votre affaire, dit-il en remettant la lettre à Emile. Bon courage et bonne chance!
Le jeune ambitieux se rendit aussitôt à l’adresse indiquée, un peu ahuri par tout ce bruit au inilieu duquel il s’avançait. Ce fut bien pis encore quand il arriva à la porte du magasin!
C'était une vaste cour située au fond d’une grande maison percée de deux poftes cochères. Dans cette cour immense, huit ou dix charrettes et camions étaient arrêtés, les uns apportant, les autres emportant la marchandise, qu’or chargeait et déchargeait avec un vacarme assourdissant. Dix garçons de peine étaient attelés à
UNSS DIT:
cette rude besogne. Le choc du fer, les cris des charretiers, les hennissements des chevaux, le mouvement des commis, produisaient plus de bruit en un jour qu’il ne s’en fait à Vevey dans une année.
Emile était abasourdi, mais émerveillé. C'était bien le commerce tel qu’il se le représentait. Il se hasarda dans les bureaux.
Derrière une longue grille, percée çà et là de petits guichets, il aperçut une douzaine de comunis penchés sur de gros livres, inscrivant les commandes, relevant, vérifiant ou acquittant des factures. Enfin, au bout de ce long rez-de-chaussée, dans un emplacement plus considérable, il aperçut un homme seul, surveillant d’un regard intelligent ce qui se passait. x
— Le maître de la maison, sans doute, pensa Emile en le voyant.
1] se dirigea de ce côté.
— M. Lermineux ? demanda-t-il.
— C’est moi, monsieur, répondit un homme de quasante-cinq ans, avec la plus exquise urbamté. l
Emile lui tendit la lettre que lui avait donnée Morinval, et sur laquelle le patron jeta rapidement les yeux.
— Bien, fit-il, je sais de quoi il s’agit. Veuillez prendre la peine de vous asseoir.
11 questionna le nouveau venu sur ce qu'il avait fait, et n’apprit pas sans un certain plaisir que celui qu’on lui recommandait était le fils d’un commissionnaire, et possédait par conséquent certaines notions sur le commerce. :
De son côté, Emile stipula ses conditions. Il demanda à être employé d’une manière active et pratique, à ne pas être assis douze heures devant le même bureau, à se mettre au courant de la valeur, de la qualité et de la prove- : nance, des marchandises.
M. Lermineux devina en lui un homme désireux de parvenir et lui accorda tout ce qu’il voulut.
Le lendemain, Emile faisait partie de la maison en qualité de commis à la vente.
— Par exemple, lui dit son patron, il ne faudra pas craindre au besoin de donner un coup de main à vos garçons de magasin. C’est vous qui l’avez voulu ainsi...
— Soyez tranquille, monsieur, répliqua résolument le jeune Desarceaux.
Le premier jour qu’il fut libre, — un dimanche bien entendu, — Emile ne manqua pas d’aller faire visite à Morinval, pour le remercier d’être si heureusement intervenu en sa faveur.
L’avucat se montra sensible à cette démarche, causa longuement avec son protégé, reconnut en lui autant d'intelligence que d'activité, et lui ouvrit à deux battants les portes de sa maison.
Emile transmit à la fois ces excellentes nouvelles à ses parents et à son ami Hector, qui furent enchantés de voir se débuts si heureusement favorisés par le hasard.
D’année en année la position du commis s’améliora. Au commencement de septembre, il ne manquait d’aller passer quinze jours à Vevey. >
.— Quand vous viendrez à Paris, disait-il à Hector, et vous viendrez bien une fois, ne fût-ce que par curiosité, n’oubliez pas que j’ai une chambre à votre service.
En effet, il avait loué un appartement composé de deux pièces et d’une antichambre, qu’il habitait depuis six ans, lorsque des événements imprévus vinrent le frapper dans ses plus chères affections.
Pendant l’hiver de 1837, qui sévit en Suisse avec une extrême rigueur, M. Desarceaux eut la fatale idée de vouloir se rendre à pied en Piémont où l’appelaient ses
affaires. Vingt fois, il avait fait ce trajet à travers les montagnes et par toutes les saisons.
