‹ Les écumeurs des rivièresChapitre 6 sur 13 · OU M. DE SAVENAY DONNE CARRIERE A SES · texte numérisé non relu

OU M. DE SAVENAY DONNE CARRIERE A SES

RETICENCES

Raphaël avait parfaitement compris toutes ces nuances. | Dans l'affabilité avec laquelle le recevait aujourd'hui M. de Savenay il y avait un peu de bienveillance protectrice, de condescendance même.

^ Berthe seule se rappelait et, dans le Raphaël d'aujourd'hui, voyait toujours le Raphaël d'autrefois.

S'occupait-elle jadis de savoir, s'il était riche ou pauvre ? Non; il suffisait de le trouver bon et beau.

Elle ne pouvait s'empêcher de regarder alternativement son père et Raphaël, de les détailler pour ainsi dire l'un après l'autre et d'établir une comparaison. Or, plus elle se livrait à cet examen, plus elle trouvait entre eux de ressemblance absolue.

N'employaient-ils pas le même langage choisi? N'avaient-ils pas les mêmes manières distinguées ? Ne portaient-ils pas aussi avaatageusement la même simple toilette? N'avaient-ils pas les mêmes sentiments élevés? A quelle échelle se mesurait donc cette indéfinissable, mais colossale distance, que les hommes établissent entre eux, suivant qu'ils sont nés de tel ou tel père ?

C'est qu'en effet, plus Berthe les considérait, plus elle trouvait que la comparaison tournait à l'avantage de Raphaël. Il était plus jeune, plus beau, plus courageux même. M. de Savenay en était convenu lui-même.

Enfin, et par-dessus tout, la jeune fille ne pouvait pas

oublier que Raphaël l'avait vue grandir et avait eu pour son extrême jeunesse des attentions incalculables.

Quant à lui, pendant ce repas délicieux qui lui rappelait tant de souvenirs disparus, il n'avait pas cessé de regarder Berthe. Et il l'admirait si franchement qu'elle s'en aperçut et rougit jusqu'aux oreilles.

Lorsque le déjeuner fut terminé, il fallut bien s'en aller ! Raphaël serra la main du baron et un peu plus fort celle de Berthe, qui ne put réprimer un léger tressaillement.

Il partit, mais ses yeux brillaient d'une joie profonde lorsqu'il franchit le seuil de la porte. Il avait maintenant la certitude de n'avoir pas perdu le cœur de celle qu'il n'avait pas cessé d'aimer.

Cependant M. de Savenay n'avait pas assisté indifférent à ces mutuelles expansions des deux jeunes gens. Evidemment, malgré le temps écoulé, la distance qui les séparait, ces enfants se souvenaient du passé et renouaient pour ainsi dire connaissance. La familiarité des anciens jours ne tarderait donc pas à revivre, si l'occasion les rapprochait encore.

Or, voilà ce que le baron aurait souhaité empêcher.

Il prit le bras de sa fille, qui demeurait rêveuse à la place où Raphaël l'avait quittée, et l'entraîna dans sa chambre en caressant sa petite main blanche.

— Viens, mon enfant, dit-il avec une douceur perfide, viens, j"ai beaucoup de choses à te raconter.

— Est-ce amusant ? demanda Berthe étourdiment.

— Dame . . . c'est selon . . . répondit le gentilhomme avec embarras.

Il fit signe à Berthe de s'asseoir et prit place en face d'elle.

Berthe se renversa dans son fauteuil. Il lui semblait, en dépit de l'aménité paternelle, que cet entretien ne serait pas gai.

— Nous n'allons pas beaucoup dans le monde, commença le baron, et cela pour des raisons que tu connais aussi bien que moi, mais enfin, nous y allons quelquefois. Eh bien ! dis-moi : parmi les personnes que nous rencontrons, quelle est celle qui t'a le plus frappée ?

— Mon Dieu, je serais fort en peine de vous le dire, fit Berthe avec indifférence. Quand je jette les yeux autour de moi, je ne vois pas grand' chose qui m'intéresse. Les femmes, dont je ne parle que pour mémoire, puisqu'elles ne sont pas en cause, se divisent en deux classes bien distinctes : les jeunes, qui ne parlent jamais que de toilettes, de bals, de promenades, de pièces en vogue et du ténor à la mode; les vieilles, qui ne s'entretiennent que de la cour de Louis XVIII ou de Charles X, toutes choses que je connais pas ...

— Mais les hommes, interrompit le -.baron avec un peu d'impatience.

■ — Quant aux hommes, répondit Berthe, j'en fais trois catégories bie ntranchées; les jeunes gens, les hommes jeunes, et les hommes . . . mûrs.

Les jeunes gens n'ont guère autre chose dans la bouche que les paris qu'ils ont gagné ou perdus pour ou contre le cheval favori, les bijoux qu'ils ont commandés, le tailleur qu'ils ont choisi, la coupe de l'habit qu'ils porteront demain. Quant à leur tenue, à voir le sans-façon et le débraillé qu'ils affectent, il faut que je me sache en face des plus grands noms de la noblesse française pour ne pas croire que c'est à des palefreniers que j'ai affaire.

