LE GENTILHOMME ET L'OUVRIER
Adolphe passa donc fort mal cette journée, trop longue au gré de son impatience.
Le lendemain matin, après une nuit d'insomnie, se rappelant le rendez-vous qu'il avait donné à ses camarades il glissa dans un sac une chemise, une paire de chaussettes, partit à six heures et se dirigea vers la gare de la rue Saint-Lazare, pour y prendre le premier train en destination d'Argenteuil.
A la même heure que lui, Raphaël se îendait à l'atelier. La veille, il avait instruit son patron de l'absence qu'il comptait faire et du moftif qui la nécessitait. Celui-ci lui avait donné carte blanche.
Ce digne homme se nommait Carmelet. Depuis plus de vingt-cinq ans, il s'était établi dans le quartier du Marais et habitait la rue Saint-Louis. . Ses ateliers, situés dans la même maison, ocupaient dans une cour immense un vaste emplacement. Lui-même avait fait les frais de ce léger bâtiment et l'avait disposé à sa fantaisie.
Il jouissait d'une réputation intactt. Son habileté n'était pas moins connue que sa probité. En outre, il était le fils de ses œuvres, adroit ouvrier lui-même, ce qui lui donnait sur ses employés une indiscutable autorité.
Aujourd'hui, M. Carmelet avait dépassé la cinquantaine. Il avait atteint l'âge où le corps est moins sou-
pie, l'esprit plus paresseux, où le besoin du repos se fait généralement sentir et devient le complément tout naturel d'une carrière laborieusement employée.
Malheureusement, il n'avait pas d'enfants. Or, c'était dans sa spécialité un véritable artiste que M. Carmelet. Dix fois il aurait pu vendre son fonds, dix fois il avait refusé, parce que l'acquéreur ne lui présentait pas les garanties suffisantes.
Il mettait un certain amour-propre à ce que, même dans les mains de son successeur, l'ancienne " Maison Carmelet" ne périclitât pas. Longtemps il avait cherché quelqu'un qui fût digne et capable, ou de lui succéder ou de le remplacer en cas d'absence, et d'alléger pour lui le fardeau pesant de la direction suprême.
Il n'avait pas encore trouvé ce merle blanc des ouvriers, quand son attention fut attirée par un jeune homme qui était entré chez lui dans des conditions assez peu ordinaires.
Un beau matin, M. Carmelet Ait pénétrer dans son bureau un grand beau garçon de dix-huit ans environ, élégamment mis, doué .de manières exquises.
— Monsieur, dit-il, je me nomme Kaphaël Desarceaux, j'ai dix-huit ans et une lionne volonté que vous pourrez mettre à l'épreuve sans la lasser jamais. J'ai entendu beaucoup parler de vous. On m'a cité votre maison comme tenant la tête du commerce dont vous vous occupez; on m'a dit aussi que vous étiez bon et généreux, que vous aviez conquis par l'unique fruit de votre travail la position que vous occupez, c'est ce qui m'a enhardi à me présenter chez vous.
— Je suis infiniment flatté, monsieur de cette préférence, dit M. Carmelet. Avez-vous déjà quelques notions de l'art que vous désirez étudier?
— Oui, monsieur.
— Pourtant, vous n'avez jamais fait partie d'aucun atelier ?
— C'est vrai, monsieur, je ne suis encore qu'un apprenti.
— Dans tous les cas, permettez-moi de vous le dire, monsieur, reprit M. Carmelet, vous avez là un goût étrange, et qui jure singulièrement avec l'homme que vous représentez ! Comment diable ce goût vous est-il venu?
— De la façon la plus simple du monde, monsieur, dit Raphaël en rougissant. Tout enfant, j'ai trouvé chez mon père un tour parfaitement installé, qui n'était pour lui qu'un meuble purement accessoire, et dont il ne se servait que comme distraction. Je l'ai d'abord regardé faire, puis j'ai voulu faire comme lui. Guidé par son expérience, j'ai promptement atteint et presque dépassé mon maître. Alors, j'ai observé, j'ai étudié, j'ai lu . . .
— Et vous désirez vous perfectionner dans cet art difficile, acheva M. Carmelet. Eh bien! monsieur, je n'ai pas de raisons pour refuser à un jeune homme de votre rang une faveur si minime. Il est rare qu'il ne se trouve pas chez moi un tour vacant. Venez, allez tant qu'il vous plaira dans mon atelier. Vous y trouverez, j'ose le dire, des modèles d'une façon irréprochable, que j'ai relevés moi-même avec le plus grand soin sur les originaux qui me sont passés par les mains. Car ce n'est pas comme concurrent que vous vous présentez, n'est-ce pas? Vous ne vous destinez pas à l'industrie, au commerce?
— Hélas ! non, monsieur. Pas encore, du moins.
— Alors, monsieur, je me fie à votre parole. Vous êtes ici chez vous, continua M. Carmelet. Il va sans dire que je n'accepterai pour cette espèce d'apprentissage aucune rétribution. Si vous êtes satisfait de vos
relations avec mes ouvriers, des conseils que vous aurez reçus, vous ferez largesse à l'atelier, selon que vous jugerez convenable . . ,
— Mais monsieur, vous ne m'avez donc pas" compris ? fit Raphaël. C'est en qualité d'ouvriei que je sollicite l'honneur d'entrer chez vous.
— Comme simple ouvrier ! s'écria ie négociant décontenancé.
— Monsieur, il ne faut pas trop se fier aux apparences. Je comprends votre étonnement, et je m'aperçois que j'ai commis involontairement une grosse faute, en me présentant sous le costume dont je suis revêtu. Cependant ce n'est pas une raison pour vous d'en induire que je serais incapable de faire mon métier.
Assurément . . . non . . . balbutia le négociant.
— Mettez de côté tout respect humain, dit Raphaël, ne voyez en moi que le plus humble des solliciteurs. Je sais bien que je ne suis pas en état de figurer dignement dans votre atelier, mais j'ai le désir, l'ambition, le besoin d'y occuper promptement une place honorable, et tout ce qu'il sera humainement possible de faire, vous le verrez, monsieur, je le ferai.
— Mon Dieu ! monsieur, fit M. Carmelet fort ébranlé, mais aussi fort gêné, je ne demande pas mieux de vous rendre service; mais est-ce réellement pour gagner votre vie que vous désirez tant entrer chez moi?
— Pas pour autre chose, monsieur.
— Yous espérez donc faire fortune, un jour ? demanda M. Carmelet, émerveillé.
— Pourquoi non ? fit Raphaël. N'y êtes-vous pas arrivé ?
— Sans doute, mais au prix de quelle peine !
— Oh ! je suis prêt à tout, monsie ur, ne craignez rien, s'il ne s'agissait que de moi, peut-être aurais-je
moins de courage et serais-je moins pressant; mais j'ai une mère . . .
— Que vous êtes forcé de faire vivre aussi, sans doute? fit l'honnête industriel, définitivement gagné par tant de résolution. Eh bien ! monsieur, je ne suis pas homme à repousser semblable demande, quand il m'est possible de le faire. A^oilà qui est convenu. Vous entrerez chez moi quand bon vous semblera.
— Demain, monsieur, proposa immédiatement Eaphaëi.
— Demain, soit ! Mais ne vous faites pas illusion ! Je ne saurais vous allouer d'avance telle ou telle paie. Je suis même matériellement obligé de la subordonner à votre savoir faire.
— C'est bien ainsi que je l'entends, monsieur.
— Puisque nous sommes d'accord sur ce point épineux, continua M. Carmelet, venez vous mettre à l'œuvre dès demain. Je serai là, je vous installerai moimême. A la fin de la semaine, j'aurai jugé ce que vous savez faire et ce que vous pourrez gagner. Seulement, un simple conseil: ne vous présentez pas dans cette tenue. Elle est trop élégante, elle choquerait mes ouvriers.
— Oh ! so}rez tranquille, monsieur. J'ai déjà mes vêtements de travail, je les endosserai.
Ils se séparèrent.