Sa femme et ses amis essayèrent de le détourner de sa résolution, mais il ne fit que rire de leurs craintes et se mit en route en annonçant son prochain retour.
Quinze jours se passèrent sans que l’on reçut de ses nouvelles, Sa femme, décidément inquiète, écrivit à ses clients et à ses correspondants en Piemont. Aucun' d’eux n’avait vu M. Desarceaux.
Un mois se passa dans les mêmes incertitudes. Puis survint le dégel, qui débarrassa la montagne du manteau de neige qui la recouvrait. Dans un ravin profond, éloigné de six kilomètres au plus de la ville, des paysans découvrirent un cadavre parfaitement conservé,
Les papiers que l’on trouva dans son portefeuille ne laissaient malheureusement aucun doute: c'était le corps de M. Desarceaux. ‘
Le bruit de cette fin épouvantable se répandit dans toute la ville, avant que l’autorité eût le temps de prévenir sa veuve du malheur qui la frappait. Ce fut un de ses voisins qui le lui apprit, croyant que la pauvre femme en était informée.
La constitution de madame Desarceaux ne put supporter un choc si violent. Elle pâlit, balbutia une ou deux paroles inintelligibles, étendit les bras en avant et tomba morte dans les bras de Pimprudent qui avait apporté la fatale nouvelle. L’anévrisme avait fait son
‘ œuvre.
Le même enterrement, la même fosse, réunirent les deux époux, qu’accompagnait une foule sympathique.
Ce fut Hector de Savenay qui se chargea d’instruire Emile de ces horribles événements. È
“ Rassemblez toutes vos forces, recueillez tous vos esprits, lui écrivait-il. Il y a des moments dans la vie où
l’on n’a jamais assez de courage pour supporter le poids des lourdes épreuves que Dieu vous envoie. ”
Puis, après avoir sommairement esquissé ja vie quelque peu avantureuse de M. Desarceaux et l’état maladif de sa femme qui n’avait jamais cessé d’inspirer les craintes les plus sérieuses, i! Snissait en lui apprenant le double coup qui le frappai.
“Je voudrais être auprès de vous, écrivait-il encore, pour vous aider à supporter ce terrible malheur; mais je suis contraint par la force des choses à n’user des privilèges de l’amitié que pour vous jeter la mort dans l’âme. ”
En effet, Emile Desarceaux demeura comme foudroyé, quand il eut achevé la lecture de cette longue épitre. Il savait bien déjà que la disparition de son père avait fort alarmé sa mère et ses amis; il n’était pas luimême sans inquiétude à cet égard; mais il était loin de s’attendre à la double catastrophe qui le rendait orphelin.
Pour sauvegarder ses intérêts, il fut forcé de demander un congé et de se rendre en Suisse. Là, comme il n’avait plus l'intention de revoir ce pays qui lui rappelait de trop pénibles souvenirs, il réalisa la fortune de ses parents et revint à laris avec une somme de cent mille francs nets. .
Cette fois, il pouvait voler de ses propres ailes.
Il était resté en fort bons termes avec Morinval, chez qui il déjeunait presque régulièrement tous les dimanches. L’homme d’affaires avait deviné en lui l’homme laborieux, énergique, possédé d’une saine ambition ; il suivait avec intérêt cette carrière si vaillamment commencée.
Dès qu’il fut de retour à Paris, Emile lui fit connaître les résultats de son voyage, et le pria, s’il entendait parler d’une bonne affaire, de l’avertir aussitôt.
Un an après, jour pour jour, il recevait de l'avocat le billet suivant :
“ Mon cher ami, s
“ Je compte sur vous dimanche matin. Que devenezvous donc? Voilà un siècle que je vous ai vu. Venez, nous Causerons de tout et d’autres choses encore. ”
Emile fut exact au rendez-vous.
La famille Morinval était au complet. Antoinette et Alfred assistaient au déjeuner.
