‹ Les écumeurs des rivièresChapitre 3 sur 13 · UNE VISITE QUE PERSONNE N'ATTENDAIT · texte numérisé non relu

UNE VISITE QUE PERSONNE N'ATTENDAIT

Pendant le récit d'Adolphe, les écumeurs avaient fait disparaître les victuailles que Ginglard et Bouteleux avaient apportées.

Us avaient écouté attentivement, approuvant parfois de la tête, poussant un soupir, se détournant pour cacher une larme.

Clef-des-Cœurs, qui était le plus jeune, était naturellement celui que le récit du bossu avait le plus intéressé.

— Ton histoire n'est pas neuve, en effet, mon petit Apollon, dit-il; mais pour être vraie, je suis sûr qu'elle est vraie. Cependant, il y a dans la façon dont elle se termine une obscurité que je demande à éclaircir.

— Parle, fit Adolphe.

— Tu nous as dit que ton ami n'avait connu son père qu'après la mort de sa mère . . .

— C'est vrai.

— Alors, comment a-t-il pu retrouver sa trace ? Car enfin, ce Morinval a dû faire du chemin, depuis vingt ou vingt-cinq ans que son ancienne maîtresse l'avait perdu de vue.

— Pas trop, répondit le bossu. Mon ami s'est rendu au domicile qu'occupait Morinval à cette époque; il s'est informé, il a appris que cet homme n'avait jamais quitté cette, maison tant qu'il était resté dans les affaires.

— Il s'est donc retiré aujourd'hui ?

— Depuis trois ou quatre ans à peine.

— Alors, il doit avoir le sac !

— C'est probable.

— Et le concierge ne connaît pas le pays qu'il habite ?

Non. Il paraît que Morinval n'a pas voulu lui donner son adresse, de peur d'être relancé jusque-là par son ancienne clientèle.

— Alors comment sait-on que c'est au bord de l'eau?

— Par les déménageurs qui ont transporté le mobilier de ce misérable. Ils avaient certainement reçu l'ordre formel de ne révéler à qui que ce soit le nom de la ville ou du village dans lequel ils se rendaient, car ils prétendaient ne pas le savoir. Cependant, d'après quelques paroles qu'ils ont laisse échapper, le concierge a compris qu'il s'agissait d'une grande propriété située sur les bords d'une rivière, et dans un rayon qui ne dépasse certainement pas sept ou huit lieues, puisqu'ils ne devaient arriver le soir même à destination.

— Diable ! murmura Ginglard en se grattant l'oreille. Sept, ou huit lieues, c'est long ! Ça nous fait au mode. . .

— Je le crois bien ! fit Bouteleux. Ça nous fait au moins quatre rivières A explorer.

— Non, trois, fit observer le bossu.

— Pardon, quatre, insista l'écumeur.

— Je n'en vois que trois, moi, reprit Adolphe : la Seine, la Marne et l'Oise.

— Et la rivière d'Hyères ? ajouta Bouteleux. Elle ne compte donc pas?

— Elle est si petite !

— Ça ne l'empêche pas d'être bordée de propriétés à l'infini. Est-ce que Brunoy n'est pas au bord de l'Hyrès ? Ah ! c'est qu'en fait de géographie des environs de Paris, j'en remonterais à l'état major ! fit l'écumeur avec une véritable fierté.

— Je le sais bien, répondit Adolphe. Aussi mon vieux Bouteleux, je ne te Je cache pas. c'est à toi que je comptais in 'adresser pour savoir par quel bout nous devions commencer.

Cette preuve de confiance, cet hommage rendu à son expérience en présence de tous ses camarades, déridèrent comme par enchantement les traits renfrognés du viel éeumeur, qui laissa échapper un sourire satisfait.

— Mon avis, dit-il, est qu'il ne faut pas s'endormir sur le rôti et qu'il irfaut pas commencer par un côté plutôt que par un autre ...

— Mais explorer les quatre rivières à la fois, fit vivement Adolphe sans cacher la joie que cette proposition lui causait.

— Précisément.

— Eh bien! je suis exactement du même avis, dit le bossu. Nous sommes onze, nous allons nous diviser en quatre groupes qui se composeront de trois membres; le quatrième qui se composera de deux écumeurs seulement. Or, il est indispensable que ce dernier supplée au nombre par l'habileté. Je désigne donc Bouteleux et Ginglard pour le former.