Telles furent les étranges circonstances dans lesquelles M. Carmelet engagea son nouvel ouvrier.
Le lendemain Eaphaël arriva, fort simplement vêtu, et, portant sous son bras un tablier de serge soigneusement roulé. Sans plus tarder, son patron le mit à l'œuvre et le regarda travailler.
Il fut excessivement surpris de ce qu'il voyait. Sans doute Eaphaël n'avait pas l'expérience que donne seule une pratique assidue, mais il avait l'habileté et le goût.
Au bout d'un mois, il était au courant de la besogne dont il était chargé et gagnait quatre francs par jour.
M. Carmelet n'était pas médiocrement étonné. Il avait la conviction que le courage de ce jeune homme faiblirait devant l'aridité de sa tâche. Pas du tout. Un an ne s'était pas écoulé que Raphaël était devenu un des meilleurs ouvriers de l'atelier.
Accueilli d'abord avec défiance par ses camarades, il avait su répondre spirituellement à toutes les plaisanteries, mettre les rieurs de son côté, se prêter à ces infiniment petits services que comportent les devoirs de bonne camaraderie. En un niot, iF s'élevait peu à peu, par le double effet de son activité et de sa supériorité intellectuelle.
Deux ans après, il gagnait ses six francs par jour et tenait la corde sur tous ses camarade!. Ses connaissances variées, sa science du dessin, étaient pour son patron des ressources précieuses. Déjà l'industriel ne dédaignait pas de le consulter. Plus d'une fois il avait reconnu la justesse des observations de Raphaël.
D'année en année, s'accrurent l'influence et l'habileté de cette précieuse recrue.
Après six ans d'un labeur opiniâtre, d'une vie exemplaire et qui ne s'était pas démentie un seul instant. M. Carmelet disait à qui voulait l'entendre qu'il possédait le meilleur ouvrier de Paris, si bon quit en remontrerait à lui-même, Carmelet !
Ce fut alors, et après des augmentations successives de salaire, qu'il songea à se reposer sur Raphaël du soin de diriger son atelier. Mais il était trop prudent pour abandonner d'un seul coup les rênes d'une autorité si étendue. Il voulait s'assurer par une longue épreuve que sa confiance était bien placée.
Il en arriva donc insensiblement et systématiquement à laisser à Raphaël la responsabilité de certaines affai-
res, à lui confier la surveillance de l'atelier. Il poussa la minutie de l'épreuve jusqu'à lui soumettre des projets absurdes, qu'il se serait bien gardé de réaliser, mais qui offraient des apparences tentatives de bénéfices considérables.
Sans soupçonner qu'on le tâtait, Eaphaël sortit sain et sauf de toutes ces épreuves, échappa à tous ces pièges.
Depuis plus d'un an, il était contre-maître de fait, lorsque M. Carmelet se décida enfin à lui confier officiellement ce titre en présence de tous ses ouvriers.
Ce n'était pas le comble de la fortune pour Eaphaël, mais c'était une juste, douce et fructueuse récompense de son travail, puisque son patron lui avait assuré le jour même de cette nomination un dixième dans les bénéfices.
Le lendemain du jour où il avati reçu la visite de Berthe, Eaphaël se rendit à l'atelier comme à l'ordinaire. Sa mise était plus soignée que de coutume; les ouvriers le remarquèrent et l'en raillèrent doucement.
A ces plainsanteries il ne répondit rien, tant il avait peur de trahir sa joie.
Vers neuf heures, il donna l'ordre à un ouvrier de prendre une charrette à bras et de le suivre. L'atelier crut comprendre alors pourquoi le contre-maître était si bien mis ; il allait " en ville. " On supposa dès lors qu'il se rendait chez quelque riche personnage.
A dix heures précises, Eaphaël s'arrêtait devant le numéro 82 de la rue Sainte-Anne, montait au troisième étage et sonnait à la porte de M. de Savenay. . . Marguerite l'introduisit auprès de son maître.
C'était un homme de cinquante ans, dont les épais cheveux grisonnants étaient séparés par une raie bien fournie. Il portait la moustache et les longs favoris à l'Anglaise. Son visage clair, osseux, sillonné de quelques rides, indiquait une santé robuste que l'âge n'avait
pas altérée. Le regard franc, mais un peu fier et dédaigneux, se posait froidement sur les personnes en face desquelles il se trouvait. Le nez, légèrement aquilin, fin et correct, retombait sur une bouche aux lèvres un peu minces, qui surmontait un menton carré, fortement accusé.
L'ensemble de ce visage, on le voit, révélait une parfaite tranquillité de cœur et d'esprit, une volonté froide et bien arrêtée, et une certaine fierté bien ou mal placée : on en jugera par les événements.
La tenue de ce personnage répondait à cette physionomie calme et sérieuse; elle était sévère, propre, exempte de toute recherche, mais non pas de toute élégance.
Il adorait sa fille, la trouvait belle, bonne, distinguée, et ne lui reprochait qu'une chose: c'était l'éduaction qu'elle avait reçue.
Par suite des revers qui l'avaient dépouillé \àe sa fortune, il avait été obligé de la mettre dans un pensionnat — pensionnat qu'il avait choisi du reste avec le plus grand soin, mais enfin hanté par les jeunes filles de la petite bourgeoisie, en raison de l'honnête modicité de ses prix.
Là, Berthe avait puisé des idées tout autres que celles dont son père l'aurait imbue, s'il avait été en son pouvoir de la diriger. Aussi reprochait-il à cette enfant d'avoir trop oublié qu'elle était fille d'une race qui, à toutes les époques, avait défendu de son épée et de son sang les droits de la légitimité, de confondre un peu trop dans une estime uniforme les différentes classes qui composent forcément l'élément social, mais, qui selon lui, ne devaient précisément se confondre jamais.
" Pour faire une salade, disait-il, il faut de l'huile et du vinaigre, je le reconnais; mais l'huile et le vinaigre
ne se mélangeront jamais. Il en est de même de la société. "
Berthe prétendait que la distinction est le fruit de l'éducation bien plus que de la naissance, et affirmait avoir rencontré des gentilsommes qui étaient de vrais goujats, et des manants qui étaient de vrais gentilshommes.
A part ce terrain glissant, sur lequel l'un et l'autre évitaient de se rencontrer, le père avait pour la fille une adoration sans bornes. Elle était son dernier et unique amour, le seul lien qui le rattachât à la vie. Pour elle, il aurait tout fait, excepté trahir ses croyances ou compromettre son nom dans une industrie quelconque.
Lorsqu'il vit entrer Eaphaël, il se leva, et sans la moindre hésitation, lui tendit la main.
— Entrez donc, mon cher, dit-il avec un sourire, je vous attendais. Berthe m'avait prévenu de votre visite.
Après un moment de silence, pendant lequel il offrit un chaise au jeune ouvrier, il poursuivit avec un peu d'embarras ;
— Figurez-vous, mon cher, que je n'aurais jamais songé à vous déranger, si ma fille et mon tapissier ne m'avait conseillé de m'adresser à vous. Il ne s'agit que d'un pied de table à tourner, vous le savez déjà, mais il paraît qu'il n y a au monde que la maison Carmelet pour en faire un semblable, et que la dépense dépassera de beaucoup ce que je croyais. Or, je ne suis pas riche, vous le savez mieux que personne.
— Que la question de prix ne vous préoccupe pas, mon cher monsieur, interrompit Raphaël. Rien ne presse, n'est-ce pas? je vous demanderai donc la faveur de faire moi-même cette besogne, à mes moments perdus.
Le gentilhomme rougit légèrement.
— C'est vrai ! s'écria-t-il d'un air dégagé. Vous
êtes passé maître! La maison Carmelet, c'est vous. N'êtes-vous pas quelque chose comme associé là-dedans?
— Associé, non. Intéressé, je ne dis pas.
— Bref, je me souviens que ma fille m'a touché deux mots à cet égard. Eh bien! mon cher ami, je vous en félicite. Yous avez fait preuve d'un courage que beaucoup de jeunes gens à votre place n'auraient pas eu, dont j'ai manqué, moi tout le premier, quand votre coquin d'oncle m'a volé.
