COMMENT MOEIXVAL SE TIRA D'AFFAIRE
Madame Desarceaux prit à peine le temps de tirer sur elle la porte de son logement et s'élança dans l'escalier avec une agilité qu'on n'aurait pas attendue de ses cinquante-cinq ans.
— Venez, venez, disait-elle en même temps à celui qui était venu la prévenir de ce fatal accident.
Quand ils furent arrivés dans la rue:
— Vous allez me conduire auprès de Raphaël, lui dit-elle, en essayant de l'entraîner.
L'inconnu ne put réprimer un geste de vive contrariété.
— Je le voudrais, répondit-il, mais cela ne m'est pas possible, ma bonne dame. Je suis un pauvre ouvrier; j'ai déjà perdu une bonne heure de mon temps pour venir vous avertir, je vais en perdre une seconde pour retourner à mon chantier, c'est tout ce que je peux faire; aussi puisque je vous ai donné l'adresse et le numéro de la maison. . .
— Ah ! c'est juste, dit la pauvre femme.
A ces mots, elle tira son porte-monnaie, y prit une pièce de deux francs, et la mit dans la main de l'ouvrier. Elle se dirigea vers le boulevard Sébastopol, où elle espérait trouver une voiture.
Malheureusement, aucun fiacre n'était libre. Elle fut obligée de gagner la place du Châtelet et les quais,
avant de rencontrer une station. Aussitôt elle s'élança clans un coupé.
— Avenue de l'Impératrice, no 42, dit-elle au cocher. Et bon train ! Il y aura bon pourboire,
Celui-ci sauta sur son siège et s'escrima de son fouet sur les flancs de son cheval. Malgré les impatiences de sa cliente, le cocher mit près de trois quarts d'heure à gagner l'adresse qu'on lui avait indiquée. Avant qu'il eût arrêté son cheval, madame Désarceaux avait déjà mis pied à terre.
Elle aperçut devant elle un très joli petit hôtel, orné d'une grille garnie de volets peints en vert. La plus grande tranquilité semblait régner dans cette maison. Elle s'en étonna un peu d'abord, puis se décida à sonner.
Une jeune et coquette femme de chambre vint lui ouvrir.
— Que demandez-vous, madame ? fit-elle gracieeusement.
— C'est moi, répondit madame Desarceaux, qui suis la mère de ce jeune homme . . . vous savez bien . . .
— Quel jeune homme ? fit la camériste étonnée.
— Celui qui vient d'être renversé par une voiture devant votre porte ... il y a deux heures . . .
A l'expression de surprise croissante qui se peignait sur le visage de la femme de chambre, madame Desarceaux crut s'être trompée de maison.
— Ce n'est donc pas ici le numéro 42 ? interrogea-telle.
— Pardon, madame ; mais je ne comprends pas . . .
— Comment ! vous n'avez pas receuilli chez vous un jeune homme qui a été assez grièvement blessé?
— Non, madame.
— Alors le commissionnaire aura confondu les numéros. . . supposa la malheureuse femme.
— C'est possible, dit la camériste. Cependant, si l'accident était survenu dans les environs, j'en auarais été instruite par l'un ou par l'autre. Du reste, ajouta-telle, voici un domestique qui depuis ce matin nettoie les vitres de cette serre, s'il est réellement arrivé quelque chose, il nous le dira.
A ces mots, la camériste s'avança complaisamment vers la maison voisine et questionna le domestique,
Il répondit qu'il ne savait rien, et que, bien certainement, aucun accident fâcheux ne s'était produit dans l'avenue, de toute la matinée.
— Car, dit-il en finissant, je suis assez haut perché pour voir tout ce qui se passe, et je n'ai rien vu.
Madame Desarceaux s'excusa et se retira, mais, plus inquiète encore qu'elle ne l'était auparavant, et ne s'arrêtant pas à l'idée qu'elle était le jouet d'une cruelle mystification, elle résolut de s'assurer de la vérité.
Elle remonta donc en voiture et se fit conduire chez M. Carmelet. Cette seconde course dépensa de nouveau trois quarts d'heure. Enfin elle arriva.
Sa stupéfaction fut grande, lorsqu'elle pénétra dans l'atelier, de voir Raphaël, sain et sauf, venir à sa rencontre et s'informer anxieusement des motifs qui l'amenaient.
Elle lui raconta ce qui s'était passé.
— Je ne suis même par sorti ! s'écria Raphaël, non moins étonné qu'elle.
— Alors, que signifie cette sinistre plaisanterie ? demanda-t-elle.
Sur ces entrefaites, M. Carmelet, qui l'avait aperçut, s'approcha d'elle pour la saluer. Raphaël le mit au courant de ce qui venait d'arriver.
— Etes-vous retournée chez vous avant de venir ici ? dit-il.
— Non, monsieur. Je voulais savoir avant tout si mon fils était blessé.
— Je conçois votre inquiétude, madame ; mais vous avez eu tort, car, ou je me trompe beaucoup, ce ne peut être qu'un prétexte pour vous éloigner,
— M'éloigner ? dans quel but ?
— Mais ... ne serait-ce que pour vous voler . . .
