‹ Les Écumeurs de rivières [microforme]Chapitre 9 sur 17 · OU M. DE SAVENAY DONNE CARRIERE A SES RETICENCES · texte numérisé non relu

OU M. DE SAVENAY DONNE CARRIERE A SES RETICENCES

Raphaël avait parfaitement compris toutes ces nuances. Dans l’affabilité avec laquelle le recevait aujourd’hui M. de Savenay il y avait un peu de bienveillance protectrice, de condescendance même.

Berthe seule se rappelait et, dans le Raphaël d’aujourd’hui, voyait toujours le Raphaël d’autrefois.

S’occupait-elle jadis de savoir s’il était riche ou pauvre? Non; il suffisait de le trouver bon et beau.

Elle ne pouvait gempêcher de regarder alternativement son père et Raphaël, de les détailler pour ainsi dire Pun après l’autre et d'établir une comparaison. Or, plus elle se livrait à cet examen, plus elle trouvait entre eux de ressemblance absolne.

N’employaient-ils pas le même langage choisi? N’avaient-ils pas les mêmes manières distinguées? Ne portaient-ils pas aussi avantageusement la même simple toilette? N’avaient-ils pas les mêmes sentiments élevés ? A quelle échelle se mesurait donc cette indéfinissable, mais colossale distance, que les hommes établissent entre eux, suivant qu’ils sont nés de tel ou tel père ?

C’est qu’en effet, plus Berthe les considérait, plus elle trouvait que la comparaison tournait à l’avantage de Raphaël. Il était plus jeune, plus beau, plus courageux même. M. de Savenay en était convenu lui-même,

Enfin, et par-dessus tout, la jeune fille ne pouvait pas

oublier que Raphaël l’avait vue grandir et avait eu pour son extrême jeunesse des attentions incalculables.

Quant à lui, pendant ce repas délicieux qui lui rappelait tant de souvenirs disparus, il n’avait pas cessé de regarder Berthe. Et il l’admirait si franchement qu’elle s’en aperçut et rougit jusqu'aux oreilles.

Lorsque le déjeuner fut terminé, il fallut bien s’en alcer! Raphaël serra la main du baron et un peu plus fort celle de Berthe, qui ne put réprimer un léger tressaillement.

Il partit, mais ses yeux brillaient d’une joie profonde lorsqu’il franchit le seuil de la porte. 11 avait maintenant la certitude de n’avoir pas perdu le cœur de celle qu’il n’avait pas cessé d'aimer.

Cependant M. de Savenay n’avait pas assisté indifférent à ces mutuelles expansions des deux jeunes gens. Evidemment, malgré le temps écoulé, la distance qui les séparait, ces enfants se souvenaient du passé et renouaient pour ainsi dire connaissance. La famil‘arité des anciens jours ne tarderait donc pas à revivre, si l’occasion les rapprochait encore.

Or, voilà ce que le baron aurait souhaité empêcher.

I prit le bras de sa fille, qui demeurait rêveuse à la place où Raphaël l’avait quittée, et l’entraîna dans sa chambre en caressant sa petite main blanche.

— Viens, mon enfant, dit-il avec une douceur perfide, viens, j”‘ai beaucoup de choses à te raconter.

— Est-ce amusant? demanda Berthe étourdiment.

— Dame... c’est selon... répondit le gentilhomme avec embarras.

T1 fit signe à Berthe de s’asseoir et prit place en face d’elle.

Berthe se renversa dans son fauteuil. Il lui semblait, en dépit de l’aménité paternelle, que cet entretien ne serait pas gai.

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