Eaphaël fit un mouvement et fronça le sourcil.
— Oh ! pardon, reprit M. de Savenay. Je viens de manquer à toutes les convenances. Je ne puis pas oublier, en effet que M. Desarceaux, votre père, a pris mon parti contre MorinvaL que sa sœur, votre mère, l'a renié, et que, peut-être, vous-même êtes dans la situation déplorable où je vous vois pour avoir embrassé ma cause ; mais que voulez-vous ? . . . C'est plus fort que moi. Toutes les fois que je pense à ce misera. . . à ce monsieur, je perds même le sang-froid, qui est pourtant ce que je possède au suprême degré.
— Croyez, dit Raphaël, que, de mon côté, ce souvenir est un des plus douloureux que j'ai conservés.
— Je n'en doute pas, fit le gentilhomme. Excusezmoi donc de l'avoir ravivé et revenons à notre table.
— Je vais la faire enlever, proposa Eaphaël; j'ai amené un ouvrier qui attend vos ordres.
— Merci, répondit M. Savenay après un instant d'hésitation; mais j'ai autre chose encore à vous demander.
— Je vous écoute, dit Eaphaël avec surprise.
— Vous avez, n'est-ce pas, une grande habitude de tous ces meubles-là?
— En effet, il m'en passe beaucoup par les mains.
— Et vous en connaissez les moindres secrets, les plus industrieuses combinaisons?
— Moins peut-être qu'un ébéniste, mais assez bien.
— Alors, en même temps que vous emporterez la table, emportez donc aussi le cabinet.
— A-t-il également besoin de quelque réparation urgente ?
— Non, mais je désirerais que vous l'étudiassez dans ses moindres recoins.
— Volontiers. Croyez-vous donc qu'il renferme quelque compartiment qui aurait échappé à vois recherches?
— Je n'en sais rien, mais j'espère toujours. . .
— Quoi ? demanda Eaphaël, de plus en plus étonné.
— Retrouver mon reçu.
— Quel reçu ?
— Celui de Morinval, parbleu !
— Ah ! oui, fit Raphaël avec incrédulité.
— Vous comprenez, mon cher, reprit le gentilhomme sans se déconcerter, que mon père n'a pu ni déchirer, ni brûler, ni perdre un reçu de 400,000 francs ! Donc ce reçu doit se trouver quelque part.
Raphaël sourit imperceptiblement.
— Vous ne me croyez pas, continua M. de Savenay. Qui sait? Vous me prenez peut-être pour un monomane. Eh bien! monomane, soit! Savez-vous ce qui développe de jour en jour en moi cette monomanie, ce qui fait que je recherche ce reçu avec une nouvelle ardur?
— Pas encore, répondit doucement le jeune ouvrier.
— C'est que je suis père, mon cher ami ; c'est que ma fille a dix-huit ans, c'est qu'elle est belle, que je songe à la marier et que je n'ai pas de dot à lui donner.
— Ah ! fit Raphaël en pâlissant.
— Oui, mon cher. Comprenez-vous à présent ? Si je retrouvais ce reçu, il me serait loisible d'attendre et de marier Berthe à son goût, tandis que, si je ne le retrouve pas, je serai forcé de la donner . . .
— A qui donc? interrogea Raphaël avec un horrible serrement de cœur et d'une voix tremblante.
Le gentilhomme releva la tête et regarda fixement l'ouvrier. "Son trouble ne lui avait-il pas échappé? Il n'en laissa rien paraître, mais au lieu de répondre directement à la question de Raphaël, il continua plus froidement :
— Il serait possible que mon père eût serré ce papier précieux dans un tiroir invisible de quelque meuble, peut-être de ce cabinet. Ayez donc la bonté de le bien examiner et de vous assurer que mes conjectures ne sont pas fondées, au moins en ce qui le concerne.
— Je ne manquerai pas, mon cher monsieur, dit Raphaël-en se levant.
Au même instant la porte s'ouvrit, et Berthe montra sa jolie tête blonde ébouriffée.
— Le déjeuner de ces messieurs est servi, dit-elle.
Raphaël croyait avoir mal entendu. Il regardait alternativement Berthe et son père, comme pour attendre de l'un ou de l'autre la confirmation de ces paroles.
Il y eut, en effet, chez le gentilhomme, un moment d'hésitation, assez long pour que Raphaël continuât vers la porte son mouvement de retraite.
M. de Savenay sentit alors qu'il fallait se tirer le plus galemmant possible de cette situation embarrassante.
— Eh bien ! où allez-vous donc ? deinanda-t-il à Raphaël. X'avez-vous pas entendu ce que ma fille vient de vous annoncer? Notre déjeuner est prêt.
— Je vous remercie, monsieur, et je remercie plus particulièrement mademoiselle Berthe de cette bonne pensée. Elle me rappelle qu'il fut un temps où je m'asseyais fréquemment à votre table; mais aujourd'hui il me serait impossible de le faire avec la même liberté d'esprit.
— Pourquoi donc ? demanda Berthe, que ce tergiversations poussaient à bout.
— Parce que je ne dépens pas absolument de moi, répondit Raphaël, parce que je n'ai j)as prévenu M. Carmelet et . . .
— Bon ! fit Berthe. Pour une fois M. Carmelet se passera bien de vous pendant une heure.
— Certainement, dit M. de Savenay qui avait pris la main de Kaphaël. Nous ne changerons donc rien, quoi que vous fassiez, à ce dont nous sommes convenus.
A ces mots, il se dirigea vers l'antichambre, où se trouvait l'ouvrier que Kaphaël avait amené.
— Mon ami, fit-il, vous direz à votre patron que j'ai retenu M. Desarceaux à déjeuner, malgré lui et malgré toutes les bonnes raisons qu'il m'a données pour s'en dispenser. N'y manquez pas, je vous prie.
Puis il referma la porte.
— Allons ! à table, reprit-il en frappant familièrement sur l'épaule de Raphaël.
Celui-ci avait bie nenvie de s'en défendre; mais Berthe, pendant que son père donnait ses instructions à l'ouvrier, lui avait adressé un regard tellement suppliant qu'il n'eut plus le courage de résister .
Il prit place entre le gentilhomme et sa fille.
Sa vue éveilla mille souvenirs enfouis dans la mémoire un peu oublieuse de M. de Savenay.
— Ah ! soupira-t-il. Qu'il y a longtemps que nous ne nous sommes assis à la même table ! Vous rappelezvous? Votre père se mettait ici, votre mère se plaçait là, près de moi, tandis que vous et Berthe, enfants espiègles et joueurs, vous dévoriez les friandises que Marguerite préparait pour vous . . .
Il étreignit dans sa main son front brûlant.
— Oui, il y a longtemps, reprit-il. Il y a au moins...
— Huit ans, fit Raphaël en hochant la tête.
— Déjà ! dit le gentilhomme devenu soucieux. C'est vrai. Vous étiez presque un jeune homme quand ma fille vint au monde; vous aviez, je crois...
— Huit ans, dit encore Raphaël.
— Vous avez donc vingt -six ans ? interrogea M. de Savenay avec un peu d'étonnement.
— Mon Dieu ! oui, monsieur.
— Est-ce possible ! Et moi qui vous ai presque vu naître ! Je vous vois toujours enfant, tel que vous étiez quand mon père renoua avec le vôtre des relations depuis longtemps interrompues, quand ce gredin de Morinval me joua le tour que vous savez. . . Vous ne vous rappelez pas vous, mon cher ami, le désespoir qui s'empara de moi, lorsque je vis ma ruine consommée sans espoir.
— Je m'en souviens au contraire parfaitement, monsieur. On ne prenait pas garde à moi à cette époque, on causait impunément de tout devant moi. C'est en ma présence que mon père eut avec Morinval, son beaufrère, cette explication qu'il vous a sans doute racontée. Je vois encore le visage indigné de M. Desarceaux, le sourire froid et cynique de Morinval.