Quand le repas fut terminé, l’avocat prit familièrement le bras de son protégé et l’entraîna dans son cabinet.
— Depuis que je ne vous ai vu, commença Morinval, j'ai beaucoup réfléchi, je me suis fort occupé de vous, et j'ai fini par dresser tout un plan que je vous demanderai la permission de vous soumettre.
— Volontiers, fit le jeune commis vivement intrigué.
— Que pensez-vous de la maison Lermineux? interrompit l’avocat.
—J’en pense beaucoup de bien,: répondit le jeune homme. Je la connais depuis six ans, je sais qu’elle est bien achalandée, qu’elle réalise de gros bénéfices et qu’elle tient la tête du commerce de Paris. Je ne me souhaiterais qu’une chose: c’est d’en avoir une semblable. .
— Eh bien! mon cher, il ne tient qu’à vous, dit Morinval. Ÿ
— S'il ne tenait qu’à moi, ce serait chose faite, Malheureusement, ce n’est pas avec ce que je ,vssède que je pourrais prendre une si lourde maison.
— Mais, M. Lermineux ne m’a jamais manifesté l’intention de vendre, e: je crois que s’il le faisait ce gerait à un prix...
— Nu, pas trop cher, ft Morinval.
— Combien croyes-vous?.,.
— Cinq cent mille francs.
— En effet, c’est pour rien, mais comment supposer...
— Îl me l’a dit lui-même, parbleu! Suvez-vous que M. Lermineux a cinquante-huit ans, et ne demande qu’à se reposer? Savez-vour en outre à quel chiffre se monte sa fortune ?
— Non, mais qu'importe? ce n’est pas toujours avec mes cent mille francs que je puis payer sa maison.
— Assurément, mais il y a un moyen..., insinua Morinval.
— Lequel ?
— C’est de vous marier.
— Moi! je ne connais personne ! se réeria Emile!
— Oh! personne... fit Morinval en souriant, cherchez bien...
Le jeune commis le regarda avec stupéfaction. 11 ne connaissait au monde que l’homme d’affaires qui eûtune fille en âge de se marier. Or, Antoinette était jeune, jolie, bien élevée; son père passait déjà pour avoir une fortune de sept ou de huit cent mil francs. Ce n’était pas possible! Ce n’était nas d’Anioinette qu’il s'agissait.
—- J’ai beau chercher, répondit-il d’une voix légèrement émue, je ne vois dans mes relations que des personnes tellement au-dessus de moi...
— Allons! fit débonnairement Morinval, je vois qu’il faut vous mettre les points sur les i. Soit! répondez: moi donc franchement : comment trouvez-vous mademoiselle Antoinette Morinval ?
— Vrai? s’écria joyeusement Emile. C’est d’elle qu’il s’agit ?
— Diable! ricana l'avocat. Il paraît que je n’ai paseu la main trop malheureuse. Alors nous avons de grandes chances pour nous entendre.
Emile était ébloui. Non seulement Antoinette lui plaisait au-delà de toute expression, mais il n’ignorait
pas que Morinval éfait riche. C’était donc un mariage à son goût qui se présentait, en même temps qu’un magnifique avenir. Or, il était loin de s’attendre à pareille surprise. :
— Alors, je continue, fit Morinval en souriant. Sans lui dire précisément à qui je la destinais, j’ai déjà sondé Antoinette, et je crois qu’elle a deviné que c’était de vous qu’il s’agissait. Je donnerai donc à 1ua fille une dot égale à votre avoir, et vous serez à la tête de deux cent mille francs le jour où vous aurez signé le contrat.
Emile ne put réprimer un geste de stupéfaction.
— Attendez, je n’ai pas fini, poursuivit Morinval. Sur ces deux cent mille francs, M. Lermineux, que J'ai confessé, consent à ne prendre que cent cinquante mille francs en vous vendant sa maison. Ainsi, comme je me charge de tous les frais qu’occasionnera le mariage, il vous restera cinquante mille francs espèces pour faire face aux besoins de la maison. Quant à l’autre moitié du prix de vente, il serait payable en dis ans et productif d’intérêts à cinq pour cent.
