A LA RECHERCHE DE SON PEEE
Pour n'avoir pas rencontré tout à fait chez le baron l'accueil des anciens jours, Raphaël n'était pas moins transporté de la plus folle ivresse. Il avait vu Berthe, il avait pu s'enivrer de sa présence pendant plus d'une heure, elle lui avait serré la main ; c'était plus qu'il n'en fallait pour attiser la passion dont il était dévoré.
" Ainsi, murmura-t-il en regagnant l'atelier de M. Carmelet, c'est à elle que je dois tous les bonheurs que j'ai savourés aujourd'hui. Elle s'est souvenue de moi, elle n'a pas vu en moi le manœuvre d'aujourd'hui, mais le Raphaël d'autrefois, l'inséparable compagnon de sa plus tendre jeunesse ..."
Il ne faut pas croire, en effet, que, pour avoir pris courageusement le tablier de l'ouvrier, Raphaël avait absolument renoncé à redevenir l'homme qu'il était, ou du moins qu'il promettait d'être jadis.
Ce n'était pas le bien-être matériel que regrettait Raphaël, mais plutôt le bien-être intellectuel au sein duquel il avait vécu jusqu'à l'âge de dix-huit ans.
Il retrouvait bien, le soir, en rentrant chez lui, les tendres causeries de sa mère, les délicatesses de la vie de famille; mais pendant toute la journée, il restait en contact avec des hommes grossiers, dont la brutalité et le cynisme heurtaient violemment ses goûts et ses idées.
Il se rappelait le temps où de nombreux amis venaient s'asseoir à la table de son père, où Berthe, encore en-
fant, s'appuyait sur son bras pour aUer assister aux magiques splendeurs de la Biche-au-Bois. Lorsque ce passé lui revenait en mémoire, il n'avait qu'à fermer les yeux pour jouir par l'imagination des joies qu'il avait goûtées, car le visage de la jeune fille était inséparable pour lui de toutes ces fêtes de l'esprit et du cœur.' Voilà pourquoi la gracieuse image de Bertlie était resté toujours présente à sa pensée. Ce qu'il aimait en elle, ce n'était peut-être pas tant sa personne \.tae ce passé qui lui aidait à supporter les trivialités du présent.
Aussi le cœur de Raphaël était encore en liesse, lorsqu'après avoir terminé sa journée il revint dîner avec sa mère et lui dépeignit en termes chaleureux le bienveillant accueil qu'il avait reçu. Il en fit bien un peu les honneurs au baron, mais tous les éloges, tous les remerciements s'adressaient à Berthe.
Madame Desarceaux était dans le ravissement. La joie de son fils lui avait ensoleillé l'âme. Depuis longtemps elle ne l'avait vu si gai.
— A propos ! fit tout à coup Raphaël. Et Adolphe, l'as-tu vu?
— Non. Est-ce qu'il devait venir ici ?
— Il ne me l'avait pas promis ; mais il me semble qu'après les bontés que tu as eues pour lui, il te devait bien une visite.
— Mon Dieu ? rien ne presse, dit madame Desarceaux avec indulgence. S'il n'est pas venu aujourd'hui, il viendra demain.
— C'est probable, fit Raphaël. Et le fauteuil que je t'ai acheté, en es-tu contente ?
— Délicieux ! Je lui ai trouvé une place admirable; là, vois-tu, devant la fenêtre. J'ai travaillé toute la journée aussi mollement que dans un lit. . .
— Allons, tant mieux !
— C'est à ce point, continua madame Desarceaux,
que je me demande comment un meuble semblable se trouvait chez Marianne Martin.
— Son fils m'a expliqué ce mystère, car je m'en étais étonné comme toi. Madame Martin a fait l'emplette de ce fauteuil dans une vente.
— Il y a longtemps alors, car le velours en est bien fané.
— Il y a dix ans environ, paraît-il, et comme tu le supposes bien, il n'était pas neuf. Aussi je compte acheter un jour quelques mètres de velour et le recouvrir en entier. Il en a tellement besoin que je suis surpris qu'Adolphe ne l'ait pas fait. Il est vrai que ce garçon est si bizarre. . .
— Bizarre ! en quoi ? demanda madame Desarceaux.
— Ma foi ! je serais fort embarrassé de te le dire, répondit Raphaël; cependant il y a dans son existence quelque chose qui m'intrigue.
— Quoi donc?