— Nous voler ! répliqua Baphaël en souriant. Ce n'est guère admissible. Nous ne sommes pas assez riches . . .
— N'importe. Allez-y voir, fit M. Carmelet en le poussant par les épaules.
Raphaël prit sa mère par la main et se précipita dans la rue.
Dix minutes plus tard, le coupé les descendait au coin du boulevard Sébastopol et de la rue de Venise. Après avoir payé le cocher, ils gagnèrent en courant la maison qu'ils habitaient.
Ces allées et venues avaient pris deux bonnes heures.
Arrivés devant la porte de leur appartement, ils s'arrêtèrent. La porte était hermétiquement fermée et ne portait la trace d'aucune violence. Ils écoutèrent . . . aucun bruit ne se faisait entendre à l'intérieur.
— Allons ! c'est une fausse alerte, dit Raphaël, qui respira plus librement.
Il introduisit sa clef dans la serrure, qui céda au premier effort.
— Tu n'avais donc pas fermé la porte à double tour ? damanda-t-il à sa mère.
— Non ... Je ne crois pas . . . J'étais tellement bouleversée que j'ai tirée sur moi et que j'ai bondi dans la rue.
Raphaël fronça les sourcils et poussa vivement la porte. Un spectacle inouï s'offrit à ses regards,
La commode et le secrétaire avaient été forcés; tous
les tiroirs étaient ouverts. A terre, foulés aux pieds, maculés de boue et de poussière, gisaient dans un pêlemêle indescriptible, tous les objets dont les meubles étaient garnis.
Le secrétaire avait été particulièrement fouillé. Le tablier en était abaissé; sur le cuir dont il était intérieurement garni étaient étalés et dépliés tous les papiers que madame Desarceaux y enfermait. Cependant il n'y manquait rien, pas même les six obligations de chemin de fer que Eaphaël avait achetées sur ses économies. En revanche, cinq ou six louis avaient disparu.
Que signifiait ce mystère. Evidemment les voleurs avaient été dérangés ! Ils n'avaient vidé les tiroirs que pour faire un paquet du linge qu'ils contenaient. Quelle alerte les avait empêchés de l'emporter?
En efft, à mesure que madame Desarceaux mettait les choses en place, elle constatait qu'on n'avait rien pris. C'était bizarre, assurément. Pourtant, quels motifs avaient poussé les misérables à faire un si soigneux inventaire des papiers? Eaphaël ne se l'expliquait pas.
Tout à coup, rapide comme l'éclair, une pensée vint traverser son esprit.
Il courut droit au grand fauteuil, poussa l'accoudoir de droite et s'aperçut qu'il avait été brisé à coups de ciseau. On avait replacé à la hâte le crin et le velours qui le recouvraient. Enfin, l'accoudoir tourna sur luimême.
Eaphaël devint livide et poussa un cri déchirant.
Madame Desarceaux se retourna, effrayée. Elle le vit, immobile, pétrifié, les cheveux hérissés montrant du doigt la petite boîte vide.
— Et le reçu ? demanda-t-il d'une voix rauque. Tu l'as pris?
— Non. Tu ne l'as donc pas ?
Eaphaël se couvrit le visage de ses deux mains et se laissa tomber accablé sur le fauteuil.
— Mais parle donc, lui dit madame Desarecaux. Parle, tu me fais mourir. Qu'as-tu?
— J'ai, répondit le jeune homme, d'une voix rauque, j'ai que c'est ton frère qui nous a volés.
— ■ Qui ? Morinval !
— Oui, lui. Tout s'explique, à présent. Ainsi que l'a pensé M. Carmelet, le prétendu accident dont j'étais victime est le prétexte dont on s'est servi pour t'éloigner, et pendant que, désolée, tu courais à ma recherche, Morinval, ou plutôt des scélérats payés par lui, car il est trop adroit pour se compromettre, s'introduisaient ici pour s'emparer de ce papier.
— - Allons donc ! Est-ce que c'est possible.
— Tu doutes encore ? fit Eaphaël. Mais regarde donc autour de toi ! C'est dans les tirors qu'on a commencé de fouiller, c'est le secrétaire qu'on a plus spécialement visité. Vois cette liasse de papiers épars, tout grands ouverts . . .
— Mais, pour chercher dans ce fauteuil il a fallu . . .
— Parbleu ! jNTai-je pas eu la sottise de raconter à Morinval comment ce reçu était tombé entre mes mains, dans quel meuble et à quel endroit précis je l'avais trouvé?
Soudain il se redressa.
— Oh! mais il ne sera pas dit que je me laisserai dépouiller ainsi, s'écria-t-il avec une sourde colère, et je vais . . .
Il se dirigea vers la porte :
— Où vas-tu ? demanda sa mère effrayée.
— Chez le commissaire de police.
— Et tu accuseras ton oncle, mon propre frère !
— Je l'accuserai, répondit résolument Eaphaël.
— Non, tu ne feras pas cela ! s'écria la pauvre femme
épouvantée, en se jetant devant la porte pour lui barrer
le passage.
— Et non seulement je l'accuserai, mais j'invoquerai le témoignange d'Adolphe Martin. C'est en sa présence que j'ai trouvé ce papier ; il m'aidera à confondre le misérable.