A ces mots, il se renversa dans son fauteuil, se croisa les bras, et regarda Emile en souriant avec finesse.
— Qu'en dites-vous? demanda-t-il en homme qui, de longue date, a préparé son triomphe.
— Je dis... balbutia Emile,, que je nuls émerveillé.. confondu! J’espérais si peu un dénoûment semblable qu’en vérité... Je m’imagine que je rêve.
— Vous ne rêvez pas du tout, mon ami, interrompit Pavocat. Dimanche on publiera les premiers bans et, vers le milieu de la semaine prochaine, j'aurai terminé en votre nom avec Lermineux; vous n’aurez plus qu’à signer. Est-ce convenu ?
— Certainement, mon cher monsieur; mais réellement...
— Allons, touchez là, fit Morinval en lui tendant la
main. Vous venez à la campagne avec nous aujourd’hui, vous prenez le bras d’Antoinette, et... le reste vous regarde.
Emile avait perdu la tête. Il considérait son futur beau-père avec une stupéfaction profonde. Cependant il se remit peu à peu et son visage s’épanouit pour la première fois depuis longtemps d’une joie réelle.
I1 fut fait ainsi que l’avait combiné Morinval. Antoinette devint madame Desarceaux, et la maison Lermineux passa entre les mains de son successeur.
Vingt ans se passèrent au sein de la plus parfaite quiétude. La maison Desarceaux prospérait de plus en plus. Emile avait non seulement payé son prédécesseur, mais il avait mis de côté une somme de cent cinquante mille francs. Il avait un fils, Raphaël, auquel il avait fait donner la plus brillante éducation, et à qui semblait réservé le plus brillant avenir.
Un seul nuage avait glissé dans cette vie calme et honnête. Lorsque le baron de Savenay avait réclamé hux Morinval les quatre cent mille francs qu’il leur avait confiés, il était venu se plaindre à Desarceaux de la mauvaise foi de son beau-frère.
Desarceaux avait pris fait et cause pour son ami Hector, et avait insisté auprès de Morinval père et fils, en] termes si formels, qu’une rupture de toutes relations en devint la conséquence inévitable.
Il recueillit amèrement le fruit de cette malencon< treuse intervention. Lorsque mourut Morinval père, on fut fort étonné de ne trouver dans sa caisse que dix ou douze mille francs en argent, et une trentaine de mille francs de valeurs tellement déprécices qu’elles ne représentaient plus guère que le dixième du capital primitif.
“Au moins, pensait-on, il reste lhôtel que Morinval est fait construire, ?
Pas du tout! Cet hôtel était grevé d’hypothèques ab-
nn
sorbant et au-delà le prix de l'immeuble. Ainsi, d’une fortune que chacun évaluait à un million, pour le moins, on ne trouvai rien ou presque rien} É
Morinval avait-il mangé cete fortune? C'était possible; mais où ? comment ?
Tout le monde savait à la suite de quel dissentiment la rupture avait éclaté entre Morinval et Desarceaux. Aussi l’on supposa que Morinval père, afin de punir sa fille et son geridre d’avoir pris parti contre lui, avait réalisé tout son avoir et l’avait fait passer peu à peu entre les mains de son fils Alfred.
Antoinette fut donc absolument frustrée du patrimoine auquel elle avait droit. Comme on le voit, l’amitié d’Hector de Savenay coûtait vingt-cinq mille francs de rente à mile Desarceaux.
C'était cher. Cependant Antoinette et Emile se refusèrent à intenter la moindre action contre Alfred Morinyal.
D'ailleurs, une magnifique affaire se présentait.
Desarceaux était en relations avec un des plus gros banquiers de la capitale. C’était chez lui qu’il escomptait depuis vingt ans son papier, quand il avait des échéances un peu chargées.
Un jour ce banquier, que nous appellerons M. Garneray, fit appeler M. Desarceaux dans son cabinet.
