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LA KEVANCHE DU BOSSU

Les écumeurs ne se firent pas prier. Bouteleux, Ginglard et l'Amadou furent promptement entourés.

— Bouteleux essaye encore de nier, fit le bossu en souriant avec pitié. Demandez-lui donc où il a ébréché et perdu ce couteau, sur le manche duquel son nom est inscrit en toutes lettres ?

Et il montra le couteau qu'il avait ramassé chez Baphaël.

Cette fois, Bouteleux demeura pétrifié.

— Demandez-lui, continua le président, ce qu'il faisait hier matin, en compagnie de G-inglard, rue de Venise, numéro 7, au troisième étage. Demandez-lui encore ce qu'il faisait à onze heures, à Croissy, chez Morinval, d'où il sortait avec dix billets de mille francs? Il les a partagés, c'est -vrai, avec Ginglard et l'Amadou, et sur-le-champ, je le reconnais; mais avec vous, ces trois hommes on t-ilspartagés ?

Pour le coup, les trois coupables étaient anéantis.

— Vous le voyez, fit Adolphe, ils n'essayent plus de nier, cette fois. Eh bien ! messieurs, prononcez : le sort de ces trois hommes est entre vos mains. Quelle peine ont-ils méritée?

' — Mais, d'abord la restitution des dix mille francs, se hâta de proposer Gringalet.

— Et l'exclusion de la Société, ajouta Clef-des-Cœurs.

— A moins qu'ils ne veuillent jouer du couteau, fit résolument l'Ecureuil, en sortant de sa poche un véritable yatagan.

Aussitôt les autres écumeurs timitèrent ce mouvement et se mirent sur la défensive.

Mais, effrayés par le nombre et redoutant la fureur de leurs camarades, les trois coupables n'apposèrent aucune résistance.

— Allons ! ordonna brièvement le président, la main à la poche, si vous ne voulez pas qu'on vous fouille !

— Mais nous aurons notre part tout de même . . . hasarda Ginglard qui, le premier, fit acte d'obéissance.

— Non-seulement vous aurez votre part, répondit le bossu, mais j'obtiendrai de ces messieurs un pardon complet, si vous faites preuve de bonne volonté.

— Et nous serons de l'expédition que vous nous avez annoncée? demanda l'Amadou qui se reprit à espérer.

— Oui, mais à une condition.

— Laquelle ? dit Bouteleux.

— C'est que vous me direz comment vous êtes entré en relations avec Morinval. Dame ! se défendit Adolphe, je ne puis pas être partout. Et cependant je vous défie de m'accuser de négligence, car je vous en ai sauvé d'une belle ! . . . Savez-vous que M. Desarceaux se rendait déjà chez le commissaire de police? Savez-vous qu'avez le couteau de Bouteleux, le signalement de Ginglard, les dépenses que vous commenciez à faire, il n'aurait pas fallu plus de quarante-huit heures pour vous arrêter, pour arrêter tous ceux qui m'écoutent? Eh bien! j'ai empêché tout cela moi ! Il me semble que cela mérite bien un peu de confiance.

Cette rapide énumération avait fait frissonner les écumeurs. A dater de ce moment, le bossu était réellement leur maître.

— Eh ! mon Dieu ! c'est bon, grogna Bouteleux, on va le partager, cet argent.

A ces mots, ainsi que l'avait fait Ginglard, il remit au président la somme dont il était porteur.

L'Amadou s'exécuta à son tour en soupirant.

— Maintenant, parlez, dit le bossu. Commeat avezvous engagé l'affaire avec Morinval ?

Ce fut Ginglard qui prit la parole et qui raconta ce qui s'était passé.

— Ainsi, fit Adolphe avec mépris, vous vous êtes courbés tous les trois devant le canon d'un pistolet qui n'était peut-être pas chargé ! Eh bien ! non-seulement vous êtes des lâches, mais vous êtes des imbéciles. Oui des imbéciles. Quoi ! on vous signale un reçu de quatre cent mille francs, vous avez la peine de le prendre, vous risquez votre liberté, la nôtre, et vous cédez ce reçu pour dix mille francs à un homme qui est deux fois millionnaire !