— N'as-tu pas remarqué, comme moi, qu'il n'a jamais voulu donner l'adresse de ce M. Durand, chez lequel il travaille? ' ^~
— Je m'en suis étonnée comme toi, mais les raisons qu'il invoque . . .
— Sont mauvaises, interrompit Raphaël, Il prétend que M. Durand ne veut pas être importuné de remerciements pour les secours qu'il a fait parvenir à madame Martin. Je ne dis pas le contraire; mais quand même cela serait vrai, je n'admets pas qu'Adolphe ait caché cette adresse à sa mère.
— Eh bien ! pourquoi l'a-t-il fait ? Car, on ne peut pas lui contester cela, il adorait sa mère
— Ce n'est pas douteux ; mais je ne sais pas . . .
— Ah ! tu vois bien, tu ne sais pas. Eh bien, je ne sais pas non plus, moi; mais il y a encore autre chose qui m'a surpris, ajouta Raphaël.
— Qu'est-ce encore ?
— Quand madame Martin est mort*, quand je me suis chargé, pour ce pauvre garçon de faire toutes les démarches indispensables, je lui ai proposé d'aller chez M. Durand, de l'inviter, lui et ses ouvriers, à suivre l'enterrement de la pauvre femme . . .
— ■ En effet, c'était tout naturel.
— Eh bien, il a refusé cette fois encore de m'indiquer cette adresse.
— ■ Sous quel prétexte ?
— Sous prétexte que la douleur d'un bossu est ridicule et que ses camarades se moqueraient de lui.
— Allons donc ! fit madame Desarceaux avec incrédulité.
— Je te le jure ! Aussi, depuis ce jour-là, je suis presque tenté de croire . . .
— Achève.
— Que ce M. Durand pourrait bien être un personnage de fantaisie, hasarda Kaphaël.
— Mais ce n'est pas possible ! Et l'argent qu'Adolphe donnait de sa part à cette malheureuse femme ?
— Je le sais bien ; mais cet Adolphe, que sa mère ellemême nous représentait autrefois comme un paresseux, qui ne se met au travail que le jour où il entre chez M. Durand . . . chez M. Durand que personne ne connaît . . .
— C'est vrai ! s'écria madame Desarceaux, mais alors . . .
— Oui, c'est précisément ce que je me demande... fit Raphaël en hochant la tête.
Madame Desarceaux demeurait grave et recueillie. Les justes observations de son fils avaient ébranlé quelque peu sa naïve crédulité.
— Voyons, fit-elle avec un geste familier aux personnes que l'incertitude trouble, tu as donc appris quelque chose?
— Eien de plus que je ne t'ai dit, répondit Raphaël, mais cela me paraît si 'obscur que, si j'en avais le temps, je chercherais à faire la lumière dans ces ténèbres, et je ne réponds pas qu'un de ces matins . . . Oui j'en aurai le cœur net... Parbleu! La chose est bien simple: guetter le départ d'Adolphe, le suivre et m'assurer qu'il va réellement chez un relieur qui porte le nom de Durand.
— Mais il peut n'avoir pas d'ouvrage ce jour-là, être indisposé. . . et, dans ce cas, il ne faudiait pas se hâter d'en conclure. . .
— Je recommencerai l'expérience trois ou quatre fois, s'il le faut; mais je veux savoir à quoi m'en tenir.
— Comme il te plaira, dit madame Desarceaux ; mais c'est te donner bien du tracas, et perdre du temps pour une chose qui n'offre pas grand intérêt.
— Tu te trompes, mère, ce garçon-là m'intéresse beaucoup, au contraire. Est-ce parce qu'il est disgracié de la nature? C'est possible. Dans tous les cas, il est de tous les ouvriers que j'ai rencontrés jusqu'ici le plus intelligent, le mieux élevé. Eh bien ! c'est précisément à cause des incontestables qualités dont il est doué que je ne lui pardonnerais pas d'avoir abusé de ma bonne foi.
— Allons, pas d'exagération ! fit madame Desarceaux. Tu n'as aucune preuve, et tant que tu ne raisonneras que sur des hypothèques, tu n'as pas le droit de condamner ce pauvre diable.
— Oh ! je ne l'ai pas encore condamné, répliqua vivement Raphaël; au contraire, je serais fort enchanté qu'il nous eût dit la vérité.
— Alors, qu'il n'en soit plus question, dit madame Desarceaux en se levant de table. Allons faire notre promenade habituelle.