— Mon cher ami, dit-il, j’ai une affaire superbe dans les mains, j’ai songé à vous.
— Je vous remercie ; de quoi s’agit-il ?
— Je viens d’acheter les forges de X...
Le négociant, qui depuis vingt-six ans était dans le commerce des fers, connaissait trop bien ces forges pour ne pas apprécier leur importance.
— Diable! fit-il gravement. (C’est une bien grosse. responsabilité pour un banquier!
— Mais aussi quinze cent mille francs, mon cher, c’est pour rien!
— En effet, c’est une bonne affaire, si vous avez un directeur intelligent...
— Je ne l’ai pas encore, mais je ne désespère pas d’en trouver un sous peu de jours, dit le banquier en sout' riant. Tenez, ajouta-t-il en tendant à Desarceaux une feuille de papier, voici la liste des personnes qui ont fait cette acquisition de concert avec moi.
Le négociant y jeta les yeux et lut cinq ou six noms d’une honorabilité bien connue.
A leur tête, la maison Garneray figurait pour trois cent mille francs. La lecture de cette liste produisit sur lui une impression visiblement favorable.
Le banquier, qui ne le perdait pas de vue s’en aperçut.
— Vous avez dû remarquer, poursuivit-il, que de tous ces noms pas un seul n’est en état de diriger une exploitation de cette importance.*
— Je le crois bien, les forges de X... sont peut-être les plus considérables après celles du Creuzot! fit Desarceaux.
— Aussi, continua le banquier, nous avons songé à choisir un directeur intelligent, présentant des garanties sérieuses, et surtout connaissant parfaigement ce genre d'industrie. Nous lui donnerions, outre le logement, un traitement fixe de trente mille francs par an...
— Ça les vaut bien, fit le négociant.
— En outre, comme nous désirons que ce directeur s’attelle conscieusement à cette besogne, nous avons cru devoir exiger de lui qu’il verse une somme de deux cent mille francs, qui augmentera d'autant l’apport social. Il touchera donc sa part du dividende au prorata de ce qu'il aura versé, en dehors des appointements fixes qu’il prélèvera.
— De sorte que, si le dividende est de dix ou quinze
Pour cent, il aura droit à vingt ou trente mille francs Par an dans les bénéfices ! fit Desarceaux séduit par cette Proposition. :
— Cest bien cela, répondit Garneray. Eh bien ! com- Prenez-vous ?
— Parfaiteinent.
— Et vous acceptez ?
— Quoi ? demanda le négociant étonné,
— Comment ! vous n’avez pas deviné que c’est sur vous que j'ai compté Pour prendre la direction de cet établissement ? En
— Je vous sais un gré infini de votre confiance, fit Desarceaux ébranlé, mais on ne prend pas une decision comme celle-là en cinq minutes, et je vous demande vingt-quatre heures... ‘
— Vingt-quatre heures ! se récria le banquier. Ce n’est Pas assez. Je vous accorde trois jours, mon cher ami.
— 1l voyait bien que le‘négociant était déjà ébranlé, I] le congédia avec force protestations d'amitié.
Desarceaux était en effet, fort attiré par les brillantes Propositions qu’on lui avait faites. C'était la fortune pour luj, c'était un avenir Pour son fils auquel il pourrait plus tard céder la place.
Il se décida. Trois neray le traité qui le I] était tranquille, Sa femme et son als, nsultés, lui avaient conseillé d’accepter.
Au bout de trois mois, mille francs.
survint à Mons une fallite qui lui engloutit cent mille francs. En toute circonstance, c’eût été une perte assurément, mais elle eût été facilement ré-
parable. Elle lui fut plus sensible aujourd’hui qu’il s’était démuni de tout son comptant.
Comme si la fatalité s’en mêlait, les remboursements devenaient plus fréquents et plus onéreux aux échéances. Or Desarceaux n’avait jamais laissé protester un billet qu’il avait endossé. Donc il payait, payait toujours.