— A la lionne heure! approuva Ginglard.

— Eeste maintenant à arrêter quelle rivière chacun de nous va explorer.

— Je choisis la Marne, fit Bouteleux, j'en connais les moindres détour.

— Moi rHyères, dit Clef-des-Cœurs. C'est par là que je vais passer le dimanche avec ma maîtresse.

— Moi, l'Oise, proposa l'Ecureuil, j'suis né à Xeuville, j'irai faire un tour au pays.

— Alors, je prendrai la Seine, conclut Adolphe.

— Et nous commençons . . . quand ? demanda Bouteleux.

— Demain, répondit le bossu.

— A quand notre première réunion? interrogea Ginglard.

— A raison d'une lieue par jour, il nous faut au moins sept ou huit jours pour mener à bien cette expédition, dit Adolphe. Donc, dans une dizaine de jours, nous pouvons nous retrouver ici.

— Et Rissolé qui le préviendra ? fit Clef-desCœurs.

— Moi, répliqua le bossu, c'est sur mon chemin. Alors dans dix jours, dit Bouteleux en se redressant.

— Et à la même heure, ajouta Adolphe qui était déjà debout et qui, d'un signe, avait levé la séance.

Il salua d'un geste familier et s'éloigna, suivi des éeumeurs qui devaient entreprendre, sous ses ordres, la campagne qu'il avait ouverte.

Il franchit sans s'arrêter le pont qui conduit au village de Saint-Ouen.

Là, dès qu'il fut hors de vue, il se tourna vers ses deux compagnons de route:

— Inutile, leur dit-il, de commencer aujourd'hui notre expédition. Nous n'avons même pas besoin de diriger nos recherches diyis les environs de Paris compris entre Billancourt et Argenteuil. Ainsi rendez-vous pour demain à huit heures, à Argenteuil, afin de savoir d'abord ce qu'est devenu Eissolé. Ensuite, nous aviserons.

Les deux écumeurs s'inclinèrent respectueusement.

Adolphe les quitta et se dirigea vers Paris.

Il était environ midi, quand il franchit les quatre étages qui conduisaient à son logement de la rue de Venise.

Rien n'était changé dans la chambre où Marianne Martin avait rendu l'âme quatre jours avant.

Le bossu se laissa tomber dans le large fauteuil, qui était le seul meuble un peu confortable qu'on remarquât dans cette pièce.

Ce n'est pas précisément la fatigue qui l'y avait jeté, car il ne dormait pas et dardait ses yeux fixes sur le mur qu'il ne voyait pas.

A bien regarder ce petit être difforme, on arrivait à le plaindre. Il n'offrait pas, en effet, ce type osseux qui caractérise les bossus en général. Il n'avait point cette tête énorme, aux pommettes et au menton accusés, ces bras . démesurément longs, terminés par des mains sèches et nerveuses.

Du bossu il n'avait que la bosse et les jambes grêles. Son visage ovale, blanc, régulier, était au contraire imprégné d'une finesse et d'une douceur toutes féminines.

Des cheveux châtains, peignés avec soin, un front large et bombé, des yeux gris, doux et expressifs, bordés de cils noirs et soyeux, un nez droit, une bouche correcte, de belles dents, un menton rond sur lequel ne poussait pas un poil de barbe; tel était, l'ensemble de cette physionomie délicate.

Le regard était ce qu'il y avait de plus vivant. Plus souvent mélancolique que gai, toujours vif, clair et franc, il reflétait comme un miroir les moindres impressions de l'âme et de l'esprit.

Adolphe avait des mains qu'une duchesse aurait enviés. Petites, fines, potelées, blanches, avec des doigts fuselées et agiles, elles étaient douées d'une vivacité toute particulière, et, sous leur apparence fragile, d'une force qu'on n'aurait pas soupçonnée.

Il semblait que la vie, chassée de ce corps débile, se fut réfugiée dans la tête et dans les mains de ce malheureux.

Sa bosse, comme chez presque tous les bossus, formait sur son dos un véritable monticule, dans le vallonnement duquel sa poitrine paraissait enfoncée. Ses jambes étaient grêles, mais non point faibles. Elles avaient au contraire une élasticité qu'on ne saurait mieux comparer qu'à celle d'un singe.

En somme, Adolphe était difforme, mais il n'était pas laid.

L'histoire qu'il venait de raconter l'avait rendu encore plus triste que de coutume.