— Je dois rendre à vos parents cette justice qu'ils ont sacrifié à ma cause leurs affections, leurs liens de famille même. S'ils avaient réussi encore... s'ils avaient attendri ce cœur de roche . . . mais non ! Au mépris de la justice, le scélérat garda traîteusement le dépôt confié à sa loyauté.
M. de Savenay était ému. A mesure qu'il retraçait à grands traits cette histoire du passé, il reportait sur Raphaël un regard plus doux, plus paternel.
— H y a des instants, reprit-il, où l'on doute de ses plus fermes croyances, où l'on se demande à quoi songe la justice de Dieu. Ainsi, voilà deux hommes: l'un, votre père, la probité incarnée, le laborieux commer-
Çant; l'autre, Morinval la 1™ i
mauvaise foi Versonnàt leIsot]paga°' ^^ Ia devant eux l'avenir oui Lt ° meme â«e> & ont
»ête, q„i d0]t "SJl %Z££9£î-nra' ^ premier est ruiné par unT b'en! non- Le
foudroient les âmes fes if ■"" °0UJ>S imPr陫 «N « -urt de désesp r d/ ha^TTT' ,** au contraire, voit fructifier™? ' °nt6; le 8econd.
ses rapines, i pros, ™ f J S '^ ""*» le fruit dé gante villa il ft Tt0uré de a H m ^ danS UM «*■ dance et dé la quSe. 1^' an S,ein *> K*»-
-C'est cruellement ;ra?dttaT,neSt-Ce Pas?
cette même pensée mtt venu! , " ^ Q"6 de fois
.que serait devenue votre m, i"'me; 8ans ce'a»
je l'ai dit assez d fois à CZ "*" Ah! éc0Utez ter devant vous, mon cher Haut T" P°U™r le réPé" mesure d'un *££ZZ£gft™! arez d»°é la dépouiller L'él&ant «.Vi Q nd Je vous ai vu
pour ceindre ftaWee"ndehrme qUe ™US ^ alors ■ cette force d'âm T oui £%?' j* ,Ï0US ai ««« homme de vieille souéh"j ^vo *"'' gentil" rougir. Je sentais que la véritl" 1 m"e2 fait
Me noblesse, devrais* d re é ait ' ngrandeur' > Térite" leviez pour la lutte oua éd ' ,°W' Qm mw re-
louent dans mon malheur ' * "*"" drapé stéri"
Raphaël baissa les vpitt t?davantage cependant que cet ftl"1?™* b flatter Par le père en présence de Sa 11 cTp^ Pr°n0n<* nn muet ravissement ' qm ' eooutait dans
vit M. de Savenay. Ce n'est 1 ^ P°Ursui-
gresse profonde que f ai al ! v P&S SanS Une allé'
que j ai appris hier par ma Allé la nou-
— ïô —
velle positon que vous avez conquise dans la maison Carmelet. Vous voilà pour jamais à l'abri du besoin.
— Je l'espère ! fit Raphaël.
— Y a-t-il indiscrétion à vous demander ce que vous rapporte cette position?
— Aucune, mon cher monsieur. Mon titre de contre-maître et mon travail personnel me rapportent dix francs par jour. .Quant au dixième que M. Carmelet m'a spontanément attribué dans les bénéfices, je ne saurais rien préciser avant la fin de l'année; mais, en calculant sur le dernier inventaire, ces bénéfices sont de trente-cinq mille francs environ. . .
— C'est-à-dire trois mille cinq cents francs à ajouter aux trois mille six cents que vous gagnez! s'écria le gentilhomme au comble de la surprise.
— Oui, monsieur.
— Mais alors vous voilà plus riche que moi! fat M. de Savenay stupéfait.
— Moins le capital, fit observer Raphaël en souriant. Or, si je l'avais, ce capital, je pourrais acheter le fonds de 'm. Carmelet, qui ne demande qu'à le vendre, et les bénéfices seraient pour moi tout entiers.
— Est-ce que vous y songez ?
— Moi? répondit Raphaël. J'ai à peine quinze ou dix-huit cents francs d'économie.
— Et combien faudrait-il pour acheter le fonds de
vorte Carmelet?
— Cent mille francs, peut-être ... plus vingt ou vingt-cinq mille francs d'avance pour solder les ouvriers, pour attendre les rentrées . . .
— Ainsi, avec cent vingt mille francs, vous croyez que l'on pourrait faire face à tous les besoins?
— Et haut la main, répondit Raphaël.
— Eh bien! je vous disais tout à l'heure que vous étiez un homme, fit brusquement M. de Savenay, je vais
vous prouver que cette opinion est profondément ancrée dans mon esprit.
Kaphaël et Berthe levèrent sur le gentilhomme un regard surpris.
— Je suis las, reprit M. de Savenay, de vivre chichement comme je le fais depuis plus de dix-huit ans. Jusqu'ici je m'étais contenté mesquinement de mes cinq ou six mille francs de rentes. Aujourd'hui, pour les raisons que je vous exposais avant que ma fille vint nous chercher, je voudrai accroître ce soi-disant bien-êtr?, qui n'est en somme qu'une série de privations incessantes. Eh bien! je finis par croire qu'avec un capital relativement inférieur, de la bonne volonté et de l'intelligence, le commerce peut, en effet, rapporter de gros dividendes. ,
Il est vrai qu'il faut des aptitudes toutes spéciales, qu'on ne les acquiert qu'à la suite d'une longue expérience, et que cette expérience représente par elle-même un second capital. Or, j'ai le capital, mais je n'a? pas l'expérience; vous, vous avez l'expérience et vous n'avez pas le capital.
Unissons ensemble ces deux forces, et partageons le? bénéfices qui résulteront de ces deux forces combinés.
— Mais c'est une association que vous me proposez! se récria Eaphaël stupéfait.
— Pas autre chose, dit froidement le gentilhomme.
— Cornent, mon cher monsieur, vous voulez vous mettre dans le commerce, vous !
— Un instant ! fit vivement M. de Savenay. Je veux me mettre dans le commerce, oui, mais à la condition que je n'y serai pas intéressé autrement que comme bailleur de fonds, que mon nom ne figurera aucunement dans la raison sociale, que je ne serai pas atteint dans mon honneur par une de ces catastrophes imprévues dont votre père a été si malheureusement victime.
-Je comprends, dit Raphaël, vous ne voulez aventurer que votre argent.
— Vous l'avez dit. mon cher ami. A oyez si ces conditions vous conviennent, et jugez de la confiance que l'ai en vous. Je vous laisse carte blanche pour débattre le prix d'achat, pour déterminer le mode de payement, pour manier le fonds de réserve. Etes-vous con-
tent 9
L'œil de Raphaël s'anima d'une lueur d'espérance, mais cette lueur s'éteignit presque aussitôt.
Le crentilhomme crovait franchement que le 3eune ouvrier allait bondir de joie. Aussi fut-il très étonne de le voir hésiter d'abord, puis se rembrunir, puis hocher gravement la tête. .,..,
— Comment? demanda-t-il d'un ton de dignité blessée, ma proposition ne vous séduit donc pas?
*Au contraire, mon cher monsieur, elle me séduit si fort que je me fais violence pour la repousser, alors que je l'accepterais peut-être de tout autre que vous.
— Ah ' Et pourquoi cette singulière préférence i
— Parce que je vous connais, répondit Raphaël, parce que je sais que le capital que vous mettez à ma disposition est votre unique ressource, et que je ne voudrais pas vous le faire perdre et en dépouiller votre fille.
— Comment? balbutia M. de Savenay qui ne com-
Pr!^Ou1i 'mon cher monsieur, fit gravement Eaphaël, t'ai des pressentiments effrayants. Sur quoi reposent Précisément ces appréhensions? Je serais fort en peine de le dire, mais il me semble que cette année de grâce 1870 sera témoin de choses néfastes.
— Allons donc! s'écria le gentilhomme en haussant
les épaules.