Les trois coupables se taisaient. Ils commençaient à comprendre que le bossu avait raison.

— Eh bien ! continua Adolphe, j'y mettrai de l'amour-propre pour nous. Il ne sera pas dit que dix hommes comme nous ont été joués par un coquin. Je veux réparer vos maladresses. Voyons, dit-il à Bouteleux, c'est toi, qui es allé chez Morinval hier matin en arrivant de Paris, n'est-ce pas ?

— Oui, c'est moi.

— C'est toi qui lui a remis le reçu que tu rapportais ?

— C'est encore moi.

— Eh bien ! qu'en a-t-il fait de ce reçu ? L'a-t-il déchiré ? L'a-t-il brûlé ?

— Ni l'un, ni l'autre.

— Ah ! dit vivement Adolphe, soulagé d'un grand poids ; tu as donc vu ce qu'il en faisait ?

— Parbleu ! je ne suis pas si bête que tu veux bien le dire. J'ai des yeux, c'est pour m'en servir.

— Alors qu'a tu vu?

— Quand je lui ai donné son reçu, à cet homme, il a eauté dessus comme la misère sur le pauvre monde. Il

a tiré de sa poche un trousseau de clefs et il est allé ouvrir un eartonnier qui se trouvait là. Alors il a pris un carton sur lequel il y avait un S, il en a sorti un dossier, sur la couverture duquel il y avait écrit en grosses lettres : " le baron de Savenay contre Morinval ; il a ouvert le dossier, il a percé un petit trou avec un poinçon dans le coin du reçu, et il l'a enfilé dans une petite ficelle rouge qui attachait déjà d'autres papiers. Après ça, il a glissé le dossier dans le carton, a remis le carton dans le meuble, J'a refermé à clef, et est revenu à moi fredonnant un petit air.

— Eh bien ! que faites-vous là ? m'a-t-il demandé. "Vous êtes payé, allez-vous-en !

— Le fait est, continua Bouteleux, que je ne sais pas trop ce que je faisais là. Je lui ai donné un grand coup de casquette et je suis parti.

— Alors, tout n'est pas perdu ! s'écria Adolphe, nous pouvons encore nous sortir de ce mauvais pas, reprendre à Morinval le reçu qu'il possède, et pour le punir de nous avoir joués, nous ne lui faisons grâce de la vie qu'en échange de cinquante mille francs.

— Et quand exécuterons-nous ce plan-là ? interrogea l'Ecureuil.

— Eépondez vous-mêmes. J'ai obtenu trois jours de Eaphaël Desarceaux. Hier, le premier jour, j'ai perdu mon temps à vous chercher; aujourd'hui, second jour, nous discutons; demain, troisième jour, il faut que je tienne ma parole ou nous sommes perdu»?.

— Diable ! mais c'est cette nuit même, qu'il faut nous mettre en campagne ! s'écria G-inglard.

— Soit ! ce sera pour cette nuit, dît le bossu. Du reste, cela se trouve à merveille; nous sommes à moitié chemin de Chatou et par conséquent de Croissy. Donc, gagnons Bougival, passons le reste de la journée dans l'île, mangeons, tranquillement une matelotte à l'heure

du dîner, et ce soir, nous prendrons d'assaut, si c'est nécessaire, la maison de Morinval. Bouteleux, Ginglard et l'Amadou connaissent les êtres; ils nous serviront de guides.

Les écumeurs se divisèrent en groupes de deux ou trois personnages et s'espacèrent le long de la route. Au bout de trois quarts d'heure ils étaient à Eueil, au bout d'une autre demi-heure ils avaient atteint Bougival. Une fois abrités par les arbres touffus qui couvrent l'île de Croissy, les uns poursuivirent leur promenade, les autres se livrèrent aux douceurs du repos.