— Qui donc m'aimera ? qui donc aimerai-je à présent murmura-t-il.

Au même instant, on frappa immédiatement à la porte.

Il se redressa tout surpris.

— Entrez ! eria-t-il. ^

La porte s'ouvrit, et une admirable jeune fille, derrière laquelle se tenait une vieille domestique, montra sur le seuil son visage rougissant.

— M. Desarceaux? demanda-t-elle.

Adolphe eut un éblouissemeht.

Jamais plus gracieuse apparition ne s'était offerte à ses regards, jamais voix plus harmonieusement sotfore n'avait frappé son oreille. Il demeurait, bouche béante, à la contempler, ne songeant pas même à s'informer du but de cette visite inattendue. Son cœur s'épanouissait. Il lui semblait que le soleil venait d'entrer dans sa chambre.

La jeune fille comprit-elle la muette admiration dont elle était l'objet? Peut-être; car elle reprit en baissant les yeux:

— Je me suis donc trompée ? Ce n'est donc pas ici que demeure M. Desarceaux?

— Oh ! pardon, mademoiselle, répondit Adolphe en se levant avec empressement, je n'avais pas entendu. C'est M. Eaphaëll que vous désirez voir?

— Oui, monsieur.

— Vous vous êtes, en effet, trompée d'un étage. Il demeure au troisième, au-dessous de moi.

— Ah ! vois-tu ? Je te le disais bien, fit la jeune fille en se tournant vers la vieille domestique qui l'accompaiDait.

A1ors ^^f^rcontinua-t-elle, de vous Excusez-moi, monsieur,

avoir dérangé. , it le malheu-

Mais, en disant ces .r^'f^^nement et de reux un regard empreint a la fois deton

Pitié- ., ^ . ot^tp^ une légère révérence,

Elle se retirait donc après une g

son dîner. . ii.Ticé sur le palier. H

En même temps, 'V ^nWm escalier, se tournant descendit les marches ^*™S^to faux avec sollicitude comme pour s«^r

pas de celle à qui il s*™1^ u^ppa

P Arrivé au troisième étage 1 fcaPP^

Ce fat Kaphaél qm Tint Uu m»r Ul P ^^ Ah! c'est vous! flt-.l. j^™^ dit le bossu en C'est mol, "^^Se qu'il précédait, ^ut^^ni désire vous parler...

itatroSleXrstia-^ avec stupétac-

tion. .,

Aussitôt il se découvrit mademoiselle, re-

T^mèTseVa -"'vous recevoir.

Pr^h"na gracièrent £ en.a ^

Mais en passant devant Adolphe, elle

^^SÏi - - céleste

vision, savait.

fallait PpaUs ^oÊ^^^ ^ M la première fois qu<„n S**' c eta.t peut-être

quelle bouche ravLaute ce mot VétStTr - , ? *" résonnait-il à son oreille 1™ echaPPé! Aussi

Par la voix la plus Ztl ^al^ méI°& cha^e

En arrivant chez lui il I " Jaœais étendue, «'enivra peudan a» at Ï,ÎT\ ^ P°rte à ]a hâ^ et que la présence de t tune fill '"f"™ délicie«* cette chambre désolée """ répandue ^ns

Unloïnlm S^ E"e se -<™- Berthe!

â^ J m, ma im ! Il vous a une senteur de moyen

lenœteed«âf"Et'cSfSchr!?Ue,S %*"* d'™ si" lée. . . st cl,ez Baphael qu'elle est al-

-H laissa échapper un soupir amer.

Eat-i, CeZt.^Zo Z tBaphaë,! »«™«a-t-il.

Aile va faire cher' lui * ê"st la 7™ °- "* F* jeme vient dans cette maison T P llere fois 9u'elle D'où? De quaudrCommentv " C°Mais^t P°»tant.

dam^rltr' " *— &lk ^ «*■ *« ma-

«gue à la vieille doLslLe 1™. «"^ 6"e avait feit discrètement pris Xee A Z aSSe°lr- Celfe-ei avait la chambre. P MS le com Ie ?1™ reculé de

- MaVt'6 ^ T"6"' k C0OTert ét-t dressé barras ^ » "" "»«» ™^> * Ber^ec em.

-Pas du tout, ma chère enfant.