— Oh ! je n'ignore pas que je vais passer a vos yeux pour un trembleur; mais, mon cher monsieur, je vis
dans une sphère que vous ne connaissez pas, je suis en contact quotidien avec des ouvriers, je les entends causer, je les vois agir, et je suis épouvanté de ce que j'entends, de ce que je vois.
Cela vous paraît singulier, mon cher monsieur, que je vous entretienne de choses semblables au sein du calme le plus grand, du règne le plus prospère en apparence. Je conviens, en effet, que c'est un langage bizarre, mais vous savez bien à quoi tiennent les destinées humaines.
Vous avez des rentes, monsieur de Savenay, gardez vos rentes. Elles sont restreintes, tant mieux pour vous ! Vous avez plus de chance d'être respecté par l'ouragan. Si, lorsque ce vent de tempête aura soufflé, nous sommes encore debout, si vous me témoignez la même confiance, nous reprendrons cette conversation où nous l'avons laissée, à moins que, séduit par d'autres industriels, plus confiants que moi dans l'avenir, vous n'ayez disposé déjà de ce qui constitue aujourd'hui le patrimoine de votre enfant.
Raphaël se tut et jeta un regard sur le gentilhomme.
M. de Savenay était absourdi. Pour que le jeune ouvrier eût refusé les offres avantageuses qui venaient de lui être faites, il fallait, en effet, que sa conviction fût bien profonde. Sans doute Raphaël exagérait ses terreurs, mais il y avait nécessairement du vrai dans ce qu'il avait dit. Aussi le gentilhomme était-il ébranlé.
— Eh bien! soit! fit-il. Nous en reparlerons. . .
MOEIXVAL PEEE ET FILS, AVOCATS, HOMMES D'AFEAIEES
M. de Savenay était encore un de ces nobles du temps jadis, auquel les révolutions n'ont pas appris grande chose.
Malgré les symptômes flagrants de décadence qui, depuis plus de cinquante ans, menacent la légitimité, le gentilhomme conservait pourtant intact le culte que lui avaient légué son père et, avant son père, une longue série d'illustres aïeux. Vers le comencemment de l'année 1830, presque entièrement ruiné déjà par la première révolution, son père crut remarquer autour de la royauté légitime une agitation alarmante.
Instruit par l'expérience des siens, redoutant une révolution nouvelle, semblable à celle qui avait englouti la fortune de ses ancêtres, il songea à réaliser tout ce qu'il possédait.
Son p*ère et lui avait confié à un homme d'affaires la gestion de leur petit avoir. Cet homme d'affaires se nommait Morinval. Il était avocat, assez bien posé, très connu des grandes familles du faubourg Saint-Germain pour le compte desquelles il administrait, affermait, consentait les baux, touchait les revenus, etc. Ce fut lui qui fut chargé par Henri de Savenay de vendre l'unique terre qui eût survécu au naufrage de leur antique opulence, et la maison que Eené de Savenay,
son père, avait achetée à Paris en revenant de l'émigration.
Ces ventes étaient effectuées ;le prix venait d'en être versé dans les mains de Morinval, quand éclata la révolution de 1830.
En voyant entrer chez lui le baron Henri de Savenay, Morinval ouvrit sa caisse; mais le gentilhomme l'arrêta d'un geste.
Non, dit-il, je n'ai pas besoin de mon argent pour le moment. Il se prépare "un mouvement en Vendée en faveur de la duchesse de Berry; mon devoir est d'y prendre part. Déjà je viens de faire partir pour Genève ma femme et mon fils Hector; je leur ai confié mes titres de rentes, je ne garde sur moi qu'une somme de cent mille francs, dont j'espère même n'avoir pas besoin. Placez donc de la façon la plus avantageuse les quatre cent mille francs que vous avez encaissés pour moi, touchez-en les revenus, et faites-les moi parvenir à l'endroit que je vous indiquerai. Dans quelques temps, nous aviserons à une destination quelconque de mes capitaux.
^Morinval écoutait silencieusement, approuvant de la tête et recueillant les instructions qu'il recevait. ^ — Tout ce que je vous demande, ajouta le baron, c'est de me faire un reçu semblable à celui-ci.
A ces mots, il tendit à l'homme d'affaires un papier, sur lequel était griffonné le brouillon dont celui-ci prit lecture à haute voix. Il était ainsi conçu :
"Je soussigné, Charles-Amédée Morinval, avocat, reconnais avoir reçu à titre de dépôt, du baron Henri de Savenay, la somme de quatre cent mille francs, dont le placement est confié à mon expérience. Je m'engage à restituer cette somme dans le courant de l'année qui suivra la première réclamation, soit à lui-même, soit à ses héritiers, sans que de ma part il puisse être argué
d'aucun, délai de prescription, pour le cas où des circonstances imprévues empêcheraient ces réclamations de se produire en temps utile. "
Morinval avait fait cette lecture lentement, en pesant l'un après l'autre chacun des engagements qui lui étaient imposés, comme un homme qui veut bien se pénétrer des obligations qu'il contracte.
Sans doute ce reçu lui parut fort bien conçu, car,' sans la moindre observation, il prit une feuille de papier timbré, saisit sa plume, et copia avec une scrupuleuse exactitude le brouillon qui lui était soumis. Enfin, après avoir collationné, il data, signa, et remit au baron cet écrit non moins clair qu'explicite.
Contre son habitude en matières d'affaires, le gentilhomme le relut d'un bout à l'autre avec al même religieuse attention que l'avocat y avait apportée, et le glissa dans son portefeuille.
Cela fait, il salua, sortit et se rendit e» Vendée. Il n'entre pas dans le cadre de ce récit de le suivre dans toutes les phases de cette inutile expédition. En 1831, il était installé en Suisse, à Vevey, où il avait rejoint sa femme, son fils et trois ou quatre émigrés qui, comme lui, avaient fui la France, pour ne pas assister au triomphe de la branche cadette.
Il écrivit à Morinval. Celui-ci fit mieux que répondre; il vint rendre visite à son client, lui mit sous les yeux les titres qui représentaient le capital employé. Ces quatre cent mille francs avaient été placés par lui à des conditons si avantageuses, le baron fut si satisfait de l'intelligence de l'avocat, qu'il ne voulut rien changer à ce qui avait été fait. Il continua donc sa confiance à Morinval, qu'il chargea d'administrer comme par le passé, et qui lui fit toujours très régulièrement parvenir les arrérages et les revenus.
Quant au baron, il ne voulut pas rentrer en France,
attendit des temps meilleurs, et se montra à Froshdorff, dont il était peu éloigné, avec la régularité d'un courtisan de l'ancien régime. '
Il atteignit ainsi l'année 1848. Sa joie fut immense en voyant tomber la branche usurpatrice des droits de son aînée. Il n'avait pas prévu la Eépublique.
Aussi, effrayé par ce mot de Eépublique, qui avait dévoré une première fois tout l'avoir de sa famille, il s'aventura à venir jusqu'à Paris, pour réaliser les quatre cent mille francs qu'il y avait laissés.
Quand il s'informa de Morinval, il apprit que son ancien homme d'affaires était archi-millionnaire, qu'il habitait dans le quartier Beaujon un hôtel à lui, qu'il avait chevaux, voitures, domestiques, qu'enfin il menait un train d'ambassadeur.
Cela n'imposa pas au baron, qui se rendit chez Morinval.
Il ne trouva point chez l'avocat enrichi l'accueil plein de déférence qu'il recevait autrefois. Morinval fut poli. Il pria le baron de vouloir bien s'adresser à son fils, qui était avocat comme lui, à qui il avait cédé son cabinet et sa clientèle, et qui était tout disposé, disait-il, à remplir les engagements que son père avait pris.
Cela suffisait à M. de Savenay. Il se présenta chez Morinval fils, en qui il rencontra \\u homme obséqueux, tout farci de protestations serviles.