Le mois à venir était particulièrement chargé. Pour faire honneur à sa signature, Desarceaux fut obligé de négocier les valeurs qu’il avait en portefeuille. Il présenta donc trois cent mille franes de papier à l’escompte chez Garneray et Cie. /
— Revenez demain, dit le caissier, qui voulait vérifier ces valeurs.
Le lendemain, quand Desarceaux arriva à la porte du banquier, il y trouva une foule menaçante, qui lisait en murmurant une affiche ainsi conçue: Fermé pour cause de liquidation.
Le malheureux négociant ne pouvait pas en croire ses yeux. :
— Liquidation !... balbutia-t-il. Comment, la maison Garneray liquide!... Mais les cent cinquante mille francs que je lui ai versés! mais les trois cent mille francs de valeurs que je lui ai laissées hier!... Il me les faut! mon crédit, mon commerce, mon honneur en dépendent !
Ils étaient trente pauvres diables comme lui, qui pornonçaient les mêmes paroles devant cette porte fermée.
Desarceaux essaya vainement de se la faire ouvrir. Il sonna, frappa, cria son nom à tue-tée.. la porte ne sourcilla pas. Il rentra chez lui, écrivit à M. Garneray une lettre déchirante.
“Rende -moi au moins mes valeurs, demandait-il c j'irai les faire escompter ailleurs.
Il reçut une réponse froide et polie, qui l’assura que
tout lui serait rendu “ quand la liquidation serait ter- : minée, ”
Mais elle pouvait durer un an, deux ans cette liquidation! Mais ces trois cents mille francs de papier n’en vaudraient pas cinquante dans deux ans! Mais il n’avait plus rien pour payer ses échéances !
Il revint chez lui, et fit part à sa femne et à Raphaël du malheur qui venait de le frapper. Antoinette fit un effort surhumain. Elle alla voir son frère, Alfred Morinval, que l’on disait richissime. Elle Jui exposa franchement la situation, le pria, le supplia, se traîna à ses genoux.
Morinval fut inflexible.
Antoinette se releva et sortit indignée. Cette ressource désespéré, à laquelle elle n’avait eu recuurs qu’à la dernière extrémité, lui échappait.
Desarceaux rassembla ce qui lui restait de valeurs, s’adressa à ses amis, et put faire face à cette échéance. Mais la suivante? mais les autres?
On devine ce qui en résulta fatalement. Six mois après Desarceaux était en faillite avec un actif de quatre cent cinquante mille francs plus fort que son passif. Non seulement la maison de banque Garneray et Cie lavait ruiné, mais elle lui fit perdre encore le prix de son fonds de commerce, qu’il avait payé trois cent mille francs auparavant, et qui aujourd’hui ne valait plus rien.
En moins d’un an, Desarceaux venait de passer de l’opulence à la misère, — pis encore, au déshonneur.
Le malheureux n’eut pas l2 force de survivre à cette déchéance. 11 tomba malade et mourut de chagrin avant d’avoir pu même réhabiliter un nom qu’il avait jusquelà si dignement porté.
Raphaël ne perdit pas courage.
Dans un coin de son magasin, son Père avait fait éta-
blir un tour que, peu à peu, il avait garni de tous les outils nécessaires. C’était dans ce réduit qu’il se délassait des soucis et des préoccupations commerciales. Son fils venait souvent lui tenir compagnie. Par esprit d’imitation d’abord, Raphaël voulut s’initier à cette distraction. La première œuvre qui sorti de ses mains, le mit en goût. Il y apporta plus d’application, étudia le dessin, lut, visita quelques ateliers, et devint bientôt plus adroit que son professeur lui-même.
Cependant il était loin d’être un habile ouvrier, quand il se décida à faire de ce métier son gagne-pain.