Enfin; vers dix heures du soir, conduits par Bouteleux et Ginglard, qui avaient pris les devants, les écumeurs se trouvèrent réunis devant la petite porté qui s'ouvrait sur le parc de la propriété.

Pendant qu'Adolphe déployait tant d'activité pour échapper à la dénonciation dont la bande des Ecumeurs était menacée, Raphaël vivait au milieu des transes les plus cruelles. Il tremblait que Berthe ne livrât à son père le secret qu'il lui avait confié- dans un moment d'expansion pour ainsi dire involontaire.

Quant à M. de Savenay, il ignorait tout. Il était toujours aussi triste, et en apparence, aussi froid; mais l'avenir de sa fille le tourmentait chaque jour davantage. Cependant, depuis la veille, il voyait sa fille gaie, si franchement heureuse, que, sans s'expliquer ce changement, il crut devoir le mettre à profit.

Un peu avant de se mètre à table, il donna l'ordre à Marguerite de mettre trois couverts.

Berthe se trouvait là.

— Trois couverts! répéta-t-elle. Vous attendez donc quelqu'un à dîner?

— Oui.

— Et vous ne m'avez pas prévenu !

— Oh ! ce quelqu'un-là n'est personne ... Il est de mes meilleurs amis.

— Qui est-ce donc ? interrogea-t-elle le front couvert d'un léger nuage.

— C'est M. de Tallerin.

— Ah ! fit Berthe, qui devint pensive. Vous avez invité M. de Tallerin . . .

— ■ Oui . . . N'est-ce pas tout simple ?

— Assurément, répondit la jeune fille ; mais je tiens à ce qu'il soit bien convenu d'avance que la présence de M. de Tallerin ne cache aucun piège.

— Et quel piège veux-tu qu'elle cache ? De Tallerin ne s'est mis sur les rangs d'épouseur que par amitié pour toi et moi. Quel autre grief as-tu donc à lui reprocher ? Prends-y bien garde, mon enfant ! A force de témoigner tant d'hostilité au plus loyal gentilhomme qui existe, tu pourrais me faire croire. . .

Il s'arrêta et hocha gravement la tête.

— Quoi donc ? demanda Berthe avec vivacité.

— Que tu as pour un autre un peu plus d'indulgence qu'il ne conviendrait à ton âge.

— A mon âge ! fit Berthe avec impatience. Oh ! tous les pères sont bien les mêmes. Quel âge croyez-vous donc que j'aie? Ne m'àvez-vous pas dit vous-même que j'étais bonne à marier?

— Tu y songes donc ? demanda le baron étonné.

— Dame ! . . . vous y songez bien, vous.

— Ah ! fit le baron dont la voix parcourut toute la gamme de la surprise. Et tu as fixé ton choix?

La jeune fille sourit et cligna de l'œil avec espièglerie, é

— Et tu l'aimes ?

— Je crois que oui, répondit-elle en baissant les yeux. Le rouge de la colère monta au front du gentilhomme.

Il eut pourtant la force de se contenir.

— Décidément, je ne comprends plus, fit-il. Explique-toi plus clairement.

— Clairement ... ce sera peut-être un peu difficile ; mais si vous voulez, faisons un conte de fée.

Elle commença :

— Il y avait une fois un grand-vizir riche, qui avait confié sa fortune à un célèbre banquier de Samarcande. Le banquier avait donné un reçu au grand-vizir; mais le jour où celui-ci voulut réclamer ce qui lui était dû, il lui fut impossible de présenter le titre qu'il avait eu vingt fois entre les mains. Le banquier, qui était un malhonnête homme, garda l'argent et le grand-vizir fut ruiné.

Pendant longtemps il fut peu sensible à cette perte et s'en serait consolé tout à fait s'il n'avait pas eu une fille, nommée Fathma, belle comme le jour — c'est le comte des fées qui parle — et sage comme Minerve en personne. Malheureusement, avec tant de qualités, la belle et sage jeune fille ne parvenait pas à trouver un mari, et, bien qu'elle n'eut que dix-huit ans, le grandvizir se désolait . . .