Raphaël lui offrit le bras, mais ce jour-là il était si-
lencieux et distrait. Cette heure quotidienne de locomotion lui parut un siècle. Il avait hâte de rentrer, de s'enfermer clans sa chambre, de rêver à Berthe, de s'endormir avec ce chaste souvenir que les circonstances venaient de raviver si délicieusement ! '
C'était également à Berthe que songeait Adolphe en se dirigeant vers Argenteuil, où l'attendaient ses compagnons.
Au bout du pont, paresseusement étendus à l'ombre des peupliers qui bordent la rive droite de la Seine, il trouva ses deux compagnons de route.
En l'apercevant, ils s'étaient levés et avaient marché à sa rencontre.
Ces deux honorables voleurs se nommaient l'Amadou et Gringalet : le premier, parce qu'il prenait feu à la moindre observation; le second parce qu'il était maigre et effilé comme un clou.
— Ah ! vous voilà, fit Adolphe. Y ti-t-il longtemps que vous êtes arrivés?
— Depuis hier soir, répondit l'Amauou.
— Comment ! Où avez-vous donc couché?
— Nous flânions par là-haut dans les vignes pour voir si la grappe s'annonçait bien, quand nous avons aperçu une maisonnette isolée . . .
Le bossu laissa échapper un geste d'impatience.
— Attendez donc, mon président, fit l'Amadou. Je vous jure que nous avons été bien sages, vous allez voir. Donc, ainsi que j'avais l'honneur de vous le dire, nous apercevons une petite maisonnette, si neuve, si proprette, que nous nous approchons pour nous assurer qu'elle était bien bâtie. Du beau moellon, ma foi ! Du mortier plus dur que la pierre, une bonne couverture de tuiles... Nous nous regardions, Gringalet et moi, et nous avions l'air de nous dire :
— Comme on serait bien pour pioncer, là dedansj...
— Dame! mon président, ajouta l'Amadou, c'est que les nuits de mai sont un peu fraîches . . . Bn continuant notre inspection, nous arrivons à la porte ! Ah ! pour une belle porte, c'est une belle porte ! Du vrai cœur de chêne, quoi ! Mais la serrure . . . Aïe, aïe, la serrure laissait à désirer, car je n'y avais pas plutôt introduit un petit bout de fer de rien du tout.
— Tu veux dire un monseigneur, corrigea Adolphe.
— Oui, je sais bien que ces messieurs de la rue de Jérusalem appellent ça de ce nom-là; mais c'est une pure calomnie, mon président.
— Vous n'y avez rien pris, je l'espère? demanda le bossu en fronçant les sourcils.
— Pas si bêtes ! répondit l'Amidon. Nous ne serions pas ici, sans cela. D'ailleurs, il n'y avait rien dans cette maisonnette que des outils de terrassiers et un divan sur lequel,- Gringalet et moi, nous avons dormi comme des bienheureux.
— Est-ce bien vrai ?
— Sur l'honneur! jura l'Amadou avec le plus grand sérieux.
— Et personne ne. vous a vu ?
— Personne. Nous sommes partis ce matin à quatre heures et nous avons eu même la précaution de refermer la porte.
— A la bonne heure ! fit Adolphe.
Il allait faire un pas en avant quand, en examinant se deux camarades d'expédition, il avisa aux pieds de Gringalet une magnifique paire de souliers.
— Et cela ? dit-il en les montrant ; où Pavez-vous pris ?
Gringalet rougit légèrement.
— Pris n'est pas le mot, mon président, répondit-il ; je les ai trouvés.
— Ce n'est pas sur la grande route, je pense ?
— Pas précisément, quoique la Seine soit une grande route comme une autre.
— C'est donc dans ia Seine que . . . En effet, dit le bossu, ils sont encore tout mouillés, ces ouliers. Comment cela se fait-il ? Des souliers ne flottent pas ordinairement à la surface de l'eau. . .
— Vous avez raison, mon président, mais il y avait quelque chose au bout, fit Gringalet avec embarras.
— ■ Quoi donc ?
— Un mackabêe, mon président.
— Un noyé ! s'écria Adolphe en se reculant avec un geste d'horreur. Comment ! vous avez osé prendre ces chaussures aux pieds d'un noyé !
— Dame ! . . . Il en avait des bons, je n'en avais pas... Sommes-nous, oui on non, des Ecumeurs de rivière ! . . . Et puis, quel tort cela fait-il ? Un feignant qui s'est suicidé quand il avait encore vingt et un francs dans sa poche !