Le gentilhomme réclama durement et simplement ses quatre cent mille francs; mais le fils avait été endoctriné par le père, dans l'intervalle. Après avoir déclaré d'abord que les Mornival n'avaient qu'une parole, il ouvrit son cartonnier à la lettre S et en tira un dossier, qu'il feuilleta jusqu'à ce qu'il eut mis la main sur un morceau de papier blanc, jauni par le temps, et insignifiant en apparence.
— Voici, dit-il alors, le brouillon du reçu que vous avez rédigé vous-même il y a vingt ans. Ayez l'extrême bonté d'en prendre connaissance.
Et il s'inclina avec une politesse légèrement ironique.
Le baron se rappelait parfaitement la teneur du reçu qu'il avait préparé. D'ailleurs il avait en poche celui que Morinval père avait copié sur le modèle.
Il ne daigna donc pas jeter les yeux sur la feuille de paier que lui tendait l'homme d'affaires.
— Eh bien ! fit-il en se croisant les bras.
+- Puisque monsieur le baron a si bonne mémoire, il y a une clause du reçu qu'il ne peut pas avoir oubliée, dit Morinval.
— Laquelle, je vous prie ?
— C'est celle dans laquelle il est dit que cette somme de quatre cent mille francs vous sera restituée dans le courant de l'année qui suivra la première réclamation.
— En effet, je me souviens.
— A la bonne heure! Alors, monsieur le baron a certainement voulu prévoir, par cette clause, le cas où mon père n'aurait pas quatre cent mille francs à lui verser du jour au lendemain. Or, c'est précisément ce qui arrive. Nous n"avons pas, nous n'avons jamais, et il est rare même que personne ait pareille somme en
caisse.
Mais vous en avez les titres en valeurs mobilières,
fit observer le baron. Votre père me les a montrés jadis.
— Sans doute, monsieur, mais si nous vendions ces valeurs pour vous rembourser, nous perdrions près de moitié sur le chiffre de l'obligation, et vous ne voulez pas nous ruiner .
— Eh! je ne vous demande pas de vendre, répliqua le gentilhomme, que la colère commençait à gagner.
Remettez-moi ces titres avec leurs bordereaux d'achat, et je vous les reprends au prix que vous les avez payés. C'est donc moi qui .perdra la différence entre le prix d'acquisition et celui qui est coté à la Bourse.
— Je vous comprends, monsieur, dit Morinval en se redressant fièrement; mais une semblable opération serait en contradiction choquante avec notre manière d'agir habituelle. Nous vous devons quatre cent mille francs, monsieur, nous vous rendrons quatre cent mille francs.
— Malgré moi? C'est trop fort! s'écria le baron à bout de patience.
— Malgré vous, s'il le faut, oui, monsieur, répondit l'homme d'affaires sans se déconcerter. Il me semble, continua-t-il d'un air pincé, que vous devriez nous savoir gré de notre délicatesse.
— Je ne vous ai aucun gré de quoi que ce soit, dit le gentilhomme qui se contenait à grand'peine. Je vous ai confié ma fortune ; vous l'avez administrée, c'est vrai, mais vous avez prélevé, tous les semestres, sur mes revenus, les honoraires qui vous étaient uûs. Par conséquent, je ne vous ai pas d'obligation. Rendez-moi mes titres et que tout soit dit.
— Puisque monsieur le baron le prend sur ce ton-là, fit doucement Morinval, je me sens plus à l'aise pour lui répondre. C'est aujourd'hui le 30 avril 1851, je ne rendrai les quatre cent mille francs que le 29 avril 1852. J'ai un an de répit pour faire cette restiution, je le réclame.
Le baron se leva, pâle de courroux, jeta sur Morinval un regard menaçant, et s'éloigna sans prononcer un mot.
Il revint à Vevey, bien décidé à y passer l'année qui allait s'écouler avant l'époque du remboursement de sa créance.
Son fils Hector était mari v .
jeune fille de noblesse française/' eactCT^ inflexible de fort jolie, très distinguée, admirablemeninei1 faire des qui ne lui avait guère apporté plus de quarante111 C01^" francs de dot. "*n x
Le baron raconta à son fils comment Morinval avait accueilli ses réclamations et le mit au courant de ce qu'il avait fait.
Il était évident pour lui que l'homme d'affaires n'avait plus en portefeuille les titres qu'on lui demandait. Sans doute, pressentant la Eévolution, il les avait convertis en espèces, et, avec cet argent, trafiquait à la Bourse.
— Décidément, conclut le gentilhomme, ce Morinval est un plat coquin. Je me tiendrai sur mes gardes.
Il ne se trompait pas dans ses conjectures.
Alfred Morinval, fils et successeur de Charles-Amédée Morinval, avait eu une jeunesse passablement accidentée.
D'une intelligence médiocre, paresseux à l'excès, gourmand, sensuel, pourvu richement de la plupart des péchés capitaux, Alfred sut longtemps dissimuler, mais la bombe éclata enfin. Ses créanciers assaillirent sa porte. Tailleurs, marchands de nouveautés, bijoutiers, restaurateurs, se présentèrent tous à la fois chez Morinval.
Le père paya tout, mais il résolut de couper le mal dans sa racine.
Après avoir expressément défendu à ses fournisseurs de ne rien livrer à crédit à M. Alfred, il se mit en quête, loua, rue des Postes, une petite chambre qu'il meubla, et fit comparaître son fils à la barre de son bureau d'acajou.
— Mon cher ami, lui dit -il, tu es seul de mes enfants dont j'aie encore à m'occuper. Ta sœur aînée est ma-
Jtrp^is six ans; mais toi, tu n'es Eemettez-moi op~u as aDusé de ma confiance, tu as fait et je von» l travailler ton droit, et tu n'as pas encore Q'esf an seul examen, ça ne peut pas durer; ou si cela Aue, cela sera tant pis pour toi.
Alfred écoutait, tout contrit, l'arrêt que son père allait prononcer.
— A dater d'aujourd'hui, reprit le père, je ne vejix plus te voir. Tu habiteras rue des Postes une chambre que j'ai louée et meublée pour toi, et tu viendras chercher tous les jours, chez le concierge, cinq francs, qu'il recevra Tordre de te donner. Maintenant, n'essaie par aucun moyen de m'attendrir, ce serait peine perdue. Ma porte ne te sera ouverte que le jour où tu m'apporteras ton diplôme de docteur en droit. Ce jour-là je te cècte ma clientèle, ce qui représente au bas mot quarante mille francs de revenu par an, qu'il dépendra de toi d'augmenter.
Pour conquérir ce titre de docteur, je t'accorde cinq années, pas une de plus." Passé ce délai je te préviens que je vends mon cabinet à qui voudra me l'acheter.
A ces mots, Morinval sonna son domestique.
— Avez-vous préparé la malle de M. Alfred ? demanda-t-il.
— Oui, monsieur.
— Très bien. Conduisez M. Alfred à l'adresse que vous connaissez. Installez-le dans sa chambre, et revenez promptement. J'aurai besoin de vous dans une heure.
Il fit un geste. Le domestique s'éloigna.
Alfred le suivit, la tête basse. Il savait bien qu'il n'y avait rien à répliquer.
Une demi-heure après ,il arrivait rue des Postes .
La vue de cette mansarde lui donna le frisson. Il y avait bien de quoi, vraiment.
Pourtant il connaissait le caractère^ inflexible de 6on père. Il fallait se résigner, vivre à ne rien faire des cinq francs par jour qui lui avaient été promis, ou conquérir le cabinet d'affaires et les revenus énormes qu'il rapportait.
Assurément cette perspective était tentante et méritait bien ce douloureux effort. Mais pendant ces cinq années, quelle vie de privations!
Alfred, rêveur, accablé, ouvrit machinalement sa croisée, et contempla tristement l'horizon de toits et de tuyaux de cheminées qui s'étendait devant lui. Il allait se retirer avec dégoût, lorsqu'à dix mètres de lui, par la fenêtre d'une mansarde coquettement encadrée de gobéas, de capucines et de pois de senteur, il aperçut un frais visage de jeune fille.