— Oui, je connais cette histoire-là, dit le baron avec impatience. Où veux-tu en venir?

Berthe continua sans s'émouvoir.

— Près du grand-vizir et de la jeune fille, vivait un jeune homme nommé Mohammed, qui, lui aussi, avait occupé jadis dans le commerce de Samarcande une belle position. Il aimait en secret la belle Fatlima; mais comme il ne possédait plus rien, il n'osait pas lui avouer son amour. De sorte qu'un beau jour, sans chercher une occasion, par le plus grand des hasards, tout naturellement, presque à leur insu, ils s'aperçurent qu'ils n'étaient pas indifférents l'un à l'autre.

— Par exemple ! s'écria M. de Savenay, pâle de colère.

— Attendez ! je n'ai pas fini, fit Berthe avec malice.

— Alors, reprit-elle, les deux jeunes gens invoquèrent la bonne fée et la bonne fée leur apparut.

— Il ya longtemps que vous souffrez, dit-elle, mais vos épreuves vont cesser. Ce reçu, cet introuvable reçu que le grand-vizir a tant cherché, je me charge de le découvrir et de le remettre à celui que fathma a choisi. Alors Mohammed ira trouver son père, il se jettera à ses genoux, et lui dira : " Depuis de longues années, j'aime votre fille et j'en suis aimé. Je suis pauvre comme vous, mais je vous rapporte la fortune que vous avez perdue, et je ne vous demande pour récompense que la main de celle que j'aime. "

A ces mots, la bonne fée disparut dans un nuage.

— Qu'est-ce que tu me chantes-là ? fit le baron en proie à une excessive agitation.

— La vérité, mon père.

— Comment ! ce reçu, quelqu'un l'a donc trouvé ?

— C'est la bonne fée qui le prétend.

— Et ce Mohammed, c'est . . .

— Vous le saurez le jour où ce conte deviendra une réalité, répondit Berthe avec le même sourire confiant.

Quant au baron, il était littéralement pétrifié.

Son impatience, sa colère, s'étaient évanouies. L'indignation qu'il avait éprouvée d'abord, en entendant tomber des lèvres de Berthe l'aveu de son amour, avait fait place à'ia stupéfaction, et plus encore à la curiosité.

— Voyons, fit-il avec ce geste familier aux gens qui se trouvent en face d'un mystère inexplicable, il est impossible que tu m'aies bâti ce conte sans avoir des données certaines. Tu ne te joues pas impunément de ma crédulité. Tout cela est vrai ?

— Est ou sera vrai, répondit Berthe, vous verrez . . .

— Mais qui te l'a dit ?

— Ah ! j'ai promis le secret, fit-elle nettement.

— Le secret ! Mais combien de temps vas-tu me laisser dans cette horrible incertitude ?

— Cela ne dépend pas de moi, mais je sais que ce ne sera pas long.

— Au moins, dis-moi le nom de ce jeune homme.

— Je m'en garderai bien ! se défendit Berthe. Ce serait couper la moitié de l'effet qu'il doit produire.

Tout à coup le gentilhomme se frappa le front comme illuminé d'une idée subite.

— J'y suis ! s'écria-t-il. C'est Eaphaël.

Berthe pâlit, mais elle eut la force de garder une immobilité absolue.

— N'est-ce pas ? fit le baron. C'est lui. Même silence de la jeune fille.

— Oui, c'est lui, reprit le baron, en se levant et en marchant à grands pas. C'est dans le cabinet que je lui ai donné à réparer qu'il a trouvé ce reçu. Il n'y a pas à dire, il faut que je m'assure à l'instant . . .

Berthe allait s'élancer pour le retenir, lorsque le timbre de l'antichambre fit entendre un vibrement sonore. Le baron, qui avait déjà pris son chapeau, s'arrêta :

— C'est lui, murmura-t-il, je distingue un pas d'homme.. . C'est Eaphaël qui vient me rapporter . . .