— Mon fils î mon enfant ! je t'en conjure ! supplia sa mère en se traînant à ses genoux.
Eien, je n'écoute rien, dit Raphaël, qui voulut
passer outre.
Au même moment, on frappa à la porte de la chambre.
Raphaël brusquement et reconnut Adolphe.
Ali! c'est le ciel qui vous envoie, mon ami, s'é-
ria-t-il.
— Tiens ! fit le bossu, à qui le désordre de cette pièce sauta aux yeux. Qu'est-ce que vous faites donc? Vous déménagez ?
Sans lui rien expliquer, Raphaël prit Adolphe par la main et l'amena en face du fauteuil. Naturellement les regards du bossu se portèrent immédiatement sur le compartiment secret qu'ils avaient découvert l'avant-
veille.
— Tiens ! vous l'avez brisé ! fit-il. Vous n'avez donc pas pu retrouver le bouton du ressort ?
— Ce n'est pas moi qui l'ai brisé, répondit Raphaël.
— Qui donc ?
— Ah ! si je le savais ! . . .
— Mais le reçu, vous l'avez? demanda Adolphe, très
intrigué. ,
— Le reçu, on me l'a volé! dit Raphaël avec véhémence. Oui, reprit-il, en voyant que le bossu l'interrogeait des yeux et paraissait douter de ce qu'il disait, oui, volé, mon cher!
Puis, s'interrompant brusquement :
— Etiez-vous chez vous, il y a une ou deux heures ?
— Non, je rentre à l'instant pour déjeuner.
— Alors, vous ne pouvez me fournir aucun indice, dit Eaphaël avec découragement; mais vous ne refuserez pas, je l'espère, de témoigner devant le commissaire de police que vous avez vu, tenu, lu, le papier qu'on m'a dérobé.
Adolphe hésita un instant.
— Vous ne répondez pas? fit le jeune ouvrier.
— J'en témoignerai, répondit enfin le bossu. Mais, un mot, je vous prie : vous venez de dire que ce vol est Fœuvre d'un misérable; vous le connaissez donc?
— Sans doute.
— Et c'est?...
— Que vous importe le nom ? dit Eaphaël avec colère. Mais au fait, reprit-il aussitôt, vous le connaissez également ; vous êtes connu de lui !
— Moi?
— J'en suis sûr. Déjà, l'autre jour, j'avais cru remarquer en vous quelque chose comme du trouble et du malaise, quand la signature qui figurait sur ce papier vous est tombée sous les yeux, et hier, lorsque je suis allé sottement chez cet homme, que je voulais épargner, lorsque je lui ai raconté par xmel enchaînement de hasards ce reçu était en mon pouvoir, lorsqu'enfin j'ai prononcé le nom de Marianne Martin, le vôtre, je l'ai vu, de son côté, se troubler, pâlir. Il m'a adressé sur votre mère, sur vous-même, des questions. . .
— C'est donc Morinval ? demanda vivement Adolphe.
— Vous voyez bien que vous le connaissez ! s'écria Eaphaël triomphant.
— De nom, c'est vrai ; mais je ne l'ai jamais vu, je vous le jure !
— Tant mieux, alors ! car vous n'aurez pas pour l'ac-
cuser les scrupules que ma mère éprouve et cherche à me faire partager.
— Madame votre mère a donc des raisons pour le ménager ?
— Si elle en a !.. . C'est son propre frère.
— Et moi, fit le hossu avec une excessive agitation, c'est mon père !
— Que dites-vous ?
— Oh ! reprit Adolphe avec un accent de profonde amertume, je sais ce que je dis. C'est bien du même misérable qu'il s'agit. Celui qui tompe une pauvre fille et qui l'abandonne avec son enfant, celui que refuse de rendre le dépôt qu'on lui a confié est bien homme à commettre le crime dont vous l'accusez.
— Mais alors, vous ne pouvez pas témoigner contre lui ! Ce serait un sacrilège ! fit observer madame Desarceaux.
— Un sacrilège ! ricana le bossu : niais ne savez donc pas que, sans une ruse qui pèse à ma conscience comme un remords, je n'aurais jamais su son nom?
— Comment !
— Ah ! c'est qu'en voyant souffrir et dépérir lentement ma pauvre mère, en remarquant avec lequel soin elle évitait de me parler de mon père, j'avais deviné que cet homme, dont elle me cachait même le nom, était la cause de toutes ses souffrances, et je l'avais pris en haine. Je voulais venger la sainte femme; mais elle, pieuse et clémente jusqu'au bout, refusa, même à son lit de mort, de me nommer ce Morinval. Bien plus, coince par un reste de fétichisme, elle avait conservé sept ou huit lettres de lui, et comme elle ne voulait pas que ces lettres m'apprissent plus tard ce qu'elle m'avait laissé ignorer, elle m'ordonna de les prendre et de les brûler. Je profitai de sa faiblesse pour y substituer un vieux journal auquel je mis le feu, et je conservai ces
lettres. Je les ai là, sur moi, depuis ce jour, elles ne me quittent pas. Si vous doutez de ma parole, je puis vous les montrer. . .
— C'est inutile, répondit Baphaël, je vous crois mon ami.