Au lieu de refermer sa croisée, Alfred la laissa ouverte. Cette jeune fille avait les cheveux châtains, les yeux noirs bordés de longs cils, le nez fin, la bouche rose, les lèvres rouges comme une cerise, la taille bien prise, les mains blanches et le teint éblouissant de fraîcheur.
— Tiens ! tiens ! pensa Alfred, voilà de quoi passer moins seul ma vie d'étudiant.
Par le concierge, qui faisait son ménage, Alfred apprit que cette jeune fille se nommait Marianne Martin, qu'elle était lingère et qu'elle ne recevait personne. Donc elle avait résolu ce problème si difficile: elle vivait de son travail.
Comme elle demeurait sur le même carré que lui, il la rencontrait souvent. Il la saluait, échangeait avec elle quelques phrases banales, guettant sans cesse l'occasion qui ne se présentait pas d'entrer avec elle en relations plus amicales.
Pendant ce temps, pour se désennuyer, il travaillait, profitait des inscriptions qu'il avait prises pour passer
ses premiers examens. Enfin le moment arriva de passer sa thèse.
Il choisit pour sujet la propriété immobilière. C'était en effet ce qui l'intéressait le plus au monde. Après l'avoir rédigée, il la soumit à l'approbation paternelle.
Morinval qui était devenu riche qu'à force de travail, qui était instruit, qui savait, et qui, en dehors de cette rouerie toute spéciale aux hommes d'affaires, avait réellement quelque chose dans la tête, lui renvoya sa thèse revue, corrigée et considérablement modifiée.
Alfred fut enchanté. De l'œuvre filandreuse qu'il avait rédigée à grand'peine surgissait, grâce à ces corrections, une brochure lumineuse, claire, pleine d'aperçus nouveaux, d'interprétations inattendues. Cette thèse imprimée distribuée, fit quelque bruit à l'Ecole de droit.
On ne pouvait pas supposer qu'Alfred se fût adressé à son père, puisqu'on les savait brouillés ensemble. L'honneur lui en revint donc tout entier.
Morinval n'avait pas manqué d'assister à cette épreuve définitive.
En sortant de l'Ecole, il prit son fils par le bras.
— Eh bien ! dit-il, je ne regrette rien. Le moyen que j'ai employé était dur, mais souverain. Maintenant, il dépend de toi de satisfaire à toutes tes fantaisies. Dès demain, tu prends possession de mon cabinet. Pendant un an ou deux, je resterai près de toi, pour te présenter les clients, pour les empêcher d'aller porter ailleurs leur confiance. Dès qu'on aura pris' l'habitude de ton visage, dès qu'on aura reçu deux ou trois fois de ta main les mêmes revenus qu'on recevait de la mienne, cela ira comme sur des roulettes.
L'œil d'Alfred étincelait d'une joie contre laquelle, cette fois, ne put tenir son hypocrisie.
— Alons! fit Morinval, je vois que cette perspective te sourit assez; tant mieux! Je t'ammènerai dîner ce
soir au cabaret pour te décarêmer un peu. Eentre chez toi ,donne congé de ta mansarde, fais de tout ce qu'elle contient ce que tu voudras, et viens me prendre à six heures, rue des Moulins. Tu y trouveras des habits et du linge que j'ai commandés pour toi.
Pour la première fois de sa vie, Alfred serra cordialement la main" de son père.
Au moment où il rentrait chez lui, il vit reluire des casques de pompier, il sentit une odeur acre et aperçut une épaisse fumée.
— Qu'est-ce que cela ? demanda-t-il à un curieux. C'est une mansarde de la maison qui brûle, répondit
le voisin, mais le feu est éteint, il n'y a plus de danger.
— Tiens ! pensa Alfred. Serait-ce mon pauvre petit bazar ?
Et il entra.
Il respira plus à l'aise en apprenant que l'incendie s'était déclaré chez Marianne qui n'était pas là, qui ne se doutait pas en ce moment qu'elle était ruinée !
Alfred sourit.
— La voilà donc, pensait-il, cette occasion que je ne pouvais pas pincer ! . . .
En effet, ce fut ainsi qu'Alfred Morinval, l'homme d'affaires, devint l'amant de Marianne Martin, et le père d'Adolphe.
Après avoir séduit Marianne, renié sa paternité, abandonné la mère et l'enfant, Morinval 6ongea aux affaires sérieuses.
A mesure que son père le mettait en relations avec les anciens clients, à mesure qu'il sentait s'arrondir sa caisse des revenus faciles que -lui procurait son cabinet, Alfred, ainsi que Morinval s'y attendait, prit goût à la chose et s'occupa plus consciencieusement de son métier.
Seulement, à certains indices imperceptibles pour d'autres, l'ex-avocat reconnut que son fils n'apporterait
pas, dans l'admniistration des biens qu'il gérait, la même honnêteté dont lui, Morinval, avait fait preuve, et qui précisément lui avait valu la confiance de tant de riches familles.
Au bout de deux années, cependant Alfred n'avait pas perdu un seul client. Son père ,1e jugeant assez bien posé, le quitta définitivement pour jouir en paix de la fortune qu'il avait amassée.
Il y avait quatre ans que Morinval fils volait de ses propres ailes, lorsqu'il reçut la visite du baron de Savenay. Assurément, il lui aurait été facile alors de restituer au gentilhomme les quatre cent mille francs dont il était dépositaire, puisque avec cet argent il avait gagné plus de cent mille francs de 1848 à 1851, rien qu'en gardant en caisse les titres achetés par lui quelques jours après la révolution de février; mais il prévoyait que la hausse ne s'en tiendrait pas là. Pourquoi donc, puisque le reçu du baron lui accordait une année, aurait-il perdu le bénéfice que cette année de hausse lui procurerait infailliblement ?
Il perdrait un client, soit! mais il y gagnerait cent cinquante mille francs. D'ailleurs, qu'avait-il besoin de se tant préoccuper de l'avenir? Son père s'était retiré avec soixante mille livres de rentes; il se constituait déjà à lui-même une fortune personnelle; il avait une clientèle assurée; enfin, il pouvait vendre son cabinet. C'était un avenir fort rassurant.
Quant à M. de Savenay, l'insuccès de son voyage à Paris l'avait profondément attristé. Eprouvé déjà par vingt et un ans d'exil, il tomba dans une mélancolie noire, à laquelle les soins de son fils Hector et les attentions de sa bru ne purent l'arracher.
Il restait presque toujours étendu dans un fauteuil, qu'il avait commandé, dont il avait donné lui-même les
dimensions, et qu'il faisait rouler le plus souvent devant la fenêtre ouverte.
Enfin, un beau soir, en sortant de table, il chancela comme un homme ivre. C'était une congestion cérébrale qui se déclarait.
La paralysie envahit instantanément le corps et lui enleva la parole.
Le lendemain, en dépit de saignées abondantes et de sinapismes violents, il expira sans avoir repris connaissance.
Son fils Hector héritait donc, naturellement, du titre et de la fortune du baron de Savenay. Aussi s'occupat-il très activement de recueillir tous les papiers de son père.
Il y trouva un titre de rente française, représentant un revenu de quatre mille cinq cents francs, des lettres, des notes, une lettre autographe du comte de Chambord; mais il ne trouva point le reçu signé par Morinval!
Le nouveau baron de Savenay fouilla les tiroirs de tous les meubles, interrogea toutes les cloisons, se livra pendant un mois dans la chambre paternelle aux plus actives et aux plus patientes recherches ... Il ne découvrit rien.
Pourtant le moment de la restitution approchait. La sommation adressée par huissier à Morinval, sommation dont le baron retrouva l'original, portait la date du 29 avril comme un dernier délai. Or, le défunt avait rendu l'âme le 17 mars ; quinze jours de minutieuses investigations n'avaient amené aucun résultat, le mois d'avril était commencé, il fallait bien prendre un parti.
Le baron fit soigneusement emballer tout son. mobilier, arriva à Paris et loua un appartement.
— A Paris, pensait-il, je trouverai bien un ébéniste qui mettra la main sur cet impénétrable cachette.