"Pourtant les moments de M. Kaphaél sont comp-

tés Ne vous gênez pas pour moi, je vous en conjure! tCS Eassurezius, mademoiselle, répond, le jeune ouvrier; je pub vous consacre* «m* «aire tort a Pf"? ""tous les instants qne vous daignerez passer ici. Je j„„,s aujourdluu d'une position à peu près indepen-

dale Ah! votre position a donc changé îfit Berthe avec

^rTdcSe. Nous avons le malheur de vous Wr' si rarement que je n'ai pas encore eu ^occasion de vous faire part de ce changement. Depuis trois mol je "s contremaître de l'atelier dont je faisais Titte C'est même afin de me laisser pus de liberté nue mon patron a reculé l'heure à laquelle je prena. ordinairement mes repas. Il déjeune à onze heures et ré scènd à midi, heure à laquelle je suis libre a mon Zm De cette façon, lui ou moi, nous exerçons une surveillance continuelle sur les ouvriers.

-Et sans doute, vos appointements s en ressen tent ? demanda Berthe.

= KetS::"; sincères compliments, monsieur. Vais puisque vous avez soulevé cette question, permette moiT vous dire que c'est votre faute ou phrtot celle de madame votre mère, si nous ne nous voyons pas

^^mademoiselle!... se défendit Baphaél avec

UM trtenerntpTursni'vit Berthe, M. de Savenay, nioTpère "lam is' oublié quels liens de bonne amitié ?unissa eut jadis à M. Desarceaux, à sa femme, a son fi, D sVn souvient assez pour que la porte de sa ma.- "n vous rTste ouverte comme pour le passé, et pour qu il

«mu v reçoive touiours avec le même plaisir.

XOT" Je ™Ts sais gré de votre extrême bienveillance,

soupira Raphaël, mais dans la position ou nous sommes . . .

— Est-ce une raison? interrompit la jeune fille avec vivacité. La catastrophe -dont votre père a été victime, et dont vous supportez si noblement le poids, vous a-telle enlevé du même coup votre éducation, vos manières, votre esprit ?

— Peut-être votre indulgence daigne-t-elle trouver que ma mère n'a rien perdu sous ce rapport, répondit tristement le jeune ouvrier; mais si vous sondez l'abîme que le malheur dont vous parliez a creusé entre nos deux fortunes . . .

— Oh ! mais, à vous entendre, on pourrait croire que nous sommes millionnaires ! répliqua Berthe en riant. Vous savez cependant bien le contraire, monsieur. Nous vivons de peu. Demandez à Marguerite, qui est là et qui nous entend, que d'économies, que de soins, que de tours de force elle accomplit pour que nous ne fassions pas piètre figure au milieu du peu d'amis qui nous restent.

A. ces mots, elle se tourna vers la vieille domestique qui l'accompagnait.

— Nous connaissons de longue date les talents et les qualités de Marguerite, dit Raphaël avec un sourire. Pour ma part, je me souviens de certaines tartines au beurre et au miel qui me font venir encore l'eau à la bouche quand j'y pense.

— Ah ! garnement ! vous n'avez donc rien oublié ? fit la vieille fille. Il y a pourtant longtemps de cela ! soupira-t-elle. C'était avant que mon pauvre maître fût volé de ses quatre cent mille francs par ce misérable coquin de Mor. . .

— Tais-toi, ma bonne, interrompit Berthe. Il est inutile d'évoquer des regrets inutiles, et il est surtout déplacé de le faire en présence de madame Desarceaux,

nui est la propre sœur de ee. . . monsieur Ainsi, plus Tmot à ce sujet. Mais, pardon, ajouta-t-elle, je ne vous ,i rien dit iusqu'iei du motif qui m'amène.

C' st iuste, dit la mère de Raphaël en se rappro- CW Serions-'nous assez heureux pour vous être uh-

kS ^^ent^adame. Je vous disais tout à l'hère qù loin d'être millionnaires, nous vivons m ouïra.™ d'économies et presque de privations; Je viens vous en apporter une preuve, et réclamer de vous, ou plutôt de Raphaël, un service...

De moi" fit le jeune ouvrier dont le visage brilla d'un éclaCde joie. Parle,, mademoiselle, amuta-t-,1 avec feu. Je suis à vous, tout a vous.