Au même instant la porte s'ouvrit et . . . M. de Tallerin parut.

Le baron avait complètement oublié l'invitation qu'il lui avait faite. Berthe respira. Elle regrettait ce qu'elle avait fait, mais elle était trop fille d'Eve pour garder le secret qu'elle avait promis à Raphaël. Elle n'en avait livré que la moitié, c'est vrai, mais le baron avait deviné l'autre. Que dirait Raphaël? Cette indiscrétion allait peut-être tout gâter. . .

Aussi fut-elle très aimable avec M. de Tallerin. Elle lui fit les honneurs de la maison avec une grâce que le gentilhomme ne lui connaissait pas encore. Son but

était évidemment de le retenir le plus longtemps possible.

— Ce sera toujours autant de gagné, pensait-elle. En effet, il était près de dix heures du soir, quand M.

de Tallerin parla de se retirer.

Quant au baron, il endura stoïquement ce long supplice, et fit tous ces efforts pour calmer l'impatience fiévreuse qui le dévorait. Mais il ne put la contenir assez longtemps pour qu'elle passât inaperçue aux yeux de son invité.

'■ — Mais qu'as-tu donc aujourd'hui? lui demanda M. de Tallerin, je te trouve tout. . . tout chose.

— - C'est vrai, répondit M. de Savenay, qui sourit à grand'peine, je ne me sens pas bien.

Enfin, vers dix heures un quart, M. de Tallerin prit congé de son hôtes.

Le baron accompagna son ami jusqu'à la porte.

— Sais-tu que ta fille est adorable ? lui dit M. de Tallerin enthousiasmé. Ah ! pour peu qu'elle soit toujours ainsi, j'en deviendrai fou, parole d'honneur !

Dès qu'il se fut éloigné, M. de Savenay prit son chapeau.

— Tu sors ? lui demanda Berthe avec une indifférence parfaitement jouée.

— Sans doute.

— Où vas-tu donc ?

— Chez '.Raphaël.

— A dix heures et demie du soir! mais il y a plus d'une heure que madame Desarceaux et M. Kaphaël sont couchés!

— C'est juste ! fit le baron qui se laissa tomber sur son siège avec accablement, mais demain, dès le matin . . .

— Dès le matin, fit observer Berthe. Est-ce que c'est possible ? M. Raphaël sort de chez lui avant six heures,

— Eh bien I j'irai à cincj b.çurçs. et demie,

— Et madame Desarceaux, crois-tu qu'elle soit levée à pareille heure? Peux-tu décemment aller réveiller cette pauvre dame à cinq heures et demie?

— Tu as raison, j'irai à onze heures, quand il rentrera pour déjeuner.

— A la bonne heure ! dit Berthe. Et encore . . . Elle avait déjà gagné huit heures. Peut-être d'ici ^

Raphaël viendrait-il.

Berthe ignorait quel événement imprévu avait détruit les espérances qu'elle nourrissait. Elle trouvait que Raphaël tardait beaucoup.

Quant à lui, le pauvre garçon ! à quelque heure du jour ou de la nuit qu'on fût venu pour frapper à sa porte, on aurait été certain de le trouver debout, ou tout au moins les yeux ouverts. Depuis deux nuits il n'avait pas dormi, depuis deux jours il ne vivait plus.

Quand se leva l'aurore du troisième jour, il était exténué. Et il n'avait reçu aucune nouvelle ! . . . Le bossu aurait-il échoué?... Le reçu était-il anéanti?... Et Berthe . . . que devait-elle penser ! . . .

Il se rendit à son atelier à l'heure ordinaire, mais ce fut plutôt pour faire acte de présence que pour travailler. M. Carmelet fut effrayé du changement qu'il remarqua chez son contre-maître.

— Ah ça ! qu'avez-vous ? dit-il. Je vous . trouve le teint enflammé, les yeux rouges, la main brûlante . . .

— Je n'ai pas dormi, répondit Raphaël.