Les recherches recommencèrent donc avec plus de soin, s'il est possible, qu'on ne l'avait fait jusqu'alors. On pourrait dire de chaque meuble qu'il fut disséqué par le plus habile ouvrier de la capitale.
Hélas ! tant d'argent, de peines, de journées furent dépensés en pure perte. Le 29 avril, à midi, le baron n'avait pas trouvé ce qu'il cherchait.
Il se rendit rue des Moulins, chez Mormval.
— Monsieur, fit le gentilhomme avec embarras ... je viens. . .
— Vous venez cherchez vos quatre cent mille francs, monsieur, interrompit Morinval; j'attendais votre visite. Vos titres sont là, je vais vous les remettre, et non pas au cours où mon père vous les a achetés jadis, mais au cours de la Bourse d'hier. J'ai fait votre} compte; c'est soixante mille francs que vous y gagnerez.
A ces mots, il se dirigea vers sa caisse, l'ouvrit et y prit une liasse de papiers qu'il avait préparés d'avance.
■ — Voici vos titres, monsieur, dit-il, en les plaçant sur son bureau.
Et il tendit la main vers le gentilhomme.
— C'est bien, fit le baron, je vais vous en donner un reçu.
— Oh ! c'est inutile, répondit l'avocat. Il suffit que vous me rendiez celui que mon père vous a signé.
Et comme M. de Savenay courbait la tête, ne faisait aucun mouvement pour atteindre son portefeuille, l'homme d'affaires posa la main sur les papiers qu'il venait de déposer devant lui.
— N'avez-vous point ce reçu ? demanda-t-il avec défiance.
— Mon Dieu! monsieur, je vais vous dire la vérité, balbutia M. de Savenay. Il n'y a pas longtemps que mon père est mort, vous le savez, et, dans les complica-
tions de toute espèce que 6on décès a amenées, ce reçii s'est égaré.
L'homme d'affaires se redressa avec un imperceptible clignement des paupières, et recula sa nasse de titres hors de la portée du gentilhomme.
— Pardon, dit-il. Vous prétendez que je vous dois quatre cent mille francs ; je ne dis pas le contraire, seulement prouvez-le moi, rendez-moi mon reçu.
— Ce n'est qu'un retard momentané qui m'en empêche, monsieur, répliqua le gentilhomme. Dès, que j'aurai retrouvé ce reçu, et cela ne tardera pas, je l'échangerai contre celui que je vais vous signer provisoirement ....
— Non pas, s'exclama Morinval avec vivacité. Puisque vous êtes sûr de ne pas l'avoir égaré, ce n'est qu'une question de temps; il est bien plus simple d'attendre quelques jours.
A ces mots, il se leva, saisit la liasse et l'enferma dans sa caisse.
— De sorte fit nettement le gentilhomme, que si j'ai définitivement perdu ce reçu, vous ne me payerez pas?
— Je ne dis pas cela, répondit l'avocat. Seulement en affaires tout doit être irréprochablement régulier. S'il s'agissait d'un autre que vous, monsieur le baron, je serais en droit de lui dire ceci : Qui me prouve que mon père ne vous a pas remboursé ?
— Plaît-il ? fit M. de Savenay avec hauteur. Me supposez-vous capable . . .
— A Dieu ne plaise ! interrompit Morinval, en protestant contre cette pensée coupable avec un geste éloquent; mais enfin je suis dans mon droit. Apportezmoi mon reçu et tout sera dit, je ne sors pas de là.
Le baron comprit cette fois qu'il était en face d'un fieffé coquin. Il n'avait rien à répliquer. Il se leva, s'inclina à peine et sortit.
Décidément, cette fortune était à jamais perdue pour lui. Comment, en effet, retrouver cet insaisissable papier, qui, depuis plus* de deux mois, s'était soustrait aux plus minutieuses investigations ?
Il accepta douloureusement, mais courageusement sa ruine, quitta l'appartement qu'il occupait, vendit, à son grand regret, la moitié des meubles qu'il avait apportés. Parmi ceux-là figurait le vaste fauteuil que son père affectionnait, mais ce fauteuil était si grand qu'il n'était pas possbile de le garder.
M. de Savenay installa donc sa femme dans un modeste logement de la rue Sainte-Anne.
La baronne était dans un état de grossesse très avancé. Quinze jours après, c'est-à-dire vefs la fin de mai 1852, elle mit au monde une fille jolie, fraîche, blonde, à qui l'on donna le nom de Berthe.
Quant à la pauvre mère, fatiguée de tant de déplacements successifs, sensiblement affectée de la perte matérielle que son mari venait de faire, elle ne se releva point du lit sur lequel elle s'était couchée. Après deux mois de souffrances atroces, elle fut emportée par une péritonite aiguë.
C'était une nouvelle épreuve pour le baron. Après sa fortune, sa femme. Il ne lui aurait plus manqué de perdre son enfant. Fort heureusement, le ciel lui épargna cette douleur. Mais il ne sortit pas sain et sauf des malheurs multipliés dont le sort l'accablait. Ses cheveux et sa barbe grisonnèrent, le moral s'affecta, le découragement s'empara de lui. — Un homme à la mer !...
Dans le principe, il nes'occupa de sa fille que par devoir. Mais, à mesure que l'enfant grandit en grâces, en beauté, en esprit, il se prit à l'aimer de toute la force des affections qui lui manquaient. Tout ce qu'il pouvait distraire des besoins de la maison, c'était à sa fille qu'il l'appliquait.
Il fut sérieusement secondé dans cette tâche par Marguerite, une Suissesse que le feu baron avait autrefois prise à son service et qui resta inébranlablement fidèle à la mauvaise fortune de son maître.
L'éducation de Berthe fut une des plus lourdes charges que le baron eut à subir; mais il ne lésina pas, Sans vouloir faire de sa fille un prodige, il ne pouvait pas permettre qu'elle déchût de son rang et qu'elle ne portât pas bien haut jusqu'au bout le nom de Savenay qui s'éteignait avec elle.
Avec les quatre mille cinq cent francs de rente qu'il avait trouvés dans le secrétaire de son père, et les quarante mille francs de dot que lui avait apportés sa femme, c'est-à-dire avec six mille francs de revenu, il sut pendant dix-huit ans suffire à tous les besoins, et non-seulement faire vivre trois personnes, payer un loyer onéreux, élever Berthe, mais encore la conduire dans le monde et y tenir dignement sa place.
C'était un tour de force assurément. Peut-être lui aurait-il été impossible de l'exécuter si la fidèle Marguerite ne l'avait pas secondé.
L'éducation de la jeune fille, toute bourgeoise que la trouvât le baron, avait eu cela de bon qu'elle l'avait préparée sans effort à la vie qu'elle devait mener, une fois sortie du pensionnat. Grâce à son habileté, jamais note de couturière, de modiste ou de lingère ne fit sa brèche formidable dans la caisse aride du gentilhomme. Marguerite et Berthe suffisaient à tout, se multipliaient.
Seulement le baron sentait chaque jour plus atrocement combien ses ressources étaient insuffisantes. Et il rêvait au moyen de les augmenter. En outre, Berthe venait d'avoir dix-huit ans, elle était jeune et jolie, elle pouvait plaire, être aimée, aimer. . . Cette seule pensée faisait dresser les cheveux du malheureux père.
C'est, poursuivi par ce cauchemar, c'est dans l'espoir de constituer une dot à sa fille, que, surmontant ses antipathies pour le négoce, il avait offert à Eaphaël de le commanditer.
Le baron de Savenay tourneur en bois !
Certes, il lui avait fallu un grand courage pour en venir là, et Raphaël était assurément le seul homme à qui il aurait osé faire de telles ouvertures.
Quels liens les unissaient l'un à l'autre? Quelles circonstances avaient rapproché ces deux antipodes de la société: le gentilhomme et l'ouvrier?
C'est ce qu'il reste à expliquer, avant d'entrer dans l'action de ce drame émouvant.