— Vous l'avez donc fouillé ?
— Ah oui!... c'est vrai... j'avais oublié de vous dire . . .
— Et vous avez gardé l'argent ?
— Oh ! non.
— Qu'en avezvous fait ?
— Je l'ai partagé avec l'Amadou.
Le bossu était épouvanté. Le cynisme de ses camarades le révoltait.
— Mais le cadavre, qu'est'-il devenu ?
— Nous l'avons repoussé tout doucement au fil de la rivière; il doit naviguer en ce moment dans le bassin d'Argenteuil.
— Mais il fallait le retirer de l'eau, aller faire la déclaration au commissaire de police.
— Au commissaire ! s'écria l'Amadou avec une horrible grimace. Merci !
— Mais vous auriez touché la prime !
— Touché la prime ! fit Gringalet d'un air narquois. Oui. Avec ça qu' c'est facile ! il faut remplir un tas de formalités, donner ses noms et prénoms, son adresse, etc. . . etc. . ., il n'y a pas de danger! Du reste, nous nous sommes payés nous-mêmes, c'est la même chose.
— Adolphe tressaillit. Il aima mieux ne pas insister.
— C'est bien, fit-il. Et Rissolé ?
— Xous nous sommes informés de lui, répondit l'Amadou. Ce matin, à six heures, nous étions à l'adresse que Bouteleux et Ginglard nous avaient donnée, mais Rissolé n'y était plus.
— Il est donc rétabli ?
— Xon. mon président ; seulement, si vous vous le rappelez, c'està Bezons (pie ce bourgeois lui a envoyé ce joli coup de fusil 'dans le. . . bas du dos.
— Oui. eh bien ?
— Eh bien, il paraît que, non contenc d'avoir à moitié assassiné notre camarade, l'enragé beourgeois a porté plainte et a assuré qu'un des promeneurs nocturnes avait été blessé. Par conséquent, a-t-il ajouté, il ne peut pas être allé bien loin. Aussi, il paraît que la gendarmerie s'en est mêlée ... on devait faire des perquisitions dans les environs... Heureusement qu'un ami complaisant en a prévenu Rissolé. Tant bien que mal il s'est levé, s'est rendu sur la route et a hélé une voiture qui se rendait à Paris la nuit dernière.
— Bon, je comprends.
— De sorte, conclut Gringalet, que ce bon Rissolé doit être en sûreté à f heure qu'il est — ce qui vaut mieux pour lui et pour nous.
— Alors, bonne chance ! et mettons-nous en route ! fit Adolphe. Ecoutez bien l'itinéraire que je vais vous indiquer. Comme à partir de Bezons la Seine se divise en deux bras, vous allez prendre la rive gauche et ex-
plorer Bougival, Marly, Port-Marly. De mon côté, je suivrai la rive droite, je visiterai Carrières, Chatou et Croissy. Est-ce bien entendu?
— Parfaitement, dit l'Amadou, d'un air suffisant.
— Et où nous retrouverons-nous ? interrogea Gringalet.
— Ce soir, au pont du Pecq, à la nuit tombante, répondit le bossu. Maintenant, n'oubliez pas le nom de l'individu à la recherche duquel nous nous attelons.
— Ah ! c'est juste ! s'écria l'Amadou.
— Il se nomme Alfred Mo-rin-val, dit Adolphe en appuyant sur chacune des trois dernières syllabes.
— Alfred Morinval ? Parfait ! répéta Gringalet.
— A ce soir ! fit le bossu.
Et les trois hommes s'éloignèrent dans les deux directions qu'ils étaient convenus de prendre.
A deux heures, Adolphe avait déjà traversé Bezons, Carrières et Chatou où il avait pris successivement de minutieux renseignements; il désespérait de réussir, au moins dès la première journée, lorsqu'il atteignit Croissy.
A l'extrémité de l'avenue de tilleuls qui relie, le long de la Seine, l'ancien Chatou au nouveau Croissy, il aperçut deux ouvriers terrassiers portant sur l'épaule les, instruments de leur profession.
— Ah ! dit l'un de ces deux hommes à son camarade, tu travailles chez M. Morinval ! Tu as une rude veine ! Tu ne pourrais pas me faire embaucher ?
Adolphe s'arrêta brusquement et sentit tout à coup son cœur battre d'une violence incroyable.