— Donc, continua Adolphe, c'est grâce à ces lettres, déloyalement acquises, il est vrai, que j'ai su le nom d'un homme que je rougirais d'appeler mon père. Aussi en présence du cadavre de ma mère, je ne renonçai pas à mes idées de vengeance. Je m'étais promis, au contraire, de châtier cet homme, si sa vie n'avait pas racheté la cruauté dont il était coupable envers Marianne. Et ce projet était si profondément ancré dans mon esprit, que, sur le champ, je me suis mis à sa recherche. Oui, je vous ai dit que j'étais allé chez un parent pendant cette absence de huit jours que j'ai faite. Je vous ai menti. Je m'informai de lui à son ancienne adresse et j'appris qu'il s'était retiré clans les environs de Paris. Le hasard me mit sur sa trace; je le découvris à Croissy. Le premier individu que j'interrogeai était précisément un ouvrier qui travaillait chez lui. A l'entendre Morinval était le meilleur et le plus généreux de tous les maîtres ! Je poursuivis mon enquête, je me rendis chez tous les entrepreneurs, chez tous les marchands. . . partout la même réponse :
— M. Morinval ? Oh ! quel homme ! Comme il est riche ! Comme il paye !
Au dire de ces gens-là, Morinval était la crème de toutes les vertus, le phénix de la considération. J'avoue que ces renseignements, non seulement me surprirent, mais me firent momentanément renoncer à la vengeance que je nourrissais. Cependant j'avais peine à les croire, je me promettais de fouiller plus avant dans sa vie.
— Et vous la connaissez à présent ? demanda Ea-
phaël.
— Je la connais pas toute entière, mais j'en sais assez pour que ma haine s'augmente de toutes les infamies que je vois amoncelées sur son chemin.
Y pensez- vous ! fit vivement madame Desarceaux.
— Est-ce vous qui prendrez sa défense, madame ? Vous, que, depuis sept ans, je vois reléguée dans ce bouge, sans autre ressource que le travail de votre fils? Et ce Morinval est votre frère! Et il possède des millions! Et il vous laisse croupir dans cette indigence, quand il n'avait qu'à vous tendre la main pour vous rendre la position que vous occupiez autrefois! Allons donc ! J'y vois clair à présent dans le passé de cet homme. L'histoire du baron de Savenay que m'a contée Raphaël, l'intérêt que m'inspire sa fille, la reconnaissance que j'ai pour vous, tout m'autorise à vous dire ceci : Comptez sur moi.
— Merci, fit Raphaël en lui serrant les mains avec effusion.
Puis il raconta alors dans tous ses détails la démarche qu'il avait tentée la veille à Croissy, et la singulière visite que sa mère avait reçue le matin.
— C'est clair, fit Adolphe. On a éloigné madame Desarceaux, et c'est pendant son absence que le vole a été commis.
A ces mots, il s'approcha du fauteuil et en visita l'accoudoir avec une minutieuse attention.
— C'est avec un ciseau que le ressort a été forcé, ditil. Et remarquez que l'indication était bien précise, car l'accoudoir de gauche n'est pas même effleuré. Ah ! ajouta-t-il en continuant ses investigations, le ciseau s'est cassé, en voici la pointe . . . Tiens ! qu'est-ce que cela ?
Il venait de pousser du pied un corps dur, qu'il ra-
massa et qu'il montra à Kaphaël. C'était un méchant couteau de poche, dont la lame était ébréchée en plusieurs endroits, dont le manche, en os jadis blanc, avait revêtu une teinte jaunâtre et témoignait d'un long usage.
Raphaël et. sa mère se sapprochèrent curieusement.
— Ce couteau est-il à vous ? demanda Adolphe.
— Non, répondit Raphaël.
— Alors, il est sans doute à l'un des coquins qui se sont faufilés chez vous.
— En effet, dit madame Desarceaux très-intriguée, c'est probable.
— Et il a certainement servi à remplacer le ciseau brisé, puisque la lame est ébréchée dans toute sa longueur, fit observer le bossu.
Pendant ce temps Raphaël examinait cet outil vulgaire, le tournait et le retournait clans tous les sens.
— Tiens ! s'écria-t-il, il y a un nom sur le manche. Ce fut au tour d'Adolphe de se rapprocher.
— Oui, dit-il ce nom a été gravé avec la pointe d'un canif ou d'un autre couteau, car les lettres sont d'une irrégularité, presque indéchiffrable.
— C'est égal, grâce à la poussière qui remplit les creux, je crois qu'il serait posible . . . Voyez, fit Raphaël épelant, B-o-u, b-o-u te,te, 1-e. . .
Il s'arrêta.
— Les deux dernières lettres sont illisibles, dit-il. Cependant l'avant-derrière paraît être un n ou un u; quant à la dernière, est-ce un x, est-ce une croix ? Je ne sais pas trop . . .
Adolphe était devenue pâle et tremblait légèrement.
Fort heureusement pour lui, le jeune ouvrier était tellement absorbé par l'examen auquel il se livrait, qu'il ne s'en aperçut pas.
— Décidément, fit-il, je crois que l'avant-dernière est
u et la dernière un x, car de cette façon le nom me paraît complet : Bou-te-leux, lut-il en appuyant sur chaque syllabe.