-Vous le savez, monsieur, continua la jeune fille nmn père à la suite de l'événement inattendu qm le

nue son père lui avait laissé. Il se résigna donc a ce Irificc Pse défit des meubles qui avaient le moins de valeur ou qui ne lui rappelaient aucun souvenu, et ne ;aXpar devers lui que ceux dont il tena.t a ne pas se

SéPlrEn effet, je n'ai que trop entendu parler de ce désastre, dit Raphaël ^entat ,

cas, en raison même de «tte annienn* te, parce qireUee sont depuis si longtemps dans la f ani 1 ; ^c°™ dérerait comme une profanation de les livrer au ma

^5 rSmŒsellc, il v a des chefs-d'een- ^iSE^EI^- pas très-solides, fit

Berthe en souriant. Et la preuve, c'est que l'un d'eux a besoin d'une importante réparation.

— Vraiment? dit Kaphaël, sans cacher le plaisir que cette nouvelle lui causait,,.

— Oui, monsieur. Il s'agit d'une table dont je vous ai vu admirer la forme et l'élégance?

— Serait-ce la table en bois d'ébène incrustée d'ivoire qui supporte un cabinet semblable et qui date de la Eenaissance ?

— Précisément. Par suite de je ne sais quel choc imprévu, un pied de cette table s'est cassé. Nous l'avons fait ajuster et recoller tant bien que mal par un ébéniste, mais le pied n'a pas tenu. Cependant nous ne vous aurions jamais importuné d'un semblable détail, si notre tapissier n'avait indiqué votre maison comme étant la seule — je me sers absolument de ses expressions — qui fût en état de faire proprement, cet ouvrage si délicat.

— Votre tapissier vous a dit la vérité, mademoiselle. Malgré cela, pourtant, mon père hésitait à s'adresser

directement à vous.

— Il avait tort, protesta Kaphaël avec chaleur.

— C'est ce que j'ai essayé de lui faire comprendre, répondit Berthe en rougissant légèrement. Je lui ai représenté que votre diplôme de bachelier ès-lettres ne vous empêchait pas d'être le meilleur ouvrier de la maison qu'on nous recommandait.

— Laissez-moi vous remercier, mademoiselle de l'intérêt que vous nous témoignez . . . balbutia la mère de Eaphaël.

— Comment ! Me remercier ? fit Berthe avec animation. De quoi, je vous prie? En vérité, chère dame, je ne vous comprends pas ! Etes-vous ou n'êtes-vous pas toujours madame Desarceaux, la femme instruite et distinguée que j'admirais dans mon enfance et que je m'ef-

forçais de prendre pour modèle? Votre mari n'était-il pas l'ami de mon père? Nos deux familles n'étaient-elles pas étroitement unies? Votre fils ne venait-il pas chez M. de Savanay comme il serait venu chez un parent? N'y jouissiez-vous pas des mêmes privilèges? ne vous témoignions-nous pas la même affection?

— Je me souviens, mademoiselle, et je m'en souviens avec bonheur, croyez-le; mais tant de malheurs sont survenus depuis cette époque. . .

— A vous comme à nous, ma bonne dame, répartit' Berthe en s'animant de plus en plus. Nous avons été un peu moins éprouvés, j'en conviens; mais en avonsnous le mérite ? Au contraire, madame. Il nous restait quelques épaves, et, à vous, il ne restait rien. Pourtant vous vivez, et, je le vois, sans trop grandes privations. La noblesse avec laquelle vous avez accepté votre déchéance, la lutte que vous soutenez, les efforts que vous faites pour vous relever, sont plus estimables cent fois que la résignation parcimonieuse avec laquelle nous avons fait face à nos revers.

— Hélas ! soupira madame Desarceaux, je ne suis malheureusement pour rien dans cette lente et laborieuse réédification de notre bien-être !

— Vous vous trompez, chère dame. Je sais bien que M. Raphaël peut en revendiquer la plus grosse part. Mon père a souvent admiré, je vous le jure ! le courage avec lequel votre fils a planté là ses livres pour prendre le ciseau du tourneur, et il a regretté de ne pas avoir eu le même courage. Je n'ignore pas que c'est à force d'un travail pénible que M. Eaphaël en est arrivé à la petite position qu'il occupe aujourd'hui; mais ne l'avez-vous pas aidé, soutenu dans cette tâche? N'est-ce pas vous qui l'avez élevé, qui lui avez inculqué ces idées généreuses? N'avez-vous pas pris soin de cet intérieur, si confortable qu'il me semble faire un rêve quand je viens

ici, parce que je crois me retrouver dans votre ancien appartement.