— Très-bien. Ceux-là sont donc jugés, fit joyeusement le gentilhomme, et les hommes jeunes?

— Les hommes jeunes sont un peu plus discrets et ont un peu plus de tenue, j'en conviens, mais le pur sang fait toujours les frais de la conversation. Qu'il s'agisse d'un cheval de selle ou d'un attelage, cela ne varie guère.

La 'performance de ces animaux est leur unique souci. Ils ont détrôné le veau d'or pour mettre le cheval à sa place, et, pour parler de ce nouveau dieu, ils ont inventé un langage qui est une sorte de catéchisme auquel les profanes comme moi n'entendent rien.

Ils panachent aussi ces entretiens hippo-anglo-français des pertes qu'ils ont essuyées au Cercle, du duel de M. X . . . avec M. Z . . . D'art, de littérature, il en est si peu question dans leurs discours, qu'on les croirait de la force de celui qui reprochait à " ce fainéant de sculpteur Milo d'avoir fait une Vénus qui n'a pas de bras. "

— Tudieu ! quelle pamphlétaire tu ferais ! s'écria le baron de plus en plus joyeux. Voyons, passons aux hommes. . . mûrs, comme tu dis.

— Ceux-là, c'est différent, fit Berthe, sans sortir de sa dédaigneuse indolence. Ils sont un peu revenus des joies de ce monde; ils ne courent pas avec les jockeys, ils sont moins friands de scandales, ils perdent moins au Cercle, où ils ne passent plus de nuits; ils lisent, ils savent, ils causent à peu près sensément de tous et sur tout; ils son élégants, prévenants, polis, aimables, spirituels quelquefois.

— Oh ! que de qualités ! se récria M. de Savenay, ravi.

— Sans doute, fit Berthe ; malheureusement ils ont un défaut.

— Lequel ? demanda le baron subitement alarmé.

— Le pire de tous, mon pauvre père ! Un défaut impardonnable, terrible, d'autant plus affreux qu'il est impossible de s'en corriger : ils sont vieux !

— Vieux, vieux. . . fit" le gentilhomme en hochant ^a tête, cela dépend mon enfant. Tel homme de cinquante ans est souvent plus vigoureux et mieux conservé que tel homme de quarante ans et même de trente ans. Tout le monde n'a pas été dans sa jeunesse un Centaure, un

joueur, un inutile enfin. Tu admettras bien qu'il y a des exceptions . . .

— Sans doute, puisque, sans exceptions, il n'y a pas de règle générale.

— Eh bien, il y a du choix, même dans ces exceptions. Ainsi, que penses-tu, par exemple, de M. de Tallerin ?

— Le plus grand bien, mon père, puisqu'il est votre ami. C'est un homme de tête et de cœur, intelligent, instruit, beau diseur, de manières exquises. Celui-là, je crois, est un gentilhomme dans la véritable tradition; mais, ainsi que je vous le disais tout à l'heure, c'est un gentilhomme de cinquante ans.

— Qu'importent ses cinquante ans, s'il est jeune de corps et d'âme ? . . .

— Tâchez alors qu'il le soit de visage et de cheveux. . .

— Mais il n'a presque pas de rides et il ne lui manque pas un seul cheveu ! s'écria le baron.

— Non, mais ses cheveux sont presque blancs et il a la patte d'oie.

— Tu es sévère, pauvre Berthe . . .

— Sévère, parce que je ne lui trouve qu'un défaut ! A quelle indulgence vous attendiez-vous donc?

— Ah ! je vais te le dire, mon enfant. . . fit gravement M. de Savenay.

Berthe se redressa. Elle comprenait que tous ces préliminaires de conversation n'étaient qu'un moyen d'arriver à M. de Tallerin, et que c'était sur lui que le baron voulait faire peser l'entretien. Elle prêta l'oreille avec une froide attention.

— Tu viens de l'entendre, ma chère petite, lui dit son père; nous sommes condamnés à vivre des mesquines ressources que la mauvaise foi d'un coquin n'a pu nous ravir. Or, tu le sais, tant qu'il ne s'est agi que de moi et des soins à donner à ta jeunesse, à ton éducation, le peu que j'ai m'a suffi, comme il me suffirait encore, si tu

étais toujours une enfant : mais tu grandis et notre ruine est un fait accompli. J'ai beau me faire illusion de temps à autre, me persuader que ce papier chimérique existe encore, je sens bien que je ne suis qu'un vieil enfant, que tout espoir m'est à jamais interdit. Donc, il est raisonnable que je cherche à réparer cette brèche faite non pas à ma fortune dont je me soucie peu, mais à ton bonheur qui est mon unique ambition.

— Pauvre père ! fit Berthe émue d'une telle affection.

— Ecoute-moi donc avec attention, reprit-il, car il s'agit de choses sérieuses, et revenons à notre ami le comte Agénor de Tallerin.

C'est le seul, tu le sais, que j'aie jamais admis dans notre intimité. Pour lui je n'ai pas de secrets. Il n'ignore par conséquent rien des privations que nous nous imposons, et, plus que tout autre, est à même d'apprécier les admirables qualités dont ton petit cœur est rempli.