Mais que tenter? La liquidation de la maison Garneray et Cie n’était pas terminée quand mourut son père. Il n’avait rien, absolument rien. Il ne voulut pas même accepter le secours que le syndic de la faillite Desarceaux offrait à sa mère,
Il s’en alla fièrement, emportant les depris de son mobilier, cherchant dans un coin ignoré de Paris, une rue inconnue et des visages nouveaux. Sa mère approuva tout ce qu’il lui proposa. Tous les deux n’avaient qu’une idée fixe : c’était de réhabiliter la mémonre et le nom de Desarceaux.
Ils y réussirent ; mais à quel prix!
Raphaël acquit la preuve que la maison Garneray avait indignement abusé de la bonne foi paternelle. Les forges de X... avaient été achetées, mais n’avaient pas été payées. Les souscripteurs qui figuraient sur la liste étaient imaginaires, ou du moins n’étaent liés par aucun acte sérieux, et, en présence d’une liquidation, avaient refusé de verser le montant de leur souscription.
Bref, avec les valeurs dépréciées que restitua la maison Garneray, le syndic de la faillite Desarceaux put à peine désintéresser ce qui restait de créanciers. A Raphaël et à sa mère, il ne revint pas une obole.
Naturellement, Raphaël avait perdu beaucoup de - temps à surveiller ces opérations. Aussi sa première année chez M. Carmelet fut loin d’être fructueuse, Mais que lui importait, ainsi qu’à sa mère? Le jugement qui réhabilitait le nom de son père avait été prononcé. Il n’avait rien, mais il ne devait rien à personne; il pouvait marcher la tête haute.
Mais le baron sentait bien qu’il n’était pas quitte de toute obligation envers les Desarceaux. 11 savait pourquoi Antoinette avait été frustée de son héritage par son père et son frère. C'était lui qui était la cause involontaire de cette ruine, et il en souffrait cruellement.
Lorsque surgit cette crise terrible qui devait engloutir en quelques mois la fortune des Desarceaux, le gentilhomme avait essayé d'intervenir et de les sauver.
Son degré d'intimité dans la maison, la confiance que le négociant avait en lui, Le lui laissèrent pas ignorer dans quelle position embarrassée se trouvait le commer-
gant. Mais lui, ne possédait, pas encore cinq ou six mille francs de rentes ? I les offrit généreu:, ment à Desarccaux,
Celui ci le remercia avec effusion.
— Si cent mille francs pouvaient me suffire, réponditil, j’accepterais ; mais il m’en faut le d uble, ou c’est fait de moi; je refuse.
Le gentilhomme insistait encore.
— Et Berthe? fit Desarceaux, que lui resterait-il si je la dépouillais de cette ressource suprême ?
Pour sa fille, le baron se résigna à ne pas faire un sacrifice inutile. Il garda son petit avoir et Desarceaux fut perdu.
La mort de l’infortuné commerçant avait rompu le premier lien qui rapprochait le baron de Savenay des Desarceaux. Cependant le gentilhomme avait le caractère trop haut placé pour abandonner à jamais Antoi-
nette et Raphaël. Il alla donc les chercher jusqu’au fond de cette rue de Yenise qu’ils avaient choisie pour tombeau.
Il y vint d’abord à plusieurs reprises, accompagné de sa fille. Il fut envers la veuve ruinée aussi poli, aussi affectueux, aussi plein d’égards que s’il se fût trouvé devant une reine, Mais il voyait bien derrière le sourire forcé de la pauvre femme quelle horrible contrainte elle s’imposait.
Peu à peu il se montra moins assidu. Plus tard, quand sa fille devint jeune personne, il se contenta de l’y envoyer sous l’escorte de Marguertie.
En effet, la visite de Berthe était toujours bien accueillie par madame Desarceaux. Elle considérait un peu comme sa'fille cette orpheline qu’elle avait pour ainsi dire élevée, qui avait grandi sous ses yeux, presque dans sa maison, à côté de son fils.
Quant à Raphaël, il n’était allé chez le baron de Savenay que huit fois depuis huit ans, — le 1er janvier de chaque année.
Ainsi le baron avait eu beau s’en défendre, la misère avait fini par creuser insensiblement un abîme entre sa famille et celle des Desarceaux.