— Vous vous le rappelez donc aussi ? fit tristement madame Desarceaux.

— Comment aurais-je pu l'oublier ? répondit Berthe. Mon cœur serait bien ingrat s'il n'avait pas gardé souvenance de l'accueil affable que vous m'y faisiez. Cela vous surprend, ma chère dame, parce que, comme tous les papas et toutes les mamans, vous ne voyez en moi qu'une enfant; mais j'ai dix-huit ans, songez-y bien! Or, il n'y a pas plus de huit ans que vous avez été atteinte par le désastre qui a englouti votre fortune. J'avais doue dix ans à cette époque; je n'étais déjà plus une enfant.

— C'est vrai ! soupira madame Desarceaux, dont ces loitaines réminiscences déridaient le visage attristé.

— Voilà pourquoi, chère dame, je ne cesse, chaque fois que je vous vois, de vous répéter que vous avez tort de croire que mon père et moi nous rougissons de vous tendre la main. Nous vous estimons, nous vous aimons, nous vous admirons — je ne saurais trop vous le dire — vingt fois plus qu'auparavant pour l'héroïsme dont vous avez fait preuve.' Vous vous êtes mis bravement à la besogne, vous avez combattu, et si vous n'avez pas encore vaincu, vous remporterez quelque jour une éclatante vistoire.

Et comme Raphaël et sa mère se regardaient en échangeant un sourire incrédule :

— Oui, vous vaincrez, reprit la jeune fille avec conviction. J'ai en Dieu une trop ferme croyance pour ne pas avoir la certitude que vous recevrez la récompense de tant d'efforts.

— Puisse-t-il vous entendre, chère enfant ! dit madame Desarceaux. Ce n'est pas pour moi que je le souhaite avec tant d'ardeur; c'est pour mon Raphaël, que

je vois se débattre si loin du milieu dans lequel il était appelé à vivre, qui travaille comme un nègre, qui use ses forces pour me procurer encore un peu de ce bienêtre auquel j'étais habituée, et qui s'imagine que je ne m'aperçois pas des privations qu'il s'impose. Ah ! sa pauvre jeunesse ! sevrée de toutes les joies, de tous les plaisirs, condamnée par moi au plus rude labeur, aux plus cruelles austérités . . .

Elle essuya deux grosses larmes qui perlaient à sa paupière.

— Mais tu es folle ! s'écria Raphaël en la prenant dans ses bras. Chacun prend son plaisir où il le trouve, n'est-ce pas ? Or, tu sais bien que tu es ce que j'aime le plus au monde. .

— Pour le moment peut-être, mais plus tard... fit observer la pauvre mère en secouant lentement la tête.

— xA.fi! plus tard... répéta machinalement le jeune ouvrier.

Il se passa en lui quelque chose d'étrange. Il laissa tomber sur Bérthe un regard humide, empreint à la fois de passion contenue et de découragement profond. Puis il se redressa résolument.

— Plus tard. . . nous verrons, dit-il.

La jeune fille comprit-elle tout ce qu'il y avait dans ce regard d'amour et d'engoisse? Peut-être, car elle tressaillit et toussa légèrement, comme pour motiver la rougeur qui empourprait sa joue rose, son col blanc et jusqu'à son oreille fine et déliée.

Raphaël fut le premier qui sentit le besoin de sortir de cette situation embarrassante.

— Pardon, mademoiselle, dit-il timidement, si nous vous- avons rendue témoin de nos querelles de chaque jour. Reprenons, si vous le voulez bien, une conversation interrompue de part et d'autre par tant de digressions. Vous réclamiez de moi un service auquel j'au-

rais voulu attacher plus de prix qu'il n'en a malheureusement pour moi. Je n'ai pas besoin de vous dire que je suis tout à la disposition de M. de Savenay et à à la vôtre. Avez donc la bonté de me dire à quelle heure je pourrai me présenter sans indiscrétion.

— Demain, vers dix heures . . . proposa Berthe. Si par hasard mon père était absent, je serais là, ajouta-telle négligement.

Enfin, après avoir fortement insisté auprès de madame Desarceaux pour que ses visites fussent moins rares à l'avenir, la jeune fille prit définitivement congé.

Bientôt le bruit de son pas léger, étouffé promptement par celui beaucoup plus pesant de Marguerite, se perdit dans l'escalier.