En même temps, il montrait du doigt au bossu les lettres gravées sur le manche du couteau.
— Enfin ! soupira-t-il joyeusement, voilà un indice, une pièce de conviction ! Xous connaissons à présent le nom d'un des misérables qui se sont introduits ici ! Espérons que, quand nous aurons déposé cette preuve entre les mains du commissaire de police, il n'aura pas de peine à découvrir le coupable.
On juge de l'état dans lequel se trouvait Adolphe. Comment ! c'était Bouteleux qui avait volé le reçu ! Et il serait arrêté! Et il ferait des révélations ! A tout prix, il fallait écarter ce danger.
Aussi, comme il avait eu le temps de se remettre un peu de sa surprise, il affecta, à partir de ce moment, la plus grande indifférence.
— Ainsi, dit Adolphe, vous avez toujours l'intention de vous rendre chez le commissaire de police?
— Sans doute. Xe venez-vous pas de promettre trèsformellement de m'y accompagner?
— Et je suis toujours prêt à tenir ma parole; mais, en toutes choses, il faut agir avec discernement. Vous pourriez regretter plus tard la trop grande précipitation avec laquelle . . .
— Que voulez-vous dire ? interrompit le jeune homme, étonné de ce brusque changement.
— Ecoute, conseilla sa mère, enchantée de cet incident, M. Martin a peut-être quelque heureuse inspiration.
— Je ne prétends pas cela, fit le bossu. Cenpendant, je vous avoue qu'à votre place j'y regarderais à deux fois. Laissez-moi d'abord vous faire remarquer que Morinval est votre oncle.
— Eh ! il s'agit bien de cela ! répliqua vivement Eaphaël.
— Je sais bien que cette parenté n'excuse rien, se hâta d'ajouter Adolphe, et je le comprends si bien que je suis disposé à vous seconder. Mais ce n'est pas sans arrière-pensée, je ne vous le cache pas. Depuis que j'ai réfléchi à la gravité de la déposition que nous allons faire; je sens que mon courage a faibli. A quoi faut-il attribuer ce changement? Quelle influence inexplicable exerce sur moi ce titre de père, qu'en dépit de ce que cet homme a fait, je ne saurais lui contester? Je ne m'en rends pas parfaitement compte, mais cela est, je ne m'en défends pas. Mais ce n'est pas de moi qu'il est question, c'est de vous. Songez-y bien, mon cher, vous êtes sans fortune, sans avenir, dirai-je presque, puisque vous n'aurez pas économisé avant dix ou quinze ans la somme nécessaire pour fonder une maison. Ainsi vous êtes condamné à vivre de votre travail, c'est-à-dire que vous vous fermez irrévocablement toute autre carrière que celle de tourneur.
— Ce n'est que trop vrai ! gémit madame Desarceaux.
— Vous n'avez qu'un moyen de vous arracher à cette galère, poursuivivt Adolphe, fort de cet encouragement, c'est votre oncle. Oh ! je vois bien que ces considérations répugnent à vos instincts généreux, mais croyezvous qu'en ce monde on fasse toujours ce qu'on veut?
— C'est ce que je lui disais, monsieur ! fit madame Desarceaux, ravie de son côté de trouver un appui.
— Eh ! je ne l'ignore pas plus que vous, répondit Raphaël avec humeur, mais en la circonstance actuelle il m'est impossible d'écouter la voix de l'intérêt Quoi oue vous disiez, quoi que vous fassiez, nous ncf pouvons pas sortir de là : nous ayons été volés, ou plutôt c'est le baron qui a été volé. S'il ne s'agissait que de nous, je consentirais peut-être à ne pas porter plainte; mais il
s'agit de M. de Savenay, et, en pareil cas, silence équivaut à complicité.
— Non répliqua vivement le bossu, si Ion parvient par un moyen quelconque à rentré en possession de l'ob-
iet volé. , ... ,
— Un moven quelconque? fit Kaphaél avec mépris. Me croyez-vous donc capable de recourir aux mêmes expédients que Morinval?
— Certainement non. Vous savez bien que telle n est pas ma pensée, mais répondez-moi franchement: si vous étiez chez Morinval, et si vous trouviez sur son bureau le titre qu'il vous a dérobé, le prendnez-vous ?
— Assurément, dit Raphaël. /
— Eh bien! mon cher, ce n'est pas autre chose que je vous propose. Oui, je ferais de cette affaire une affaire d'amour-propre, je ne voudrais pas mètre laisse joué si maladroitement, je n'aurais ni repos ni mie avant d'être rentée en possession de mon reçu.
—Oui; mais il faudrait employer des moyens qui répugneront toujours à mon caractère, à ma loyauté.
-Qu'à cela ne tienne, proposa Adolphe; voulez-vous que je m'en charge ?
— Vous ? ,
— Oui Accordez-moi trois jours, pas davantage. Madame Desarceaux commençait à bien augurer du
dénouaient de cette affaire. Kaphaël n'était pas convaincu, mais il était ébranlé.