Le comte est garçon, et riche à soixante-dix mille francs de rentes. Aussi je ne te dirai pas combien de fois, prenant en pitié notre détresse, il m'a ouvert sa bourse, en me conjurant d'v puiser sans scrupule. Naturellement, j'ai toujours repoussé ces aumônes mal déguisées. C'est alors qu'il a imaginé une combinaison qui conciliait avec ma fierté son généreux entêtement et qui surtout assurait ton avenir.

Berthe ne répondit pas. Un sourire empreint d'une légère amertume effleura sa lèvre rose.

— Agénor a cinquante ans, comme moi, continua le baron, mais personne ne les lui donnerait. Ses cheveux grisonnent un peu, c'est vrai; mais il est grand, bien fait, élégant, porte droit le corps et haut la tête. De toute sa personne s'exhale comme un parfum de verdeur. On sent que ses membres sont souples, que ce sang est vigoureux et jeune, qu'enfin, à moins d'un accident

auquel nous sommes tous exposés, le comte a devant lui trente au moins de robuste vieillesse.

Quant à ses qualités, je n'ai pas besoin de te les vanter. Tu en as fait une apologie telle que moi-même je serais resté au-dessous de la vérité.

Eh bien! tu Fa deviné, j'en suis sûr, le seul projet dont je puisse me faire l'avocat auprès de toi, c'est un projet de mariage. L'entêtement du comte a vaincu le mien: Demain, si tu le veux, tu peux être comtesse, rouler carrosse et jouir d'un magnifique revenu.

— Mon père, répondit Berthe avec dignité, je suis vivement touchée de l'honneur que daigne me faire le comte -de Tallerin; mais je ne songe pas à me marier.

— Eéfléchis bien, ma fille ; nous sommes en face d'une misère que rien n'atténuera jamais, puisque je suis personnellement incapable d'y apporter aucun adoucissement. Et il faut que nous vivions tous les deux de ces modiques ressources.

Tu le vois donc, ma paiivre Berthe, notre situation présente est sans issue. Nous avons juste de quoi mourir de faim notre vie durant. Eh bien ! je te le demande, est-ce vivre cela? N'as-tu pas d'autre»* désirs, d'autre appétis ? Dieu me garde d'éveiller en toi de mauvais instincts ! mais mon rôle de père, mon devoir même, est de te faire sonder le gouffre au fond duquel nous nous débattons, de te bien montrer l'existence rétrécie à laquelle nous sommes voués éternellement, afin que tu tâtes ton courage et que tu sois bien sûre d'en avoir fait assez ample provision pour résister jusqu'au bout.

— J'en aurai, dit Berthe avec une résolution bien arrêtée.

— Je n'en doute pas, mon enfant, dit le baron, mais ne te fais pas illusion; repousser la main du comte de Tallerin, c'est te condamner au célibat. Nous avons contre nous deux ennemis implacables: notre naissance

et notre pauvreté; nous sommes issus d'une famille qui ne nous permet pas de déroger. Tu resteras toute ta vie mademoiselle de Savenay, sans que je puisse même te donner le titre de chanoinesse, qui conférait jadis aux vieilles filles le droit de se rajeunir en s'appelant madame. Ainsi réfléchis, prends ton temps, et dans quelques jours . . .

— Dans quelques jours rien ne sera changée à ma résolution, interrompit la jeune fille avec un peu de tristesse. Je vous l'ai dit avant même que vous vous soyez fait l'avocat du comte, mon père, il a pour moi l'impardonnable défaut d'avoir plus que le double de mon âge. Je suis touchée de votre sollicitude, honorée au delà de toute expression de la généreuse recherche de M. de Tallerin; mais je me demande en vain quels motifs l'ont provoquée? Me suis-je jamais plainte? M'est -il échappé parfois un mot, un soupir ? . . .

— Le ciel me préserve d'élever contre toi semblable accusation! s'écria le baron avec vivacité.

— Alors, gardons la paix de notre obscurité, mon père, et, à moins qu'elle ne vous pèse, restons ce que nous sommes.

— As-tu suposer que de ma part il pouvait y avoir

dans cette démarche le moindre calcul intéressé? fit le baron avec un accent de tendre reproche.

— Jamais ! répondit la jeune fille. Autrement, j'aurais accepté à l'instant même la main du comte.

— Et tu la refuses ?

— Positivement.

— Sans rémission?

— Avec tout le calme que huit jours de réflexion n'auraient donné.

— Qu'il soit fait selon ta volonté ! soupira le gentilhomme. Et surtout puisse-tu ne jamais te repentir de cette décision !

A ces mots, le baron se leva et déposa sur le front de sa fille un baiser d'adieu. Puis, lentement, à regret, comme s'il avait espéré qu'un dernier mot le rappellerait auprès d'elle, il sortit.

Berthe ne sourcilla pas. Elle le regarda s'éloigner sans que son visage trahît la plus imperceptible émotion; mais quand la porte se fut refermée sur lui, quand elle se trouva seule, son corps fragile s'affaissa dans le fauteuil qui le soutenait, et une larme vint perler à sa paupière.

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