Eaphaël courut vers la fenête et l'ouvrit pour la voir encore une fois.

, La rue de Venise n'est pas longue. Aussi ce plaisir fut de courte durée.

Il demeurait pourtant à la même place, suivant pour ainsi dire àtravers les murs la route que venait de prendre la jeune fille, lorsqu'il fut tiré de sa rêverie par la voix de sa mère.

— Eh bien ! disait-elle, que fais-tu là ? Ne veux-tu pas dîner aujourd'hui?

Il revint lentement vers la table et prit place en face de sa mère.

— Mon Dieu ! que cette petite Berthe est devenue belle et bonne ! dit madame Desarceaux après quelques instants de silence.

Eaphaël ne répondit pas. Il dîna à la hâte, mangea fort peu, et se leva presque immédiatement.

— Déjà, fit madame Desarceaux. Tu t'en vas !

— Oui. La visite que nous avons reçu a retardé l'heure de notre dîner. J'ai en outre promis à Adolphe de passer chez lui avant de me rendre à l'atelier; je n'ai donc pas de temps à perdre. Ainsi, à ce soir !

A ces mots, il se dirigea vers la porte, après avoir embrassé sa mère, et s'engagea dans l'escalier.

Quelques secondes après, il pénétrait chez le bossu.

— Eh bien ! mon ami, dit-il rondement, me voici. Que me voulez-vous?

— Je voulais vous remercier d'abord des excessives bontés que vous avez eues pour moi dans les circonstances douloureuses que je viens de traverser. . . fit Adolphe.

— Bien. Ensuite ? demanda Baphaël qui n'aimait pas les compliments.

— Ensuite, mon intention était de m'acquitter, envers vous, qui avez avancé pour moi, à la mairie et à l'église une somme relativement considérable.

— Vous avez donc de l'argent ? dit Raphaël avec surprise.

— Non, répondit Adolphe, je n'en ai pas encore ; mais je me suis rappelé que madame Desarceaux avait admiré une fois le vieux fauteuil que voilà, et avait manifesté le désir d'en avoir un semblable.

— C'est vrai.

— J'avais donc pensé que vous consentiriez à le prendre au prix que vous fixerez vous-même, en déduction des avances que vous avez faites.

— Je m'en garderais bien ! C'est après le lit de madame Martin, le seul meuble un peu confortable que vous ayez dans cette chambre. Je ne veux pas vous en dépouiller.

— Vous avez tort, monsieur. Ce fauteuil ne servait exclusivement qu'à ma mère, je n'en ai aucun besoin. A présent surtout que je suis seul, je ne rentrerai guère ici que pour me coucher. Ce meuble me devient donc tout à fait inutile.

— Je conçois que vous cherchiez à vous acquitter envers moi, mais rien ne presse, mon ami. Je n'en suis

plus réduit à vivre au jour le jour; j'ai des petites économies, je puis donc attendre patiemment que vous ayez repris chez M. Durand la jîlace qu'il vous réserve dans son atelier, — car vous comptez rentrer chez lui, n'estce pas?

— Assurément, répondit le bossu, mais je lui ai tant d'obligations, je suis son débiteur d'un chiffre si élevé, qu'il me faudra pas mal de temps pour le rembourser.

C'est juste, mais d'après ce que votre mère nous en a dit, c'est un homme bon et généreux, qui ne vous tourmentera pas, qui ne prélèvera, j'en suis certain, sur votre salaire, qu'une part excessivement modique. . .

— Je l'espère, fit Adolphe avec embarras, mais . . .

— Voulez-vous que j'aille le voir ? proposa Eaphaël. Je lui exposerai votre situation, je lui apprendrai ce qu'il ignore probablement, ce que vous n'avez sans doute pas osé lui avouer. Et quand il saura que vous êtes orphelin, sans autre ressource que votre travail, il fera ce que je ferais à sa place : il vous donnera quittance définitive des secours que vous avez reçus.

— Je vous remercie infiiniment, monsieur . . . balbutia le bossu, mais ce serait une véritable indiscrétion. .

— De votre part ? Allons ! pas de fausse honte, mon cher ! Je serais désolé de vous offenser en vous parlant le langage de la vérité, mais vous n'êtes pas "dans la même position que tout le monde. Vous avez une santé délicate . . .

— Moi ? Je me porte comme le Pont-Neuf !

— Vous êtes d'une complexion maladive . . .