Ecoutez, reprit le bossu. De deux choses 1 une : ou Morinval a gardé le reçu, et dans ce cas il va moyen de le lui reprendre, ou il l'a déchiré, et dans ce cas, 1 action que vous intentée n'aboutira qu'à un déshonneur stérile. Est-il vrai?
— Je ne dis pas le contraire, mais ...
— Eh bien ! laissez-moi la chance de la première hypothèse; voulez-vous? Si le reçu a été anéanti ou si
j'échoue, vous avez toujours la ressource de porter plainte. Trois jours, pensez donc ! je ne vous demande que trois jours ! M. de Savenay attendra bien dix-huit ans et trois jours.
— Voyons, supplia madame Desarceaux, ce que t'offre M. Adolphe est bien raisonnable . . .
^ — Eh bien soit ! consentit Eaphaël, vaincu par tant d'insistance ; mais je vous préviens que, passé ce délai
— Je viens me mettre à vos ordres, dit le bossu.
— Et je te rends ta liberté, ajouta madame Desarceaux.
— Maintenant que nous sommes d'accord, fit Adolphe soulagé d'un poids énorme, ayez la bonté, madame, de répondre aux deux ou trois questions que je vais vous poser.
— Je vous écoute, dit-elle avec attention.
— C'est vers sept heures que cet inconnu s&st présenté chez vous?
— Oui, monsieur.
— Le trouble où vous a jeté la fausse nouvelle qu'il apportait vous a-t-il permis de remarquer ses traits, sa taille, son costume?
— Certes, c'est un homme de quarante ans environ, pas de barbe, cheveux châtains, yeux noirs, nez mince, bouche pincée, menton pointu, taille moyenne. Il portait un panttalon de drap gris, une blouse bleue, un chapeau de feutre et des souliers couverts de poussière.
— C'est Ginglard ! pensa le bossu.
Puis il répondit à haute voix:
— Merci, madame. Ces renseignements peuvent nous êtes utiles, quoique pour le moment ils n'aient pas grande valeur. En efft, rien ne prouve que le nom inscrit sur le manche du couteau soit celui de l'individu qui s'est présenté: ce n'est même pas probable; ensuite le reçu n'est plus, ou ne sera plus dans quelques minu-
tes entre les mains de ces gens-là. Si je ne me trompe, ils ont dû s'arranger de manière à prendre le tram de neuf heures et demie. Or, il est dix heures passées, donc ils sont arrivés à Croissy et entrent à l'instant môme, ou vont entrer chez Morinval*
— Oh ! fit involontairement Raphaël, s'il était possible . . . . , ,
— Ainsi, donnez-moi carte blanche, continua Adolphe. Demain, aujourd'hui, peut-être, je vous rapporterai ce titre, ou je mourrai à la peine; je vous en donne ma parole d'honneur! Mais de votre côté, n'oubliez pas que vous m'avez accordé trois jours !
Surjette dernière recommandation, il sortit. Maintenant qu'il était seul, il ne pouvait se faire illusion : ses camarades avaient été mécontents des résultats négatifs de leur dernière expédition. Il avait remarque l'arrière-pensée avec laquelle on avait accueilli ses dénégations, en présence de l'assertion formulée par l'Amadou. Dès lors, n'était-il pas possible que Bouteleux, et Ginglard eussent pris la résolution de contrôler par euxmêmes les affirmations de leur président?
Non seulement c'était possible, mais c'était probable, puisqu'ils étaient allés à Croissy. Mais comment, après avoir trouvé la demeure de Morinval, étaient-ils entres en relations avec lui et s'étaient-ils faits ses alliés ?
Préoccupé de cette question, le bossu se rendit en courant à la gare Saint-Lazare, et partit à dix heures trente-cinq minutes pour Croissy. A onee heures, il
était arrivé.
Il longea l'avenue de tilleuls, et atteignit bientôt 1 angle du mur qui entourait la propriété de Morinval. ' Là, il se blottit derrière une haie d'épines, car il venait d'apercevoir deux hommes qui se promenaient de Ion» en large sur le chemin de halage. Une fois abrite
derrière ce retranchement, il s'avança la tête et risqua un œil.
C'était Ginglard et l'Amadou. Ils attendaient Bouteleux, qui était allé porter à Morinval le précieux reçu.
En effet, au bout de dix minutes, Adolphe vit Bouieleux sortir et rejoindre ses camarades. Il tenait à la main des papiers qu'il agitait triomphalement.
— Ah! mes enfants, quelle noce! disait Bouteleux de sa voix enrouée. Kegardez-moi un peu ces chiffons de papier-là! Et nous qui n'en avions jamais vu de semblables que derrière la vitrine des changeurs.
— Donne, fit Ginglard, qui tendit avidement la main. Ils s'arrêtèrent à dix pas du bossu, Bouteleux mouilla
son doigt et se mit à feuilleter les billets de banque.
— Un, deux, trois, compta Bouteleux en remettant les billets à Ginglard.
Il en remit un nombre égal à l'Amadou, en glissa autant dans sa poche.
— Quant à celui-ci, dit-il, nous le partegerons quand nous aurons payé le déjeuner que nous allons faire. Ah ! mes enfants, quelle culotte ! ajouta-t-il.
— Et vite, filons sur Paris, fit Ginglard, qui prit les devants.