— Ma foi ! répondit l'autre ouvrier, cela ne dépend pas absolument de moi, mais si tu veux, je parlerai au jardinier. . .
— Tope ! fit l'autre. Si tu réussis, je paye un litre.
— Convenu, accepta le premier en lui tendant la main.
Ils se séparèrent et prirent chacun une direction opposée.
Adolphe s'attacha aux pas de l'heureux mortel qui était admis à l'insigne honneur de remuer la terre chez Morinval. «
Celui-ci s'engageait précisément dans l'avenue de tilleuls qu'Adolphe venait de descendre. Le bossu la remonta avec lui, tourna à gauche en longeant le chemin de fer, et arriva au passage à niveau qui conduit à Chaton.
Au coin de la route se trouvait un café-restaurant d'un aspect assez réjouissant.
— Eh ? la coterie ! cria Adolphe à l'ouvrier, qui allait franchir le passage à niveau.
A cet appel, bien connu dans les chantiers, le terrassier se retourna.
— Tiens, s'écria-t-il. C'est encore toi, mon petit bosco? Est-ce que c'est pas toi qu' j'ai aperçu tout à l'heure sous les tilleuls?
— C'est bien moi, répondit Adolphe. J'essayais de vous rattraper, mais vous marchez d'un tel pas . . .
— Je crois bien ! J'ai ma femme et mes enfants qui m'attendent à la maison, et, comme c'est aujourd'hui samedi, jour de paie, je leur apporte mon magot de la semaine.
— Votre journée est donc déjà finie?
— Par extraordinaire, oui, mon petit homme . . . Eh bien ! voyons, dis vite, que me veux-tu ?
— Un simple renseignement, mon vieux. Je ne suis pas du pays, j'ai affaire à Marly et je ne sais par où passer.
— C'est pourtant pas malin. Y a un pont qui va de
Croissy à Bougival. Y a même au-dessus un passeur, à la hauteur de la Grenouillère . . .
— Parfait, dit Adolphe ; mais j'ai une soif de chien. Aussi, si j'osais vous offrir un verre de vin. . .
— Un verre, c'est pas de refus, fit l'ouvrier avec rondeur.
Adolphe entraîna au café et se fit servir une bouteille. Après avoir rempli les verres:
— Alors, dit-il, vous connaissez bien îe pays ?
— C'est vrai que v'ià dix ans bientôt qu' j'y demeure.
— Il y a donc beaucoup d'ouvrage, ici ?
— Pas mal, répondit l'ouvrier. L'bourgeois d'Paris achète beaucoup d'terrain dans l'bas de Croissy; ils 'fait faire des jardins ; alors, vous comprenez . . .
— Parfaitement ; mais on ne fait pas des jardins toute l'année, fit observer Adolphe. Vous devez avoir beaucoup de chômage?
— Pour du chômage, y en a, comme dans tous les métiers. Cependant, j'ai pas à me plaindre. J'ai pour clients les trois plus gros propriétaires de l'endroit.
— Il y a donc de grandes propriétés de ce côté-ci ?
— Certainement.
— Je croyais n'y trouver que des petites maisonnettes de rien du tout.
- — Ça, faut dire qu'il y en a plus de petites q\\e d'grandes, mais enfin y en a des grandes. Savez-vous que celle de M. Morinval, dans laquelle je travaille, vaut au moins trois ou quatre cent mille balles !
— Vraiment ! s'écria le bossu, qui en était arrivé enfin à amener la conversation sur son véritable terrain. Il est donc bien riche, ce monsieur?
— Il remue l'or à la pelle, tout bonnement.
— Que fait-il donc ? Est-il dans le haut commerce ?
— Lui ! il est dans les rentes jusqu'au cou.
— Mais comment a-t-il gagné cette fortune ?
— Ah ! je ne sais pas, répondit l'ouvrier. Pourtant, on m'a dit qu'il avait été quelque chose comme avocat ou avoué.
— Est-il aimé dans le pays ? Fait-il un peu de bien ?
— Je ne vous dirais pas au juste. Ce que je vous garantis, c'est qu'il paie bien.
— Ah ! fit Adolphe très-attentif.
— Oui, il n'y a qu'une voix là-dessus. Tous les entrepreneurs en sont enchantés et, pour ma part . . .
— Vous en êtes content ?