— Vous voulez dire que, je suis difforme et bossu, fit nettement Adolphe en haussant les épaules.

— Eh bien ! oui, mon pauvre garçon. Si vous étiez robuste et fort comme tant d'autres, je ne vous proposerais pas de me mêler de vos affaires, de m'employer en votre faveur, mais que voulez-vous? Vous n'avez pas à

rougir d'une difformité dont la nature seule est coupable. Ainsi donnez-moi donc l'adresse de M. Durand, et je vous promets que dès demain. . .

— Encore une fois, merci, monsieur Baphaël; mais c'est inutile. Je saurai faire face moi-même à toutes les nécessités d'une vie si mesquine que la mienne, sans y faire intervenir la complaisance de personne.

Cette fois, Raphaël dévisagea le bossu, qui ne put supporter le regard interrogateur de son voisin.

— Ah ! prenez garde, mon cher ! dit-il d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant. Cette obstination à cacher l'adresse de M. Durand, que vous n'avez pas voulu livrer à votre mère, que vous refusez encore de m'indiquer, pourrait faire croire à qui vous connaîtrait moins que moi . . .

— Quoi donc ? demandante bossu, voyant qu'il fallait payer d'audace.

— Mais... insinua Raphaël avec hésitation, que ce Durand est un personnage . . . imaginaire ... et que . . .

— Allons ! achevez, insista Adolphe d'une voix sifflante. Vous vous taisez? Faut-il compléter votre pensée ? J'aurai le courage de le faire : et que je vole le peu d'argent que je me procure, n'est-ce pas ? ajouta-t-il avec un rire forcé.

— Si je le croyais, je ne serais pas ici, mon cher.

— Eh bien ! vous vous trompez, reprit le bossu avec véhémence. Mon obstination vient de ce que je suis las de la pitité que j'inspire, de ce que je me sens assez fort pour me passer des autres, et de ce que vous êtes le dernier, après la reconnaissance infinie que je vous ai déjà, dont je voudrais lasser l'inépuisable bonté.

— Comme.il vous plaira, mon ami. Je respecte tous les sentiments généreux, alors même que je ne les partage pas, dit Eaphaël, dont le regard n'avait cessé de peser sur le bossu et qui crut réellement l'avoir blessé.

— Alors, revenons-en à la proposition que je vous soumettais, poursuivit Adolphe. Vous manifestiez certains scrupules d'acheter le nieuble que je vous offrais; vous croyez qu'il s'agissait de qpelque vieux débis, auquel se rattachaient des souvenirs de famille, n'est-ce pas?

— C'est la vérité.

— Eh bien ! mon cher monsieur, vous êtes dans l'erreur. Ce fauteuil a été acheté dans une vente, il y a quinze ans environ, par ma pauvre mère. Il provient, paraît-il, d'une noble maison qu'un revers de fortune avait atteinte.

— En effet, je m'étais toujours étonné de voir ce meuen votre possession. Il sort tellement des dimensions ordinaires, il est fait avec un soin si particulier qu'on devine qu'il a été spécialement fabriqué pour une personne qui en a indiqué les proportions.

— Il est certain qu'il est d'une solidité à toute épreuve. Jamais, depuis quinze ans qu'il est ici, il n'a eu besoin de la moindre réparation. Le velours qui le recouvre est un peu fané, mais en le regarnissant de neuf.

— C'est ce que 3 e ferai certainement, dit Eaphaël, si vous consentez réellement à me le céder; ce n'est pas comme meuble de luxe que je le prendrai, mais pour suppléer aux sièges incommodes que ma mère a seuls pu sauver du naufrage.

— Ainsi, c'est convenu? demanda Adolphe avec joie.

— Oui, si vous estimez que je le paye, à sa valeur en dédommagement des avances que je vous ai faites.

— Et au-delà ! s'écria le bossu ravi. Ainsi emportezle.

Lui-même aida Eaphaël à le charger, et regarda d'un œil attendri disparaître ce vieux et utile serviteur. Quand il fut seul, il hocha soucieusement la tête.

— C'est égal, murraura-t-il. Quoi qu'il m'en coûte, il faudra que je quitte ce logement. Ce Raphaël est terrible, il devine tout. . . Et pourtant, si je m'en vais, je ne la verrai plus ! Qui est-elle ? Une simple cliente ? Une maîtresse ? . . . Je n'ai pos osé le lui demander . . .

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