Adolphe fut sur le point de se montrer; mais à quoi l'aurait avancé une pareille démontration à présent que le reçu était entre les mains de Morinval ? Pour le moment, il savait tout ce qu'il voulait savoir : c'est que les trois écumeurs avaient touché dix mille francs pour exécuter ce coup hardi.
— Les imbéciles ! murmura-t-il en haussant les épaules.
Dès qu'il les vit s'engager sous l'avenue de tilleuls qui conduit au chemin de fer, il s'esquiva par une autre route, gagna la station, y arriva avant eux et put facilement se cacher dans les dépendances du bâtiment.
Bientôt après, le train entra en gare. Il laissa monter les trois écumeurs et se plaça dans un autre wagon. Puis la locomotive siffla et se mit en route vers Paris. Cette fois il n'était pas difficile au bossu de se perdre dans la foule. Il suivit donc sans être vu ceux aux pas de qui il s'attacliait. Ils remontèrent la rue d'Amsterdam, entrèrent chez un marchand de vin traiteur qui fait le coin de la grande rue des Batignolles et du boulevard. Adolphe s'arrêta et se gratta l'oreille.
Que devrait-il luire à présent? Il hésitait. Sûr que les trois coquins s'attablaient devant un copieux déjeuner et qu'ils ne quitteraient pas de sitôt la maison il réfléchit longuement avant de prendre un parti. Enfin il entra chez le traiteur.
Au milieu des tables encombrées, il n'eut pas de peine à découvrir Bouteleux. Ginglard et l'Amadou, qui déjà faisaient honneur à une très appétissante
entre-côte.
Il s'avança vers eux, sans affectation, en ayant l'air
de chercher une place vide.
— Tiens ! vous ici ! s'écria-t-il en frappant sur 1 épaule de Bouteleux. En voilà un hasard ! Et moi qui allais
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Bouteleux et Ginglard habitaient, en effet, un garni de la rue Sainte-Thérèse.
En apercevant Adolphe, ils échangèrent un coup d'œil significatif, mais ils dissimulèrent leur surprise derrière une joie admirablement imitée.
— Tiens! te voilà! Ah bien! en voilà une sévère! Qu'est-ce que tu viens faire ici? s'écria Bouteleux.
— Mais je viens faire comme vous, je viens déjeuner.
— Ah ! comme ça se trouve ! Alors, mets-toi là ; quand il v en a pour trois, il y en a pour quatre. D'ailleurs, ne' t'inquiète pas, c'est moi qui régale.
Sans se faire prier davantage, le bossu s'assit à la table de ses camarades.
Quand il eut donné au déjeuner une accolade sérieuse, Bouteleux reprit d'un air défiant, qu'il s'efforçait en vain de cacher sous une indifférence dédaigneuse :
— Tu disais donc que tu allais chez nous ?
— Oui.
— Pourquoi faire ?
— Pour vous annoncer que demain, à dix heures, il y aura réunion des écumeurs.
— Ah ! fit Ginglard en relevant la tête. Pourquoi demain? Ce n'est pas le jour.
— Je le sais, mais j'aurai prévenu ce soir tous les écumeurs présents à Paris, et il faut absolument que la réunion ait lieu demain.
— Et de quoi s'agit-il, sans indiscrétion ? demanda Bouteleux.
— Ah ! tu es trop curieux, mon cher. Cependant je ne te cacherai pas que c'est d'une affaire magnifique.
— Et qui concerne encore cet introuvable Morinval ? ricana Bouteleux avec impudence.
— Lui ou un autre qu'importe ? répondit évasivement le bossu, pourvu que l'affaire soit bonne.
— Bah ! fit Ginglard affriandé. A quel chiffre se monte-t-elle donc à peu près?
— A cinquante mille francs ou moins.
— Et elle est sûre ? demanda l'Amadou.
— Infaillible.
— Diable ! mais c'est alors splendide ! s'écria Ginglard.
— Aussi je puis compter sur vous ? fit Adolphe en se levant de table.
— Comment si nous y étions déjà, répondit l'Amadou.
Et le lieu du rendez- vous ? toujours le même? interrogea Bouteleux.
— Non, il est prudent d'en changer. Ce sera, si vous le voulez bien, à la demi-lune de Courbevoie . . . ,
— Au bout de l'avenue et du pont de Xeuilly, bon ! je vois ça d'ici, dit Ginglard. A dix heures, nous y serons.
— Si par hasard vous rencontrez les camarades, recommanda Adolphe, ne nùînquez pas de les en prévenir. Moi, je vais me mettre à leur recherche et si j'ai autant de chance avec eux qu'avec vous, ma tournée sera bientôt faite.
A ces mots, il s'éloigna. Il arpenta Paris dans tous les sens ce jour-là. Décidément la fortune lui souriait, car il trouva successivement chez eux tous ceux qu'il voulait voir.
Le lendemain, il était le premier au rendez-vous.
Depuis un quart d'heure, il avait vu se grouper autour de lui six écumeurs. Seuls, Bouteleux, Ginglard et l'Amadou manquaient à l'appel. Pourtant dix heures venaient de sonner. Aussi Adolphe commençait à trembler. Il connaissait assez ces trois drôles pour savoir que tant qu'ils auareint de l'argent en poche, il serait difficile de les utiliser. C'est précisément pour triompher de cette insouciance, qu'il leur avait fait entrevoir la certitude de gagner sans danger une somme plus considérable encore que celle dont ils étaient possesseurs.