— Alors vous êtes malade, il faut vous soigner, mon cher.

— Bah ! cela ne sera rien. Demain j'irai mieux, fit le jeune ouvrier avec un singulier accent.

M. Carmelet ne put pas en obtenir davantage: Vers onze heures, Raphaël rentra chez lui selon sa coutume.

Son étonnement fut grand de trouver le baron de Savenay dans la chambre de sa mère.

Il eut un pressentiment de la vérité.

— Mon cher ami, lui dit le gentilhomme, je suis sur des charhons ardents. Ma fille m'a bâti hier un conte de fées, dans lequel il est question d'un jeune homme qui l'aime, qu'elle aime — nous traiterons cette question là plus tard — mais où il est aussi question d'un certain reçu que ce jeune homme aurait retrouvé. Or, ceci m'intéresse particulièrement. Avez-vous connaissance de quelque chose de semblable ?

— Non monsieur, balbutia Eaphaël avec effort.

— Cependant, à certains indices, j'avais lieu de croire que c'était de vous qu'il s'agissait.

— Vous vous êtes trompé, monsieur, répondit le malheureux garçon, qui soutenait aussi maladroitement que possible le combat que se livraient en lui le mensonge et la vérité.

Le baron s'en aperçut.

— Pourtant, reprit-il d'une voix sévère, je m'étais figuré qu'en réparant le cabinet que je vous avais confié, vous aviez retrouvé le document important dont Berthe me révélait l'existence.

— Dans le cabinet ! fit Eaphaël avec vivacité. Oh ! non, monsieur, je vous en donne ma parole d'honneur !

— Enfin, fit le baron à bout de patience, jurez-moi que ce n'est pas de vous qu'il s'agit et que ce titre n'est pas entre vos mains !

Devant cet appel décisif fait à sa loyauté ,Eaphaël était sans armes.

— Vous avez raison, monsieur, dit-il d'une voix rauque, je suis un misérable !

Madame Desarceaux n"avait pas fait un mouvement pendant le cours de cette conversation; mais en voyant son fils s'humilier ainsi devant le gentilhomme, tout son orgueil de mère se révolta. Elle bondit de sa chaise, s'élança auprès de lui, le prit dans ses bras.

— Par exemple ! s'écria-t-elle indignée.

Et debout, fière, hautaine, elle fit de son corps un rampart à Raphaël, et toisa le baron d'un air de défi.

— Eh bien ! dit-elle. Quand ce serait lui ?

M. de Savenay comprit quel sentiment il venait de froisser et devina que madame Desarceaux s'opposait à toute explication sur un semblable terrain.

— Calmez-vous de grâce, madame ! reprit-il d'un ton plus doux. Je ne suis venu ici que dans le but d'obtenir des éclaircissements. Aucune mauvaise pensée ne m'anime, croyez-le bien; mais vous sentez que rien ne peut m'intéresser davantage que le bonheur de mon enfant et l'espoir de recouvrer ma fortune.

— Vous avez raison, monsieur, dit Eaphaël avec une étrange surexcitation. Mon premier devoir était de vous éclairer à cet égard. J'ai manqué à ce devoir, et Dieu m'en punit amèrement, car aujourd'hui ce n'est plus un misérable homme d'affaire, c'est moi qui vous ai dépouillé de votre fortune.

— Que dites-vous ? fit le baron d'une voix étranglée.

— Oui, monsieur, ce document que j'avais retrouvé, je me le suis laissé voler !

Ce dernier coup était au-dessus des forces du gentilhomme. Il étendit les bras, chancela et tomba foudroyé.

Cet accident n'était pas fait pour calmer la surexcitation à laquelle Raphaël et sa mère elle-même étaient en en proie.

Mais déjà madame Desarceaux s'était empressée autour du baron, avait dénoué sa cravate, et imprégnait de vinaigre ses mains, ses tempes, son visage. M. de Savenay ne faisait pas un mouvement. Par un singulier retour des choses d'ici-bas, il gisait dans ce même fauteuil sur lequel son père était mort dix-neuf ans plus tôt. Ce meuble était-il donc prédestiné?