— J'crois bien ! Ah ! pour un brave homme, c'est un brave homme ! Et pas fier du tout. Quand il s'promène dans son jardin pendant qu'nous travaillons, il cause avec nous; s'il fait un peu chaud, il nous envoie une ou deux bouteilles par un larbin. Et quel vin! mon p'tit bosco. T'as pas idée d'ça. Un velours sur l'estomac. Tiens, c'lui qu'nous buvons là n'est pas trop gnolle . . . Eh ben ! c'est d'ia ripopée à côté du sien !
— C'est donc un homme généreux, bon?. . .
— Généreux ! je t'en réponds. Tiens : pas plus tard qu'aujourd'hui, j'travaillais chez lui. Il arrive, il nous regarde et nous dit :
— Vous avez bien chaud, mes enfants ?
— C'est vrai, patron, que j'iui réponds, mais la chaleur, faut savoir la prendre quand elle vient.
— C'est égal, dit-il, comme votre besogne est trèsavancée, et comme j'attends quelques personnes, je vous donne congé pour le reste de la journée.
Alors il s'tourne vers son jardinier:
— Victor, qu'il dit, vous paierez à ces braves gens la journée entière.
Là-dessus, il nous salue d'un petit geste amical, et il s'en va.
— A la bonne heure ! conclut l'ouvrier en faisant ré-
sonner son gousset bien garni. C'est ça un chic bourgeois !
Et il avala d'un trait son second verre de vin.
Le bossu se leva de table, paya la bouteille et sortit.
— Merci, la coterie, dit-il en lui serrant la main, et bonne chance ! Ainsi, au bout des tilleuls, un passeur d'abord, un pont ensuite . . .
— C'est bien ça. Au revoir, mon p'tit bosco ! La première fois que j'te vois, tu sais que c'est moi qui régale . . .
— C'est convenu, fit Adolphe en s'éloignant.
Il était tout déconcerté. Les révélations qu'il venait d'obtenir, loin d'être aussi mauvaises qu'il s'y attendait, étaient au' contraire excessivement favorables à Morinval. Etait-ce bien du même personnage qu'il s'agissait ? C'était probable. L'ouvrier n'avait-il pas dit que cet homme avait été dans les affaires, que c'était un ancien avocat ou avoué? Donc il n'y avait-pas d'erreur possible.
Cependant, comme il ne pouvait en croire ses oreilles, il voulut s'assurer que l'ouvrier lui avait dit la vérité. Il pénétra dans l'intérieur de Croissy, s'informa partout de Morinval, et partout recueillit sur son compte les meilleurs renseignements.
Quelle métamorphose s'était donc opérée? Morinval était devenu poulaire ! Lui, l'homme d! affaires, l'amant sans foi, le père sans entrailles ! Et il était riche à millions !
Il s'éloigna en haussant les épaules. Malgré le concert d'éloges qui s'était élevé de toutes parts en faveur de Morinval, le bossu conservait une arrière-pensée.
— Ce n'est pas possible, murmura-t-il. Cet homme a un but en agissant ainsi. Quel est ce but? Je le saurai.
Il avait regagné les bords de la Seine. On lui avait
dit que la propriété de M. Morinval était située en amont du pont, et qu'elle avait environ trois cents mètres de façade sur la rivière. Les indications étaient si précises qu'il la reconnut avant même de l'avoir atteinte.
Il ralentit le pas et l'étudia très attentivement. Malheureusement, le mur l'empêchait de plonger à l'intérieur son œil curieux. Il ne distinguait que la cime des arbres, de la charmille et des massifs. Cependant il atteignit une magnifique grille de fer forgé, très délicatement travaillé, en haut de laquelle un A et un M étaient enlacés.
Cette fois, il n'y avait plus de doute, c'était à Alfred Morinval qu'appartenait cette vaste propriété.
A travers cette grille, Adolphe distingua un immense jardin. Au bout de la grande pelouse du milieu, à moitié cahée par les arbres, il aperçut une magnifique maison en pierre de taille, élevée sur un vaste et somptueux perron, auquel on accédait par de larges marches.
Tout à coup il entendit crier le sable de l'allée, en même temps qu'un bruit d'éclats de rire parvenait à son oreille.
Adolphe se jeta brusquement de côté et se colla contre le pilier dans lequel la grille était scellée.
— Oui, mes amis, disait une voix sonore, je fais de la popularité et l'année prochaine. . . je me présente à la députation. '
— Je pavais bien qu'il y avait un but, pensa Adolphe. Le groupe des promeneurs se perdit aussitôt dans les
profondeurs du jardin.