Ce procédé lui réussit. A dix heures un quart, les trois retardataires firent sur la demi-lune une entrée bruyante. On voyait qu'ils avaient bien déjeuné.
Adolphe se leva et se dirigea vers la gauche, c'est-àdire vers la route qui conduit à Eueil, Bougival et Marly. Les écumeurs le suivirent à distance.
Enfin il aperçut sur la droite un bouquet d'arbres dont l'ombre épaisse se projetait sur un champ de lu-
zerne. Il descendit le talus de la route, et s'étendit paresseusement sous les peupliers.
Au bout de dix minutes, les écumeurs l'avaient rejoint. La réunion était au complet.
— Messieurs, commença le bossu, je vous ai parlé hier d'une magnifique opération à exécuter, je vous la développerai tout à l'heure; mais auparavant, j'ai à vous entretenir d'une affaire plus grave. Il s'agit d'une infraction à nos règlements, d'une désobéissance formelle aux volontés et aux ordres de votre président. Eh bien ! je vous le demande, est-ce d'une autorité illusoire que vous m'avez affublé, ou voulez-vous toujours me continuer la direction de la Société?
— Comment ! mais certainement ! Qui a donc désobéi à vos ordres? Nommez-le. Vous êtes notre président.
Toutes ces interpellations se croisèrent à la fois avec une vivacité qui témoignait de la bonne volonté dont les écumeurs étaient animés, et de la confiance qu'ils avaient dans celui qu'ils avaient choisi.
— Ainsi, reprit Adolphe, sans dissimuler la joie que ces protestations lui causaient, vous promettez enoore de m'obéir, d'exécuter mes ordres, quels qu'ils soient.
— Nous le jurons ! Comptez sur nous !
— Alors même, insista le bossu, que tout le monde ici ne serait pas de mon avis et qu'une minorité rebelle essayerait de résister ...
— Faudrait voir ça, dit Clef-des-Cœurs, en retroussant ses manches.
— On leur ferait leur affaire, fit Gringalet.
— Eh bien ! Vous vous souvenez de la campagne que nous avons faite, ces jours derniers. . .
— A la poursuite d'un introuvable Morinval, dit Clef-des-Cœurs avec humeur. Je crois bien !
• — Je vous avais annoncé que je n'avais rien décou-
vert, malgré le renseignement que l'Amadou avait receuilli à Bougival.
— C'était pourtant bien vrai, affirma Gingalet; j'y étais.
— C'était si vrai que l'Amadou avait raison et que Morinval demeure à Croissy, fit le bossu. Vous vous demandez pourquoi je ne vous l'ai pas annoncé, l'autre jour, n'est-ce pas ? Je vais vous le dire : c'est que Morinval est une riche proie, et que je craignais d'exciter les appétits des plus gourmands, avant d'avoir entièrement préparé le coup que je cherchais à exécuter. Oui, je vous ai menti, car si quelques-uns d'entre vous avaient agi pour leur propre compte, et s'ils n'avaient tiré de Morinval qu'une dizaine de mille francs, ils auraient été dupes d'un coquin encore plus roué qu'eu» Donc si je vous cachais la demeure de Morinval, c'était par mesure de prudence.
Bouteleux, Ginglard et l'Amadou se regardèrent. Comment ! Ils auraient été joués par Morinval.
— J'avais sagement fait, continua le bossu, car, savezvous ce qui est arrivé ?
— Non, fit curieusement Clef-des-Cœurs.
— Il est arrivé ceci : c'est qu'à mon insu, sans votre coopération, contre toutes les lois de la Société, trois d'entre vous ont tenté le coup de main que j'avais projeté, et qu'ils en ont retiré une misérable somme de dix mille francs qu'ils se sont partagés. Ainsi, non seulement ils ont désobéi à mes ordres, mais ils vous ont frustrés de la part qui vous revenait dans cette affaire.
— Par exemple ! s'écrièrent à la fois tous les écumeurs.
Seuls, Bouteleux, Ginglard et l'Amadou courbèrent la tête. Mais il était facile de voir sur leur visage la stupéfaction à laquelle ils étaient en proie. Comment ce diable de bossu était-il si bien au courant de ce qu'ils avaient fait?
Adolphe jouissait de son triomphe.
— Oui, messieurs, poursuivit-il en s'adressant à ses camarades indignés, vous avez été volés par des membres de la Société! Ah! vous ne me croyez pas encore? ajouta-t-il, en désignant du geste le groupe formé par les trois coupables. Eh bien ! regardez de ce côté. Voyez la surprise de Bouteleux, la fureur de l'Amadou, l'ahurissement de Ginglard, et demandez-leur si je vous ai menti.
— Qu'est-ce que cette blague-là ? essaya de nier Bouteleux, quand il se vit si brusquement démasqué.
— Surveillez-moi bien ces trois hommes-là, ordonna sévèrement Adolphe. Ils ont sur eux dix mille francs qui vous appartiennent.