Raphaël n'eut pas la patience d'assister immobile à

cette scène. Malgré les soins que sa mère prodiguait au baron, il se précipita hors de la chambre pour aller chercher un médecin. ^

Un quart d'heure après, lorsqu'il revint accompagné du docteur, M. de Savenay avait ouvert les yeux et reprenait connaissance. G-râce à l'intervention du. médecin, à l'activité de Raphaël, le gentilhomme recouvra enfin l'usage de ses facultés.

Il congédia le docteur et demeura silencieux, comme pour mieux rentrer en possession de lui-même.

Raphaël l'observait d'un œil inquiet.

Madame Desarceaux se taisait. Elle paraissait insensible à l'accident dont le baron avait été victime et, maintenant qu'il avait repris ses sens, s'était assise à l'autre bout de la chambre.

— Pardon, dit enfin M. de Savenay. Excusez le spectacle ridicule que je vous ai donné, et causons sans aigreur, comme il convient entre gens que les mêmes revers ont éprouvés, qui se comprennent, et surtout qui s'estiment.

Ce début eut pour effet immédiat de désarmer la colère de madame Desarceaux. Elle comprit en effet, c« que le baron avait dû souffrir !

Quant à Raphaël, qui s'attendait à des récriminations, il fut touché de la résignation avec laquelle le gentilhomme acceptait cette seconde ruine.

— Mais tout n'est pas perdu, mon cher monsieur, s'empressa-t-il de répondre. C'est aujourd'hui, ce soir même, qu'expire le délai qu'on m'a demandé.

Le baron tressaillit.

— Allons, dit-il avec incrédulité, n'essayez plus de me donner le change, mon ami. Vous avez vu l'effet qu'une fausse joie a produit sur moi.

— Aussi serais-je désolé de provoquer une nouvelle crise, répondit Raphaël, mais il faut bien que je vous

fasse part de ce qui est arrivé et que je justifie le silence que j'ai gardé.

A ces mots, avec une grande lucidité, il raconta à M. de Savenay comment, pour respecter l'honneur et les susceptibilité de madame Desarceaux, il avait tenté auprès de Morinval une démarche conciliatrice, et de quelle façon Morinval y avait répondu. Enfin, il lui apprit ce qu'était Adolphe Martin, et comment le bossu s'était engagé à lui rapporter le reçu ou à déposer contre son père.

Le gentilhomme était atterré.

— Non, dit-il, en secouant tristement la tête, ne nous berçons plus de chimériques espérances. Déjà ma ruine a amené la vôtre, je ne veux pas vous ruiner une fois de plus pour essayer de recouvrer une fortune illusoire.

— Quant à cela, mon cher monsieur, répliqua vivement Eaphaël, vous me permettrez d'être le seul juge de ma conduite. D'ailleurs, nous n'en sommes pas encore là. Nous avons encore douze heures avant l'expiration du délai que j'ai accordé. Peut-être d'ici-là qu'Adolphe aura tenu sa promesse.

— Vous y croyez donc ? fit le baron avec amertume.

— Pourquoi pas ?

— Mais de quels moyens voulez-vous que dispose ce pauvre diable ?

— Je l'ignore, mais je ne désespère pas encore.

Le gentilhomme allait répliquer, quand madame Desarceaux lui imposa silence d'un geste et prêta l'oreille.

Il lui semblait entendre dans la rue le roulement d'une voiture qui s'arrêtait devant la maison. Elle s'était approchée de la porte de l'escalier et avait prêté l'oreille.

— Mais oui, fit-elle, je ne me trompe pas ... on monte . . .

Raphaël et M. de Savenay écoutèrent à leur tour. En effet, on entendait distinctement dans l'escalier

des pas lourds, semblables au piétinement d'hommes qui portent un fardeau. Ces pas se rapprochaient. Bientôt ils résonnèrent sur le palier.

- Curieuse d'en connaître la cause, madame Desarceaux ouvrit la porte.

Un spectacle étrange frappa les yeux du baron et de Eaphaël.

Deux hommes vêtus de blouses, la casquette et le chapeau profondément enfoncées sur les yeux, tenaient dans leurs bras l"un par la tête, l'autre par les pieds, le corps inerte d'un homme qu'ils portaient avec de grandes précautions.

— Adolphe! s'écria Eaphaël. C'est Adolphe!

Mais madame Desarceaux, qui était près de la porte, n'avait vu qu'une chose, ou plutôt qu'un homme. C'était un de ceux qui portaient le bossu.

Elle se précipita sur lui et le saisit au collet.

— C'est lui ! s'écria-t-elle de son côté. C'est mon voleur d'avant -hier.

A son tour, Raphaël allait se jeter sur lui, quand Adolphe se redressa. Il était d'une pâleur effrayante.

— De grâce, taisez- vous ! fit-il d'une voix affaiblie. A ces mots, il tira de sa poche un papier qu'il tendit

à Eaphaël.

— Voici votre reçu, dit-il.

Et pendant que le jeune ouvrier courait vers la fenêtre pour le voir au grand jour et s'assurer que le bossu ne l'avait pas trompé, celui-ci s'adressa à ceux qui le soutenaient.

— Encore un étage, dit-il avec effort. Fermez cette porte et montons.

Ginglard, car c'était bien lui que madame Desarceaux avait pris au collet, tira la porte. Aussitôt, aidé de son camarade Bouteleux, il escalada les degrés avec une surprenante agilité.

La mère de Raphaël, moins préoccupée que son fils et M. de Savenay du papier que le bossu venait de leur remettre, ne perdait rien de ce qui se passait au dessus d'elle. Elle distingua donc le grincement de la porte qui s'ouvrait et entendit les hommes qui accompagnaient Adolphe se diriger vers le lit. Un nouveau piétinement parvint à son oreille. Elle pensa qu'on déshabillait et qu'on couchait le dossu. Puis, presque aussitôt, retentit dans l'escalier un fracas épouvantable. C'étaient ces deux hommes qui redescendaient, ou plutôt qui dégringolaient les marches avec une rapidité vertigineuse.

Au bout d'une minute ils étaient dans la rue, et un profond silence régna dans la maison.

Alors elle se rapprocha du baron, dont les yeux étincelaient d'une joie immense .

— C'est bien lui, disait-il d'une voie étranglée, tandis que le papier tremblait entre ses mains fiévreuses, je le reconnais ! C'est mon reçu !

Raphaël était enchanté, mais il était encore plus préoccupé.

— De quelle façon ce diable d'Adolphe a-t-il pu reprendre ce titre à Morinval ? pensait-il.

— Vous m'excuserez, mes amis, fit le gentilhomme ; mais vous sentez combien j'ai hâte d'apprendre à Berthe cette heureuse nouvelle ! Ce soir nous nous reverrons. Vous me ferez bien l'honneur, j'espère, de venir dîner tous les deux à la maison. Quant à ce pauvre garçon, je reviendrai le voir, assurément et le remercier de ce qu'il a fait pour moi. En attendant, ayez la bonté de lui annoncer qu'à dater de ce jour il peut compter sur une pension viagère de douze cents francs.

En prononçant ces phrases décousues, M. de Savenay pressait lea mains de Raphaël et de sa mère, tenait toujours ouvert le titre qu'il ne se lassait pas de contempler.

— Ah ! mon Dieu ! s'écria tout à coup Raphaël.

— Quoi donc ? demanda madame Desarceaux.

Il étendit le bras, et du doigt, montra le papier que le baron tenait à la main. Dans les mouvements de joie désordonnée du gentilhomme, le papier s'était replié, et on distinguait à l'envers une tache d'un rouge vif, large comme une pièce de deux francs.

— Mais, c'est du sang ! fit Raphaël épouvanté, après l'avoir examinée avec attention.

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